‹ Sur Gérard de Roussillon. 5 [1] piècesChapitre 12 sur 59 · LYON · texte numérisé non relu

LYON

IHPRIHERII D'AIMÉ TIHGTRIKIER, Qoti StùM-AaloiiM, iS.

Gîrart ou Gérard de Roussillon fut , sans contredit , un des personnages les plus remarquables de son temps , puisque les trouvères du Moyen âge se sont emparés de son nom , comme des noms de Charlemagne et de Roland , pour en faire le sujet de leurs chansons de Geste. Mais , il faut Tavouer, les chroniques ont été si négligentes à son égard, que son illustration historique n'est nullement en rapport avec sa renommée poétique.

Selon les romans métriques qui portent son nom , Gérard était fils de Drogon , frère de Doon de Nanteuil , de Beuves d'Aigremont , d'Aymon de Dordon, et oncle , par conséquent, de Maugis et des quatre fils d'Aymon. C'est un des membres les plus importants de cette dynastie fantastique qui figure avec tant d'éclat dans ce que l'on est convenu d'appeler aujourd'hui V Épopée carlovingienne. Outre la Bourgogne, Gérard possédait la Gascogne, l'Auvergne, la Provence, les comtés de Narbonne, de Barcelone et ressemblait plus , enfin , par sa puissance , à un roi qu'à

un vassal. Il relevait cependant de Charles-Martel ou de Charles- )e-Chauve, car les textes ne sont point d'accord sur le nom. Cette question nous semble très-secondaire au point de vue du roman, puisque tout y révèle des Idées et des mœurs contemporaines de répoque de sa composition, c'est-à-dire du XI I« siècle.

Quoi qu'il en soit, une rupture éclate entre le suzerain jaloux et Torgueilleux vassal. A la suite d'une lutte de plusieurs années, remplie de combats et de négociations, mêlée de succès et de revers , Gérard finit par succomber. Il est défait à la bataille de Val Béton , et c'est en vain qu'il cherche un asile dans son imprenable château de Roussillon, livré au roi par un traître. Proscrit, fugitif, il perd son cheval et jusqu'à sonépée. Le romancier pousse l'effet des contrastes au point de montrer le puissant baron réduit à exercer pour vivre le métier de charbonnier (1). Il ne lui laisse ppur toute consolation que le courage et le dévoûment de Berthe, sa femme , dont le roman et l'histoire se sont disputés le noble caractère. Enfin , un retour de fortune . permet à Gérard de recouvrer une partie de ses anciennes, possessions et de rentrer dans son bon château de Roussillon , où il meurt paisiblement , pendant un instant de trêve que lui accorde son implacable adversaire.

Le château de Bourgogne , auquel Gérard doit le surnom que lui donnent les trouvères, car, de son temps, les surnoms ou noms de famille n'étaient pas encore en usage , le château de Roussillon était en effet situé sur le Mont Lassois , entre Chàtillon- sur -Seine et Mussi-l'Évêque. On y voyait encore, au XIII« siècle, des restes de murailles et de tranchées qui témoi-

(1) Girard fu desconfis ,

Et tantes fois sourprîs de guerres

K'îl en pierdi toate sa tiere •

Et Turent si parent ocis »

Et il CD wida le pais;

Si se gari com karbonniers

Li Dus , ki tant ot esté fiers.

{Chronique rimée de Philippe Moutket, écrivain duXUPtiieiet Bruxelles, 1836, m-4», p. 75).

Diqitized bv

ogie

GÉRARD DE ROUSSIIAON. 5

gnaient de Vimportance de cette construction féodale (1). La bataUle de Val Béton se livre dans la plaine « où court Teau de TAroe , » petite rivière qui passe au-dessous de Vezelay et va se jeter dans la Seine. 11 est évident que le fond du récit n'a pas été inventé , et qu'il se rapporte aux fameuses guerres soutenues par Gérard contre Gharles-le-Ghauve , soit en Bourgogne, soit en Provence. Âlbéric de Trois-Fontaines, écrivain du XIIH siècle, le dit en termes formels : « Cependant Gérard succomba et fut vaincu par Charles ( le Chauve ] , comme le rapportent les chansons héroïques (2). » Ces chansons héroïques se rapprochaient peut-être plus à leur origine de la vérité que les poèmes brodés sur elles par les trouvères des âges suivants. Pour ceux-ci , dont les œuvres seules nous restent , ils ont développé et amplifié leur sujet sans se préoccuper des entraves Incommodes de l'histoire et de la chronologie. C'est ce que va nous démontrer l'analyse de la vie de Gérard d'après les chroniques et les diplômes.

