Sur l'administration de M. Necker par luiMeme
justices , dont les annales de l'histoire ne présente que peu d'exemples , j'éprouvois tout le poids des plus amers souvenirs, et cependant je ne voulois point répandre
par écrit mes douloureux sentimens. Il me sembloit qu après une longue suite d actions publiques, l'assistance des paroles n'étoit plus nécessaire; et quelquefois ra- . prochant ma conduite de l'ingrate indifférence de l'Assemblée nationale, je trouvois dans un parfait silence un repos qui plaisoit à mon cœur orgueilleux. Enfin, je ne sais trop pourquoi , l'opinion publique n'est plus âmes yeux ce qu'elle étoit. Le respect que je lui ai religieusement rendu, ce respect s'est affoibli quand je l'ai vu soumise aux artifices des méchans , quand je l'ai vu trembler devant les mêmes hommes qu'autrefois elle eût fait paroître à son tribunal pour les vouer à la honte et les marquer du sceau de sa réprobation.
Cependant on me presse de suivre une autre route, et jedoute encore de la sagesse
■ - • % . ( 2 • • de ce conseil. On veut que je ramène Ie$ regards vers mon administration; on veut que j en rappelle le souvenir; et l'on ne voit pas que dans ces jours de trouble et d'inquiétude, les iiitcrêtspublics rejettent tous les intérêts particuliers.
On croit que par un résumé de ma conduite, je dois prêter des moyens à mes défenseurs, et Ton ne considère pas qu'ils ont encore plus besoin de couragequede lumières.
On me parle enfin de la postérité, et l'on oublie que l'empire des passions finit où le sien commence ; on oublie que dans cet efpace fans bornes où elle devient l'éternelle dominatrice, il n'y a plus de prestiges , il n'y a plus d'illusions. La vérité seule ose y mar- * quer les rangs , ose y fixer les places ; et c'est uniquement parmi nous , % c'est sur notre théâtre d'un jour que des imposteursusurpent ses droits, et parviennent pour un : moment à envahir ses hautes fonction». ,
Un grand motif cependant fait imprefliQKÛ sur moi. je ne puis , je l'avoue % je ne puis séparer ma cause de celle de la raison et de la vertu; elles ont, je le crois , des alliances .
ensemble , mes souvenirs du moins tn en donnent l'espérance ; c'est donc à. moi de respecter jusques à la fin les nœuds que j'ai formés avec tant de soin ; c'est à moi de les respecter, en montrant que je n'y fus infidèle en aucun instant de ma vie % & guidé, par cette pensée, je croirois mànquer à mes obligations , si , pour éviter d'attirer suï mdi les regards , si , pour obéir servilement aux conventions établies entre les diverses vanités, je secondois par mon indifférence la politique des méchans et le triomphe des ingrats* - Qu'est-ce qu'un homme en effet près de ces considérations générales ? Qu est-cç qu'un homme sur- tout aussi avancé que moi dan* sa carrière ? Déjà les tems approchent où ce n'est plus à lui qu'il appartiendra ^ mais à ce silence éternel où les générations et les siècles se précipitent et s'anéantissent.
• Si donc il peut rendre de la confiance •à ceux qui sont découragés par l'issue des combats dont ils ont été les témoins ; s'il peut les retenir au moment où ils sont
prêts à déserter le culte de la morale ; s'il peut retarder du moins leur engagement avec un nouveau maître , il doit se presser dfe remplir cette vue ; il doit le faire sans y mêler aucun autre calcul et sans être arrêté par de petits ménagemens ou de frivoles considérations.
Comment ne croirois-je pas à l'assistance delà vertu ? C'est par elle que "deux fois je me suis relevé des oppressions de f intrigue et des disgrâces qu'on éprouve à la cour des Rois ; c'est par elle que j'ai remarqué sans inquiétude les progrès de la calomnie, et c'est par elle que , forcé de me défendre aujourd'hui contre un nouveau genre d'injustice, je ne me sens imposé ni par aucune puissance, ni par aucune grandeur- L'Assemblée nationale qui m'a demandé tant de comptes , me permettra sans douté de lui en présenter un de plus ; c'est celui dont on trouve le modèle dans le célèbre entretien d'Agrippine avec l'Empereur , et dont la pensée est rendue par ce vers aujourd'hui si connu :
Voilà tous mes forfaits , en voici le salaire.
