‹ Sur l'Agnosie TactileChapitre 5 sur 60 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

I] n'éntre pas dans l'esprit médical d'aimer à disserter sur l’objectivité du monde extérieur, ou sur la réalité d’un moi subjectif, un dans l’espace et dans le temps. Il n'y a rien, dans nos moyens d'investigation, qui puisse apporter à ces jeux psychologiques une solution satisfaisante. Il faut pourtant, en pratique, admettre, à titre acquis, ces deux affirmalions si, comme on sail,elles constituent la base indispensable à toute élude ultérieure.

Au centre des phénomènes, l'homme acquiert progressivement la connaissance du monde objectif. Suivant un mécanisme toujours identique (excitation périphérique transmise au récepteur central), l’activité sensorielle collectionne les signes élémentaires (sensations) qui vont servir à l’édification des symboles représentatifs. L'activité psychique travaille alors sur les données fournies par l’activité sensorielle. Elle associe, dans un premier temps, les sensations fournies par un même sens : c'est l'association primaire, association sensorielle, ou perception simple. Elle associe, dans un second temps, les perceptions fournies par les divers sens : c'est l'association secondaire, association intellectuelle, où perception complexe, aboutissant à la constitution mentale de l'objet. Elle emmagasine enfin la connaissance acquise, associable, dans un troisième temps, aux autres représentations, passées, actuelles ou futures du monde objectif.

Aussi, quand un objet, ayant mêmes qualités, excitera les sens à la périphérie, serait-il reconnu pour semblable au premier, parce qu'il déclanchera le même système évolutif, où les processus corticaux (sensations, perceptions simples, perceptions complexes), superposables aux processus corlicaux antérieurement fixés dans la mémoire, umront Îles mêmes excitations périphériques à la même représentation centrale.

On réserve à l’acte ainsi décrit les noms de reconnaissance ou d'identification : il consiste, en effet, à identifier les caractères primordiaux d’un objet à connaître aux caractères primordiaux d’un objet connu, fixé dans la mémoire, à titre catégorique, par l'expérience antérieure.

Comme à la connaissance initiale, 1l va sans dire qu'il faut lui reconnaître deux temps. Au premier temps, la superposition des perceptions simples {association des sensations fournies par un même sens) aboutit à l'identification primaire ou reconnaissance sensorielle. Au second temps, la superposition des perceptions complexes (association des perceptions fournies par divers sens) aboutit à l'identification secondaire, ou reconnaissance intellectuelle, significative de l'objet.

Mais, à mesure que la répélition d'identifications successives a fixé plus minutieusement un même objet dans la mémoire, on conçoit qu'il ait progressivement fallu moins d'éléments effectifs au cerveau pour opérer la synthèse évocatrice. S1 bien qu'en dernière analyse il suffit au sujet qu'il ait à sa disposition quelques rares sensations, souvent mal colligées, d’entre celles qu'un seul sens peut lui fournir, pour qu'il arrive sans effort à la représentation mentale complète de l’objet, dans sa signification et dans ses rapports avec les autres représentations du monde extérieur. On en peut donner, comme exemple inconscient, l'identification rapide et sûre d'un objet qu'on découvre en explorant ses poches.

Quelques sensations, actuellement fournies par un seul

sens, ont suffi pour évoquer d’autres sensations, actuellement absentes, mais antérieurement fournies par le même sens — c'est l'identification primaire ou reconnaissance des seules qualités élémentaires, sans reconnaissance de l'objet : ainsi dans la reconnaissance tactile, une forme plate el ronde.

A son tour, la perception simple ainsi constituée a suffi pour évoquer d'autres perceptions simples, actuellement absentes,mais antérieurement fournies par d'autres sens — c’est l'identification secondaire, ou reconnaissance intégrale de l'objet : ainsi, dans la reconnaissance tactile, une montre, avec les associations symboliques qu’un tel objet peut évoquer.

Il va sans dire qu'il n’y a pas autre chose qu'un schéma grossier dans un aussi bref exposé : la réalité est autrement complexe.