Son père et sa mère , qu'il rappelle dans son testament , se nommaient Leuthard et Grimilde. Quelques généalogistes ont pris ce Leuthard pour un comte d'Alsace portant le même nom , mais il est plus probable que le père de Gérard était originaire de la Bourgogne et des environs de Chàtillon-sur-Seine , où nous trouvons son fils en possession d'un vaste héritage. Élevé à la cour de Louis-le-Débonnaire , Gérard se signala par son attachement à cet infortuné monarque. Il fut même, selon Albéric de Troîs-Fontaines , l'auteur principal de la réconciliation du père avec ses fils, l'an 834. En récompense de ses services , il regut le gouvernement du comté de Paris , et cette ville s'étant trouvée

(1) Le château de Rousnilloa était bAti sur les ruines d'une ancienne ville ,. DOiuroée Latiteo » brAlée et détruite A Tépoquc des premières invasions des Barbares. Celait un lieu assez considérable • à en juger par les restes de construction , les objets antiques et les médailles romaines que Ton y a trouvés.

(S) Régi tamen Karolo cessisse Gerardum , et victoriam ei concessisse perbibeut Heroicae (^ntilcnae. Àtl^erieit monacM Trium-Foniium CAron/con» sob an no 866.

6 GÉRABD DE ROt'SSILLON.

comprise dans les limites du royanme que reropereur venait de former pour le plus jeune de ses enfants, Charles, dit le Chauve, Gérard dut jurer fidélité i ce prince. Mais,aprèslamortdeLouisle-Débonnaire, il abandonna le parti de Charles pour embrasser cslui de Lottiaire, son frère aîné. Il joua un rôle très-adif dans les guerres entre ces deux princes , mais il y a Heu de croire qu'il se réconcilia avec Charles, puisqu'il obtint le comté de Bourges , dépendant de ses domaines d'Aquitaine. Son attachement pour l'empereur Lothaire l'emporta de nouveau , et il parait qu'il laissa à des lieutenants le gouvernement du Berry pour accepter les fonctions plus importantes de comte de Bourgogne et de Provence. 11 ne faut pas oublier que ces deux noms se confondaient alors dans une commune signification pour désigner les pays anciennement occupés par les Bourguignons. Cette Bourgogne, toutefois ne comprenait plus la Bourgogne inférieure, dite duché de Bourgogne, que le traité de Verdun avait distraite en faveur de Charles-le-Chauve.

Gérard donc, en qualité de comte de Bourgogne et de comte de Provence , titres que lui confèrent indiSérenmient les chroniques, acheva de soumettre, au nom de Lothaire, la Provence, agitée par la rébellion du comte Fulchrade.

Avant d'entrer dans le cloître où il devait bientôt mourir, l'empereur le choisît pour tuteur on gouverneur de son fils Charles, auquel était attribué, sous la dénomination de royaume de Provence , les contrées renfermées entre les Alpes, la Méditerranée et le Hhône, de Lyon i Marseille , y compris les diocèses de Viviers et d'Uzès, au^elà de ce fleuve. Sa confiance ne Ait point trompée; Gérard sut protéger l'enfant contrôles emportements de ses frères, et assurer la couronne sur sa tête débile. Ce royaume lui dut son existence ; il chassa les Normands du delta de la Camargue , et non moins redoutable aux ennemis du dedans qu'à ceux du dehors , il arrêta sous les murs de Màcon Charles-le-Chauve , qui se disposait à envahir les états de son neveu. 11 suffisait à tout, et les seigneurs provençaux s'apaisèrent à ce point, sous son vigoureux gouvernement, que les chartes nous montrent le comte Fulchrade lui-même au nombre des Fi-

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dèles de Charles et des offieiers de son palais. Ces chartes se plaisent à exprimer aussi raffecticm dujeane prince envers le comte Gérard , qu'il ai^lle son parent , son gouverneur et sou père nourriclOT ; elles témoignent surtout des pieuses dispositions du gouverneur qui n'intervient que pour solliciter la libéralité de son pupille en faveur des églises, et pour se dépouiller lui-même à leur profit.

