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Sur l'enseignement de la botanique à Paris

Nous croyons être fidèle à l’esprit (|ui a présidé à la fondation de la Soeiété botanique, en disant (pi’elle a j)Our objet, nonseulement d’établir entre les membres qui la composent ees communications journalières dont nous éprouvons l’agrément et l’utilité, de nous mettre en rapport par le Bulletin avec nos confrères de la province et de l’étranger, de faciliter des publications instructives, mais encore de prendre en main et de défendre au liesoin les intérêts générauv de la science et ceux de la grande famille des botanistes. Néanmoins , commeap rcs tout nous ne tenons notre mission que de nous-memes , moins nous avons de titre officiel pour imposer péremptoirement nos

décisions, plus nous sommes Icniis d’avoir raison dans le fond et dans la forme.

Le 29 juin 1853. une mort prématurée nous enlevait le dernier de cette famille illustre de savants qu’on a pu qualifier à bon droit de dynaslie : Adrien de Jussieu n’était plus! Le 5 juillel , parut dans le Monileur un décret portant suppression de sa chaire au Muséum d’iiistoire naturelle; huit mois après, un autre décret supprimait aussi celle qu’il avait occupée à la Sorbonne. Deux fois le nom de Jussieu avait été prononcé sans aucune de ces marques de regret et d’iionunage dont nous sommes habitués à le voir entouré. Notre respect pour la mémoire du maître nous suggérait une première réüeNion en présence de ces mesures inattendues. Que devait eu ])enser le public étranger aux affaires de la science ? (î’était qu’apj>aremment les deux emplois étaient inutiles , qu’il y avait eu là des abus qu’on ne pouvait trop se hâter de faire disparaître, que si on les avait maintenus pendant un certain temps, ce n’avait é(é (pie par égard pour M. de Jussieu personnellement, supposition en désaccord avec un caractère si élevé, autant que désobligeante pour toutes les administrations précédentes.

On se demandait ensuite ])ar (juelle fatalité le haut enseignement était dépouillé de deux de ses plus beaux apanages, comment avaient pu être abattues deux chaires célèbres dans tout le monde savant : l’une, (jui avait plus de deux siècles d’existence et qu’occupèrent successivement le [iremier médecin de Louis XIV, Lagon, puis Sébastien Vaillant, cntiii les Jussieu; l’autre, qui avait été, il y a plus de trente ans, introduite dans l’Lniversité comme une conséquence du plan d’études établi en 1810.

Les exposés de motifs annexés aux deux décrets et les arrêtés ministériels qui en étaient la suite ne parurent pas, nous devons le dire, de naluie à dissipci' ces pénibles impressions. Voyons

Le premier titulaire fut Deslbntaines ; les besoins croissants (lu service lui firent ensuite donner pour collaborateur Mirbel , (pii fut investi du titre de professeur adjoint. Après la mort de Deslbntaines, IMirbel lui succéda en vertu d’un arrêté spécial du Lonseil royalde l’instruction publique en date du 17 janvier i83ü; mais ce Conseil, juge compétent s’il en fut jamais, se garda bien d’appauvrir la Sorbonne d’un des cours qui lui étaient acquis ; il maintint , au contraire , expressément la chaire du professeur adjoint (ce sont les termes de l’arrêté). M. Auguste Saint- Hilaire en fut investi : adaptée pour le moment au genre de recherches qui venaient d’accroître la réputation de ce savant, elle fut consacrée à l’organographie végétale. La chaire ancienne conserva son titre de : Botanique , anatomie et physiologie végétales. Plus tard, Adrien de Jussieu et M. Payer furent appelés à suppléer les deux professeurs titulaires, et s’entendirent facilement sur les moyens de se partager le fardeau d’une manière plus égale; le public qui se pressait à leurs leçons ratifia leurs arrangements.

