‹ Sur Gthe [microform]Chapitre 6 sur 28 · Correspondance médite de Gœthe avec M. et 3/"'' Kestner · texte numérisé non relu

Correspondance médite de Gœthe avec M. et 3/"'' Kestner

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eût élé pour lui autre chose que le rêve d'un jour? Et en faut-il davantage pour nous tenir en garde contre les Mémoires et nous montrer combien l'auteur, en donnant libre carrière à son imagination, a su rester maître de ses confidences?

L'intérêt particulier de ces Mémoires est de nous faire assister à la naissance des œuvres du poète et au développement de son génie. Dès sa première enfance, un théâtre de marionnettes que lui donne sa grand'mère éveille en lui la conception confuse de Tart dramatique. Il sait à peine parler lui-même, et déjà il fait bégayer des personnages. A dix ans il apprend par cœur les plus belles scènes do la Mcssiade, et il les déclame avec passion. A onze, et même avant, il ébauche ses premiers vers. Si l'on entend par poésie la faculté d'exprimer dans un langage supérieur les sentiments les plus délicats et les passions les plus fortes du cœur humain, il n'y a pas de [»oète précoce; la poésie exige l'expérience de la vie, ou de longues éludes morales. Mais la poésij est aussi le don d'être vivement ému du beau, d'animer les objets à mesure qu'on les perçoit'.

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d'y attacher un sens que le vulgaire n'y découvre point, et de tout faire vivre en soi. Cet enfant (jui, impatient de s'armer avec les défenseurs de son pays, répondait fièrement à ceux qui lui conseillaient de grandir avant de songer à combattre : « Je grandirai dans la bataille », avait conçu, dans toute sa sublimité, la poésie de la guerre; il n'était pas seulement transporté par l'amour de la patrie; dans le moment qu'il parlait ainsi, il devenait poète; il avait les sentiments d'un Romain, et le langage d'un héros de Corneille. C'est dans ce sens qu'un enfant même et un ignorant peuvent être poètes, et c'est ainsi que déjà Gœthe l'était. Il n'y a rien de plus curieux et de plus amusant, que de voir le petit bonhomme, poussé par son démon, courir les rues de Francfort, regarder à droite et à gauche les vieilles maisons, les vieux édifices, les vieilles têtes de magistrats, se glisser en contrebande dans la grande salle de l'Hôtel de ville pour s'y faire raconter par les porte-clefs la légende de Charlemagne ou de Rodolphe de Habsbourg; puis s'engager, tout ému, dans le quartier des Juifs, (( où l'on mange les enfants des chrétiens »,

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et de là, le soir, revenir en cachelle au théâtre, sans que papa le sache. Tout l'inquiète; il veut tout savoir. Là-haut, sur cette tour, qu'est-ce que ce crâne desséché planté au hoiit d'une pique? On lui répond que c'est la tête d'un criminel d'État, qui a pillé la ville en 1616. Cela ne le satisfait point. 11 se met à lire les chroniques « ornées d'images », et il découvre que ce grand coupahle, ce hrigand de la tradition, est un malheureux, poussé à hout par la tyrannie des magistrats, qui n'a pris les armes que pour la réforme des ahus. « Dès lors, dit-il, je le plaignis, lui et ses compagnons, comme des victimes immolées au honheur de la république; car c'est après leur révolte qu'on améliora la constitution », etc. Notez ce sentiment : Gœtz de Derlichingen en sortira. Gœthe a déjà le personnage, un héroïque bandit, en révolte avec toutes les lois, parce que les lois n'atteignent que les humbles et les faibles, et cherchant à corriger l'anarchie par l'anarchie même.

