I. Revue contemporaine, 31 octobre
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douleur d'une âme blessée vaut pour lui les plus retentissants spectacles; elle lui ouvre sur Tétat d une société et l'action d'un parti des lumières que peut-être il eut longtemps et vainement cherchées ailleurs.
Rien ne sera bientôt plus étranger à une certaine fraction du clergé protestant que l'esprit même du protestantisme. La réaction religieuse, — je prends, pour le moment, ce mot dans un sens général auquel je n'attache nulle idée de défaveur, — la réaction religieuse, qui a suivi dans tous les États de l'Europe les événements de 1848, a été conduite dans l'Allemagne protestante par une secte qui se désigne elle-même du nom d'orthodoxe. Les orthodoxes protestants sont ceux qui ne veulent point varier dans la doctrine du xvi*' siècle sur la prédestination. Les œuvres inutiles pour le salut, les âmes sauvées ou damnées de toute éternité, même avant que de naître, par un décret divin : voilà, comme chacun sait, le principe de cette doctrine. C'est déjà beaucoup se méprendre sur la nature de la réforme religieuse au xvi*^ siècle, que de faire consister tout le protestantisme dans un
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dogme spécial que Zwingle n'a fait que traverser, que Luther n'a jamais rigoureusement défini, qu'une bonne partie de l'Eglise calviniste elle-même, dès le début du xvi® siècle, a rejeté ou essayé de mitiger. Mais c'est se méprendre bien plus encore que de qualifier d'impie quiconque discute ce dogme ou croit autrement, et d'aspirer à détruire le libre examen dans une Eglise qui n'est fondée que sur cette base. La réaction religieuse de l'Allemagne est allée jusque-là. Il ne manque point de gens, en effet, qui, dans l'excès de leur sollicitude, se figurent sans cesse le christianisme prêt à disparaître de la surface de la terre, comme par un coup de baguette. Ils agissent du moins comme s'ils le pensaient; c'est le prétexte qu'ils donnent à leurs violences quand ils poursuivent si âprement l'incrédulité en voyant partout des incrédules. Cette sorte de gens, dans presque tous les pavs et toutes les communions de l'Europe, a repris depuis 1848, sur l'opinion publique, un crédit qui n'est déjà plus à son apogée, mais qui ne paraît pas encore à son déclin. Le singulier mouvement d'idées et de passions que l'année 1848
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a vu éclater, est encore bien mal connu dans ses causes, dans sa nature et dans ses conséquences. Un seul trait y reste en relief; c'est que, dans un accès de belle ferveur, on a aspiré alors à tout améliorer, y compris la Providence, contre laquelle nombre de gens se souviennent d'avoir lu, chez nos voisins de Bade, des instructions rédigées en fort beau style allemand, par les chefs de Garlsruhe. De là des alarmes de toute espèce qui n'ont été que trop exploitées en Allemagne et ailleurs. Je compatis aux craintes des âmes pieuses, fussent-elles exagérées. Je comprends le zèle à défendre une croyance, fût-il excessif. Mais c'est à condition que ce zèle soit pur de tout mélange de l'orgueil humain et de l'esprit de domination sacerdotale. En est-il toujours ainsi chez ces champions de l'orthodoxie allemande, si prompts à refuser à des protestants comme eux jusqu'au titre de chrétiens? Je voudrais le croire. Mais comment l'intolérance n'aurait-elle pas pour conséquence nécessaire le pharisaïsme? Comment une secte entreprenante qui veut devenir parti dans l'État et qui le proclame chaque jour assez haut, ne serait-elle
point un appât jeté aux ambitieux désœuvrés? C'est le châtiment légitime de l'étroitesse d'esprit qu'elle serve d'instrument à l'intrigue, et des principes durs qu'ils couvrent et consacrent la dureté des méchants. Il est si commode de régner au nom de Torthodoxie! Nous n'avons à discuter ici ni les doctrines des orthodoxes luthériens ou calvinistes, ni le titre qu'ils se donnent, ni pourquoi ils veulent rompre, au nom du dogme de la prédestination, avec quiconque, dans l'Eglise protestante, n'entend pas ce dogme de la même façon qu'eux. Ce serait affaire de théologie plus que d'histoire morale. Mais si les orthodoxes prennent plaisir à effrayer les consciences, s'ils troublent les esprits, s'ils irritent les âmes, tout honnête homme a droit de leur demander compte des colères soulevées contre eux par eux-mêmes; car elles constituent pour la foi chrétienne un péril plus grave que les dissidences qu'ils voudraient étouffer.
