ESSAI
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HERMANN ET DOROTHÉE
DE GCETHE
Le poème (Vllermann et Dorothée est une idylle du genre épique. Commencé dans les derniers mois de 179G, il fut achevé le 21 mars 1797. Gœlhe, alors âgé de quarante-cinq ans, avait déjà donné Gœtz de BerUchinrjen (1773), Werther {rn^),[Iphigénœ en Tauride (ilSQ), Egmo7it
1. Colle étude fut présenlêe comme thèse de doctorat à la Faculté dos lettres de Paris, le 23 janvier 185G.
SLR GŒTHE, j
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(1778-1788), le Tasse (1787-1790), écrit les Élégies romaines (1788-1795), Reinecke Fiichs, et rédigé la plus grande partie des Années d'apprentissage (1777-1794). En même temps, il préparait le Faust, dont il avait déjà publié des fragments considérables (1788-1790), et il travaillait avec Schiller et Voss à VAlmanach des Muses et aux Heures. On le voit, il avait dès cette époque produit ou conçu ses œuvres les plus remarquables; il était dans la plénitude de son génie. Schiller lut le premier ce poème, et il en fut ravi. Toute l'Allemagne partagea son admiration. Le succès iVHer7nann et Dorothée fut égal à celui de Werther et à celui des Brigands. Après Werther on avait vu nombre de jeunes gens s'éprendre d'un beau dégoût de la vie; d'autres, après les Brigands, s'étaient érigés en redresseurs de torts dans les forets de la Thuringe. Cette innocente idylle n'eut point des effets aussi terribles; mais l'Allemagne l'adopta pour poème national. On se complut à y admirer les vertus germaniques, Tesprit religieux, la bonhomie des ancêtres, déjà si bien représentés dans Gœtz de Berlichingen ; on répéta avec
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enthousiasme l'éloge du Rhin et le discours patriotique d'IIermann au IV^ chant. Les savants, de leur coté, la traduisirent en latin et en grec; il leur semblait que ces vers, d'une simplicité antique, fussent un larcin qu'il fallait restituer à la langue de Théocrite et de Yirgile. Plusieurs, au contraire, y virent une œuvre d'un genre nouveau, et M. Guillaume de Humboldt, quoique rattachant Herniann et Dorothée, aux principes de l'art ancien, alla jusqu'à faire de ce livre l'objet d'une poétique spéciale \
En France, le succès fut d'abord assez médiocre. M'"'' de Staèl, si prodigue d'éloges pour tout ce qui vient de l'Allemagne, est ici d'une extrême réserve. Bitaubé, qui traduisit le premier Uermann et Dorothée, ne sait à quelle précaution recourir pour faire agréer son travail au public français; il supplie le lecteur de n'être pas choqué s'il ne retrouve point partout ses idées ou ses habitudes; il le prévient que Gœlhe, en Allemagne, passe pour un très beau génie; il a peur évidemment qu'on ne s'y trompe,
1. Edsais esthétiques. — Sur Hermann et Do/'o/Aee (1798-1799).
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et, pour éparg^ner quelque bévue à la critique, en même temps que pour recommander celte œuvre nouvelle par un grrand succès antérieur, il rappelle avec soin que Gœtlie est l'auteur du livre « intitulé en allemand : Les Peines du jeune « Werther, ouvrage universellement admiré ». En effet, ses lecteurs avaient besoin de préparation. Les uns, qui se croyaient les gardiens de la tradition classique, n'admettaient l'épopée qu'avec des rois ou des demi-dieux; il leur fallait le merveilleux, l'exposition pompeuse, l'invocation préalable aux Muses, et, jugée d'après ces règles, Ilermann et Dorothée dut leur paraître une œuvre où les beautés de détail ne racbetaient ])as ce que l'ensemble avait de défectueux. Les autres, avides d'impressions rêveuses et de sentiments orageux, allaient bientôt saluer dans la poésie l'avènement d*un système que l'on peut définir le triompbe de la passion. Ceux-là n'avaient pas eu assez d'applaudissements pour Werther et pour les IJrif/ands; mais qu'auraientils trouvé qui put leur plaire dans la simple bistoire d'un jeune bomme qui épouse une jeune fille?