Les monuments de Francfort, histoire vivante du temps passé, le couronnement de Joseph II, qui remet sous ses yeux le moyen âge, des céré-

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monies symboliques, derniers vestiges de mœurs perdues, qui reviennent chaque année, à époque fixe, changer l'aspect de la ville et transporter ses habitants huit siècles en arrière, surtout les (( gravures sur bois » des vieilles chroniques lui fournissent la mise en scène ; de sorte qu'on peut dire que le drame de Gœtz est dans sa lôte, avant même qu'il ait jamais entendu parler de Gœtz. S'il parcourt les boutiques des artisans, l'étude de leur existence « développe et affermit en lui le sentiment de l'égalité sinon de tous les hommes, du moins de toutes les conditions; l'existence lui paraît le point capital; tout le reste lui semble accidentel et indifférent ». Que cette réflexion morale devienne un jour la théorie esthétique qu'il peut y avoir une poésie égale dans toutes les conditions, il aura trouvé chez quelque menuisier l'idée mère de son plus beau poème. Suivez-le maintenant à la foire; arrêtez-vous, avec ce groupe d'enfants, au théâtre des marionnettes. Une poupée, vêtue de noir, débite des lazzi en compagnie du diable. Ne vous moquez pas : le jeune spectateur devient pensif; car la poupée n'est rien moins que le

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docteur Faust. Et ce vieux recteur de collège, à la figure sardonique, qui lui enseigne l'hébreu, homme terrible et redouté, railleur sanglant, habile à éveiller les contradictions dans TespriL de ses auditeurs, aimant à se jouer d'eux, réservé dans ce qu'il dit, audacieux dans ce qu'il laisse entendre, toussant plutôt que riant, depuis plus de cinquante années, d'un petit rire sec et creux qui pénètre et qui glace : l'écolier, tout en lisant la Bible, le regarde du coin de l'œil d'une façon étrange; il ne l'oubliera jamais; il en fera Méphistophélès. Que s'il vous plaît, la leçon finie, de sortir de la ville « sur la rive droite du Mein, à environ une demi-heure des portes, jaillit une fontaine entourée d'un mur coquet et ombragée par de vieux tilleuls. A un certain jour de l'année les pâtres et les gardeuses de troupeaux du voisinage se rassemblaient sur la pelouse attenante à la source... Les servantes de la famille, dit Gœthe, avaient l'habitude de m'y conduire. » Cela ne vous paraît rien maintenant que cette fontaine? mais attendez quelques années. La fontaine avec son petit mur, avec les tilleuls et les filles de peine, sera transportée,

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telle que, dans le roman de Werther, pour y être le sujet d'un admirable tableau; et plus tard encore, au bord de ces mêmes eaux deux fois consacrées par la poésie, à l'ombre de ces mêmes tilleuls, Dorothée — (sans doute une servante qui jouait avec l'enfant?) — recevra les premiers aveux d'Hermann.

Dans la grande ville de Francfort, ce que Gœthe décrit avec le plus de complaisance, c'est la maison de son père. 11 n'est pas rare que les lieux que nous habitons influent sur la direction de nos idées; et l'enfance surtout est sensible à l'impression des objets extérieurs. Des fenêtres de la chambre où il étudiait, sur le derrière de la maison, il apercevait une longue file de jardins bourgeois, et au delà, la campagne, de fertiles prairies couvertes de bestiaux; quelquefois l'orage et de lointains incendies. Ce spectacle journalier éveillait chez lui le sentiment profond et calme de la nature, charme impérissable de toutes ses œuvres. Mais, d'autre part, la maison était pleine de recoins obscurs, « ce qui lui donnait le frisson », la rue triste et noire, le rez-dechaussée privé d'air et de lumière, et comme

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étouffé SOUS le poids des galeries qui s'avançaient en saillie aux étages supérieurs. Un tel séjour était bien propre à nourrir en lui une sorte de mélancolie grave à laquelle il était naturellement enclin; et peut-être avons-nous dans ces deux sensations contradictoires, qui se partagèrent son enfance et sa jeunesse, le secret du double caractère que présentent ses œuvres, où tant de force s'allie à tant de faiblesses et d'agitations. Là-bas, sur la colline, le loyal Gœtz aura son cbàteau; mais ici, au rez-de-chaussée humide et sombre, le docteur Faust pâlira sur ses livres et rongera son esprit dans les veilles. Voilà les mansardes où languiront Marguerite et Claire, tristes victimes de la pauvreté et de l'amour; mais de l'autre côté de la maison, dans la prairie inondée de lumière, il semble qu'on voie déjà Dorothée marcher bravement à côté de « sa lourde voiture, traînée par deux beaux bœufs, les plus gros et les plus vigoureux du })ays »; c'est par là que Wilhelm Meister s'élancera, le cœur rempli d'espérance, dans le vaste monde, et c'est sur cette place, devant cette vieille maison, que Werther reviendra pleurer