La mort de Charles , emporté par un accès d'épilepsie , en 863 , sans laisser d'enfants , ne changea point la situation de Gérard. Louis et Lothaire furent d'accord en cela qu'ils lui laissèrent le gouvernement entier des provinces qu'ils s'étaient apremen^ disputées. Engagés au loin dans des guerres et des affaires diffl* ciles. Os s'en remirent à lui du soin de leurs intérêts, et les deux moitiés du royaume de Provence restèrent unies sous sa puissante main.

C'est i cette époque et dans les années qui précédèrent 868 , qu'il faut placer les fondations du monastère de Poultières et de la célèbre abbaye de Vezelay, dues & la munificence de Gérard et de Berthe, sa femme. Déjà dans un âge avancé, ils n'avaient conservé qu'une fille , nommée Eva , qui s'associa générensement à la disposition qu'ils faisaient de leurs riches alleux en Ihonneur de N. S. Jésus-Christ, de la sainte Vierge, sa mère, et des glorieux apôtres saint Pierre et saint Paul.

La fondation de Vezelay fut confirmée, en 868, par un diplôme deCharles-le-Chauve, souverain de cette partie de la Bourgogne où étaient situés les deux monastères. Gérard y est appelé son très-cher et très-aimé Comte; mats, en dehors de ces formules officielles, il laissait déjà percer son inimitié contre l'adversaire constant de ses ambitieux projets. Le bruit s'étantmême répandu que Charles menaçait d'envahir les abbayes qu'il venait de fonder , Gérard crut devoir en écrire au célèbre Hincmar avec lequel il entretenait d'anciennes relations. Dans cette lettre, dont l'extrait seul nous a été conservé par Frodoard , le Comte disait au prélat que si les biens qu'il possédait en France lui étaient enlevés par le roi, il se verrait forcé de s'en dédommager sur les biens de France , situés dans son pays. Il entendait par-

8 GÉRARD DE ROUSSILLOM.

li les biens , conniu sous le nom de patrimoine de saint Rémi , que l'élise de Reims possédait en Provenee sur le territoire de l'antique Glanum (1). Certain du crédit de raichevèque auprès de Gharies , Gérard le conjurait d'employer son ministère pour prévenir des excès qui provoqueraient de pareilles représailles.

Himmar lui répondit avec la circonspection d'un homme d'église et de cour, que rien ne pouvait justifier l'envahissement des biens eodésiastiques , nuds que si quelqu'un avait cette audace , il s'en affligerait moins pour lui-même que pour l'usurpateur. Quant i des remontrances , il se serait bien gardé d'en fatiguer son Seigneur sur de vains bruits , mais qu'après ce qu'il venait d'apprendre d'une personne aussi digne de foi , il n'hésiterait pas à remplir les devoirs sacrés de son ministère. A l'embarras de cette réponse, est facile de conjecturer que les dispositions hostiles du roi n'étaient point un secret pour Hincmar ; elles ne tardèrent pas i se manifester.

Nous avons supposé, avec les meilleurs critiques, que Gérard, comte de Provence, était le même personnage que Gérard, comte de Bourges ou du Berry. L'absence des noms propres , qui n'étaient point en usage , comme nous l'avons déjà dit , laisse une grande obscurité dans l'histoire de cette époque. Les noms eux-mêmes étant peu variés , il devient souvent impossible de se reconnaître au milieu des nombreux Gérard , Bernard et autres homonymes que citent pèle-mèle les chroniqueurs sans autre désignation. Quoi qu'il en soit, l'identité du comte de Provence et de Bourges nous a paru suffisamment démontrée par la haine de Charies-le-<]hauve envers l'un et l'autre.

