Arch. Milan
DE
LE MINISTRE DES RELATIONS EXTÉRIEURES s5
Sur la situation intérieure et les premières difficultés avec l'Angleterre :
30 avril 1802.
« Bien que les affaires de Saint-Domingue ne marchent peut-être pas aussi bien qu’au début, il est certain que le Premier Consul prend chaque jour l’avantage en toutes choses, et que sa réputation se consolide à vue d'œil.
« L’amnistie générale accordée aux émigrés est, comme autrefois le Concordat, appréciée diversement par les partis, mais c’est aussi une initiative qui en impose, en faisant voir que le gouvernement n’a plus rien à redouter ; et à ce point de vue, c’est une heureuse détermination.
« De fait, malgré la paix, il est impossible que l'Angleterre et la France déposent leurs sentiments de rivalité. Déjà les Anglais commencent à sapercevoir de leur erreur et de l'impossibilité où ils se trouvent de tyranniser, comme par le passé, le commerce des autres nations. En se dégageant, grâce à Azara, des liens des anciens traités, l'Espagne les a privés d'avantages immenses. En déclarant Marseille port franc, la France a porté un grand coup à leur commerce du Levant et de la Méditerranée. Au lieu de se voir tranquillisés par la paix ils doivent s’ingénier à réparer les maux qu’elle leur apporte ‘. »
Sumlipaixavecir Porte.
19 juin 1802.
« Le nouveau traité avec la Porte devait être publié hier, mais on ne le connaîtra que la semaine prochaine, Talleyrand étant depuis quatre jours malade, avec la fièvre. On prétend qu'il stipulera la cession de la Morée à la France, mais il court tant de bruits divers que le texte seul pourra montrer qui aura deviné juste ?. »
Sur la situation intérieure :
17 juillet 1802.
« L'intérieur de la France est tranquille. On attend avec impatience le résultat du vote populaire. On prépare dans cette attente Saint-Cloud où le Premier Consul voudrait s'installer dès le 20 juillet prochain. La magnificence avec laquelle on meuble le palais surpasse l'imagination...»
. Arch. Milan, 37.
. Ibid.
. Ibid.
JS D +
Sur les affaires de Suisse :
8 octobre 1802.
«Rapp (envoyé en mission en Suisse) écrit qu'il se flatte de pouvoir pacifier la Suisse en évitant une nouvelle invasion. Stapfer me disait hier qu’il est facile de mettre d’accord tous les partis, parce que leurs vœux se réduisent à avoir un gouvernement central qui ne leur coûte rien. Dans ces conditions, je ne vois pas comment ce gouvernement ne deviendra pas immédiatement et entièrement monarchique. Mais Stapfer dit que non, parce qu'en même temps les Suisses veulent abolir les distinctions et tous les restes de la féodalité. Il reconnaît d’ailleurs que les petits cantons devront retourner à leur forme primitive, de sorte que le gouvernement finira toujours, qu’on le veuille ou non, par n'être que fédératif'. »
Sur l'étiquette de la cour consulaire :
11 octobre 1802.
« Joseph a fait hier sa première apparition à l’audience consulaire de Saint-Cloud, mais en habit de sénateur. On parle de changer l’uniforme des Sénateurs. On désire généralement qu'il soit de velours rouge brodé d’or, avec un manteau de pourpre. Tous les personnages officiels vont
prendre l'épée et la bourse. Le Grand-juge sera vêtu comme létait autrefois le chancelier. »
20 octobre 1802.
« Ici, on dépense chaque jour davantage, et l’on se met sur le même pied que sous l’ancien régime. Les Ministres ne porteront l'uniforme que dans les grandes cérémonies. D'ordinaire, ils seront en habit « habillé ». Lundi, j'ai commencé moi-même à prendre les manchettes de dentelle, la bourse et l'épée. Talleyrand s’est fait faire des habits brodés en vigogne. »
3 décembre 1802.