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sur ses illusions détruites. Par la chère petite fenêtre du second étage, le poète a vu se former confusément tout ce qui, dans ses créations, devait avoir la force, la bonté, le bonheur; dans la rue étroite et sinueuse il a entrevu tout ce qui serait rongé de tristesse, douteur, inquiet, malheureux ou méchant. Dans l'espace intermédiaire, entre la ville noircie par le temps et la campagne éternellement jeune, ni tout à fait dans l'une, ni tout à fait dans l'autre, il peut déjà placer la foule des indifférents. C'est dans ces jardins que les trop placides bourgeois, contre lesquels s'emporte Werther, u planteront leurs tulipes et arrangeront leurs potagers », sans s'inquiéter d'autre chose. Dans une de ces grandes cours, où l'écolier regarde maintenant « les sociétés se réunir pour s'amuser, les boules rouler et les quilles tomber », le père d'IIermann boira philosophiquement son vin du Rhin; et tout à côté, dans le verger voisin, l'égoïste pharmacien, bon homme au fond, viendra savourer son café « au sein de la grotte artificielle étincelanle de corail ». Ainsi Gœtlie puisait à son insu dans tout ce qui se passait sous ses yeux les

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éléments de ses futures créations; non seulement chaque observation réfléchie, mais encore chaque iniijression involontaire de son enfance et de sa jeunesse déposait dans son esprit le germe d'un sentiment ou d'une œuvre poétique.

Si le livre traduit par M'"^' de Carlowitz ne répand pas beaucoup de lumière sur les actes et les événements de la vie de Gœthe, il contribuera du moins à rétablir pour nous son caractère dans son vrai jour. Il nous corrigera de beaucoup de préjugés, accrédités sur son compte, non seulement par des critiques qui ne l'aiment point, mais encore et surtout par des admirateurs superficiels, qui s'imaginent grandir un homme, lorsqu'ils en font une espèce de demidieu sans rapport avec l'humanité. Le temps des idoles est passé. Gœthe, avec les attitudes olympiennes qu'on lui prête, n'a les sympathies de personne. Son caractère n'inspire aucune estime; son talent même perd de son charme. On com-

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menée par s'étonner à l'aspect du colosse; puis on le mesure et on le toise d'une façon assez irrespectueuse. Mais ces fausses idées, je le répète, ne résisteront pas à une lecture attentive des Mémoires. On s'apercevra que Gœlhe a été un homme comme nous; qu'il a comme nous aimé; qu'il a soulTert autant et plus que beaucoup d'autres.

Depuis son arrivée à Weimar, c'est-à-dire depuis Tàge de vingt-sept ans environ, sa vie fut heureuse et tranquille, à en juger du moins par les dehors. Mais jusque-là, par combien d'épreuves et de mécomptes n'avait-il point passé! Il naît avec une imagination libre et mobile : et son père, homme de beaucoup de jugement, mais froid, sec, morose, élève le futur poète avec la même roideur méthodique que s'il se fut agi de former un caporal prussien! Ses premiers camarades d'école font de lui leur souffre-douleur; ses premiers amis abusent de sa candeur pour l'exploiter et l'engager, à son insu, dans une affaire de faux. Gretchen, qu'il aime, le traite dédaigneusement en petit garçon,

lorsque par malheur il se croit déjà un homme.

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Voilà son enfance. Sa jeunesse est soumise à la même contrainte et aux mêmes déceptions. Au moment de sa plus vive ferveur religieuse, il a beau converser en esprit avec les patriarches; d'exacts protestants lui démontrent qu'il n'est pas même chrétien , puisqu'il n'entend pas comme eux le dogme de la Grâce. Toutes les sciences l'attirent, hormis le droit; c'est le droit qu'il faut qu'il étudie. Du moins à Leipsick, où on l'envoie, il trouvera l'occasion de cultiver les lettres; il ne manquera ni de conseils ni d'encouragements. Là tenait le sceptre de la littérature le moraliste Gellert, chef d'une école d'écrivains, que Gœthe admirait beaucoup alors, mais qu'il nous est permis, sans leur faire tort, d'admirer un peu moins aujourd'hui. Clarté sans couleur, correction sans caractère, chaleur sans inspiration, c'est toute cette école. Dans ce monde de demi-poésie et de demi-éloquence, Gœthe s'imagine qu'il n'a qu'à se présenter pour prendre sa place; et il compose quelques pièces de vers. « Se fùt-il mis une pierre au cou! » Tous les pédants de l'Université crient haro sur le téméraire. Le professeur Clodius, un homme de

