CHAPITRE PREMIER
Aucun homme d'état italien n’a joué pendant la période révolutionnaire et impériale un rôle comparable en importance à celui du comte Francesco Melzi d'Eril, parce qu'aucun n’a pénétré aussi avant dans la confiance de Napoléon. Il lui a été donné en effet de devenir le premier confident de ses pensées en 1796, le collaborateur de son œuvre de réorganisation en 1801, enfin le représentant de son autorité à Milan de 1802 à 1805. Pendant ces trois dernières années, les destinées de Melzi se sont confondues si étroitement avec celles de son pays qu'une étude détaillée sur sa vie représenterait en réalité une histoire complète de la République Italienne.
Cette entreprise biographique semble à première vue inutile, car elle a déjà été réalisée, ou au moins tentée, par un des descendants de Melzi. En 1865, son petit-neveu, le duc Giovanni, lui consacrait sous ce titre : Francesco Mel d'Enl, Memorie-Documenti e lettere inedile di Napoleone I° e Beaubarnais » (Milan, Brigola) une étude dont les deux gros volumes apportaient au jour de nombreux documents inédits, et sont restés la source principale où ont puisé les historiens du régime napoléonien en Italie. Malgré son intérêt, ce livre est pourtant loin de rendre tous les services qu'on aurait pu en attendre. Il ne répond, ni par sa méthode aux exigences de la critique moderne, ni par son contenu à l'étendue du sujet qu'il traite. Il suffit de le lire avec suite pour en relever les imperfections, il suflit de le comparer avec les sources originales pour en constater les lacunes.
Il ne justifie d'abord qu'à moitié son titre, puisque Melzi n'a pas laissé de « Mémoires » et qu'on ne saurait donner ce
nom à l'étude biographique placée par l’auteur en tête du tome premier (pp. 3-341). C’est en réalité un recueil de documents reproduits sans indication d’origine, et juxtaposés suivant un ordre qui na malheureusement rien de rigoureux. Ceux du premier volume (pp. 341-632) sont de toute nature et de toutes dates. Ceux du second sont un peu plus logiquement classés. On y trouve notamment la correspondance échangée par Melzi avec Napoléon, de 1802 à 1814 (pp. 3-289), avec son représentant à Paris le ministre Marescalchi de 1802 à 1805 (pp. 531-630), avec le Vice-Roi Eugène de 1805 à 1814 (pp. 293-447). Quelques « lettres variées » de divers hauts personnages et quelques rapports officiels complètent le recueil.
On y relève à première vue des erreurs de détail et des traces de désordre peu propres à inspirer confiance en l'éditeur. — Dans le premier volume, les pièces qui figurent aux pages 527, 536 et $71 sont datces par erreur de 1800 au lieu de 1801, comme le prouvent suffisamment leur contenu et leur date d’après le calendrier révolutionnaire. La dernière, relative aux préparatifs de la Consulte de Lyon, roule sur le même sujet qu'une autre pièce qui la complète et qui se trouve sans raison apparente reléguéesur le tome Il (p'507). Deétméme sirléttreside Marescalchi à Melzi sont détachées arbitrairement de la série chronologique du tome Il pour être placées dans le tome I (pp. 582-592). — Les même bévues se remarquent dans le second volume. Une lettre de Melzi à Bonaparte (p. 203) devient inintelligible parce qu'elle y figure à la date de 1803 au lieu de 1802. On peut relever une erreur plus grave à la page 30 et aux suivantes: l'éditeur y a fondu et juxtaposé en un seul document deux pièces fort différentes : d’une part, une courte lettre de Melzi à Bonaparte du 18 mai 1802 et d'autre part un rapport général sur l’état de la République, postérieur de cinq mois et dont le premier annonçait l'envoi au second dans une lettre du 1$ octobre (p. 104).
1. Après avoir constaté ces multiples traces de précipitation ou de négligence, visibles à une première lecture, l’on éprouve une certaine surprise de voir dans un ouvrage français (FROLARD, De Montenotte au Pont d'Arcole, p. x) la qualification de « livre magistral » appliquée à la publication de Giovanni Melzi.
Imparfaite par sa méthode, ou plutôt par son absence de méthode, la publication du duc Melzi apparaît comme fort insuflisante par son contenu. Si la correspondance du Vice- Président avec le Premier Consul y figure à peu près au complet, les lettres confidentielles qu’il échangeait avec Marescalchi, et qui en forment le complément et le commentaire, n’y sont représentées que par 43 pièces, alors que la série complète en comprend plusieurs centaines. Melzi et Marescalchi se sont écrit presque tous les jours pendant trois ans. L'intérêt des lettres publiées inspire le regret de ne pouvoir prendre connaissance de toutes.
Ces lacunes s'expliquent en réalité par les conditions dans lesquelles l’auteur a composé son recueil. Il en a puisé les éléments à trois sources principales, dont aucune peut-être n'était la plus importante : à ses archives de famille, où il a trouvé surtout des papiers personnels; aux Archives Nationales (AF1iv 1707 et 1708) qui lui ont fourmi surtout les lettres de Melzi à Bonaparte (dont beaucoup existent en double aux Archives de la Guerre); enfin à l’Archivio di Stato de Milan, où a été réunie en un J'onds Melzi une grande partie des documents trouvés, lors de son décès, chez l’ancien Vice-Président de la République Italienne.