« Vous savez sans doute que pour les audiences diplomatiques les ministres étrangers se réunissent dans une salle à part, où on leur offre des rafraichissements. Après que les Sénateurs, les conseillers d'Etat, les ministres, les généraux de la Garde, les aides-de-camp, se
1. Arch. Milan 37. C’est à ce carton qu’appartiennent également toutes les lettres datées de 1802, citées ci-après.
sont assemblés dans la chambre des Consuls, un Préfet du Palais va les chercher, le ministre des Relations Extérieures et celui de l'Intérieur les reçoivent et les accompagnent à la porte. Le Premier Consul dit quelque chose à tous, fait connaissance avec les étrangers qu'ils lui présentent, après l'en avoir prévenu par écrit, puis leur donne congé. Jusqu'à présent il les gardait à diner. On croit qu’à partir de maintenant les diners seront donnés par le ministre des Relations Extérieures.
« Chaque fois que le Premier Consul se présente quelque part, il est escorte parun huissier. Il a toujours le chapeau et l’épée, ainsi que doivent le faire tous ceux qui se présentent à Saint-Cloud, même pour une audience particulière.
« On a rétabli toutes les pratiques et toutesles formalités d’autrefois… Chaque jour on voit apparaître de magnifiques habits de velours brodés d'argent ou de drap brodés de soie, suivant le grade. L’intention du Premier Consul est de donner tout le prestige et toute la splendeur possibles à la suprême magistrature : d’abord en raison de l'effet produit, soit à l’étranger, sur l'esprit du peuple, puis pour relever les manufactures. »
4 décembre 1802.
« Mesdames Luçay, Rémusat, Talhouet, Lauriston, ont été nommées dames de compagnie de Madame Bonaparte. Les quatre préfets du Palais (le cinquième, Didelot, ayant été nommé à Stuttgart), auront chacun la direction d’un théâtre, dont l’administration est ainsi enlevée au ministre de l’Intérieur Fourcroy.
« Madame Bonaparte reçoit les dimanche, mercredi et vendredi en présence du Consul. Toutes les autorités nationales sont admises à ces réceptions. Pour les étrangers, ils sont reçus le 18 de chaque mois. »
Sur les difficultés extérieures :
29 octobre 1802.
« Les amateurs de politique prédisent de nouvelles difhcultés, en fondant leur horoscope sur le changement de ministère à Pétersbourg et sur le mécontentement causé aux Américains par la cession de la Guyane.
« Mais ce n’est pas tout cela qui fera reculer le Premier Consul d’une semelle, et qui le détournera d'exécuter ses projets. La mise en circulation de ces nouvelles produit au contraire sur lui un effet tout opposé
à celui qu’en attendaient leurs auteurs, c’est-à-dire de le faire reculer par la crainte d’une nouvelle guerre... En ce moment il est tellement susceptible qu'il faut toujours se tenir en garde et prêter attention à ne pas éveiller en lui la moindre sensation désagréable. »
Sur la situation du Premier Consul à la fin de l’année 1802 :
8 décembre 1802.
« Il n’est pas douteux qu’en ce moment, Bonaparte ne soit comme le soleil autour duquel gravitent toutes les planètes comprises dans son système ; mais elles sont tantôt attirées, tantôt repoussées au gré de sa fantaisie plutôt que par les lois de la pesanteur.
« L'Espagne est la première à lui obéir, quoique peut-être de mauvais gré. L’Autriche voudrait être en état de lui résister, mais elle ne le peut pas. La Russie a adopté une politique définitivement pacifique. Les autres puissances comptent pour zéro. Voilà comment le Premier Consul avance à coup sûr, ense moquant du reste.
« Les Etats-Unis d'Amérique, seule puissance qui eût éprouvé un peu de jalousie et d’appréhension à voir les Français dans son voisinage, pourraient tendre quelques filets; mais ils s’attendent tellement au relèvement de la marine française qu'eux aussi baissent la tête.
« Les évènements de Saint-Domingue sont un accident autour duquel les malveillants s'efforcent de faire beaucoup de bruit; mais le Premier Consul ne se tient pas pour battu ; et qui sait s’il ne voit pas là un moyen d'employer des gens qui peut-être en France seraient loin de lui rendre les mêmes services.
« Au début, tous les regards étaient tournés vers la Consulte suisse appelée à Paris. Maintenant que les députés suisses sont tous arrivés, ils restent enveloppés et enterrés dans tous ces grands évènements, de sorte que personne ne fait même mention d’eux.
