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En voici quelques passages

« M. Barbey d'Aurevilly est un écrivain. — Rejetez-le en arrière, jusque dans le xvii» siècle, sa phrase aura les mômes caractères. Je ne sais personne à qui la définition, « le style, c'est l'homme », puisse mieux s'ajuster. Pour qui connaît M. d'Aurevilly, cela saute aux yeux — ou plutôt aux oreilles. Ecoutez un moment cette conversation de tant d'éclat et de vivacité, abondant en traits et en aperrus, en images neuves et toujours merveilleusement appropriées; où l'emphase et la familiarité, la subtilité et la violence se mêlent et s'entrelacent si originalement : et vous reconnaîtrez tout de suite dans celui (jui parle celui que vous aurez lu. L'homme et l'écrivain, c'est tout un...

« Quand donc la réputation de M. d'Aurevilly égalera-t-elle son talentV Equation qui se fait bien attendre. Nous l'avons dit, la critique s'obstine à tenir ce romancier enfermé dans la tour du silence, lui coupant, au lieu de les lui faciliter, les communications avec le dehors; mais il en sortira, en dépit de tout et de tous. Le Prêtre marié, un roman près de paraître, le Chevalier Des Touches (série de VEnsorcelée) qui viendra bientôt après, seront les deux leviers avec lescjucls il fera sauter la porte ! Le public alors le vengera de

BARBEY D AUREVILLY ô

personne n'a osé proclamer, dans une étude de quelque étendue, la maîtrise de Barbey.

Assurément, ce diable d'homme, qui se prononçait, lui, sur les hommes et sur les œuvres avec un aplomb, une sûreté, une violence impardonnables, avait, par son obstination à flageller les médiocres, encouragé à son propre endroitla vengeresse coalition du silence. Il était noble de dédaigner ce « pamphlétaire », ce Zoïle (Brunetiëre dira : « ce vieux paradoxe ambulant ))), si bien armé de lanières ! De plus, sa hautaine indépendance, l'intransigeance de ses doctrines, et jusqu'à sa fierté aristocratique, jusqu'à sa dignité d'écrivain pauvre, tout contribuait à le maintenir dans un isolement nuisible à la célébrité. Quand on ne quête pas ou qu'on ne paye pas la louange, il arrive qu'on soit peu loué. Barbey donc était oublié.

A la fin de sa vie, les jeunes, ou quelques jeunes, lui vinrent. Vingt ans après la publication de l'Ensorcelée, le vieillard, toujours beau, toujours vert, de la rue Rousselet eut sa petite cour de débutants, qui

ce mauvais vouloir prolongé on lui donnant un labourct à la droite du Irùno de Waltcr Scott. — Mais « la justice du peuple » est souvent tardive, surtout en matière littéraire, et je ne l'attendrai certes pas pour saluer en M. Barl)ey d'Aurevilly un critique très sur, celui de tous peut-iHre (jui trouve le mieuv et le plus vile le boulon qu"d faut pousser; un romancier pittoresque d'une richesse de détails incroyable et d'une puissance dramati((ue hors lif^ne ; un écrivain orij^inal et. (juoi (^u'on dise, tout à lait dans le courant français ; enlin — ce (ju'on ne doit pas négliger en cette époijue déshonorée — un cai-actère ! »

se mirent à célébrer insolemment sa gloire. Ces juges, qui n'avaient pas encore été jugés, dirent leur estime pour le Maître avec une liberté pleine d'enthousiasme et ne laissèrent pas s'éteindre en eux ce feu sacré de l'admiration. C'est un phénomène remarquable, d'ailleurs, que nul n'a jamais pu cesser d'aimer Barbey, après l'avoir aimé une fois. Tous ceux qui ont passé dans sa chambrette et qui ont pu causer avec ce noble (c laird », depuis M. Paul Bourget jusqu'à M. Ranc, ont gardé le culte et de l'homme et de son art. On le comprenait une fois pour toutes, — ou on ne le comprenait jamais.

