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Revue de V Instruction publique, avril 18o

SUR GOETHE

force, comme le premier apôlre du communisme. M. Sklower na pas écrit son petit ouvrage pour prêter à Gœtlie une opinion de plus, et faire de lui un pur napoléonien. Il a trouvé, sans doute, que Gœlhe était assez riche. Son seul but a été de raconter complètement, pour la première fois, un épisode de sa vie, et d'éclaircir un point resté obscur dans cet épisode. Rien n'était plus fait pour piquer la curiosité des amis de Gœthe, qu'un récit complet de son entrevue avec Napoléon, en 1808, et la discussion des divers textes qui s'y rapportent. Le siècle qui commençait ne comptait pas deux noms plus illustres, quoiqu'ils le fussent d'une manière si différente. L'un traversait l'Ailemag^ne en conquérant; l'autre était encore en ce moment l'idole de la jeunesse enthousiaste des universités qui devait, cinq ans plus tard, s'armer, en récitant ses vers, pour briser à Leipsick l'œuvre de la conquête. Tous deux éprouvaient l'un pour l'autre une sympathie secrète où le caprice n'entrait pour rien, qui, malgré les vicissitudes de la fortune, ne devait plus depuis se démentir chez le poète; qui, née chez l'Empereur

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à une époque où il était pauvre et inconnu, venait de se réveiller en lui, dans le moment même qu'il donnait à Talma son fameux parterre de rois, comme l'un des souvenirs les plus doux de ce passé dont il avait oublié tant de choses. L'entretien fut d'abord un peu solennel. Evidemment Napoléon voulut frapper Gœthe par quelques-uns de ces mots à effet qu'il aimait, et qu'il croyait propres à fixer pour toujours dans l'esprit de l'auditeur la mémoire d'une circonstance fug-itive. (( Monsieur Gœthe, lui dit-il après l'avoir considéré avec attention, vous êtes un homme. » Qu'on jug-e de la portée de cet éloge, tombant d'une telle bouche et en de telles conjonctures. « Je suis étonné, lui dit-il encore, qu'un grand esprit comme vous n'aime pas les genres tranchés. » Puis le mot de fatalité tragique étant venu à tomber dans la conversation : « Que veulent dire les poètes, s'écria-t-il, avec leur fatalité? La fatalité, c'est la politique. » N'est-ce point là comme un pressentiment et une révélation? Peu à peu, cependant, la conversation était devenue moins gênée. On parla de Werthe)^; l'Empereur avait si présents tous les

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beaux endroits de Touvrage, il en jugeait les moindres traits avec tant de science et de sûreté, qu'il fallait qu'en son temps il l'eut appris par cœur. Goethe fut stupéfait. Celui qui broyait les monarchies en deux batailles, un contemplatif et un mélancolique! Et pourquoi non? A dixhuit ans, sous le ministère de Galonné, rêvant des grades qui ne lui viendraient pas de sitôt et des batailles qu'il ne livrerait peut-être jamais, il avait eu tout ce qu'il fallait pour l'être. Tous ceux qui étaient jeunes alors et condamnés à rinaction, tous ceux qui, après les petites mœurs du xvnr siècle, avaient soif ou de pureté ou de grandeur, avaient reçu une étincelle de Werther; ils avaient pleuré avec lui, comme ils allaient pleurer avec l'amant de Virginie. W^erther et Paul n'étaient pas des créations capricieuses de la poésie; ils représentaient une génération fatiguée de ce qui était, se repliant sur elle-même et y souffrant de 89 qui n'arrivait pas assez vite. Une ambition méditative, une ambition immense et sourde régnait partout. Gomment n'eùt-elle pas été dans l'âme du lieutenant Bonaparte?

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