‹ Sur l'histoire de la République italienne 1802-1805Chapitre 100 sur 101 · On a vu plus haut (p. 127) comment il les appréciait · texte numérisé non relu

On a vu plus haut (p. 127) comment il les appréciait

gories, correspondant aux diverses forces sociales que Bonaparte voulait employer à la reconstruction de l'État. Il convient de rappeler à cette occasion que dans cette assemblée les anciennes classes dirigeantes étaient représentées par 123 notables ou grands propriétaires et $7 ecclésiastiques ; les idées révolutionnaires par les 3$ membres de la Consulte législative et de la Commission de gouvernement chargés de régir provisoirement le pays après Marengo ; l'élément intellectuel par 35 délégués des Universités, écoles et sociétés savantes ; les intérêts locaux par 100 députés des départements, des grandes villes et des gardes nationales ; enfin les compétences techniques par les mandataires des tribunaux (41) de l’armée permanente (30) et des chambres de commerce (31).

L'importance relative de ces divers éléments et la trace des idées qui en ont déterminé la proportion se retrouvent dans la distribution des hautes charges de l’État. Une part prépondérante y est faite à la grande propriété et à la noblesse terrienne, écartées du pouvoir sous la première Cisalpine. Melzi, Guicciardi et Marescalchi dans le gouvernement Caprara, Containi et Fenaroli dans la Consulte, Trivulzi et Fontanelli dans l’armée ont été choisis en partie parce qu'ils portent des noms historiques, appartiennent à des familles nobles et représentent d'anciennes autorités sociales. Par ces choix, comme par le mécanisme de la Constitution, se traduit chez Bonaparte le désir d'importer en Italie ce régime de « gouvernement par les notables » dont il vient de faire prévaloir le type en France. — Par contre, il n’accorde qu’une part de pouvoir des plus restreintes aux républicains les plus ardents de la Cisalpine, aux agitateurs de la première heure, aux orateurs les plus exaltés du Corps législatif de 1797. Ceux qu'il choisit dans cette catégorie, tels que Caprara, Moscati, Tassoni ou Galdi, le sont malgré leurs opinions, non à cause de leurs opinions, parce qu'ils se sont assagis ou qu'ils présentent d’autres titres à la faveur consulaire ; et par là se consomme, à Milan comme à Paris, le divorce entre le pouvoir et Le parti révolutionnaire. — La disgrâce des politiciens coïncide d’autre part avec l'avènement des spécialistes, auxquels ont été confiés les plus importants

des services publics : de Spannocchi qui n’est qu'un juriste, de Bovara qui n'est qu'un théologien, de Prina, éprouvé comme ancien fonctionnaire piémontais, de Villa, connu exclusivement comme avocat ; l’un d'eux est étranger au pays et presque tous le sont à la politique, et leur seul mérite réside dans leur compétence technique. Ces changements de personnes marquent la transformation d’un régime qui, après avoir été plus politique qu'administratif sous la révolution, va devenir plus administratif que politique pendant la période impériale.

Il convient enfin de noter, comme un trait particulier à la République italienne, l'importance qui y est laissée dans l'état aux savants et aux gens de lettres, à l'heure même où en France les « idéologues » se voient peu à peu éliminés du pouvoir. Ils formaient une députation à part à la Consulte ; ils recrutent exclusivement un des trois grands collèges entre lesquels la constitution partage la souveraineté. Ils fourniront aux hautes fonctions publiques un contingent nombreux et choisi dans la personne de Paradisi, appelé à la plus brillante fortune, de Moscati, dont la réputation de médecin représente le principal titre à siéger à la Consulte, de Venturi et de Galdi, qui regrettent dans la vie diplomatique les paisibles labeurs de la pensée. En témoignant cette faveur à l'élément intellectuel italien, il semble que Bonaparte cède d’abord au désir de passer pour le chef d’un gouvernement plus «éclairé » que les régimes précédents ‘. Il est possible aussi qu'impuissant à trouver parmi ses collaborateurs l’expérience administrative, il ait au moins cherché en eux les « lumières » qui leur permettraient d'y suppléer ou même de l’acquérir.

De nos jours et avec le recul du temps, c’est cette composition sociale et politique du personnel gouvernemental qui

1. Cette préoccupation se traduisit, dès le première entrée de Bonaparte à Milan, par les égards qu'il témoigna à l’astronome Oriani et par la lettre (24 mai 1796) qu'il lui écrivit. Elle contenait ce passage : « Les sciences, qui honorent l'esprit humain, les arts, qui embellissent la vie et transmettent les grandes actions à la postérité, doivent être spécialement honorés dans un gouvernement libre. Le peuple français ajoute plus de prix à l'acquisition d’un savant, d’un mathématicien, d’un peintre de réputation où d’un homme distingué, quel que soit l’état qu’il professe, qu’à celle de la ville la plus riche et la plus populeuse. » (Corr., I, n° 497).

