‹ Sur Barbey d'AurevillyChapitre 3 sur 54 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

Celui-là. c'est un grand écrivain

(DliSIRÉ NlSAUD.)

Quand on lit présentement Barbey d'Aurevillv, on ne croit guère possible qu'un esprit et un style si originaux, si extraordinaires, n'aient pas, dès la première heure, soulevé des entliousiasmes — ou des colères furieuses. — Cetbomme-là devait passionner. Qualités et défauts, tout se voyait en lui, tout brillait, tout éclatait. On pouvait d'emblée le prendre pour un croisé, pour un artiste ou pour une espèce de démon : n'avait-il pas une âme de clievalier ol de révolté, une plume ardente et colorée en môme temps que légère, exquise ? — Or, quelles que soient les légendes, répandues surtout depuis sa mort ou vers la fin de sa vie, et qui font de lui un « original )> renommé, Barbey d'Aurevilly n'a pas seulement été,

pendant la majeure partie de sa carrière, un méconnu ; il a été très généralement un ignoré. Il a eu des peines infinies à « percer )). Né pour créer, bien plus que pour juger, il a dû passer le plus clair de sa vie à rédiger des critiques, et ses grands romans, venus tard, sont demeurés peu nombreux. Non seulement ce « succès des cabinets de lecture », qui lui paraissait la véritable gloire, il ne l'a pas obtenu de son temps, mais il ne l'a pas encore. Est-ce, à vrai dire, la preuve d'une destinée littéraire manquée ? non pas ! car une nature aristocratique comme la sienne, et qui joignait à la vigueur toutes les finesses, inaccessibles au vulgaire, ne pouvait qu'accidentellement se trouver ou se mettre à la portée de tous. Mais ce qui est plus grave et plus inexplicable, c'est le long dédain d'un certain nombre de lettrés et de raffinés. On compte les bommes qui, de son vivant, lui ont rendu, je ne dis pas môme hommage, mais justice. Sans doute, de petits groupes successifs d'amis ont entretenu le culte de cette divinité. Il a été, dans sa jeunesse, fort goûté, encouragé, soutenu par Maurice de Guérin. Dans son âge mûr, il a rencontré en Trebutien un prophète et un fanatique. Vers 1860 enfin, il paraît avoir plu, non seulement comme homme, mais comme auteur, à un groupe de poètes et d'artistes, — dont la plupart, d'ailleurs, ne jouissent même pas de la renommée. — Quelques femmes et quelques

salons — non, certes, des plus illustres — ont cru à son étoile. Mais, après tout, Testime de Roger de Beauvoir, d'Hector de Saint-Maur, de Paul de Saint- Victor, d'Arsène Houssaye et de Baudelaire n'équivaut pas à la gloire méritée. Les grands critiques qui, avant 1875, ont fait l'éloge de Barbey d'Aurevilly, et surtout son éloge complet, où sont-ils ? Dans quels recueils littéraires, dans quelle grande revue de son temps trouverait-on l'indice qu'il ait existé, — qu'il ait existé comme grand écrivain ?

Je sais que Sainte-Beuve a écrit sur lui quelques mots aimables, ou, plus proprement, quelques mots inquiets. C'est qu'ayant eu sans doute de fuyantes et imprécises visions de cette renommée posthume il n'a pas voulu qu'on pût le compter parmi les aveugles ou les injustes, au cas où l'avenir proclamerait immortelles certaines pages ou certaines œuvres de ce contemporain.

M. Barbey d'Aurevilly, qui a fait dès longtemps ses preuves dans le roman et dans la presse quotidienne, homme d'un talent brillant et fier, d'une intelligence haute et qui va au grand, a une plume de laquelle on peut dire sans flatterie qu'elle ressemble souvent à une épée. Celle plume, si appréciée de ceux qui s'attachent à la véritable distinction, le sei^a également de tous le jour où lui-même voudra bien consentir à en modérer les coups et les étincelles. La pensée, chez lui, naît tout armée, les images éclatent d'elles-mêmes : il n'a qu'à choisir et à en sacrifier quelques-unes pour l'aire aux autres une belle place, la place qui paraisse la plus naturelle.

Ces lignes sont du 9 février 1856, et comme, à cette date, Barbey d'Aurevilly avait déjà publié l'Amoiir impossible (1841), la Bagne d'Annibal (1843), Du Dandysme et de George Briimmell (1845), les Prophètes du Passé (1851), L?îe Vieille Maîtresse (1851) et r Ensorcelée (1854), Féloge pouvait être moins bref et moins enveloppé de réticences K Mais Sainte-Beuve restait plus ébloui que ravi par ce talent fulgurant, dont on se détournait faute d'oser le regarder en face, et demeurait incertain, lui aussi... En sorte qu'avant la plaquette de M. Alcide Dusolier (Dentu, 1862)-,

1. Quatre ans auparavant, Sainte-Beuve avait déjà dit : « Un critique de beaucoup de finesse, mais dont il faut détacher les mots piquants du milieu de bien des fatuités et des extravagances, M. Bar. bey d'Aurevilly... »

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