‹ Sur Gthe [microform]Chapitre 18 sur 28 · SL'R GŒTHE. |Q · texte numérisé non relu

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gateur de la grâce, implacable ennemi du libre arbitre mondain. Il fulmine contre les poètes qu'il n'a })oint lus et contre l'art qu'il est incapable de sentir. Il supprimerait volontiers tous les livres, excepté la Bible, et tous les plaisirs^ excepté le proche. Il soupçonne partout si énergiquement le péché, qu'il n'a besoin que de jeter sur rinnocence môme un regard scrutateur pour la faire rougir et la souiller. S'il raconte des traits de chrétien accompli, c'est un christianisme qui donne le frisson. Il veut que la religion devienne un })arli, que ce parti fasse tout plier et que lui-même en soit le chef; du reste maladroit à merveille, sans tact, sans lumières, gonflé d'autant d'estime pour lui-même que de mépris pour les autres, et pourtant, s'il faut en croire l'auteur, honnét(» homme et austère. Je crains que ceci ne soit de trop, ayant rencontré quelque part, pour mes péchés, le pasteur SchwerdtmanHy qui heureusement est un type rare dans l'église protestante de France, et ne l'ayant trouvé ni austère ni honnête. Qu'on se figure maintenant les angoisses d'une jeune fille habituée à ne voir dans la religion qu'amour et indulgence, à cher-

cher dans l'art et la poésie des jouissances innocentes, à faire la part légitime du monde sans croire rien dérober à Dieu, et apprenant tout à coup que son cœur n'est « qu'ordure » et que le Dieu sévère, qui veut qu'on soit tout à lui, la rejette avec horreur d'entre les siens parce qu'elle déclame de temps à autre : « Kennst du das Land », et joue sur son clavecin des airs de la Flûte enchantée l On n'aura pas de peine à comprendre l'accueil favorable que rencontre Robert Schœrtel lorsque, dans cette maison bouleversée par un dogmatisme farouche et noyée sous un déluge de platitudes soi-disant orthodoxes, il apporte ses théories sur l'art qui épure et la poésie qui régénère. Pour l'âme troublée d'Elisabeth, Robert est un ange sauveur. En un instant, elle se trouve conquise et subjuguée par le contraste de cette philosophie aisée avec le christianisme raide et implacable du pasteur. Quelle brusquerie repoussante dans celui-ci! Et dans celui-là, au contraire, que de paroles d'or sur ridéal, le beau, le « pur humain! » S'il manque aux maximes éblouissantes du jeune docteur quelque chose de précis et de net, si

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cette musique mélodieuse paraît quelquefois étrange et sonne faux, Elisabeth ne songe pas à s'en inquiéter. Elle est trop heureuse crôtre arrachée aux griffes de son piétiste ! Aimer l'art en toute liberté et en toute sécurité de conscience! relire ses cliers poètes et n'être pas pour cela une femme perdue! il lui semble quon Ta réveillée au milieu d'un caucliemar. Quand elle écrit h Lénore, son amie : « Oui, je le sais maintenant; la poésie est sainte, l'art est légitime », c'est presque l'enthousiasme et l'ivresse de Werther au sortir du bal où il a rencontré Charlotte. Elle se promet et se donne à Robert, avant de bien savoir qui il est; c'est assez pour elle qu'il soit le contraire du pasteur Schwerdtmann, et la voilà mariée h l'athéisme par la faute de Torthodoxie.

Ce qui n'atteste pas dans l'auteur {["Eritis sicut Deus une observation moins subtile et moins juste de la vie et de son train naturel, c'est la manière dont s'éclaircit peu à peu le malentendu spirituel qui existait entre Elisabeth et Robert, dès avant le mariage ; ce sont les petits accidents qui l'enveniment ou qui, du moins, en augmen-

LE ROxMAN MÉTAPHYSIQUE ET RELIGIEUX

tent chaque jour la gravité, après qu'elle l'a suivi à l'Université de X***, oii il est nommé professeur ordinaire. Elle se doutait bien qu'il n'avait pas en la Providence une foi aussi ferme et aussi régulière qu'elle l'eût souhaité; mais de là à deviner que Dieu ne fut pour lui qu'une idée, et non un fait, et que cette idée ne représentât rien à son esprit ni à son cœur de distinct du monde, il y avait un abîme. Si Robert, qui est un honnête homme et un homme d'honneur, n'a pas pris soin de l'en éclaircir avant le mariage, c'est qu'il n'attache à ce point qu'une importance médiocre, sûr qu'il est de trouver dans sa "toiture et dans sa libéralité d'esprit de quoi rendre toujours sa femme heureuse, et résolu d'ailleurs à ne point l'initier à sa périlleuse science. Il a découvert, en effet, au moment de se marier, que les systèmes ont aussi leur sexe, et que les femmes ont été créées pour se confiner éternellement dans les illusions de la foi. Il sera, lui, dans sa famille, le philosophe : il représentera la haute culture intellectuelle et le progrès de l'idée; sa femme sera la croyante : elle représentera le sentiment, l'âge des superstitions

