‹ Sur l'histoire de la République italienne 1802-1805Chapitre 99 sur 101 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Reçue le 13 septembre 1805.

«Il faut convenir que l'Autriche s’est conduite follement avec ces gens-là. Leur premier grief est qu’on ne continue aucun secours aux familles nobles à qui on les aurait promis, le deuxième qu’ils n’ont aucun gouvernement ; le troisième qu’ils détestent les impériaux, et celui-là est bien réel. La première chose à faire, c’est de chasser de Venise tout ce qui est étranger, et de n’en faire venir autant pendant la guerre, car c'est là que sont nos agents. La 2°, de chasser un sieur Rombenki, consul d’Espagne, mais plutôt que de le chasser, il faudrait le surveiller, car c'est lui qui, avec notre consul, protège nos agents. La 3°, de s’'in-

1. Au moment où Méjan écrivait ces lignes, Prony, Inspecteur général français des Ponts et Chaussées, venait en effet d’être arrêté par les Autrichiens (6 août).

former s’il n’y a pas là un nommé Fille, ancien consul, et de l’éloigner. Due de garnir les îles mieux qu’elles ne le sont et d'annoncer à la ville qu'elle est en cendres à la première révolte ; car c’est là 1° ce qui effraie les révoltés, 2° ce qui les prive, suivant eux, de toute assistance du peuple.

Nous venons d'envoyer un homme à Venise vérifier l’état des choses et nous attendons son retour. Mantoue est en état de défense, et sera si chargée de troupes que les dispositions sont indifférentes. Je n'ai pas vu la partie des États du Pape que nous avons prise, mais je la verrai; on dit que le peuple y est très aigri, mais dans l'abattement, et que Bologne est tout français et Ferrare tout autrichien ; je n’en sais rien. J'ai vu Modène, le pays est à nous ; on nous y aime plus qu’en aucun autre endroit, parce qu'ils détestent le successeur de leur ancien duc; et tous mont dit hautement que, comme sil y avait la guerre, il y reviendrait si nous étions chassés d'Italie, ils feraient tout pour nous et cela ma paru sincère ; le pays est ruiné, non moins que le reste de lraliez

À mon retour, j'ai vu en courant la Toscane, et remis une lettre à la reine, qui est une bonne femme en vérité. Oh ! dans ce pays, c’est indiflérent, l'Autriche y est adorée, c’est-à-dire leur ancien duc, et cela partout dans les villages, dans les campagnes, aux portes même et à Florence. Personne ne s’en cache, pas même sous le nez de nos généraux, qui ne disent rien. Ces gens-là feraient tout pour lui, ils lui donneraient leur chemise, j’en ai été touché. J'en ai parlé à mon retour à Melzi qui lui-même, en détestant l'Autriche, m'en fait le plus grand éloge et qui m'a dit être l'ami de son ministre Manfredini. Cependant la reine est excellente, on l'aime, on la respecte, mais malgré cela on la chasserait pour leur bon duc : car voilà comment ils l'appellent, et pour nous ils nous ont en horreur. Aussi n’v a-t-il pas un soldat hors des

r. Le dernier duc de la maison d’Este, Hercule III, était mort en exil, ne laissant qu’une fille, Marie-Béatrice, mariée à l’archiduc Ferdinand d’Autriche, fils de l’empereur François Ier : de ce mariage était né un fils François (1779-1847) unique héritier du duché et qui remonta en 1814 sur le trône de ses ancêtres. Sa conduite devait alors justifier les tristes préventions de ses futurs sujets.

2. Il semble que ces appréciations de Méjan sur l’esprit public des états modénais s'appliquent, moins à la capitale proprement dite, où l’ancienne dynastie n’était pas impopulaire, qu’à la ville de Reggio, qui en avait secoué le joug en 1796 sans attendre l'approche des troupes françaises, par un soulèvement spontané. Parmi les causes de l'attachement des Modénais à la domination napoléonienne, il convient de signaler l'avantage qu’ils trouvaient à être incorporés à un grand état, où ils pouvaient faire de brillantes carrières administratives ; la moitié des hautes fonctions étaient occupées par des Modénais dont la prépondérance excitait souvent les jalousies milanaises.

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villes, crainte d’assassinat. Et voilà ce qu’il y a de bien nécessaire, s’il y a la guerre : de promettre aux pays ce qu’ils désirent, et de ne pas annoncer aux autres ce qu'ils ne veulent pas. Promettez à la Toscane son bon duc !, et tous les vœux sont à vous. Dites-en autant à la Lombardie, et elle fera l’impossible pour nous; dites-en autant à Modène et il nous offriront leur dernier écu.

C’est là ce que j'ai appris des nouvelles de Naples. On ne peut sauver ce pays d’une révolution, c’est impossible. Quel exécrable gouvernement ! La reine y est en horreur ; ce pays-là est perdu. Les événements pourront bien nous le prendre, mais nous le rendrons en chair à pâté. La reine se moque de nous avec ses moyens de nous exterminer ; elle n’en a aucun, c’est faux, c’est nous qui l’exterminerons d’un mot en laissant agir nos moyens. Je n’en sais que par ouï-dire, mais cela me paraît positif.

Un autre état bon pour les anciens chefs, c'est le Parmesan. Il faut qu'ils aient été de braves gens, car on les adore et on nous a en abomination. Ce pays ne peut rien, mais il ne fait rien pour nous qu’à la pointe de l’épée et sa réunion l’a mis au dernier désespoir ?.