Aujourd’hui, l’état de choses reconnu insuffisant dès les premiers temps de l’Université est rétabli. Un seul cours demeure sous le nom général de Botanique, mais il est surchargé. La chose est si évidente , que le décret lui-même est obligé d’en répartir les rnalières sur l'espace de deux années. La combinaison qui. à l’aide de deux professeurs, renfermait le même enseignement dans le cercle d’iinr^ seule année scolaire, était, sans contredit, plus avantageuse, et parce (pi’on était assuré du concours d’un talent de plus, et surtout à (‘anse du temps que ta plupart des jeunes gens ont à leur disposition pour fréquenter la Sorbonne. En effet, ils ne peuvent a(3Corder aux sciences, surtout à la botanique, (|u’une partie de l’année qui suit immédiatement heur S(erti(‘ du lycée, à moins qu’ils ne veuillent suivre la (earrière de la médecine , et, dans ce cas, ils trou-

venl dans cette dernière Faculté des leçons ap[)ropnées à leur vocation.

D’ailleurs, le motif mis en avant dans l’exposé porte évidemment à faux : « On ne conçoit guère, dit-on, qu’il soit possible w de traiter des classifications sans s’occuper de l’anatomie et de » la physiologie des plantes » ( on a voulu dire, sans doute : de l’organogi’aphie). Nous le pensons aussi, et c’est ce qui, en droit comme en fait, existait à des degrés différents dans les deux cours d’Adrien de Jussieu et de M. Paver ; seulement l’un des deux était, si l’on peut s’exprimer ainsi, plus botanique, l’autre plus organ ogra ph ique .

Mais on voulait, sans grever le budget, c’est l’exposé qui le dit, faire place à un autre ordre d’études. Sans doute, c’est une pensée honorable, et à laquelle nous serions les premiers à applaudir, f[ue celle qui porte les gouvernements à combler les lacunes du haut enseignement par la création de chaires nouvelles. Toutefois, cette tendance a aussi ses inconvénients : de semblables innovations, pour être approuvées en dehors d’un petit cercle d’intéressés (nous prenons ce mot dans la meilleure acception), doivent se conformer tout à la fois à la marche même des sciences et au genre des divers établissements destinés à l’instruction })ublique , dont il importe aussi de ne pas dépasser les besoins réels. Le progrès incessant qui se manifeste dans l’étude de la nature amène nécessairement dans les sciences, tantôt pour ’une, tantôt pour l’autre, un moment où, trop étendues pour être ^saisies dans leur ensemble, il y a lieu d’en dédoubler en quelque sorte l’exposition. C’est ainsi que la chimie s’est trouvée à l’étroit dans les laboratoires de la pharmacie, que la géologie est née de la minéralogie, et s’est fait toute seule une si grande place. D’autre part, si dans les lycées la physique et la cliimie, par cxcnq'lc, i-éduites à leurs notions élémentaires, sont nécessairemenl resserrées en un seul cours, on a raison de leur donner à

chacune leur développenientdislinctà la Sorbonne; à mesure ([u’on approfondit, il faut diviser. Mais à force de s’exagérer l’importance de ce qu’on appelle les spécialités, soit dans les choses, soit surtout en fait d’hommes, on finirait par substituer à cette belle ordonnance des connaissances humaines, à leur subordination logique, où se fait, en quelque sorte, sentir le doigt de la Providence, une anarchie où, chacun des points de vue sous lesquels la science peut être envisagée étant traité isolément, l’autorité du savoir lui-même s’affaiblirait en raison du nombre des organes qu’on aurait imprudemment accrédités devant le public, sorte de paganisme intellectuel où chaque ordre de phénomènes, et bientôt chaque petite collection d’êtres analogues, aurait son culte à part.

Sans doute, il sera loisible d’assigner, par exemple, à un zoologiste distingué une chaire d’embryogénie, et le nouveau professeur ne manquera pas de nous donner des leçons fort intéressantes ; mais comme on n’aura fait, pour le besoin de la cause, que décorer d’un nom nouveau un sujet d’études relevant de diverses sciences déjà pourvues de leurs professeurs, un procédé si facile trouvera des imitateurs ; et le ministre le plus éclairé , le mieux intentionné, pourra être entraîné au delà du but par les suggestions bien naturelles d’ailleurs de ceux-là mêmes cjiii lui sont le plus recommandés pour les places à créer par la nature spéciale de leurs études et l’éclat de leurs services.

Si l’on prétend dédoubler certaines sciences dans l’intérêt de l’analyse, il serait contradictoire d’appliquer aux autres la rigueur du procédé contraire, de développer les unes outre mesure, de resserrer les autres dans le lit de Procuste, de prodiguer à celle-ci le luxe, de refuser à celle-là le nécessaire.