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naïves; et, grâce à ce partage et à cette inconséquence, dans le plus parfait des ménages allemands, riiumanité trouvera en même temps, et au même degré, sa double expression : la science et la poésie. Mais n'est pas inconséquent qui veut. La préoccupation constante de l'esprit finit toujours par percer, quoi qu'on en ait, dans une maxime, dans un mot, dans un geste. On croyait pouvoir renfermer son idée en soi-même, parce qu'on ne la jugeait applicable qu'aux occasions solennelles de la vie, qui sont rares, et où le grandiose des mots, si propre à dissimuler le caractère précis des théories qu'il recouvre, paraît plus naturellement de mise. On s'aperçoit bientôt qu'il y a mille petites circonstances, qui paraissaient jusque-là insignifiantes, et où il faut qu'on laisse l'idée se dévoiler à demi, à peine de tomber dans l'hypocrisie ou le mensonge. Si Robert se tait, ses amis parlent et le forcent à s'expliquer plus qu'il ne voudrait. Un mot seul n'est rien, pas plus qu'on ne sent une bulle d'air froid qui vient tout à coup se mêler à une chaude atmosphère; une suite de mots, s'ajoutantles uns aux autres, quelquefois inaperçus, jamais perdus^

finissent par composer un air subtil, répandu partout, qui n'affecte plus les sens de la même manière dont ils étaient jadis affectés. Robert, d'ailleurs, a compté sans la tendresse inquiète d'Elisabeth, sans la curiosité et sans la finesse toujours en éveil des femmes. Elisabeth ne serait pas fille d'Eve si elle pouvait soupçonner quelque part, dans son voisinage, un arbre, quel qu'il soit, de la science du bien et du mal, sans être incommodée d'un besoin aigu, je ne dis pas d'y toucher, mais au moins d'y regarder. Je demande pardon à l'auteur à'Eritis, qui ne savait peut-être pas bien avoir mis une tendance si frivole dans la sérieuse Elisabeth; mais je suis obligé, çà et là, de lui traduire, ou, s'il aime mieux, de lui travestir ses caractères à la française, pour les rendre intelligibles à mes lecteurs. Que deviendraient-ils, si je leur exposais par le détail la délicieuse vie de professoresse allemande qu'a rêvée Elisabeth, le matin à sa cuisine, faprès-midi aux fleurettes esthétiques des jeunes pi^ivat-docents, le soir au clavecin, le dimanche au prêche, et si j'entreprenais de leur faire entendre bon gré, mal gré, pourquoi il

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manque quelque chose d'essentiel à cotte longue suite de bonheurs tranquilles, tant qu'il reste dans le cerveau de son mari une seule abstraction qu'elle ne comprend pas! Ainsi le plan de Robert avorte; Elisabeth apprend qu'il existe une science rigoureusement construite de l'humanité, de ses droits et de ses devoirs, d'où la notion de Dieu, telle que la conçoivent les chrétiens, est absente, et que cette science n'a plus de mystère pour son mari. Toute son existence en est dès lors troublée.

Si l'auteur iïErilis s'était borné à nous peindre la paix du ménage détruite par des antipathies religieuses où chacun des deux époux se serait chaque jour obstiné davantage, il n'eût atteint qu'un résultat médiocre. Les mères chrétiennes eussent découvert dans son livre qu'elles doivent éviter pour leurs fdles les maris philosophes; mais la morale de l'histoire eut été aussi bien que la piété en ménage n'est pas toujours pour les maris philosophes un gage de parfait bonheur. Il eut refait la Femme vertueuse de Balzac, et nous aurions su une fois de plus qu'il faut des époux assortis. Sa conception est plus vigou-

reuse et plus haute. Il prend d'une part un honnête homme, qui a connu les égarements de la jeunesse et qui les déleste, qui ne s'impose pas de devoir plus cher que celui de vivre tout entier pour sa femme, qui ne connaît pas de plaisirs [dus doux que ceux du foyer domestique, qui a Tosprit large, l'humeur aisée, une condescendance aussi rare chez les philosophes que chez les théologiens ; il lui donne pour compagne une femme affectueuse et dévouée, point dévote, point prêcheuse, simple, douce, ayant appris, jeune fdle, par un événement cruel, qu'il n'y a si innocente coquetterie qui ne puisse amener sa catastrophe, plutôt portée pour celte cause vers le scrupule excessif en matière de sentiment que vers les transactions de conscience; et, avec tout cela, il nous montre le mariage impossible sans l'idée de Dieu. Il saisit corps à corps le panthéisme; il le discute principe par principe, phrase par phrase; il le pousse en ses derniers retranchements; il disperse les nuages resplendissants derrière lesquels il se dérobe, et, le mettant aux prises avec la vie pratique, il le force à répondre à son vrai nom, qui est

