‹ Sur Gthe [microform]Chapitre 7 sur 28 · Revue de l'histruciion publique, février · texte numérisé non relu

Revue de l'histruciion publique, février

SUR GOETHE

HERDER

nions et de sentiments; il a émis bien des jugements faux; les principaux ouvrages de Goethe et de Schiller, qui se sont pourtant formés sur ses théories, n'ont d'abord excité chez lui qu'une sorte de surprise défiante. Semblable en cela à beaucoup d'autres révolutionnaires, il a plus d'une fois méconnu la révolution qu'il avait accomplie, et critiqué avec amertume ce qui était son œuvre. Si l'on regarde son caractère, c'est un mélange de douceur qui attire et d'apreté qui repousse. Si l'on regarde sa vie, ce sont des alternatives sans raison de joie emportée et de découragement sinistre. Qu'on le i>renne dans les moments les plus pénibles, son courage défie la pauvreté aussi bien que la souiTrance; il subit à Strasbourg une opération douloureuse avec une fermeté si calme, « que les assistants semblaient souffrir plus que lui ». Dans le désir de compléter son instruction, il vit plusieurs mois è Kœnigsberg, n'ayant que du pain pour nourriture, quand il en a. Et lorsqu'un avenir brillant lui est enfin assuré, lorsque les offres les plus (laiteuses lui arrivent à la fois de l'Université de Gceltingue et de la cour de Saxe-Weimar,

c'est le moment qu'il choisit pour écrire à Merck des lettres de désespéré : « Les fleurs de la fantaisie tombent de mon front feuille à feuille. Le matin de ma vie a été inconsidéré; le midi en est lourd », etc., etc. Ce qui a manqué à Ilerder, c'a été la résignation vertueuse d'un Spinosa et d'un Gœthe; c'a été d'envisager ce monde de sang-froid et d'y marcher toujours du même pas égal avec la tranquille et ferme possession de soi-même; c'a été encore de ne pas y savoir renoncer; car, il est mort, dit-on, avec un peu trop de regret. Son esprit, timide et arrogant, usant et abusant des deux méthodes de raisonnement les plus opposées, l'intuition et l'analyse, a presque toujours été trop loin dans l'enthousiasme comme dans la critique, et il n'est pas rare que son style, du moins le style de ses poésies, emblème des contradictions de son caractère et de son esprit, pèche à la fois par le grandiose outré des pensées et par la sécheresse de l'expression. Avec tous ces défauts cependant, Ilerder a été l'oracle de l'Allemagne. Il a, dès son début, exercé sur ses contemporains une sorte de domination intellectuelle qu'ont

SLR GŒTHE.

HERDER

respectée les plus hauts génies et que même ils se sont plu à subir. Gœthe, qui n'a pas toujours eu à se louer de ses jugements, le vénère comme un prophète. C'est que Ilerder, en renouvelant la critique et en l'élevant à la hauteur d'une philosophie, a fait éclore toute une littérature. En quoi les principes de sa critique furent-ils nouveaux? En quoi a-t-il été le précurseur et, si je puis dire, le héraut de la poésie moderne? Voilà la question capitale à laquelle M. Schmidt aurait dii s'attacher. Il l'a indiquée, mais timidement. On sent qu'il s'est trop inquiété de son public et de ses juges; qu'il a craint de ne pouvoir combattre certains préjugés classiques sans choquer en même temps des traditions respectables, et que là où la vue nette des choses ne lui a point manqué, la hardiesse lui a fait défaut pour les montrer comme il les voyait. Boileau est à peine nommé dans cette étude; il semble pourtant que l'ombre de Boileau revienne se placer d'elle-même en face de nous, chagrine et irritée, dès que nous parlons de Ilerder. Notre poésie du xvn'^ siècle est appréciée par M. Schmidt en deux pages; et ces deux pages ne disent rien.

quoiqu'on s'aperçoive très bien que l'auteur aurait eu beaucoup à dire. Il ne s'agissait sans doute pas de se faire l'écho de toutes les sottises que les Allemands ont imprimées à propos de notre théâtre, depuis Schlegel jusqu'à M. de Schack. Sans reproche, le théâtre de Gœthe, une fois qu'on en a retiré le Faust qui est moins un drame qu'une épopée dialoguée, fait une assez pauvre figure à côté du théâtre de Corneille; et si l'on me proposait d'échanger Racine contre Schiller en me donnant Werner et Kotzebue par-dessus le marché, je demanderais encore à réfléchir. Mais ce n'est pas non plus vider la querelle de Ilerder avec la France, que de s'écrier en style d'éloge académique : « Quelle science de l'âme humaine dans Racine! » Pourquoi ne pas l'avouer? La grande poésie n'a pas été chez nous le fruit spontané de l'inspiration; elle est sortie, au xvi*^ siècle, d'un violent effort d'érudition. On ne pouvait se dispenser dans une étude sur Ilerder considéré comme critique, de signaler fortement ce vice originel, afin de mieux montrer comment l'Allemagne en fut à son tour infectée. Autrement le lecteur comprend-il bien

