CHAPITRE PREMIER
i/histoire de Gérard.
Quoi qu'on puisse penser et dire de la véracité de tant de faits héroïques que la légende lui attribue, Gérard, dans les faits authentiques de sa vie, n*en resta pas moins Tun des plus grands noms de l'histoire. S'il ne renouvela point, comme l'assure la légende, les sept travaux d'Herculéen remportant sur les armées de l'astucieux Charles-le-Chauve sept victoires signalées; s'il ne fut point toujours doué de vertus évangéliques, il s'honora par sa fidélité à la cause de Lothaire, qu'il ne déserta jamais à une époque où il était déjà de mode de changer de drapeau autant de fois qu'il y avait du profit à le faire. Après la mort de son maître il s'attacha aux princes de sa famille et à leurs jeunes héritiers; il devint leur appui contre les perpétuelles tentatives de spoliation de Charlesle-Chauve.
En même temps qu'il dévoua sa vie et son repos à protéger leur héritage, il fut, — ce dont les idées dominantes à notre époque lui sauront peu de gré, — l'un des plus ardents promoteurs de la restitution au clergé des biens dont les hommes de guerre l'avaient dépouillé. Il permit à la partie la plus éclairée, — je dirai la seule éclairée de la Gaule, — d'être représentée dans ce régime féodal, où l'hitelligence et les lumières passaient pour de vains titres, où
6 OftRARD DB ROUSSILLON.
la propriété territoriale était une condition essentielle d'existence. On lui doit donc une grande partie des adoucissements dus à l'influencé du clergé dans l'application d'un régime qui exposait les malheureux serfs aux caprices, souvent même aux violences des premiers seigneurs.
Sa vaillante épée fut souvent la sauvegarde des peuples, qu'elle préserva des Normands et des Sarrazins :
« Du delta de la Camargue, qu'ils avaient fortifié, les Sarrazins € s'élançaient pour dévaster les deux rives; mais Gérard les en f délogea et fit tant qu'il délivra de cette peste tout le littoral du <c Rhône, comme il avait délivré cinq ans auparavant celui de la a Seine (1). »
Quand il servait ainsi la cause des peuples, Gérard était au faite de la puissance et des grandeurs. Vinrent les mauvais jours et les qualités de sa grande âme se révélèrent d'une façon éclatante.
€ Gérard de Roussillon, dit M. de Montille, le savant et conscien- € cieux éditeur du Manuscrit de Beaune, nous apparaît aujoura d'hui, après neuf siècles, comme une des plus nobles figures t des vieux âges de l'histoire. Son nom est cependant celui d'un c proscrit ; mais les malheurs de ce vaincu laissent après eux un « parfum d'honnêteté, de justice et de droit qui sera son étemel « honneur et la honte de son rival (2). »
Divers témoignages historiques attestent la véracité de ce jugement, notamment celui de Loup, abbé de Ferrières, diocèse de Sens, vantant, — Épitre 22, — cette t rare probité » dû héros de la Bourgogne et qui, ajoute-t-il, c réjouit le cœur des honnêtes t gens. » Sa piété, son esprit de justice et de modération sont signalés dans les documents de l'époque.
Quant à la famille de Gérard, l'acte de fondation ou testament dont je viens de parler, la mentionne en ces termes (3) :
(1) Fauriel, Histoire de la QaïUe miridUmaU, t. VI, p. 854.
(2) M. de MonUlle, Roman en prose de Gérard de Roussillon, p. 1.
!d) Voir à la fin de cette étude le texte traduit de Tacte de fondaUon des monastères de Vézelay et Pathières.
GÉRARD DE ROUSSI LLOIf . 7
c ... Nous souvenant ainsi de nos ancêtres et de nos parents, « savoir : Luithard et Grimilde et aussi Hugon et Bava, de très € chère mémoire et encore de leurs enfants, tils et filles, vivants € et morts, lesquels nous étaient unis par le sang, par Taffection « ou les alliances naturelles et entre tous Leufroy et Adalard, très € nobles comtes, nous avons voulu qu'il soit fait pour eux, dans € ces mêmes lieux que nous établissons (Pothières et Vézelay), € avec Taide du Christ, de continuelles prières, comme propitia- € tion de leurs péchés et aussi que leur souvenir y fut éternellec ment rappelé dans la suite des temps.
« C'est pourquoi nous avons réglé que pour ces parents auxquels, « d'une part, nous succédons de droit naturel et, d'autre part, € pour tous les autres ci-dessus nommés... perpétuel souvenir € durerait en ces mêmes lieux, en même temps que des prières € continuelles seraient faites pour tous et à perpétuité. »
Donc Luithard et Grimilde étaient père et mère du comte Gérard, comme Hugon et Bava ceux de la comtesse Berthe. D'après les historiens d'Asace, Vignier, le Père Laguille et Schœpfin, ils appartenaient, ainsi que les comtes Leufroy et Adalard, à la famille des ducs d'Alsace, à la descendance du duc Athicus ou Edith parmi laquelle l'empereur Lothaire n'avait pas dédaigné de se choisir une épouse.
C'est donc un fait qu'on peut considérer comme acquis; les ancêtres de Gérard étaient Alsaciens. L'historien le plus ancien et le plus estimé de l'Alsace, sans doute ignoré de M. Chérest qui ne le cite point, Jacques Kœnigshoven, le dit formellement. Notaire apostolique et chancelier de l'archevêque de Strasbourg, mort en 1420, à l'âge de 74 ans, Kœnigshoven laissa en manuscrit la Chronique du mandâj travail considérable dont Schilter détacha, en 1698, la Chronique universelle du pays d'Alsace. Il y est établi, paraît-il, car l'ouvrage n'a pas été traduit, qu'Athic, plus connu sous le nom d'Ëthico, le personnage le plus illustre que l'Alsace revendique, fut la tige des maisons de Habsbourg, de Lorraine, de Bade et celles des comtes de ParisetdeRoussillon. Ainsi s'explique dans rénumération plus ou moins authentique des domaines de
Gérard ce vers du poème, dont M. Mignard n'a point trouvé Tapplication rationnelle :
Tenoit Montbeillard la comté de Farotes.