A voir la rigueur dont on use envers la botanique , il semblerait ({u’elle a reculé dans la voie du progrès ; et |)ourtant ses perfectionnements, ses acquisitions immenses dans ces derniers

temps auraient plutôt exigé un surcroît d’attributions que subi, sans dommage, de prétendues let'ormes; il était d’autant moins opportun de réduire la part qui lui avait été laite à la Sorbonne que, par un oubli inexplicable, elle n’est pas représentée au Collège de France. Déjà la chute de l’Institut agronomique de Versailles, causée par une plaisanterie de tribune (tant l’esprit a de pouvoir en France, surtout pour détruire!), avait entraîné celle d’une chaire de hotani(|ue à laquelle M. Duchartre venait d’être appelé d’une voix, pour ainsi dire, unanime : il tant avouer, pour être parfaitement équitables, que dans le désastre de l’Institut agronomique les pertes de la botanique n’avaient profité à personne. Nous étions loin de prévoir alors que nous aurions bientôt après, et coup sur coup, deux occasions de revendiquer, en laveur des hommes de talent qui se sont fait un nom dans la botanique , des positions toujours modestes et déjà trop peu nombreuses; il était d’autant plus juste de les leur réserver, que la botanique fournit par elle-même un moindre contingent aux carrières publiques, aux professions lucratives.

Quelle est donc cette chaire nouvelle qui s’élève sur nos débris? Tout à l’heure on essayait de prouver qu’il faut condenser l’enseignement de la botanique; à présent, c’est encore à elle, et de plus à la zoologie, qu’on demande un thème, pour le dilater en faveur, nous l’avouerons volontiers, d’im savant de grand mérite, et l’on ouvre un cours de Physiologie générale.

Il serait trop facile de retourner contre la physiologie générale l’argument de l’exposé contre la double chaire de botanique : On ne conçoit guère qu’il soit possible de traiter des » fonctions sans la classification, etc. » C’est là pourtant une des difficultés du cours nouveau , obligé de s’adresser à un auditoire encore novice : indocti discant^ comme si l’on parlait exclusivement à ceux dont un poète a dit aussi : Ament meminisse perüi. Nous concevons encore moins l’exposé, quand

il aspire à « fonder un enseignement où la physiologie serait » exposée en entier, sans arrière-pensée d’application. » Le professeur se hâtera de sortir d’un tel j)rogramme pour demeurer intelligible. Est-ce (pie par hasard il a perdu un instant de vue les applications dans les recherches (]ui l’ont lui-même conduit à ses belles découvertes sur les fonctions du foie et sur celles, restées si obscures jusqu’à lui, du pancréas? Nous lisions, ces jours derniers, sur raffiche du second semestre de la Sorbonne que le professeur de physiologie générale traiterait des « phénomènes généraux de la vie de nutrition », vaste sujet, éminemment philosophique, et qui sera, nous n’en doutons pas, abordé avec succès. Le professeur ne manquera pas d’exposer les conditions de la vie, à partir de l’homme jusqu’au zoophyte, et, parmi les végétaux, de l’hysope de Salomon, (pielle qu’elle soit, jusqu’au cèdre; il énumérera les substances destinées à maintenir l’activité vitale, décrira les organes de plus en plus ou de moins en moins compliqués, qui ont été ])réparés à l’élaboration de ces substances, les circonstances qui favorisent ou contrarient la nutrition et les produits variés qui en résultent. Rien ne s’oppose à ce qu’une autre année il choisisse une autre fonction de la vie, la génération, par exemple, ainsi que Cuvier l’a fait, à notre connaissance, il y a fpjelque trente-cinq ans. Il passera ainsi successivement en revue les divers sens et tous les organes, et suivra ainsi partout les manifestations de la vie, en attendant qu’un cours de biologie vienne à son tour le déposséder.

Quoi qu’il en soit, ce que nous contestons, on le voit bien, dans le cours de physiologie géuéi'ale, c'est beaucoiq) moins son objet (pie son emplacement auipiel le terrain du Collège de France se serait peut- (hre mieux prêté que celui delà Sorbonne, et (|ui, dans aucun cas, n’aurait dû lui être fait aux dépens de la botanique.