Le livre de M. Friedrich est l'expression de ces colères, et, dès les premières pages, on peut sonder la profondeur du mal. Une indignation douloureuse les remplit. Elle va d'abord à
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rextrôme; elle n'est pas cependant d'un esprit chagrin et qui se tourmente à inventer des noirceurs; elle n'est pas d'un sectaire. Elle est d'un homme, irrémédiablement frappé, en qui l'on devine un homme d'honneur et de jugement. Ce livre a été écrit comme il sera lu, avec une émotion de révolte contre les Pharisiens. C'est l'histoire d'un jeune candidat en théologie, Albert Richter, pauvre et sans appui, qui ne paraît être ni orthodoxe ni dissident, mais qui alafoiévangélique, beaucoup de zèle et d'instruction, qui rêve d'obtenir une paroisse de village, de s'y marier avec une simple jeune fille qu'il aime de tout son cœur, et de vivre là, à côté de son vieux père, dont il sera le soutien, à la façon des patriarches et du vicaire de AVakefield, cultivant son jardin, élevant dans l'amour du Christ les enfants qui lui viendront, consolant ses ouailles, portant la pauvreté avec joie, et disputant sur la grâce le moins possible. Mais, comme il ne caresse l'orthodoxie de personne et qu'il témoigne un goût médiocre à se faire paladin de la damnation quand même, il lui faut dire adieu à ce songe riant d'une existence selon la Bible. Il ne
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sera ni pasteur ni maître d'école. Quand il vient solliciter auprès des puissances de l'Eglise, on lui donne des injures au lieu d'une place. On le persécute, lui et son ami Schrœter, jusques-là qu'on les accuse auprès du prince de tramer des complots contre sa personne. Je le répète. M. Friedrich ne s'annonce pas comme un romancier de premier ordre.^11 a pourtant un grand signe de vocation : la sincérité et la force de sentiment. Il écrit de haute lutte. Avec cela on intéresse sans qu'il soit besoin ni d'une ima^ gination inventive ni d'un rare génie d'observateur. A lire seulement la scène qui ouvre son livre, le sang bout dans les veines. Ils sont là tous réunis en synode, le surintendant Mœller, le conseiller consistorial Ellis, le pasteur Burger, accompagné de son gendre Otto, pour juger la thèse d'Albert Richter. Toutes leurs paroles, tous leurs gestes sont des affronts sanglants pour le pauvre candidat. Avec quelle injustice ils méconnaissent son humilité et son bon vouloir! Avec quel dédain glacial ils tournent une à une les pages de ce manuscrit, son premier amour, le premier fils de son esprit, son chef-d'œuvre!