C'est du comté de Ferrettes qu'il s'agit et non, comme le croit M. Mignard, des bourgs du Dauphiné portant le nom de Fares (1). Tout n'est donc pas à dédaigner, bien s'en faut, dans les indications historiques et géographiques de l'auteur anonyme du poème de Gérard, et la preuve est dans le lien qui unissait Ferrettes à Montbeillard. En effet c'est un point acquis à l'histoire générale par le mariage de la comtesse Jeanne, héritière du comte Ulric U, avec Albert II, fils de l'empereur Albert I*', que la maison d'Autriche succéda à la maison de Ferrette, issue de celle de Monbeillard.
Cette simple indication du vers 209 m'explique bien des choses restées obscures, et notamment pourquoi Gérard, attaqué par Charles-le-Chauve et confiant à Berthe la défense de Vienne, se réfugia dans les montagnes du Jura. 11 allait demander aux montagnards varasques, au berceau originaire de sa famille, d'appuyer sa fortune chancelante.
C'est donc un document précieux, touchant la filiation de Gérard, que le testament ou manuscrit 106 de la Bibliothèque d'Auxerre, imprimé au tome 1*' de son Cartulaire de VYonne^ par M. Quantin. Le texte n'est point original ; il n'est même pas une copie contemporaine, mais les paléographes les plus sévères n'en ont jamais suspecté l'exactitude. Nous avons ainsi toute une page de la vie de notre héros, écrite ou dictée par lui-même, et ce point est important.
Son père s'appelait Luithard, sa mère, Grimilde. La comtesse Berthe, sa femme, était fille de Hugues, le beau-père supposé de l'empereur Lothaire et aurait été, dès lors, sœur de l'impératrice Hermengarde. Gérard était donc de la même famille que la maison
(1) M. Mignard, Roman en vers de Gérard ^ p. 12, noie 2.
OÉEABD DB ROUSSILLOR. 9
d'Autriche et de Lorraine, et, sinon le beau-frère tout au moins cousin-germain de l'empereur Lothaire, frère de Gharles-le- Chauve.
« Cette parenté, nous dit M. Mignard, expliquait à merveille les « rapports d'une intimité peu ordinaire qui seraient nés entre c Gérard de Roussillon et tous les membres de la famille de Louis c le Débonnaire, et elle donnerait de l'autorité à la légende qui c aurait ainsi puisé dans un fond vrai les délicieuses pages où es; c peinle si naïvement l'amitié née dans les cœurs de Berthe et de € la reine de France (1). »
Elle expliquerait aussi comment, indépendamment de son mérite personnel, le comte Gérard fut appelé à d'éclatantes destinées.
Gérard fut surtout le héros du pays Lassois {pagus Laticensis\ qui prenait son nom de sa ville principale Latiscum. Cette contrée, à l'époque où vécut Gérard, dépendait à la fois du comté d'Auxerre et du diocèse de Sens. On a une lettre de Jean VIII aux religieux de Pothières disant que « pour respecter les dernières c volontés du comte Gérard, de bonne mémoire, et de Berthe, son c épouse, il adresserait une bulle munie de son seing à Anségise, c archevêque de Sens, et au comte Conrad, dans le comté duquel « étaient ses biens (879). »
Il s'agit de Conrad le jeune, comte d'Auxerre. D'après Viguier» historien de l'Alsace, cité par M. Ghérest, Gérard épousa une riche héritière, fille du comte de Lassois ou Roussillon. Le Lassois aurait pris ainsi le nom de Comté de Gérard [Comities Gérardi) que lui donnent plusieurs actes authentiques.
Il possédait aussi, comme on le verra plus loin, p. 17, de grands biens aux pays tonnerrois et sénonais.
Quant aux premières dignités qui furent conférées à Gérard, la chronique d'Albéric des Trois-Fontaines contient cette précieuse indication :
(1) M. Mignard, Qirart de RossUlon, p. 901.
40 GÉRillD DE ROUSSILLOlf.
«Le comte Gérard s'était attiré rafiection de Louis-le-Débonnaire < par sa fidélité dans les jours d'angoisses de ce malheureux prince « et comme il avait été le principal auteur de la réconciliation de « l'empereur avec son fils, il avait reçu, en 834, le gouvernement € du comté de Paris, en récompense de ses services. »
La France ne compte guère de périodes historiques plus tristes que celle à laquelle Gérard a attaché son nom. Le grand Empire d'Occident, fondé par Charlemagne, s'était démembré en trois États à la mort de son fils Louis-le-Débonnaire. Ce fut Teffet du soulèvement des peuples dont cet Empire se composait, et aussi ennemis les uns des autres, à cause de leur nationalité différente, que l'étaient les princes par suite de leur ambition. Le conflit s'était dénoué à Fontenoy, aux portes d'Auxerre, dans l'effroyable bataille que s'y livrèrent les petits-fils de Charlemagne (841) et à laquelle Gérard refusa de participer. Cette boucherie arma l'une contre l'autre les deux parties de la Bourgogne, le comté tenant pour Lothaire et le duché pour Charles-le-Chauve. Là, périt l'élite des guerriers Francs et Bourguignons.
Le traité de Verdun (843), entre les trois frères, donnant satisfaction à leurs peuples, l'empire d'Occident ne fut plus que l'empire d'Allemagne; la France et l'Italie se constituèrent également en états distincts, mais sous la royauté des descendants de Charlemagne. Bien que Lothaire, le souverain de Gérard, fût l'aîné, et Charles le plus jeune, celui-ci était le mieux pourvu. Néanmoins il se montra insatiable et plus préoccupé d'agrandir sa part que de la défendre contre les Normands. Il y réussit, mais non sans avoir trouvé sur sa route un rude antagoniste.
