Revue contemporaine, mars
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Tétaient par toute autre cause que par la connaissance positive de la non-existence d'un Dieu créateur et conservateur de l'univers. Leur doctrine, soit qu'elle s'offrît sèche et nue, soit qu'elle éclatât en éloquentes révoltes de l'esprit, tenait à des causes trop accidentelles })Our séduire l'universalité des intellig-ences. Ce qui serait bien plus terrible, ce serait de voir l'Europe chrétienne envahie peu à peu par une conception de la force créatrice, équivalente à l'athéisme, séduite par des apparences de divinité, enivrée de généreux sophismes sur l'unité absolue de l'univers, sur la révélation continue de l'idée religieuse par le continuel progrès de l'esprit humain qui serait désormais reconnu pleinement identique à l'esprit divin, et, au moment où sa foi semblerait le plus enthousiaste, dépouillée à son insu du Dieu de ses dix-huit siècles qu'elle croirait toujours posséder. Quel état que celui d'un peuple qui se serait endormi confiant dans un rêve de religion vaine et que la secousse imprévue des événements réveillerait tout à coup athée! Le panthéisme a lentement pénétré, et pénètre chaque jour oiirorc un grand nombre
d'esprits d'élite et d'âmes honnêtes. Il coule à pleins bords dans les plus belles pages de la poésie moderne. Lorsqu'un de ces grands écrivains, ivres de leur propre éloquence, comme notre siècle en a produit quelques-uns, monte sur le trépied pour nous dévoiler les mystères de la foi nouvelle, on dirait que la vie se révèle pour la première fois à nous, telle qu'elle est, simple et indivisible dans la multiplicité de ses phénomènes, et que toutes les puissances de la nature, fondant sur nous, s'emparent de notre être pour l'emporter dans une extase sublime et le bercer mollement dans la contemplation de rUnivers et de son unique secret. Il ne faut pas sans doute y regarder de trop près. La poésie du panthéisme — et la poésie est encore ce qu'il y a de plus philosophique en lui — ressemble à ces vapeurs à demi transparentes qu'on voit s'élever à la campagne par une belle nuit d'été, sur la lisière des bois. Les rayons de la lune se jouent au milieu des atomes flottants et leur prêtent en un instant des milliers de formes; les chênesprojettentleurs ombres à droite et àgauche,
et derrière s'agite et frémit un océan de feuil*
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lage obscur, indécis, immense. Tant que Ton reste loin, le silence pénétrant de la nuit, les parfums de la terre qui montent au cerveau, le sentiment de la solitude mettent Tame en harmonie avec ce spectacle; l'imagination, doucement excitée, achève l'ébauche de la nature et se crée jusqu'à des terreurs délicieuses dont elle jouit; les arbres deviennent des fantômes gémissants qui nous tendent leurs bras comme pour nous invoquer et nous étreindre; il semble que, par une force inexplicable, tantôt ils s'enfoncent dans la foret et tantôt veulent en sortir. On distingue à demi dans la vapeur qui monte la robe traînante des nymphes, et, dans une échappée de lumière, le sourire des fées. Plus se prolonge cette vague vision, plus elle devient riche et éblouissante; l'œil ne se borne plus à voir, il transforme, il évoque, il anéantit, il sent, il pense. Si l'on approche, tout se dissipe; fées, nymphes, fantômes se fondent en une petite pluie iine qui tombe sur un étang d'eau trouble, couronné de bruyères.
