‹ Sur Gérard de Roussillon. 5 [1] piècesChapitre 24 sur 59 · V. — Source 2 : la Chanson de geste · texte numérisé non relu

V. — Source 2 : la Chanson de geste

Mais les chartes, non plus que la tradition du monastère, ne fournissaient pas un corps de narration. On avait quelques jalons pour la biographie du personnage, il fallait des événements pour remplir cette biographie. Ces événements, notre auteur prétend les avoir trouvés dans la relation simple et véridique transmise parles anciens, « ea duntaxat que « ab antiquioribus nostris veraci ac simplicirelatione didicimus.. . » (§1). En réalité, cette relation simple et véridique n'a pas été autre chose qu'une chanson de geste, celle même à laquelle notre moine fait allusion lorsqu'il commence son pieux récit en rappelant que l'histoire du comte Girart de Roussillon est répandue en tous lieux et jouit de la faveur populaire. Bien qu'au début il ait l'air de dédaigner ce récit vulgaire, il avoue plus loin (« vulgo concinente » § 64) qu'il en fait usage.

Qu'il l'avoue ou non, c'est de là qu'il a tiré tout le corps de son récit, comme il est facile de le démontrer.

Nous avons en effet dans la chanson de Girart de Roussillon, sinon le texte même dont il s'est servie du moins une forme rajeunie de ce texte.

Il est impossible que l'auteur de la Vie latine ait connu la chanson même qui nous est parvenue. Celle-ci est rimée et ne peut guère être antérieure au milieu du xii* siècle. Mais il en a connu une rédaction plus ancienne, composée sans doute en vers assonants, et dont l'existence est assurée :

p Par la chanson du xii^ siècle, qui suppose nécessairement une forme antérieure, comme je le montrerai en temps et lieu, et qui fait, dans ses deux premières laisses, une allusion précise à cette première forme de la chanson de Girart de Roussillon.

2® Par des allusions réitérées de Garin le Lorrain aux guerres de Chartes Martel et de Girart^ Ainsi, le traître Hardré dit à Pépin, pour le détourner de secourir Hervis attaqué par les Hongres :

ff Hervis est riches et enforciés d'amis, ff Très bien se puet saWer et garantir, c Tes règnes est soufreteus et chetis, c II n'i a homme qui s'i puisse esbaudir, f Tant a Gerars, qui le Rossillon tint, « Gasté la terre et trestout le paîs.

{Carin U Loherain, I, $3.)

lyO p. METER

Dans une autre occasion, il renouvelle la même objection :

ff Drois empereres, eatendés d a mi :

ff Charles Martiaus, qui maint ester vainqui

c (Jhesus de gloire ait de s'ame merci !)

c Envers le duc Girart gueroia il ;

c Maint orfe firent et maint homme morir,

c Dont mainte dame remesrent sans mari.

f Mort sunt li père, si sunt petit li fil,

€ Tes règne est povres et d'argent escheris.

{Ibid., I, 76.7.) Et plus loin :

c La terre est poTre et li paîs gastés

c Par dant Gerart qu'est de Roucillon nés,

c Et par paiens, les cuivers defaés.

(/Wi., I, 81.)

Ces témoignages sont trop anciens pour qu'il soit possible de les rap* porter à la rédaction de Girart de Roussillon qui nous est parvenue. Void d'ailleurs une allusion, également fournie par Garin, qui ne s'applique aucunement à cette rédaction. Henri de Montaigu, cousin de Garin, s'adresse en ces termes à Pépin :

i Drois empereres, • ce dist li dux Henris, c Montagu tieng de vous et mon pals, • Et sui cosins germains au duc Garin, c Et sa seror fu ma mère Heioîs :

c Onques mes aives li Loherens Hervis c Le vostre père, par mon chief I ne trait, c Si comme fist Hariris li vies floris c Envers Girart qui Roucillon maintint. •

Obid., I, 140.)

