‹ Sur "Amadas et Idoine"Chapitre 3 sur 3 · G, IL · texte numérisé non relu

G, IL

Et 1 mandent tute la verur

De l’aventure doleruse

Dunt maint humeet femme doluse.

manque

Très que la novele est seüe2

Et si li mandent la doleur

manque

manque

Tout si com ele est avenue.

Quant la nouvele a entendue . . .

Il est clair que dans la plupart de ces cas, sinon dans tous, nous avons affaire, non à des négligences de copiste, mais à des changements voulus et pratiqués avec intention. De quel côté est le texte original ? Il n5est guère possible d’en douter. Les formes continentales n'avaient rien qui pût choquer un Anglo-Normand du commencement du XIIIe siècle: il les admettait, soit pour la phonétique, soit pour la morphologie, ' à côté de celles qui lui étaient propres ; il n’aurait pas eu l’idée de changer les rimes en é : ié pour en faire des rimes en / : /, ou de détruire avec acharnement la déclinaison à deux cas 3. Au contraire les formes anglo-normandes, l’élision de Ve en hiatus, la réduction de ié à /, l’emploi de l’accusatif pour le nominatif, choquaient un Français du continent et l’engageaient, s’il voulait faire goûter à ses compatriotes un poème écrit en Angleterre qui présentât ces particularités et d’autres analogues4, à les faire disparaître par un travail attentif qui devait souvent aller jusqu’à refaire complètement ou

1 Ms. En ; M. Andresen imprime E’n, qui est inadmissible, et propose de corriger, d’après P, Et si li mandent la verur, mais cela paraît inutile.

2 Le fragment s’arrête là, en sorte que le rapport exact des deux textes n’est pas visible.

3 II est vrai qu’on a des transcriptions anglo-normandes de poèmes continentaux dans lesquelles les formes originales sont souvent remplacées, même à la rime, par des formes insulaires ; mais il est aisé de voir que ce sont des copies faites avec une grande négligence, et pour lesquelles il faut parfois admettre l’intermédiaire d’une transmission orale. Au contraire le manuscrit d’où proviennent nos fragments est évidemment très voisin de l’original et est l’œuvre d’un scribe attentif : les altérations, de quelque côté qu’elles proviennent, ont été faites volontairement.

4 Un tel poème pouvait très bien ne pas les présenter. Des Anglais de race écrivaient le plus pur français ; on n’a relevé par exemple aucun trait anglo-normand dans Y Ipomedon de Huon de Rotelande.

à supprimer certains passages. C’est un travail de ce genre dont nous avons le résultat dans le ms. P d ' AmcidasA , et il résulte de là avec certitude que le poème original a été composé en Angleterre 2. Ainsi la littérature anglonormande, qui, dans le genre auquel appartient Amadas , possédait déjà, à notre connaissance, le Tristan de Thomas3, le roman encore inédit de Waldef , Gui de Warwick , et les deux remarquables ouvrages de Huon de Rotelande, Ipomedon et Protesilaus , peut également revendiquer Amadas et Idoine . Cela fera plaisir, je l’espère, au fondateur de YEarly English Text Society , et le consolera un peu de la perte probable d une traduction anglaise de ce poème.

L’acquisition est loin en effet d’être sans valeur: le roman d’ Amadas est une œuvre du XIIe siècle4 originale

1 Ce travail serait intéressant à étudier de près ; il est en général fait avec beaucoup de soin ; toutefois le reviseur a laissé passer quelques endroits qui auraient dû appeler des corrections : ainsi au v. 1136 (G, I. 30) il garde la rime de sorcuidee avec desvee , tandis qu’il faudrait sorcuidiee (Wace, il est vrai, a cuider). On trouve des traces semblables, mais très légères, d’anglo-normanisme dans le reste du poème, pour lequel l’élément de comparaison nous fait défaut (cf. Andresen. p. 86, n. 1, où il faut cependant supprimer l’exemple du v. 286, mal imprimé par Hippeau). — La leçon refaite pour les besoins de la rime ou de la mesure est naturellement souvent inférieure à la leçon originale : cela est sensible notamment aux vers 1155-6, 1196-99, 1837-38, 1847-50 (avec la cheville ce m'est avis), 1869- 72 (ce est la soume) ; notez aussi les omissions. Il faut cependant reconnaître que le remanieur a généralement accompli sa tâche avec habileté.

2 Si les allusions anglo-normandes ou anglaises se réfèrent, naturellement, au poème anglo-normand ou à sa version anglaise, le remaniement artésien a joui aussi d’un certain succès. On doit sans doute y rapporter les deux allusions de Gautier d'Aupais (éd. Michel, p. 4, et p. 7, où il faut lire Ydoine au lieu de preudomme') et la traduction néerlandaise perdue (voyez J. te Winkel, Geschiedenis der nederl. Letterkunde , Haarlem, 1887, i. 208).