Deux causes cependant expliquent les séduciions du panthéisme et les rendent de nos jours
particulièrement périlleuses. Ses principes ont beau être destructeurs de toute foi et ne donner, quand on les presse, que le néant, son langage est celui d'une religion enthousiaste ; il respire la i)assion du divin; on doute si la piété la plus ardente et la plus solide s'exprimerait avec plus d'onction persuasive. Lorsque Marguerite demandée Faust s'il croit en Dieu : « Si j'y crois? » réplique le docteur; et alors s'échappe de ses lèvres, en paroles brûlantes et mélodieuses, cette profession de foi, éternellement sublime, éternellement vide, sous laquelle l'âme de la pauvre fille est prèle à se fondre de volupté. « Ah ! s'écriet-elle, que tout cela est beau! Notre prêtre dit à peu près les mêmes choses; mais il les dit un peu autrement. » Cet im peu autrement ne semble rien et il est tout. Car combien de cœurs, trop prompts et trop emportés dans Famonr divin, contents pourvu qu'on leur donne quelque chose à aimer, ne veulent pas s'imposer la fatigue de discerner une si petite nuance! Joignez à cela que le panthéisme s'est fait parti politique et qu'il s'est oiïert avec assurance aux esprits impatients de progrès comme la seule force capable
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de pousser riiumanité en avant. Je plains ceux, quels qu'ils soient, qui donnent cette base à leur édifice. Sur ce fleuve mouvant et sans fond d'idées indistinctes, on ne bâtit point de monument, on poursuit des fantômes à la dérive. C/a été une mode, je le sais, de confondre les termes de démocratie et de pantbéisme; mode chez les tribuns , mode chez leurs adversaires ; nous avons entendu là-dessus Donoso-Cortès donner la réplique à Struve, et les échos royalistes des Pyrénées répéter les hymnes populaires de la Forêt-Noire. Tandis que, d'une part, on s'ingéniait à démontrer qu'il fallait revenir à l'ancien régime pour ne point tomber dans l'athéisme pur, on rejetait, de l'autre, le dogme d'un Dieu personnel et celui d'une àme immortelle comme suspects d'aristocratie. J'ai beau chercher cependant, je n'imagine aucun degré de culture possible, ni aucun état de civilisation régulier, où la foi en Dieu puisse nuire aux intérêts et aux droits du plus grand nombre, où la négation de Dieu puisse servir autre chose que des emportements d'un jour. La divinisation des forces de la nature, qui n'est qu'une façon de pan-
LE ROxMAN MÉTAPHYSIQUE ET RELIGIEUX IGt
théisme moins raffiné, produit dans l'extrême Orient refl*el de l'opium ; elle endort, elle énerve, elle rive les peuples éblouis et stupidos au régime des castes. Par quel miracle formerait-elle on Occident des nations dignes d'être libres? Par quelle transformation, sanctionnant dans rinde l'asservissement des parias, deviendrait-elle on Europe le palladium de l'égalité? Trop de sophismes obscurcissent encore sur ce point le bon sens public. Le panthéisme, toutefois, n'est point la seule maladie intellectuelle qui menace la société européenne. Il n'est pas le seul danger que les croyances chrétiennes aient h courir; il y en a, pour elles, un autre non moins grave dans l'intolérance religieuse que nous avons vue partout renaître en Europe depuis la crise de février! Le panthéisme et l'intolérance ne se sont pas assurément donné le mot pour s'entr'aider et se faire valoir. Mais ils ne se nuisent point, et, s'ils élevaient l'un contre l'autre des plaintes trop vives, ils auraient tort. C/ost parce qu'on s'efl*raio de voir Dieu chanceler dans les âmes que les voix impérieuses, qui protestent contre la liberté de cons-
ilip,;
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cience et réclament la soumission forcée de tous à Tautorité exclusive de telle ou telle Eglise, ont repris, depuis quelques années, une autorité qu'elles avaient perdue. C'est parce que les idées religieuses sont si étrangement exploitées par des passions violentes et des intérêts de secte, c'est parce qu'elles affichent la prétention de tout asservir, môme les gouvernements et les lois, parce qu'elles poursuivent, non seulement ce qui leur est hostile ou ce qui affecte à leur égard l'indifférence, mais encore tout ce qui est autre chose qu'elles-mêmes, c'est pour cela que le nombre s'accroît sans cesse de ceux qui demandent au panthéisme plus libre, plus généreux dans ses paroles, plus large dans ses maximes, la satisfaction des besoins spirituels, inhérents à la nature de l'homme. Cette disposition des esprits, déjà très sensible en France, paraît surtout fortement accusée en Allemagne. Là, chaque rôve , l'imagination aidant, se présente avec la consistance de la réalité. Là, on croit tout ce qu'on dit avec une ardeur et une sincérité qui le rendent contagieux; on se fait vénérer des autres parce qu'on
se vénère soi-même; il n'y a pas jusqu'au matérialisme brutal, occupé en ce moment même à souffler sur les nuages d'Hegel, qui ne se produise au grand jour décoré du nom respectable de science, déclinant ses titres et qualités, comme un jeune séminariste, d'un air de candeur et de componction. On donne ainsi gravement et saintement dans des maximes grossières; on se passionne en sens opposés; on élève doctrine contre doctrine; il est naturel que là, plus facilement qu'ailleurs, la crainte du panthéisme mène à l'intolérance, tandis que l'horreur pour l'intolérance rejette dans le panthéisme.
