ROMANS & CHANSONS DE GESTE
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ÉRARD, comte ou gouverneur de la Bourgogne & de la Provence, vers le milieu du IX« siècle , est du
nombre de ces personnages dont , à
défaut de l'histoire, les traditions poétiques du moyen âge nous garantissent l'importance & la renommée contemporaine. Elles eh ont fait un de ces puissants feudataires qui tenaient tête à leurs suzerains & poussaient Taudace jusqu'à leur disputer, sur les champs de bataille, les villes & les provinces.
. Outre la Bourgogne, Gérard possédait la Provence, TAuvergne, la Gascogne, les comtés de Narbonne et de Barcelone, &, à Thommage près
quMl devait à Charles-le-Chauve, on ne s'aperçoît guère de l'infériorité de ce redoutable vassal. Il était fils d'un certain comte Leuthard, mais les romanciers trouvent plus à propos de le rattacher, par ^on père Drogon^ frère de Doon de Nanteuil, à une branche de la dynastie Êintastique de Mayence^ illustrée parles chants de l'Arioste.
Puissant à l'égal de son maître, membre illustre d'une aristocratie orgueilleuse qui joua un si grand rôle dans les luttes à la fois barbares & chevaleresques qui ensanglantèrent le berceau de la monarchie française y il devait figurer au premier rang parmi les guerriers fameux qui inspirèrent aux poètes du temps » les chansons de geste & les romans qui ont été classés dans ce que Ton nomme aujourd'hui le Cycle de Charlemagne.
Le rôle important que Gérard joue dans Thistoire de notre pays, sa fidélité à Louis le Débonnaire, son attachement à l'empereur Lothaire, & plus tard au plus jeune des fils de ce prince, dont il défendit la couronne; ses luttes avec Charles te Chauve, sa puissance, sa bravoure, sa piété, ses infortunes & jusqu'à l'héroïsme de sa femme Berthe, tout dans sa vie intéresse, attache, émeut & fait du récit de sa belliqueuse carrière un des plus intéressants épisodes de la ténébreuse épopée du moyen âge.
Aussi Gérard de Roussillon eut-il , pendant plusieurs sièdes, l'honneur insigne d'inspirer à la fois les chroniqueurs & les poètes.
Le roman le plus ancien, celui qui peut passer pour avoir servi de modèle et de type à tous les autres, celui où tous les iécrivains qui se sont succédé, ont puisé le sujet de leurs inspirations et de leurs chants, est le manuscrit latin qui fut conservé à Pabbaye de Pothîères. L'auteur était certainement un moine de cette communauté ou de l'abbaye de Vezelay, toutes deux fondées par Gérard de Roussillon : le caractère senù - religieux de ce roman , la vénération que les moines de ces abbayes durent vouer à la mémoire de leur fondateur, autorisent à admettre comme probable cette opinion à Tappuî de laquelle toutefois il est impossible d'administrer aucune preuve certaine.
Par une coïncidence singulière, les philologues & les savants de France & d'Allemagne nous ont donné en même temps la réimpression de trois des romans ou poèmes de Gérard de Roussillon.
Le docteur Mahn, de Berlin, dans un recueil intitulé Gedichte der troubadours a publié, au milieu d une compilation de soixante-sept poèmes, un roman envers de Gérard de Roussillon. écrit en langue provençale.
M. Francisque Michel, correspondant de l'Institut, a mis au jour deux versions du même roman en -proveni^l & en français, d'après les manuscrits de Paris & de Londres.
Enfin, Alfred de Terrebasse a doté les lettres de
la réimpression dû roman en prose de Gérard de Roussillon , dont un exemplaire, que Ton croit unique^ appartient à la bibliothèque de la ville de Grenoble.