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11 a commis une faute impardonnable, en vérité! Luthérien, il a mieux aimé se rencontrer avec Luther qu'avec eux-mêmes sur une question de liturgie. Et puis, il a étudié à Tubingue! Qui peut répondre dès lors qu'il n'est pas secrètement abonné à quelque recueil pervers, allemand ou français, tel que le Lien du pasteur Coquerel ou le Disciple de Jésus- Christ de M. Martin-Paschoud? C'est pourquoi ils l'appellent philosophe et ignorant, deux mots synonymes. Sa pâleur ne les touche point; la candeur de ses explications ne fait que redoubler leurs mépris; ils le renvoient le cœur brisé, l'esprit plein de doutes, désormais sans espérance et sans vocation fixe, lui que Dieu avait peut-être marqué pour être du petit nombre de ceux qui le servent en esprit et en vérité. Quelque irritation que nous cause cette scène, elle nous laisse calmes auprès de celle qui suit presque aussitôt. Nous sommes à l'église. Le consistorial Ellis célèbre un mariage. Les deux fiancés, qui s'aimaient avant de pouvoir s'unir l'un à l'autre, ont autrefois commis une faute, longuement expiée par six années de repentir assidu. Ellis le sait par
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les aveux mêmes de la jeune femme; dans sa religion scrupuleuse, elle aurait cru surprendre les bénédictions de l'Eglise si elle l'avait tu. Néanmoins Ellis a voulu qu'elle se présentât devant l'autel avec le costume ordinaire des vierges chrétiennes, une couronne de mvrte» dans les cheveux. Il fallait à l'orthodoxie sa proie. Je cite ici textuellement pour donner une idée de la passion entraînante, qualité principale de l'auteur.
Emma se tenait tremblante devant l'autel; on pouvait presque entendre les battements de son cœur. Le conseiller consistorial s'avança, mais non pas comme un pasteur de l'Eglise qui se prépare à accomplir un acte de bénédiction. 11 avait le visage superbe. On sentait l'orgueil jusque dans la prière qu'il prononça à haute voix. Il inclina la tête, mais sans aucune humilité. Son extérieur était à mille lieues de l'humilité véritable. Il lui suffisait que les hommes s'y trompassent et le tinssent pour humble. Après la prière, il se tut un instant; il contempla d'un œil raide et sévère le couple debout devant lui, fit un pas en avant, puis commença son discours sur le texte des Psaumes (li, 2) :
(( Sois-moi clément, ô Dieu, selon ta bonté, et anéantis mes péchés selon ta miséricorde; car je confesse mon crime et mon péché est devant moi. »
Ces mots renfermaient la pensée dominante du sermon nuptial.
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Une rougeur sombre courut sur le visage des deux époux. Avec des paroles tristes et dures le conseiller commenta le sens du psaume; plus il parlait, plus il touchait de près à la faute commise par les deux malheureux; plus ses allusions devenaient claires. Emma douta un instant si elle ne devait point se jeter à ses pieds pour implorer sa compassion. Mais elle ne le put point; ses membres lui refusaient leur service. Elle ne put que lui adresser un regard, un seul regard, exprimant si bien la complète mortification intérieure, si plein d'un repentir et d'une humilité célestes, si suppliant dans sa douceur qu'il eût attendri le cœur d'un scélérat et ému une statue; mais le regard du saint conseiller ne rendit que rudesse, orgueil et mépris.
Son discours devenait de plus en plus violent. « Et vous aussi, vous appartenez à la race déchue; vous avez succombé à la tentation, et cependant vous ne reconnaissez point vos péchés, et vous ne les avez point devant vous. Vous avez recouvert votre perversité du manteau de l'innocence. La vanité vous pousse à vous présenter devant le monde comme si vous étiez purs. »
Emma se cramponna aux bras de son fiancé avec un effort suprême. Tout son sang paraissait avoir quitté ses veines; elle se tenait là, pâle comme la mort. Les yeux de tous les assistants se dirigeaient sur elle, pleins d'angoisses et de pitié. Les yeux du conseiller consistorial restaient froids et superbes.
Il continua, en se tournant vers la fiancée : » Tu te présentes à l'autel du Seigneur avec la couronne qui ne convient qu'à l'innocence d'une vierge pure. Loin de toi cette couronne! Tu n'es plus vierge! » Et il s'avança sur la fiancée ; il lui arracha sa couronne ; les boucles de ses cheveux retombèrent en désordre comme sur
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la tête de la Madeleine. Il jeta les myrtes à terre et les foula aux pieds.