En fait, entre l'identification primitive et l'identification définitive, l'esprit parcourt une série continue d'identifications successives, où chaque identification, dans son travail associatif, ulilise à ses fins l'identification précédente.

Dans l'identification facile, 1l court à si vive allure qu'il semble brûler la plupart des étapes, simple apparence, en réalité, car 1l peut, s'il revient sur ses pas, trouver sa trace à chaque relai. Dans la reconnaissance familière, inconsciente ou subconsciente, 1l arrive toutefois qu’une identificalion puisse enjamber l'autre ; l'identification secondaire vient en aide à l'identification primaire ; ainsi, dans la reconnaissance lactile, ilest vraisemblable qu'un objet usuel est reconnu dans sa signification, avant qu'il ait été nettement reconnu dans sa forme. Il semble alors que l'esprit ait deviné, au moins autant qu'il n'a perçu.

Dans l'identification difficile, au contraire, 1l s'arrête à chaque étape, où l'attention s'attache à colliger des sensations individuellement plus parfaites et collectivement plus nombreuses : ainsi, dans la reconnaissance tactile, fait-il rendre à l'objet tout ce qu’il peut donner, poids, dimensions,

forme ou température.

Se ——

IT

Ayant associé, pour aboutir aux idées représentatives, les symboles représentatifs d'un monde objectivement concret, l’homme a symbolisé les idées représentatives pour arriver au langage. Ainsi l’activité sensorio-psychique travaille, non seulement sur des signes, mais encore sur des signes de signes, transmissibles, et plus facilement évocables.

Au même titre qu'il faut identifier les premiers pour évoquer la signification d'un phénomène objectif, il faut idenüifier les seconds pour évoquer la signification du langage extérieur. Objective ou verbale, l'excitation périphérique déclanche un système identificateur à pareille évolution vers la reconnaissance intégrale : par l'œil ou par l'oreille, l'idenüification primaire aboutit à la reconnaissance sensorielle, el l'identification secondaire à la reconnaissance intellectuelle du langage écrit ou parlé.

On voit qu'en résumé, la reconnaissance associe les signes d'une analyse actuelle aux signes emmagasinés par l'analyse antérieure. C’est une analyse, amplifiée par la mémoire, où s'actualise à nouveau notre expérience passée. Elle consiste essentiellement à faire prévoir le tout d’après la partie, si bien qu'en définitive elle aboutit à l'hypothèse.

Dans la série transformatrice où s’élabore la perception complète, 1l peut arriver qu’un transformateur soit faussé. Il apparaît aussitôt, dans le mécanisme identificateur, un trouble, à localisation variable suivantles cas, mais à conséquence identique : l'identification joue à faux, ou même à vide. On réserve à ces troubles pathologiques le nom d'identification. pathologique ou troubles de l'identification.

On conçoit qu’un sujet identifie mal ou n'idenüfie pas tel objet ou tel mot:

Soit qu'il ait mal pris d'eux connaissance antérieure : il y EME simple ignorance, 1l n y saurait avoir trouble de l’identification — on ne reconnaît bien que ce qu'on a bien appris à connaître.

Soit qu'un trouble à siège périphérique, tronculaire où central s'oppose à la collection, à la transmission ou à Ja sensation régulières de l'excitation extérieure.

Soit qu'un trouble spécialisé s'oppose au jeu régulier du cerveau dans l'association des sensations en perceptions simples, ou des perceptions simples en perceptions complexes.

Soit, enfin, qu'un trouble généralisé s'oppose au jeu régulier des fonctions cérébrales : dans la désagrégation, temporaire ou progressive, d’un édifice intellectuel (confusion mentale, paralysie générale, démence sénile, etc…..), si l'identification s'écroule, c'est, non qu'elle ait reçu quelque injure spéciale, mais qu’elle participe à la ruine étendue des multiples facultés (association, mémoire, jugement, raisonnement, etc...) dont l'harmonie délicate et complexe conditionne son fonctionnement normal.

Aussi faut-il réduire aux seuls lroubles spécialisés du mécanisme identficateur la pathologie de l'identification.