Voici comment Brunet décrit ce trésor bibliographique :
« Sensuyt Ihystoire de Monseigneur Gérard de Roussillon jadis duc et conte de Bourgogne et Dacquitaine. On les vend à Lyon auprès de nostre dame de Confort cheulx Olivier Arnoullet. (A la fin): Cy fînist Ihystoire de Monseigneur Gérard de Roussillon..., imprime nouvellement à Lyon par Olivier Arnoullet, pet. in*4 de 36 ff. signât. A.-J. caract. goth. »
« Cet ouvrage, qui est plutôt une légende romanesque qu'un roman de chevalerie, est divisé en 27 chapitres, et nous paraît avoir été rédigé et imprimé vers le commencement du XVI* siècle. Il est probable que c'est l'extrait d'un ouvrage plus ancien sur la vie de saint Gérard, dont le nouveau Lelong, n* 4476, indique plusieurs manuscrits L'édition de Lyon est si rare qu'aucun bibliographe, que nous sachions, n'en a fait mention; elle nous a été obligeamment communiquée par feu M. de Pina ancien maire de Grenoble, »
Après la mort de M. de Pina, ce volume, non catalogué, fut vendu avec beaucoup d^autres , & acquis par un libraire qui voulut bien le céder à M. Cartel pour le compte de la bibliothèque de Grenoble confiée à ses soins*
Notre compatriote avait plusieurs motifs pour donner au mondesavant une réimpression du roman en prose dé Gérard de Roussillon. C'était d'abord
& avant tout Tintérêt historique qui s^attache au guerrier qui gouverna la Bourgogne & la Provence, qui habita Vienne & mêla son nom aux événements dont cette ville fut le théâtre. La vie politique de Gérard de Roussillon devait être écrite par un historien du Dauphiné , &, à ce titre , il s'en est emparé comme une dépendance de son domaine, & il Va fait en maître, les preuvesàlamain. En second lieu , il y avait un service à rendre aux lettres ^ & il lui appartenait comme historien , bibliophile & Dauphinois par-dessus tout^ de leur restituer un de leurs plus curieux monuments , conservé dans la biblioÂèque du chef-lieu de sa province.
Nous ne dirons que quelques mots du roman en lui-même.
Comme Tauteur du Manuel du libraire , nous pensons qu'il n^est qu'un extrait d'un ouvrage plus ancien sur la vie de Gérard , & qu'il fut rédigé au commencement du XVI* siècle. N'oublions pas qu^alors les romans de chevalerie jouissaient de la plus grande faveur, à ce point que vers cette époque, le plus chevaleresque des princes, le roi François I*^, faisait traduire les Amadis de 1 espagnol.
Le lecteur familiarisé avec la lecture de ces romans trouvera dans celui-ci les mêmes qualités & les mêmes défauts qui se rencontrent dans presque tous les autres : naïveté du détail et du récit poussée jusqu'à la familiarité, traits de mœurs
intéressants, mais aussi absence complète de notions historiques & géographiques y abus du merveilleux, anachronismes grossiers, mélange du sacré & du profime qui ya jusqu'au paganisme.
Les romanciers & les bardes ont toujours doté leurs chevaliers , je ne dirai pas des vertus & de la supériorité morale, sans lesquelles de nos jours un héros de roman ne peut intéresser, mais ils s'ap* pliquaient surtout à lui supposer une force sur^ humaine, des proportions colossales, des armes invincibles. A cette époque^ où la force tenait lieu de loi, il fallait au guerrier la ruse & l'adresse jointes à la puissance musculaire. Le moine qui composa le roman de Gérard de Roussillon dans le silence de sa cellule de Podiières, n'eut garde d'oublier ce moyen infaillible de frapper l'imagination de ses lecteurs; aussi 11 nous représente le comte conmie doué d'une taille et d'une force gigantesques.
o Car Ihystoire tesmoigne quUl avoit huyUs piedz de hault, et qu'il estoit le mieux formé de tous membres que on eut scey trouver, et que par sa force il estendoît et ouvroit legièremeût à ses deux mains quatre fers de chevaux tous neufz. »
La partie la plus intéressante de la publication consiste dans sts préliminaires historiques & gé^ nialogiques.