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l'athéisme. Le lecteur fait comme Elisabeth : il recule, saisi d'effroi, lorsque, tous voiles déchirés, toute lumière d'emprunt dissipée, il se trouve en face du sépulcre vide. Soutenu par la force -(Vun sentiment vrai, Tauteur, écrivain, nous l'avons vu, assez inégal et fort dédaigneux des règles du goiit, s'élève par moments à ce qu'il y a de plus difficile dans l'art; c'est par les plus petits moyens qu'il produit les effets les plus dramatiques et les plus saisissants. 11 n'y a pas un doute naturel aux âmes bien atteintes; il n'y a pas une seule de ces surprises si fréquentes dans l'histoire du cœur, qui ne serve à faire éclater aux yeux les moins prévenus et l'impuissance du panthéisme à corriger le mauvais naturel, et la vanité de ses règles de conduite, et la négation effective de toute Providence et de toute morale qu'il cache sous des prétentions de morale plus désintéressée et de religion moins puérile. S'agit-il de la fidélité conjugale? Robert a beau attester son amour; Elisabeth songe en dle-méme que ce n'est là qu'une base fragile. Elle sait que trop de fatalité capricieuse se mêle à nos sentiments les plus forts. Elle entend

répéter autour d'elle que le seul but de l'homme est de cultiver son être par le développement de ses facultés ; que le bonheur identique au devoir est à ce prix ; que là où se trouve la félicité parfaite, là aussi se trouve la plus haute dignité de la vie. A la vérité, Robert ajoute que ce bonheur parfait n'est que dans les biens idéaux. Mais pourquoi l'ajoute-t-il? Pourquoi les préférer aux biens réels si c'est vers ceux-ci que nous poussent le plus vivement nos facultés? Quel fondement une femme peut-elle faire sur le cœur de son mari, quand il ne se reconnaît en définitive d'autre devoir que de se rendre heureux, quand il ne peut l'être sans cultiver précieusement son intelligence, sans suivre sa vocation, sans donner l'essor à son génie, quand rien ne l'assure ellemême que les complications de la vie n'amèneront pas telle circonstance où elle sera à sa fortune et à sa gloire un obstacle invincible? Si rhomme est Dieu, ne serait-il pas puéril et sacrilège à ce Dieu de se retenir en des liens dont il ne sent plus la douceur, et de manquer, par je ne sais quel respect pour des engagements vulgaires, les grandes choses qu'il rêve et qu'on

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attend de lui? Faut-il tant blâmer ce collègue de Robert, bonnéte bomme après tout et conséquent à sa doctrine, qui répudie sa femme, par la raison qu'une autre est nécessaire à la prospérité de son être moral et à l'activité de son intelligence; que, sans elle, il perd toute force et que la pbilosopbie, but sublime de son existence, ne trouve plus en lui qu'un serviteur languissant et un disciple désormais inutile? Je ne puis reproduire ici, même en abrégé, cette série de sensations contradictoires, de petits événements et de coups de foudre qui composent la vie d'Elisabetb ; l'espèce de crainte que lui inspire peu à peu Robert; sa passion naissante pour Otto; comment cette passion naît, grandit, se développe et devient presque irrésistible. Ce qu'il importe d'observer, c'est que chacun de ses progrès est provoqué par un sopbisme de Robert. Nous possédons sur la scène française nombre de comédies oii l'on voit le maître jaloux d'une jeune femme introduire lui-même l'ennemi au cœur du domicile conjugal, l'y installer de force, se charger des lettres qui ne sauraient être confiées sûrement à d'autres mains que les siennes,

ourdir au besoin et exécuter les stratagèmes dont il sera la première victime; dans la cruelle comédie métaphysique quEritis sicut Deus nous met sous les yeux, Robert, fidèle à sa manière à l'éternelle tradition de notre théâtre, prend la peine de dissiper lui-même chez Otto et chez Elisabeth tous les scrupules qui retiennent d'or- (hnaire les cœurs droits. Tantôt il émet Tidée qu'il n'y a point de poésie sans la passion, et que ces âmes seules sont grandes et capables de goûter le bonheur qui, après avoir traversé le désordre, réussissent à se réconcilier avec ellesmêmes. Tantôt il lui échappe des maximes sur l'unité des contraires qui, obscures dans leur forme abstraite, n'aboutissent pas moins nettement dans la pratique à l'identité du bien et du mal et à FindifTérence morale. D'autres fois, aveuglé par son culte idolâtrique pour le beau, il appelle l'art et ses mille séductions au secours de la passion chancelante et à moitié vaincue, chez sa femme, par le bon sens et par l'honneur. Regardez-y de près : c'est Dieu qui manque à toutes ses maximes dangereuses. Dieu qui

manque à son amour du bien, à son admiration

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pour les chefs-d'œuvre du génie humain, à son indulgence pour les faiblesses du cœur, rachetées par une vie plus grave et par la bonté. Si, près de succomber, Elisabeth n'oppose à Otto, comme dernière défense, que ses serments, reçus par Robert devant Dieu, un vertige la saisit, et la nuit se fait autour d'elle, quand Otto lui répond que Dieu n'est pas et que Robert le prouve. Si ensuite, soupçonnée trop tard par Robert, « qui n'était pas jaloux quand il aurait du l'ôlre », et sortie cependant triomphante de l'épreuve la plus périlleuse qu'elle pût traverser, elle prend Dieu à témoin de la pureté de sa vie, le nom de Dieu expire sur ses lèvres; Robert n'y croit point; estelle bien sûre d'y croire encore elle-même? Dans une heure de trouble, pour se rattacher plus fortement à Robert, elle l'a renié. Et maintenant il n'est plus là entre eux, pour les rassurer Tun et l'autre, pour ramener la femme à son mari, pour leur donner le plus doux des biens du cœur, la confiance réciproque, en échange d'un peu de foi en lui. Le fier docteur, désespéré de ne point croire! désespéré que sa femme ne croie plus et faisant bientôt de vains eilbrts pour la rejeter

