ROMANS ET POÈMES
De tout temps la France eut ses chansons de geste, c'est-à-dire célébrant des actions grandes, belles, mémorables et, après elle l'Allemagne ses cantilènes, qui, au rebours des chansons de geste, sont courtes, vives et rapides. Les uns et les autres étaient le Bulletin des combats, t l'ordre du jour >, suivant le mot de M. Paulin Paris. Un événement historique les faisait naître, mais à mesure que le temps s'écoulait, ils perdaient leur caractère d'authenticité pour devenir légendaires.
€ Plus on lira ces monuments primitifs de notre langue, a écrit c M. Vitet, à propos de la Chanson de Roland^ plus on y verra, « non seulement les traces évidentes d'une inspiration native, € mais le germe, parfois la première floraison d'un art exquis. A € côté de ces beautés grandioses, dont tout d'abord on est frappé, « et qui viennent moins du talent du poète que de l'énergie de sa € croyance, il en est d'autres plus délicates et qui doivent peut- « être exciter plus de surprise.
€ Où donc ce trouvère illettré a-t-il pris le secret de ces dialo- « gués pleins de finesse ? D'où lui vient l'art de conduire une € scène, d'en diriger l'action, d'en surprendre l'intérêt avec tant « d'à-propos ? Ce savoir-faire se mêle à une réelle ignorance (1). »
(1) Vitet, Premiers essais de la Poésie mUionale. Paris, 1847.
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Ignorance! Oui^ et nul n'y peut contredire; mais comme dans ces vieux poèmes de la patrie la verve supplée à l'érudition. L'âme, le sentiment y débordent et avec une abondance dont les créations de notre littérature épurée oflfrent de trop rares exemples. Ck)nçus au moment de l'éclosion de l'esprit national, ils ont toute la sève et la fraîcheur d'un printemps. La langue est à peine formée, elle est débile, indigente encore, et avec cette matière première, imparfaite, nos vieux poètes édifièrent des œuvres pleines de beauté et d'une jeunesse éternelle.
D'une chanson de geste perdue. — ou du moins que l'on n'a pas encore retrouvée, — procèdent les deux poèmes en vers consacrés à Gérard de Roussillon, l'un en langue d'oc ou provençale, l'autre en langue d'oil ou wallone, formées toutes deux de la décomposition successive de la langue latine. Dans la première, qui florissait au xn* siècle dans le Midi, se distinguaient Raimond Bérenger, comte de Provence, Richard Cœur-de-Lion et Guillaume, comte de Poitiers. Dans le nord de la France c'étaient les trouvères, parmi lesquels Thibaut, comte de Champagne, Chrestien, de Troyes, mort vers H90, Guillaume de Lorris et Robert de Bouron, gentilhomme du Gâtinais-Sénonais, allié à la célèbre famille des Barres. C'est dire assez quel rôle, dans la formation de la langue d'oil, fut réservé à nos contrées, où, comme le remarque M. Tarbé, € on trouve encore des mots gaulois, latins et francs dont cette « langue se forma (1). » C'est le patois bourguignon, et il s'étendait jusqu'à la Suisse romane.
Le même rôle fut réservé au dialecte picard ou wallon, qui, des pays de l'Oise s'étendit à ceux de Sambre-Meuse et des Ardennes. Là, comme le fait remarquer M. d'Essigny: € l'idiome des paysans c est encore le môme que celui dans lequel sont écrits les Mémoi- « res du sire de Joinville, qui vivait au xni* siècle (2). »
L'Ile-de-France occupant le centre de ces deux berceaux de
(1) M. Tarbé, Recherches sur r histoire du langage. Paris, 1851.
(2) M. d'Essigny, Origines de la langue picarde.
notre langue, elle s'assimila, dans son royal domaine, les dialectiques roman et wallon, nés et développés autour d'elle; elle fut, pour ainsi dire, le creuset où naquit le Français moderne. Soyonsen fiers, rien de mieux; mais parlons avec piété et respect des premiers germes du véritable esprit français, car celui-là est nôtre, et, malgré l'engouement pour notre haute littérature, renouvelée des Grecs et des Romains, il eut, en temps plus modernes, d'illustres continuateurs, qui seront la gloire éternelle de notre langue : Molière et La Fontaine.
