BIBLIOGRAPHIQUES
EPUIS quelques années on se livre en France, opec ardeur y à Vétude de nos grands poëmes nationaux. Ils
avaient été trop négligés ^ et les pu*
blications récentes démontrent combien notre dédain avait été injuste ^ et, disons^le, dépourvu de patrio^ tisme.
C'est à V Allemagne que nous devons cet heureux réveil i sans doute, Vamour-propre national souffre de cet aveu, mais devant V évidence il faut se résigner à le faire- Oui^ c'est elle qui, en nous devançant dans la voie, a triomphé de notre indifférence. Les Alle^ mands, avec la ténacité liabituclle à leur race^ nous
disputent depuis longtemps la mémoire de Charlemagne. Ils soutiennent que le grand empereur est à eux et qu'il n'a rien de la nationalité française. Pour faire triompher cette prétention historique ^ ils fouillent les bibliothèques de l'Europe^ ils mettent au jour tous les documents qui, de près ou de loin, se rattachent à leur sujet, chroniques latines, cantilènés, légendes, chansons de geste qui remontent aux époques carlovingiennes ou qui les rappellent. Ils n'étudient les âges héroïques de notre monarchie que pour y rechercher quelle a pu être l'influence germa* nique sur nos institutions, et, à l'aide d'une érudi* tion pleine d'artifices, ils interprètent ingénieusement nos poèmes épiques , et veulent refaire à leur point de vue l'histoire du grand homme qu'ils considèrent comme le père de leur patrie.
Cette invasion des étrangers dans notre littérature nationale avait éveillé l'attention d'un ministre de l'Empire, M. Fortoul. Il s'en émut, et le premier il poussa vivement à la publication de notre épopée nationale. Son but était de ravir à nos voisins d'outre* Rhin l'honneur d'éditer dans la pureté de leur texte nos Gestes les plus importantes, soit qu'elles appar* tinssent au cycle carlovingien proprement dit, soit qu'elles fussent d'une date postérieure et dussent être rangées dans le groupe qui constitue plus particulièrement l'épopée féodale.
Sous l'impulsion du ministre, un savant français , M. Guessard, membre de l'Institut, se mit à Vœu* yre^ et les anciens poètes de la France commencèrent
à paraître, non plus comme autre/ois, mutilés, tra-^ vestis, mis à la portée des enfants , dans la bibliothèque bleue oU nous avons tous lu Renaut de Montauban et les quatre Fils Aymon, mais dans d'excellentes publications repues sur les manuscrits les plus célèbres, accompagnées de glossaires et de savantes annotations.
Nous avons vu ainsi se produire quelques-uns de nos poèmes les plus renommés : Gui de Bourgogne, Doon de Maïence, Fierabras, Huon de Bordeaux, Macaire, Gui deNanteuil, Aye d'Avignon, Gaydon, Aliscans et bien d'autres.
Malheureusement, cette publication, qui devait comprendre soixante volumes, ne fut qu'ébauchée; la mort et les événements politiques l'arrêtèrent presque à son début. Hélas! les dieux ne nous sont plus propices!... Mais la voie est ouverte et le but que se proposait M. Fortoul sera atteint. Des hommes nouveaux reprennent l'œuvre inachevée, et nous pouvons saluer avec joie la venue de la chanson de Roland, et applaudir aux efforts couronnés de succès de M. Léon Gautier, qui récemment nous a donné une savante et splendide édition de cet admirable poème épique, un des plus anciens et des plus beaux monuments de notre littérature nationale.
Si nous avons été devancés, constatons toutefois que nous n'arriverons pas trop tard, à la condition cependant d'utiliser les immenses richesses que nous possédons. Hâtons-nous de prouver que nous avions une épopée romane, une littérature toute formée,
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déjà célèbre, lorsque le reste de VEurope moderne était encore plongé dans V ignorance, et que V étude de nos vieux poèmes est une mine inépuisable, impar* faitement connue et à peine explorée.