Egflred ou Egfried, seigneur déjà riche et puissant en Aquitaine , alla trouver ce Prince et acheta de lui , à beaux deniers , le comté de Bourges jusqu'alors tenu par Gérard. Dépouillé sans

(I) Cea bieos aTaieotélé donnés â saiut Rémi , évéque de Reims, par un nommé Benedictus , dont il avait exorcisé la fille. Il en est question dans son testament , de l'an 530 f et c'est à partir de celte époque , sans doute , qne l'ancien nom de Glannm s'est changé en celui de Saint-Remi.

avoir été accusé ni même entendu, celui-ci résista. Egfired, muni du diplôme royal , se dirigeait vers Bourges , lorsqu'il fut rencontré et cerné dans un village par les hommes de son compétiteur. Ils mirent le feu à la maison où il s'était réfugié , et, l'ayant contraint d'en sortir, lui coupèrent la tété et jetèrent dans les flammes son cadavre mutilé. A la nouvelle de cet attentat, Charles entra dans le Berry. Tout fut abandonné à la fureur du soldat , personnes et choses ; enfin , les ravages furent tels qu'au témoignage de l'annaliste dç saint Bertin, la langue serait impuissante à les raconter. Cette expédition n'eut d'autres résultats que d'affamer et de dépeupler le pays de Bourges , d'où Gérard et ses hommes ne purent être chassés. Le texte même des chroniques laisse supposer que le Comte ne figura pas en personne dans cette campagne , mais les deux adversaires ne devaient pas tarder à se rencontrer face-à-face.

Lothaire II étant mort misérablement en Italie, le 6 août 869, sans postérité légitime , Charles profita des embarras au milieu desquels se trouvait son frère et son héritier, l'empereur Louis, pour s'emparer de sa succession. Il alla se faire couronner à Metz en qualité de successeur du feu Roi , et se rendit maître du pays jusqu'à Aix-la-Chapelle. Vainement l'Empereur et le Pape lui firent-ils représenter, par des envoyés et des légats, l'injustice de sa conduite , il ne s'inquiéta nullement de leurs réclamations. 11 ne fut touché que de celles de son frère , le roi de Gerpianie. Louis , jaloux d'avoir part à la succession de Lothaire , menaça Charles de lui déclarer la guerre , s'il ne consentait immédiatement au partage des états dont il prétendait s'emparer pour lui seul. Il n'y avait pas moyen de repousser une ouverture faite en termes pareils , et les deux firères s'étant réunis aux environs d'Aix-la-Chapelle, cette indigne spoliation fût consommée le 8 août 870. Les pays situés le long du Rhin échurent à Louis le Germanique et Charles eut dans son lot les contrées qu'arrosent la Saune et le Rhône.

La fidélité héréditaire de Gérard ne se démentit point en cette circonstance. 11 s'efforça de conserver à l'Empereur absent l'héritage de son frère , mais tout porte à croire que les années

avaient afiaibli son bras et qu'il fût abandonné des principaux Seigneurs fatigués de sa longue autorité. Charles entra sans coup férir dans Lyon , et , poursuivant Gérard , il l'atteignit et le défit complètement auprès de Pontarlier , entre le Doubs et le Drugeon. C'est une tradition populaire longtemps conservée en Franche-Comté par ces vieilles runes :

Entre le Doubs et le Drugeon Périt Gérard de Roussillon (1).

A la suite de cette défaite, où pourtant il ne périt pas, Gérard flit contraint de se réfugier dans un de ses châteaux dont l'histoire n'a pas conservé le nom. Le vainqueur marcha sur Vienne, mais le Comte avait confié la défense de cette ville à Berthe, sa femme, et derrière les remparts romains se trouvait une Àme romaine. Les menaces de l'ennemi ne l'intimidèrent pas plus que la dévastation des fauxbourgs et de la campagne : il fallut former un siège en règle , et , au bout de deux mois d'attaques infhictueuses , Charles comprit qu'il devait avoir recours à d'autres moyens. L'or et la trahison pénétrèrent dans la place , et Berthe ne vit bientôt autour d'elle que des gens séduits on vendus. Instruit à temps par un message de l'extrémité à laquelle sa femme était réduite , Gérard accourut et subit les conditions de Charles , qui entra dans Vienne la veille du jour de Noël de l'an 870. Après avoir exigé du Comte des otages pour gage de la reddition des forteresses qu'il occupait encore , le Roi lui donna trois grands bateaux et permit qu'il s'embarquât sur le Rhône avec Berthe et tout ce qui lui appartenait. Boson , beau-frère de Charles-le-Chauve , obtint le gouvernement de Vienne , et le même jour vît finir et commencer deux grandes fortunes.