« Les affaires d'Allemagne représentent une autre question importante; mais 1l est d'ores et déja mathématiquement prouvé que, pour obtenir quelque chose, il n’y a pas d'autre moyen que de recourir au Consul : de sorte que les deux cours impériales sont pour ainsi dire à ses pieds pour obtenir, ou sa faveur, où au moins une décision plus favorable à leurs intérêts, ainsi qu’à ceux de leurs alliés.
« Le prince Ruspoli ayant refusé la Grande Maîtrise de Malte, le Pape lui a ordonné de l’accepter. Bon gré mal gré, il faut donc se résigner à faire ce que la France veut. Ainsi, dans l’espace de trois années cette
masse, menacée de succomber à son propre poids, s’est relevée au point de comprimer toutes les autres, qui, réduites soudainement à un état de médiocrité imprévu, craignent de disparaître de la surface du globe, et d’être écrasées sans savoir comment s’est formé cet orage et quand l'atmosphère se rassérénera.
« Ne croyez pas que j’exagère, c’est là le véritable état des choses, et à Paris on est à portée de s’en rendre compte bien mieux que partout ailleurs. Le Consul profite toujours davantage de cet ascendant; car plus il augmente la force de la France, plus les autres puissances sont intéressées à ce qu'elle ne tombe pas en d’autres mains, qui pourraient en abuser à leur détriment.
« Désormais donc, quand on a prononcé le mot de France, on a tout dit. Le reste disparait et s’il surgit quelque question, elle se trouve aussitôt tranchée par cette formule : qu’il en sera comme il plaît à Bonaparte. C’est ce qu’on constate par exemple pour les luttes intestines de la Hollande, pour le sort de la Suisse, encore en suspens, pour celui du roi de Sardaigne. C’est ainsi que les suppositions politiques qui eussent paru autrefois tout à fait plausibles deviennent maintenant ridicules et insoutenables si elles s’écartent du principe que la France est toute-puissante.
« Quant à la France elle-même, l’homme qui est à sa tête ne cesse de la conduire par tous les moyens à un degré de splendeur qu’elle n’a jamais connu.
« Aussi arts et manufactures, routes et ponts, monuments publics, aqueducs, canaux intérieurs, marine, rien n’est oublié, etsi quelque chose reste en souffrance, c’est faute de moyens pour sufhre à la multiplicité et à la grandeur de ces intérêts.
« Il semble toutefois que ce soit la marine qui intéresse le plus fortement le Premier Consul. Après avoir surpassé toutes les nations sous tous les rapports, il semble qu'il lui manque beaucoup s’il ne parvient pas à égaler la marine anglaise.
« C’est pour cela qu'il a attaché tant de prix à l'acquisition de la Louisiane, et qu'il ne se lassera pas de travailler à y ajouter la Floride, où d'immenses forêts peuvent lui procurer le bois que les désordres de la Révolution et la cupidité des particuliers ont rendu si rare et si coûteux en France. C’est là un dessein d'autant plus arrêté dans son esprit qu’autour delui il ne voit que l'Angleterre capable de lui faire obstacle : de là l’irritation que lui cause le langage des journaux anglais à son égard, de là sa colère contre ceux qui manifestent le désir de voir renaître la guerre. »
20 décembre 1802.
« La volonté de cet homme est devenue le code diplomatique de l'Europe. Le fait est que tout essai de résistance ne peut que conduire aux pires conséquences. Ila pris à tous égards un si grand ascendant, même sur ceux qui sont de sentiment opposé au sien, que d'après ce que me disait hier Fleuriau, il arrive souvent au Conseil d'état que tous attaquent certaines propositions comme insoutenables : que survienne le Consul, la discussion reprend, et il finit par obtenir raison, non par déférence envers son sentiment, mais parce qu'il a une manière de voir les choses qui entraîne la persuasion et qui rend les autres sans objection et sans voix. Si vous aviez entendu hier le discours adressé aux députés suisses, vous auriez éprouvé ce sentiment, comme tous les assistants. »
C'est sur ce panégyrique de Bonaparte, si instructif pour l’état d'âme de l’auteur, que se termine en 1802 la correspondance politique de Marescalchi. Pendant l’année 1803 elle va se ralentir, s'interrompre parfois et surtout se concentrer presque exclusivement sur les affaires italiennes. Diverses causes détournent Marescalchi de tenir Melzi aussi copieusementinformé que par le passé des grands évènements de la politique générale : d’abord la maladie et la mort de son ami Azara, le ministre d'Espagne, qui semble beaucoup l’affecter (fév. 1803); puis la crise d'administration intérieure connue sous le nom d'affaire Ceroni, et dans laquelle son rôle d’intermédiaire entre Paris et Milan devient plus ingrat et plus absorbant que jamais (avril); enfin, au cours de l'été, la longue absence du Premier Consul, qu’il accompagne dans une partie de ses déplacements.