La source de nos Gestes doit être recherchée dans les chroniques latines, composées dans le silence des monastères. Le fait historique, avant d'arriver au poème épique, passe par la cantilène, heroïca cantikna. Sous cette forme, la chanson héroïque est la chanson populaire, elle est très-concise, n'a que quelques strophes, mais elle contient en germe toute une épopée à laquelle le rapsode consacrera cinq ou six mille vers. C'est alors que la Geste prend un caractère plus élevé, passe de la rue et des camps dans le palais du suzerain, et devient par excellence le poème aristocratique.
Les ménestrels et les jongleurs, aux accompagne^ ment s et un luth ou d'une viole, déclamaient devant les hauts barons attentifs ces poésies qu'ils scan* daient avec des modulations étudiées. La contexture du vers de dix syllabes, l'uniformité de la rime se prêtaient facilement à cette interprétation, et ce ne fut qu'au XIII^ siècle, à une époque oit le poème ne se chantait plus mais se récitait, que les assonan^ ces variées alternant entre elles se sitbstituèrent à la facture monorime.
Dans les chansons de geste on peut étudier bien des choses, un peu d'histoire d'abord, histoire con* fuse, pleine d'anachronismes et de merveilleux , la vie privée des français ensuite, car on y trouve des
récits pleins de charme sur les coutumes y les usages ^ les mœurs de nos aïeux, leurs/estins, leurs tournois, leurs querelles, leurs luttes intestines, leurs guerres avec le suzerain, enfin sur leur piété, leur respect de la femme et des lois de V Eglise. Mais c'est surtout au point de vue de l'origine et du développement de la langue française qu'ils sont dignes d'attention : ils sont donc à la fois l'histoire, le drame, la chanson, l'épopée et le roman.
Comme le Roland de Roncevaux, mais à un degré moindre, Gérard de Roussillon est un type parfait du guerrier d'origine française. Comme lui il est digne d'être chanté, tout est épique dans sa carrière, . son courage, son héroïsme, sa foi religieuse et ses malheurs; entre les deux époques cependant il y a une différence immense. Roland meurt pour son empereur et sa dernière pensée est pour lui et pour le doux pays de France; il est jusqu'à sa mort le serviteur fidèle de l'un et de l'autre. Gérard de Roussillon se présente sous un autre aspect; il personnifie en lui la puissance féodale dont il est un des champions les plus illustres; avec lui nous sommes en plein dans les luttes des grands vassaux contre le suzerain et la monarchie naissante. L'unité française , le droit d'hérédité, n'étaient point encore passés à l'état de principes politiques. La force était le droit unique, et les rudes guerriers du temps, après le démembrement de l'empire de Charlemagne, n'avaient qu'une seule préoccupation: vivre indépendants et se tailler des États dans les vastes domaines de leur maître.
C était la mise en pratique dun vaste plan de décentralisation qui avait des partisans intéressés dans la haute aristocratie de la province et jusque sur les marches du trône. Pendant plusieurs siècles ces idées furent celles de la noblesse française qui trouvait des complices soudoyés dans les poètes de l'époque.
Quoique l'avantage du parallèle reste à Roland, Gérard de Roussillon n*en est pas moins un grand personnage dont la légende se rattache à Vhistoire des deux derniers royaumes de Bourgogne y à celle des provinces qui s* appelèrent le comté de Vienne et le Dauphiné. A ce titre il est intéressant de rechercher quels ont été les poèmes et les romans en prose qu'il inspira aux écrivains pendant plusieurs siècles, du XIII* au XVb.
Le premier, par ordre de date de l* impression, est celui qui a paru en Allemagne en i855, dans un recueil consacré aux œuvres de nos troubadours. Il a pour titre: Girart de Rossillon. Cest un poème provençal ; il a été imprimé à Berlin, et l'éditeur est un docteur de l'université de Munich.