(1) Une autre version porte :

« Autour de Dal et Daliron <c De Veudeinaor et Moutbaslon « Perist Girard de Rousaillon. »

GtRARD DE HOVSSILLOM. 'H

Trompé par une homonymie fortuite , ou plutôt entraîné par la passion de rapporter tout au pays dont il écrivait l'histoire , <i1iorier a prétendu que Gérard s'était retiré à Houssillon , petite ville du Dauphiné « dont il aurait tiré son surnom. >• C'est une erreur. Il est vrai qu'au déclin de la dynastie Rodolphienne , il s'éleva dans le Viennois une famille puissante dont Roussillon fut le principal manoir. Rien autre n'autorise la conjecture de Chorier, et si le nom de Gérard se montre assez souvent dans la généalogie des seigneurs de Roussillon en Dauphmé» il faut en conclure seulement que ces artifices de la vanité nobiliaire ne sont pas d'invention moderne. Le Dauphiné , la Provence , le Bugey ont eu leurs châteaux de Roussillon , mais la tradition, l'histoire et les romans s'accordent pour placer en Bourgogne celui auquel le célèbre adversaire de Charles-le-Chauve doit le surnom que la postérité lui a donné.

Des chroniques disent que Gérard mourut dans la ville d'Avignon , dont il aurait conservé la possession ; d'autres assurent qu'il termina ses jours au château de Roussillon. Toujours estil que c'est dans l'abbaye dePoultières ou Poutières, fondée par lui au pied du Mont Lassois, sur les bords de la Seine, qu'il avait fait préparer son tombeau et celui de sa femme. Ce monument, d'une rare magnificence, eut beaucoup à souffrir de l'incendie qui dévora le monastère vers le milieu du XI« siècle. Un évèque de Langres , jaloux de l'immunité des moines , qui , d'après le VŒU de leur fondateur, relevaient immédiatement de Rome, ne trouva pas d'autre moyen pour les réduire à son obédience que de mettre le feu à la ville et à l'église. Toutefois les tables et les colonnettes de marbre qu'avaient épargnées l'incendie et le temps excitèrent encore l'admiration des deux voyageurs bénédictins qui les visitèrent au commencement de Tautre siècle (1). Ils nous ont conservé les épitaphes qui se lisaient sur les tombes de Gérard , de Berthe , et de leur fils Thierry. Nous ne rapporterons pas les deux premières, qui sont modernes et qui fixent la mort

(1) Voffoge Uiiéraire de deux religieux bénédictini de ta Congrégation de Soini-Maur, Paris, 1717 , io-4<*, p. 105.

12 GÉRARD DE RODSSILLON.

des deux fondateurs de Poutières à l'an 890 , tandis qu'il paraît certain que Gérard n'existait plus en 879. 11 est appelé « comte de bonne mémoire » et « ci-devant comte » dans deux lettres de cette année , adressées par le pape Jean VIII , l'une aux religieux de Poutières , l'autre au comte Boson.

Au surplus, on se contentait souvent à cette époque d'inscrire dans les nécrologes et sur les tombeaux la date du mois sans flaire mention de l'année. L'épitaphe du jeune Thierry , dont le style et la forme attestent l'exécution primitive nous en fournit la preuve :

Franciaquem geuuit Lugdunus fluminesacro

Diluit et Christo participare dédit Theodricum innocuum retinet hic uma sepultum

Quem dura ex ipsis mors tulit uberibus Nec tamen in mortis poterit consistere regno

Quem vitae aetemae fons sacer exhibuit Germine praeclaro clans natalibus ortus

Vix anni unius transierat spatium Sed Christi in regno aetemos ille obtinet annos

Atque agnum niveum candidus in^equitur Deponat lacrymas pietas jam sancta parentum

Praemissum studeat pignus ad astra sequi Abstulit hune terris octimbris concita mensis

Quinta dies celso restituit que Deo.

Cette inscriptiou est eïnpreinte de la profonde douleur des parents que précédait au tombeau leur enfant, à peine âgé d'un an. Elle nous apprend la noble origine de l'hierry , né dans le pays qui commençait à porter le nom de France, son baptême à Lyon

et enfin sa mort, arrivée le cinq d'un mois d'octobre/dont elle ne rappelle pas Tannée.