Ce fut Gérard, investi par Lothaire, roi d'Italie, du gouvernement de ses États en deçà des Alpes. C'étaient la Provence, la Bourgogne transjurane comprenant Bâle, Soleure, Lauzanne, Genève, Lyon et Besançon et enfin la Lorraine avec Metz, Trêves, Aix-la-Chapelle, Liège, Tournay et Anvers.
Cet immense territoire, compris entre les embouchures de la
GERARD DK ROUSSILLON. 14
Meuse, du Rhin et la Méditerranée, formait comme un bourrelet entre la France et l'Allemagne. Cinq siècles plus tard, Charles, le dernier de nos ducs, voulut le reconstituer, et Tentreprise lui valut le surnom de Téméraire. Elle Tétait moins pourtant qu'on ne l'a supposé, car Flamands, Hollandais, Lorrains et Suisses différaient moins, peut-être, par la langue et les mœurs que les populations diverses dont la monarchie devait former, plus tard, la nationalité française.
Gérard se rattache à l'histoire de ces peuples, aujourd'hui distincts ou répartis entre la France, la Belgique et l'Allemagne. On lui attribue, en Flandre comme dans le Hainaut, la fondation de plusieurs châteaux-forts et de différents monastères, notamment à Leuze, Anthoing, Saint-Omer et Condé.
Ce fait, aucun témoignage historique ne l'a établi; quelquesuns même, plus ou moins dignes de foi, le contredisent. Néanmoins la tradition subsiste et nul n'est fondé à contester tout au moins la possibilité de découvertes futures venant la confirmer.
t Comment pourrait-il se faire, dit très judicieusement M. Chéc rest, que dans la Gaule septentrionale, dans le Brabant et la € Flandre, tant de lieux invoquassent Gérard comme leur fondat teur, s'il fut resté complètement étranger à ces pays (1). »
Deux érudits allemands, MM. Lacomblet et Ritz, ont tiré des archives ^de Sainte-Marie, d'Aix-la-Chapelle, de celles 3es abbayes de Pruym, Stavelot et Malmedy, des actes mentionnant Gérard avec le titre de comte du Palai^ (2). La plupart sont des donations, dont l'une de Lothaire II à l'église d'Aix-la-Chapelle, datée de l'année même de sa mort (869) et plusieurs paraissent établir sa parenté avec ce souverain. Ainsi s'expliquerait l'inaltérable fidélité que Gérard lui voua, à lui et à ses enfants.
Doms Martène et Durand mentionnent [Veterum scriptorum, t.
(1) M. Chérest, Conçrés scientifique d'Auxene, 1808.
(2) W. Ritz, Urkunden... zup Geschichte des Niederrheims. Aix-la- Chapelle, i824, lacomblet. — DusseldorC, 1849.
48 GfaURD DB ROUSSILLOlf.
I, p. 97 à 102) un legs au monastère de Pruym fait par un seigneur de l'Alsace, nommé Richard, qui choisit pour exécuteurs testamentaires plusieurs personnages de la cour d'Aix-la-Chapelle, notamment Gérard comte du palais (Camiti palatii). Le héros bourguignon figure également sous ce titre dans la charte de Lothaire, rapporté par les deux savants bénédictins.
Ck)mte du palais en Lotharingie, Gérard, dans les autres possessions assurées à Lothaire par le traité de Verdun (843), portait le titre de régent. C'est comme régent de Provence et du Dauphiné qu'il présida, peu d'années avant la mort de Lothaire I*', une assemblée de comtes, de barons et d'évêques, chargée de mettre un terme aux spoliations des gens de guerre contre le clergé, qu'ils avaient dépouillé sous le prétexte de résister aux Sarrazins et aux Normands (1). Les comtes et les barons étalaient alors des richesses scandaleuses, suivant le mot d'un chroniqueur, alors que tout le clergé et les évêques, eux-mêmes, se trouvaient réduits à un état voisin delà pauvreté (2).
Gérard, qui présidait l'Assemblée, prêcha d'exemple et restitua tout d'abord à l'évêque de Lyon des biens dont le domaine public s'était emparé dans un moment de crise. Ses exhortations à l'assemblée obtinrent tout le succès possible. Une transaction équitable intervint, ce dont Hincmar, le tout puissant archevêque de Reims, remercia chaleureusement le Régent de Provence.
Plusieurs des spoliateurs invoquant l'autorité de Charles-le- Chauve sur des domaines du Viennois, dépendant de l'archevêché de Reims, Gérard en avertit Hincmar, lequel lui répondit non seulement qu'il s'en rapportait à lui sur les mesures à prendre
(1) C*est ce qu'on a nommé l'Assemblée de Salmoring, du nom, nous dit M. Mignard, « d'un bourg du Viennois ». Or, aucune aucune localité de ce nom n'existe parmi les bourgs et villages de cette contrée. C'est plus probablement dans le Jura, aux confins des pays germaniques, qu'il faut chercher le lieu de réunion de cette Assemblée.
(2) mthard, liv. II, ohap. III.
GiBARD DE ROUSSILLOM. 13
contre les usurpateurs, mais que l'église de Reims n'était pas ingrate envers son puissant protecteur.
« Chaque jour, ajoute-t-il, dix monastères de ce diocèse retenc tissent d'actions de grâce, chantées en votre honneur, et plus c de cinquante prêtres célèbrent le service divin pour obtenir de € Dieu votre salut en ce monde et dans l'autre. »
Important témoignage à rapprocher de celui de Loup, abbé de Ferrières, signalant c la rare probité, l'esprit de justice et de tt modération » du vainqueur des Normands et des Sarrazins; nouvel indice de cette juste popularité dont les poèmes et les légendes ont transmis le souvenir. Et telle était déjà, de son vivant, sa renommée de loyauté et d'intégrité, qu'en 863, Charles, son pupille, mourant sans laisser de postérité, ses frères prirent Gérard pour arbitre dans le partage, entre eux, du royaume de Provence et lui en maintinrent, d'un commun accord, le gouvernement.