dans la foi! Un pareil trait ne pouvait être surpassé. Le tort de l'auteur, qui n'a point écrit pour des femmelettes et qui ne se pique point d'épargner beaucoup nos nerfs, a été de croire qu'il pût l'être. Je voudrais effacer de son livre bien des scènes sinistres qui n'ont môme pas le mérite de la vraisemblance. J'en effacerais certainement le persiflage panthéiste de cette toute gracieuse demoiselle, qui sait, dès l'âge de seize ans, à quoi s'en tenir sur la création et sur Dieu, le récit de ses duretés envers une sœur difforme, qui agacerait la sensibilité d'un portefaix; même le tableau de sa mort prématurée; quoiqu'on puisse difficilement imaginer quelque chose de plus plaisant, je dis plaisant et non point gai, que ces logiciens candides qui, pour consoler une jeune fille vaine et égoïste, mourant au moment où elle embrasse la vie avec une avidité furieuse, s'amusent à lui remontrer (ju'à la vérité elle mourra tout entière et que cela est fâcheux, mais que le plan général du monde est bon, qu'il est le fruit d'une haute conception morale, et qu'elle devrait mettre son bonheur et sa gloire à renoncer tranquillement à

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son moi pour confirmer l'ordre immuable de la nécessité universelle.

A côté du drame de fait que jette, dans la vie d'Elisabeth, sa passion pour Otto, il y en a un autre, tout psycholog^ique, qui s'accomplit uniquement dans son esprit et qui commence le jour où Elisabeth s'aperçoit qu'elle a été envahie par les doctrines de son mari, où elle veut les rejeter, où elle ne le peut déjà plus sans effort et sans douleur. C'est celui que l'auteur a développé avec le plus d'éloquence et de sobriété. En ce genre, les Allemands sont passés maires.

Si trop souvent les personnages d'Eritis siciit Deus se meuvent et agissent comme dos idées pures, en revanche, la lutte des doctrines et le choc des raisonnements contraires, abstraction faite de leur portée morale, abstraction faite même de la personne d'Elisabeth, captivent notre intérêt, s'emparent de notre imagination, nous ébranlent et nous remuent de la même façon que s'il s'agissait là d'un monde visible et tangible.

Prenez dans cette suite d'angoisses et de

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tortures intellectuelles, auxquelles l'âme d'Elisabeth est livrée, tel moment qui vous plaira; il sera pathétique. Les objections qu'elle voit s'élever contre la foi de ses jeunes années, qu'elle renverse, qui reviennent, qu'elle renverse encore, ne sont pas seulement des objections, ce sont des péripéties au bout desquelles on pressent une catastrophe; mais, avant qu'elle arrive, que de coups portés au panthéisme et quelle vigueur dans ces coups I 11 faut louer une fois de plus ici l'impartialité hardie de Fauteur. Elisabeth est de bonne foi; elle ne demanderait pas mieux que de se reposer dans les croyances de son mari, si elle pouvait se convaincre que ces croyances sont quelque chose de solide. Elle ne repousse pas dédaigneusement les remarques profondes que Robert laisse tomber sur le monde et la nature humaine. Elle les admire; elle en est éblouie; elle en reconnaît la justesse et la force. D'arguments contre l'existence de Dieu qui puissent embarrasser les plus croyants, il n'en manque pas, hélas! et elle l'apprend bien vite. Nous serions trop heureux sur la terre si Dieu était comme le soleil, s'il suffisait d'entr'ouvrir

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paresseusement la paupière pour le saisir dans tout Téclat manifeste de sa réalité.

Jour et nuit, grêle, vent, péril, chaleur, froidure,

les maux, les maladies, les souffrances de toute sorte, rien n'y ferait; nous aurions le paradis dès ici-bas. Le mot profond de TEvang^ile : « Heureux ceux qui ont cru et qui n'ont pas vu », n'aurait plus de sens. Si Dieu est, il veut qu'on le cherche. Le panthéisme proclame bien haut que. le pur chrétien n'est point capable de dévouement; que, les yeux toujours fixés sur la vie future, il n'est, après tout, qu'un calculateur prudent qui, par des sacrifices éphémères, se prépare une éternité de jouissances. Reproche irréfutable, s'il n'y avait dans le monde aucune objection contre la Providence qui ne fût une folie et si l'âme humaine n'était raisonnablement capable de doute. Ce qui rend frivole cette accusation, en apparence si grave, c'est précisément qu'au fond de la foi la plus ferme il reste toujours, sinon un dernier doute, du moins la possibilité d'un tel doute, qui laisse aux bonnes actions les plus assurées de leur récompense

tout le mérite du désintéressement. Mais s'il se dresse contre la foi en Dieu dans l'esprit d'Elisabeth des objections qui Tébranlent, les objections qu'elle conçoit en même temps contre le panthéisme ne sont point de celles qui ébranlent; ce sont de celles qui accablent et qui

écrasent.