Le traître Hardré ne figure pas dans le Gir^rf de Roussillon qui nous est parvenu, et les querelles entre Charles Martel et Girart y sont déterminées par de tout autres motifs. Cette allusion s'applique-t-elle mieux à la rédaction que connaissait l'auteur de la Vie latine? Peut-être. Je présenterai tout à l'heure une conjecture sur ce point.

Nous avons présentement à examiner ce que l'auteur de la Vie latine a emprunté à la rédaction perdue de Girart de Roussillon.

Il lui a emprunté sûrement le rédt des guerres contre Charles Martd, faisant subir à ce rédt des modifications que nous ne pouvons pas appréder exactement, parce que le terme de comparaison — c'est-à-dire l'andenne rédaction de Girart de Roussillon — nous fait défaut, que cependant nous pouvons déterminer jusqu'à un certain point.

La plus notable de ces modifications consiste à avoir substitué Cbaries

le Chauve à Charies Martel, modification imposée par la charte de fondation qui {ait vivre Girart sous Charies le Chauve et non sous Charles Martel. Mais d'autres modifications ont été faites, parmi lesquelles il en est qu'il est plus malaisé de déterminer.

Dans la Vie latine, Charles le Chauve et Girart ont épousé deux sœurs, filles du comte de Sens Hugues. Girart a épousé l'ainée, Berte; le roi a épousé Elolse, la cadette (§7). Il 7 a là un mélange, absurde au point de vue de la critique, des données fournies par la charte de fondation et de celles du poème. Dans l'exposition du poème, exposition grandiose et véritablement épique, nous voyons aussi Charles Martel et Girart épouser les deux sœurs, mais leur père n'est pas un simple comte bourguignon ; il n'est rien de moins que l'empereur de Constantinople. L'aînée, Berte^ avait été engagée pour Charles ; la seconde, Elissent, avait été engagée pour Girart. Mais le roi étant devenu subitement amoureux d'Elissent, Girart consent à la lui abandonner et à prendre Berte, non sans difficulté, non sans spécifier, comme on le verra tout à l'heure, une sorte de compensation. On voit comment l'hagiographe a procédé : désireux de ne rien perdre des renseignements fournis par la charte de fondation, à laquelle il accordait assez naturellement plus d'autorité qu'à une chanson de geste, il a rejeté l'empereur de Constantinople pour conserver Hugues ; mais en même temps, il a pris à la chanson l'idée de foire épouser deux sœurs à Charles et à Girart^ et d'attribuer au premier la cadette et au second l'ainée. Dans le nom même d'Elo'ise, femme de Charles, il y a un souvenir de l'Elissent du poème. C'est un curieux exemple de l'aisance avec laquelle les hagiographes accouplaient les renseignements les plus disparates.

Bientôt^ dans la Vie latine comme dans le poème, la guerre éclate entre Charies et Girart. Le motif de cette guerre n'est pas le même dans les deux récits, et cette divergence n'a rien qui doive surprendre, puisque l'antagom'sme des deux adversaires se rattache à des antécédents qui, comme on vient de le voir, diffèrent notablement d'un texte à l'autre. La cause de la guerre est, dans la Vie latine, la prétention exprimée par le roi de s'emparer de la terre par droit d'héritage^ tandis que Girart la revendiquait en vertu du droit d'aînesse de sa femme : « Rex . . . « terram jure heredis sibi usurpare gestiebat, Girardus vero ob primoc genitam similiter eandem sibi vendicare conabatur » (§ 9). Cela est un peu concis : on voit pourtant que le droit d'aînesse de Girart résultait de ce qu'il avait épousé la fille aînée du comte de Sens Hugues, tandis que le roi avait pris la cadette. La terre, objet du litige, ne peut être que l'héritage du comte de Sens. Dans le poème le motif de la guerre, peut-être par la foute du remanieur, n'apparaît pas bien clairement. On voit toutefois que Girart, en consentant à céder Elissent au roi, avait

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Stipulé qu'il tiendrait dorénavant son fief en alleu >. Si bien que lorsque, peu de temps après, le roi, envieux de la puissance de Girart^ regrettant la concession qu'il a faite, réclame l'hommage, Girart refuse, d'où la guerre.