C'est donc bien à tort que plusieurs historiens modernes confondent le héros de Bourgogne avec d'autres personnages de son temps et du même nom. Tel était Gérard, comte de Paris, qui trahit Gharles-le-Chauve et lui disputa, à la tète d'une armée, le passage de la Seine. Or, il est établi que vers la même époque, notre Gérard négociait la réconciliation des deux frères avec Hugon et Adalard, auxquels il voue, comme on Ta vu dans la charte de fondation, un souvenir reconnaissant.
En 844, Gérard s'unit à Guénillon, archevêque de Sens, au sujet de la nomination de deux évêques par l'archevêque de Lyon. II écrivit à cette occasion à Loup de Ferrières une lettre signée : OerAardus cornes.
Mais le jour vint bientôt où les visées ambitieuses de Charles-le- Chauve sur les domaines de ses frères ou de ses neveux l'investirent du puissant Ëtat de Lotharingie morcelé entre lui et son frère Louis. A partir de ce moment, Gérard n'eut plus à gouverner que la Bourgogne transjurane^ le Dauphiné et la Provence ;
mais il portait encore ombrage à Charles-le-Chauve et sans doute aussi aux chroniqueurs, dont l'attitude lui devint hostile. Leurs insinuations, leurs réticences ne sont rien en comparaison de leurs calomnies. M. Henri Martin, en les accueillant dans son Histoire de France (tome II, page 433) était loin de soupçonner qu'il consacrait ime erreur, et qu'à l'abri de son autorité cette erreur entrait, peut-être, définitivement dans l'histoire :
« Gérard avait établi à son arrivée en Provence, dit M. Henri t Martin, une ombre de gouvernement, plus à son profit qu'à celui € de l'empereur Lothaire (1). »
Les meilleurs documents attestent, au contraire, son désintéressement, sa parfaite loyauté dans l'exercice du gouvernement que lui confièrent l'empereur Lothaire et ses descendants. Il mérita la tendresse du dernier d'entre eux, son pupille, dont il reçut tous les témoignages possibles de reconnaissance et d'affection.
En effet, Charles, son ancien pupille, étant devenu roi de Provence et parlant dans ses chartes de son ancien tuteur, l'appelle : t mon père, mon nourricier, mon illustre maître. >
Gérard résidait alors soit à Lyon, ou à Vienne, soit aussi probablement au château de Rossillon en Dauphiné. Ce serait un point curieux à étudier, dans la vie de Gérard, que l'origine de ce château, auquel il dut donner son nom et qui, plus tard, fut activement mêlé à l'histoire de la contrée; mais les documents me manquent. Tout ce que je puis dire, c'est que là, comme partout ailleurs, des maisons vinrent se grouper à l'entour du château ; elles formèrent d'abord un hameau, qui devint ensuite village, puis bourg. Roussillon est aujourd'hui une petite ville d'environ 1,800 habitants et station du chemin de fer de Lyon à la Méditerronée, à vingt kilomètres sud de Vienne.
Nous avons plus de renseignements sur le Rossillon de Bour-
(1) Henri Martin, Histoire de France.
gogne. Le pays Lassois, dans les titres du ix^" siècle, portait à la
fois, d'après la Chronique de Vézelay, le nom Ae^pagus Laliscensis
et de comitalus XossUianis. Sur Tétymologie de ce dernier mot,
bien des versions circulent et n*ont rien de concluant. La série de
ces opinions commence par le poème en langue d*oiI, édité par
M. Mignard :
Plusieur mettent raison pour quoy dit Rossillon
Li ung le font compos de ro et de sillon
Ro signifie maistre, tillon fut conseillères
Des Romains... cilz chastiaus fut Rossillou nommé
Et de lai prist son nom Girars lî renommés.
Mais bientôt, et comme peu convaincu de Tauthenticité de sa version, le poète s'ingénie à en trouver d'autres, tout aussi peu concluantes :
Rossillon li chastiaus senz aucungs contredis
Cil noms pris s*entr'accordant, Rossiffiwz, Rossillons
De tels éthymologes, chascun en dit sa clause (glose).
Après lui, Vignier, d'autres encore se perdent dans celte recherche, où je me garderai bien de les suivre. Pourtant, il m'étonne qu'aucun d'eux n'ait songé au vieux mot wallon RossaU roux, dont on a fait rousseau et roussâtre, comme première racine possible, sinon probable de Rossillon, Mais je reviendrai à la fin de ce travail sur le Mont-Rossillon bourguignon, et sur les fouilles heureuses qu'y a fait opérer un fervent de Gérard, M. Gustave Lapérouse, de Chàtillon-sur-Seine.
C'est à Lyon que Berthe donna le jour à un fils du nom de Théodoric ou Thierry. Hélas! cet héritier d'un grand nom vécut quelques mois seulement... La perte de ce fils sur lequel reposaient leurs espérances attrista Berthe et Gérard. Une fille leur restait, Eva, mais elle n'aspirait qu'à la vie monastique. Plus tard, en effet, elle prit le voile à Vézelay. Alors Gérard et Berthe résolurent, comme Ta dit un chroniqueur, c de choisir Dieu pour leur t héritier (1). » Us fondèrent deux abbayes, Pothières, au pied du
(1) J. de Guise» t. VIII, p. 105, BUUrire de ffainaut
16 6ÉBÂRD DE ROUSSILLOlf. ^
mont Lassois, et Vézelay, au pays d'Avallon. La charte de fondation, comme je l'ai déjà dit, est la même pour les deux monastères; elle mentionne comme suit les terres concédées aux deux abbayes dans les territoires de Sens et d'Avallon.