Le panthéisme a cela de particulier qu'il serait à peu près inintelligible sans la notion préalable d'un Dieu personnel qu'il veut nous arracher et qu'il est cependant réduit à supposer d'abord en nous avant de l'altérer et de la mutiler à sa guise. Quand l'athée dit : « 11 n'y a point de Dieu », ce n'est point là sans doute une doctrine qui ne laisse à notre intelligence aucun embarras. Du moins, n'est-ce pas non plus un jugement dont le sens littéral nous soit obscur. La proposition est simple et facile à entendre comme l'est toute négation. L'athée rejette l'explication suprême que nous donnons du monde, de ses phénomènes et de ses lois, soit parce qu'elle ne lui semble pas suffisamment prouvée, soit parce qu'elle répugne, selon lui, à la nature de ces lois et de ces phénomènes. Il n'a pas besoin de notre

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<c hypothèse » pour expHquer la création, et il s'en passe. Le panthéisme, au contraire, s'empare (le rhypothèse; il prend soin de déclarer qu'elle est non seulement une force nécessaire de notre esprit, mais encore le complément indispensable de notre existence ; il prend le mot du déisme, il prend même l'idée, il ne supprime que la réalité enfermée sous l'idée et exprimée par le mot, c'est-à-dire qu'il prétend relever la divinité du même coup qu'il la renverse. Il croit détruire une superstition en niant que Dieu soit quelque chose de distinct de l'univers et ne rien retrancher des plus nobles croyances de l'homme, en ajoutant que « Dieu est tout ce qui est ». Or, je le demande, une telle définition de la divinité, difficile à entendre même pour un esprit qui possède déjà la notion de Dieu, ne devient-elle pas, sans cette notion, une énigme insoluble? N'est-ce point par l'équivoque implicite d'une idée précise avec une idée obscure que nous nous figurons l'entendre? Et que voulez-vous que devienne Elisabeth, à qui son intelligence, encore peu assouplie aux subtilités de la métaphysique, fournit uniquement, en matière de

réflexions, ce qu'on peut appeler le pain quotidien de la raison, que voulez-vous qu'elle devienne lorsqu'elle essaie d'embrasser le Dieu du panthéisme avec la même netteté de regard et la même sûreté de conscience qu'elle possède le sien? La nature et le devoir de l'homme, dit Robert, est d'aspirer au divin! Mais qu'est cela? Que signifie le divin sans Dieu? Oii a-t-on jamais vu un adjectif qui ne corresponde à aucun substantif? Qu'il n'y ait point de Dieu, depuis qu'Elisabeth assiste aux entretiens de Robert et de ses amis, ce doute affreux n'envahit que trop son âme. Mais qu'il y ait un Dieu et que ce ne soit pas celui qu'elle avait appris à aimer, voilà ce qui l'étonné et la confond. Plus elle fait d'efforts pour concevoir ce Dieu, plus elle s'irrite de retomber vaincue sur elle-même à chaque nouvel effort, d'étendre sans cesse la main et de la retirer sans cesse vide. Identité de l'être et de l'idée, harmonie du sentiment et de la raison, progrès de l'esprit vers lui-même à travers les différentes conceptions de la divinité depuis les païens jusqu'à Hegel, connaissance du moi en soi, tous ces fantômes aux couleurs éblouissantes

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miroitent à sa vue : l'invitant à s'élancer vers eux, fuyant dès qu'elle s'élance.

Etourdie par la métaphysique des hégéliens, cherche-t-elle du moins son repos dans leur morale? Ce sont pour elle de nouveaux tours de passe-passe et de haute prestidigitation philosophique. Le panthéiste, qui est réduit à nier la vie future, et qui sent bien qu'une morale, privée de sanction, n'est plus qu'une chimère, affirme que nos mauvaises actions trouvent icibas leur châtiment comme nos actions vertueuses leur récompense. Mais comment? pourquoi? d'où lui vient cette certitude? Je ne veux point discuter l'idée qu'il conçoit du bien et du mal, ni lui demander comment il explique la notion du juste et de l'injuste. Elisabeth le fait cependant; elle est conduite, à son grand effroi, par les maximes hégéliennes, à considérer la société humaine simplement comme un ensemble de forces contradictoires, l'injustice comme l'empiétement trop violent et l'usurpation d'une force sur une autre, le devoir, comme la transaction de toutes les forces entre elles. Et de ces définitions nouvelles de la morale que de

conséquences bizarres ! quelle confusion inextricable 1 Si les forces ont le droit absolu d'être, comment ont-elles le devoir non moins absolu de transiger? Si elles ont le devoir de transiger, ne sera-ce pas les natures magnanimes qui, plus promptes à reconnaître les droits d'aulrui, seront par cela même affaiblies dans leur activité et fléchiront au milieu de la lutte nécessaire de toutes les forces entre elles, tandis que les natures communes triompheront à l'aise? Et quelle misérable chose seront alors et ce monde et cette vie! Mais je laisse de côté cette querelle un peu subtile pour des lecteurs français, et, pour ne pas être trop exigeant, j'admets que le panthéisme se fasse du juste et de l'injuste la même idée que nous. J'admets, ce qu'il prétend démontrer, qu'en dehors de l'hypothèse du pur hasard et de celle d'une Providence distincte du monde, il y ait une troisième possibilité, à savoir, des conséquences nécessaires et un enchaînement régulier de faits moraux; que le juste, étant une loi de notre nature, cette loi ne saurait être violée, sans que, par le fait môme, le seul fait de la violation, il n'en résulte de cer-