C'est au milieu de ces vacillations d'esprit dont les théoriciens politiques et les classes lettrées donnent surtout le spectacle, c'est dans cette mêlée confuse d'idées et de sectes, qu'est venu récemment tomber un livre bizarre, informe, grossier, trivial, impossible, sans art et quelquefois sans style, plein d'éclairs sinistres, tour à
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il'
tour la plus ennuyeuse des rapsodies et la plus saisissante des analyses riiorales, qui a été lu, eomnienté et réimprimé au milieu des bravos et des sifllets. L'auteur a voulu garder l'anonyme. Ce n'est point par modestie. Moïse, en brisant les tables de la loi à la descente du Sinaï, était moins impérieux que Fauteur A^Eritis sicut Deus, foudroyant dans la préface de sa seconde édition les idolâtres qui l'ont critiqué. Mais l'anonyme produit reflet du lointain; il augmente le respect. En face d'un livre non signé, on n'a plus devant soi un misérable écrivain, sujet aux erreurs de Flmmanité, qui se bausse sur un piédestal et y trébuclie. On écoule des voix vibrantes qui pénètrent et font tressaillir sans que l'on sacbe d'où elles partent; on regarde la main sans corps tracer des caractères de feu sur les murs de Baltbazar; on reste désarmé et incertain devant un ennemi vague, dont l'imagination s'exagère la force; le livre devient légion. Ce stratagème de l'anonyme était indispensable pour prêter quelque autorité à un livre qui a des prétentions d'apocalypse. La dernière scène du roman, puissamment inspirée de la Bible, mais
inspirée à faux, est une visi/3n, un songe, une révélation, une propbétie, une extase, tout ce que l'on voudra, qui, selon les règles de l'art profane, n'a pas le sens commun. Le béros se voit transporté dans les spbères célestes, ou les sphères célestes s'abaissent jusqu'à lui; cela n'est pas bien clair. Toujours est-il que le voile qui dérobe l'autre monde aux bumains est plus qu'à demi décbiré, et l'auteur entre lui-même en rapport direct avec le Juge suprême et le Roi des rois. L'effet d'une telle scène est risqué, je ne dis pas seulement pour les incrédules, mais encore pour ceux mêmes qui, en approuvant le dessein de l'auteur, n'ont pourtant pas une foi robuste dans l'espèce de mission surnaturelle qu'il s'attribue. Jugez si l'on savait son nom, le numéro de sa rue, ses habitudes journalières, comment il s'habille et dans quelle toilette il a pu paraître devant le Très-Haut. On croit savoir cependant que cet auteur est une femme. C'est, en ce cas, une femme qui a fait sa théologie, suivi patiemment des cours de métaphysique dans quelque université saxonne, et coudoyé — en tout bien, tout honneur) — un trop grand
nombre d'étudiants qui n'étaient pas tous les mieux élevés du monde. Son livre se meut entre trois extrêmes : Gœtlie, l'Eglise et la tabagie. A de certaines tirades sur l'amour écrites en beau style noble, suffisamment embellies de comparaisons affectées et de mouvements déclamatoires, on reconnaît une pensionnaire. A de certaines plaisanteries, plus que masculines, on croirait reconnaître un officier de pandours, s'essayant à prêcber morale, si l'on ne savait d'ailleurs combien ce sont les âmes habituées aux sentiments purs qui restent le moins maîtresses de leur langage et dépassent le plus facilement les strictes limites de la bienséance, quand elles veulent exprimer et flétrir des mœurs grossières. Quel a été le but de l'auteur ? Les critiques d'Allemagne se sont creusé la cervelle, en conscience, pour pénétrer la pensée du livre et deviner ce quEritissicut Deus veut dire; de quoi l'anonyme s'applaudit fièrement. Chacun met sa fierté où il peut. Il me semble, toutefois, que nos confrères d'outre-Rhin, laborieux chercheurs, qui n'ont pas assez de toute l'antiquité et de tout le moyen âge à commenter, se posent
un peu des énigmes à tort et à travers pour se donner le plaisir de les résoudre. Malgré les airs de profondeur dont s'enveloppe l'écrivain anonyme, tout ce qu'il y a de raisonnable dans son œuvre est transparent; le reste ne vaut peut-être pas la peine qu'on le débrouille. Son but principal n'a certes pas été de peindre la vie étrange, mêlée d'esthétique raffinée et de bière, qu'on mène dans les universités allemandes, quoiqu'on pût extraire là-dessus de son livre un mortel volume de fastidieux détails. Il n'a point voulu davantage, comme l'en ont accusé des philosophes trop prompts à se reconnaître, livrer à rindignation et à la risée publique la caricature plus ou moins réussie de personnes réelles. Sans être très familier avec le personnel des docteurs et doctoresses d'Allemagne, on peut affirmer que quelques-uns des acteurs principaux iVEiitis sicut Deus n'ont jamais vécu nulle part. Ils ont trop de qualités ou trop de défauts. Ce sont des êtres abstraits, des systèmes incarnés, des syllogismes qui marchent. Ils figurent, celui-ci les prémisses, celui-là les conséquences; leur vie n'est pas cette suite d'événements imprévus qui