« Làchez-moi! lâchez-moi! je vais à elle! » cria une voix au fond de l'église. C'était Schrœter. 11 était hors de lui. Des amis l'entraînèrent hors de la maison du Seigneur, pour empêcher qu'il n'arrivât quelque pire scandale.
Tout redevint tranquille. La fiancée s'était évanouie. Pâle et muet, Linde (son amant) restait penché sur elle. La conscience de sa faute pesait lourdement sur lui. Une savait ce qu'il faisait.
On voulut emporter la fiancée. (( Laissez-la, s'écria le conseiller consistorial, il faut qu'elle s'éveille au pied de l'autel du Seigneur pour expier sa faute. »
Il échangea les anneaux du jeune couple, et lorsqu'il eut fini son discours, il se jeta à genoux, et s'écria, en levant les mains jointes : « 0 Vierge céleste et pure! ô Seigneur! ce péché tournera à ta gloire et à celle de ton Eglise! Toi-même as tout dirigé. Nous tous qui sommes sans péché, nous levons les bras vers toi et nous te supplions; maintiens-nous dans ta grâce, reçoisnous dans ton royaume. Amen! )>
Personne ne bougea. Aucun bras ne se leva, hors celui du conseiller consistorial.
Cette scène est dramatique, mais on y sent Texcès, et plus d'un détail y dépasse les bornes du vraisemblable. C'est par l'excès que se traduisent à la fois, cbez M. Friedricb, et les blessures incurables qu'a du recevoir Tbonnête
homme et l'inexpérience de l'écrivain. Ellis,
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dans toute la première partie du récit, est un personnage impossible, brutal assassin d'une jeune femme qui se confie à lui, suborneur, et, pour couronner le tout, infanticide. C'est trop, même pour un orthodoxe. De tels caractères et de telles vies restent toujours et partout des caractères et des vies d'exception. Et l'on rencontre dans le livre de M. Friedrich bon nombre d'imputations du môme genre, qui, généralisées comme elles le sont, ressemblent, à d'aveugles calomnies. Puisque M. Friedrich voulait signaler les vices propres à un clergé luthérien, exclusif en dépit de Luther, et dominateur superbe au nom d'une religion de libre examen, qu'avaitil besoin de battre la campagne et de courir après les infanticides? L'intolérance, l'esprit persécuteur, conséquence naturelle de l'esprit d'exclusion, les paroles hypocrites, la sainteté fausse, l'abus sacrilège des promesses de la grâce, ne sont-ce point là des choses par elles-mêmes assez odieuses pour soutenir l'indignation du lecteur et assez fécondes en événements tragiques pour soutenir la verve du romancier?
M. Friedrich aurait du mieux le comprendre.
Son conseiller consistorial Ellis est une invention forcée qui d'abord nous secoue mollement, mais qui, à la réflexion, nous fait sourire. Avec plus d'habileté à adoucir certaines nuances encore trop crues, son pasteur Otto eût été un personnage réussi. La théorie d'Otto sur le péché, agréable au Seigneur quand ce sont les élus qui le commettent et qui lui fournissent ainsi une occasion d'exercer sa grâce, eut scandalisé l'âme austère de Calvin. Ce n'est pas toutefois une aberration qui ne puisse naître de la doctrine « orthodoxe » de la grâce dans un cerveau de théologien orgueilleux, enivré de son éloquence sonore. Mais quand l'auteur essaie de montrer, par l'histoire d'Elisabeth, vers quelles pentes dangereusesglissent les enseignements des orthodoxes, il devrait procéder avec moins de brusquerie et soupçonner que, parmi les choses probables, toutes n'arrivent point dans la vie réelle aussi aisément qu'on les peut raconter dans les livres. Otto bouleverse, à force de raideur superbe, la paroisse confiée à ses soins. Au lieu de cultiver humblement la vigne du Seigneur, il la ravage de fond en comble; il la traite comme l'ivraie. A
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Halle, dont il vient de quitter les bancs, les maîtres de la doctrine lui ont appris qu'une nouvelle peste s'est répandue sur le monde et Tinfecte, à savoir les rationalistes déguisés sous le nom de chrétiens; impies, cela va sans dire, athées, païens, panthéistes, mais ayant ceci de singulièrement redoutable qu'ils poussent la perfidie jusqu'à enseigner la divinité de Jésus-Christ, comme de véritables chrétiens, et même jusqu'à y croire. Aussi, à peine installé comme pasteur dans le bourg de B..., il remarque très bien que tous ses paysans ont une petite pointe d'hégélianisme. Quelle matière pour sa vaillance! Violenter les consciences par le rétablissement de formules vieillies, sacrifier l'esprit à la lettre, outrager ceux qui résistent, flétrir du haut de la chaire les plus honnêtes gens, humilier la vieillesse, contraindre l'enfance : tout cela, c'est Torthodoxie. Le temple désert et Fautorilé dos magistrats invoquée pour le remplir, tel est le résultat des prédications d'Olto. Si de ce douloureux tableau du divorce d'un pasteur avec son église, M. Friedrich eut fait le principal et même Tunique objet de son livre, il eût porté de grands coups.