L'auteur a résumé dans cinquante pages écrites d'une manière magistrale « tous les documents
historiques qui peuvent faire connaître Gérard; son trayail trahit une grande sûreté dMnvestigation^ le soin minutieux d^un religieux de la congrégation de Saint-Maur & la patience d'un antiquaire. Toutes les questions ySont traitées avec le même soin : questions ardues que la fantaisie du romancier & Pobscurité des légendes avaient pour ainsi dire rendues insolubles. En faisant le récit des luttes sanglantes soutenues par Gérard avec une fortune diverse , tantôt victorieux & tantôt vaincu, il n'a garde d^oublier des questions d^un ordre moins élevé ^ mais non moins intéressantes à étudier; il nous donne la généalogie du comte & de Berthe/sa femme, il nous apprend quelles étaient leurs possessions, leurs demeures , leurs châteaux-forts, jusqu'à leurs fondations pieuses^ le lieu de leurs sépultures & de celles de leurs enfants; tout y est abordé, discuté & résolu avec la plus sûre critique. C'est en quelque sorte une création.
Nous ne pouvons résister au plaisir de citer une des pages les plus remarquables de ce travail :
« Après une sanglante bataille que Charles-le-Chauve livra à Gérard, et dans laqueUe ce dernier fut mis en déroute aux environs de Pontarlier , le comte erra de ville en ville, réduit au rôle de fugitif dans une de ses places fortes.
« A la suite de cette défaite où, pourtant, il ne périt pas, Gérard fut contraint de se réfugier dans un autre de ses
chlteaux , dont Thistoirc n'a pas conservée le nom . Le vainqueur marcha sur Vienne . mais le comte avait confié la défense de cette ville à Berthe, sa femme, et derrière les remparts romains se trouvait une âme romaine. Rien^e l'intimida, ni la dévastation de la campagne , ni rincendie des faubourgs. Il &llut former un siège en règle, et, au bout de deux mois d'attaquesinfructueuses, Charles comprit qu'il devait avoir recours à d'autres moyens. L*or et la trahison pénétrèrent dans la place, & Berthe ne vit bientôt autour d'elle que des gens séduits ou vendus. Instruit à temps par un message de l'extrémité à laquelle sa femme était réduite, Gérard accourut et subit les conditions de Charles , qui entra dans Vienne la veille du jour de No£l de l'an 870. Après avoir exigé du comte des otages pour gage de la reddition des forteresses qu*il occupait encore, le roi lui donna trois grands bateaux, et permit qu'il s'embarquât sur le Rhône avec Berthe et tous les effets mobiliers qui lui appartenaient. Boson, beau-frère de Charles- le- Chauve, obtint le gouvernement de Vienne, et le même jour vit finir et commencer deux grandes fortunes.
Le mérite de cette préface , & il est grand , repose tout entier sur la donnée historique. Il existe une autre publication d'un genre complètement différent. Nous voulons parler de l'étude de M. Fauriel, de l'Institut, sur les romans françats & provençaux de Gérard de Roussillon^ imprimée dans le vingt-deuxième volume de VHisfoire littéraire de la France.
Dans son examen des poèmes sur Gérard de Roussillon, M. Fauriel soulève une question qu'il serait temps de résoudre , parce qu'elle se présente souvent & qu'elle fait çnçore le désespoir des
~ 9 philologues & des savants qui s^occupent de la Kttérature du moyen âge : à savoir cette fameuse question des répétitions qui abondent dans les chansons de geste.
« Lorqu'on a essayé de la résoudre, dit M. Fauriel, en supposant que ces divers couplets , qui répètent jusqu'à trois reprises la même chose, étaient des restes de romans perdus sur le même sujet , il a fallu reconnaître que cette explication ne saurait convenir à tous les récits , comme, par exemple, dans Gérard de Roussi lion, au meurtre de Terric , raconté dans douze couplets avec des variations considérables , à travers lesquelles on ne peut démêler quelle est la rédaction primitive et sans qu*on doive certainement en conclure qu'il y eut en l*honneur de Gérard et même de Terric dix ou douze romans différents. Peut-être sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, est-il sage d'attendre des parallèles entre un plus grand nombre de textes , et surtout des textes nouveaux. »
Sans avoir la prétention de trancher une difficulté qui arrête les meilleurs esprits, & devant laquelle M. Fauriel hésite , nous ne pouvons nous empêcher de répéter ce que nous avons dit ailleurs au sujet des comédies et des mystères.