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se succèdent et se poussent au hasard de la destinée ou à la volonté de Dieu, sans que ceux qui les subissent en aperçoivent clairement le lien ni la raison; elle forme une chaîne prolong-ée à perte de vue, sinon toujours très fortement serrée, de maximes et de conclusions. Leur type commun, ceUii du moins qui nous montre le mieux dans quel moule l'esprit dont ils procèdent les a jetés pour les façonner, c'est celui qu'on appelle Substance : création originale qui atteint par moments aux dernières limites de l'improbable. Substance exprime la tragi-comédie du dogme hégélien. Son malheur est d'avoir voulu étudier la philosophie. Que ne restait-il bourgeois et Philistin? Que ne jouissait-il de la vie sans chercher à se l'expliquer? Ou, s'il voulait devenir docteur, que ne le devenait-il résolument de fait comme de nom?3Iais il flotte dans les limbes de la métaphysique, suspendu et disputé entre la superstition et la science, entre le monde des phénomènes sensibles et celui de ridée absolue. Sa pauvre tôte, qu'on lui a persuadé contenir l'intelligence divine, accablée d'un si prodigieux fardeau, élargie jusqu'à
éclater, n'est plus qu'un chaos sans bornes, où recommence chaque jour, avec un cliquetis de croyances et d'explications également obscures, la bataille sans relâche des écoles et des sectes, dont pas une ne consent à faire trêve et à s'abdiquer dans la connaissance désormais positive de l'Univers-Dieu. Réduit à être le spectateur passif et le théâtre de cette mêlée, il n'a proprement ni idées, ni sentiments, ni passion, ni volonté; il n'est point sûr de savoir quelque chose ni de ne rien savoir du tout; il vit étourdi et abasourdi dans le perpétuel devenir, voyant tout passer, se voyant passer lui-même, incapable de se saisir et de se retenir à aucun moment de son existence fluide, incapable d'avancer, d'aller à droite ou à gauche, d'agir en un mot, crainte de la conséquence infinie des actions qu'aucune force au monde, pas même cette autre substance vaporeuse, désignée du nom de Dieu, n'a le pouvoir d'arrêter, et qui est, suivant les maîtres de la doctrine, la seule immortalité de l'individu, la seule justice qui le frappe^ et le récompense^ C'est en vain qu'il suffirait d'un mot de Substance pour épargner à ses amis les plus chers
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d'épouvantables malheurs; une parole est un acte, et Substance se tait. Si la pliiloso[)liie avait fait (le lui un idiot sans cœur, du moins seraitce un idiot vraisemblable. Mais Substance a, au contraire, le sens très sur et l'esprit vif; il débile des allégories d'une sagesse transperçante; il est bon, pleinement dévoué — d'un dévouement intérieur et idéal, il est vrai — à ceux qui l'entourent, et avec tout cela, il se conduit comme un égoïste obtus! N'est-ce pas là un être de raison, un symbole et non un homme, un pur conflit d'idées, un état d'esprit, considéré en soi et hors de la commune vie, qui, nécessairement, le modifierait, autour duquel enfin l'auteur, appliquant à l'ordre intellectuel un procédé qui n'est possible dans Tordre des choses physi(]nes que par exception, a fait le vide absolu! Evidemment, avec de tels personnages, Erilis sicut Deus n'est point dirigé contre un individu ni une collection d'individus, mais contre une philosophie, personnifiée en des êtres, plutôt construits selon la logique d'un système <pie selon la nature. Ces combats et les douleurs d'une àmc qui perd son Dieu, voilà le véritable
sujet à'Eritis sicut Deus. Un duel à mort contre \o panthéisme, voilà son but. L'intérêt supérieur du livre réside uniquement dans l'espèce de lutte morale qui s'établit et se poursuivit peu à peu entre le professeur Robert Schœrtel, l'un des plus déterminés champions de la doctrine nouvelle, et sa femme Elisabeth, qui Taime d'abord avec passion, mais qui déteste ses erreurs, qui se cramponne avec une ardeur fébrile au christianisme, prêt à lui échapper, fait des efforts surhumains pour rester fidèle tout ensemble à son mari et à son Dieu, et, vaincue par des sophismes répétés, par le doute, par les tentations de la vie, par d'horribles catastrophes, perd son amour pour Tun, en même temps que sa foi en l'autre.