Cest au début de 1804 que l'importance des évènements dont il est le témoin détermine Marescalchi à reprendre sa plume de chroniqueur. Voici d’abord les détails qu'il envoie à
Melzi sur l'arrestation de Pichegru, de Polignac et de Georges Cadoudal”.
1. Les dépêches qui suivent sont extraites du Napoleonisches Archiv de Vienne (carton 8).
28 février 1804.
€ Après l'arrestation du général Moreau, les esprits demeuraient partagés et en suspens. L’extravagance de sa conduite augmentait le nombre des incrédules, et les ennemis du gouvernement ne manquaient pas d’en profiter pour répandre mille fausses suppositions, tendant toutes à faire regarder cette capture comme l'effet d’une jalousie personnelle, et Moreau comme un homme persécuté. L’argument principal était que Pichegru n'avait pas encore été découvert par la Police, ce qui faisait mettre en doute même sa présence à Paris. Finalement, cette nuit à deux heures, le général Murat a réussi à le faire surprendre dans une maison particulière de la rue Vivienne, au troisième étage. Quatre gendarmes sont montés avec un commissaire de police. Il était au lit. Le bruit la fait lever ; il a voulu saisir ses pistolets et un poignard déposés sur une petite table, mais il n’en a pas eu le temps. Par un coup de sabre, un gendarme l’a empêché de s'armer. Il s’est défendu alors par tous les moyens et pour le maîtriser il a fallu faire monter quatre autres soldats restés en bas. On l’emmena mains et pieds liés. Dans le premier interrogatoire, il a déclaré s'appeler Charles, ne pas connaître Georges Cadoudal, et enfin désirer terminer sa vie le plus promptement possible. Tout Paris est en fête. Cette arrestation met fin à toutes les incertitudes, et le Premier Consul, comme bien vous pouvez vous l’imaginer, en tire un nouveau motif de triompher. »
6 mars 1804.
« La manière dont on a découvert Polignac est singulière. On ne savait même pas qu'il fut au nombre des conjurés. Un soir, un « mouchard » se trouva par hasard en face de la porte d’une maison d’où l’on chargeait des meubles sur un fiacre. Il entendit commander au cocher de se rendre rue Saint-Jacques à tel numéro. Il suivit par curiosité et constata qu'au contraire le fiacre se dirigeait vers le faubourg Saint- Denis. Arrivé en face d’un corps de garde, il le fit arrêter, et entre deux matelas trouva Polignac, muni de deux pistolets et d’un poignard de même fabrication que ceux de Pichegru. »
10 mafs 1804.
« L’arrestation de Georges (Cadoudal) a produit une impression de
soulagement. À chaque instant on s'attendait à voir le feu mis dans quelque lieu public ou dans une salle de spectacle. Les mesures mêmes
de rigueur que le gouvernement s’est vu forcé de prendre produisaient de l'agitation. Enfin, on respire. »
Sur les évènements qui suivent, et qui conduisent à l'établissement du pouvoir héréditaire, Marescalchi ne fait que reproduire les informations courantes, et lui-même en donne la raison (lettre du $ mai 1805) : « Toujours jusqu'ici, le Gouvernement a procédé selon deux principes : secret et célérité. Cest pourquoi il arrive souvent que nous n'apprenons les choses que par le journal officiel". » Si elles n’apportent pas de faits nouveaux, ses lettres de cette période reflètent du moins l'impression générale, ou plutôt la version officielle des évènements.
s mai 1804.
