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MDCCCLVII

SUR L’ENSEIGNEMEM DE LA BOTAMQÜË.

y faire des prosélytes dans un auditoire déjà si exercé a l’étude. Il en sera de même des autres grands séminaires, a mesure que l’importance de cette branche des connaissances humaines, et les avantages que le clergé et la religion elle-même peuvent en retirer, seront mieux compris. Quoi de plus approprié, en effet, a l’instruction cléricale, a l’existence de la plupart des prêtres, quoi de plus voisin de la théologie qu’une élude où la raison, s’appliquant a scruter les merveilles de la création, appuie et nourrit sans cesse le sentiment religieux ? L’Ecriture sainte est pleine des images empruntées a la nature physique; l’histoire primitive du monde, et jusqu’aux découvertes principales de la science moderne, y sont gravées en traits précis dans des hymnes dont l’accent sublime fait pâlir la poésie lyrique de l’antiquité. Toute la géologie, par exemple, telle que les de Bucli et les Elie de Beaumont nous l’ont faite, n’est-elle pas résumée dans ces paroles du psalmiste, que j’aurais dû donner pour épigraphe a la grande carte géologique de France, lorsque le hasard de la politique m’a procuré l’honneur d’y inscrire mon nom : Ascendunt montes et descendunt campi in locum quem constituïstï eïs^..-. et revelata siint fuudamenta orbis terrarim^; et le psaume entier Benedic^ anima mea, Domino embrassant l’ensemble de la création, et tant d’autres passages admirés par les plus grands naturalistes ! Ce sont des versets de l’Écriture sainte qui décorent le frontispice du Sijstema naturæ de Linné \

L’Église ne peut rester en arrière d’aucune des nobles applications de l’esprit humain : elle est pourvue de l’autorité morale capable d’en régler le mouvement, d’en réprimer les écarts. Sans transiger jamais sur les lois dont elle est la gardienne, elle sait se prêter avec une heureuse llexihilité â ce qu’exigent les temps. La littérature, l’éloquence, ont toujours eu dans son sein les plus nobles représentants : elle n’a pas non plus négligé les sciences naturelles. Les ordres monastiques ont fourni à la botanique leur contingent de hardis explorateurs, de savants célèbres, Barrelier, Boccone, Plumier®, etc.; ils ont prouvé que la science pouvait s’allier aux devoirs de la vie contemplative comme à ceux des missions ou de la charité hospitalière, et qu’après tout l’étude de la nature était aussi une bonne préparation ’a la prière. De nos jours, parmi les religieux du mont Saint-Bernard, voués à une vie si rude et si méritoire, les botanistes

' Ps. cm, 9.

* Ps. XVII, 16.

Ps. cm.

Voyez notamment la treizième édition publiée à Vienne en 1767, pages 1" et suiv.

Barrelier, 1678. — Mariette, 1684. — Boccone, 1704. — Plumier, 1706. — Cupani, 1711. — Feuillée, 1750. — Labat, 1758. — Charlevoix, 1760, etc.

que leurs explorations conduisent dans les Alpes pennines y trouvent i un ami, un guide habitué a rechercher les plantes rares sur les rocs j les plus escarpés ^ ;

Je laisse a penser si, parmi ses intrépides frères, il est le dernier à j s’élancer, la nuit comme le jour, sur la trace des chiens de l'hospice, *

dans la direction des sentiers ensevelis sous la neige, pour rendre ,

a la vie le pauvre voyageur attardé au milieu de la tourmente. '

Pour ne parler que de la France, nous devons a de pieux ecclésias- j'

tiques plusieurs ouvrages utiles de botanique. Notre Société seule li

compte en ce moment même huit prêtres, dont quatre curés de cam- f pagne; et, dans une note qui a été extraite pour moi, par nos con- j frères MM. Puel et Maille, de la liste générale des correspondants de leur œuvre si utile a la tlore française, je trouve vingt-sept autres ecclésiastiques, dont sept curés. On voit qu’un bon nombre de j

membres du clergé sont botanistes; ils le seront bientôt tous plus F

ou moins, si les mesures que je viens d’indiquer sont mises a exécu- i tion dans tous les diocèses. . f