Il en est ainsi aujourd'hui encore. Sans doute, le nombre de ses fidèles s'est singulièrement accru. Le magnifique spectacle de sa production postlmme, ininterrompue depuis vingt ans, soulève les applaudissements d'un public chaque jour plus vaste. On ne peut plus parler d'un cercle restreint d'adorateurs. Mais le culte populaire, les mânes de Barbey l'obtiendront-ils ? N'y a-t-il pas, d'autre part, beaucoup d'esprits réputés délicats et fins, — et non seulement fins, mais dilettantes, — qui restent fermés au prestige de son art ? Parmi les grands critiques de notre temps, (juels sont ceux qui aient équitablement traité Barbey d'Aurevilly ?... Ciiacun s'empressera de nommer M. Paul Bourget. Il n'est même pas le seul. Mais son avis est loin d'être universel. Que

d'autres ont affecté de considérer Barbey comme négligeable î que d'autres encore ont déclaré qu'ils ne connaissaient rien de lui, ou bien que son attitude et ses idées leur demeuraient inintelligibles ! que d'autres enfin , et surtout les plus renommés virtuoses, n'ont pas bésité à fonder sur des historiettes, que leur dignité se refusait à contrôler, des jugements qui manquaient de sérieux ^ ! Il est vrai que ces silences, comme ces essais agréables, oi^i se manifestait surtout un étrange besoin de ridiculiser le grand artiste, ont eu leur contrepoids dans des études, — déjà nombreuses, souvent brillantes, et dues à des plumes plus modestes et plus consciencieuses, — sur l'homme, l'écrivain, le journaliste, le romancier et le ci'itique. On commence vraiment à connaître Barbey d'Aurevilly autrement que par son pantalon à bande d'or et les potins de la rue ou du boulevard. Parmi ce que l'on conte de sa personne, de ses habits ou de ses habitudes, il y a mémo beaucoup de détails qui, fussent-ils exacts, ont désormais perdu tout intérêt et toute saveur pour une génération plus habituée à l'étudier dans ses livres.

Le temps dissipera-t-il K^s légendes ? ce n'est pas

1. Sur rensctiiltlc, no ciLoiis (iii'un lexlo : « 11 m'est plus i5lranger (lu'lloiuùro ou ValiniUi », c'crivait . il y a vingt ans, M. Jules Loniaîlre, — qui était pourtant (1rs cetlu cpo(|uo un écrivain très patriote, comme le l'ut Barbey, et d'un seoptieismc très superficiel au(iuel, seuls, les lecteurs rapides pouvaient se laisser prendre.

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sûr. Mais ce que l'on peut désormais garantir, après répreuve de vingt années, c'est que la postérité — j'entends : les lettrés de l'avenir n'hésiteront pas à placer très haut l'auteur des romans sur la chouannerie, des Prophètes du Passé, des Diaboliques. On pc^ut le dire aujourd'hui, sans crainte d'être démenti par le temps qui vient : Barbey d'Aurevilly doit être inscrit sur la liste des grands écrivains du xix° siècle. Si une inquiétude reste désormais au critique, c'est celle de ne pas mettre assez de force dans cette affirmation.

Dans une certaine mesure, cependant, les dernières hésitations de l'opinion s'expliquent. L'écrivain, l'artiste, le philosophe ne se laissent pas comprendre d'emblée. L'homme, seul, est relativement aisé à saisir.

On y relève de suite une nature aristocratique'.

1. Sur les sentiments aristocratiques de Barbey, on n'en finirait pas. Non seulement sa politi(iue. mais son art repose — au moins en partie — sur une conception aristocratique de la société. U y a des nobles dans tous ses romans, et d'autbentiques, de grandes dames «m particulier comme on n'en verra plus (la marquise d(^ Klers, M"'« d'Artelles, M"" de Percy, etc.). La cbouannerie le séduit parce (jue c'est la lutte des blancs contre hîs bhnis, etc. « Ab ! vous autres seigneurs, — dit la vieille Clotte dans L'Ensorcelée, — qu'estce qui peut cllacer en vous la marque de votre race, et qui ne reconnaîtrait pas ce que vous étiez aux seuls os de vos corps, (juand

