UN DES HÉROS LES PLUS POPULAIRE
DE NOS CHAlfSONS DE GESTi»
SN LAN6UB d'OC ET KM LJLN&UB D*OIL
Un prédicateur bourguignon de la fin du xiii^ siècle nous a laissé certains détails, tant sur Tabbayede Pothîères, fondée par le preux des preux de nos romans de gestes, Girari de Rossîîlon^ que sur le mont Las5ois{i)^ dominant le site de cette abbaye, et où se laissent apercevoir encore sur les flancs c^e ce mont, et dans \ine anse abritée du nord, quelques traces d'une enceinte de l'imposante forteresse de cet illustre comte bourguignon, du pagus Latiscensis.
Je reproduis id ces détails tds qoris, en ks empruntant à un manuscrit de k Biblîotbâque nationale^ supplément Crao^aiS) II* 63»^5, mtitttté Vie des saimts.
c L'AbbaJe de Poutères, dît le. vieux prêtre, est assise sur le fleuve de Saingne (Sein^ selon lom mont Laicon^ en la sover saine hautesse dou quel lî très nobles cbaaieaux Rossillom ta jadis, et fîx destmis des Wandres^ et iciz mons est dît ou de Faîgœ des footaines qaà essovirent dessœ «m de atapi (caché, en latin « absconsus >} ; q|uar aucun simple gens dient secrète chose Mapirea ccUemoAtaigjie, tt afkrmxnt aucuns signes apparoir enquî, et dieot que maint trésor i ont esté trové, et qui! en i a anqtiorpliisor. Iciz mcms est ait de i^art et cnquarrez parmer-
(i) AujourcThui montagne de Vîx^ sur îe fleuve de Seine, à moinsdeSkilometres de Châtillon-f ur-Seine (Cdte-d'Or)^ direction nord.
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villouse assise, en partie par nature et en partie. £aiz par œuvre humaine. Li apparissance des murs et des tranchées démonsû-ent anquor apertement le grant et le fort habitement des hommes qui furent enqui. »
Suit le récit de la guerre des Wandres (i), de la prise du château de Rossillon et d'une grande bataille : après quoi, l'auteur dont il s'agit revient en ces mots au- personnage qui nous intéresse :
c Pour ce que Girars l'avoit vdncus, li rois fist annoncier la bataille à toute sa force, c'est assavoir en val Béton qui est entre le mont de Verzelai et le chastel que l'on nomme Pierre Pertuis (2). Adpnc envoya Girars à Drogon son père, qui se combatoit adonc as Sarrasins en Espagne, et fu iciz Drogons, fils Dangobert, qui fu très nobles rois des Eiourgoignons et très puissans^ douquel l'on trouve maintes choses escriptes as histoires» — la terre est mervoilleusement coverte dou sanc des morz, en tel méniére que li fleuves qui cort par cel val et qui estoit nommés jusques à ce tems Arsis, crût par le sanc des morz ; et, pour la doulour de cuer de cels qui perdirent lors amis, il est enqui nommez Coré (la rivière de Cure). »
c Berthe mbrut à Poutères l'Abbaïe, et fu enqui enterrée en un tombel de marbre. — Quant la tombe d'icelui .(Girart) fu
(i) Les Vandales.
(2) La terre de Vezelay appartenait à Gîrart par suite d'un échange entre lui et la reine Judith, femme de Louis le Débonnaire. Girart y fit construire une forteresse au sommet de la colline qui domine le vrai Vezelay, où lui et Berthe fondèrent le monastère de Saint-Père (Saint-Pierre). On y voit :cncore leurs bas*reliefs. Ils fondèrent ensuite un autre monastère sur la hauteur du castellum même, et celui de Saint-Père devint une communauté de religieuses, tandis que celui de la colline fut consacré aux hommes. Les dates de fondations ont été discutées : toutefois on semble s'accorder sur celle de B64^ pour la première, et d'ailleurs le dipldme du roi Charles le Chauve qui confirme cette fondation est 4e Tannée 868, d'après la chronique de Vezelay.