Au Muséum, une chaire nouvelle s’était aussi substituée à celle des Jussieu : la Paléontologie, dénomination récente pour un ordre

lü

d’élLides dont Cuvier a donné le signal, science envahissanlc, à ce qu’il parait, comme la mort elle-même, dont elle s’attache à rassembler les trophées aux dépens du règne organique tout entier. Déjà elle avait essayé, à plusieurs reprises, de faire invasion au iMuséum, et chaque fois ses prétentions à un titre distinct avaient été repoussées par l’assenihléo des professeurs administrateurs. Dans leurs observations imprimées en 1851, en ré[)onse au rapport d’une commission instituée par le ministre de l’instruction publique, ils déclarent même qu’à leurs yeux la paléontologie ne constitue pas une science à part. « Si les fossiles sont employés » à caractériser les différentes couches de la terre, c’est de la géo- » logie; si l’on veut les étudier en eux-mêmes, ce ne [)cut être » qu’en les comparant aux corps organisés vivants, en complé- » tant la connaissance des uns par celle des autres : c’est l’œuvre » de l’anatomie, de la zoologie et de la botanique. » Entre les diverses sciences pour lesquelles l’administration du Muséum réclamait alors, la botanique devait être la plus maltraitée, puisqu’elle allait perdre d’abord une chaire tout entière qui lui était propre, et qu’elle était en outre atteinte, comme les autres, dans une de ses branches, la physiologie végétale à la Sorbonne, la paléontologie des plantes au Muséum ; ce dernier préjudice allait lui être causé précisément dans la personne de M. Ad. Brongniart, à qui la botanique fossile doit en si grande partie ses progrès.

Au reste, lorsque l’exposé annexé au décret du 5 juillet 1853 a dit que «la paléontologie, née en France, n’avait encore reçu w de consécration officielle que chez les nations étrangères, » on oubliait que, dès le commencement de l’année scolairel8/i/i-1845, cet enseignement même avait été inauguré à l’École des mines jiar une décision du ministre des travaux publics. Le cours conhé hès lors à un jeune savant, IM. Bayle, qui s’est placé rapidement au premier rang, s’y iioursuit depuis dix ans; sous la main infatigable de 51. Bavle, la collection de l’École des mines

compte aujoiircrhui parmi les plus belles de l’Europe. Si la paléontologie avait droit à une place distincte dans l’un de nos grands établissements, certes c’était à l’École des mines plutôt (|u’ailleurs, précisément par une raison que MM. les professeurs du Muséum n’avaient pas manqué de donner : « parce qu’à l’École » des mines il'n’y avait aucun cours qui pût donner aux élèves les M notions élémentaires nécessaires à la connaissance des corps » organisés fossiles, et qu’il y manquait complètement ; ce qui au » contraire abonde au IMuséum, ce qui s’y trouve représenté par •» six cours, ceux d’anatomie comparée, de zoologie et de bota- » ni(juc. » Et comme le grand nom de Cuvier était mal à propos invoqué dans cette occurrence, MM. les professeurs ajoutaient : « Si Cuvier avait vécu, est-ce qu’on aurait songé à » élever cette chaire nouvelle en regard de la sienne, ou est-ce » qu’on la lui eût donnée en lui enlevant l’enseignement de l’ana- » tomie comparée? » Soit donc que l’on considère au Muséum les cours de M. Cordier, ceux des professeurs de zoologie et d’anatomie comparée, de M. Brongniart en ce qui concerne les fossiles , et les galeries oû par leurs soins ces mêmes fossiles ont été disposés dans un si bel ordre, soit que l’on se reporte à l’Ecole des mines et aux travaux de M. Bayle, notre amourpropre national n’a point à soulTrir de la comparaison avec les nations étrangères.

L’ancienneté de la possession, l’absence de réclamations fondées au nom des autres sciences, se réunissaient pour protéger la chaire d’Adrien de Jussieu, meme à l’encontre d’un savant hautement recommandable à tous égards. Nous le dirons comme pour la Sorbonne, deux chaires de botanique au Jardin des plantes surtout (ce nom seul est assez éloquent dans la question), trois même, si l’on veut mettre exclusivement au compte de la botanique le cours de culture, trois, disons-nous, était-ce troj»? M. Brongniart réunit dans son cours à la fois l’anatomie et