BarJjey d'Aurevilly, c'est premièrement et essentiellement un aristocrate, et non pas seulement du fait de la naissance, mais d'instinct, de tempérament et de conviction raisonnée. Il est invariablement pour l'ordre par la hiérarchie^, — C'est aussi un traditionaliste et un fervent du pouvoir «fort», qui se retrouve ou, plus exactement, se découvre dans les œuvres de Joseph de Maistre ou de Donald. Pessimiste dans le présent, comme tout «prophète du passé», il est optimiste dans les temps écoulés et le serait même volontiers dans l'avenir. C'est encore un catholique, presque un ligueur, admirateur absolutiste de l'unité de doctrine. C'est, d'autre part, un artiste très sensible à toutes les beautés et fougueusement résolu à défendre tous les droits de l'art. C'est une imagination bouillonnante et enfiévrée. C'est

ils seraient couchés dans la tomber'» Barbey d'Aurevilly eût souliailé que cette parole fût vraie absolument. — Il ne s'agit pas, d'ailleurs, de conunérer sur sa noblesse personnelle, incontestable, mais récente etaclictée. Peu importe, si du moins il a eu de cette aristocratie un sentiment profond. On peut être roturier, du reste, et haïr la démocratie ; mais tout conspirait, chez Barbey, — naissance, tempérament, observation, — à lui donner cette horreur. Matérialisme et démocratie, pour lui. c'était tout un, il les enveloppait dans le même déc,'oût. « INous devenons des charcutiers ! — ilit-il en parlant du Ventre de Paris. — Ctda s'appelle le réalisme, cette idée, et cela sort des deuv choses monstrueuses qui s'accroupissent, pour l'étoull'er, sur la vieille société française : le Matérialisme et lu Démocratie. »

i. « Moi à (jui la fierté républicaine a donné le goût de Ihumiliti; nionarchi(iue, et (jui adore le despotisme sous toutes ses formes *> {Méiuoires /iis/uri(/ues el llf/éralres, arliclo sur Bémusat, [). 3:23).

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enfin ol surtout un homme d'action, qui ne se consolait pas, au soir de son existence, de n'être point devenu «le maréchal d'Aurevilly », et qui, en effet, était né pour combattre. — Ses aptitudes à Faction expliquent môme ses contradictions apparentes : personne n'a mieux parlé de la discipline, condition nécessaire de l'activité en commun, personne n'a prôné plus âprement la soumission aux pouvoirs religieux et civil, — mais personne n'a été plus résolument indépendant. C'est au point que sa race tout entière, race de vigoureux, d'obstinés, de violents, se condense en lui, comme elle s'y achève \

'J. On connaît le prodigieux poitraiL qu'il a tracé de son oncle, Jean-Franoûis-Frédéric Barbey d'Aurevilly, le frère aîné de son père (1778-1829) : « Mon oncle était un hercule blond, au regard bleu et « couvert, au teint fouetté comme celui d'un Anglais, et aux plus 0 belles jambes que j'aie jamais vues, — un Hercule campé sur des « jambes d'Apollon. C'était le Normand pur, le Rob-Lioy du Coten- « tin, bouvier, agriculteur et conduisant parlois sa charrette avec « ses mains de gentilhomme qui auraient cassé celles de tous les « paysans d'alentour. S'ils avaient eu l'imagination et les coutumes « arabes, ils l'auraient appelé, comme les Arabes appelaient Kléber, « le SuUan juste. Il était fort sultan, en elfet. fort despote, fort « bourru, mais il était juste. Sa inairie fut une royauté, et il l'a « exercée durement, mais irréprochablement, dix-sept ans... Quand « je l'ai connu, il était à plein dans la vie! Les cheveux blonds « étaient tombés sur le sommet de celte Irle brûlante et sanguine, « comme sur la tête de Charles Xli, dont il n'avait pas la sobriété, « s'il en avait l'incroyable audace. Il buvait le bourgogne comme « un prieur de Templiers, et il fallait boire à sa table, sinon il vous « allongeait de grands coups de couteau dans les cuisses. Quand on « dînait chez lui, on ])ouvait craindre (jue cela ne linît comme entre a Lapithes et Centaures... 11 faisait de ses chevaux des chevaux de « Diomède. 11 était obligé de se battre avec eux ])our les monter : (( cela durait une heure, mais l'homme finissait par miîtlre le joug