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tains désordres. Je l'admets et je le comprends. Mais s'il ajoute que ces désordres se produiront de toute nécessité au détriment de celui qui commet l'injustice, je ne comprends plus. Si j'agis sans me conformer au devoir, qui est la règle naturelle des actions humaines, l'acte une fois commis entraîne à sa suite une série de perturbations qu'il n'est plus en mon pouvoir de prévenir. Si je prétends maintenir un pot de fleurs en équilibre sur une fenêtre, sans me conformer aux lois de l'équilibre des corps, le pot, que je le veuille ou non, tombe et se brise. Mais il tombe sur la tète du passant qui n'en peut mais, et non sur la mienne. Comment, à moins de supposer l'intervention d'un être supérieur, dont l'intelligence infinie dirige jusqu'au hasard, et se réserve, au moment qu'il lui plaît, de réparer nos désordres, comment les lois morales, abandonnées à elles-mêmes, auraientelles, en ce qui touche leur violation, un privilège de discernement que n'ont pas les lois physiques? Je conviens encore une fois qu'il peut y avoir en ce monde certains enchaînements nécessaires de faits moraux. J'accorde à l'extrême

rigueur — bien que je l'entende d'une autre façon que le panthéiste — que la vie, elle aussi, nous traite toujours selon nos mérites. Mais elle nous traite plus durement pour avoir manqué de prudence que pour avoir manqué de vertu. Si les vices violents nous châtient par leur violence môme, n'y a-t-il point de sages vicieux qui, en gouvernant leurs vices, les tournent à leur profit, et qui savent jouir de leurs mauvais penchants sans se laisser tourmenter par eux? Les vicissitudes de la destinée, étudiées de près, les conséquences qu'entraînent pour nous nos actions dès ici-bas, nous enseignent à être tempérants plutôt qu'à être justes; elles nous montrent la nécessité d'un bon régime moral plutôt que l'utilité de la vertu active et du dévouement. Reste la conscience, et c'est à la représenter seule et suffisante vengeresse du devoir violé que les panthéistes triomphent. Inconséquence singulière de leur philosophie î Ils nous exhortent à vaincre nos passions les plus vives ; nous avons en nous-mêmes, ils le proclament, tout ce qu'il faut pour leur résister, même quand elles

sont si douces et si attrayantes qu'elles mettent

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notre volonté de leur parti, si subtiles et si ingénieuses qu'elles séduisent jusqu'à notre, raison. Et nous ne saurions pas éluder les objections candides de la conscience! nous n'étoufferions point sa voix incommode, surtout quand nous sommes assurés que ce juge, qu'on nous fait si incorruptible, fragile et périssable comme le reste en nous, doit retourner au néant en même temps que notre corps tombera en poussière! Ou la conscience est le témoin qui portera un jour témoignage contre nous devant un autre juge qu'elle, ou elle n'est qu'un sentiment ou un instinct pareil aux autres, que des sentiments plus forts peuvent réduire au silence, que les passions auront tout intérêt à surmonter et à vaincre si, lui vaincu, elles n'ont plus à redouter que les lois qu'il n'est pas toujours nécessaire de violer : l'opinion publique, qu'on trompe avec un peu d'adresse, les bommes, à qui l'on impose avec de l'audace. Ab! qu'Elisabetb sent bien, aux jours de la tentation, que la voix do la conscience, réduite à ses propres forces, est impuissante contre la voix du cœur! Plus de Dieu et plus de morale! C'est trop pour cette âme cbancelante d'être à la

fois privée de ces deux appuis. « Mon Dieu! mon Dieu! s'écrie-t-elle avec désespoir. Que ne puis-je chasser de ma tête toutes ces subtilités. Ne plus douter! Croire! croire! Seigneur, je crois! Viens au secours de mon incrédulité! »

Il résulte de là une situation violente, dont l'auteur a presque toujours tiré, pour la démonstration de sa thèse, un parti excellent. Les jugements ingénieux sur les poètes allemands et sur leur influence, et en particulier sur Gœthe, des observations fines et profondes sur l'avenir que le panthéisme réserve à la poésie, se mêlent heureusement, dans les pages détachées du journal d'Elisabeth, à de vigoureuses controverses morales, aune raillerie amère, à la peinture monotone et puissante par sa monotonie même des angoisses de l'esprit. Une telle situation, quand elle se prolonge, ne saurait avoir d autre issue que la folie. Elisabeth devient folle, et elle ne recouvre la raison que pour mourir en ressaisissant la foi qu'elle avait perdue. Je n'ai point le courage de suivre l'auteur dans cette troisième partie de son œuvre; bien qu'il s'y trouve encore, au milieu d'une foule d'événe-

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ments sans suite, cousus tant bien que mal les uns aux autres, de grandes beautés tragiques. Mais la corruption trop prompte du caractère de Robert y cboque et y déroute le lecteur. On n admet pas qu'un lionnête homme, auquel on s'est intéressé en dépit de ses chimères, devienne si résolument et si vite un tyran sans àme et, peu s'en faut, un scélérat. On comprend difficilement qu'avec ses goûts aristocratiques il se laisse entraîner par des sociétés crapuleuses. On trouve puéril que, durant une maladie, par un raffinement imprévu de son culte pour l'esprit humain fait Dieu, il adore avec simplicité de cœur l'appareil galvanique qui doit le guérir et lui adresse en toute dévotion sa prière du matin.