« Tout ceci a été provoqué par les dernières tentatives des Anglais pour ruiner la France sous prétexte d’y rétablir les Bourbons. On a voulu leur enlever la moindre espérance de réussir dans ce destin. Les hauts fonctionnaires, les acquéreurs de biens nationaux, les membres de l’armée ont touché du doigt le péril auquel ces tentatives les exposeraient, ils ont fait cause commune avec le Consul, et ils ont été les premiers à concevoir qu'ils n’obtiendraient une tranquillité durable que par l'établissement d’une nouvelle dynastie, entourée du maximum de splendeur et d'autorité.
« Ne croyez pas pourtant qu'ici on ait craint quelque chose. Jose dire que jamais on n’y a joui d’une pareille tranquillité. La fermeté du Consul a rassuré tout le monde, et limbécillité avec laquelle ont été conduites les attaques dirigées contre lui a fait que ses adversaires se sont mis en posture ridicule, et ont été regardés avec MmEepris. »
1. I est curieux de retrouver la même impression, traduite presque dans les mêmes termes, dans la lettre d’un autre membre du corps diplomatique étranger à Paris. A la date du 18 mars 1805, Maillardoz, ministre de Suisse, écrivait au Landamman: « La manière de faire ici est telle que, le samedi soir, on ne se doute pas des événements les plus considérables qui arrivent le dimanche. Moi-même, passant avant-hier la soirée chez le Ministre de Bavière, en jouant au whist jusqu'à deux heures du matin avec MM. de Marescalchi et Lambertenghi, je n’eus pas connaissance, il ne fut point question de la démarche solennelle et publique qui devait avoir lieu le lendemain (réception par Napoléon de la délégation chargée de lui offrir la couronne d'Italie). Les grands fonctionnaires publics appelés par leurs charges à entourer le trône en furent prévenus pendant la nuit seulement. » Arch. Berne, Corr. Paris, 536.
9 mai 1804.
« Si vous me demandez comment s’est déroulée l’aflaire, je vous dirai qu'elle a été provoquée par les fonctionnaires publics autant que par le Consul lui-même. Les derniers évènements leur ont fait peur, en leur montrant le risque qu’ils couraient dans le cas où les Bourbons auraient réussi à rentrer. Vous connaissez les Français. À peine ont-ils subi une petite impulsion que chez eux tout va aussitôt au galop. De fait l’armée, dans les rangs de laquelle on craignait d’abord de rencontrer les principaux obstacles, envoie de partout au Consul des adresses où il est presque divinisé. Il y a un parti opposé, et c’est celui qui espère encore le retour des Bourbons, mais il ne compte pas. En résumé, tous disent : enfin l’affaire est réglée. Qu'il soit Empereur s’il veut, au moins nous saurons à quoi nous en tenir. Nous ne risquerons plus de nous faire tuer encore une fois pour savoir à qui nous devons obéir.
« Pour ce qui regarde l'étranger, déjà les puissances sont toutes d'accord et consentantes, parce qu’à l’avenir, elles n'auront plus, elles non plus, rien à craindre des Jacobins. »
17 mai 1804.
« Voici le projet de Sénatus-Consulte qui a été présenté hier et qui sera discuté et approuvé probablement demain. Je dis qu’il sera accepté, parce que tous sont déja d'accord à ce sujet. Il est pourtant à observer que ceux qui ont fait le plus de « grimaces » ! ont été les deux consuls et peut-être plus le troisième que le premier. Hier matin, leurs dispositions paraissaient douteuses, mais on les a avertis que tout ne serait qu’une comédie, et ils ont marché.
« Vous verrez comment, dans le Sénatus-Consulte, on a cherché à satisfaire tout le monde et à accorder la liberté civile avec la forme d’un état qui, cela n’est pas douteux, devient monarchique. Néanmoins on a jugé que le titre d’Empereur serait moins en contradiction que celui de Roi avec les principes révolutionnaires. Pour Pinstant, le Corps Législatif et le Tribunat continueront comme par le passé, mais l’idée dominante est celle de deux chambres, la Chambre haute qui sera Île Sénat, et la Chambre basse qui sera formée de la réunion du Corps Législatif et du Tribunat.