Au moment où ce poème paraissait à l'étranger, M. Francisque Michel, dans la collection el\évirienne de Jannet, publiait une chanson de geste de Gérard de Roussillon en langue d'Oc ou provençale , d'après le manuscrit de la bibliothèque nationale. Cette version est la même qui avait fait l'objet de l'édition allemande.
Cette Geste a dû être composée au XIIP siècle;
elle est en vers décasyllabiques et monorimes. Son auteur a commis un grave anachronisme ^ il n'a pas respecté la vérité historique, les troubadours s'en préoccupaient peu ; il a fait de Gérard de Roussillon et de Charles Martel deux contemporains auxquels il donne pour femmes deux sœurs, files d'un empereur de Constant inople.
A la suite de son édition, M. Francisque Michel a ajouté, d'après un manuscrit du musée britannique, bibliothèque Harléienne, un fragment de ce même roman en français du XII* ou du XIII* siècle en vers monorimes de dix sj^llabes, comme le poème provençal.
Il existe un autre roman métrique qui a été consacré au même personnage , à Gérard de Roussillon, mais sous le nom de Girart de Viane (Girart de Vienne). L'auteur de cette Geste, Bertrand, prêtre de Bar-sur-Aube , n'a été à proprement parler qu'un transpositeur , un plagiaire. Sa chanson est une imi' tation du poème provençal dont nous avons parlé, avec cette différence que la donnée historique n'est plus la même, elle est prof ondément altérée comme dans la précédente. Le souverain sous lequel Gérard aurait vécu n'est plus Charles Martel, c'est Charlemagne, l'Empereur ; Roland et Olivier jouent un rôle important dans le récit. Aussi ne faut-il pas s'étonner si les Allemands se sont encore emparés de ce poème et si l'un d'eux, M. Bekker, en a donné une édition à Berlin. Un savant français, M. P. Tarbé, en a publié une à Paris.
On connaît cinq manuscrits du Girart de Viane; trois sont en Angleterre et deux en France, à la bi" bliothèque nationale.
En i858 un philologue bourguignon^ M. Mignard, édita le Roman en vers de très-excellent , puissant et noble homme Girart de Rossillon , jadis duc de Bour« gogne. Ce poëme, en langue d*Oil, est de i3j6, il est écrit en vers de dou\e syllabes avec des rimes masculines ou féminines alternées. On en connaît un asse:[ grand nombre de copies manuscrites , dont les principales sont celles de la biliothèque nationale, de r Arsenal, et celle de la ville de Sens, la plus ancienne de toutes. C'est sur elles que M. Mignard a collât ionné son édition, et il Va fait avec un soin auquel on ne saurait trop applaudir.
Cette Geste de Girart de Rossillon présente un avantage considérable sur celles que nous avons citées. Elle est remarquable par sa fidélité historique. Sans doute Vhistoire ri a pas été respectée d'une manière absolue par le trouvère qui la composa, mais on peut constater une exactitude historique relative à laquelle on ri est pas habitué. C'est, à proprement parler, une chronique mise en vers comme la chanson d*Antio^ che et la Geste de Garin le Loherain; et on y voit cette fois Gérard de Roussillon aux prises avec son véritable adversaire Charles le Chauve, tantôt vainqueur, tantôt vaincu, combattant à la tête de tous les hauts barons de la Bourgogne, dont les noms sont cités avec un soin patriotique.
Dans une longue introduction, M. Mignard se livre
xiîj à une étude approfondie de ce poème au point de ime littéraire, historique et philologique. Ses considé* rations sur le langage du temps, sur l'orthographe, sur les dialectes normand et bourguignon, sur la langue d'Oc, sur la langue d'Oil, la langue picarde y tiennent une place importante. Enfin, il termine son ouyrage par une dissertation dans laquelle il cherche à apprécier le rôle de Gérard de Roussillon dans t histoire du IX* siècle.