la physiologie végétale; il est en même temps, et e'était aussi le titre aneien de ses prédéeesseurs, le démonstrateur des plantes dans le jardin. De plus, il partage avec M. Deeaisnc la direction des serres, celles des galeries de botani(tue et la surveillance des herbiers. Qui ne sait que ces vastes attributions, l’assiduité qu’elles exigent, les devoirs si bien remplis du proléssorat absorbent tout le temps de ces hommes éminents; que leur zèle ne suftisait à une pareille tache que parce qu’ils y étaient puissamment secondés par Adrien de.Tussieu? Nous trouvons même, dans la Notice queM. Decaisnea lue devant la Société d’agriculture, (pie Adrien de Jussieu avait été, après la mort de Destbniaines, investi des l'onctions de directeur de l’herbier, i^pii aujourd’hui sont dévolues en entier à ses collègues. Tous trois s’entendaient tellement pour ce travail d’une haute importance, comme pour le l'este, que toute hiérarchie avait disparu entre eux dans la communauté de leurs efforts pour le bien du Muséum. Ne craignons donc point de le dire, nous ne risquerons d’offenser personne, puisque, après tout, les fondes humaines ont des hoi'ues : le service, même intérieur, de ce grand établissement, en ce (pii concerne la botanique, est justju’à un certain point en souffrance depuis que son troisième [irolésseur lui a été enlevé.

Que sera -ce si nous considérons le cours d(' Botanique rurale en lui-même, c’est-à-dircles herborisations! le plus grand, peutêtre, des encouragements offerts aux élèves pour pénétrer plus avant dans la science, ])Our les y contii'iner ; (''est là, comme Ta dit encore M. Decaisne, cpie se révèle la vocation du botaniste. Nous ajouterons que les herborisations sont, pour ainsi dire, la partie vitale de Tenseignement, le complément indispensable des leçons de Tampbitbéàtre.

(xtte vérité no pouvait pas être entièrement méconnue, et nous en trouvons la trace dans l’arrêté même ipii fut destiné à pallier Tcffet désastreux de la mesure jirincipale : « Considérant

» (}ue l’enseigneineiil de la botai]if]iie ne saurait porter ses t'ruits » si l’exposition théorique de la science n’est pas com[)létée par » des applications pratiques. « Mais celte vague satisfaction donnée an principe ne saurait effacer une phrase malheureuse qu’on lit aussi dans l’exposé : « M. de Jussieu n’occupait pas, à [)roprement w parler, de chaire ; ses fonctions consistaient à accompagner, » dans les environs de Paris, un auditoire studieux qu’il exerçait » à reconnaître les caractères et les familles des plantes. » Eh quoi ! une chaire consiste-t-elle donc dans l’appareil matériel qu’on désigne sous ce nom? 11 y a longtemps que les trônes eux-mêmes et les sceptres sont passés à l’état de métapliores. De saints rois ont, dit-on, tenu leurs assises au pied d’un chêne; et dans ces mêmes environs de Paris, il nous a été donné de contempler, dans la personne d’Antoine-Laurent de Jussieu, le génie interprétant, au sein même de la nature, les lois qui la régissent.

Mais, dit-on, ces herborisations, auxquelles vous tenez, avec raison, ne sont pas abolies; la pratique en sera, au contraire, généralisée : on la contiera dorénavant au zèle de tous les professeurs de botanique, tant du Muséum que des Facultés : (v II a w semblé, dit l’exposé, ({u’elle ne devait pas être l’objet d’une » délégation spéciale. » Nous répondrons que, pour le Muséum du moins, on a pensé le contraire pendant deux siècles, et qu’on s’en est bien trouvé. Ce dont tout le monde est chargé s’accomplit rarement avec régularité, surtout lors(pie d’autres devoirs, placés en première ligne par l’autorité supérieure elle-même, absorbent la {mesque totalité d’un temps dévoué au service public. A l’avenir, dit l’arrêté ministériel du » 7 juillet 1853, les professeurs chargés de l’enseignement » des diverses branches de la botanique au Muséum d’histoire » naturelle, dans les Facultés des sciences et de médecine, » et dans les Écoles supérieures de pharmacie, seront tenus » de faire, pendant la belle saison, des excursions scientifi-