« Hier soir le Consul a montré un grand contentement. Néanmoins
1, En français dans le texte.
ces jours derniers étaient arrivés de Pétersbourg divers courriers qui, d’après ce qu’on dit, n’apportent pas de nouvelles bien satisfaisantes. L'affaire d’Anguien a porté ombrage au parti qui ÿ est au pouvoir, ainsi qu’à l'Angleterre. Mais avec tout cela, qu'ils se gardent d’une guerre continentale! Tout est déjà prêt ici et nous irons de l'avant, plus vite qu'ils ne le pensent, avant même qu’ils se trouvent prêts. Gare à la maison d'Autriche! Ce sera à elle de payer les frais de la fête. »
31 Mai 1804.
« Si jamais la Russie réussissait à entraîner l'Autriche, de manière à rallumer la guerre continentale, le plan est déjà fait. Elle n’aura plus en Italie un pouce de terrain, cela est certain. Tous les généraux se flattent déjà de l'espoir de se battre bientôt, et il n’y a aucune perspective qui leur fâsse plus de plaisir, en raison du butin qu'ils comptent faire. Bien plus, si Pitt s’avisait de mettre à exécution son projet d’occupation de l'Amérique espagnole et portugaise, l'intention de Bonaparte est de trouver en Europe des compensations aux conquêtes anglaises dans les Indes. »
La correspondance politique de Marescalchi se termine enfin par quelques détails sur le procès de Moreau, qui forme lépilogue du drame dont il vient de retracer les péripéties.
s juin 1804.
« Depuis quelques jours le procès de Moreau ne semblait pas aller au gré de l'Empereur. Les ennemis du gouvernement avaient manœuvré de manière à faire croire à tout le monde que, dans une aussi importante affaire, il n'avait visé qu’à perdre un homme signalé par tant de services rendus à la France. Imaginez combien on était embarrassé : si on laissait libre cours à la justice, cet homme était si compromis qu’on ne pouvait s'attendre qu’à un verdict sévère ; d'autre part, interrompre la procédure, c'était faire croire à l'innocence du prévenu et à une erreur dans les poursuites.
« Hier justement, pendant que je me trouvais dans le cabinet de l'Empereur, Madame Moreau est venue se jeter dans les bras de Madame Bonaparte. Elle a confessé avoir été jusqu'alors circonvenue et trompée par ceux qui avaient intérêt à ce que son mari restât sacrifié. Madame Bonaparte vint à entretenir Sa Majesté, qui fit répondre à Madame Moreau ces paroles précises : « Dites à Madame Moreau que je
partage sa juste afliction, que personne n’a éprouvé plus de peine que moi de la position du général, et que si elle veut me voir ou a besoin de moi, elle n’a qu’à me le faire savoir, je la verrai et je ferai tout ce que je pourrai pour la tranquilliser. »
« Sa Majesté vint à moi après avoir fait cette réponse. Elle était émue, et 1l m'a semblé apercevoir des larmes dans ses yeux. »
9 juin 1804.
« Le procès de Moreau tracasse l'Empereur. Il a été en effet conduit de manière à indisposer le public contre le gouvernement. On voit Moreau tantôt implorer la pitié, tantôt prendre une attitude de héros. Mais les juges de leur côté ont montré trop de parti pris à vouloir le charger. C’est aujourd’hui que sera rendue la sentence. Je n’en suis pas en peine car je connais les bonnes intentions de Sa Majesté et je sais combien on les a méconnues et défigurées. En somme, elle a été mal servie. »
II Juin 1904.
« Les feuilles publiques devraient faire ressortir à quel point le gouvernement sort justifié devant l'opinion publique de toutes les calomnies répandues contre lui ces jours derniers. Tous voulaient faire croire que Bonaparte n'avait pas d'autre but que de faire condamner Moreau à mort. La sentence rendue a été regardée unanimement comme très juste, et les amis mêmes de Moreau n’ont rien trouvé à y objecter. »
Aussitôt après le procès de Moreau, le nouvel Empereur des Français songea à changer contre la dignité royale son titre de Président de la République Italienne. Les pourparlers relatifs à cette transformation absorbèrent dès lors les préoccupations de Marescalchi, et remplirent une correspondance qu'interrompit tout à fait la retraite de Melzi. Pour les trois années où elles traitèrent des sujets de politique générale, ses lettres n’en représentent pas moins une utile contribution à l’histoire intérieure du Consulat.