bonnes traditions, poète lui-même, tout farci de grands mots sonores et à cheval sur son Pégase, lui conseille charitablement de ne plus négliger le Digeste. Gellert même, dont la bienveillance est universelle, Gellert croit beaucoup faire de ne point l'accabler de reproches. Au fond, il ne le tient pas pour un méchant garçon; mais qu'il fasse moins de vers et qu'il aille plus souvent au prêche ! Que pouvait-il arriver à Gœthe, sinon de désespérer de lui-même? Pour l'achever, au sortir de Leipsick, son étoile le jette à Strasbourg, sous les griffes de Ilerder. Je ne veux point médire de Ilerder; je ne veux point nier que ce fut par la suite un grand bonheur pour Gœthe d'avoir subi la domination de cet esprit vigoureux, intraitable ennemi du banal et du factice. Mais Ilerder, avec son àpreté d'humeur et ses boutades de franchise brutale, était certainement plus propre à décourager un jeune homme qu'à l'éclairer sur sa vocation. Sous son étreinte, Gœthe faillit d'abord étouffer. Joignez à ces doutes sur son génie un grand besoin de foi mal satisfait, une âme tendre et expansive — (car on peut en croire sur ce point le sage

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Kestnor, qui nous le montre <( ardent dans ses affections, très peu calme sur beaucoup de sujets et haïssant fort scepticismum »); — joii^nez-v de cruelles blessures de cœur et une extrême sensibilité nerveuse, et vous aurez une idée de tout ce qu'il dut souffrir durant cette période de sa vie. Cet impassible Gœtlie, nous le vovons lorsque xAIarguerite lui est ravie, se rouler sur le parquet de sa chambre avec des sani;lots de fureur. Ces horribles catastrophes de la vie journalière, devant lesquelles la foule passe insouciante ou qu'elle se délecte à lire chaque matin dans les gazettes, une fdle séduite, une banqueroute, un divorce, des fils en lutte avec leur père, tout cela oppresse sa poitrine et (rouble son repos lors même qu'il n'est l'ami d'aucun de ceux qui ont à en souffrir. A Leipsick, il tombe dans riiypocondrie, au point de se croire perdu, lui qui doit vivre quatre-vingt-trois ans! A Francfort, quand son mariage avec Lili se trouve rompu, tout ce qui l'entoure lui devient insupportable; et peut-être se fùt-il embarqué pour l'Amérique si Charles-Auguste ne lui eut alors offert un asile à Weimar.

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Sans doute beaucoup de contrariétés, qui le mettent hors de lui, nous paraissent petites. Mais est-il rien de petit pour une imagination déchaînée qui se fatigue sans cesse à tout grandir? Aussi fallait-il qu'il se dominât par un effort suprême ou qu'il fût pour toujours victime de sa nature passionnée. De là chez lui cette résolution, suivie désormais avec tant de persévérance, de se faire imperturbable ou du moins de le paraître. De là, la nécessité de se retirer définitivement en lui-môme, et de ne plus laisser aucun de ses désirs ni de ses regrets percer ailleurs que dans ses œuvres ou dans les épanchechements de l'amitié la plus intime. Mais sous cette froideur, que de douleurs vraies! Sous ce masque d'impassibilité, quelle raison ardente autant que sereine! Quelle sympathie pour l'humanité! On s'y est trompé cependant; et cette faculté de tout convertir en poésie, qu'on admire si vivement dans l'écrivain, on n'a cessé d'en faire un crime à l'homme comme d'une marque d'égoïsme et d'indifférence.

