ET DES BBAUX-ARTS
• Palais-Royal, le 27 février 1882.
« Monsieur, t En réponse à la lettre que vous m'avez adressée le 28 du mois der- « nier, j'ai l'honneur de vous informer que vous êtes autorisé à faii*e « reproduire une miniature du Musée du Louvre, réprésentant: La quet rtlle de CJiarlei le Chauve et de Gérard de Roussillon.
« La miniature en question sera mise à votre disposition pendant plut sieurs lundis consécutifs. Vous serez d'ailleurs tenu de vous conformer « aux règlements et prescriptions déterminant les conditions dans les- « quelles doivent s'effectuer les travaux de cette nature et de vous c entendre à ce sujet avec M. l'Administrateur du Musée du Louvre, « auquel vous présenterez cette lettre.
« Heccvez, monsieur, l'assurance de ma considération distinguée. « Pour le Ministre et par autorisation :
« Le Directeur général des Beaux-Arts, « Signé : Mantz.
■ Monsieur Eug. Vaudin, peintre à Auxerre. »
J'ai pu reproduire à peu près, dans les dimensions de l'original, La fuerelle de Çharles-le^Chauve et de Gérard de Roussillon, puis la dessiner moi-mômc sur pierre lithographique, procédé moins parfait et moins agréable à l'œil que la photoglyptie. La reproduction n'en est pas moins Adèle et rend exactement le style guindé, prétentieux et un peu maigre du dessin au xv« siècle. On touchait déjà à l'art de la Renaissance, si éloigné par le style de la simplicité magistrale des compositions du xiii^ siècle.
Quant aux costumes, il n'y faut chercher aucune tendance vers la vérité. C'était un usage générolement reçu pendant le Moyen-Age et la Renaissance do ne jamais représenter les personnages des temps passés «veo .les costumes de l'époque à laqnelle ils vivaient, mais de les habiller
GiRARD DB ROUSSILLOR. 61
à la mode du jour. Notre artiste a donné à Charles-le-Chauve, à Gérard et à tous les autres personnages de la composition, le costume du xv* siècle, au lieu de celui des derniers temps de l'époque carlovingienne.
Un autre usage d'alors consistait à représenter sur un même dessin des scènes différentes. Notre dessin en comprend trois.
A gauche le roi Charles, assis sur son trône, tenant le sceptre à la main, portant un manteau bleu fleurdelysé, avec un grand collet d'hermine, robe rouge, couronne en tète et entouré de plusieurs personnages, interpelle Gérard dans les termes que j'ai rapporté plus haut (p. 39).
A droite, le roi s'éloigne et quitte le palais suivi de ses pages et de quelques seigneurs.
Au second plan, le roi rend la justice. Au dehors une place et les maisons environnantes. Le ton général de la miniature est très fin et accuse un soin infini des détails. Le Catalogue des dessins du Louvre la mentionne, p. 209, 2* partie, sous le n^ 1345.
Ma copie étant achevée, je m'enquis de savoir de quel exemplaire du roman de Gérard la miniature a pu être détachée.
Au Louvre, les documents manquent absolument à cet égard ; si la miniature dépendait de l'un des manuscrits en vers, la légende qui est au-dessous serait en vers également. La pièce ne peut donc appartenir qu'à un manuscrit en prose, celui de Beaune ou tout aulre. J'adressai deux épreuves de mon dessin à M. Batault-Morot, l'intelligent imprimeur du manuscrit de Beaune, et il les remit à M. de Montille, l'éditeur même de cette précieuse publication, lequel me fit l'honneur de m'adrcsser une lettre des plus circonstanciées, et dont je citerai quelques passages :
« Yobay par Beaune (Côte-d'Or), le 6 juillet 1882.
« Cette miniature, sans aucun doute, a dû appartenir à l'un des manus- « crits de Gérard de Roussillon ; mais duquel de ces manuscrits a-t-elle « été arrachée? Les manuscrits en prose et en vers sont nombreux, très « nombreux. Je ne dirai pas que je les connais tous, ce serait trop témé- « raire de ma part, car au Moyen-Âge il en a été fait de nombreuses c copies. Beaucoup de couvents en possédaient ; ils aimaient, pendant t leur repas, à entendre la lecture des hauts-faits du héros bourguignon. « Je crois connattre cependant tous ceux qui jouissent d'une certaine • célébrité et notamment ceux de Paris (il y en a deux à la Bibliothèque « Nationale et un à la Bibliothèque de l'Arsenal} de Troyes, de Montai pellier, de Bruxelles, de Londres, de Vienne (Autriche) et de Beaune. « Je ne parle ici que des manuscrits en prose, et je ne tiens pas compte « des manuscrits d'Italie, dont je n'ai jamais eu connaisscnce.