Il n'y a guère de genre en littérature qui se prête mieux à l'expression des besoins d'une société que le roman. 11 n'y en a point qui ofTre à l'observateur un cadre plus commode, plus flexible et plus libre. Le roman a cela de bon que, nouveau venu dans l'histoire des lettres, survivant seul à la ruine imminente des anciennes formes littéraires, il s'impose tel qu'il est, et fait
la loi à la critique au lieu de la recevoir. On ne peut alléguer contre lui ni la tradition, ni les exemples, ni des règles convenues, ni Aristote. Le monde lui appartient; il l'exploite comme il l'entend. Mais quelques libertés qu'on soit d'ailleurs disposé à accorder au roman, surtout quand il est œuvre de circonstance et instrument de polémique , l'auteur iVEritis sicut Deus les dépasse toutes. Si la critique réclame, il lui impose silence au nom du droit divin. Il faut voir avec quelle candeur il plaint les esprits communs qui se jettent sur le grossier de son livre et n'en distinguent pas le délicat; avec quel orgueil il appelle son œuvre une pierre de touche pour les esprits! Pierre de touche tant qu'il vous plaira! Mais nous ne sommes pas de purs raisonneurs, sensibles seulement à l'idée et peu touchés du vêtement dont elle se pare. Vousmême, vous ne nous considérez pas comme tels, puisqu'au lieu de nous adresser un sermon, vous nous contez une histoire. Faites des sermons, personne ne vous l'interdit; mais si vous nous contez une histoire, encore faut-il qu'elle suive une marche quelconque, et qu'elle soit soumise
à de certaines proportions. Or, le sentiment des proportions et de la mesure est ce qui manque le plus h l'auteur anonyme. Son livre commence parce qu'il faut bien commencer, et il se termine parce que tout a une fin dans ce monde. Je ne vois pas ce qu'un peu de bon goût et d'art eut. apporté de dommage à la morale du roman. L'anonyme a beau afficher son dédain pour les artifices profanes. Il a beau s'écrier qu'on exige d'un livre qu'il forme un tout, qu Eritis est un tout, qu'aucun connaisseur ne le niera. Sans contredit. Mais le dossier d'un juge d'instruction est aussi un tout. Un roman doit-il être une œuvre d'art ou un dossier? L'auteur à'Eritis procède comme s'il instruisait un procès; il dépouille une à une les pièces de conviction, leur donne des numéros d'ordre, les aligne à la file sans autre souci que d'entasser le plus de preuves possible devant le lecteur. Voici d'abord une lettre passionnée, écrite par la femme de l'accusé. Le rapporteur exact en délache un fragment; puis il se souvient de trois paroles qui furent dites le même soir dans une chambre de la maison, utiles peut-être pour l'éclaircisse^
ment général de la cause, maïs sans lien avec ce qui précède. Si un journal de pensées intimes lui tombe d'aventure sous la main, il cite le journal, il glane quelques renseignements jusque dans le livre de cuisine, et il n'oublie pas de répéter ce qu'un passant a appris d'une servante à la fontaine. Jetez, au milieu de tout cela, des entretiens interminables sur la poésie et les beaux-arts, des descriptions de fêtes païennes, des représentations mythologiques, sans cesse renouvelées, dont le sens est quelquefois un rébus; Hélène, Roméo et Juliette, la pomme de Paris, la pomme d'Eve, Proserpine, sainte Geneviève, étonnées de se heurter l'une l'autre, dans une suite de tableaux vivants et de distractions érudites; un feu roulant de plaisanteries esthétiques sous lesquelles le cerveau plie et gémit, les termes de l'école employés jusque dans les déclarations d'amour, des téte-à-tête brûlants qui se passent à disserter sur l'idée du près et sur celle du loin, des antithèses d'abstraction, les pires des antithèses, froidement combinées, au milieu des catastrophes les plus terribles, par des gens qui ne sont d'ailleurs ni des mania-