Gœthe, quelle que soit la réalité, ne peut s'empêcher de la voir avec des yeux d'artiste : on en con-

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dut que les joies et les souffrances Je la vie réelle n'atteignent point son cœur et n'ont de prise que sur son imai^inalion. Il incarne chaque passion dont il est agité dans un personnage qu'il ne crée que pour lui communiquer son mal et s'en guérir : on lui refuse d'avoir jamais ressenti aucune émotion sincère et on nie l'existence d'un mal, dont le remède est si prompt. En quelque extrémité que sa nature le jette, il garde le don d'analyser et de recomposer à l'instant toutes les sensations qu'il éprouve; il oliserve encore quand déjà il ne se possède plus; son âme est double, pour ainsi dire, et la moitié de lui-même est constamment occupée à contempler et à décrire l'autre moitié. On ne veut point croire à des mouvements tumultueux avec un sangfroid aussi inaltérable; on ne comprend point les secousses intérieures de l'àme, quand au dehors le regard reste aussi limpide et aussi net. Maudire d'abord la vie pour l'exalter ensuite, rabaisser la condition humaine au-dessous de celle des botes après avoir porté l'homme jusqu'aux nues, soufller le premier sur les rêves qu'il a pris le plus de plaisir à évoquer, ne parler que

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d'idéal et railler l'idéal, saluer avec enthousiasme l'aurore de la liberté et se plaindre avec amertume que déjà le nouveau soleil incendie l'Allemagne de ses rayons, unir Spinosa à la Bible, admirer l'éducation protestante presque au même moment oii il regrette le dogme catholique, se faire à quarante ans imitateur de Catulle en attendant qu'il se transporte à soixante dans le paradis de Mahomet, et, soit qu'il parle le langage d'un projdiète ou celui d'un railleur, soit qu'il renverse ou qu'il édifie, soit qu'il se spiritualise jusqu'à n'avoir presque plus rien de saisissable ou qu'il s'abandonne à l'attrait du monde extérieur avec cette franchise et cette plénitude de sensualité qui est le caractère des Élégies romaines, porter partout le même ton de sincérité apparente, être animé partout de la même chaleur, revêtir les sujets les plus divers de couleurs également vives et également vraies, tel est son rôle, telles sont ses contradictions ordinaires. On s'écrie que, pour un homme de cette trempe, l'art est tout, l'art pur, l'art pour l'art; qu'une activité intellectuelle qui se porte à la fois sur tant d'objets différents est factice; qu'un poète

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d'Iiiimeur aussi mobile ne s'embarrasse pas plus de croyances que d'émotions; que son esprit est vide comme son cœur est froid. On soutient qu'il n'existe pour lui dans l'univers que des formes, des sons et des contrastes; pourvu (ju'il ])eigne, peu lui importe le tableau; pourvu qu'il taille sa statue, peu lui importe dans quel marbre; et si la clianson est harmonieuse, il la chante, triste ou gaie, avec le même entrain, sur que les oreilles en recevront toujours hi môme impression de plaisir. En un mot, c'est moins un poète que la plus étonnante machine poétique sortie des mains de la nature; il n'y a en lui qu'un erénie sans entrailles.

Pauvre Gœtheî sympathique compagnon de notre jeunesse qui nous contait avec tant de larmes les souffrances du jeune Werther! Ainsi on le traite! Et pourquoi? parce qu'il déclare que c'est pour lui un besoin irrésistible, « de convertir en images ou en poèmes tout ce qui lui cause de la joie ou de la peine! » Parce qu'il avoue à plusieurs reprises que son tourment s'apaise dès qu'il en a tiré une conception poétique !

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Mais lui reprocher cette disposition d'esprit, n'est-ce pas au fond lui reprocher d'être né poète? Où aurait-il trouvé ailleurs qu'en lui-même des sujets idus intéressants pour lui? Et comment eut-il été poète s'il ne se fût réjoui dans la conscience de son action créatrice? Comment cùt-il été homme si, en répandant ses chagrins au dehors, il n'en eût allégé le poids? « Quand j'ai mis du noir sur du blanc », dit le Famulus de Faust qui ne comprend rien à l'hypocondrie de son maître, « je me sens l'âme toute ragaillardie. » Sous ce mot plaisant d'un nigaud et sous ce contentement d'un barbouilleur de papier, il y a une observation, triste sans doute pour la nature humaine, mais juste et vraie. L'art peut transformer les plus vives douleurs en une sorte de jouissance vague et indéfinissable; tout au moins, il console, il rend le calme, et, qui médite, oublie. Ce que le travail manuel est pour les hommes de labeur, le jeu régulier des facultés de l'intelligence l'est, non point seulement pour les grands philosophes et pour les grands artistes, mais encore pour le plus humble et le plus infime des hommes d'étude et d'imagination.