Jlndique ainfi la divifion de cet ouvrage :
elle femblefe rapporter uniquement àmoi; mais qu'on ne s'effraie point de cette première apparence, je le fais trop » quand on n'eft plus fur la route des passions , quand on ne peut plus être en aide à aucune ; quand on a paffé , pour ainsi dire , à l'autre bord du fleuve , on a fini fon tems , & Ton eft bientôt averti qu'on a befoin d'être difcret dans fes communications avec les autres, je- promets donc que fans m éloigner de ma route, mais en répondant aux reproches de différens partis, &: en cherchant fimplement à me défendre , je m'approcherai de plufieurs difcuiïions d un intérêt plus général que celui de mes peines,
• J'di fervi le roi & l'état fept années, pendant le cours de deux miniftères ; Se voici les fouvenirs qui me reftent de ma conduite &: de mon adminiftration.
J'étois peu connu , lorfqu'en 1776 le roi me confia la direction du tréfor-royal, & moi-même je ne me connoiflois guère; car fahs mettre les autres dans le fecretde
fespenfées intimes, il neftpas moins yrai cju on eft long-tems incertain fur le degré de fes talens 8c fur la mefurede fes moyens, Sôuvent, Qour gagner fa propre confiance, on a befcin d être éclairé par des compa* raifons; Ton a befoind avoir fait une épreuve de fes forces contre lesdifficultésdeschofes, contre leur nombre 8c contre leur diverfité, . Javois lu, j'avois obfervé , j'avois beaucoup réfléchi , 8c dès ma première jeunefle je m etois eflayé dans les affaires publiques en contribuant efficacement à relever la Compagnie des Indes, 8c en défendant les intérêts de cet établiflement contre les attaques de l'intrigue 8c contre la tyrannied'une autorité mal éclairée. On <îrut alors que j'avois rendu à 1 état un fervice elfentiel.
Je m'étois aufli rapproché des méditations qui doivent occuper un homme d'état, lorfquen 1775 je difcutai les principes applicables à la législation 8c au commerce des grains. On étoit alors dans la ferveur du syftême de la liberté la plus parfaite ; on avoit étendu ce fyftême è l'exportation , fans la foumettre ni à aucune réglé , ni à
17/ \ aucune mefure , & le royaume commèri-
çoit à s'alarmer des conséquences FunJeftes qui pouvoient en réfulter. Mais les phi :
lofophes du temps méprifoient l'expérience Se ne vouloient avoir affaire qu au raifonqe T ment. Mon ouvrage tempera leurs idéesexagérées, en yoppofant des réflexions d'une origine encore plus haute que les apperçus généraux des économies ; 8c depuis cette époque , ce n'eft plus avec une Supériorité dédaigneufe pour les connoilTances pratiques Se les idées de la tradition qu'on s efl permis de difeuter la grande queflion du commerce des grains. On a pu difputer de pair à pairfur cette liberté S: sur les limités dont elle efl fufceptible ; 8c je crois que dans une des controverfes les plus delicates, c'en eft fait pour toujours de l'empire abfolu de la théorie. Ce fut la première « infurrection heureufe contre ce règne philofophique , dont nous avons éprouvé la domination fous tant de formes différentes, 8c je rendis en même tems un ferviefe èflentiel à la France, à un royaume expofé fi fouvent à de grands malheurs , par une
feule année de méprife fur les principes de gouvernement qui touchent de plus près au fort du peuple & à la tranquillité publique.
je ne dus pourtant le choix de fa raajefté qu a l'état d'abattement abfolu dans lequel fe trouvoit le crédit public : on l'a voit vu dépérir fous ladminiflration des gens de robe, & Ton voulut faire l'épreuve des connoiffances acquifesdans une autre carrière.