C’est surtout pour les curés de campagne que la botanique est d’un i grand prix. Ils n’ont pas, je le sais, beaucoup de loisirs; leur vie est | assujettie a des devoirs multipliés; mais, plus elle est austère et occupée, plus la faiblesse humaine a besoin d’honnêtes distractions. Or la conversation et les sociétés du dehors, le jeu, ne sont choses permises au curé que dans une mesure très-restreinte; la chasse lui est interdite; son modeste jardin est sa principale ressource; c’est la que je l’attends pour lui conseiller, avec le respectueux intérêt qu’il m’inspire, d’admettre la botanique au presbytère. De toutes les sciences, c’est celle dont la pratique est la plus attrayante et entraîne le moins de dépenses. Deux ou trois ouvrages généraux bien choisis, une Flore de France et la Flore locale, une forte loupe, une boîte de fer blanc, quelques rames de papier avec deux bouts de planche et une grosse pierre, comme moyen de compression des plantes, en voil'a, pour un homme doué de l’esprit d’observation et de quelque persévérance, assez pour faire beaucoup et d’excellente botanique. La campagne, que le curé parcourt sans cesse pour aller visiter ses malades et consoler les affligés, lui aura bientôt livré toutes ses productions; les récoltes qu’il y aura faites iront souvent jusqu’à former, pour l’auteur de la Flore locale avec lequel il sera en correspondance, un supplément précieux. A l’époque des retraites, qui se font ordinairement au grand séminaire, il échangera ses observations avec ses confrères. On trouve dans beaucoup de presbytères de vieux registres de

‘ Le révérend père Tissière.

SUR L’Eî^SUIGNEMENT DE L.\ BOTANIQUE.

baptême a la suite desquels le curé a consigné les événements mémorables survenus pendant l’année dans la paroisse, les grands phénomènes naturels, les vicissitudes exceptionnelles dans la marche des saisons, les crues des rivières, les sécheresses, etc. Ces modestes chroniques sont d’une lecture très-attachante, et elles offrent souvent à l’administrateur, au savant, des matériaux et des éclaircissements qui ne sont pas a dédaigner : M. Aug. Le Prévost, membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, a montré tout le parti que l’histoire peut tirer des chroniques villageoises. Le curé botaniste donnera à la sienne plus d’étendue et de précision scientifique, en y faisant figurer, par exemple, les données de la météorologie. 11 tiendra particulièrement note des faits qui intéressent l’agriculture; la botanique, dans ses rapports avec la médecine, lui fournira aussi de nombreuses occasions de subvenir aux besoins matériels de ses voisins, et son iirfluence sur la paroisse s’en accroîtra. Le peuple est généralement persuadé que toute maladie a son remède spécifique dans une plante qu’il s’agit seulement de pouvoir reconnaître : il faut sans doute rabattre beaucoup de cette naïve croyance, mais ce qu’elle a de fondé suffit pour justifier l’estime pour ainsi dire instinctive qui s’attache aux hommes occupés de la recherche et de l’étude des plantes ; nous en avons tous recueilli la preuve dans nos voyages. La plante salutaire apportée au malade par le curé sera souvent reçue avec autant de reconnaissance que l’aumône en argent. Enfin, peut-on douter que l’étude de la nature ne reflète son charme sur l’enseignement religieux lui-même, que le catéchisme et le prône ne s’en ressentent? Plus j’y pense et plus je suis convaincu que la botanique est bonne aux curés de campagne, et qu’en retour ils peuvent lui rendre de notables serviees. Elle a aussi beaucoup a attendre de l’aumônier de vaisseau, si dans les longues heures qui s’écoulent dans sa paroisse flottante, il sait, de concert avec le chirurgien du bord, autre auxiliaire de la science, se préparer aux recherches dont les relâches et les excursions dans les pays lointains leur fourniront l’occasion !

Les missionnaires, l’une des gloires de l’Église catholique, ces intrépides pionniers de la civilisation, que ne peuvent -ils pas faire pour nous? Que de fois, en lisant les émouvantes Annales de la Propagation de la foi, n’ai-je |)as regretté que l’iiistoire naturelle fût presque absente de l’enseignement donné au séminaire spécial des Missions étrangères, et que les prêtres courageux qui en sortent n’eussent pas été mieux préparés aux observations et aux découvertes scientifiques, de manière qu’aucun genre de mérite ne manquât â leurs récits 1 Par exemple, l’abbé Une, dont nous avons tous suivi avec tant de sympathie et de curiosité la relation dans les contrées, presque inexplorées jusqu’à lui, de la Mongolie, du Thibet et à travers la Chine tout en-