Mais il esquisse quelques traits d'une main rapide et il passe outre. M. Friedrich ressemble à un voyageur altéré qui rencontre de temps à autre de minces filets d'eau bruissant dans les prairies, mouille ses lèvres, continue sa route et ne s'aperçoit point qu'en écartant les herbes, il eût découvert une source. Aussi bien que des situations, il crée des personnages pour n'en rien tirer. Que fail-il, par exemple, du pasteur Binder? Celuilà est un honnête homme. Il a horreur du zèle bruyant et des vaines querelles. Ses collègues le dédaignent et l'oppriment, d'abord parce qu'il faut bien en ce monde qu'une compagnie nombreuse ait quelqu'un de ses membres à opprimer et à dédaigner, ensuite parce qu'il est le plus doux d'entre eux, le plus humble, le plus facile à accabler et que sa piété bienfaisante accuse chaque jour le faste et la stérilité de leur dévotion. Mais quelle figure effacée! quel manque de précision dans les détails ! On eut voulu connaître une à une ses douleurs, on eût voulu en savourer le contraste avec les triomphes d'Otto. Balzac a retracé, dans d'autres conditions et des
conditions de trivialité mesquine, la rivalité de.
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deux prêtres, l'un, séminariste fougueux et expert aux ruses de ce monde, l'autre, bon homme, innocent comme Tagneau pascal, sans aucune idée du mal, timide, déjà vieux, victime sans cesse de sa bonté et de son imprévoyance. De ce duel implacable une mort d'homme est le terme, et l'on ne distingue môme pas le cliquetis desépées. Un changement de paroisse, la rivière à traverser, deux ou trois maisons qu'il trouve, un soir, fermées devant lui : il n'en faut pas davantage pour tuer l'abbé Birotteau, et il était nécessaire que cela le tuât. Admirez maintenant la candeur de M. Friedrich qui se tourne la cervelle à imaginer un amas de crimes, capable de défrayer trois sessions de cours d'assises : vol avec effraction, faux, poison, introduction de concubine au domicile conjugal, excitation à la débauche, enfants étouffés au sortir du ventre de leur mère, incendie, noyade, que sais -je encore? Et tout cela, sous prétexte de peindre le parti des saints en Allemagne! Heureux M. Friedrich, avec ses infanticides! il ne connaît pas les saints et leurs ressources. Qu'il suppose le pasteur Binder placé dans la môme paroisse
qu'Otto et refusant de se plier à sa liturgie; Otto le tuera en dix ans, sans poignard ni poison, d'un coup d'épingle par jour, et il prononcera son oraison funèbre. J'ai vu cela.