Nous avons, sans compter ce qui est en Piémont, mais comptant ce qui est à Naples, 60.000 hommes en Italie, y compris ce qui est depuis le Var. Il y a 35.000 hommes à l’armée nationale italienne, qui est très mauvaise, mais qui, placée avec les nôtres, marchera et fera nombre. Nous voulons nous emparer de tout le littoral et de l'Etat de Naples, et sûrement Jérôme sera roi de Naples, si le roi se retire en Sicile et ouvre le pays à l'Angleterre 5.

Voilà tout ce que je puis vous dire en si peu de temps, mais faitesmoi des questions, et jy satisferai de mon mieux.

1. Le « bon duc » dont il est question ici était Ferdinand III second fils de l'Empereur Léopold d'Autriche, souverain depuis 1790, détrôné en 1799, et auquel le traité de Lunéville avait enlevé ses états. Quant à la reine, c'était la femme du prince héritier de Parme, (roi d’Etrurie depuis 1801) et régente du pays depuis la mort de son mari (27 mai 1803). Sur l’histoire de la Toscane avant sa réunion à l’Empire, cf. MARMOTTAN, Le royaume d’Etrurie (Paris, 1896).

2. Les états de Parme, restés sans maître par la mort de leur dernier duc (9 octobre 1802), et administrés au nom de la France par Moreau de Saint-Méry venaient en effet d’y être réunis par décret du 21 juillet 1805; mais ils ne reçurent que le 30 mai 1808 leur organisation en département. Les prévisions que formulait en 1805 Méjan sur l’état d'esprit de ses habitants allaient être confirmées par la révolte rurale qui y éclata au début de 1806 et que Napoléon fit réprimer impitoyablement par Junot, nommé gouverneur général.

3. Ces lignes prophétiques (sauf en ce qui concerne la personnalité du futur roi) tendraient à montrer que le sort de Naples était décidé où au moins prévu. dans la pensée de Napoléon, avant même les événements qui lamenèrent à prononcer la déchéance de la dynastie des Bourbons.

Après avoir passé en revue les hommes qui furent associés, à des titres divers, au gouvernement de la République Italienne, il n'est pas inutile de dégager en terminant la conclusion de cette étude, en commençant par les Italiens.

Malgré leur diversité, ceux-ci se rapprochent par certains traits communs, d’où l'on peut tirer quelques indications générales sur leur recrutement, leur origine et leur valeur collective.

Parmi les raisons diverses qui ont déterminé leur choix, linitiative consulaire semble avoir joué le premier rôle. Au cours de ses campagnes d'Italie, Bonaparte était forcément entré en contact avec les personnalités les plus considérables ou les plus ambitieuses des régions où le conduisait la guerre. Avec la sûreté de coup d'œil qui le caractérisait, il avait mesuré dans son esprit et enregistré dans sa mémoire le genre de services que chacun d'eux pouvait rendre à la chose publique et le degré de concours qu'on pouvait lui demander. Les impressions personnelles du vainqueur de 1797 inspirèrent dans une large mesure les préférences du législateur de 1802. C'est ainsi que Marescalchi, Paradisi, Luosi, Guicciardi, Moscati furent employés à Lyon pour avoir été autrefois distingués en Italie, que Melzi dut son élévation à l'effet qu'avaient produit, dès l'entrée des Français à Milan, la fermeté de son caractère et la sagesse de ses conseils ; et qu'enfin, à l'autre extrémité de la hiérarchie officielle, Scarabelli-Pedocca fit une modeste fortune diplomatique pour avoir attiré quelques instants, lors du siège

de Mantoue, l'attention du général en chef. — Une autre raison d'intérêt et de sentiment venait renforcer l'influence de ces impressions personnelles. Bonaparte avait pour maxime de défendre et de favoriser toujours, malgré leurs faiblesses, ceux qui s'étaient déclarés ses premiers partisans ‘. Ce fut en vertu de ce principe qu'il appela et devait maintenir dans lun des premiers postes de l’État Caprara, dont les capacités ne pouvaient lui inspirer aucune illusion *, mais dont il se rappelait l'accueil à Bologne en 1796.

Quelle que fût l'étendue de son esprit, il ne pouvait toutefois prétendre à connaître personnellement assez de sujets de valeur pour remplir les cadres d'un gouvernement. Presque tous les hauts fonctionnaires qu'il ne désigna pas spontanément furent pris par lui, soit parmi les membres de la Consulte de Lyon, soit sur les listes de candidats que ceux-ci présentèrent à son examen, par l'entremise d’une commission tirée de leur sein et appelée le Comité des Trente. Cette constatation apporte une précision de plus sur le véritable rôle de cette assemblée. Le Premier Consul l'avait en réalité convoquée, non pour approuver, comme le prétendait la version officielle, une constitution dont le texte était arrêté d'avance, mais pour suppléer aux lacunes de sa propre expérience, entrer en contact avec les hommes représentatifs de la Cisalpine, s'informer auprès d'eux de ceux qu'ils tenaient pour les plus dignes et faire ainsi des nominations conformes à l’opinion de la majorité.

Le recrutement du haut personnel gouvernemental italien explique quelle en était la composition au point de vue social, politique, professionnel et géographique. Il avait été créé à l’image de la Consulte de Lyon dont il était sorti ; il en reproduisait les caractères distinctifs et comprenait les mêmes caté-

1. Voir à ce propos (MELzr, ÎT, 162) sa lettre à Melzi (du 23 avril 1803) à propos de Cicognara qu’il avait dù faire expulser du Conseil Législatif: « Je ne laisse pas d’en être un peu peiné, car c’est un des premiers hommes que j'ai employés en Italie ; mais si l’assiette de sa tête se rétablit, il peut compter que j'oublierai tout, par le même principe que je woublierai jamais qu'il a été utile au système dans les temps critiques. »

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