€ Moi Gérard et avec moi ma très chère femme, par pieuse et € croyante dévotion, établissons et avons construit ce monastère € et demeure des serviteurs de Dieu par nos largesses et l'offrande c de notre fortune et de tous nos biens..., donnant ainsi à Dieu, c par une générosité semblable à celle qu'il a eue pour nous, c tout ce qui nous appartient et lui rendons par là de justes a actions de grâce.
« Et ainsi est fondé et construit, en vénération des bienheureux € apôtres Pierre et Paul, sur la rive de la Seine, dans un endroit c situé en face de la ville appelée Poultières par les anciens, dans < le territoire de Lassois, en Bourgogne, pour que là, cette véné- « rable demeure soit visitée par les fidèles et y reçoive leurs € vœux et leurs supplications et que la vie céleste y soit toujours « pratiquée avec ardeur et attendue avec empressement par des c religieux vivant sous la règle des instituts du bienheureux « Benoit.
c Et à ce monastère nous avons donné les domaines suivants :
« !• Le domaine de Poultières et, dans ce domaine, tout ce qui t nous appartient par droit d'héritage, tout ce que nous a donné « notre seigneur, le roi Charles, tout ce que nous y avons ajouté € nous-mème par acquisitions légitimes.
« 2« Au territoire de Sens, le domaine de Sixte (1) avec toutes « ses dépendances et tout ce qui s'y rattache; et ceux de Magnisa cam (2), de Paron et de Yilliers. Et semblablement dans ce « même territoire, le domaine appelé Pescatoria (3), situé sur les c rives de l'Yonne et aussi tout ce qui nous appartient dans le « territoire de Troyes.
« Et en même temps nous avons fondé un autre monastère c dans les mêmes intentions et semblable dévotion, pour les ser- « vantes de Dieu, vivant religieusement et sous la règle de saint c Benoit, dans le lieu et le territoire appelé Véxelay, dans le pays c Avallonnais, au royaume de Bourgogne. A ce monastère nous c avons donné :
(1) Sixte, près de Pont-sur- Yonne.
(â) Manniscam ou Magniscam, selon d*Achery, lieu aujourd'hui détruit.
(3) Pescatoria^ la pôcherie, aujourd'hui le Peschoir près de Joigny.
GÉRARD DE ROUSSILLOlf. 47
« !• Vizday (Vizeliacus), sur le territoire duquel est élevé le « monastère, et que nous avons échangé avec notre maîtresse et € glorieuse reine Judith... Et avec Vézelay nous avons légué au € dit monastère tout ce que nous a donné notre seigneur et maître a le roi Charles et tout ce qui touche à ce domaine.
€ 2* Dornecy, Cure^ Pontenay et MaulnUum{\) et aussi tout ce c que nous avons acquis dans le territoire Avallonnais sus désire gné et dans le Tonnerrois avec toutes les dépendances des dits € domaines, partout et n'importe dans quel territoire elles se- « raient, nous réservant seulement pour nous l'usufruit de tous ces € biens notre vie durant et prenant pendant cela à notre charge € l'entretien et la défense de ces dits monastères. »
L'original de ce précieux document est aujourd'hui perdu; mais, comme on l'a vu, sa transcription existe à la Bibliothèque d'Auxerre et sa fidélité n'a jamais été contestée. On y voit la mention du sceau de Gérard, comte (comilis), de celui de Berthe et le consentement, ainsi conçu, d'Éva, leur fille :
« Sceau d'Éva qui, après avoir pris connaissance de cette € volonté de ses parents et du don qu'ils ont fait à Dieu, l'a con- € senti elle-même en l'affirmant et affirmé en y consentant. »
Cet acte n'est point daté, mais on conserve à la Bibliothèque nationale le texte de la lettre de Gérard au pape Nicolas qui le soumet à la ratification du Pontife et elle est datée de la vingttroisième année du règne du roi Charles, c'est-à-dire de l'an 863; comme les deux monastères existaient déjà aux termes mêmes de la charte ou testament des deux époux, M. Chérest, l'écrivain de notre département qui s'est peut-être le plus préoccupé de remonter aux sources, croit qu'ils furent construits vers 880, et la charte de fondation t rédigée un peu après, lorsque Gérard conservait « encore (en apparence) d'excellentes relations avec Charles-le- € Chauve (2). »
(i) Un érudit tonnerrois, M. Eugène Lambert, a publié de précieux détails sur MoUitum^ aujourd*hui domaine de Maulne, près de Cruzy-le- Chàtel.
(2) M. Chérest, Gérard de Roussillon, Congrès scientifique d'Àu^erre, 1858, t. II, p. 288. 2
A cette époque, la mésintelligence entre le roi Charles et Gérard, régent des états de Lothaire, n'avait pas encore éclaté; elle existait probablement à Tétat latent, mais sans se manifester d'une manière ouverte. La Bourgogne transjurane, le Dauphiné et la Provence jouissaient d'une paix profonde et les Normands qui ne cessaient de ravager la France, se gardèrent de venir la troubler.
Mais les démêlés de Lothaire II avec le pape à l'occasion de son divorce avec Teutberge, qui agitèrent si profondément son règne, suggérèrent à Charles et à Louis l'intention de les exploiter à leur profit. Dans une entrevue qu'ils eurent à Toucy, en février 868, ils résolurent de se partager,à la première occasion favorable, le vaste territoire de la Lotharingie.
L'occasion attendue se présenta bientôt. Lothaire II mourut inopinément (869). Tout aussitôt Charles se fit couronner à Metz roi de Lorraine, pendant que Louis s'emparait des pays compris entre le Rhin, la Meuse et l'Escaut.