« Et d'abord, pour procéder par élimination, il est très certain pour •' moi que la miniature en question n'a jamais appartenu au manuscrit de
« Beaune, quoique les dimensions de ce dernier, 0,32 de hauteur sur « 0,22 de largeur, semblent favorables à Thypothèse contraire. Il est très t admissible en effet qu*une miniature mesurant 0,28 sur 0,22, ait pu être « contenue dans un manuscrit de 0,32 sur 0,22.
t Mais il est certain, d*autre part, que le manuscrit de Beaune (copie « que Martin Besançon, châtelain ou receveur du duc de Bourgogne, fit « faire en 1469 sur le manuscrit original de Jean Wauquelin, pour servir « de passe-temps aux sœurs de i'Hôtel-Dieu de Beaune), destiné à de « simples religieuses, n*a jamais été orné de ces fines miniatures et de « ces riches enluminures si appréciées au xv« siècle, mais qui deman- « daient beaucoup de temps et des artistes émérites. Du reste il n*est pas « écrit sur vélin, mais simplement sur papier ; on n*y trouve, en fait d*ent luminures, que deux ou trois lettres majuscules très ornées, notamment « celle qui commence le premier chapitre, et c'est tout. I/écriture, quoique « soignée, n*a rien de remarquable. C*est une simple écriture cursive du « XV* siècle. Nous n*y trouvons jamais les minuscules gothiques qui « forment les caractères des manuscrits véritablement précieux de cette
• époque.
« Lorsqu'on a vu le manuscrit de Beaune, lorsque Ton connait son his • « toire, il est impossible d'admettre qu'il ait jamais pu contenir une
• miniature aussi parfaite que la miniature en question. Une miniature de « celte impoiiance n*a pu appartenir qu'à un manuscrit tout à fait de pre- « mier ordre, confectionné a grands frais pour quelque personnage puist sant.
c Pourquoi ne serait-ce pas un feuillet détaché d'un manuscrit du duc t de Bourgogne?
t Nous savons précisément, par un compte qui se trouve aux archives « de la Côte-d'Or, à Dijon, que le duc Philippe-le-Bon fit exécuter sur velin « un manuscrit de l'œuvre de Wauquelin, et qu'il fit orner ce manuscrit t de riches miniatures.
t Qu'est devenu ce manuscrit de Phflippe-le-Bon ?
« Je crois l'avoir retrouvé dfins le manuscrit de Vienne en Autriche, et t quoique le savant bibliothécaire de la Bibliothèque palatine de Vienne « ne semble pas partager mon opinion sur ce point, je la crois néanmoins
• très fondée.
« Quoiqu'il en soit, le manuscrit de Vienne est un manuscrit in-folio, « sur vélin, écrit en minuscules gothiques de la fin du xv* siècle et orné « de nombreuses miniatures et enluminures. Je ne l'ai pas vu ; mais le « bibliothécaire de Vienne m'en a envoyé une description détaillée que « j'ai publiée dans mon ouvrage ; j'ai publié aussi un fac sitniU de l'écri'^ « ture.
« Le format tle cemanusorit, le vélin, récriture gothique, le lait certain
t qu'il est oiiié de miniatures très finement exécutées, toutes ces circons-
« tances m'inclinent à penser que votre miniature aurait bien pu appar-
« tenir au manuscrit de Vienne. Ce n'est qu'une présomption et je vous la
• donne pour ce qu'elle vaut. Il est certain que pour acquérir une certi-
« tude, il faudrait avoir le manuscrit sous les yeux. »
. La question reste donc indécise, mais elle n'est point insoluble, et le dessin accompagnant ce travail peut aidera la résoudre. 11 suffit de savoir, parmi les manuscrits richement illustrés du roman de Gérard, celui dont les miniatures sont identiques par le style, l'exécution et les dimensions, avec la miniature du Louvre.