M. Friedrich manque donc l'ensemble de son œuvre. Il le manque par cette foule d'incidents d'un romanesque banal qui traînent partout; il le manque par le dénouement qui ne conclut rien, qui n'est qu'une pièce de rapport juxtaposée tant bien que mal, un reste du récit, un moyen de théâtre, renouvelé de la mort de Bug-Jargal et de celle de Mordaunt dans les Trois Mousquetaires. Son style même, d'une poésie tout enfantine, qui a certainement son charme et son attrait particuliers, révèle cependant je ne sais quoi de trop neuf, je ne sais quelle ingénuité d'allures mal convenable à un romancier. Il y a tel de ses chapitres auquel il ne manque que d'être copié par une petite fille à tête blonde, pour son concours d'écriture, sur un cahier de papier blanc satiné, cousu d'un ruban bleu. Mais ses qualités morales, la vivacité de ses impressions, les haines vigoureuses que lui inspire le mal, le ramènent sans cesse au vrai de son sujet dont
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l'écarte sans cesse Finsuffisance de son talent; il a jeté dans la trame lâche de son récit plus d'un épisode fortement conçu, qui saisit et qui émeut, et il faudrait ajouter à ceux que nous avons déjà cités cette histoire déchirante de la famille d'Henri, une pauvre famille d'ouvriers aux prises avec le pasteur Otto et son frère le fabricant, avec la dévotion hypocrite et sa digne compag^ne, la richesse sans entrailles. Ainsi, alors môme que par défaut d'expérience ou d'adresse naturelle l'écrivain manque son but, l'homme sait nous retenir, et c'est surtout la disposition d'esprit dans laquelle se trouve l'homme qui excite en nous les pensées sérieuses. Nous ne voulons pas creuser trop avant les opinions religieuses de M. Friedrich. Nous craindrions d'y découvrir, sous un respect purement philosophique de l'évangile, et mêlée à de vagues retours de christianisme, une hostilité réelle contre toute doctrine vraiment chrétienne. Il ne faut pas, en efTet, que sa dédicace « à Sa Grandeur, le conseiller consistorial supérieur, Charles Schwarz, prédicateur de la cour à Gotha », nous fasse illusion. Le panthéisme est le fond de son
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œuvre. Quand bien même on n'y verrait point percer, en deux ou trois scènes calquées en sens contraire sur des scènes d'Eritis sicut Deus, la secrète préoccupation de répondre aux arguments de ce livre contre les philosophes, comme la défense répond à l'attaque, le panthéisme éclate dans ses théories sur le repentir, sur la mort, sur la vie future. Qui Ta fait panthéiste? Qui lui a inspiré, contre toute espèce de religion positive, cette antipathie qu'il n'avoue point, mais qui se découvre assez d'elle-même? Quelque Otto qu'il aura trouvé sur son chemin avec sa piété sèche, débitant sans terreur des phrases terribles sur la damnation éternelle, prêchant le mépris des biens de ce monde et vivant avec plus d'aises que les mondains, montrant la porte étroite et passant d'un pas superbe par la porte large; doux à lui-même, intraitable aux autres; sans une larme devant la mort sous prétexte qu'elle est dans les desseins de Dieu, sans un repentir de ses propres péchés, parce que ce sont les péchés du juste; au fond, peu soucieux que l'on croie en Jésus-Christ et que l'on suive, selon sa conscience, les maîtres de la Réforme, si