Lothaire n'avait point d'enfants de son mariage avec Teutberge : Hugues, qu'il avait eu de Walrade, étant considéré comme illégitime, son héritage échut à son frère Louis II, roi d'Italie et de Provence. Ce dernier luttait alors énergiquement contre les Sarrazins, maîtres de la Sicile, lorsque tout à coup Charles et Louis, ses deux beaux-frères, unissant leurs armes contre lui, envahirent les Ëtats confiés à l'administration du comte Gérard.
€ Surpris par cette attaque inattendue, dit M. Fauriel, Gérard € de Roussillon ne fit pas une défense digne de sa renommée. Ce c fut Berthe, sa femme, qui joua le plus beau rôle dans cette € guerre (1). >
En formulant ce jugement, Téminent historien avait perdu de vue, sans doute, une circonstance peut-être décisive. A ces époques chevaleresques, l'histoire mentionne beaucoup de femmes au cœur intrépide, et Berthe était apparemment de celles-là. Mais
(1) Faariel, HMoire de la Oaule fnéridiânale.
elle n*était pas la seule. Ne voyons-nous pas ainsi, un peu plus tard, en 882, Bozon, investi par Charles-le-Chauve, de ces mômes provinces qu'avait administrées Gérard et ayant à défendre cette même ville de Vienne contre Louis III et Carloman, en confier la défense à sa femme Hermengarde, puis se retirer dans les montagnes du Jura, comme venait de faire Gérard. Du reste. Vienne passait alors pour imprenable; son second siège dura deux ans et fut terminé par Richard-le-Justicier, premier duc héréditaire de Bourgogne, qui emmena prisonnières à Autun la femme et la fille de Bozon.
Ensuite Gérard n'était plus jeune en 870, lors de € l'attaque inattendue » des rois de France et d'Allemagne. Si l'on se rappelle que sa nomination, par Louis-le-Débonnaire, au comté de Paris date de 834, sa naissance remonterait, pour le moins aux premières années du siècle. Charles, roi de Provence, étant mort en 863, ses deux frères Louis II et Lothaire II s'étaient partagé encore la contrée. Ce royaume divisé ofihdt dès lors une proie facile à l'ambi^ tion des deux rois coalisés.
Gérard prit, semble-t-il, le seul parti possible, celui de résister dans les forteresses. Quant à lui, il s'en alla demander aux Varasques, à ses anciens compatriotes des comtés de Montbeillard et de Ferrette, les moyens d'organiser la guerre de montagne. Animant de son courage une poignée de braves* rassemblés à la hâte, il se jeta avec eux dans les montagnes du Jura. De ce moment les documents historiques font défaut et se portent entièrement'surBerthe, chargée de la défense de Vienne. On sait seulement qu'une affaire décisive s'engagea et qu'elle fut funeste à celui qui avait écrasé tant de fois les Sarrazins et les Normands.
Entre le Doubs et le Drageon Périt Gérard de Roussillon,
s'il fallait en croire un vieux dicton, débris probable de canlilènes perdus, ou qu'on n'a pas encore retrouvés. Gérard ne périt pas dans cette bataille, mais tout annonce que sa résistance ne fut ni
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longue ni opiniâtre. Comprenant sans doute que son rôle était terminé, il o&it une capitulation à Charles, qui se hâta d'accepter. Les portes de Vienne s'ouvrirent, Charles y entra la veille de Noël de Tan 870. Il inféoda bientôt sa conquête à Bozon, son beau-frère, lequel, après avoir agrandi son domaine de nouvelles acquisitions, se trouva bientôt assez puissant pour se faire élire, en 879, roi de Provence, au détriment du roi Charles, son bienfaiteur.
A cette époque Gérard était mort, mais où mourut-il? Les Chroniques de Saint-Denis disent qu'il c demanda à s'éloigner > et qu'il obtint pour cela trois bateaux avec lesquels ils s'embarqua sur le Rhône, mais elles nous laissent ignorer le lieu où il se retira. A défaut de texte précis, le champ des conjectures reste encore ouvert. Les uns disent qu'il vint habiter son château du Mont- Lassois et y mourir; selon d'autres, il alla se fixer à Avignon c dans sa ville d'Avignon » où il mourut, selon la Chronique de Vézelay.
Mais la valeur historique de ce document laisse souvent à désirer. Ainsi, entre autres erreurs grossières, il fixe la mort de Bertbe à l'année 844 et celle de Gérard à l'année 847. Or, l'un et l'autre vivaient en 869. Et quant à la ville d'Avignon, pouvait-elle appartenir à Gérard, errant et proscrit ? Avignon dépendait alors du duché d'Arles, qui échut à Louis II, empereur d'Italie, en 863, après la mort de son frère Charles, le pupille de Gérard. M. Chérest suppose que LouisMI se fit un devoir d'accueillir dans sa ville d'Avignon le fidèle et malheureux défenseur de sa cause, mais cette conjecture, aucun fait ne la confirme. Aussi plusieurs historiens ont pensé que le mot Avenionem (Avignon) avait été, par erreur, substitué dans la Chronique au mot Aballonem (A vallon) : tels. Chevalier dans son Histoire 4e Poligny, et M. Mignard dans son Histoire des temps féodaux, étrangers tous deux à la ville d'Avallon, et dont l'esprit de clocher, dès lors, n'a pu influencer le jugement.