3 L’auteur d' Amadas, qui nomme plusieurs fois Tristan et Iseut, les connaissait sans doute par le poème de Thomas : son prologue paraît imité du délicieux épilogue du Tristan .

4 M. Grôber ne veut pas reculer Amadas au delà du premier quart du XIIIe siècle; mais la citation du Donnei des Amanz et la date du ms. de Gôttingen parlent contre cette opinion. Le savant auteur a commis une inadvertance assez singulière en écrivant [Grundriss f roman . Philol ., IL i. 531) : 1 In Berol’s Tristan , S. 65-66, erscheinen zwar Amadas und Idoine schon selbst als ein Liebespaar, mit dem exemplifiziert Vverden kann ’ ; ce n’est

IO

et intéressante par bien des côtés ; il a notamment l'honneur d’avoir introduit dans la poésie, à peu près en même temps que Chrétien de Troies \ le motif de la folie où tombe le héros sous l’empire d’un chagrin d’amour, motif qui a, comme on sait, fait une brillante fortune, puisque des romans en prose de la Table Ronde, qui l’avaient emprunté au Chevalier au lion et peut-être aussi à notre poème, il a passé à r Orlando furioso, dont il est devenu le motif dominant2.

Le remaniement continental d’une œuvre poétique anglo-normande n’est pas un fait isolé, bien qu’il n’ait pas jusqu’à présent été souvent constaté. On possède une copie faite en Picardie du Saint Brendan de Beneeit, composé en 1125 pour la reine d’Angleterre Aélis, dans laquelle on s’est surtout attaché à faire disparaître une particularité de la versification de l’auteur 3. Mais le parallèle le plus frappant nous est offert par la Vie de sainte Catherine\ écrite en Angleterre au XIIe siècle par la sœur Clémence de Barking 4, et dont il existe une rédaction française où les traits anglo-normands de l’original ont été effacés avec autant de soin et par les mêmes procédés que l’ont été ceux d’Amadas et Idoine dans notre copie artésienne5. Il serait

pas dans le Tristan de Béroul, c’est dans le Donnei des Amans , cité par Fr. Michel à la p. lxv du t. i. de son édition des fragments de Tristan , que sont allégués Amadas et Idoine ; M. Grôber, qui le sait parfaitement, a fait ici une confusion dans ses notes.

1 II n’est pas probable que notre poète l’ait emprunté à Chrétien, car il ne paraît pas connaître ce poète: il cite de nombreux romans, parmi lesquels ne figure aucun de ceux de Chrétien.

2 Voyez l’énumération des sources de l’Arioste pour la folie de Roland dans le beau livre de M. P. Rajna, Le Fonti delV Orlando furioso , p. 342 ss., où d’ailleurs il n’est pas fait mention de notre poème. C’est à tort qu’on a supposé qu’il pouvait y avoir un lien entre Amadas et Amadis, où le héros, d’ailleurs, ne devient pas fou à proprement parler.

3 Imprimée par M. Auracher dans le t. ii. de la Zeitschrift für romanische Philologie , pp. 438-458.

4 Clémence elle-même nous apprend qu’elle s’est bornée à 1 amender’ une vie plus ancienne, sans doute également anglo- normande.

5 M. U. Jarnik a imprimé le poème de Clémence et le remaniement l’un en face de l’autre, en les accompagnant d’un commentaire très étendu, malheureusement écrit en tchèque : Dvé Verse starofrancouské legendy o sv. Katerine (Prague, 1894).

intéressant de retrouver d’autres cas semblables et de prouver ainsi que, si la littérature anglo-normande a largement subi, comme il était naturel, l'influence de la littérature française du continent, elle Ta parfois influencée à son tour l.

Gaston Paris.

1 Je ne touche pas ici la question bien plus importante de savoir si des poèmes anglo-normands n’ont pas servi de sources à des poèmes français, question très discutée, comme on sait, à propos des romans de la Table Ronde (M. Fôrster lui-même, l’adversaire déclaré de 4 l’hypothèse anglonormande,’ l’accorde pour le cycle de Tristan). Le fait ne paraît pas douteux pour un roman d’un autre groupe, Pontus et Sidoine, roman en prose du XIVe siècle, qui remonte au poème anglo-normand de Hom , probablement à travers un poème français perdu (voyez Romania , xxvi. 468). Il semble de même assuré, grâce aux belles études de M. Stimming (il faut cependant attendre qu’il nous les ait communiquées en entier), que les versions continentales de Bovon de Hamtone aient toutes pour source première un poème anglo-normand.

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