Nous le répétons, le comte Gérard fut un type, il personnifia en lui les aspirations de ses pairs, la lutte contre la royauté, et fut le plus vigoureux champion de l'émancipation féodale. C'est là l'unique cause de cette renommée dix fois séculaire et ce quiexplique le nombre de pommes qui perpétuèrent sa mémoire.
Si les poètes ne lui firent pas défaut, il en fut de même des prosateurs.
L'hospice de Beaune possède une version en prose du roman de Gérard de Roussillon, qui aurait été faite sur une chronique latine de l'abbaye de Pothières ou de Vé\elay , d'après les ordres de Philippe le Bon , duc de Bourgogne.
Ef^n, vers le commencement du XVI* siècle, O/ivier Amoullet, imprimeur lyonnais, donnait une édition d'une version en prose de la même chronique, mais beaucoup moins étendue que celle du manuscrit de Beaune, dont elle n'est qu'un abrégé.
C'est cette version qui a été rééditée en 1 856 par Alfred de Terrebasse, sur le seul exemplaire connu que possède la bibliothèque de Grenoble.
A cette époque notre compatriote avait entrepris d*écrire Vhistoire des deux derniers royaumes de Bourgogne, Il s*était livré aux recherches les plus actives, et était parvenu à réunir des matériaux considérables. Dès les premières pages de son travail, il eut à /aire poser devant lui deux grandes figures contemporaines, Gérard de Roussi lion et le comte Boson, qui occupent une si grande place dans fAwtoire du IX* siècle. Pour le premier, il dut consulter le roman en prose de la bibliothèque de Grenoble. Il n*y trouva pas les documents historiques qu'il cherchait, mais il fut séduit par V intérêt multiple que cette chronique présente pour nos contrées : c*est ce qui le décida à la faire réimprimer, en lui donnant pour préface le remarquable travail historique qu'il a consacré à ce héros.
Nous rendîmes compte alors de cette publication; mais notre travail, que nous reproduisons aujourd'hui, serait bien incomplet s'il n'était précédé de ces considérations préliminaires. Quelques-unes des Gestes dont nous avons parlé n'avaient pas vu le jour à cette époque, notamment le Girart de Viane, et le roman édité par M. Mignard; il était dès lors indispensable de mieux préciser l'état de la question bibliographique en ce qui touche les poèmes écrits à la mémoire de l'homme illustre que notre province peut revendiquer' comme sien, lorsqu'il luttait contre le petitfils de Charlemagne, et que sa femme Berthe soutenait un siège dans la ville de Vienne.
Quant à cette étude en elle-même, nous n'en dirons
rien, le lecteur V appréciera. Elle fut une de nos premières publications; si nous avions à la refaire, nous lui donnerions plus d* extension et nous mettrions àpro* fit les progrès de la science historique; nous ne la donnons donc que pour ce qu'elle vaut, elle a été avant tout un hommage rendu aux travaux d'un de nos amis. Nous ne voulons pas lui enlever ce caractère.
Un mot encore: on sait qu'Alfred de Ter rebasse avait entrepris une histoire des deux derniers royau* mes de Bourgogne. Le projet qu'il avait conçu ne de-' vait recevoir qu'une exécution partielle. Nous avons constaté, dans la biographie que nous lui avons consacrée, l'état d'inachèvement dans . lequel ces travaux étaient restés. L'histoire du comte Boson est ébauchée depuis sa naissance jusqu'à sa mort; il avait même commencé celle de la régence d'Hermengarde, sa veuve, et du jeune Louis, son fis. Nous renvoyons le lecteur à cette biographie pour plus amples renseignements.
Dans notre pensée, si Alfred de Terrebasse ne mit pas la dernière main à cette histoire, c'est qu'ayant été devancé par les publications de M. de Gingins de la Sarra, il crut la matière sinon épuisée, du moins déflorée en ce qu'elle pouvait avoir de partie culier à notre province ; en cela il se trompa, et se défia trop de ses forces. C'est un regret de plus à exprimer sur la tombe de notre savant compatriote,
Assi«U| iTril 1873.