« Non seulement, ajoute M. Mignard, cette ville est placée dans
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c le voisinage de Vézelay, où Gérard avait des terres de son c domaine, mais il avait fondé une collégiale à Avallon même. « Gérard aurait donc remonté le Rhône pour venir vivre en paix c dans ses domaines, près des florissantes abbayes érigées par sa € piété et pour y trouver le repos dans une nouvelle vie que c toutes les traditions s'accordent à nous retracer comme pieuse c et exemplaire. »
Ces domaines, on Ta vu plus haut, étaient, dans TAvallonnais, Cure, Fontenay, Dornecy, Vézelay, dont il s'était réservé l'usufruit dans l'acte de fondation des deux abbayes. Chevalier, dans son Histoire de Poligny, page 72, donne un texte qui serait celui de la charte de fondation de la collégiale d' Avallon et d'après lequel le mot Avenionem aurait été aussi substitué « par erreur ou autrement > au mot Aballonem. Mais quant à la charte primitive, elle est perdue depuis longtemps; on n'en connait même pas la date, et c'est guidé par la tradition que le nécrologe de la collégiale de Saint-Lazare, à Avallon, fixe la mort de Gérard au quatrième jour de mars 874 et celle de Berthe au sixième jour de novembre de la même année, d'après le nécrologe de Pothières.
La tradition est toujours à considérer, à moins qu'un texte ne la détruise. Or le manuscrit 106 de la Bibliothèque d'Auxerre contredit le texte de Chevalier par une annotation qui remonte au y xin* siècle et porte : Apud Avignionem civiUm snam. Elle appuie /^7 ainsi la version de la vie latine adoptée par l'auteur du poème " bourguignon :
A Avignon estoit en sa noble cité
Quand se sentit pourpris de grand infirmité
Bien vit certènement ne povoit plus durier,
Ni les grans malx qu*il sent longuement endurier.
Voilà donc, sur le lieu de la mort de Gérard, deux traditions différentes et qu'il n'est guère possible de concilier puisqu'elles se détruisent l'une par l'autre. L'obscurité qui enveloppe la jeunesse de notre héros couvre également ses derniers jours et les conditions dans lesquelles il termina sa glorieuse existence.
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Gilz d'Avignon appourtent le corps du vaillant comte Si comme la chronique le me récite et conte,
nous dit le poème. Ainsi donc, d'après cette version, les cendres de Gérard auraient été transportées d'Avignon à Pothières, où il avait marqué sa sépulture.
A l'origine, une simple dalle, sans inscription, recouvrit les restes des deux époux. Plus tard, une pierre tombale leur fut érigée, sur laquelle était figuré Gérard de Roussillon, un faucon au poing, avec cette épitaphe :
Je qui tien sur mon poing ce noble esmerillon Nommé en mon vivant Girard de Roussillon, A celle fin qu'en soit à tous jours mais mémoire, Contre le roi françois euz douze fois victoire ; ' Depuis et ce moustier fonday et ceste Église Où on fait pour les morts et pour moi le service;
Au devant du maître autel, une dalle en marbre blanc couvrait les restes de Thierry, son enfant mort au berceau. Un fragment de cette dalle, conservé à la Bibliothèque de Châtillon, est le seul débris qui nous reste de tant de grandeurs évanouies. Sous le porche de l'église de Saint-Père, près Vézelay, à droite de l'entrée, un bas-relief représente la fondation symbolique de Vézelay. Gérard montre à Berthe le plan de la splendide église, mais la sculpture est une œuvre du xni« siècle et bien postérieure, dès lors, à l'église primitive que firent édifier les deux époux.
En 878 le pape Jean VIII, se rendant au concile de Troyes, vint consacrer les églises de Pothières et de Vézelay. Parmi les personnages présents à la solennité, les chroniques citent le duc Bozon et sa femme Hermengarde, la future héroïne de Vienne, et qui accompagnèrent le souverain pontife pendant tout son voyage. Aucune ne fait mention de Gérard. C'est un indice qu'à cette époque le héros bourguignon avait cessé de vivre. En tous cas, il n'était plus, dès l'année suivante, où le même pape assurait les religieux de Pothières de son désir de c faire respecter les volontés c dernières du comte Gérard de bonne mémoire. >
L*église de Pouthières n'eut jamais l'importance de celle de Vézelay. Les dévastations et l'incendie en ruinèrent la nef; mais le chœur était encore, d'après les vieux historiens de la Bourgogne, c magnifique, pavé en marbre blanc et entouré de belles colonnes c aussi en marbre blanc, > ce qui parait annoncer un placage d'un goût douteux. Le corps de logis abbatial subsiste encore intact. C'est une belle et vaste construction dans le goût des grands hôtels élevés au siècle dernier. On y remarque, dans le grand vestibule, deux chapiteaux sculptés, dont les dimensions annoncent qu'ils portaient les grandes arcades de la nef. Ils sont de style roman et d'un caractère original. L'ancienne cuisine voûtée a été transformée en salle de billard.
Le propriétaire actuel du domaine de Pothières est M. Doé Léon et il en fait les honneurs aux visiteurs avec la plus exquise bienveillance.
Quant au village, € la ville appelée Poulthières par les anciens > dit le comte Gérard dans sa charte de fondation des deux monastères, il compte à peine aujourd'hui 600 habitants. Le chemin de fer de Ghâtillon à Bar-sur-Seine y a établi une station. Pothières doit évidemment son nom à sa situation topographique : poul (pied) et ikiére (montagne). Le mont Lassois, en effet, domine ce village établi à ses pieds. Malgré son nom actuel de Pothières, les paysans lui maintiennent à peu près son nom original et logique. Us le nomment Pouthières, preuve nouvelle de cette toute puissance de la tradition que j'aurai à invoquer plus d'une fois.
Le mont Lassois, lui, est appelé dans le pays la Montagne Saint- Marcel, du vocable sous lequel est placé une antique église, seule construction restée debout sur ce long plateau qui porta la ville gallo-romaine de Zatiscum, ancienne capitale du pays Lassois. On le nomme aussi la Montagne de Vix, du nom d'un village assis à ses pieds sur le versant opposé à Pothières, ou plus simplement la Montagne, parce qu'elle fut le chef-lieu primitif du bailliage de ce nom, qui confinait au Tonnerrois.