Tel est, en effet, tout le sujet du poème. Les babitants d'un village allemand, cbassés par les Français pendant les guerres de la Révolution, traversent le Rbin et passent près de la petite ville où le père d'IIermann exerce la profession d'aubergiste à l'enseigne du « Lion d'Or ». L'aubergiste apprend leur détresse et envoie son fds leur porter des provisions. Hermann voit parmi eux Dorotbée, il l'aime, il l'avoue à son père, et, après une légère résistance qu'il n'a point de peine à vaincre, il obtient la permission de se marier avec elle.
Autour des deux principales figures se groupent quelques personnages secondaires en petit nombre : le père et la mère d'Hermann, un pasteur, un pbarmacien, qui sont les deux amis de la famille; enfin le juge de la commune à laquelle appartient Dorotbée. Tous ont leur caractère propre et leur rôle dans l'action.
L'action elle-même n'a rien de plus extraordinaire que le sujet. Il n'y a pas un incident qui ne sorte naturellement du caractère des personnages; il n'y a pas un épisode qui ne soit inspiré
par les circonstances de leur vie. Et cbaque inci-
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dent augmente Tinlérôt; chaque épisode agrandit la scène. D abord, nos regards ne dépassent point les murs de la petite ville dllermann; bientôt ils se portent au delà sur le tableau de rAllemagne envahie, jusqu'à ce qu'enfin le poète nous entraîne avec ses deux personnages à travers toutes les misères et toutes les grandeurs de notre siècle.
Où Gœthe a-t-il trouvé le sujet de son poème? Cette question exerce encore chaque jour la sagacité des savants d'outre-Rhin. Lorsqu'on l'adressait à Gœlhe, il prenait, dit-on, des airs de sphinx. Mais les commentateurs allemands sont personnes tenaces; ils se piquèrent d'honneur et firent tant et si bien qu'ils découvrirent à la fin, dans une sorte de chronique de 1732, ni plus ni moins que le poème dont Gœthe se croyait naïvement fauteur. Là se trouvaient racontées fémigration des luthériens, chassés par févèque de Salzbourg, et l'histoire d'une jeune fille qui, bannie avec eux pour cause de religion, épousa miraculeusement sur sa route le iils d'un riche bourgeois. Le premier qui fit cette belle découverte poussa un cri de triomphe
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(sem Ji(belgeschrei), ce sont les expressions mêmes de la Revue allemande qui raconte le fait. Il nous semble pourtant qu'il n'y avait pas lieu en cette occasion de s'abandonner à un tel excès de joie. Que Gœthe ait connu l'histoire de cette jeune fdle, nous le voulons bien; mais beaucoup d'autres la connaissaient avant lui, qui n'auraient pu en tirer seulement la matière de dix bons vers.
Quelle est donc la véritable (( source » d'Hermann et Dorothée? Le génie de Gœthe, et l'on en trouverait difficilement une autre. Il est d'autant plus utile d'insister sur ce point que, parmi tous les mérites dont on fait honneur à ce poème, on lui refuse généralement chez nous le mérite de l'originalité. On s'obstine à le présenter comme une imitation des anciens. Il est vrai, la plupart de nos auteurs nous ont habitués à des beautés d'un genre tellement recherché que, si parfois nous nous trouvons tout à coup replacés en face de la vérité simple, notre premier mouvement est de nous écrier : Cela rappelle Virgile! Ces héros nous viennent d'Homère! Quelle apparence en effet qu'un
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moderne ait tiré de son propre fonds des choses aussi peu subtiles? Si l'on veut toutefois se dégager de cette première impression, on ne tardera pas à reconnaître combien il serait injuste de ne voir dans Ilermann et Dorothée qu'une étude artilicielle de poésie antique. En quoi consisterait en effet cette imitation de l'antiquité? Serait-ce dans quelques souvenirs épars çà et là d'Homère et de la Bible? Comme Homère, Gœthe multiplie les adjectifs; comme lui il accompagne presque toujours les mêmes noms des mêmes épithètes; mais, outre que cette profusion d'épithètes est de Tessence même de la langue allemande, c'est là, il faut en convenir, un emprunt de bien médiocre importance.