Cependant les moyens auxquels je mis ma principale ^confiance appartenoient également à tous les hommes. Ces moyens étoiem Tordre, l'économie & l'application de. la morale à toutes les tranfactions. j'eus
uniquement le mérite d'appercevoir ou plutôt de fentir fortement que pour lad- .
miniftration des finances, une marche fimple, une conduite pure étoient de beaucoup préférables . à toutes les habiletés dont les gens médiocres s'extafient.
Jene négligeai pasnéanmoinsles secours que Ion peut tirer de cette fuite de ménagçmens, de foins 8c d'attentions, qui ne fuppléent point aux principes eflentiels, mais
qui fécondent 8c fevorifent leur falutaire influence. Enfin je fus heureux fans doute, puifque dans le cours du cinq années de mon premier miniftère, au milieu dune guerre qui amena graduellementlebefoin de cent cinquante millions de fecours extraordinaires pour une feule année , les fonds publicsquibaifsèrent enAngleterrede trente à trente-cinq pour cent , éprouvèrent en France une hauITe graduelle ; 8c prefque tous les emprunts auxquels on eut recours furent remplis en huit jours. .
C eft ainfi que je relevai le crédit de la France, 8c à ce crédit, on le fait, eft attache pendant la guerre la fûreté de l'Empire , la défenfe de fes colonies 8c le foutien général de la force 8c de la puilTance.
Ilétoit réfervé àl'efprit de nouveauté qui nous gouverne fur tous les points , decenfurer Tufage du crédit pendant la dernière guerre, comme s'il y auroit eu une poffibilité de fubvenir par des impôts à des befoins, immerifes. je ne fais ce que la nation pourra payer en extraordinaire, fous un gouverne-' ment où elle réglera elle-même toutes les
Contribution Se toutes les dépenfes , mais' autrefois on aurait éprouvé des réfiftances très-nuifiblçs à la confiance publique , fi dès les commencemens de la guerre on eût demandé un troifième vingtième , & ce fupplément n'eût valu que vingt à vingt-cinq millions.
Le rétabliffementdu crédit, touteflentiel qu'il étoit à l'état, n'eût fatisfait qu'imparfaitement, s'il m'tût diftrait un feul jour des intérêts du peuple, l'objet perpétuel de ma folicitude. Mais en garantiffant la nation 'des fubfides extraordinaires & au de (Tus de fes forces, que le défaut de crédit auroit rendus néceflaires, je la préfervai de même des impôts permanensquilembloientindifpenfables pour balancer l'intérêt annuel des • emprunts deftinés aux befoins de la guerre, & jy réuiTis enfuppléant à cet accroiffement de la dépenfe publique, par des opérations d'ordre 8c d économie.
On en a vu le réfutât 8c la preuve dans le compte rendu public au mois de janvier 1 7 8 î , Se dans mon ouvrage fur les finances.
( -Il )
j'offris de défendre cette vérité contre un miniftre en pouvoir , k au milieu de L'affemblée des notables de 1787 , au milieu de celle quil avoit compofée lui-même/
La controverfeparécrità laquelle j'ai été entraîné depuis'cette époque, n'a pu lailfer aucun doute fur l'exactitude parfaite du compte de 1781. Et comme ce compte a été fait par la même perfonne, 8c d après les mêmes erremens que le compte général •remis aux états-généraux, au mois de mai : j 78g, l'approbation donnée à ce denier - compte, à la fuite d'un examen févèrede la part du comité des finances, eft une nouvelle preuve morale de la régularité de celui de 1 78 1. * ,
Ainfi donc, pendantmon premier miniftère j'eus foin delà puiffanceen élevant le crédit au plus haut degré, 8c j'eus foin du bonheur en garantifTant la nation des contributions immenfesquiauroientété néceffaives, fi le crédit n'eût pas été rétabli, Se en la préfervant encore des impôts annuels que l'intérêt des emprunts auroit exigé, fi dans le même temps aucune amélioration