Il serait à souhaiter aussi que l'auteur n'eut point prodigué, dans son troisième volume, des épisodes politiques sans portée et sans valeur, où son impartialité l'abandonne. On a certes amplement le droit, en 1857, de ne point trouver que les évolutions du peuple allemand en 1848 aient été le chef-d'œuvre de l'esprit de conduite. On peut croire, et je crois, que le panthéisme a aussi en politique ses illusions et ses nécessités

funestes, qu'il ne lui est point permis d'éviter. Mais introduire violemment la révolution de 48 là où elle n'a que faire; mettre partout dans la bouche de quelque ivrogne le fameux : « // est trop tard! » qui a été prononcé pour la première fois, si je ne me trompe, par M. de Lamartine ou M. de La Rochejacquelein; nous montrer les assassins seuls prompts à réclamer l'abolition de la peine de mort, les voleurs et les débauchés seuls ardents à bâtir des systèmes sur la famille et la propriété ; est-ce là juger l'Allemagne de 48, est-ce là discuter la politique du panthéisme? Ah! que l'auteur l'eût bien mieux discutée eu nous montrant, sous quelque constitution et dans quelque état de société que ce soit, l'égoïsme méthodique et l'adresse devenus chez les puissants du jour les seuls principes de gouvernement par la conviction qu'il n'y a plus ni Dieu ni justice! Mais des scènes de cabaret! des émeutes de malheureux qui souffrent et qui, dans l'excès de leur ignorance, fruit de leur misère, se figurent que leurs souffrances vont finir parce qu^ils auront décrété qu'il n'y a point

de Dieu! Qu'est-ce que cela prouve? Il est mal-

heureusement aussi facile de tromper l'ignorance et (le soulever la misère au nom de la religion qu au moyen de l'athéisme; et, pour ce qui est du cabaret, que les romanciers allemands me permettent de le leur dire : il joue décidément un trop grand rôle dans leurs controverses. C'est tout l'argument, on le sait, de M. Freytagà l'endroit des Polonais *. C'est celui dont l'auteur iVErilis use et abuse avec le plus de complaisance contre ses adversaires. Quelque agréable qu'il soit, il finit par sembler monotone. Un peu de variété ne nuit pas, même dans l'insulte, et je prends la liberté de recommander à l'auteur anonyme le procédé de son compatriote, M. Friedrich, qui, dans une œuvre remarquable à plus d'un titre, dirigée contre le pharisaïsme piétiste, — duquel me préserve le ciel d'être le champion, — a imaginé récemment d'incarner un grand parti religieux dans un pasteur infanticide. Cela est assurément plus vif que d'avoir fait son personnage ivrogne; mais cela est plus nouveau.

i. Voir le chapitre : le Roman et la Poésie de famille en Allemagne.

Des épisodes, comme ceux que nous venons de signaler, sont regrettables. Ils nous distraient de l'effet principal du livre, mais ils ne le détruisent point. Considéré comme œuvre littéraire, le roman anonyme a des taches nombreuses ; nous ne les avons point dissimulées. Comme œuvre politique, il ne contient guère que des déclamations maladroites ou malséantes. Mais on ne saurait nier la grande portée sociale qu'il emprunte des circonstances présentes, et l'on n'ébranlera point les conclusions morales auxquelles il nous mène. Un récit, dont le fond reste simple et naturel, en dépit des incidents forcés qui s'y mêlent, montre mieux que la discussion la plus serrée combien sont vaines et fragiles les règles de conduite que la morale hégélienne apporte aux hommes. Ce récit, où la foi vivante au Dieu vivant anime et réchauffe toutes les pages, oii la justesse qui persuade s'unit à la passion qui entraîne, convertira des esprits que le pur raisonnement n'eût point

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touchés, et trouvera sans doute le chemin de bien des cœurs que la prédication laisserait insensibles. Le succès du panthéisme repose sur deux ou trois équivoques; le mérite de l'auteur, en les dissipant, est d'avoir montré l'identité dans la pratique du panthéisme et de l'athéisme. Le philosophe hégélien, lorsqu'il substitue à la personne divine son Dieu-idée, fait-il autre chose que de supposer dans la nature un agent de plus que le physicien, et un agent semblable en tout à ceux que suppose celui-ci? Or, en des 0[)inions de cette nature, c'est surtout la pratique qui nous importe. Qu'on n'allègue point que les idées sont vraies ou fausses en ellesmêmes, quelle que soit l'application qu'on en tire, qu'un fait incontestable ne cesse pas, pour avoir des conséquences dangereuses, d'être un fait incontestable, et que Tunique objet de la science est de savoir. Sur ce terrain encore, on serait vaincu. Oii a-t-on vu, en effet, que les démonstrations de l'athéisme eussent la rigueur scientifique dont il se vante? Des arguments qui renversent les nôtres, l'athée en produit quelquefois; cela prouve que nos arguments ne sont