w ques, clans lesquelles ils exerceront les élèves à reconnaitre « sur place les caractères et les familles des plantes. » Faute d’un règlement pour préciser ces nouvelles obligations imposées à tous les professeurs de botani(jue, ou plutôt par la force même des choses, cet arrêté est resté une lettre à peu près morte. Il paraissait destiné à donner, en excursions supplémentaires à la suite de chaque cours, la compensation de celui de Jussieu ; en fait, que s’est-il passé, et sans que l’autorité supérieure songeât à intervenir ? Il ne s’est fait, à la Faculté des sciences, à la Faculté de médecine et à l’École de pharmacie, ni plus ni moins d’herborisations que par le passé. Quant au Muséum, il était facile de prévoir que, pendant la durée du cours ordinaire de M. Brongniart qui, réuni aux autres fonctions du professeur, lui laisse si peu d’instants disponibles, aucune herborisation ne pourrait avoir lieu. Après la clôture du cours, l’auditoire est dispersé par les vacances : aussi n’a-l-il été fait, l’année dernière, que deux excursions.

J.’antique institution n’existe donc plus, ou peu s’en faut. Il importe d’en signaler les bienfaits, comme supplément à l’oraison funèbre des de Jussieu !

Les herborisations du Muséum produisaient deux effets principaux. Non-seulement rien ne saurait remplacer ces leçons éminemment pratiques, mais aussi elles étaient précieuses par les communieations familières et les rapports de bienveillance qui, on peut l’affirmer à l’honneur de la botanique , jouent un si grand rôle dans ce que nous appellerons son existence sociale et ont tant contribué à ses progrès.

Les bons rapports du professeur avec ses élèves dérivent, en premier lieu, des qualités morales dont les Jussieu offrirent successivement le parfait modèle, et qui prêtaient tant de charme à leur savoir : « une patience à toute épreuve, dit M. Decaisne, » une grande présence d’esprit, beaucoup de douceur, un certain

» enjouement qui ne dégénère pas en familiarité. » Selon nous, un tel professeur faisait plus de prosélytes à la science que les leçons, savantes aussi sans doute, de l’amphithéâtre, mais condamnées à rester froides et décolorées. Il connaissait ses élèves et ses élèves le connaissaient : c’était le bon pasteur de l’Évangile. De pareilles relations, si favorables à l’instruction, peut-on les espérer des réunions rares et fortuites que nous promet l’arreté ?

Quant aux liens qui se formaient entre les élèves, qu’en pourrions-nous dire qu’une douce expérience n’ait appris à tous ceux qui veulent bien nous écouter ? La Société botanique de France a eu pour berceau les herborisations des Jussieu. Quand de plus on se rappelle que, sous les auspices d’une science attrayante, une même pensée a réuni souvent autourdes Jussieu l’étudiant et l’homme du monde, le savant et l’homme de lettres, le philosophe et le magistrat, Jean-Jacques Rousseau et Malesherbes, on reconnaît que cc côté de la question n’est pas non plus à dédaigner.

Les herborisations étaient amssi un véritable centre d’attraction pour tous les botanistes étrangers ; Linné lui-même tint jadis à l’honneur d’y suivre Bernard de Jussieu, et l’on sait en quels termes il caractérisa l’admirable sagacité du fondateur des familles naturelles : aiit Deus, aut Jussiœus!

11 faut lire dans l’ouvrage de M. E. Germain de Saint-Pierre, Xi'Muide du botaniste, des détails pleins d’intérêt sur la statistique végétale de nos environs de Paris, sur l’iiistoire et la ])ratique des herborisations, depuis VEnchiridion de Cornuti, en 1635, jusqu’à CCS derniers temps. Des herborisations d’Adrien de Jussieu procède la Flore des environs de Paris, par MM. Ernest Cosson et Ernest Germain de Saint-Pierre. H y a déjà une dizaine d’années que, frappés du mérite des deux jeunes botanistes, de leur union intime dans la science comme dans l’amitié, nous leur

avions, et par une destination einbléinatique, à l’exemple du Bauhinia de Linné, dédié parmi nos plantes d’Orient une belle ombellifère, sous le nom de Diserneslon. Malheureusement ce genre, en lui-même, avait déjà été caractérisé, soiisun autre nom, par un savant étranger. Mais si notre petite offrande a dû disparaître en vertu d’une des règles tutélaires auxquelles nous sommes assujettis, celle de rantériorité dans les publications, notre sympathie pour les travaux des auteurs de \diFloredes environs de Paris, disons mieux. Messieurs, votre estime est restée attachée à leurs travaux.