Quant à la Bible, elle a peut-être fourni à Gœthe l'idée de son septième chant, l'entrevue d'IIermann et de Dorothée à la fontaine; ou plutôt la Bible n'a fourni que la mise en scène et le fond du tableau; c'est à Gœthe qu'appartiennent les traits qui sont le plus en relief. Aussi, malgré cette réminiscence passagère des livres saints, les mœurs sont partout allemandes; à peine peut-on lire deux ou trois pages sans trouver
une alkision aux coutumes nationales. La scène elle-même de la fontaine nous en serait une preuve : elle se rapporte aussi bien aux habitudes de l'Allemagne qu'à celles de la Judée; aujourd'hui encore, dans la Franconie, dans la Souabe, il arrive que les mariages se négocient autour des fontaines, comme cela avait lieu en Palestine au temps d'Eliézer et de Rébecca; et, en vérité, ce n'est point la faute de Gœthe si, voulant peindre la vie de famille en Allemagne, il n'a pu le faire sans reproduire tout naturellement les circonstances les plus poétiques de la vie patriarcale.
Est-ce dans les formes et le ton général du style qu'on prétend découvrir cette contrefaçon des anciens? Je sais bien qu'au moment où GaHhe publia son poème, les esprits se portaient avec ardeur vers l'étude de la littérature grecque ; je sais bien que Gœthe lui-même v cherchait depuis longtemps ses modèles, qu'il était alors en relation presque journalière avec Yoss, le traducteur d'Homère, et qu'on avait déjà observé l'influence salutaire de l'antiquité sur son Iphigéme. Mais ne peut-on s'inspirer des anciens
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sans être accusé de suivre servilement leurs traces? Gœllie vise comme eux à la simplicité de Fexpression; c'est ce qui frappe d'abord, et c'est aussi la raison pour laquelle il est plus facile de dire en quoi le style iVIIermann et Dorothée se rapporte à celui des anciens que de déterminer par quoi il en diffère. Nous nous bornerons à une seule remarque : chez les Grecs et chez les Latins, les figures de mot sont fréquentes, au moins dans la poésie descriptive; ici, au contraire, elles sont relativement forl rares; l'ensemble seul nous représente les objets, et il n'y a de peinture vive que celle qui résulte de l'ordonnance g-énéralc du style. Cela est si vrai qu en Allemagne, si l'on adresse quelquefois un reproche au style iXIIermann et Dorothée c'est que l'expression y est trop sèche et trop nue. Sans accepter cette critique, on est forcé de convenir que la prose même de Werther est plus abondante, plus fleurie, plus poétique, selon le sens vulgaire du mot, (jue ne le sont les vers (V lier manu et Dorothée. Qu'on se donne la peine de suivre pas à pas le travail de simplilication ({ue Gœthe fait subir à la langue allemande
pour arriver au style à'Hermanii et Dorothée On verra que, tout en étudiant avec soin les Grecs, les Latins, et, ce que l'on n'a peut-être pas assez remarqué, les Français, il ne songe pas à dérober les formes de leur langage; il cherche, par ces études successives et par de longues méditations personnelles, à se former l'idéal d'un style poétique parfait d'où serait bannie toute élégance, pour ainsi dire, extrinsèque, et où la poésie ne résiderait que dans la convenance absolue des termes avec les idées qu'ils expriment, convenance de signification, d'harmonie et d'ordre ; car dans ce style la succession des mots devrait rigoureusement correspondre à la succession naturelle des objets et des idées. Ces qualités générales une fois conçues, Gœthe s'efforce de les communiquer autant que possible à sa langue maternelle. Avant lui, l'expression allemande se plaisait dans le vague; la phrase, surchargée d'une foule de tours obscurs qu'autorisait la grammaire, était souvent inextricable , quand elle n'était pas d'une régularité monotone; et, ce qu'il y avait de pis, c'est qu'ayant subi, par l'intermédiaire
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de Frédéric, rinilueiice de nos salons du xvin*' siècle, par Tintermédiaire de rAulriclie rintluence du Milanez et de la Toscane, cette langue, grave entre toutes, s'essayait péniblement aux concetti italiens ou au bel esprit français. La recherche, on le sait, ne dépare que trop souvent le style même de Ylp/uf/énie de Gœthe. x'Vu contraire, quand il écrit Ilennann et Dorothée^ l'expression est devenue nette et précise; il n'y a plus nulle part d'atTt'clation. La langue allemande assouplie peut se prêter désormais entre des mains habiles à un plus grand nombre de sujets; elle peut être, sans elï'ort, spirituelle et légère, aussi bien (jue pom[>euse •et passionnée; en un mot, elle est alTranchie de ses entraves, mais elle n'est point dénaturée.