Bien peu d'érudits, dans nos contrées, connaissent le roman en langue d'oil de Gérard de Roussillon. Â n'en point douter pourtant, c'est parmi nous qu'il vit le jour, et il y paraît bien à l'exactitude et à la fidélité des sites qu'il décrit. Ensuite sous quel patronage écrit le poète J Les vers choisis par nous comme épigraphe nous le disent: C'est le gentilz Robert de Tonnerre et la comtesse Jeanne, sa femme, et sœur de Jean II, comte d'Auxerre, et les deux beaux-frères étaient gardiens, c'est-â dire protecteurs
De l'église qui garde Le corps da duc Gôrart
Et puis combien de lieux secondaires dans notre département doivent à la fantaisie du poète défigurer dans son récit: leVal- Beton, le Vau-Boutot, climat de la commune de Saint -Père, Pierre Perthuis, Quarré-les-Tombes, Arcy-sur-Cure, bien d'autres encore qu'il décrit avec la minutie et la fidélité d'un témoin attentif épris du sol natal.
De ce poème essentiellement local, on en connaît plusieurs manuscrits, l'un à la grande Bibliothèque, un autre, annoté par Lacurne de Sainte-Pallaye à celle de l'Arsenal, et deux autres à Troyes et à Montpellier. Ce dernier, qui avait appartenu au monastère de Vézelay, passa au chapitre de Sens, où la Révolution aurait bien fait de le laisser, car on le transporta, avec d'autres manuscrits, à la Bibliothèque d'Auxerre, qui ne sut point le con-
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server. Aujourd'hui, cet enfant de la Muse des trouvères est à Montpellier, en plein pays des troubadours !
Lacurne déchififra, copia et commenta Clément, nous apprend une note du père Laire, ce poème de Gérard de Bausstilon, mais il n'osa se risquer à le publier.
C'est que la philologie, l'étude des langues naissait à peine. Il apppartenait aux éminents philologues de notre temps d'exhumer de la poussière des bibliothèques toute une série de parchemins qui, depuis des siècles, n'avaient pas vu la lumière, et de retirer de cet alliage de métaux précieux quelques filons natifs ou inaltérés du génie national. Legrand d'Aussy s'y essaya, mais après avoir façonné à la moderne, c'est-à-dire dénaturé, quelques-uns de ces poèmes. Vint alors M. Francis Gucssard, très versé dans l'étude des formes grammaticales, aussi habile archéologue en philolo^e que VioUet-le-Duc en matière d'architecture. M. Francis Guessard poursuivait, dans le silence du cabinet, la restauration de nos vieux poèmes nationaux lorsque la même main qui créa la Commission de la Carte des Gaules, qui ordonna les fouilles d'Alise, de Triguères-sur-Ouanne, de Gergovie et du Mont-Beuvray, résolut d'exhumer nos vieux poètes français. Un décret impérial de 1852, rendu sur la proposition de M. Fortoul, ministre de l'Instruction publique, en ordonna la recherche et la publication, en même temps que celle des Chants populaires de France. Mais le plan était trop vaste, il fallut le restreindre pour le rendre exécutable. Un autre décret limita l'entreprise aux poèmes chevaleresques de la Geste française, ou cycle carlovingien les plus anciens de tous, les plus intéressants et les plus purs, puisqu'ils ont servi de modèle aux autres (1). Les anciens poètes de la France parurent successi-
(i) De féodale qu*elle fut pendant Tère carlovingienne, l'épopée se ût chevaleresque avec les romans d*Arthur et la Table ronde, puis pédante, si Ton peut dire, par la paraphrase des héros de Tantiquité. Au second Cj^cle appartient le Saini-Grauly d'un trouvère sénonais, Robert de Bouron, gentilhomme allié à la famille des Barres.
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vement à la librairie Franck, 67, rue Richelieu, et comprennent déjà 48 volumes, toute une bibliothèque !