C'est à ces altéralions dans la reconnaissance des objets (agnosies objectives ou agnosies vraies) où dans la reconnatssance des mots (agnosies verbales ou aphasies sensorielles), qu'on a réservé le nom général d’agnosies.

Quand, au sens vulgaire, un objet ou un mot n’a pas élé reconnu, l’agnosie peut ressortir à la perte de l'identification primaire ou sensorielle (agnosies primaires) ou à la perte de l'identification secondaire ou intellectuelle (agnosies secondaires).

L'agnosie primaire apparaît dans la reconnaissance sensorielle des objets (agnosies au sens étroit où le mot doit être employé) ou dans la reconnaissance sensorielle des mots (aphasies sensorielles pures : Dejerine).

L'agnosie secondaire apparaît dans la reconnaissance intel-

lectuelle des objets (asymbolies) ou dans la reconnalssance intellectuelle des mots (aphasies sensorielles : Wernicke).

L'agnosie objective ressortit :

1° Tantôt à l’altération simultanée de la reconnaissance sur les territoires sensoriels importants, elle conduit alors à perdre le sens de l'usage pratique des objets les plus familiers ancienne apraxie de Gogol, Kussmaul, Allen Starr — parapraxie par agnosie de Liepmann) (1).

20 Tantôt à l’altération de la reconnaissance sur un seul territoire sensoriel.

Soit qu’elle porte sur l'identification primaire où sensorielle (agnosies vraies optique, acoustique ou tactile, par cécité, surdité, ou anesthésie d’origine périphérique, tronculaire, intra-centrale, ou surtout corticale).

Soit qu’elle porte sur l'identification secondaire ou intellectuelle {asymbolies optique, acoustique, ou tactile « discutable » dites cécité, surdité ou anesthésie « discutable », psychiques).

L'agnosie verbale où aphasie sensorielle prédomine sur l’un ou l’autre sens.

Soit qu’elle porte sur l'indeüfication primaire ou sensorielle {cécité ou surdité verbales pures, toujours nettement isolées).

Soit qu'elle porte sur l'identification secondaire ou intellectuelle {cécité ou surdilé verbales communes, souvent plus où moins associées).

Il apparaît assez clairement à quel mécanisme essentiel ressortil l'agnosie secondaire ; à tout considérer on s'aperçoit qu'il n'en va pas toul à fait ainsi pour l’agnosie primaire.

(1) Au sens nouveau où l'entend Liepmann, l'apraxie vraie ressortit à des troubles psychiques indépendants de l’agnosie : troubles psychiques purs si le malade n'arrive pas à synthétiser vers l'acte unique des idées de but partielles normalement constituées {apraxie idéatoire) — trouble psychomoteur si le malade, assez analogue à l'aphasique moteur, n'arrive pas à traduire en mouvement l'acte qu'il s’est nettement proposé (apraxie motrice).

LA RECONNAISSANCE ET L'AGNOSIE 13 ne ns 5 1 2 Si l'identification primaire, en effet, se réduit, en définitive, à l'association synthétique en perception simple des sensations élémentaires apportées par un même sens, c'est, a priort, lantôt à l'apport sensoriel insuffisant, ou défeclueux, ou dysélectif des sensations premières, tantôt au travail incorrect exécuté sur un apport exact el régulier, qu'il faut rapporter la fausseté, l'insuffisance, ou la nullité des perceptions simples. Ainsi quand un métier rend un mauvais üssu, vérifie-t-on d’une part les fils qu'il utilise, en nombre comme en qualité, mais d'autre part aussi la façon dont il fonctionne, et les enrayages survenus.

Dès lors on voit qu'il faut, schématiquement au moins, scinder l’agnosie primaire : agnosie primaire de collection par imperfection des sensations mal acquises, agnosie primaire d'élaboration par imparfaite association des sensations normales et normalement collectées.

On peut résumer, dans un tableau récapitulatif, les définitions qui précèdent. (Voir tableau page suivante.)

