1907. Le malmenage vocal chez les chanteurs
(Société française d'oto-rhino-laryngologie, 15 mai 1907.)
L’idée de ce travail m’est venue en étudiant la voix d’un grand nombre d’artistes, en pratiquant moi-même l’artdu chant et par des conversations fréquentes avec les maîtres les plus autorisés.
Je n’ai nulle intention de m’ériger en professeur de chant. Je parle en laryngologiste. Si le spécialiste trouve dans ses connaissances anatomiques et physiologiques des clartés“sur la question, il aurait tort de forcer son talent jusqu’à régenter l’art.,Nôtre rôle est de. remettre aux,professeurs des appareils normaux, mais ne nous compromettons pas dans des questions de pure technique qui échappent à notre compétence.
« Quelques médecins, me disait un professeur de chant très distingué, nous parlent de Méthode scientifique... tel son par tel muscle... je les attends au muscle qui donne le style.
Pour envisager à ses divers points de vue le malmenage vocal, j’ai examiné successivement les cinq questions suivantes :
1" Quelle est la bonne méthode de chant?
2° Quelle est la mauvaise ?
3“ Quelle sera la durée des exercices ?
4" Que doit-on entendre par « excès vocaux » 1
5° Effets du malmenage.
1. La bonne méthode. — C’est celle qui tient compte d’abord de la tessiture de la voix, c’est-à-dire de sa place naturelle sur l’échelle vocale, et qui s’en sert comme point de départ à son développement. C’est la méthode qui étudie la nature d’une voix dans ses divers caractères et la suit plus qu’elle ne la conduit. Le professeur doit s’attacher surtout à corriger les défauts, car il lui est difficile de donner des qualités.
La bonne méthode est encore celle qui fait chanter librement, la gorge ouverte, pour maintenir ou donner la souplesse, qui s’intéresse également :
1" A la respiration pour faire chanter soutenu et lié, condition indispensable pour porter et retenir l’attention de l’auditeur ;
2° A l’émission ou attaque du son; sans une émission naturelle, l’expression qui fait le charme n’existe pas. Le maître s’attachera surtout à ménager le timbre, c’est avec le timbre qu’on donne des nuances, du coloris à la voix ;
3° Au rôle des résonnateurs qu’il s’agit de perfectionner ;
4‘ A l’articulation qui discipline les parties mobiles : Voile du palais, langue, joue et lèvres. Le travail du chant à dénis serrées et à bouche close a pour but de développer l’articulation ou de diriger la voix vers les fosses nasales ;
5° A l’emploi judicieux des voyelles. 11 faut les utiliser toutes pour l’étude du chant, car ce sont elles qui assurent la perceptibilité, l’audibilité de la voix. Chacune d’elles a son effet particulier : l’A pour sortir la voix, l'O pour la lancer, etc.
11 faut que la voix ne sonne pas dans la bouche, mais en dehors, « a fîordi labre », disent les Italiens.
En somme : la bonne méthode c’est la méthode italienne mitigée par les derniers perfectionnements de l’art.
IL La mauvaise méthode. — C’est celle qui ne sait pas éviter les fautes majeures. Voici les principales :
Mal respirer et mal attaquer la note.
Laisser une voix sam appui sur le larynx et les résonnateurs, c’est vocaliser sur le souffle, sûr moyen d’aboutir au chevrottement.
Laisser monter trop haut en voix de poitrine. Ce défaut est surtout nuisible aux femmes.
L’abus de la vocalisation (survocalisation). Elle consiste à chanter beaucoup sur l’aigu et avec rapidité.
L’abus du pianissimo au début des études. Il faut toujours donner la quantité naturelle de sa voix, chanter selon la méthode italienne :
III. La durée des exercices. — La plupart des maîtres sont d’accord qu’une voix ne doit pas travailler plus d’une ou deux heures par jour. Encore faut-il que ce soit par temps de cinq minutes à un quart d’heure avec des pauses réitérées.
Il y ades voix qui ne connaissent pas la fatigue. Lé ténor Duprez répétait deux fois tout son rôle, de 5 heures à 7 heures, les jours où il chantait à l’Opéra. Mais qu’on tienne Son cas pour une très rare exception.
IV. Les excès vocaux. — Il y a excès d’abord quand on prolonge le travail vocal au delà des limites que je viens d’indiquer..
Il y a excès encore si on abuse de la soufflerie thoracique pour chanter trop fort en écrasantla voix. Le professeur s’en aperçoit vite à l’injection des yeux et à la congestion du visage. Quand un soliste souffle trop fort dans son instrument de cuivre, il fait entendre des battements sonores. C’est ce qu’on appelle cuivrer. Un chanteur ne doit pas cuivrer.
11 y a excès si on inspire trop profondément. La cage thoracique ne tarde pas ù subir des tremblements. Pas d’emmagasinement, dit Faure, et il ajoute : « Respirez dans le chant comme quand vous parlez ».
Un autre genre d’excès est celui des artistes qui ne savent pas proportionner leur voix ù la capacité vibratoire de la salle où ils chantent, qui dépassent la quantité de vibrations de la salle. J’ai souvenir d’une basse qui chantait très fort dans une petite pièce et qui exprimait ainsi ses sensations : « Ma voix retombe sur ma tête. »
De tous les excès vocaux, les plus nuisibles sont ceux qu’engendre
le trac, lorsque l’artiste force pour dominer sod système nerveux qui s’épuise encore plus.
Comme conclusion, je dirai qu’il importe beaucoup qu’au début l’élève ne travaille jamais seul, pour éviter les excès ou les erreurs de technique.