On remarquera qu'entre Pierre-Perthuis et Vezelay se trouve le petit village de Fontenay, et l'on verra sïl n'y a pas d'inductions à tirer pour levériuble lieu de fa srande bataille livrée par Charles le Chauve et Louis le Germanique, le 25 juin 84 1, à leur frère l'empereur Lotkaire, qui avait pour allié le puissant duc Girart^ très-puissant en e&t, car il commandait alors dans le Lyonnais, le Viennois, la âavoie, les deux Bourgognes, le Sénonais» le Tonnerrois et le pays Lassois; il avait aussi sous son commandement les comtés de Provence et du Nivernais, et il possédait des biens considérables en Bourgogne^ où il passait une partie de l'année dans sa forteresse du mont Lassois. ,
k. AUBRT, LTBRAlàt, k PÂRtS. 419
apparoillée en tel méniére par grant œvre de tables de marbre polies diligemment, les quéx il mdsmes havoit mises en la dicte ^ize quant il vivoit, comme les femanances des colomn» et des pavements le tesmoignent anquor, ilfii enqui enterrez. — Li miracle des saintetés, qai adonc et après ce i furent faites aucunes, fois furent escrîptes ; mais clés furent péries et plutôt autre chose auxi, quant celé meismes abbaïe fii arse. »
€ RenarSy tins évesques de Langres (i), qui estoit orguilleux» non pas seulement por là hautesce de honor, mais pour la science des lettres et por la nobleté du lignaige, quar il fu ifiez de la lignie des comtes de Bar-sur-Saigne, assembla toutes ses communes et entra feusement (par surprise) en la ville à tout aparoillement de procession de ^lize garnie. — Quant la ville fu soubdainement et cruelment desrobée, il iist ardoir toute Fabbaïe par cruel fiammé ; mais, à la fin, por le raparoillement de r^lize, il donna plusors dons. Li cloistre aux moines estait de marbre jusques au tems d'adonc; et certes quant li abbaïè hi arse, li tombels dou comte Girart fu un petit quassez des roi-* ches qui châtrent sus, et ot uns pertuis aévert par lequel on esgardoit dedens. » etc.
Les abbayes de Vezelay sont restées débout ; mais il n'y a {dus aucuns vestiges de ceUe de Pothières, si ce n est un firag*^ ment de marbré trouvé dans le jardin d'un maraîcher de ce bourg et qui a été livré à mon examen. C'était nine précieuse relique ; car elle complétait l'inscription tumulaire du jeune Thierry, fils et unique héritier de Girart et de Berthe, et qui avait été inhumé devant le grand autel de leur église abbatiale. J'ai donné les détails concernant cette inscription, p. 9 d'une brochure intitulée : Histoire et Légende du pays de îa Mon^ îagne.
Maintenant spécifions les sources légendaires et historiques qui touchent à ces illustres personnages, Gérard ou Girart, ^
octroyer levait '
Sa haine sur ce point le pousia jusqu'au pardxisme de la fureur, et eUe ea^ y traîna son excommunication par le pape Alexandre II, qui ne leva l'anathèmc qu'après que l'évéquc de Langres eut réjMtré les désastres de son "Eut
180 BUXJJCTIH BU BOCQCUBrXtTE.
9a pieuse épouse Bcrthe, qui unissait Je courage et la nu^goammité à toutes les autres vertus.
Us avaient rempli de leur lenommëe aussi bien la Pcance centrale que les deux Bourgognes tran^urane et ciyurwne^ et toute la Prqvence : il n'est donc pas surprenant qu'ik aieAt été célébrés à la îois par les troubadours et les trouvères.
Divers historiens ou archéologues qui ont écrit sur ces per-, soxmages ont soupçonné avec raison qu'un ancien manuscrit latin a servi de texte aux chansons de gestes concernant Girart, soit en langue provençale, soit en langue d^ôïl, et àoertaine version en prose française, dont je parlerai plus bas.
Dans une correapoadanc&de l'abbé Lebeuf^ en j 745, av#c im* i^Tocat d'Avallon jiommé Leiors, il s*agit d*une histoîj?e latine en pipse copiée ^n 1 6141 par un autre avpcat d'Avallon nommé Pirot, à Tabbaye de Pautières, sur le ipanasczit même. Cette cqpie^ qui avait été d'abord conservée soigneusement à Vezelay, se trouve aujourd'hui à Anxare, si mes ^ enseignements ^ot fidèle
, UBrautre copie du même manuscrit latin est^ la Bibliottièq»^ nationale (résidu Saint-Germain, n® 980]. Qn y remarque^ à 1% fin, 4a mention d'un événement surnaturel qui s'était manifesté au temps du pape Alexandre II et du roi de France Phin Ijyppe V% époque où le moine Humberi^ Mvaat humaniste^, ^t^t abbé dbPpthières, c'est-à-dire de 106 1 à 10 j3. Qu'est de-^ ^enu; le manuscrit original ? C'est le sécrétée la Révolution sgx\ f balayé tous l^s monastères.