Cette guerre se termine d'une façon tout autre dans la Vie latine que dans la chanson, ou pour mieux dire, le premier de ces textes présoite par rapport au second une remarquable interversion des événements. Reste à savoir si cette interversion est due au moine de Pothières, ou si c'est le remanieur qui a altéré l'ordre de l'ancienne chanson. Le fait est que dans la Vie latine (§ 1 1 et suiv.) la première guerre entre le roi et Girart se termine par la défaite de celui-ci et par l'exil pendant lequel il exerce le métier de charbonnier. Or dans le poème c'est la seconde guerre qui se termine ainsi ; la première finit à la suite de signes miraculeux, comme nous le verrons dans un instant.

Dans la Vie latine, Girart, rentré en grâce auprès du roi^ et tout entier aux œuvres de la piété, ne tarde pas à avoir une nouvelle querelle. La Vie met tous les torts du c6té du roi qui est accusé d'avoir prêté l'oreille aux paroles des médisants >. Le roi est battu à plusieurs reprises, et finalement refoulé jusque dans Paris. Alors apparaît un ange qui, de la part de Dieu, lui apporte l'ordre de faire la paix avec Girart.

Il n'y a rien dans le poème tel que nous l'avons qui rappelle ces événemenu. Mais il est possible, cela est même probable, que dans la rédaction plus ancienne se soit trouvé le récit que l'auteur de la Vie latine a résumé. J'ai cité plus haut (p. 170) un passage de Garin le Lorrain d'où il résulte que Girart avait été desservi auprès de Charles par le traître Hardré. Il se pourrait qu'il 7 eût là une allusion aux pernicieux conseils qui, d'après la Vie, amenèrent le roi à recommencer la guerre contre Girart.

La paix étant rétablie entre Charles et Girart, il semble, d'après les termes mêmes de la Vie (§ 72), qu'elle ne doive plus être jamais troublée. Cependant, après que le biographe s'est étendu assez longuement sur les fondations pieuses de son héros, après un récit épisodique fort curieux se rattachant à l'histoire du mont Laçois (§§ 102-126)^ il nous raconte, sans la moindre entrée en matière, une nouvelle guerre entre Chartes et Girart. Cette guerre, qui est id la troisième, et dont le fait principal est la bataille de Valbeton (§137), correspond exactement à la première guerre du poème, et se termine de la même façon dans les deux textes par des signes célestes (feu tombant du ciel^ tremblement de

1. Vv. 473-4, 497*8 du ins. d'Oxford. Les 563 premiers vers du poème ne se trouvent que dans ce ms., les autres mss. étant plus ou moins incomplets.

2. c Derogantium temeritati nimis credens », § 37 ; voy. Du Cange, dero-

OARB.

terre) qui arrêtent les combattants. Ce récit est si mal amené dans la Vie latine qu'on pourrait croire qu'il a été retiré de sa vraie place par suite de quelque erreur de copiste, qu'il devrait être reporté plus haut dans la Vie de Girart. Toutefois, l'ancienne traduction française confirme la disposition du texte latin, de sorte que, s'il y a transposition, il faut admettre que la même erreur se trouvait aussi dans l'exemplaire suivi par le traducteur >. Mais on peut aussi supposer que l'auteur, après avoir négligé la guerre dont la bataille de Valbeton est l'événement capital, se sera ravisé, et aura intercalé au premier endroit venu cet épisode.

Tels sont, si je ne me trompe, les emprunts que la Vie latine a faits à l'ancienne chanson. Certaines remarques de détail qui ne se peuvent faire commodément ici trouveront place dans les notes placées à la suite du texte.

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