Si de l'étude du stvle nous i)assons à celle des caractères, là surtout nous retrouvons le génie créateur de Gœthe. On aime à se rappeler, à propos d'IIermann, la douceur et la tendresse de Télémaque, à propos de Dorothée, l'innocence de Xausicaa ou la piété d'Antigone. Mais, pour un trait commun, n'y a-t-il pas mille différences entre la timide ÎNausicaa, qui craint de se
montrer aux siens dans la compagnie d'un homme, et cette Dorothée qu'on voit marcher sans en être effravée à travers tous les hasards de la guerre? La piété môme et le courage d'Antigone ne sont-ils pas empreints d'une tristesse résignée dont il serait difficile de surprendre la trace chez Dorothée? Antigone a ce courage qui fait braver la mort; femme antique, elle n'eut point su défendre sa vie. Que Créon l'enlève, elle ne lui oppose que des larmes. Dorothée, dans un cas semblable, prend l'épée pour sauver son honneur et celui de ses compagnes. Antigone, vaincue du sort, n'adresse que des supplications aux Athéniens qui l'accueillent. Réfusriée comme elle sur la terre d'exil, Dorothée n'a jamais le ton d'une suppliante; elle implore le secours de l'étranger avec une sorte de fierté contenue qui ne se croit nulle part déplacée. Elle a perdu sa famille; le fiancé qu'elle aimait est allé mourir loin d'elle, victime d'un cœur trop généreux ; elle a tout supporté avec un courage traïKjuille, continuant à servir ceux qui l'entourent, jugeant avec fermeté les événements, qui
l'instruisent sans la dominer, et, pour suivre les
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derniers conseils de son bien-aimé, prèle h recevoir d'un esprit égal le bonheur comme le malheur. Nous ne prétendons pas que cette égalité d'esprit soit toujours un avantage sur Antigone; peut-être Dorothée perd-elle quelquefois de grâce touchante ce qu'elle gagne de force et de grandeur. Mais qui pourrait ne pas reconnaître en elle une àme mûrie de bonne heure par les orages de notre siècle?
Et s'il est un beau caractère qui soit fils de ce siècle, assurément c'est llermann. Oui, sans doute, nous retrouvons chez lui l'harmonie parfaite que nous sommes habitués depuis longtemps à ne plus chercher que parmi les anciens. Mais, sans nous arrêter à de nombreux détails de mœurs que ne conijxirte pas ranti(juilé, sans rechercher par exemple si Télémaque i)arle à Pénéh)pe du même ton de confiance qu' llermann à sa mère, il est certain (|ue Télémaque, ayant la délicatesse et la candeur d'IIermann, n'en a pas l'énergie, parce qu'il est, comme Antigone, plus ou moins dominé par le sentiment de la fatalité. A peine ose-t-il résister aux prétendants ! Quelle résolution, au contraire, quels trans-
ports dans llermann, à la seule idée qu'un ennemi menacera le seuil de sa maison! Et pourtant, cet heureux mélange de douceur et de force, cette absence complète de prétention, jointe à une constante dignité dans le langage et la conduite, le respect du malheur, la haine de l'injustice, l'amour de la patrie, toutes qualités que les anciens ont rarement réunies en un jeune homme, ne sont pas encore ce qui frappe le plus dans llermann. Il aime : voilà le trait dominant de sa nature. Comme il vit dans une époque d'ébranlement, il demande à l'amour et aux affections de famille l'appui solide qu'il ne voit plus nulle part ailleurs. L'amour lui est à la fois une consolation et un devoir; et, quand tout le reste menace de manquer à l'homme, il se repose avec sérénité sur la foi d'un cœur digne de lui, comme sur la seule certitude qui, dans ce choc d'idées et de sentiments contraires, lui paraisse inébranlable. Trouvera-t-on chez les anciens, je le demande, beaucoup de personnages qui agissent sous l'empire d'une disposition pareille?
