‹ Sur Gthe [microform]Chapitre 15 sur 28 · ENTREVUE DE NAPOLÉON P'' ET DE GOETHE · texte numérisé non relu

ENTREVUE DE NAPOLÉON P'' ET DE GOETHE

L'Empereur critiqua vivement un passage de Wei^ther. Gœthe, en qui c'était une manie de faire le mystérieux, n'a jamais voulu dire lequel. Gomme l'on pense bien, les critiques allemands n'étaient pas hommes à ne le point deviner. Ghacun l'a découvert à son tour; de sorte qu'au lieu d'une seule faute choquante, signalée par l'Empereur, nous en connaissons une dizaine; Gœthe est bien puni de sa discrétion. M. Sklower n'a pu se dispenser de donner aussi son explication, et elle parait de toutes la plus probable. M. Sklower discute les diverses éditions de Werther, en signale les différences, groupe habilement les textes et persuade le lecteur. Selon lui, et le témoignage du chancelier Millier confirme son opinion, l'Empereur aurait blâmé Gœthe d'avoir représenté \V'erther « poussé au suicide autant par les chagrins de l'ambition froissée que par sa passion pour Gharlotte >>. Gœthe trouva le reproche juste. Il nous semble pourtant aujourd'hui que ^Yerther sans ambition serait incomplet.

A ce récit de l'entrevue de Napoléon avec Gœthe, M. Sklower a eu l'heureuse idée de

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joindre celui de son entretien avec Wieland. Wieland avait été l'un des premiers en Europe qui exhorta publiquement le vainqueur d'Italie à prendre pour lui la France. 11 ne témoigna cependant aucun désir d'être présenté à TEmpereur. Peut-être en 1808, après Austerlitz et léna, trouvait-il que son héros commençait à prendre trop de choses. Il était vieux d'ailleurs. Il avait perdu beaucoup d'illusions. Rien n'était plus capable de l'éblouir. Il vivait dans la retraite, assistant sans amertume au déclin de sa propre gloire, éclipsée de son vivant par des gloires plus jeunes et plus brillantes, heureux du moins d'avoir, comme Agathon, conquis la sagesse. L'Empereur remarqua son absence et en éprouva quelque surprise. Il ne fit pas précisément comme Alexandre avec Diogène. Ce n'est guère l'usage des conquérants et des victorieux de visiter les philosophes en leur tonneau; et je soupçonne l'ami Plutarque de nous en avoir conté. Mais il exprima deux ou trois fois son regret de ne pas voir Wieland, et la dernière, au bal de la duchesse de Weimar, en termes si pressants, qu'il fallut envoyer un carrosse de la cour à la

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recherche du poète. Celui-ci se rendit au château, comme il se trouvait, en calotte, sans poudre, avec des bottes de drap pour chaussure. Dès que l'Empereur le vit entrer, il alla à sa rencontre de l'autre bout de la salle. Il le prit à part et se mit à causer avec lui comme avec un égal (seines gleichen). L'entretien ne dura pas moins d'une heure et demie. Wieland demanda le premier la permission d'y mettre fin, en s'excusant sur son âge et sur ses habitudes casanières. Il se retira comblé de prévenances. On remarqua beaucoup alors l'espèce d'affectation que l'Empereur avait mise à courir au-devant d'un vieillard en calotte et en pantoufles, qui n'était venu que sur sommation; à laisser là, pour l'entretenir, les premiers personnages de l'Europe, des princes, des ambassadeurs, des généraux illustres, et à attendre d'être quitté par lui, au lieu de donner lui-même congé, comme c'eût été de règle. Napoléon redoutait les esprits libres et ne s'en cachait point. Mais dans les rares intervalles où se calmait sa fièvre de conquête et de domination, et où il voulait jouir de tout luimême, il ne se trouvait de pair qu'avec ceux

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qui pensaient librement. Maître du monde, qui sait s'il ne redevenait pas alors, au moins en idée, le jeune lecteur de Werther et de Paul et Virginie sur qui le monde avait pesé, et qui avait eu, lui aussi, ses heures d'enthousiasme stérile et d'ambition impuissante, où il avait senti remuer en lui Tâme révoltée du siècle?

LE

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