Sur Gthe [microform]
Ce m'est toujours un plaisir de causer de Weissî je l'ai tant admiré, tant aimé! j'ai gardé de lui un si tendre et si éblouissant souvenir! De tous nos camarades d'école c'est avec About et Taine celui dont j'ai suivi les progrès avec le plus d'orgueil et, j'ose le dire aussi, avec la plus affectueuse inquiétude. Si j'avais eu à choisir l'ouvrage où il me fût permis d'accoler dans une préface mon nom près du sien, il est bien probable que ce n'est pas un recueil d'études sur la littérature allemande auquel je me serais arrêté de préférence. J'ignore la langue de nos voisins d'outre-Rhin et ne sais de leur philosophie et de leur littérature et de leur théâtre que ^ ce qui m'en a été révélé dans les traductions. L'édifv^ teur a plus consulté mon amitié que mes forces. ^ Il n'y a pas besoin au reste pour se plaire aux ^ choses dont Weiss parle de les connaître à fond. Ce qui est charmant à suivre chez lui, c'est le mouve-
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ment de cet esprit agile, qui voltige sur tous les sujets qu'il traite, qui s'échappe sans cesse en fusées d'aperçus ingénieux, en boutades paradoxales, en rapprochements imprévus : on s'intéresse bien moins à la matière dont il s'occupe qu'au perpétuel jaillissement d'idées personnelles, qu'il tire de cette matière, fût-elle la plus ingrate du monde.
Le volume ouvre par un essai sur VHermann et Dorothée de Goethe. C'est un des morceaux auxquels Weiss tenait le plus et dont il parlait toujours avec le plus de complaisance. C'est que cette étude sur le poème de Goethe avait été présentée comme thèse de doctorat à la Faculté des lettres de Paris en 1856, et qu'elle y avait fait en quelque sorte révolution. Toutes les thèses à cette époque étaient de vastes monuments d'érudition, où le futur docteur avait accumulé avec un soin et une patience infinis tout ce qu'on avait dit avant lui sur la question, discutant les textes, pesant les témoignages, donnant enfin une de ces monographies achevées qui ne laissent plus de place à aucune recherche, mais d'où ne sort le plus souvent aucune lumière nouvelle.
Lisez la thèse de Weiss; vous vous imaginerez aisément la surprise des professeurs de la Sorbonne à qui l'on apportait quelques pages, étincelantes de vues nouvelles, d'un style incisif et léger, où se trahissait un esprit amoureux de hardiesses philosophiques et je ne sais quel goût d'aventures : il y avait à craindre que nos professeurs de la Sorbonne fronçassent le sourcil à cette témérité d'un jeune universitaire. Mais sous leur cuirasse d'érudition,
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ils sont gens d'esprit. Ils furent charmés de cette liberté d'allures, qui était si rare aux soutenances de la Faculté.
Ils sourirent avec indulgence aux pages délicieuses où Weiss analysant les diverses sortes d'amour, a répi/dié ces passions tumultueuses et enfiévrées dont les romans nous entretiennent et a fait, d'après Gœthe, l'éloge de l'amour honnête et sain, qui ne va
qu'au mariage.
« Il naît par un élan irrésistible; il ne croit qu'à un seul être sur la terre; en lui seul il place le bonheur; hors de lui, il ne voit que des joies décolorées; il a ses alternatives d'espoir infini et d'angoisses, de confiance et de doute; des tourments se mêlent à ses joies; il est tout ensemble inquiet, résolu, timide, exigeant, puisque enfin c'est l'amour. Mais comme il se développe en des âmes actives, nourries jusque-là de sentiments sains et dès longtemps habituées à n'aimer que ce qui est bon, à ne regarder comme désirable que ce qui est légitime et possible, on n'a pas à craindre qu'il s'égare et use la vie en transports inutiles. La raison le tempère sans l'affaibhr; elle le guide sans le dépouiller de son charme de liberté juvénile; elle lui communique je ne sais quoi de fort, par quoi il saura se contenir lui-même et au besoin se vaincre. »
Tout ce commentaire n'est-il pas exquis? Et comme il explique l'amour de Dorothée pour Hermann! Mais ne devait-il pas sonner comme une nouveauté singulière sous les voûtes de l'antique Sorbonne? Ce fut un régal pour les graves professeurs en robe. Weiss
PREFACE
termine cette thèse par le développement d'une des idées qui lui sont restées le plus chères. C'est que notre siècle a besoin d'une poésie qui peigne et fasse aimer la vie bourgeoise, la vie simple de tous les jours, qui en dise dans le détail les joies et les tristesses. Il veut que le poète cesse de dédaigner les vertus de famille, qui ont leur grandeur, peut-être plus propre à émouvoir que les vertus chevaleresques.
« Qu'il nous montre, disait-il, fût-ce dans un simple artisan, l'héroïsme du travail : notre âge pacifique ne le sent pas au-dessous de l'héroïsme guerrier. Voilà par quels spectacles la poésie désormais nous instruira; voilà où elle puisera elle-même, beaucoup plus sûrement que dans la restauration du gothique et dans un faux idéalisme de quoi paraître éternellement jeune. Puisque le cours des choses — que ce soit un bien ou un mal — tend de plus en plus à accroître la part de la multitude dans l'empire du monde, n'est-il pas indispensable que la poésie, si elle ne veut s'abdiquer elle-même, donne à ces nouveaux souverains des leçons qu'ils puissent directement s'appliquer? A l'œuvre donc, poètes!... »
Avouez que ce coup de trompette, ce sursiim corda éclatait à l'improviste dans une thèse de Sorbonne. Weiss avait gardé le plus vif souvenir du succès qu'elle obtint. C'est elle qui dans l'Université le mit hors de pair. Ses juges n'eurent pas de peine à démêler en ce téméraire un homme qui pensait par lui-même, un écrivain de race.