Nous pourrions multiplier ces remarques. Il
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vaut mieux nous borner, et invoquer en cette matière le témoignage de Gœthe lui-même. Longtemps après l'époque oii il écrivit Hermann et Dorothée^ alors que, tout chargé tVlionneurs, il tenait rAlIemagne occupée à déchiffrer les énigmes du Faust et du Wilhehn Meister, ce n'était ni à WUhelm Meister, ni à Faust, ni à Werther, qu'il revenait le plus souvent. Il se délassait de sa crloire à relire Ilermann et Dorotliée. « C'est, disait-il, de tous mes grands poèmes, presque le seul qui me réjouisse; je ne puis le lire sans être vivement touché. » Et ce langage était sincère; il ne s'y mêlait aucune gloriole d'auteur. Gœthe avait fatigué la renommée à ce point, qu'à peine restait-il place chez lui pour les vanités ordinaires. On lui répétait de toutes parts qu'il était le dieu de la poésie; et, de cet Olympe où l'élevait l'admiration de son siècle, eiit-il daigné abaisser ses regards sur un poème écrit bien des années auparavant, si ce poème n'eût été qu'une copie plus ou moins hal)ile de l'antiquité? 11 faut donc chercher quelque autre raison de cette prédilection singulière, et il n'est pas nécessaire de la cher-
cher bien loin. Si Gœthe ne pouvait relire son poème sans être touché, c'est que, pour l'écrire, il était en effet remonté à la source de toutes les émotions naturelles. En môme temps, il avait voulu rappeler à son siècle les seules notions élémentaires qui puissent à la fois régler l'art et la vie, et, confondant ces deux termes, pour rendre la leçon plus frappante, il avait exécuté un dessein sans précédent jusqu'alors, et qui a été de s'élever à la plus haute poésie sans sortir de la réalité la plus ordinaire!
Pour rendre à Hermann et Dorothée la place
qui lui appartient dans l'histoire des lettres, il
ne faut pas perdre de vue sur quels objets s'est
portée de préférence la poésie de notre temps,
et en particulier la poésie allemande. Werther
en a été le héros principal, celui du moins qui a
servi de modèle à tous les autres. On retrouve
chez tous la même inquiétude, la môme violence
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de passion, la menie analyse dévorante du cœur humain. Rien n'égale l'impétuosité de leurs désirs, si ce n*est le dégoût profond que recèle cette ardeur d'un moment. C'est trop peu de dire qu'ils veulent vivre, ils aspirent de toutes les forces de leur être à s'élancer dans la vie. Mais, hélas! qu'est-ce que vivre pour eux? Les devoirs ordinaires leur sont à charge. Ils seraient capables d'un dévouement héroïque, ils ne le sont pas d'une vertu et d'une activité continues; ils dédaignent le cercle étroit où se meuvent les occupations des hommes et leur science bornée et leurs fades plaisirs. Encore si c'était là chez eux le sentiment du peu que vaut l'homme! Peut-être trouveraient-ils dans l'excès de l'humilité des motifs de résignation. Mais ce dédain de toutes choses tient, au contraire, à la conviction impatiente qu'ils ont de leur supériorité. Las de leurs semblables, ils se réfugient dans la contemplation de la nature; ils se laissent ravir à quelque grande passion, et dès lors les voilà enlevés au-dessus de cette terre tant méprisée; ils portent en eux Tidéal, ils s'enivrent de Imlini. Ivresse passagère! Comme leur passion
est sans règle, après avoir fait leurs délices, elle se tourne en amertume, et, comme ils ont foulé aux pieds tout ce qui en eut arrêté le déchaînement, ils se trouvent contre elle sans recours. Tel est Werther, mélange désolant de misère et de grandeur, victime encore plus de ses qualités que de ses défauts. Ce n'est pas le lieu d'examiner ici comment ces qualités disparurent peu h peu chez ceux qui le suivirent; comment les héros de la poésie moderne devinrent chaque jour plus fiers, plus dédaigneux, plus impuissants; comment cette poésie, pour ainsi dire, altérée d'idéal à son début, est venue par une pente insensible aboutir à Manfred et à l'école byronienne. Qu'il nous suffise d'en suivre rapidement la marche en Allemagne. La poésie, dans Werther^ s'était attachée à peindre et à glorifier les tourments de la passion. C'était déjà un grand malheur qu'oubliant de l'homme tout le reste, elle parût se complaire dans l'exaltation d'un sentiment unique, qu'elle montrât pour la première fois avec tant d'éloquence l'âme humaine nécessairement vaincue sans combat, le désespoir avant la lutte, et je ne sais