Durant l'époque où il gouverna le royaume de Provence, Gérard résidait ordinairement à Lyon ou à Vienne. Nous venons de voir qu'il fit baptiser son fils dans la première de ces deux villes et que les solides murailles de la seconde furent le dernier espoir de sa fortune expirante. Plusieurs chartes attestent sa généreuse piété envers les églises de Lyon et de Vienne qui lui furent redevables de donations et de restitutions importantes ; mais il est à regretter que le temps n'ait pas épargné la précieuse offrande de Berthe, sa femme, à saint Rémi, archevêque de Lyon. C'était une nappe d'autel , brodée de sa main, et qui subsistait encore à la fin du XV1I« siècle, dans le trésor de l'église de Saint-Etienne, unie à celle de Saint-Jean. Le milieu de cet ornement était occupé par la figure de l'Agneau sans tache , accompagné des deux lettres A et A, et tout autour se lisaient, disposés de différentes manières et tissus de fils d'or, seize vers latins , dont trois rappellent le nom de la donatrice et du donataire :

Agne Dei mundi qui crimina dira tulisti Tu nostri miserans cunctos absolve reatus.

Hic panis vivus celestisque esca paratur Et cruor ille sacer qui Christi ex came cucurrit. Sumat perpetuam pro facto Bertha coronam Haec cujus studio palla haec effulgurat auro. Remigius praesul Ghristo per saecula vivat Exutus vitiis culparum et tabe piatus Hostia viva Deo sanctaque in corpore factus Gui Deus omnipotens quotiens haec liba sacrabit Goncedat veniam, tantoque in munere partem Atque suis sanctis societ post funera mortis

Qui cupit hoc epulum sanctumque haurire cruorem Se prius inspiciat, cordisque sécréta revolvat El quidqaid tetrum conspexerit et maculosum Diluât offensas omnesque relaxet et iras.

« Cette nappe, dit rhistorien de la Mare, parait encore maintenant fort belle, quoiqu'elle ressente bien le vieux temps... et semble encore aujourd'hui de mesure pour l'autel de cette même église. » Quelques années plus tard, elle avait, on ne sait comment, disparu du trésor de l'église métropolitaine, où le P. Menestrier la fit vainement rechercher. 11 n'y a pas lieu de s*en étonner, après l'accusation que tes Bénédictins ont portée contre les chanoines comtes de Saint-Jean de Lyon, d'avoir vendu jusqu'aux manuscrits dont la piété des siècles avait enrichi leurs archives.

La Mure ajoute que « les documents de l'Église de Saint- Etienne apprennent que ce flit du temps de Charles , roi de Bourgogne, que cette nappe riche et curieuse fut offerte et don- -^' \ saint Remy, le 8 des ides de novembre, par Berthe, qui end que le simple titre de comtesse, comitissa, » Cet bis- 1, le P. Menestrier et tous ceux qui sont venus à leur suite, pas mis en doute que cette comtesse Berthe ne fût la Aile ipin, roi d'Aquitaine, fils putnë de l'empereur Louis-le- [inaire. C'est encore au nom multiple de Gérard qu'il ftiut lyer cette erreur. Les chroniques parlent en effet d'un comte d, gendre de Pépin, 1^ du nom, roi d'Aquitaine, mais ce d était comte d'Auvergne, et il fut tué en 841, à la bataille mtanet. Si Berthe eût appartenu à la race impériale, les iments dans lesquels parait son nom n'eussent pas oublié iréler cette illustration par quelque épithète spéciale. C'était le vulgaire d'une époque où la naissance constituait une r trop réelle pour que l'on négligeât de la rappeler, dstoriens modernes l'emportent donc à cet égard sur les as romanciers qui ne lui donnent pour père qu'un simple

comte de Sens, nommé Hugon. Quoiqu'il en soit, la famille de Gérard et de Berthe s'éteignit avec eux, ou du moins avec leur fille Éva dont la destinée est restée inconnue. C'est l'opinion formelle de nos principaux historiens, et nous ne citerons que pour mémoire celle des généalogistes qui donnent pour mari à cette princesse un seigneur de Chaugy, auteur présumé de la maison, connue beaucoup plus tard en Bourgogne, sous le nom de Chaugy-de-Roussillon.

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