Déjà quelques amateurs diligents ont devancé le réveil complet de la végétation pour aller cueillir à Trianon le Galanlhus nivalis , et à Meudon, non loin du carrefour de Velisy, VIsopyrum thalictroides , qu’on y a récemment naturalisé. L’époque ordinaire des herborisations est revenue :

Præsertim cum tempestas arridet , ei anni

Tempora conspergunt viridantes floribus herbas ,

comme a dit Lucrèce, Le jour de la j)remière réunion, l’heure et le lieu du rendez-vous, la contrée que l’on doit parcourir, ont été annoncés d’avance. Un usage traditionnel a désigné le bois de Boulogne ; depuis que l’extension de Paris a fait reculer le domaine de la végétation spontanée , il ne faudrait plus chercher aujourd’hui ni VOphioglossum vulgatum ni le Neottia ovata, d’après cette indication de Touriietort , « à côté du Cours-la- » Reine, dans le bois que l’on appelle les Champs-Elysées. » Le professeur est à son poste : les élèves se répandent dans le bois et en rapportent à chaque instant le produit de leurs découvertes, avides de les parer d’un nom scientiri(|ue. Sous le feu croisé des demandes souvent irréfléchies , et des réponses assorties à l’inexpérience des élèves , (jiie d’étiquettes dont l’orthographe hasardée les fera sourire un jour ! Le maître ne pourrait suffire

à tant d’activité s’il n’était secondé par la bonne volonté des vétérans de l’herborisation, espèces de soiis-ofliciers qui concourent à former les recrues , moniteurs déjà exercés à faire manœuvrer de petits groupes ; ces auxiliaires bénévoles introduisent parmi les nouveaux (liscii»les les traditions d’urbanité complaisanie dont eux-mêmes ont eu à se louer, dans leurs débuts, de la part de leurs anciens. Les mouvements de la troupe se régularisent , la course se prolonge avec un succès et un agrément toujours croissants, et l’on se sépare content de soimême et des autres : on se croit déjà botaniste, et, en effet, on est dans la bonne voie.

Le dimanche suivant on se rend à Meudon, une autre fois sur les riants coteaux de Montmorency. C’est là, sous les ombrages du château de la Chasse, que nous avons eu le bonheur d’assister à une solennité touchante. Nous célébrions la dernière herborisation d’Antoine-Laurent de Jussieu ; assis autour d’une table champêtre, nous adressions à l’envi les témoignages plus ou moins bien exprimés de notre reconnaissance au patriarche de la botanique , ai’rivé au terme de la cinquante-sixième année de son professorat. Nous avions vu avec bonheur, peu d’années auparavant, Adrien de Jussieu consacrer d’une manière fructueuse à labotani([uc le temps que |ieut-être, n’eiit été le devoir que lui prescrivait son nom, il aurait donné à la littérature, vers laquelle l’entrainaient ses succès de collège; nous l’entendîmes, ce jour-là, faire diversion à l’émolion générale par des vers qu’animait le tour à la fois gracieux et piquant de son esprit. Ils sont restés , avec la scène tout entière , dans le souvenir des assistants ! Hélas! le reste a disparu, les beaux arbres du château de la Chasse, les Jussieu, tout! jusqu’à la forme d’enseignement qu’ils avaient reçue de leurs devanciers et léguée au Muséum.

Aux excursions de Montmorency, de Saint-Maur, etc., renfermées chacune dans l’espace d’une journée , en succédaient