^ Je suis bien d'accord avec M. Chèrest, d'Auxerre, pour ad* 9}ÎEfttf;e comme incontestable l'existence du rqman I&ûtin bien at^éfieûrementaux versions des troubadours et trouvères.
Cet honorable savant a découvert, dans le manuscrit français l^;j^^^5 do|it }'ai parlé au début de cett^ qotice, qu^s l'auteur 4^ Inieuvise latine vivait vers la fin du xi« siècle. De pl#s, l'ew-. t ppn /\\\x \ nrtflnngrrîf frauçals l ^^i^ à JL'hospicede Beaune conëttitàla môme oondusioa. Ce manuscrit fraaçaîs n'est qu'une Jsu^aj&rase de Todginal latin dont il donne ce titre : Gestano^ bUiMÉJani txmuiis Cerardi Âe JRossillon. £n outre, on y remarque, ique ce xnême original latiti avait été rédigé yers la fin
A. âVlKT, IiIBAÂUtB, k P4RIS. IM
daju* siècle sur des docomeats perdus un peu plus tard 'dans un incendie de Tabbaye de Pothières. Enfin, Tauteur de<xtte œuvre latine primordiale était, à n*en pas douter, un moine de l'Abbaye de Potbiàres ou de celle de Vezelay.
Quoi qu'il ^en soit,, ce manuscrit latin était réputé chronique du tempSj et était lu ea cette qualité, au xi* siècle, dans les ré£BCtoises des moustiers de Poutières et de Vezelay :
QuBTiCn plinQvs mottien fe Hsent la gcnt d'ordre.
(Ven94 âc Im Ckdtuon de Gef<e de Okart)
Quatre textes importants sont issus de cette vieille chronique :
î* Un po6me provençal;
2» "Un poëme en langue d'oTl ;
3* Une version ou paraphrase en prose firançaise, donnée en 1447, P*^ lehan Tuauquelin, traducteur officiel et ^uré du duc de Bourgogne Pliîl^e-le-Bon. C'est précisément cette version en prose que j'ai reproduite par extraits dans une brochure intitulée : Histoire et Légende concernant le pays de la Monti^pe (Paris, Didron, ï835)< Cette paraphrase fimnçaîse de la dnxmique latine avait un crédit considérable à la cour de Bourgogne, qui était alors très-brillante, puisqu'on en qualifiait le diéFde Prince d' Occident. L'imprimerie ne s'était pas encore introduite dans ses Etats (i) ; mais alors on y accréditait Fœuvre en prose de Jehan Tuauquelin, et Tune des rares et précieuses copies de son manuscrit devint l'objet dhme donation ayant cette teneur :
« Martin Besan^n (chfttelain de Bcaune, de 1470 à 1479). et Jaquette Guîgeon, sa femme, ont donné à Dieu, à la glorieuse Vierge Marie sa doulce mère, et à monsieur saint Jehan Baptiste, patron du grand hospital naguères fondé audit Beaune pST' feu bonne mémoire messire Nicolas Rdin à son vivant chevalier seigneur d'Authumes, etc., et chancelier de Bourgovgne, et dame Guîgogne de Salins, dame d'Authumes et d'Oh- ^ny, sa compaigne, -ce livre,' à l'intentian que jamais il né sok de die que à l'usaige et passe temps des sœurs et membres, sans Te mèctre hors ducBt liospital, tesmeing le saing dudit Martin,
<x) La première imprimerie ne t^établlt en France qu'en 1470.