ques ni des poupées sans âme ; une dramaturgie ridicule, le vieux stratagème des morts qui ressuscitent, des événements mal préparés et mal amenés qui ressemblent à la chute fortuite d'une cheminée sur la tète du lecteur, et jugez de FefFet produit par ce pêle-mêle! Il faut ajouter que l'auteur revient sans scrupule sur ses pas, traverse une histoire par une autre, escamote une circonstance grave dans une parenthèse, après avoir consacré trois chapitres à une puérilité, se rappelle soudain qu'il a négligé de nous dire les antécédents de tel ou tel personnage, prend alors son temps pour nous décrire ses mœurs, par la raison que le récit ne nous le montrera point tel qu'il est, — comme si tous les héros d'un roman n'étaient pas strictement tenus de se peindre eux-mêmes par leurs paroles et par leurs actes, — puis, après l'avoir tourné et retourné en tout sens, le laisse là sans plus de façon pour courir après un autre et ne le plus ramener devant nous, trompant ainsi notre intérêt qu'il a surpris, et gaspillant notre attention comme une monnaie vulgaire. Je ne puis me refuser un détail mesquin, mais expressif.
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Vers la fin du livre, Fauteur éprouve un redoublement de colère et de pitié ironique pour son héros, et, afin de rendre l'ironie intellig^ible, il est réduit h mettre en note : « Je marque ici que Robert avait les favoris rouges! » Une note, à la page i)0^ du troisième volume, pour nous apprendre de quelle couleur était la barbe du héros! Ce scrupule de barbe révèle dans quelle méthode le livre a été composé.
Particularité bien curieuse, si l'auteur est en effet une femme! Le tact même et la discrétion lui font assez souvent défaut dans la peinture des femmes et dans les choses du cœur. La plupart de ses héroïnes n'ont été créées que pour faire mentir la fameuse maxime : « On ne devient pas criminelle en un jour. » Des jeunes filles, à qui l'on ne pouvait reprocher jusque-là que d'être trop frivoles ou trop sérieuses, deviennent tout à coup des monstres de perversité par le seul elTet d'une passion naissante, soutenue de deux ou trois aphorismes de philosophie. Pour ce qui louche l'aiiplication de la philosophie à l'amour, Tauteur franchit toutes les bornes; le monde réel n'a plus ni lois ni usages qui le
retiennent. Si l'on vous disait que, dans son livre, un amant vient, sans préface, sommer un mari de lui céder sa femme, vous trouveriez la sommation étrange. Si l'on ajoutait qu'avant de s'expliquer, l'amant a d'abord sauté à la gorge du mari, ce préliminaire aimable ne vous rendrait pas la situation plus facile à accepter. Si l'on vous racontait ensuite que le mari, après avoir doucement écarté les mains qui l'étranglaient, s'est mis à démontrer à l'amant qu'en bonne métaphysique il a tort; que celui-ci, touché, lui a demandé la permission de l'embrasser; que, par un juste retour de cette réconciliation trop prompte, les deux rivaux, séance tenante, se sont boxés (je prends le terme élégant de madame l'anonyme), pour terminer enfin par une nouvelle embrassade, vous vous écrieriez que la fantastique du cœur ne saurait aller plus loin! mais vous compteriez sans la philosophie du mari. Ici, il faut citer :
« Le peintre (c'est l'amant d'Elisabeth) se jeta lui-même sur un tabouret, placé vis-à-vis le sopha, posa sa tête sur le sein de l'autre, les yeux levés vers lui. « Robert, murmura-t-il, quel
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« enfanliUagc de nous haïr, puisqu'enfin nous « nous aimons. Robert, je n'ai point osé lui « prendre un seul baiser depuis ce jour dans la '< caverne, et hier devant toi; si tu m'en donnais « toi-môme la permission, je ne serais plus ton « adversaire. » Robert fut saisi de celle loyauté et de cette bonne foi. Il devait considérer comme une grûce qu'on daignât encore en ce point demander sa permission. La crainte que lui inspirait la grâce de son rival luttait dans son cœur avec son amour pour lui. L'autre disait doucement, bien doucement : « Encore une fois!... la 'baiser!... peut-ôlro serai-je mieu.x alors! » Robert savait fort bien que le peintre n'en serait pas mieux pour cela; mais celui-ci était si suppliant!... Robert donna la permission d'une voix mourante, et pour échapper aux pensées critiques qui vinrent aussitôt l'assaillir, il absorba son esprit dans la contemplation du beau visage qu'il avait devant lui. »
Où p(>ut conduire cependant le goût do l'esthétique ! Et que serait-ce, si je traduisais encore ce qui suit, et comment tout cela est la faute de Jupiter et de Ganymède!