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Gœtlie, qui n'a fait que subir la condition commune de riiumanité, a excité contre lui des récriminations toutes particulières pour deux causes : d'abord, parce qu'ayant été plus poète et plus artiste que personne, la disposition que je signale a paru en lui plus fortement accusée et partant plus choquante; ensuite, parce qu'après l'avoir analysée, il n'a pas jugé à propos d'en faire mystère et que, manquant à sa réserve habituelle, il a brutalement initié la foule des lecteurs à un secret de l'organisation poétique, que ses confrères en Apollon n'avaient pas même cherché jusque-là à s'expliquer pour leur propre compte. Si Molière eut laissé des Mémoires, il nous eut appris, je n'en doute pas, que Célimène et Alceste une fois créés, il lui restait au cœur moins de sa lâche faiblesse pour Armande Béjart. Ce n'est pas une hypothèse arbitraire de prétendre que Racine soit arrivé à la parfaite quiétude, nécessaire pour écrire Esther et Athalie, précisément parce qu'il avait d'abord exhalé en beaux vers les jalousies furieuses et les amours maladives, dont il souffrait plus cruellement lui-même qu'Oreste, Ilermione ou Roxelane.

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Quand La Bruyère disait : « Il y a quelquefois dans la vie de si chers plaisirs et de si tendres engagements que l'on nous défend, qu'il est naturel de désirer du moins qu'ils fussent permis : de si grands charmes ne peuvent être surpassés que par celui de savoir y renoncer par vertu »; il déposait discrètement dans ces li^^nes, avec le souvenir d'une passion malheureuse, tout ce qui lui restait encore de cette passion; et j'ai ouï conter qu'Hérold, mourant, sentait peu à peu se calmer le regret d'être arraché à sa gloire et h tout ce qu'il aimait ici-bas, en composant le magnifique Andante funèbre que chantent les basses au troisième acte du Pré aux Clercs.

Cette singulière puissance, ou plutôt ce joug impossible à secouer de l'imagination et de l'esprit d'analyse, explique le mot si dur de Montesquieu : (( Je n'ai jamais eu de chagrin qu'un quart d'heure de lecture n'ait dissipé. » Il y a des chagrins dont il ne faut se consoler ni aussi vite ni d'une façon aussi vulgaire; et Gœtlie le sentait aussi bien que personne. Quand il fait une perte irréparable, celle de Schiller, par exemple,

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son cœur se brise : « pour ne pas succomber, if a besoin de toutes ses forces » ; il ne se console pas avec des amplifications. Mais pour ces vaines inquiétudes, ces espérances presque folles, ces passions décourageantes qui viennent assaillir l'homme, comme autant de maladies particulières à chaque âge, il a raison, puisqu'il le peut, d'appeler l'art à son aide pour en atténuer le péril. Le dégoût de la vie le saisit; il ne se couche plus sans avoir un poignard à côté de son lit, résolu d'en faire usage, incertain seulement de l'heure qu'il choisira. Ces idées funèbres le dominent au point que déjà il n'est plus maîlre de l'instant qui va suivre; et, pour les dissiper, il écrit Werther. Était-il plus sage de

mourir? Etait-il plus noble de languir sans autre espoir dans la vie que le coup de poignard qui doit la terminer? Tourmenté du besoin de connaître, il interroge toutes les sciences; mais aucune d'elles n'apaise sa curiosité, parce que cette curiosité est à la fois trop impatiente et trop ambitieuse. Impuissant à résoudre par le seul eflbrt de la raison et de la connaissance les deux ou trois énigmes que présente le monde, il

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souffre de ce qu'il ignore sans jouir de ce qu'il sait. Et cependant, à mesure qu'il s'enfonce dans l'étude, la nature se décompose et se flétrit autour de lui. Il n'y a plus de mystère dans ces nuages bleus qui passent à l'horizon. Le soleil est sans chaleur; la fleur des bois est sans parfum. Adieu, la fraîcheur de vie! adieu les émotions suaves, compagnes de la simplicité de cœur! Un cauchemar de négation et de destruction universelle pèse sur son Ame, et, pour dissiper ce cauchemar, il écrit le Faust. Valait-il mieux qu'il se consumât à la poursuite d'une science impossible et d'un absolu chimérique?