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l'on néglige le moindre iola des enseignements orgueilleux qu'il laisse tomber du haut de sa chaire, si l'on ne se prosterne point sans réserve comme sans murmure devant sa personne sacrosainte et tout ce qui lui appartient, devant sa femme, ses enfants, sa servante et son bœuf! Quand je songe à ceux qu'attaque M. Friedrich, je me range hautement de son parli. Quand je le regarde lui-même, quand j'écoute ses doctrines, quand je vois sa violence sombre, je ne puis m'empêcher de le blâmer. Son égarement m'elTiaie et m'attriste. Hélas! et ce n'est pas l'égarement d'un seul, ce n'est pas le cri de détresse d'une âme isolée! Si celui-là a été jeté hors de la droite voie et de la saine doctrine, combien d'autres ont dii l'être avant lui par les mêmes causes ! Qui sait le peu qu'il eût fallu d'efforts pour le retenir dans la foi? Les gaucheries même de l'écrivain, l'inexpérience du polémiste, sa docilité à se faire l'écho des opinions nouvelles qu'il a embrassées, sa morale qui reste chrétienne quand sa philosophie ne l'est plus; cette poésie innocente du style où l'âge d'or de l'enfance a jeté un de ses reflets;
cette douceur, presque fade à force d'être candide, qui se mêle sans cesse aux emportements du récit, tout atteste, au milieu des colères et des imaginations farouches, qu'il y avait là une âme simple, qui ne demandait qu'à vivre et à laisser vivre, qui croyait et qui eût été heureuse de croire toujours. Je ne connais pas M. Friedrich. Je ne sais par quelles épreuves il a passé ni à quelles tentations il a succombé. Mais, ou je me trompe fort, ou on le surprend tout entier dans cette phrase pleine de douleur et pleine d'abîmes, pour laquelle je donnerais le reste de son livre : « Les âmes innocentes ne se font aucune idée des noirceurs et des faussetés dont l'homme est capable. Mais se rencontre-t-il sur la route quelque action perverse dont elles soient victimes? l'impression produite n'en est que plus forte. Alors s'évanouissent d'un seul coup les illusions de leurs jeunes années, et tout ce que l'homme, dans sa pureté céleste, peut quelquefois produire de beau et de grand, ne serait point capable de leur rendre l'idéal disparu. »
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tissement grave pour le clergé luthérien. Non qu'un clergé tout entier soit coupable des fautes de quelques-uns de ses membres! Non que M. Friedrich, s'il avait gardé assez de sang-froid pour être juste, n'eût trouvé à faire ressortir, à côté des vices éclatants qu'il attaque, beaucoup de vertus qui passent inaperçues parce qu'elles ne cherchent pas le grand jour! Mais une doctrine théologique est une âpre maîtresse, et Ton a vu de tout temps le zèle de ce qu'ils prennent pour l'orthodoxie conduire un peu bien loin les meilleurs et les plus éclairés. On a beau avoir soi-même une probité irréprochable, on a beau, dans tout ce qui ne touche pas au dogme, ne se laisser éblouir par rien d'injuste ni de faux. On est enclin à ne juger le prochain en général et, en particulier, ses coreligionnaires et ses coopérateurs que sur cette mesure de l'orthodoxie. Quiconque sait l'orthodoxie en sait assez, n'eùtil jamais rien lu hors la Bible et le catéchisme, que bien souvent encore il a mal lus, ou peu ou point. Quiconque a le mérite de l'orthodoxie a tous les mérites ensemble. Quoi qu'il dise et quoi qu'il fasse, on se met de son parti; on le
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défend, on le couvre; il le faut dans l'intérêt de la religion. Et qu'est-ce que la religion y gagne? De semer les ruines et de se faire complice de beaucoup de vilaines actions, rien de plus.
