VI. — Sources diverses
Il y a dans la Vie latine un morceau dont on ne peut rendre compte ni par les chartes, ni par la chanson (du moins telle qu'elle nous est parvenue). C'est le chapitre qui a pour rubrique De monte Latisco vel castra ejusdem (§§ 102-125). Le mont Lassois ou Laçois est un plateau assez élevé qui s'élève sur la rive gauche de la Seine à deux kilomètres environ de Pothières, dans la direction de Chàtillon. Le nom de Lassois, restitué à ce plateau par la carte de l'état-major, est depuis longtemps tombé de l'usage ; aucune carte ancienne ne le mentionne, et dans le pays on dit « la montagne de Vix », du nom d'un village voisin. Là était située à l'époque romaine, et antérieurement peut-être, la ville de Latiscum, détruite à l'époque des invasions barbares sans qu'on puisse préciser l'époque, mais dont le nom a été conservé par le pagus Latiscensis^ ou Laçois ^. L'auteur de b Vie latine nous apprend comment cette ville fut assiégée par les Vandales, et par quel stratagème les habitants réussirent à éloigner leurs adversaires, par suite de quelle imprudence ils finirent par succomber. J'ignore d'où il a tiré le curieux récit qu'il rap^rte à ce propos. Il dit bien l'avoir recueilli de la bouche des
1 . Ce qui donne un certain appui à rhvpothèse qu'il y aurait ici une transposition, c'est que le poème du AlV* siècle place la bataille de Valbeton ou de Pierre-Pertuis (éd. Mignard, p. 1 56 et suiv.) avant la cuerre dans laouelle Girart poursuit le roi jusau'à Paris et à laquelle met fin l^pparition de 1 ange (Mignard^ p. i8q et suiv.). Mais Fauteur de ce poème a fait une combinaison si arbitraire de la Vie latine et de la Chanson (qu'il connaissait sans doute sous la forme oui nous est parvenue) qu'on ne peut tirer une conclusion bien assurée de l'ordre qu'il assigne aux événements.
2. Sur les limites de ce pagus^ voir d'Arbois de Jubainviile, Biblioth, de PEcoU des chants, 4, IV, 349-54.
vieillards da pays (§ 105). mais une tradition purement orale tant à l'époque de l'invasion vandale me parait chose suspecte. Peut-être notre auteur a-t-41 puisé dans une chanson de gnte perdue. Que sa source ait été l'ancienne chanson de Girart de Roussillon, j'en doute fort. La rédaction que nous avons de ce poëme ne contient rien de semblable, et je ne vois pas pour quel motif le remanieur aurait supprimé un épisode en soi intéressant, s'il l'avait trouvé dans le texte qu'A entreprenait de remettre au goût de ses contemporains. Mais on est d'ailleurs autorisé à croire que le souvenir des Vandales avait été conservé par notre ancienne poésie épique. On se rappelle le début de Garin U Lorraia :
Vieille chanson votre volez o!r
Si coD li Vandre vnirent en cest pais?
début qui promet plus que ce qu'il tient, car en réalité ce que Garin nous dit des Vandales se borne à peu de chose.
Selon notre biographe, la ville détruite par les Vandales aurait été reconstruite plus tard, mais sans recouvrer l'importance qu'elle avait eue jadis (§ 121). U en parie comme si elle existait encore de son temps, ce qui est en effet infiniment vraisemblable, et présente à ce propos diverses étymologies du nom de <c Rossillon » qui dénotent un état encore peu avancé de la science linguistique, et ne seraient pas déplacées à côté de cadaver dérivé de caro data vermibus. Ce qui est plus intéressant, c'est la tradition vivante sur Girart de Roussillon que constate notre auteur (§ 104). On n'était alors séparé du temps où avait vécu le fondateur de Pothières que par un intervalle d'un peu plus de deux siècles, et d'ailleurs la tradition venait d'être rajeunie par la chanson.
Notre auteur suppose que dès le temps même où aurait eu lieu l'invasion des Vandales, la ville bâtie sur le mont Laçois se serait appelée Roussillon (§ 102). A vrai dire ce nom, qui tient une si grande place dans l'épopée, n'en tient qu'une bien petite dans l'histoire. M. d'Arbois de Jubainville a cité, dans sa notice sur le Laçois, un assez grand nombre de lieux faisant partie de ce pays, et Roussillon n'y figure pas. Il n'en est pas question davantage dans les anciennes chartes de Bourgogne publiées et étudiées au point de vue topographique par M. J. Gamieri, et le seul texte où j'aie trouvé ce nom mentionné, en dehors des récits légendaires, est l'itinéraire de Londres à Jérusalem inscrit dans un manuscrit de Mathieu Paris >. On y voit marqué Russellun mon-
1. Mémoires priserais à PAcad. des Inser. par divers savants^ 2* série, I, 168.
2. Musée britannique, Old Roy. 14 C. vu. Un médiocre fac-similé de la partie du ms. qui contient cet itinéraire a été donné dans Les Monuments de la géographie de Jomard, planche cotée |9 provisoire. Voy. encore dans la collection du Maître des Rôles la préface ae Sir Fr. Madden â VHistoria Anglorum de Mathieu Pans, p. xivj-vij.
tioibm à l'endroit où il doit être, c'est-à-4ire entre Puieres abbatia et Cbaaellun swrSeim.
Notr^ hagiographe pent encore avoir 6iit usage d'un ancien martyrologe que D. Vaissète mentionne sans indication précise comme contenant le nom de Girart accompagné de son surnom a de Roussillon » *. C'est de là ou de quelque autre document ecclésiastique d'un caractère local qu^il aura tiré les circonstances de la mort de Girart et de sa translation à Poddères (§§ 170 et suiv.).
VU. — Girart de Roussillon dans rhistoire.
Jusqu'ici nous avons considéré Girart de Roussillon comme un personnage plus légendaire qu'historique ne tenant à l'histoire que par ses fondations pieuses. Y tient-il encore par d'autre liens ? Oui, si on accepte Popinion unanime de ceux qui ont écrit sur ce personnage. Voyons un peu sur quoi se fonde cette opinion.
« Gerardus, » fondateur de Pothières et de Vézclai, d'après des chartes dont l'authenticité n'est pas suspeaée, est certainement identique à Girart de Roussillon, héros épique ayant, d'après la chanson dont il est le héros^ fondé ces deux mêmes monastères de Vézelai et de Pothières. Or les chartes prouvent que Girart vivait sous Charles le Chauve : c'est donc au temps de cet empereur qu'on a dû chercher un homme important du même nom pour l'identifier avec notre Girart de Roussillon. Par suite il a fallu ne tenir aucun compte du témoignage de la chanson qui f»it de Girart l'adversaire de Chartes Martel >.