nous paraît particulièrement intéressante à noter ; aux yeux des contemporains, dominés par les passions locales, elle présentait beaucoup moins d'intérêt que la répartition géographique des hautes charges de l’État entre les diverses régions de la République. Bien que Bonaparte eût pris soin de n’en favoriser aucune au détriment des autres et de donner à toutes des représentants dans les conseils du gouvernement, il n'avait pu mesurer exactement la part proportionnelle qui revenait à chacune, ni empêcher certaines d’entre elles de se trouver plus avantagées que ne le comportait leur importance relative. C’est ainsi que le Secrétaire d'État (Vaccari) que deux ministres ou assimilés sur sept (Veneri et Testi), deux Consulteurs sur sept (Paradisi et Luosi) et trois diplomates sur six (Tassoni, Scarabelli et Venturi) étaient originaires de l'ancien duché de Modène, c'est-à-dire d’un territoire dont la population représentait à peine le dixième de la population totale de la République. Les employés milanais, jaloux de maintenir la primauté de la capitale, dénonçaient à l'envie ces empiètements de la « faction d'Este » comme une tentative d’accaparement des fonctions publiques et comme le résultat de louches intrigues locales. En réalité, la prépondérance des Modénais s’expliquait par les qualités de prudence et de mesure dont ils avaient donné maintes preuves en 1796 et qui les rendaient propres à devenir d'excellents administrateurs. Ils avaient de plus sur les Lombards, les Romagnols ou les Vénitiens cette supériorité d’avoir possédé avant la Révolution un gouvernement national, et d'y avoir gagné une formation politique qui manquait forcément aux sujets de souverainetés lointaines ou étrangères.

Si maintenant, après avoir précisé l’origine de ce personnel gouvernemental, l’on cherche à mesurer la valeur moyenne des hommes qui le composent, l'impression dominante qu'ils donnent à l'esprit est celle de leur insufhisance. Si l'on met à Melzi en raison de son autorité morale et son rôle officiel, Marescalchi à cause de l’importance de ses fonctions et surtout Prina en considération de ses mérites d'administrateur, aucun d'eux ne s'élève au-dessus de la médiocrité générale et n’a laissé une empreinte durable sur les gens ou les choses de

son temps’. On trouve chez la plupart d'estimables qualités privées, contrastant avec une absence presque complète de vertus publiques; des lumières et des talents, mais presque jamais de caractère ; des connaissances souvent étendues, mais pas d'expérience politique; une aptitude particulière à suivre les évènements au lieu de chercher à les conduire ; une soumission passive au régime qu'ils servent sans illusion et abandonneront sans regret : en un mot des physionomies assez effacées au milieu desquelles on regrette de pas voir se dessiner assez de vigoureuses personnalités.

Si elles présentent peu de relief, leurs biographies toutefois ne sont pas sans intérêt ni sans importance pour l’histoire générale de la République italienne; elles nous montrent en effet par des exemples précis combien il était difficile, faute de caractères et de compétences, d’improviser un personnel gouvernemental dans un pays qui naissait seulement à la vie politique et que la Révolution avait brusquement fait passer des formes de l’ancien régime au type de l’état moderne.

Les témoignages des Français qui ont joué un rôle dans l’histoire de la République italienne présentent un autre genre d'intérêt, mais conduisent à des conclusions à bien des égards analogues. Ils servent d’abord à éclairer la physionomie de leurs auteurs : Jacob y apparaît comme un fonctionnaire consciencieux et clairvoyant, juge pénétrant et impartial des évènements et des hommes ; Murat — ou plutôt les agents anonymes dont il emprunte et dirige la plume — comme un observateur intéressé à pousser au noir une situation dont il

1. € Je vous le répète, écrivait Melzi quelques semaines après son entrée en charge, s’il y a pour moi quelque sujet de découragement, c’est en raison de l'extraordinaire défaut d'hommes de capacité et de bonne volonté. Le Premier Consul a pu voir par lui-même quelle inconsistance il a trouvée dans notre assemblée de Lyon. Soyez sûr

qu'elle est à peu près la même en tout et pour tout. » Lettre de Melzi à Marescalchi du 3 novembre 1802. Arch. Vienne, 4.

espère devenir le sauveur ; Méjan enfin, comme un correspondant d'un pessimisme un peu forcé, par trop préoccupé peut-être de flatter ceux qu’il sert en dénigrant ceux qu'il trahit.

Malgré leurs différences d’origine et leurs divergences parüelles d’appréciations, tous trois s'accordent sur certains points qui se dégagent de leurs relations avec assez de netteté pour pouvoir être considérés comme acquis à l’histoire. Ils reconnaissent en Melzi des vertus qui lui ont valu une universelle et légitime popularité parmi ses concitoyens, mais aussi des faiblesses de caractère et d'esprit qui le rendent inférieur à sa tâche. Ils se montrent justement frappés de la faillite de ce principe de | « amalgame » qui lui a été imposé de Paris comme système de gouvernement, et qui, appliqué dans un milieu tout différent, a produit des résultats opposés à ceux qu'on en espérait. Ils sont unanimes à constater l’aversion qui règne dans le pays contre les Français et qui semble avoir gagné même leurs premiers partisans. Enfin, — et c’est par là que leurs observations fournissent la contre-épreuve de l’impression laissée par les biographies précédentes, — ils semblent chercher les principales causes des difficultés qu'éprouve la République italienne à s'asseoir et à progresser dans luniverselle médiocrité des hommes d’état appelés à en appliquer les institutions.

Vu le 16 décembre 1913.

Le Doyen de la Faculté des Lettres de l'Université de Paris,

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