Quelques-uns de ces drames simples & peu compliqués à leur origine , atteignirent , par suite d'additions répétées et successives, le chif&e énorme de soixante & de quatre-vingt mille vers. Ils étaient ce que nous appelons de nos jours des pièces à tiroir, auxquelles il était facile d'ajouter ou de supprimer des scènes entières. La farce de Pathelin elle-même a subi^ conmie les autres dra-
mes souvent représentés^ les mêmes accroissements^ les mêmes modifications; accroissements & modifications inséparables de la transmission orale & manuscrite , la seule possible avant Ukivention de rimprimerie.
Ce qui est vrai pour la comédie & les drames est vrai également pour les romans et les poèmes héroïques.
Le Jongleur ou le Ménestrel récitant Gérard de Roussillon dans la salle du festin du roi Jean ou dans le manoir d^un puissant baron, faisait ce que firent plus tard les dramaturges» les Qercs de la bazoche & les Confrères de la Passion; il interca* lait son couplet^ sa version au milieu des couplets d'un poème déjà altéré et modifié par d'autres. Souvent même il lui arrivait de choisir, parmi les différents textes, celui qui devait flatter davantage Torgueil ou la fantaisie de son maître ; ajoutons encore que parmi les auditeurs du troubadour, il se rencontrait quelquefois un descendant, un allié, un ennemi même de la race du héros qu'il chantait^ & qu'alors la sagacité du poëte lui inspirait quelques modifications devenues nécessaires. Les altérations & les changements portaient sur des parties intéressantes du récit, sur un dialogue, sur une question d^étiquette, de généalogie, sur un combat, quelquefois sur les détails familiers, de vêtements, d'armes & de parure, dans lesquels poètes & auditeurs semblent se complaire, & alors ces détails étaient répétés à satiété.
Souvent un couplet^ empreint d^une gaieté que BOUS trouvons aujourd^ui grossière , succédait à un antre phis grave sur te même sujet; les exem-^ pies en sont fréquents. Le bon roi saint Louis ne dédaignait pas lui*même^ durant ses repas, d^entendre quelques vers fortement assaisonnés : la joyeuse humeur de nos aïeux était d^assez bonne composkion sur ce chapitre»
Les manuscrits que nous possédons des œuvres littéraires du moyen âge ne sont pas toujours des originaux; il faut y voir le plus souvent des copies plus ou moins complètes dans lesquelles s^étalent un mélange évident de textes^ des contradictions choquantes» qui excluent Tunitéde facture. SMla été jusqu'à un certain point permis de contester à Homère la paternité de ses œuvres immortelles, sUl est possible d^y découvrir des passages indignes de ce grand génie, à plus forte raison pourronsnous dire que les poèmes héroïques du moyen âge sont pour partie les fils bâtards, vulgo nati , d^une paternité multiple.
Ceci n^est point une allégation gratuite; nous pourrions en donner plusieurs preuves. En voici une entre toutes
Cest à la fin du XII* siècle que les ménestrels commencèrent à chanter les hauts faits d'Alexandre, alors que d'autres compositeurs célébraient ceux d'Artus et de Charlemagne. Parmi les poètes nombreux qui choisirent le roi de Macédoine pour le héros de leurs romans métriques, il en est deux :
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Alexandre de Bernay et Lambert U cors ( Le Court) de Châteaudun , qui composèrent, ensemble^ un poème de dix-sept mille neuf cent cinquante-deux vers.