Le poème provençal de Gérard, annoté par M. Francisque Michel, parut l'un des premiers, après Guy de Bourgogne, et fut réédité aussit45t à Berlin, par le docteur Hoffmann. C'est alors qu'un érudit dijonnais, M. Mignard, qui venait d'annoter, sur les meilleurs textes, le poème Wallon, le publia par souscription (1). J'y reviendrai plus loin. A la même époque (1858), le Congrès scientifique d'Auxerre inscrivait sur la liste de ses travaux la question suivante :
€ 14** Quel est, d'après les documents authentiques, le rôle c qu'a joué dans les événements du ix* siècle le comte Gérard de « Roussillon, fondateur de l'Abbaye de Vézelay, dont les poèmes c et les romans des siècles suivants ont popularisé le nom ? >
€ Caractériser ces écrits au double point de vue historique et • littéraire, t
MM. Mignard et Chérest demandèrent la parole sur cette question. Elle fut donnée d'abord à M. Mignard, et l'érudit dijonnais se borna à l'exposé sommaire des conclusions de son ouvrage qui venait de paraître. M. Chérest aborda ensuite la question avec plus de détails; on peut même dire qu'il l'a épuisée, car avec cette lucidité merveilleuse, ferme et concise qui caractérise son remarquable talent, le docte auxerrois a donné à l'assemblée le résultat des investigations laborieuses qu'il poursuivait, à cet égard, depuis plusieurs années. Entre autre faits saillants de la lecture de M. Chérest, il faut signaler sa découverte, à Vézelay, « dans les lieux qui doivent à Gérard leur fortune et leur renom - € mée, de la Chronique latine, aujourd'hui perdue, dit M. Mignard, « et sur lequel le poème s'appuie entièrement (2). > Or, M. Chérest, comme je viens de le dire, l'a retrouvée à Vézelay même, chez
(1) Le roman en vers du Iris excelleni puissant et noble homme Girard de RossiUon, publié pour la première fois par M. Mignard. Dijon, 1858.
(2) Congrès scientifique d'Auxerre, t. Il, p. 259.
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M. Desnoyers (1). C'est la copie faite en 1614, par'Pirot, avocat d'A vallon, et indiquée par Letors àLebeuf en 1745. M. de Montille, qui vient de publier le roman, en prose française, de FHôtel-Dieu de Beaune, ignorait encore Theureuse découverte : c Cette copie € de l'avocat Pirot a disparu, dit-il, sans qu'on en puisse suivre c la trac« (2).
M. Mignard a fait graver, pour accompagner son beau travail, neuf dessins d'après les originaux du manuscrit de la Bibliothèque Richelieu. Ils sont au trait et quelques-uns coloriés; la naïveté de l'expression permet de les faire remonter au xi* siècle; le détail absolument barbare rappelle le faire des plus anciens chapiteaux de Vézelay.
Le hasard m'a fait retrouver récemment une miniature, très fine et très soignée, visiblement détachée d'un manuscrit du poème de Gérard. Elle se trouve parmi les dessins du Louvre, où elle est arrivée avec la collection Sauvageot. J'ai imaginé de la copier, puis de la publier, car, avec elle, se soulève une question bibliographique intéressante, à savoir que, parmi les copies connues, celle à laquelle appartint la miniature, était d'un luxe et d'une richesse peu ordinaires (3).
Cette digression n'était point sans objet, car elle m'amène à parler du beau monument érigé en l'honneur de Gérard de Roussillon par un lettré dijonnais. M. Mignard a publié pour la première fois, dans son ensemble et d'après les manuscrits que je viens d'indiquer, le poème en langue d'oil. Ayant été amené, comme je l'ai dit, sur le terrain dont M. Mignard a pris possession, je ne pouvais, dans le choix qu'on va lire des épisodes du poème inté-
(i) Congrès scientifique d*Auxerre, t. II, p. 328.
(2) Croniegues des fais de [eurent Monseigur Girart de Rossillon, à son vivant due de Bourgoinffue^ et de dame Berihe, sa femme, fille du conte de SanSy que Martin Besançon fist escpre, en Van MCCCLXIX, par L. de Montille, secrétaire-adjoint de la Société d'Archéologie de Beaune. Paris, Champion, iSSO; Beaune, Batault-Morot, éditeur-imprimeur.
(â) Voir II, appendice.
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ressant nos contrées, procéder qu'avec lui et par lui. Impossible, du reste, de trouver un meilleur guide; car celui-ci a tout compulsé, tout approfondi, tant sous le rapport de l'histoire et de la légende ou de l'exacte et saisissante peinture de la vie au Moyen-Âge, qu'au point de vue des origines de notre langue.