BARBEY D AUUEVILLY H

Quand on a un peu étudié cet liomme-là, c'est-àdire quand on n'a pas cru devoir s'arrêter au dandy superficiel ou au gandin du jeune âge, on peut se croire assuré de l'avoir compris. Mais le poète, le romancier, le critique laissent plus longtemps incertain. Il faut « s'y faire», comme on a bien été obligé de se faire à Delacroix ou à Manet. Ce style si dense et si lumineux, où les pensées et les images s'entassent et s'enchevêtrent, épouvante presque, au premier abord, de sa plénitude et de sa richesse. «Tant d'éclairs m'éblouissent, — aurait dit Fénelon ; — je cherche une lumière douce qui soulage mes faibles yeux. » On ne s'habitue que peu à peu à cette scintillation, et c'est seulement quand l'habitude est prise que les autres styles paraissent gris et noirs. Toute vibrante, d'ailleurs, et tout étincelante qu'elle soit,

« de SCS cuisses de 1er sur le dos vibrant du rebelle. Figurez-vous

« que ces clicvaux, enragés par lui, ne se laissaient monter ni avec

« la sangle, ni avec la croupière. L'homme, de son poids, devait

« leur iixer la selle aux reins!... Il est mort grandioscment, —

« comme il avait vécu. Son cheval l'a tué en s'abattant sur lui sans

(( pouvoir le désarçonner et en revenant lui piler, sous ses pieds,

« cette tOte qui, à moitié écrasée, alla jouer le whisl ciicz mon

« père, le soir, à l'horreur et à Tadmiration de tous. Dix jours après.

(( un dépôt horrible éclata dans ce front que les sabots du cheval

« n'avaient pu briser, et il mourut, ferme, après quatorze heures do

« bouillon, — comme ils disent si ellroyablemcnt du râle des mou-

« rants, en Normandie. C'est le premioi' homme (jue j'aie vu mourir.

« Après sa mort, cette nature kémorvagique attesta encore sa puis-

« sance. De sa maison, assez éloignée du cimetière, une rivière de

« sang maniua sa route, en coulant par les jointures de son cer-

« cueil... » (A Trebulien, 23 avril 1856).

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la langue de Barbey n'en conserve pas moins une noble tenue classique. Sa prose est admirablement a française». — Mais ses idées, quelle estime en doit-on faire? Cet enthousiasme cbauffé à blanc, ces colères, cette religion même qui intervient sans cesse, tout cela est-il sincère et profond? Y a-t-il dans l'œuvre de Barbey d'Aurevilly autre chose qu'une série de feux de paille ? On le voit sans cesse ravi sur les ailes d'or de son imagination, et c'est un plaisir pour les yeux; mais une pensée forte règle-t-elle ses mouvements? C'est ce que se demandent ceux qui n'ont lu de lui que quelques pages isolées. Ils le prennent pour un téméraire ou un exalté, qui, comme Icare, tombera dans la mer, laissant le souvenir d'une équipée inutile et de quelques beaux coups d'aile, qui ne valaient pas une idée.

C'est une impression que la lecture suivie et attentive de Barbey d'Aurevilly détruit complètement. Oui, cette imagination emportée tolère le frein de la raison. Oui, ce romantique s'interdit les effets purement verl)aux. Non, Barbey d'Aurevilly ne se contredit pas. Sous le flot fougueux qui passe, entraînant les images ou les jetant en cascades diamantées, il y a un lit de rochers. Un éveque, JVP' Bertaud (de Tulle), appelait liarbey d'Aurevilly « une théologie naturelle et certaine ». Sa science du dogme et de la morale catholi(jue est étendue et sûre, et, si les condamnations

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qu'il assène à toutes les hérésies et à tous les « libéralismes » manquent de douceur, la solidité de son catholicisme ne s'en trouve pas atteinte. Les pensées et les raisonnements sont rigoureux, dans tous les sens du mot. Ce «Templier», comme M. Anatole France et vingt autres l'ont appelé, sait adniirablement ce qu'il dit et ce qu'il fait.