Sun L'E.NSEIG.NEMUiVr UE LA UOTANlgUE. ‘J

tière mentionne une curiosité végétale inouïe pour nous, qui est l’objet (l’une vénération superstitieuse dans la plus grande des lamaseries du Tbihet : c’est un arbre apjjclé koimboum ou des dix mille imuijes, que M. l’abbé Hue a vu et dont les (’euilles et l'écorce portent des caractères bien toi més de la langue tliibétaine : fait d’autant plus remarquable, qu’il serait, selon les gens du pays, borné non pas a une espèce végétale, mais au seul individu dont il s’agit, qu’on aurait yainement essayé de multiplier ailleurs par des graines ou des boutures. Les particularités l’ournies par la relation* sont malbeureiisement insuliisanles, quant à l’organisalion de la (leur, a celle du fruit et par conséquent ’a la lamiile à laquelle l’arbre peut être rapporté. Les Lamas atiribuenl les caractères du koimboum à un pouvoir surnaturel, comme les anciens lisaient des noms de héros ou de personnages mythologiques, dans la fameuse tleur des Eglogues de Virgile®, qui a donné lieu a tant de commentaires®. Ces caractères ne peuvent être aussi que le résultat de quelque disposition bizarre des nervures, de quelque particularité des tissus, de tatbes prcqjres à l’espèce, et c’est peut-être sur le Koimboum que la langue thibélaine les aura pris originairement. Quoi qu’il en soit, le problème de l’arbre des lamaseries aurait été facile à résoudre, si M. l’abbé Hue nous en avait rapporté nn rameau seulement. Nous aurions désiré aussi savoir plus nettement ce qu’il faut penser de ces deux catégories d’espèces de blé si connues, a ce qu’il paraît,

‘ Souvenirs d'un voijage dans la Tar tarie et le Thibet pendant les années 1844, 1845 et 184G, par M. Iluc, ancien missionnaire apostolique ; troisième édition, 1857.

2 « L’arbre est touffu, l’écorce se détache à peu près comme celle des platanes;... les feui.les demeurent toujours vertes..., le bois, d’une couleur rougeâtre, a une odeur exquise et qui approche un peu de celle de la cannelle... On ditque, pendant l’été, il produit de grandes fleurs rouges d’une extrême beauté.» Souvenirs, tome 11, pages 105 et suiv.

' Die quibus in terris inscripti noniina regum Nascantur flores. Virg. Egl. lit, v. 106.

* l'bt-ce un Hijacynlhus comme on peut le conjecturer d’après Ovide.

Ipse suos gernitus foliis inscribit, et ai, ai,

Flos habet inscriptum, funestaque littera ducta est. — Ov. Met. X, 4.

Littera comrnunis mediis pueroque viroque

Inscripta est foliis, liæc noininis, ilia querebe. — Ov. Met. Xlli, 11.

Ce serait \e Delphinium Ajacis, selon plusieurs auteurs, notamment de Candolle (Syst. végét., t. I); ou bien le Lilium marlagon, d’après notre confrère M. Fée (Flore de Virgile); ou enfin, si l’on en croit un autre de nos confrères, M. Du Molin, ['Iris germanica, qu’il faudrait considérer comme synonyme du ùa/.ivG®; (les Grec-s et du Vaccinium des Latins?

dO SUR L’EISSElGNEMEiNT UE LA BÜTAMQUE.

en Chine \ pour commencer leur floraison, l’une toujours pendant la nuit, l’autre dans les premières heures de la journée, conditions naturelles d’après lesquelles le choix du terrain, le moment des semailles et le genre de culture varieraient selon les espèces.

Mais, siM. l’abbé Hue, si savant d’ailleurs, ne nous a fait connaître qu’un petit nombre de faits nouveaux dans l’ordre physique, il en a constaté un qui est d’une grande portée dans un ordre d'idées supérieur, à savoir que, sur tous les points de l’extrême Orient, la tradition sur le salut du genre humain, tout obscurcie et défigurée qu’elle l’a été par la superstition, se rattache a l’Occident; de telle sorte que le consentement unanime des peuples, tant de l’Occident que de l’Orient, fait converger leurs regards vers la contrée qui fut le berceau du christianisme.

Les considérations que je viens de présenter sur l’heureuse influence que l’enseignement de la botanique est appelé a créer mériteraient d’être développées dans un ouvrage a part; j’en ai dit assez pour en faire entrevoir l’intérêt et l’importance.

C‘* J.VVi'KlO) iiwtulnc Je riu-iUiat,.

* L'Empire Chinois, faisant mite aux Souvenirs d'un voyage, etc., par M. tliic. Paris, 1857, l. II, p. 554.

rARI‘. — IMP. SIMON |1>I.0.N ET tour., lillic P ElirUMIl, I

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