FÉRICI
Pendant son séjour à Paris comme ministre des Relations Extcrieures, Marescalchi s'était vu adjoindre par le Premier
Consul deux membres du Conseil Législatif chargés de le seconder dans sa tâche: Felici et Lambertenghi, tous deux appelés à une rapide fortune administrative sous le régime français.
Daniele Felici était un des rares hauts fonctionnaires qui fussent originaires de la Romagne, pays reculé, arriéré, et comme perdu à l'extrémité de la République. Né à Rimini en 1769, d'une famille aisée, partisan de la première heure de la Révolution, il fut d’abord nommé par Bonaparte membre de l « Administration centrale » de l'Emilie, devint ensuite sous la Cisalpine commissaire du Pouvoir exécutif dans son département d'origine (le Rubicon), et, après avoir exercé passagerement les fonctions de Ministre des Finances (juillet 1798), rentra dans la vie privée. Il n’en sortit qu’en 1800, après le retour des Français, d’abord pour remplir des fonctions départementales analogues à celles qu'il avait déjà occupées, puis pour être envoyé comme notable à la Consulte de Lyon, où Bonaparte le distingua, et d’où il sortit avec le titre de membre du Collège des Propriétaires et du Conseil Législatif. — Quelques jours après son retour à Milan, il se mettait en route pour Paris (3 mars) où il était désigné comme assistant de Marescalchi. Une année après, il revenait à Milan pour y être chargé du portefeuille de l'Intérieur (26 juillet 1803) avant d'être titularisé dans ce poste (6 avril 1804) à la mort de Villa.
Felici était donc parvenu d'emblée, sans transition ni préparation, aux plus hauts sommets de la hiérarchie administraüve. Il y montra une insuffisance qui le fit apparaître comme peu digne de cette subite élévation et qu’accusèrent chaque jour davantage les témoignages défavorables de ceux qui le voyaient à l'œuvre.
Le Vice-Président se montra d’abord le plus indulgent à son égard. En l’envoyant à Paris, il le présentait à Marescalchi comme « honnête, prudent et ennemi de l'intrigue »'. Vis-àvis de Bonaparte il ne se plaignait que de sa « faible santé »°.
1. Melzi à Marescalchi 2 avril 1802. Arch. Vienne, s. 2. MELZI, Il, 140.
Avec Moll, le ministre autrichien, il le définissait enfin, au cours d'un entretien intime « un bon homme et rien de plus'.» Quant à Marescalchi, tout en reconnaissant l'honnêteté de son collaborateur, il lui reprochait d’être « furieux pour la Francmaçonnerie » et d'avoir fait inscrire tous les employés du Ministère dans une Loge, afin de se faire bien voir des sphères officielles françaises, auxquelles il attribuait les mêmes dispositions *.
Felici avait à peine eut le temps de faire ses preuves à Paris que le Premier Consul l'envoyait à Milan pour gérer le Ministère de l'Intérieur ; il obéissait sans doute au désir de confier ce poste à un homme que ses fonctions avaient mis à même de connaître l'esprit et les ressorts du gouvernement consulaire”. Le Vice-Président accueillit avec quelque défiance le nouveau venu, dont 1l redoutait l'indépendance de caractère et surtout les attaches maçonniques ‘. Quant à l'impression produite sur
le public, elle est résumée en quelques mots dans une lettre de Melzi :
« Felici a généralement la réputation d’être honnête et sage; mais on lui refuse unanimement activité et la décision exigées par ce Ministère, ainsi que les connaissances nécessaires pour autoriser des
espérances à ce point de vue. Espérons que dans cette circonstance comme dans d’autres le public se trompe. »
Ce souhait ne devait pas se réaliser, et le public avait vu juste. Arrivé de Paris le 19 août 1803, Felici après avoir fait sa visite au Vice-Président, alors à Monza, commençait par aller passer un mois de congé auprès des siens, à Rimini et prenait ensuite possession de ses fonctions‘. Il ne fit pas longtemps illusion sur la manière dont il s’en acquittait. Après avoir dès le mois de décembre (22) signalé le désordre de ses bureaux,
. Dépêche de Moll du 2 octobre 1803. Arch. Vienne. Corr. Milan, 1803. . Marescalchi à Melzi, 29 juin 1803. Arch. Vienne, 8.
. Marescalchi à Melzi 9 juin 1803. Arch. Vienne, 8.