De même en politique. Si outrancièrement conservateur, monarchiste et partisan de l'autocratie qu'il soit, il ne dit pas autre chose que M. de Bonald, par exemple. 11 le dit autrement, avec une éloquence richissime, avec une passion qui surprend notre scepticisme, mais il dit cela précisément. La seule question donc que puissent légitimement se poser ceux qui partagent ses opinions politiques et religieuses, c'est de savoir s'il est toujours opportun et sage de procéder avec cette généreuse empliase, si même les excès du verbe ne nuisent pas à la vérité du dogme et des doctrines. Barbey d'Aurevilly, pour énoncer crûment la demande, est-il un ami gênant?

Telle semble être, en ce qui concerne la politi(jue, l'opinion des doctrinaires de l' Action française. Mais, à leur point de vue même, il semble (ju'ils se trompent. C'est méconnaître la puissance de l'art. Les idées aristocratiques et le monarchisme al)solu peuvent être servis beaucoup mieux par un artistiî que par un théoricien exact et froid. Sans TarlisU', l'idée

demeure dans le Saint des Saints, encensée et gardée par les initiés seuls. C'est le poète qui élève les portiques du temple et qui fait pénétrer jusqu'au tabernacle les foules que la beauté rassure et passionne. A lui seul, le spectacle de cet énergique Barbey d'Au revilly, de ce maître, de ce magicien, de cet artiste opulent et délicat, dont la phrase est de feu, émeut bien autrement que des déductions savantes. Et c'est pourquoi Barbey d'Aurevilly est véritablement un grand écrivain politique.

C'est aussi pourquoi on doit voir en lui un grand écrivain catholique. Il ne l'est pas uniquement par ses protestations^ — qui pourraient être ou d'un romantique désheuré ou d'un snob avant la lettre ; — ni encore par ses tirades d'une richesse voulue sur le dogme et jusque sur les pratiques, comme la confession ou l'observance du vendredi. Il l'est surtout par l'importance essentielle que gardent pour lui, dans le roman et dans l'histoire, les notions fondamentales du catholicisme.

Pour Barbey d'Aurevilly, l'homme est déchu. Il est racheté, sans doute, mais son âme reste un objet de lutte entre les puissances mauvaises et la grâce. Ni la vie humaine ni l'histoire ne sont donc intelligibles ou fouillées à fond, si Ton néglige cet éternel corps ;i corps. Ainsi, le « satanisme » de Barbey d'Aurevilly est théologique. Le diable agit réellement, son

influence se fait véritablement sentir, ses entreprises sont saisissables. Et la sorcellerie même n'est pas un vain mot. Rappelons-nous cette profession de foi que fait Fauteur de r Ensorcelée :

J'ai toujours cru, d'instinct autant que de réflexion, aux deux choses sur lesquelles repose en définitive la magie, je veux dire : à la tradition de certains secrets, comme s'exprimait Tainnebouy, que des hommes initiés se passent mystérieusement de main en main et de génération en génération, et à l'intervention des puissances occultes et mauvaises dans les luttes de l'humanité. J'ai pour moi dans cette opinion l'histoire de tous les temps et de tous les lieux, à tous les degrés de la civilisation chez les peuples, et ce que j'estime infiniment plus que toutes les histoires : l'irréfragable attestation de l'Église romaine, qui a condamné, en vingt endroits des actes de ses Conciles, la magie, la sorcellerie, les charmes, non comme choses vaines et pernicieusement fausses, mais comme choses réelles, et que ses dogmes expliquaient très bien. Quant à l'intervention de puissances mauvaises dans les affaires de l'humanité, j'ai encore pour moi le témoignage de l'Eglise, et d'ailleurs je ne crois pas que ce qui se passe tout à l'heure dans le monde permette aux plus récalcitrants d'en douter.