Unjourj'ai entendu M. Monod prêcher. C'était, lui aussi, un orthodoxe et un exclusif, mais un honnête homme, mort sur la brèche en accomplissant son devoir, et qui, par parenthèse, avait bien de Tesprit. Car, n'en déplaise à M. Friedrich, d'un orthodoxe à un tigre il peut exister bien des nuances ; et ce n'est point de croire à la prédestination pas plus que de n'y point croire qui constitue nécessairement le méchant homme et l'indigne pasteur. M. Monod avait choisi, pour texte de son sermon, le cinquième commandement : « Tu ne tueras point. » Une surprise pénible pesa sur l'auditoire, lorsque, refermant la Bible et promenant ses yeux avec lenteur d'une extrémité à l'autre du temple, il laissa tomber de cette voix sévère qui lui était propre, de cette voix pieusement insoucieuse des intonations oratoires, l'étrange question que voici : « Mes frères, n'y a-t-il personne dans cette assemblée
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qui ait tué son semblable? » Quelque habitué que l'on fut aux rigueurs excessives de ce grand chrétien contre la nature humaine, il semblait cette fois avoir exagéré même Tcxcès. Et pourtant, à mesure qu'il parlait, dédaignant de procéder par les arguments ordinaires du discours, mais posant une question après une question, une hypothèse après une hypothèse, énumérant, pour ainsi dire, une à une, avec une sécheresse implacable, les différentes espèces de meurtre qu'il est possible à l'homme de commettre, je ne sais quelle vague inquiétude saisissait les consciences; chacun craignait en examinant de près de se trouver coupable; bien des actes, qui avaient paru jusque-là chose légère, prenaient un sens lugubre; on frémissait d'avoir tué, ne fût-ce que par négligence. Dans cette triste et véhémente apostrophe dont l'impression ne s'est plus effacée chez ceux qui l'ont entendue, il y avait surtout un passage, qui ne m'a point frappé alors plus que les autres, mais que la vie, en se développant davantage devant moi, m'a bien souvent remis en mémoire. L'orateur s'adressait à ceux qui ont, à un titre quel-
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conque, charge d'âmes et supériorité de pouvoir sur leurs semblables. N'avaient-ils jamais, en lâchant la bride à leurs passions, excité chez les humbles des passions contraires, de ces passions qui tuent le corps en bouleversant Tâme? N'avaient-ils pas été superbes et allumé l'envie? N'avaient-ils pas été injustes et enflammé la colère? N'avaient-ils pas froissé l'homme probe, outragé le zèle pour le bien, dégoûté de la vie en même temps que de la vertu? Eh bien! je le demande, de ces scandales qui tuent, quels plus meurtriers scandales peuvent être donnés que par l'orgueil et la violence du sacerdoce? Et que deviendra le juste « dans ce sentier solitaire et rude, où il grimpe plutôt qu'il ne marche », si de là, d'où il attend son secours, lui arrivent les tentations suprêmes? Le monde indifférent peut passer à côté de ses vertus sans les apercevoir; le siècle peut ne lui laisser que dégoûts et amertumes. C'est le train ordinaire du monde et le cours du siècle. 11 le sait et il ne s'en inquiète point. Ses espérances sont ailleurs. Peut-être même n'y a-t-il guère d'état plus enviable que celui de Tâme chrétienne, lorsqu'atteinte des
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blessures de Ja vie elle se réfugie en elle-même et y retrouve, déjà fatiguée, Téternelle jeunesse de la foi avec les pénétrantes douceurs de l'amour divin. Mais quand l'injure lui arrive de ceux-là mêmes qui sont avec elle en communauté de croyances! Quand ceux qu'elle a choisis pour ses guides spirituels lui deviennent, par leur étroit esprit de domination, des pierres d'achoppement ! Quand il faut qu'elle méprise et qu'elle haïsse ceux de qui elle se faisait dans sa candeur de si saintes images, ceux dont la vénération était sa vie, ceux à qui elle demandait un port contre les orages du monde ! Qui pourra dire ce qui s agite alors en elle de sombres douleurs, quels doutes la ravagent, et si la foi, seul bien qui lui reste, survivra à ces angoisses terribles? Elle est comme une frêle fleur qu'un souffle ternit et qu'un souffle abat. Si elle succombe aux pensées mauvaises, la part la plus forte de responsabilité dans sa chute revient à d'autres qu'à elle. Si elle triomphe de cette dernière épreuve, on est tenté de dire que c'est le plus bel efl*ort de la vertu chrétienne. Il n'est pas besoin, en effet, pour rompre avec les Pharisiens et leurs religions
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violentes, de rompre avec l'Evangile. N'est-ce pas le Christ lui-même qui nous a recommandé de nous défier des faux prophètes et des loups ravisseurs qui viennent à nous couverts de peaux de brebis?
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