Des chagrins continus ne sont pas compatibles avec notre existence. Il faut qu'ils s'adoucissent ou qu'ils nous tuent. Le vulgaire laisse le temps user la douleur. Les âmes d'élite s'élèvent par elle au-dessus des petitesses du monde, et le poète en tire des œuvres sublimes. Il est comme ces héros des temps primitifs, qui, après avoir pleuré sur les cendres de leur ami, se sentaient plus forts pour de nouveaux exploits; on reconnaissait seulement leur douleur aux grands coups

qu'ils portaient.

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Mais, dit-on, on se débarrassant de son mal^ Gœthe Tinocule au public. Pour chasser la peste de chez lui, il Tenvoie chez le voisin. — On lui a surtout adressé ce reproche à propos des nombreux suicides dont fut suivie en AUeniag-ne la publication de Werther, Sans discuter ici la valeur intrinsèque et la portée du livre, il n'y a qu'un mot à ré|)ondre. Werther n'avait pas encore paru lorsque Jérusalem, secrétaire de l'ambassadeur 11*** à Wetzlar, se tua; et le suicide de Jérusalem, qui eût passé inaperçu vingt ans auparavant, prit soudain les proportions d'un grand événement moral \ Gœthe l'atteste dans

1. A ce proj)os, j'oserai faire remarquer à M. L. Poley, dont la traduction de la Correspondance de Gœthe et de Kestner est écrite (\\\n style attachant, que Charles-Guillaume Jérusalem, dont il s'a^'it ici, n'était point, comme il le dit, « fds de labfjê Jérusalem », d'abord parce qu'on ne doit pas être fils d'un abbé, ensuite parce (ju'il avait en etîet pour père un pasteur protestant, attaché à la maison du duc de Brunswick. Cette méprise est d'autant plus regrettable que Jérusalem père n'est pas le premier théoloj,'ien venu. II a joué un rôle remarqual)le, au dernier siècle, dans cette école religieuse qui a essayé de concilier la foi et la morale chrétienne avec la liberté philosoj»hi(iue. Ses sermons, avec ceux de Mosheim, sont les premiers, depuis la mort de Luther, qui ne soient pas écrits en allemand barbare. On se souvient encore de son Traité sur les plus importantes vérités de la religion. Enfin, il a contribué activement à la fondation du Carolinum de Brunswick, établissement qui a été une pépinière d'hommes distingués en tout genre.

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ses Mémoires, et Kestner confirme de son témoignage les paroles de Gœthe. « Cet événement, dit-il, a produit sur tout le monde une impression extraordinaire. Ceux même qui n'ont entrevu Jérusalem qu'une fois ont de la peine à se calmer. Plusieurs autres ont depuis perdu le sommeil. » C'est que dans ce jeune homme d'esprit élevé et de condition médiocre, animé d'une ambition active et enfermé dans une voie sans issue par les notes d'un sot qu'on lui a donné pour supérieur, placé par la distinction de sa nature au niveau du plus haut monde et « repoussé par le haut monde d'une manière désagréablement dédaigneuse », avide de la solitude qui nourrit les grandes passions, aimant avec d'autant plus de fureur qu'il ne voit que l'amour qui puisse rehausser la vulgarité de son existence, et, quand l'amour lui manque, ne sachant plus que mourir, beaucoup se reconnaissaient. Werther sortit de cette disposition générale des esprits, et ne la fit point naître. Le mal existait, produit naturel de l'état social à cette époque. Werther le dévoila. Ce livre par lui-même et sans la secrète complicité des âmes, n'aurait