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1S2 BVLlITIir BU lOUQVIVItTI.
cy mis ce premier )or de may 1470. Plaise aux lisans prier Dieu pour eulx. »
4* Une autre version en prose française, donnée par M. de Terrebasse, en beaux caractères Perrin, de Lyon, et sons/actes antique; l'éditeur reproduisait de la sorte un exemplaire unique imprimé au commencement du xvi* siècle, par Olivier Amoullet, de Lyon, et accompagné d'une gravure sur bois dans le style de celles que j'ai données dans mon édition de Girart Ce préieux exemplaire de Lyon était devenu la propriété de la bibliothèque publique de Grenoble, où M. de Terrebasse a bien su le trouver. Sa version est presque identique avec la version Tuauquelin ; mais elle est plus sévère, plus froide de ton et plus raccourcie que cette dernière.
Le poëme provençal a eu très-successivement deux verrons : la première est due à M. Hoânann, de l'université de Munich (Berlin, 1 855); la deuxième est de M. Francisque Michel (Pa« ris, i856, édition Jannet). Elles sont, l'une et l'autre, la reproduction du manuscrit n^ 7991, de la Bibliothèque nationalei et dont il y a une copie moderne annotée par Lacume Sainte* Palaye et conservée à la bibliothèque de l'Arsenal. La version de M. Francisque Michel est la plus correcte, et elle a de plus le mérite de réunir au texte provençal celui du manuscrit harléien en vers français monorimes et décasyllabiques du xni* siècle.
D'oti venait le manuscrit princeps du poème provençal? On n'en sait rien. Il est vraisemblable qu'il y en a eu plus d*une copie. Car le religieux franciscain Jacques de Guyse, de Mons auteiu' des Annales duHainauî^ décédé en 1898, avait signalé dans les termes suivants, l'existence de ce poème provençal qui devait rester encore pendant 457 ans inédit :
c Je lis dans l'inventaire de Jehan de Sa£Eres (i), chanoine de la cathédrale de Langres, et daté de i365, un des articles de la désignation mobilière, ainsi conçu : item Romancium Giraldi de Rossillon, in provinciali lingua^ taxatum precio unius grosd. »
Dans cette estimation de tabellionage, si c'était le gros en or^
(i) U était allié à la famille Tescelin de FoatainCi dont saint Benaxd est
A. àtiBET, LIBRÂlRBi 1 PARIS. 153
il aurait équivalu à 28 francs environ; si c'était le gros en argent, il répondait à i franc environ de notre monnaie actuelle ; mais ne se fût-il agit que de la reproduction du manuscrit princeps, l'évaluation que je signale eût été bien peu de chose relativement à un si précieux poëme; ainsi transbordé du midi au nord de la France, et qui avait dû £ûre les délices du bon chanoine de Saffres et de ses familiers, sans doute.
Quant au poème bourguignon en langue d'oïl, lequel était resté inédit jusqu'en i858, sa reproduction était désirable à tous les points de vue : sous le rapport historique d'abord; car il est une véritable chronique rimée, selon le propre témoignage d'AIbéric, moine de Tré- Fontaines et chroniqueur lui-même au zm* siècle. Ce savant religieux dit formellement que le fond de l'action de cette chanson de gestes concernant Girart n'a pas été inventé par le poète et se rapporte fidèlement aux guerres sanglantes intervenues entre Girart et le roi Charles-le* Chauve, soit en Bourgogne, soit en Franche-Comté. Or, on ne peut en dire autant, ni du poëme provençal édité par MM. Hofmann et Francisque Michel, ni de la version harléienne en langue d'oll. Ces diverses productions, quoique intéressantes au point de vue poétique, ont faussé l'histoire en mettant en scène Charles-Martel au lieu de Charles-le-Chauve.
Un autre point de vue intéressant de l'édition de i858, et qui a été signalé par M. Littré dans son Histoire de la langue française f c'est que ce poëme en langue d'oïl o£Bre une syntaxe de transition des plus curieuses entre le langage du xiii* et du XIV* siècle. J'ai démontré, en effet, que la date la plus certaine et la plus moderne qu'on puisse attribuer à ce poème est Vannée i3i6 (i); j'ai aussi démontré que le clerc châtillonnais Eudes Savesterot n'est point l'auteur, mais un simple copiste de cette chanson de geste de Girart, et qui, juste un siècle après la date que je viens d'indiquer, prenait la tftche de reproduire le manuscrit du véritable auteur, dont le nom est resté inconnu. Cette circonstance résulte formellement d'une mention exprimée comme il suit au pied de la copie :
(i) Voir VHisUÀre de la langue françaiu, par M. Littré, a* édition, t U, p. 404.
Gc5^I(:
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