II a été impossible de constater s'ils écrivirent le tout en commun ou si chacun d^eux traita spécialement une partie du poème ; mais ce qui ne fait pas de doute , c^est la collaboration même. De plus, Tun d'eux nous apprend y et ceci est encore plus importante retenir, qu^ils composèrent leur ouvrage sur les données d'anciens auteurs et particulièrement sur la tradition orale.
La vie d^Âlexandre si com je lai trovée
En plusieurs leus écrite , et de boche contée.
Si tel fut leur point de départ, on ne peut pas dire qu'ils firent un poème nouveau. Mais continuons.
Thomas de Kent, un siècle plus tard , entreprend aussi un roman d'Alexandre ; mais son oeuvre n'est pas non plus une création : c'est encore un travail de refonte, et, quoiqu'il usurpe le titre d'auteur, il ne faut voir dans son labeur qu'un rajeunissement des anciennes versions.
D*un bon livre en latin fiscest traslatement
Qui mon non demande, Thomas ai non de Kent.
Il n'est pas possible de déterminer la partie qu'il a travaillée , parce que les diverses branches du roman sont confondues. On ne trouve pas son nom dans d'autres exemplaires.
Vôîlà donc ce qui se passait alors. Noussomiries parfaitement au courant de la manière de procéder de ces improvisateurs.
. Un sujet étant donné: la vie d'un héros, d^un monarque^ d'un honmie illustre, par cela même qu'elle avait eu de l'éclat, & qu'elle était tombée dans le domaine poétique , devenait la proie des bardes & des jongleurs , ils s'en emparaient comme d -un butin facile à conquérir , & pendant plusieurs siècles , tant que le sujet était à la mode, le poème allait grossissant, s'allongeant, s'additionnant d'épisodes. La boule de neige , petite & homogène à sa naissance , roulait toujours poussée par les efforts d'une foule de mains anonymes ; elle devenait alors une masse énorme par la superposition de ses couches , & ne s'arrêtait enfin que lorsque poètes & auditeurs trouvaient la matière tout à fait épuisée.
Pouvait-on dire de tous cesécrivaînsqu'ils avaient fait un poème ? C'était sans doute leur prétention ; mais il leur eût été impossible, dans cette œuvre de Babel, de préciser au juste la part qui leur revenait légitimement ; ils se contentaient de maltraiter leurs rivaux et de rabaisser le mérite de leurs chants.
Cil Troveor bastart font contes abessier - Qui s'en voulent encor sur les meillors prisier; Ne conoîssent bons mots, et les veulent jugier , Et quant il ont tout dit , si ne vaut un denier, Ains convient les leurs oeuvres por paniaz atachier.
Au surplus, qu^était-ce que les auteurs de ces chants héroïques ? Des hommes réduits, comme les jongleurs et les ménestrels, à une position infime^ *à une sortie de domesticité: nâniHelli ^ mimi , Joculatores, ceux , dit du Gange , que imus appelons menestreux et menestriers, quàd minoribus Àèulœ ministris accenserentun
Ces ménestrels composaient des chants héroïques {heroicœ cantilenœ) ; la chronique de Bertrand du Guesclin nous l'apprend.
Qui veut avoir renom des bons et des vaillants Ildoitaler souvent à la pluie et au champs.
Et estre en la bataille , ainsy que fu RoUans Les quatre fils Haimon , et Charlon li plus grans.
De quoi cils menestriers font les nobles Romans.
Ces ménestrels étaient fort nombreux à la cour des rois de France. Conmie les Arbalestriers^ les Ribauds^ les Mauvais Garçons , ils étaient organisés ensociétéy et avaient un roi qui exerçait sur eux une certaine autorité.
Une charte anglaise du XIV* siècle, parle de Hubert CaveroUy roi desménestrculsdesro3raumB5 de France. Dans le compte de la rançon du roi Jean (1367) on voit figurer le don d'une couronne d'argent fait par ce prince au Roi des Ménestrels.
Quel était Temploi de ces serviteurs? Quel genre de service rendaient-ils à leurs maîtres ?