Parmi les âmes, celles donc qui, peut-être, Flntéresseront le plus, ce sont celles qui seront devenues définitivement la proie des passions démoniaques. De ses héros, les plus vigoureusement taillés el campés sont des « ensorcelés ». Dans plusieurs de ses romans, il y a des sabbats, des (( sorts », des sorcières. Le mot « diable » est un mot courant dans son œuvre. Et le problème de la destinée humaine v est

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si constamment posé et résolu à la manière catholique que^ sans le catliolicisme, l'art de Barbey d'Aurevilly s'eflondre. Voilà pourquoi tous ceux qui, comme Armand de Pontmartin, n'ont retenu de ses romans que les fragments osés, scabreux, les situations incroyables et indicibles, n'ont pu débiter sur son compte que des enfantillages. Leur courroux est comique. Si Barbey d'Aurevilly a vraiment osé quelque cliose, c'est de transporter dans le roman ce que les artistes du moyen âge montraient sur les portails ou sur les vitraux des cathédrales, la lutte des démons et des anges, le conllit de Vénus et de Dieu. Il est dans la tradition catholique, et, s'il a fait peur aux bonnes âmes, c'est d'abord que les bonnes âmes sont ignorantes. Voilà peut-être le sens, ou un nouveau sens, qu'il convient de donner à son mot célèbre : « Je ne suis peut-être qu'un mascaron dans la cathédrale littéraire : mais je suis dans la cathédrale. »

Il a le droit d'y être : la morale ne saurait se dire offensée de sa présence, car de toute celte œuvre où i

tant de passions effroyables se heurtent, une haute "

moralité se dégage. Sa plume accomplit ce miracle de rester chaste en décrivant parfois les scènes les plus libres. De plus, la prétention qu'il a souvent afhcliée d'épouvanter ses lecteurs sur les conséquences des passions qu'il étale, se justifie ou peut

se soutenir ^ Dès l'année 1851, il écrivait à Trebutien, que le titre même à' Une Vieille Maîtresse eiî-Arouchait et qui se disait scandalisé de quelques chapitres :

Il faut renoncer à peindre le cœur humain ou le peindre tel qu'il est. Subversive, elle, Vellini ! Mais je condamne Marignj ! Mais Marigny se condamne ! Mais sa femme ne lui pardonne pas ! Trouvez-moi un romancier qui ait été plus le Torquemada de son propre héros que je ne l'ai été !... Prenez garde, mes amis : ce que vous dites de Vellini atteint l'art même, à travers elle. Prenez garde ! je vous rappelle à l'ordre de Dieu et au respect des facultés humaines. Voulez-vous tuer le roman, oui ou non? C'est de cela qu'il retourne. S'il faut qu'il vive, vous savez qu'il mange du cœur humain, qu'il ne se nourrit que de cette moelle. Cœur impur, moelle gâtée. Ai-je dit que tout cela était sain ?

Plus tard, dans la Préface de cette même Vellini^ Barbey d'Aurevilly écrivait pareillement :

Le catholicisme n'a rien de prude, de bégueule, de pédant, d'inquiet. Il laisse cela aux vertus fausses, aux puritanismes tondus... On trouve dans plus d'une cathédrale de ces choses

1. Voir la préface des Diaboliques : « Bien entendu qu'avec leur titre, ces Diaboliques n'ont pas la prétention d'ôlro un livre de prières ou d'Imitation chrétienne... Elles ont pourtant (Hé écrites par un moraliste chrétien, nuiis qui se picjue d'observation vraie, quoicjue très hardie, et qui croit — c'est sa poétique, à lui — que ]os peintres puissants peuvent tout peindre et que leur peinture est toujours assez morale quand elle est tragique et qu'elle donne V/iorreur des choses qu'elle retrace. Il n'y a d'immoral ([ue les Impassibles et les Ricaneurs. Or, l'auteur de ceci, ([ni eroit au Diable et à ses inlluences dans le monde, n'en rit pas, et il ne les raconte aux âmes pures ({ue pour les en épouvanter. »

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qui auraient fait couvrir les yeux d'un protestant avec le mouchoir de Tartuffe...