il2

HERDER

toute Ja portée de la distinction établie par Herder entre les foètes naturels et les poètes artificiels^, M. Schmidt a négligé de replacer son auteur en face des théories et des traditions qu'il a combattues. Ce qui est plus grave, il a à peine ébauché le tableau de la révolution accomplie par lui, et il n'en a point jugé les résultats. Et pourtant quel chemin n'a pas mesuré la poésie moderne depuis le jour où Herder, lisant pour la première fois le Vicaire de Wahe/ield devant Gœthe encore incertain de son g-énie, semblait découvrir au chantre futur nVIIermann et Dorothée un monde vierg-e, que l'imagination des poètes n'avait pas encore osé conquérir! Ce fut un moment solennel dans l'histoire des lettres, et si l'on veut remonter à l'origine de tant d'œuvres d'une énergie profonde et pénétrante, qu'a produites notre siècle, il faut se transporter dans cette modeste chambre de Strasbourg où Herder réunissant autour de lui une dizaine d'étudiants alors obscurs, mais tous résolus à jouer leur rôle dans la rénovation de l'Allemagne, commentait d'une voix émue l'histoire du pauvre vicaire et de sa famille, tandis que

Jung Stilling reposait sur lui son œil doux et mélancolique et que Wolfgang Gœthe le dévorait de son regard de loup. De là date une poésie que Ton peut définir : la poésie pour tous. Là se termine l'ère des littératures exclusivement nationales. Au-dessus d'elles il v aura désormais une littérature européenne, en plusieurs langues; et c'est Herder qui vient d'en prononcer le fiat lux. Il a proclamé le Vicaire de Wakefield dic:ne d'ouvrir le chœur de ces livres universels que toute l'Europe doit s'arracher, qui agiteront tous les cœurs et qui tireront des larmes de tous les yeux. Bientôt vont paraître les Souffrances du jeune Werther \ puis ce ?,CTii Paul et Virginie; puis René; puis le Lépreux de la cité d'Aoste; puis les Méditations. Cette littérature, sortie des entrailles mêmes du siècle, sera d'abord comme lui, il est vrai, pleine de troubles et d'orages. Mais pénétrée de ce sentiment profond de l'humanité, par lequel Herder a entrepris d'opérer en Allemagne la résurrection de la poésie, elle deviendra peu à peu plus sereine, à mesure qu'elle se fera plus complètement populaire par

le choix des caractères et des sujets : à Werther

succédera Hermann et Dorothée, comme la Chau- 7nière indienne h Paul et Virginie. Et n'est-ce pas ]à ce que Ilerder veut préparer et ce que déjà il semble prédire, lorsqu'il prend l'œuvre de Goldsmitli ])Our texte de ses leçons improvisées?

On ne pourrait donner à ces idées le développement qu'elles méritent sans dépasser les bornes d'un simple compte rendu. Je regrette d'autant plus vivement que M. Scbmidt n'ait pas cru devoir les développer lui-même. Son grand tort a été de disperser son attention sur trop de points; de telle sorte que rien chez lui ne fait saillie. C'est l'impression qui reste de son j)etit ouvrage après qu'on l'a achevé, et c'est le jugement qu'il faut encore porter sur chacun de ses chapitres, considérés à part. Pourquoi dans le chapitre III ne pas nous faire grâce d'un seul des auteurs étudiés par Ilerder? Au lieu de dresser, à propos « des influences qu'il a subies », un catalogue de tous les critiques anciens et modernes, ne valait-il pas mieux se borner, ne prendre que Lessing, Hamann et Rousseau, qui tous trois ont agi si fortement sur lui? montrer

HERDER

quelles ressemblances le rapprochaient de chacun d'entre eux, quelles différences l'en séparaient? M. Schmidt, qui est fort instruit, n'a voulu sacrifier aucune de ses connaissances acquises et il s'est perdu dans sa propre science. Il faut pourtant se résigner à paraître ignorer beaucoup de choses lorsqu'on veut en exposer clairement quelques-unes.

HETTNER

ET

Page 1