pas toujours bons. Des faits qui embarrassent notre intelligence et peuvent ébranler notre foi, nous avons été les premiers à reconnaître qu'il n'en manque point. Mais un seul fait, un seul argument irrésistible qui doive nous imposer la conviction contraire comme la géométrie nous impose ses théorèmes et la chimie ses combinaisons; c'est un phénix que Tathée n'a point encore découvert. Je suppose en matière de religion et de philosophie un pur sceptique, — c'est une supposition qu'il nYst que trop naturel de faire dans le pays où j'écris ; — que verra-t-il dans les raisonnements de Tathée? Des conjectures, établies avec plus ou moins d'art, mais rien qui doive légitimement le mener à un athéisme certain. Quand je vois un homme qui doute qu il y ait un Dieu, je le comprends et je compatis avec lui ; il se peut d'ailleurs que rien ne m'interdise de le trouver sage. C'est le grand cas que je sais faire, à l'occasion, du scepticisme. Quand je vois un homme assuré qu'il n'y a pas de Dieu, je l'admire; mais je ne puis m'empêcher de le juger en ce point bien crédule, fut-il Laplace ou Lalande, et je songe que Sganarelle, en

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affirmant Texistence du moine bourru, croyait à quelque chose d'aussi solidement établi que la non-existence de Dieu. C'est tout le cas que je fais de l'athéisme prétendu scientifique. Conjectures pour conjectures, le sceptique, juge impartial, conviendra que celles qui raffermissent la morale valent mieux que celles qui Tébranlent. Il ne faut pas s'en tenir à des raisonnements qui se discutent ; il faut apporter un long amas de preuves bien inébranlables, que personne n'a jusqu'ici apportées, pour arracher à l'homme quelque chose qui lui est aussi nécessaire et aussi essentiel que la croyance en Dieu. Supprimez l'attraction du monde physique, vous n'y produirez pas une perturbation plus grande que celle qui se produira dans le monde moral si vous parvenez à en retrancher la foi en une providence. L'âme sans Dieu est comme ces folles balances qui ne peuvent plus trouver dans aucune situation l'équilibre qui est leur nécessité et leur loi.

Et combien de ces âmes l'Allemagne n'al-elle point produites durant le demi-siècle qui vient de s'écouler? Combien n'en a-t-on point

vues parmi les plus délicates et les plus nobles, s'élancer légères vers cet idéal flottant du panthéisme et retomber lourdement sur' la terre, découragées de n'avoir rien atteint de solide à quoi se rattacher! Combien de talents ont avorté! Combien ont fini brusquement par la folie, par le suicide, ou, ce qui équivaut pour le talent au suicide, par de vulgaires désordres! Que de noms je citerais, si je ne craignais de réveiller des douleurs encore trop récentes! « Il y a », s'écriait Henri Heine dans les dernières années de sa vie, avec un accent de conviction sauvage, « il y a une malédiction sur les poètes allemands. » Oui, et cette malédiction, c'est d'avoir eu en toute chose l'enthousiasme sans la foi positive. L'enthousiasme vide est une maladie d'esprit qui a été de tout temps particulière au peuple allemand; le panthéisme n'est point fait pour la guérir. Ceux d'entre les lettrés et les philosophes qui, dans je ne sais quel espoir chimérique, persistent à énerver les âmes par leurs attaques sans cesse renouvelées contre « la superstition déiste » devraient enfin ouvrir les yeux et s'apercevoir qu'ils font fausse route. Il y a des affaires

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plus pressantes que de supprimer Dieu dans un pays où nos principes de 89 et du code Napoléon, lentement introduits, sont, à l'heure qu'il est, si vivement menacés. Quand bien même, ce que nous nous refusons à entendre, Dieu serait un obstacle aux progrès d'une nation, Dieu est loin, et les débats de la Chambre des Seigneurs à Berlin, des discours comme ceux qu'on y tenait récemment sur la sainteté des privilèges féodaux, nous révèlent des obstacles plus immédiats et qu'il serait peut-être plus utile et plus glorieux de vaincre. Je ne dirai pas à l'Allemagne comme une voix célèbre : « Plus de rêves! plus de poésie! » Mais je lui dirai : « Plus de rêves! plus de métaphysique! » Quoi! toute Tinlelligence et tout le génie d'une grande nation, dépensés à construire des systèmes que les plus subtils peuvent à peine saisir et où Ton ne parvient à sauver les principes élémentaires de la morale que par des prodiges d'inconséquence et d'adresse! Ne serait-il pas plus sage de continuer de croire au moins i)ar provision ce qu'on a toujours cru, lorsqu'après avoir clierché avec tant de persévérance, on n'entrevoit même pas, au bout de ces

longs efforts, quelque chose qui vaille ce que Ton sacrifie? Que de temps perdu pour agir et pour vivre! Et n'est-ce pas vivre qui est la première affaire des vivants? « Toute théorie est grise, et éternellement vert est l'arbre d'or de la vie. » Ainsi parle Méphistophélès. C'est à peu près le philosophe le plus sensé qu'ait produit l'Allemagne. Je crois sa maxime, qui date déjà d'un peu loin, utile encore à méditer, en 1857, malgré l'aigre bruit croissant des machines et des locomotives, pourvu toutefois qu'on se souvienne à propos que la maxime est d'un diable, et qu'il y a aussi des théories aux fruits d'or sans lesquelles c'est la vie qui devient plate et grise.

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