Enfin, on lisait dans V Introduction de l'Ensorcelée :

Quant à la manière dont Tauteui* a décrit les effets de la passion et en a quelquefois parlé le langage, il a usé de cette grande largeur catholique qui ne craint pas de toucher aux passions humaines, lorsqu'il s'agit de faire trembler sur leurs suites. Uomancier, il a accompli sa tâche de romancier, qui est de peindre le cœur de l'homme aux prises avec le péché, et il Ta peint sans embarras et sans fausse honte. Les incrédules voudraient bien que les choses de l'imagination et du cœur, c'est-àdire le roman et le drame, la |moitié pour le moins de l'àme humaine, fussent interdits aux catholiques, sous le prétexte que le catholicisme est trop sévère pour s'occuper de ces sortes de sujets... A ce compte-là, un Shakespeare catholique ne serait pas possible, et Dante même aurait des passages qu'il faudrait supprimer.

Rien de moins hypocrite que de pareils morceaux. Non seulement Barbey a voulu rester moral, mais j'estime que son œuvre, imprimant à la débauche et à l'orgueil le sceau de la réprobation éternelle, respire la moralité. Un Prêtre marié : c'est un titre à scandaliser les dévotes, mais c'est un roman beaucoup plus orthodoxe (\uAtala et d'une conception aussi saine que René est malsain.

On pourrait insister longuement sur ce point. Mais il faut le dépasser même et dire que la morale de iJarbey d'Aurevilly est catholique jusq,u'au bout.

jusqu'aux extrêmes limites, qu'elle Test dans son essence, parce qu'il la lie au dogme et qu'il fait dépendre son maintien et sa pureté de la fixité dogmatique. M. Grêlé, dans sa thèse de doctorat es lettres sur Barbey d'Aurevilly, expose que son héros est assez « jésuite » de manière. Il entend par là que Barbey voit des accommodements possibles avec le ciel ou, plus exactement, attache moins d'importance à la stricte observation des règles morales qu'à la stabilité de la puissance doctrinale. Il serait pratiquement moins chrétien que catholique. C'est mal le comprendre (et je neveux pas, d'ailleurs, me demander ici si c'est mal comprendre les « jésuites » : laissons-les). Barbey d'Aurevilly, dont la conduite a pu n'être pas toujours exemplaire, n'a jamais dit, ni insinué, ni pu donner à entendre que la morale était souple ou de peu d'intérêt. Son opinion est justement opposée à celle-là. Seulement, il est catholique en ce sens que, selon lui, l'organisation forte et inflexible d'un pouvoir religieux, constitué pour fixer la doctrine et transmettre les pouvoirs dogmatiques, était nécessaire à l'immutabilité de la morale. De là l'importance logiquement primordiale de la doctrine catholique et de l'organisation hiérarchique qui en garantit l'intégrité. Barbey d'Aurevilly est « pour cette doctrine » avant tout.

20 SUR BAHBEY u'aURKVILLY

Avec le catholi(jue et l'aristocrate, est-ce, comme on le (lit souvent, le Normand qui domine en lui ? Ces trois qualités sont-elles eu quelque sorte au même niveau cliez ce petit-fiIs des Yikings ou des iarls Scandinaves? Je ne le crois pas. Sa Normandie natale n'impose pas à sa pensée des formes essentielles. Il n'est pas « normand » comme Garlyle est « anglais ».

Entendons-nous bien. Que Barbey d'Aurevilly soit de soucbe solidement normande, personne ne le nie. Et si les pages somptueuses qu'il a écrites pour Trebutien — et pour la postérité — sur ses aïeux les pécheurs-pirates ne sont que de brillants exercices d'imagination et de style, il n'en appartient pas moins à une race terrienne. C'est, de plus, à Saint-Sauveur-le-Yicomte et à Valognes que toute son enfance, toute sa jeunesse se sont déroulées. Il a ressenti de très bonne heure et pour toujours la poésie de son pays, des falaises, des grèves, de la mer normande,

— « ma mer, disait-il, que je pourrais orthograpliier ma mère, car elle m'a reçu, lavé et bercé tout petit ».