Us composaient ou apprenaient des poèmes qu'ils
déclamaient, les jours de réjouissances, dans les tournois ', les carrousels y et dans les salles de festins; ils s^accompagnaient quelquefois avec une haipe.
Quant li rois ot mangié , s*appela Helinand Pour li esbanoier commanda que il chant.
Ils suivaient leurs maîtres au combat , enflammaient leur courage en déclamant des chants de guerre , et se faisaient tuer, au besoin , comme les plus braves chevaliers.
Taillefer qui moult bien -chantout Sus un cheval qui tost alout Devant euls aloit chantant De Kallemaingne et de Roullant Et d'Olivier et des Vassaux Qui moururent en Rainschevaux.
Ils vivaient aux dépens de leurs seigneurs et sous le même toit. Nous les trouvons en grand nombre à la cour de Charlemagne, à celle de Louis-le-Débonnaire, de Richard, duc de Normandie, de Guillaume-le-Conquérant et des rois leurs successeurs. Sous Philippe- Auguste ils jouissaient , dit Rigord, d'une telle faveur, que, pour obtenir d^eux <iuelques couplets adulateurs , le3 grands officiers de la couronne se dépouillaient de leurs armures, leur donnaient leurs plus beaux coursiers et leurs vêtements les plus somptueux. * A part leur état de domesticité et, en quelque
sorte,, d^abaissement^ qui était un re^te de Tclgânisation romaine, ces corporations, ces communautés, dont l'existence est attestée par la présence d^un chef, sont intéressantes â étudiei:. Je crois que nous devons à leurs travaux communs une foule de poèmes dont nous recherchons vainement les auteurs, et que c^est à cette réunion de poètes de diverses contrées, à leurs souvenirs, à leucs recherches, qu'il faut attribuer ces répétitions^ ces versions difTérentes ^ ces contradictions que la raison n'explique pas autrement que par la juxtaposition de pièces disparates, éparses^ rapportées on ne sait d*oû«t réunies en un faisceau commun. Faut-il se plaindre de cet état de choses ?.«. Non, sans doute; il faut s'en applaudir, au contraire. J'aime mieux le voile de l'anonyme qu'une mensongère désignation d'auteur; j'aime mieux ces répétitions, ces lacunes^ ces contradictions^ qu'un ensemble parfait, savant, irréprochaWe , qui serait le résultat d'épurations successives. Il faut s'en consoler , s'en réjouir même , et songer que nous avons intacts les monuments de cette littérature aristocratique qui faisait les délices de la cour de nos premiers rois. Si le poème a des défauts, des aspérités, des rugosités; s'il nous apparaît comme un diamant brut, tant mieux... C'est qu'il porte en lui la saveur et le cachet de son temps , c'est qu'après un sommeil de cinq siècles^ il se réveille tel que le ménestrel le chantait du temps de Philippe-le-Bel. S'il lui avait .été
donné de vivre & de franchir la barrière qui lui opposait une langue nouvelle, il se serait poli au frottement du siècle de François P*", il aurait laissé aux mains des nombreux poètes du XVI" siècle ces scories , ces taches qui ternissent son éclat et sa limpidité.
Mais il avait fait son temps, et la poésie du suzeraien ne pouvait plus lutter avec celle du vassal. Le roman métrique, trop long, trop uniforme, trop sérieux , cédait le pas au roman en prose , à la poésie grossièrement sensuelle de Villon , aux Cent Nouvelles Nouvelles, aubadinage de Marot et de THeptaméron. L'imprimerie vulgarisait une langue plus latine et moins naïve, mais elle nous donnait, en revanche, des poëmes plus gais, plus bourgeois ; Téclat de rire de Rabelais succédait au chant de guerre du Jongleur « et la chanson de geste, que les contemporains de Clément Marot n'entendaient déjà plus , était abandonnée pour la ballade et le rondeau.