d’autres plus éloignées qui duraient deux, trois jours, et meme davantage. Rien n’éehappait aux soins du maître dans les combinaisons tendant à rendre l’herborisation plus instructive et plus agréable, pas même l’attention délicate qui mesurait avec égalité la dépense à la moyenne des facultés pécuniaires de ses auditeurs. Fontainebleau était alors un voyage. Ceux qui avaient fait cette herborisation avaient, en quelque sorte, gagné un premier chevron d’ancienneté. Malesherbes , où nous attendait pour nous guider un pharmacien instruit , feu M. Bernard , Ermenonville et Morfontaine , Saint-Léger et ses environs venaient ensuite; pays lointains, riches localités pour le botaniste. Saint-Léger surtout était toute une expédition, dont le plan fut souvent confié, du temps d’Adrien de Jussieu, à l’obligeance infatigable de l’un de ceux qui parmi nous connaissent le mieux les environs de Paris, notre secrétaire, M. de Sehœnefeld. Au milieu des landes de la Croix-Patée, parsemées d’Erica ciliaris, ou sur les bords de l’étang du Serisaye, à portée des espèces les plus rares de la Flore parisienne, le professeur, entouré de la troupe d’élite, s’élevait à des considérations générales ou se prêtait à d’ingénieuses conférences sur les questions ardues de la science : c’était comme le couronnement du cours entier des herborisations.

Cependant le développement du réseau des chemins de fer, en facilitant d’une manière inespérée les excursions bolaniques, en avait singulièrement étendu le rayon. Des localités nouvelles, et des plus curieuses, avaient été pour ainsi dire découvertes, Lardypar exemple. Assurés d’avance du concours généreux des compagnies de chemins de fer, et en particulier de celle d’Orléans, toujours prête à seconder par des sacrihccs les œuvres utiles au public qui sont en dehors de la spéculation, nous avions commencé à combiner avec Adrien de Jussieu un système d’abonnements au moyen duquel, et à l’aide d’un contrôle remis à

l’arbilragc du Muséum, un certain nombre d’élèves auraient été transportés, à un prix fort réduit, sur des points encore jdus éloignés. L’entrée de la Sologne allait être explorée ; bientôt après, le Berry, qu’en 1814, le premier après De Candolle , M. Gay, un de nos doyens, avait pareouru en botaniste dès lors exercé, aurait bientôt reçu les visites du professeur de botanique rurale, avec plus de facilité qu’on n’en avait autrefois pour aborder Fontainebleau. Le modeste et savant auteur de la Flore du centre de la France^ M. Boreau , nous y aurait guidés, en attendant qu’une autre excursion lui eût amené les mêmes visiteurs à Angers , au sein de son beau Jardin botanique. Ce n’est pas tout : l’étude de la cryptogamie , devenue si vaste de nos jours, avait réclamé l’attention d’Adrien de Jussieu , et il se proposait de la favoriser en lui faisant, dans le programme de son cours, une part meilleure que par le passé, au moyen de courses d’hiver , plus particulièrement destinées à la recherche des Lichens , des Mousses , des Hépatiques , etc. Nous laissons à penser ce que la Botanique en général et la Flore française auraient eu à gagner à ces heureuses innovations, à ees perspectives nouvelles. Elles auraient, sans doute, assez promptement nécessité , à l’instar de ce qui avait été fait pour la Sorbonne , après 1810, la création d’une chaire de professeur adjoint de botanique rurale. Et c’est précisément lorsque ce cours, agrandi tout naturellement par l’effet des progrès de tout genre qui signalent l’époque actuelle , était à la veille de recevoir de tels perfectionnements , qu’on le supprime ! Ce que la mort avait empêché Adrien de Jussieu d’entreprendre, un successeur qui eût été choisi parmi ses élèves de prédilection se serait , avec le temps , efforcé de l’accomplir en s’inspirant de ses exemples.

Nous venons de donner des raisons qui doivent paraître décisives pour la prompte restauration des chaires supprimées, tant au Muséum (pi’à la Sorbonne.

Parmi les meilleurs souveiiii’s de not re earrière, nous comptons le jour où , appelé à expli(|uer devant une assemblée politique tout ce que les Jussieu avaient ajouté à la gloire de la France, nous avons contribué à assui'er pour la veuve d’Antoine-Laurent la récompense nationale proposée par un ministre digne appréciateur des grands services (1). Jamais peut-etre le privilège de la parole, portée an nom dn pays dans une bonne cause, ne nous parut pins précieux. Puissions-nous avoir été encore aujourd’hui bien inspiré pour seconder le vif intérêt que la Société botanique de France porte à la question actuelle! Tant que les chaires du Muséum et de la Sorbonne n’aiiront i)as été relevées, il existera une lacune déplorable dans l’enseignement ; la Botanique restera en deuil, jusqu’à ce que la mémoire des Jussieu ait obtenu les honneurs expiatoires qui leur sont dus.

(1) M. Guizol

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