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Vue à distance et des points éloignés qu'elle domine, la montagne ressemble à une pyramide régulière dont on aurait détaché le sommet. Celui-ci qui, de loin, parait absolument horizontal, porte cependant deux plateaux : le plateau inférieur où s'élève l'église dédiée à Saint-Marcel et servant de paroisse aux villages de Vix et d'Etrochey, assis à ses pieds, et le plateau principal ou supérieur. Le dernier est devenu digne d'attention depuis l'exhumation des preuves parlantes de l'antique Latiscvm. Nous la devons à un esprit aimable et éminent, non moins jaloux d'étaler ces iJreuves au grand jour, que de retrouver les traces du château de Gérard. J'ai nommé M. Gustave Lapérouse, à ChàtUlon-sur-Seine, ancien conseiller général de la Côte-d'Or et qui a laissé de si bons et honorables souvenirs dans l'arrondissement de Sens, dont le gouvernement impérial lui avait confié l'administration.
Latiscum fut détruite à l'époque des invasions par les Vandales, lit-on dans Histoire et légende du pays de la Montagne, par M. Mignard. Gérard la releva de ses ruines t may il ne fu pas si fors € comme devant et l'on tint le cuens Gérard toute sa vie de son € patrimoine, et i demeura comme en sa propre maison » ajoute le manuscrit de Beaune. On y lit tout un chapitre sur le mont Lassois, sur le château de Roussillon, sur son puits t le plus mer- € veilleux qui fut oncques », sur la bataille livrée par Charles-le- Chauve au pied de cette forteresse, récits amplifiés de la chronique de Vézelay et où la fiction parait s'être substituée très souvent à l'histoire véritable. Je n'ai donc point à m'y arrêter, mais à exposer comment viennent d'être rendues au jour les fondations présumées du château rédifié par Gérard de Roussillon.
Les premières fouilles ordonnées par M. Lapérouse avaient pour objectif le château dont le nom demeure pour toujours associé à celui de son illustre possesseur. Au centre environ du plateau supérieur, un léger exhaussement du sol en marquait l'emplacement suivant la tradition. Les premières fouilles concentrées sur ce point furent heureuses. On ne tarda pas, en effet, à retrouvera
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ras de l'ancien sol, les substructions d'un vaste édifice en forme de parallélogramme, divisé en une douzaine de salle de dimensions différentes, mais disposés en carrés parfaits. Seulement Taspect de ce plan et l'appareil de la construction accusaient nettement l'époque gallo-romaine.
Plus de doute dès lors ; si là s'élevait réellement le château de Roussillon, son fondateur avait utilisé, pour les approprier à sa nouvelle construction, les restes d'un palais romain, lequel dut à son tour remplacer un ancien oppidum gaulois. Cette version n'a rien d'invraisemblable et se fonde sur un grand nombre de cas analogues.
Il restait à exploiter le c puils merveilleux i dont, selon l'auteur du poème Wallon dans la description du château de Gérard :
Nulz très plus biaux verrez ne finit avant ce puis Ne vit nulz n'est plus bel n'en plus fort lieu seoir.
Je ne puis mieux faire à cet égard que de publier les intéressantes et précieuses indications dont je suis redevable à M. Gustave Lapérouse lui-même :
Gérard de Roussillon, m'écrivit-il le 26 avril 1884, compte encore dans le Châtillonnais tant de mémoires fidèles, que j'ai toujours recherché, avec le plus grand intérêt, tout ce qui peut faire connaître son véritable rôle et se rattacher à l'histoire de sa vie, si mal connue encore. Je n'eus donc pas de peine à décider quelques-uns de mes parents et amis à entreprendre des fouilles parmi les débris qui couvrent l'emplacement de l'ancien oppidum de Latiscum, et nous avons pensé qu'un des premiers points à explorer était le fameux puits mentionné dans la légende.
' « Il nous parut que ce puits, maintenant comblé, avait dû l'être « avec les décombres répandus à la surface du plateau. En effet, € son ouverture était encore très apparente. Il n'y avait qu'à <« creuser et à enlever des terres rapportées, ce qui eut lieu. Mais c au bout de quelque temps nous abandonnâmes l'entreprise, c parce que les fouilles, arrivées à une certaine profondeur, non-
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c seulement devenaient dispendieuses, mais pouvaient entraîner c des risques pour les ouvriers que nous employions. Ce fut Tavis € de mon brave Marcel, de Vix, très familier avec ce genre de c travaux. Marcel dirigeait ceux-ci et il fallut me ranger à son c avis, qui était de les suspendre.
c Depuis, la Société archéologique de Ghàtillon s*étant fondée, € je crus devoir signaler à son attention les deux lieux antiques c que renferme notre arrondissement : Yoppidum de Latiscum et € VertUium, ville gallo-romaine détruite au milieu du ni» siècle € (actuellement Vertault). A cette fin, notre Société obtint une c subvention du ministère de l'intérieur, sur Tavis de la Commis- « sian des monuments kistoriçues. Les fouilles ont commencé à c TertUium seulement, où elles ont été très fructueuses. Mais je € ne désire pas moins, pour ma part, que les fouilles de Latiscum € soient un jour reprises* >
Mais il faut nous arrêter encore à l'église solitaire qui couronne le plateau inférieur du mont Roussillon, car on assure qu'elle servait de chapelle au château de Gérard. Cette version parait admissible, du moins pour le fond du collatéral sud dont les murs, en petit appareil régulier, rappellent tous les caractères de la taille et la disposition des pierres qui entraient dans la construction des murs romains et qu'imitèrent les constructeurs carlovingiens. Très petites et étroites sont les baies des fenêtres et les cintres qui les couronnent reposent directement sur les pieds-droits de la maçonnerie.
Le collatéral droit appartient donc très probablement au temps du comte Gérard et lui peut être attribué. Mais à ces parties du IX* siècle sont venues s'ajouter des parties beaucoup moins anciennes et qui paraissent appartenir au xn* siècle avec le clocher carré du transept.