Il y a trois mille ans, lorsque Lycurgue et, suc* ccssîvement, les Pisistrate entreprirent de recueillir , de mettre en ordre et de faire un corps d'ouvrage des poésies d'Homère , que se passa-t-il ? Plus tard, lorsque Callisthène, Aristote, Aristarque et bien d'autres, présidèrent à diverses publications de rilliade et de TOdyssée, à quel genre de travaux et d'investigations se livrèrent ces savants ? Leurs soins se portèrent-ils sur les imperfections du style , sur la confusion du texte , sur la multi*
plicité des versions? Ne s'applîquèrent-îls pas à épurer^ à élaguer, à donner de Tensemble à ce grand poëme national qui passionnait toute la Grèce et auquel Torgueil des familles souveraines du Péloponèse avait fait de nombreuses soudures intéressées ? Je ne me prononce pas sur cette question si longtemps débattue , je ne la rappelle que comme terme de comparaison et pour constater que si les romans métriques de la France de Charlemagne et de Philippe- Auguste n'avaient pas sommeillé cinq siècles dans la poussière des bibliothèques et des archives des couvents , que si au lieu d'être les produits d'une poésie naissante et malheureusement abandonnée presqu'à son berceau y ils eussent été la manifestation d'une langue robuste, vivace^ capable de résister au latinisme, nous ne trouverions pas en eux ces défectuosités qui annoncent, à lafois, chose étrange^ et Tenfance de l'art et la couche des collaborations séculaires.
Lorsque le Jongleur dit :
Ge sai d'Ogier , si sai d'Âinmoun
Et de Girart de Roxillon,
Et si sai du roi Loéis
Et de Beuvons de Commarchis,
De Faucon et de Renoart,
De Guielin et de Girart ,
il ne prétend pas avoir composé tous ces poèmes, il veut seulement donner un aperçu de la variété de ses taleats, & de la richesse de sa
mémoire ; il les avait appris peut-être sur un des nombreux manuscrits qui nous restent^ & en les récitant il n'oubliait pas d'y mettre du sien»
En voilà assez sur une question qui me mènerait trop loin; pour la résumer, je dirai avec M. Fauriel que les douze couplets sur la mort de Terric ne peuvent faire admettre douze poèmes différents. Cette supposition écartée^ mes observations subsistent dans toute leur force.Toutefois j'ajoute que je présente ces observations en toute humilité y et que , ayant eu déjà l'occasion de les faire, j^ai besoin de dire que mon intention n'est point de les généraliser et de les ériger en système. Si elles peuvent satisfaire certains lecteurs^ quelquefois aussi elles paraîtront insuflBsantes à* d'autres, qui trouveront bon d'imiter la prudence de M. Fauriel et d'attendre des textes nouveaux.
M. Francisque Michel, qui a publié son travail après celui de MM. Fauriel et de Terrebasse , n*a pas mis à profit leurs savantes recherches. Sa tâche était difficile , et^ pour ne pas être accusé de plagiat , il s'est contenté de donner^ sans commentaires et presque sans notes ^ un texte français et un texte provençal , que bien peu de personnes sont en état de comprendre. Sa pré&ce, de quelques pages, ne nous paie que d'espérances.
« Et après le bel article de M. Fauriel , il semble qu*il n'y ait rien à dire sur cette vénérable relique de la poésie des troubadours; et cependant on peut avancer qu'elle fQurntrait aisément matière, sinon à un volume, au
moins à un mémoire d'une ceruine étendue. Peut-être me livrerai-je quelque jour à ce travail et mettrai-)e en œuvre les nombreuses notes que j'ai rassemblées.»
C^était ici le cas de s^exécuter sans avoir l'air d'attendre une occasion plus favorable.
Pour terminer, j'ajoute que la réimpression de M. de Terrebasse est un chef-d'œuvre typographique y un de ces bijoux comme savent en produire quelques imprimeurs lyonnais, qui rivalisent avec leurs illustres devanciers les Gryphe et les de Tourne.
Vienne, irop. SAVIGNÉ-1873.