Le poème provençal de Gérard est du xn* siècle et le wallon du xni*. Puis la prose bientôt détrôna la poésie. Avant le milieu du xv% un lettré de la cour de Philippe-le-Bon, nommé Jehan Wauquelin, c translatait, (c'est son mot), du latin en notre langue maternelle que nous disions Wallet ou Françoys », la chronique de Vézelay, Oesta nobUisHmi eamitis Gerardi de RossUlm. C'était en 1447. Le manuscrit original du roman en prose a disparu, mais une copie splendide, en minuscules gothiques et ornée de riches miniatures, existe à la Bibliothèque palatine de Vienne. Deux autres en mêmes caractères, mais moins riches, se trouvent à la Bibliothèque nationale, et un quatrième, en écriture cursive du xv« siècle, à l'Hôtel-Dieu de Beaune. Il lui fut légué en 1470 par Martin Bezançon, châtelain de Beaune, c< et dame Guigeon de c Salins, sa compaigne, à l'intention que jamais il ne soit dédié c que à l'usaige et passe-temps des sœurs et sans le mectre hors « dudit hôpital. »
Dans sa séance du 22 juillet 1839, le comité historique des manuscrits analysait un rapport de M. Maillard de Chambure, archiviste de laCôte-d'Or, sur le manuscrit de l'Hôpital de Beaune, qu'il jugeait ainsi :
« Ce roman est plus complet que le poème wallon et plus inté- « ressant que le provençal. Il en diffère par la chronologie et s'en t éloigne encore plus par le récit des événements. Il présente un
< grand nombre de faits précieux pour l'histoire de l'établissement t de la féodalité rivale du pouvoir royal. Sous le point de vue
< littéraire il présente des épisodes d'une variété attachante et
< d'une admirable couleur. »
M. de Montille, secrétaire-adjoint de la Société d'Archéologie de
Beaune, a voulu se charger de mettre au jour, et à ses frais, le
manuscrit du roman en prose de Jean Wauquelin. C'est une œuvre de grand luxe et toute locale, car elle sort des presses d'un imprimeur de Beaune, M. Batault-Morot, et je ne sache pas que la topographie bourguignonne ait encore produit une œuvre aussi belle, aussi irréprochable à tous les points de vue. De beaux facsimile du manuscrit l'enrichissent; mais peut-être nous touchentils moins que la remarquable introduction dans laquelle M. de Montille expose le fruit de ses investigations bibliographiques sur la matière. Jamais dissertation plus serrée et très instructive ne fut d'une lecture plus agréable, plus propre, par conséquent, à faire la fortune du livre.
Gomme M. Mignard, mais en se tenant plus spécialement à son sujet, M. de Montille a tout vu et tout approfondi. Les lettrés bourguignons lui seront surtout reconnaissants de la biographie d'un de leurs ancêtres, Jehan Wauquelin, dont M. de Montille a paru retrouver les points essentiels de sa vie et de ses œuvres et jusqu'à son nom véritable.
Le plus exigeant ji'aurait rien de plus à désirer, n'était son tirage bien restreint. L'auteur s'adresse seulement, il est vrai, au public lettré, mais ce public, espérons-le pour l'honneur du pays, compte bien deux ou trois mille individus, et le livre de M. de Montille a été tiré à trois cent cinquante exemplaires seulement, chiSre qui soulève bien des objections, celle-ci notamment :
Notre époque, si avide d'émotions, de surprises et d'aventures, n'ayant pour se repaître que des œuvres où la verve est tarie et l'inspiration épuisée, qui pourrait dire si la popularité des rapsodes du feuilleton, se jouant de tout goût, de toute méthode, et aussi ignorants pour la plupart que le commun de leurs lecteurs, ne le céderait pas bientôt devant une publication, à bon marché, de nos romans de chevalerie, plus ou moins traduits et commentés? La littérature du colportage, il y a un demi-siècle encore, ne comportait point d'autres éléments, et elle prospéra en répandant dans les campagnes les romansdes Dauu preuxie Cluttrlemagne^ de
Quy de Bourgogne, des Q,natTe fils Âymon et bien d'autres encore. M'est avis, dès lors, qu'une édition populaire de Gérard de Roussillon, délicatement rajeunie, obtiendrait un succès d'autant plus assuré que le roman en prose, et même le poème, sont conçus le plus souvent en des termes que nos paysans parlent encore aujourd'hui.
C'est une entreprise à tenter, et l'état d'exténuation de notre littérature populaire présage assez qu'elle se fera un jour, peut-être même demain, à la grande gloire de nos vieux écrivains et au grand profit de la masse des lecteurs, dont l'esprit recherche avec avidité les surprises et les aventures.
D'ici là, plusieurs épisodes de la vie légendaire de Gérard de Roussillon, et particulièrement ceux qui se nouent et se dénouent dans nos contrées m'ont paru intéressants à reproduire* Les savants commentaires de H. Mignard en rendent la lecture facilement intelligente, et pourtant, chose étrange, malgré leur grand âge, ils pourraient encore se faire comprendre sans interprête, car leur langage n'est guère plus rocailleux que celui des premiers poètes de la Renaissance. Très souvent même il est plus clair et plus naturel.