On voit ce qui, on cet endroit, comme en plusieurs autres, égare l'auteur. Il veut, coûte que coûte, forcer la doctrine panthéiste à subir dans son livre les conséquences absurdes qui sortent rigoureusement de ses principes, mais dont elle esquive dans la vie réelle les extrémités, parce qu'en ce monde, par quelque sage prévision dç la nature, notre conduite ne saurait toujours être aussi extravagante que nos maximes. Mais était-il nécessaire de torturer si hardiment la réalité? Non; car la vie, étudiée telle qu'elle est, lui a fourni un lablcau dramatique et éloquent, son vrai livre, l'histoire d'Elisabeth.
En attaquant un mal, l'auteur en a sii>*nalé deux. Le protestantisme, rigide et enlhousiasle, qui lui a inspiré son œuvre, ne l'a point aveuglé sur les défauts de l'Eglise, ou plutôt, du clergé protestant, et sur les torts qu'elle se donne chaque jour, non seulement aux yeux des indifférents et des ennemis, mais encore aux veux de ceux qui lui sont le plus dévoués. Son premier
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mérite est d'avoir senti, comme d'instinct et presque sans se l'avouer à lui-même, la connexion intime qui existe entre les égarements superbes de la raison et les tyrannies de la foi. Elisabeth tombe dans un gouffre. Qui l'y pousse? rintolérance. La domination des esprits étroits est toujours redoutable. Mais quels ravages autour d'eux quand c'est au nom de la religion, revêtus de l'autorité qu'elle prête à ses ministres, parés d'une charité de surface, qu'ils exercent en toute sécurité de conscience leur orgueil et leur dureté! Je ne parle point des embarras et des périls que l'intolérance religieuse suscite à la société tout entière. Elle convertit la spéculation paisible en complot et elle arme tous ceux qu'elle déclasse et qu'elle exclut. C'est ce qu'explique très bien Tun des personnages à'Eritis, l'avocat Wolf, lorsque Robert Schaertel, victime d'intrigues mesquines, est renvoyé de la chaire qu'il occupait à l'Université de X***. Wolf, artisan de factions sans cœur, mais très clairvoyant dans ses haines, raisonne en politique ambitieux, prêt à profiter des moindres fautes de ses adversaires : « Depuis longtemps,
dit-il, je vois avec intérêt ce qui se passe dans les Universités. Je souhaiterais que les hommes de valeur en fussent bannis, comme vous. Notre vieil édifice politique tombe en ruines... Plus on mettra de rigueur impitoyable à chasser de l'édifice vermoulu tout ce qui est intelligence et force, plus il se rassemblera en dehors de lui de vaillants ennemis pour lui donner l'assaut et le renverser. » Mais pourquoi s'inquiéter des périls de cette vie présente, quand c'est pour la vie éternelle que l'intolérance sème les ruines! Combien d'âmes délicates, comme celle d'Elisabeth, sont jetées soudain dans le doute par la brutalité d'un puritain!
Elisabeth grandissait heureuse et tranquille sous l'œil d'un tuteur bienveillant. Survint un pasteur piétiste; la guerre civile se met dans la maison. Elle se croyait chrétienne; on lui démontre qu'elle est livrée au diable. Elle ignorait jusqu'à l'idée du mal; sous prétexte d'opérer en elle ce que les gens de la secte appellent la conversion, on lui révèle d'un seul coup toutes les concupiscences. C'est un curieux personnage que le pasteur Schwerdlmann, fervent propa-