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poussé personne au suicide, car on ne Teiit pas compris. Mais il aida ceux qui ne pouvaient plus vivre à mourir plus doucement. Et combien furent sauvés! Combien, méconnus de leurs semblables, trouvèrent enfin un confident de leurs peines dans le doux et triste ami de Charlotte! Comme ils pleuraient, comme ils se consolaient avec lui au moment où ils étaient le plus froissés de la rudesse des hommes et de la grossièreté de la vie! Comme ils goûtaient profondément le seul bonheur qui leur restât permis, celui de savoir leurs souffrances si noblement comprises et si noblement exprimées! « Oh! vous manquez de foi », écrivait Gœthe à Kestner et à sa femme. « Si vous pouviez sentir la millième partie de ce qu'est Werther, pour des milliers de cœurs, vous ne regretteriez point la part que vous y avez prise. »

Kestner, en effet, s'était plaint assez durement qu'il eut compromis sa femme et sacrifié la réputation de deux amis à la gloriole d'écrivain. Mais ce reproche se trouva faux comme les autres. A peine fut-il hors de doute que Werther était un chef-d'œuvre et le « docteur Gœthe » un

homme de génie, il se rencontra tant à Wetzlar qu'à Francfort une demi-douzaine de darnes^ parfaitement inconnues de l'auteur, qui donnèrent à entendre avec toute sorte de réserves, qu'elles étaient chacune l'original de Lotte. Au milieu de ce conflit de fausses Charlottes, la vraie put dormir tranquille.

C'est ainsi que devant les témoignages formels des Mémoires de Gœthe et devant les témoignages plus irrécusables de sa correspondance, tombent toutes ces accusations d'égoïsme et d'insensibilité orgueilleuse qu'on a si souvent dirigées contre lui. L'ensemble de ses œuvres, mieux étudié, ne nous laisserait pas douter davantage de la moralité de son génie. Il est vrai que Gœthe ne s'est fixé sur rien, et notre siècle, dont la constance sera un jour i)roposée pour modèle aux siècles futurs, n'a pu s'empêcher de blâmer hautement cette perpétuelle instabilité. Courroux honnête et qui lui sied à merveille ! Qu'un homme d'Etat fasse douze pirouettes en douze heures! fort bien; le tour est admirable; nous crions tous bravo. Mais que le môme poète, qui a ressuscité de leurs tombeaux les preux du xvi° siècle, s'avise,

par une de ces chaudes soirées d'été, où la nature est si pénétrante, d'écrire le Dieu et la Bayadêre! Miséricorde ! Les gens vertueux ne trouvent pas assez de voiles pour se couvrir la face. Qu'ils se rassurent pourtant, et qu'ils veuillent bien y regarder de plus près. Gœtlie n'a })arcouru le cercle entier des idées et des sentiments humains, que pour rapi)orter de chacune de ses excursions quelque chose qui relève la grandeur morale de Thomme. Un Allemand, qui le voudrait juger comme nous le jugeons, dirait qu'aucun poète n'a plus approché de cet idéal qu'IIerder appelait « rhiunanitœt ». Un Français ne saurait faire que de répéter le mot de M'"° de Staèl : « Il n'y a pas d'indifférence dans son impartialité. » Là est en elTet toute la question. Et qu'y a-t-il de commun, je le demande, entre cette suprême impartialité du génie, qui découvre partout de quoi admirer ou de quoi instruire, et rindifTérence de la faiidesse, qui ne s'attache à rien, qui ne sent rien, ne comprend rien et ne peut rien!

HERDER

{Étude sur Ilerder, considéré comme critique littéraire, par M. Henri Schmidt, professeur agrégé de langue allemande au Ivcée de Strasbourg; 1855 i.)

Cette étude sur Ilerder est une thèse que M. H. Schmidt, l'un de nos meilleurs professeurs de langue allemande, a récemment soutenue devant la Faculté des lettres de Strasbourg. Elle renferme des observations intéressantes et elle dénote chez l'auteur beaucoup de science et un esprit juste. Mais la pensée y manque de précision et de vigueur. On peut reprocher à M. Schmidt de n'avoir pas pénétré au cœur de

son sujet.

Ilerder a passé par bien des vicissitudes d'opi-

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