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quel dégoût capricieux de la vie, tantôt parce que la route y était trop unie, tantôt parce qu'elle semblait toute semée d'obstacles; c'en était un plus grand qu'elle nous apprît h faire systématiquement de notre imagination une source inépuisable de souffrances. Mais, quel que fut dès lors son goût pour le cbimérique, elle ne s'était pas encore totalement dégagée de la réalité; la passion de Wertber avait un objet; ses moindres chagrins, qu'il envenimait à plaisir, partaient d'une cause positive. Que tout est changé quelques années plus tard! L'Allemagne est inondée d'un déluge de stances et de ballades dont la postérité essaiera peut-être en vain de fixer le sujet. Ce n'est plus à la passion que la poésie a recours pour éteindre dans l'homme Tactivilé morale; à cette tvrannie déchirante elle substitue la domination plus douce, mais non moins absolue, de la rêverie pure; ce ne sont partout que tristesses sans nom, vide de l'ame, aspirations vers l'incompréhensible; la poésie a brisé la dernière chaîne qui la retînt à la terre. Et voici que pour ces sentiments imaginaires Goethe crée hardiment un personnage qui les
réunit tous en lui. Le docteur Faust a épuisé la science humaine, ce qui le désespère; il y a en vérité dans notre pauvre monde bien des savants qui n'auront jamais pareil sujet de désespoir. Werther croyait encore et pouvait croire que, s'il n'eut point connu Charlotte, il aurait vécu heureux et bon. Le docteur Faust n'a pas de ces illusions. Il nous apprend d'abord qu'il ne sait rien pour rendre les hommes ou meilleurs ou plus heureux; et c'est pourquoi il s'adonne à la magie! Faut-il s'étonner qu'avec de pareilles dispositions, ce singulier docteur, qui sait tout et ne sait rien, prétende égaler Dieu lui-même et s'attribuer la puissance créatrice? La poésie allemande n'a mis que trop d'ardeur à se précipiter dans la même voie: l'univers créé ne lui suffisant plus, elle s'est formé pour son usage un monde bizarre de lutins et de sylphes; ou si parfois elle touchait à l'homme, elle le refaisait au point de le rendre méconnaissable. Quels trésors de génie le plus téméraire, hélas! et le plus attachant écrivain de l'école dite romantique, n'a-t-il pas dépensés à nous montrer l'âme d'une jeune fdle confondant ses destinées avec l'àme
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d'un violon M Mais quand nous aurons l)ien suivi cette poésie de chimère en chimère, il nous faudra encore admirer en elle une contradiction prodigieuse; plus elle multiplie les efforts pour briser le joug de la réalité, plus elle s'enfonce dans le matérialisme. Werther, du moins, n'est d'abord séduit que par les vertus de Charlotte; Faust, au contraire, à la seule vue de Marguerite, Faust qui, dans son dédain pour les servitudes de la condition humaine, ne parlait tout à Theurc que de s'élancer jusqu'aux astres, de tendre incessanmient vers le soleil, de flotter au milieu d'un éternel crépuscule, Faust tient un langage dont Méphistophélès, tout diable qu'il est, se déclare révolté. Est-ce là tout cependant? Non, car dans Faust il y a encore des retours fugitifs, où des idées plus nobles tempèrent la brutalité de la passion. Mais que paraisse Ilolïmannî De devoir et de vertu, il n'en sera plus dit un mot; le sentiment même sera relégué au second rang; le véritable domaine d'IIolTmann sera la sensation. Ainsi la poésie, qui a commencé par