Weiss s'est toujours occupé des lettres allemandes. Il était Alsacien d'origine, il avait appris cette langue
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étrangère au seul âge oii on les apprend bien, en ses premières années d'enfance. Quoiqu'il n'y ait jamais eu de meilleur Français que lui, quoiqu'il poussât l'amour de la patrie jusqu'au chauvinisme, il avait gardé un certain goût pour l'esprit et surtout pour le tour d'imagination de la race germanique.
L'Alsace était jadis une province qui servait en quelque sorte de trait d'union entre l'Allemagne et la France. Profondément française de cœur, elle comprenait mieux que nous ne pouvons faire certains traits du caractère de nos voisins, devenus nos irréconciliables ennemis, et elle nous aidait à pénétrer dans ces âmes qui nous sont aujourd'hui un lieu fermé et scellé. Weiss n'a jamais pu se détacher de la sympathie qu'il avait conçue tout jeune pour cette nation; il l'a exprimée sous toutes les formes, et personne n'ignore qu'un des derniers volumes qu'il publia de son vivant fut une série d'études faites, au cours d'un voyage, sur le vif de la vie allemande, où sans rien oublier de nos ressentiments, il rendait justice aux fortes et sérieuses qualités de ce peuple.
Peut-être même Weiss dut-il une part, une forte part de son originalité à ce mélange qui se fit en lui de deux souffles venus l'un de la France, sa patrie vraie, l'autre de l'Allemagne, qui avait été pour lui, en des temps plus heureux, comme une autre patrie. Il y a toujours eu dans l'âme de Weiss un coin de rêverie et dans son esprit une parcelle d'humour germanique. Je suis convaincu même que son goût pour les situations officielles lui venait de je ne sais quelle influence des idées allemandes.
X PREFACE
Aussi personne n'était-il plus propre à nous initier aux idées et aux œuvres de l'Allemagne que ce fils de l'Alsace, qui tenait quelque chose des deux nations, bien que son cœur fût tout entier français. Il s'emporte contre les Allemands qui en leur aveugle obstination de patriotisme ne veulent pas reconnaître ce qu'ils doivent à la France, et quels liens rattachent leur littérature à la nôtre. Il les invite à plus de modestie et à plus de justice.
Il croyait que toutes les littératures d'Europe se pénétraient les unes les autres et qu'elles arriveraient à se fondre en une seule. Vous trouverez exposé dans ce volume ce rêve d'une belle intelligence, éprise d'utopie.
« Depuis les guerres de la Réforme, dit-il, et du s\'stème d'équilibre jusqu'à la guerre actuelle, l'Europe va s'étendant et se concentrant sans cesse. Se peut-il que la poésie ait seule échappé à ce mouvement universel vers l'unité, ou plutôt vers l'union des forces, vers le mélange des intérêts et des idées? Puisqu'il existe aujourd'hui une confédération européenne divisée en plusieurs peuples, ne doit-il pas y avoir aussi une littérature européenne en plusieurs langues, qui soit partout l'expression des mômes sentiments et des mêmes besoins, l'application des mêmes formules, la reproduction du même idéal?... »
Je vous renvoie au volume pour la suite du développement. C'est ainsi que Weiss, à propos de n'importe quel ouvrage à peu près inconnu, s'échappe d'un bond loin de son sujet et s'élève à des considé-
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rations générales, dont les unes sont de piquants paradoxes, les autres des vérités subtiles ou profondes, mais qui toutes induisent à penser.
Parfois même ces considérations revêtent une forme poétique dont la séduction est enchanteresse. Je vous recommande dans le chapitre qui a pour titre : le Roman philosophique et religieux^ deux pages sur la poésie du panthéisme, qu'il compare à ces vapeurs à demi transparentes qu'on voit s'élever à la campagne, par une belle nuit d'été, sur la lisière d'un bois. C'est un morceau merveilleux et digne de figurer dans toutes les anthologies.
Dans un autre genre, lisez le chapitre sur VEntrevue de Napoléon /" et de Gœthe; vous y trouverez un portrait bien curieux de Bonaparte jeune, mélancolique et contemplatif. L'analyse de ce caractère est bien subtile et bien pénétrante. C'est un point de vue nouveau, qui frappe, quand Weiss, à qui il est soudain apparu, nous le déploie sous les yeux; nous sommes secoués de ce spectacle inattendu, et nous nous en retournons, songeant à part nous, et disant : après tout, qui sait?
L'honneur d'un livre, n'est-ce pas de susciter tantôt la réflexion, tantôt la rêverie? Il n'y en a guère, parmi ceux qu'on a publiés de Weiss, de plus suggestifs que celui-ci, et j'en sens tout le mérite, quoique je me reconnaisse très incompétent pour juger des matières qu'il y traite.
Francisque Sarciiy.
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