— lia aimé les prés qui bordent la Douve, les landes du Cotentin, les ormes d'Aurevilly. Fort jeune, il recherchait déjà les légendes locales. Il parlait le

BABBEY d'aUREVILLY 21

patois'. Quant aux histoires de la chouannerie, elles ont dû le bercer, elles aussi, dans son enfance, puisque tout l'entourage des Barbey et quelques membres de leur famille avaient été mêlés aux révoltes de l'Ouest.

Le calme se faisait à peine lors de la naissance de Jules-Amédée (2 novembre 1808), qui suivit de quelques mois seulement l'assassinat de d'Aché. On sait que d'Aché fut trahi en Normandie môme par jyjme ^g Vaubadon, et que cet événement avait fait du bruit dans la noblesse normande. Voici comment Crétineau-Joly, au quatrième tome de son Histoire de la Vendée 7nilitaire, raconte la trahison :

Une femme, dont il [d'Aché] avait été l'amant, le perdit : elle

1. Aussi a-t-il cru devoir, malgré l'opposition de Trcbution, semer de mots patois ses romans normands. On y trouve les mots; bruman (fiancé), buhan (brouillard), mai (moi), miellé (grève). Iiamet (hameau), viper (silller, faire la vipère), vère ! ma finr/iielle ! vécy, etc., etc. « Quoi! ce sont des Normands, — des Normands ! — qui ne veulent pas qu'on parle le normand, la langue qui sent le terroir de noire llère i)rovince, et qui s'opposent à (;e qu'on introduise dans la langue littéraire des dialectes de province <iue TAngleterre et l'Ecosse ont bien ijitroduils dans la leur! Que le diable memporte dans le côté d'enler où cuit le vieux Holion, si je vous comprends, mes amis. Normands inlidèles, traîtres au pays et à son patois ! » (A Trebutien, 31 octobre 18oi). — Rarbey d'Aurevilly invoquait sur ce chapitre Texemple de Waller Scott, de Robert Burns.son u favori» Ihn'ns, le célèbre poète laboureur d'Iù'osse, fiui. en ell'et, avec son sentiment à la fois profond et paysan de la nature, était l'ait pour lui plaire ; de Balzac même, « un maître et un grand maître ». VX il ajoutait : « Kst-ce que les paysans, dans iMolière, n'ont ]ias autant de style que les autres personnages, et ils parlent tous les patois, jusqu'au suisse. »

22 SUH BARBEY d'aUREVILLY

se nommait M'"'' de Vaubadon. Son habitation était voisine de l'endroit où il espérait s'embarquer. Il croit que M™*^ de Vaubadon favorisera son dessein. Le proscrit frappe à sa porte. On l'accueille avec reconnaissance ; on met un vif intérêt à le seconder. Quelques jours se passent. M™'^ de Vaubadon avait alors des relations fort intimes avec le conventionnel Pontécoulant, préfet sous l'Empire, pair de France sous la Restauration. Elle annonce enfin à d'Aché que ses dispositions sont prises et qu'il peut maintenant échapper à ses ennemis. Un guide lui est offert. A peine d'Aché a-t-il fait vingt pas sur la route qu'il reçoit dans le dos un coup de pistolet qui le laisse sans vie. Le guide était un gendarme déguisé nommé Foison, et ]\lme dg Vaubadon, qui l'avait procuré, avait mis à profit les trois jours d'hospitalité, accordés par elle, pour traiter de la vie de son amant avec la police.

Tels sont les récits tragiques que Jules Barbey, enfant, dut écouter *. En agitant devant lui de pareils souvenirs, alors tout récents, ses parents, qui sans doute ne se faisaient pas faute d'y joindre l'expression de leurs espérances tenaces, devaient enflammer, certes, sa jeune imagination. Aussi comprend-on que la peinture du pays, de l'époque, du milieu, se soit comme imposée plus tard à Barbey d'Aurevilly « converti )), dont le parisianisme épidermique n'avait pu être qu'une erreur, une illusion de jeunesse. Peut-être, d'ailleurs, sentait-il alors tout le parti qu'il pouvait tirer, lui tout seul, de ces vieilles liistoires qu'il avait été appelé à connaître mieux que personne, et qu'on

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