Il apparaît aussitôt qu'on a volontairement sauté l'aphasie tactile, malgré les discussions auxquelles elle a donñé lieu : c'est qu'il faut rapporter à l’asymbolie tactile, si toutefois elle existe, tout ce qu’on a rapporté jusqu'à présent sur l'aphasie tactile. Il faut en effet réserver le lerme d'aphasie aux seuls troubles du langage (au sens large : facullas signatrix de Kant). On ne saurait donc parler d'aphasie tactile qu’au seul cas où, sans trouble de la sensibilité périphérique, pour l'aphasie sensorielle, un aveugle aurait isolément perdu la faculté de comprendre, au bout du doigt, l'écriture en reliel — pour l'aphasie motrice, un sujet aurait perdu l'unique adaptation du mot à l’objet qu'il aurait, à la seule palpation, reconnu dans son intégrité.

À bien considérer le tableau qui précède, on s’apercevra facilement qu'il faut ramener les agnosies (au sens large du mot} à deux catégories (troubles de l'identification primaire, troubles de l'identification secondaire), assez différentes en-

ET L AGNOSIE

LA RECONNAÏSSANCE

‘aunwui09 2[v{I9A 9JIPANS ‘aunutuo9 2JPŒA9A 91999 ‘oand 9f8qioa 971pans aand 9[8qi84 91090 ‘(ajanimosip) anbuyolisd aisayisouo no aguovi ayoquhñsy “oubryoisd sjtpans no onbusnoov oroquÂsy

‘onbruyoÂsd 971999 no enbrdo oroquÂsy

2 de

; AS AON "u0u -D40Q072,P 91S0u8 y 9189]S9UD ‘21U90] o1Souby 9JIpans onbr}sn00% a1sou3 y 911990 *2[021)109 21199 1695 “onbndo aisou3v no e[VA)U99-VQUI ‘91 | “uOu Eu ‘onbroqdusod \-29700 ap aisousy

‘sanbissero safrott -OSu9S sarstyde no | SAHVPUOI9S Ssarseydy

*SOT[910S -U9S S&ISVHaY 0 SOICAIOA SaISOUSY ‘saoand sa] -[O10Su9s sorsvyde no saoaxveuradserseydy

SHISONIV ‘SH'IOANASY NO |

SAIIVPUO99S SoIsousYy *s9}

-Ip juowuoadoid SaISOUS8Y 110 S94 -19ofqo sorsou8y "SOLPIA SHISON9Y nOSaJIemII satsousv

tre elles, mais qui englobent chacune un ensemble de troubles entre lesquels on peut établir des concordances.

Les troubles de l'identification primaire ressortissent, en somme, à la même altération pathologique, différenciée dans sa seule expression, suivant qu'elle altère la reconnaissance sensorielle d'un objet concret ou d'un mot conventionnel ; suivant aussi qu'elle altère, dans ces deux séries analogues, la fonction visuelle, auditive ou tactile.

Il en va pareillement des troubles de l'identification secondaire au cours de la reconnaissance intellectuelle,

On saisira d’ailleurs ces concordances d’une façon plus saisissante à consulter le tableau qui suit :

Vue Ouïe Tact Agnosie vraie. Cécitécorticale = Surdité corti- — Anesthésie corticacale le.

Le I Ï maires :

Aphasie senso- Cécité verbale = Surdité verba- . . . . . , . . . 2 rielle pure. pure le pure.

a] © Ep < Asymbolie, Cécité psychi- = Surdité psy- = Asymbolie tactile que chique. (discutable).

secon- Il 1 daires.

Aphasie senso- Cécité verbale — Surdité verba- . . . . . . . ., rielle commune. le.

On a pu trouver, dans l'exposé qui précède, une interprétation psychologique de l'activité cérébrale. Elle à permis d'arriver rapidement à quelques définitions précises ; elle a situé l’agnosie tactile dans ses rapports avec les autres lroubles de la reconnaissance : elle résume assez exactement, dans un tableau d'ensemble, les interprétations qu’en ont pu donner les psychologues et les médecins — on voudra bien excuser son caractère hypothélique en reconnaissance des services qu'elle a rendus.

Page 1