Mais si la masse la plus considérable est restée ainsi à Milan, les plus importants ont été envoyés à Vienne, où l’on retrouve ceux qui figurent sur le procès-verbal du fonctionnaire charge après la mort de Melzi de faire l'inventaire de ses papiers‘ tel est le cas notamment de ce Journal de l'invasion de 1796 auquel fait allusion cet inventaire et qu'on chercherait en vain à Milan. Ces documents ont été déposés aux Archives de Cour et d'Etat (Haus-Hof-und-Staats Archiv) et forment avec ceux qu'a laissés Marescalchi lefondsappelé Napoleonisches Archiv, quicomprenait 238 cartons. Ils sont extrêmement variés comme contenu et se réfèrent à toutes les grandes questions agitées entre Paris et Milan de 1802 à 1805. Ils comprennent notamment,
r. Ce fonctionnaire était Sambrunico, secrétaire du Directeur Général des Archives.
Son rapport se trouve reproduit par CanTU, Corrispondenxe di Diplomatici, dans une note de la page 53.
au point de vue plus spécialement biographique, deux cartons de papiers personnels (1 et 2) et toutes les lettres intimes de Melzi à Maresçalchi en minutes (cartons $ à 8) ou en copies (cartons 17-26). C'est une source d'informations des plus précieuses.
Le même dépôt en contient une autre qui peut compléter utilement la première. C’est la série des rapports envoyés à son gouvernement par le baron de Moll, fonctionnaire autrichien qui, séjournant à Milan de 1802 à 1805 avec le titre de « Commissaire auprès du Gouvernement de la République Italienne », y joua en réalité le rôle d’un agent diplomatique, et réussit à capter peu à peu la confiance du Vice-Président. Celui-ci se laissa aller à lui faire des confidences ou à évoquer devant lui des souvenirs intimes qu'il n'aurait pas confiés au papier, mais qui trouvaient place dans une conversation familière. Moll envoyait aussitôt après à Vienne une relation très complète de ces entretiens ‘.
C'est au moyen de ces sources d'informations, c’est au moyen aussi de quelques indications recueillies dans les Archives des Affaires Etrangères, qu’on peut essayer de suppléer aux lacunes de la publication de Giovanni Melzi, de marquer en traits plus précis la physionomie de son ancêtre, d’analyser enfin certains documents ou certains témoignages importants échappés à ses recherches.
Sur la famille de son aïeul, sur ses années de jeunesse sa vie intime et ses voyages avant la révolution, l’auteur de la publication s'est étendu assez longuement pour laisser peu de choses à glaner après lui. Par contre, il s’est montré, faute de documents sans doute, très sobre de détails sur le rôle politique de Melzi comme membre du conseil des Décurions (corps municipal) de Milan. Le témoignage que celui-ci se rendit à lui-même au cours d’une conversation postérieure avec le baron de Moll? peut aider à combler cette lacune :
1. Les dépèches de Moll sont écrites en allemand, mais les conversations avec Mebzi, qui avaient lieu en français, sont toujours reproduites dans cette langue.
2. Conversation de Melzi avec Moll en date du 27 juin 1804, (Dépêche de Moll du 9 juillet. Arch. Vienne. Corr. Milan, 1804.)
LE VICE-PRÉSIDENT ÿ
« L'Empereur Léopold, lui dit-il, étant arrivé à Milan, avait dans son portefeuille une liste des personnes qu’on lui avait suggérées comme les plus propres à être consultées ou même employées dans les changements qu’il méditait pour la Lombardie. Litta le père et moi avions l’honneur d’être nommés les premiers sur cette liste. Je savais cela, mais n'ayant ni titre ni emploi et fidèle à ma maxime de n'en point chercher, je ne fis aucune démarche pour me présenter à l'Empereur. Landriani fut celui qui rendit à Pompeo Litta et à moi le service de nous faire rayer tous les deux de la liste en disant sur mon compte à l'Empereur que j'étais un homme sombre et frondeur, d'autant moins fait pour être consulté que je n'avais pas assez d’ascendant sur aucun des deux partis opposés pour pouvoir être utile à sa Majesté '. »
L'homme apparaît donc ici au seuil de la vie publique, tel que le révélera plus tard l'exercice des hautes fonctions de l’état : estimé pour ses talents, mais desservi par sa raideur de conviction, dépourvu par lui-même de toute ambition personnelle, mais incommode parfois au gouvernement par une attitude de désapprobation muette.
L'occasion lui fut bientôt offerte d’éprouver ses capacités sur un plus vaste théâtre. À l’approche de l’armée française à Lodi, il allait devenir le représentant et le négociateur de sa ville natale auprès du général vainqueur. Il a retracé ses souvenirs et son rôle pendant cette période décisive de son existence dans un document d’une précieuse valeur historique. C'est cette « Chronique de 1796 » trouvée à son domicile après sa mort. Déposée maintenant dans le carton 1 du Napoleomisches Archiv de Vienne, elle forme un cahier in-16°, destiné probablement à être porté en poche, écrit tout entier de la main de Melzi, et dans lequel il a noté ses impressions au jour le jour. La traduction, aussi littérale que possible, des extraits suivants en montrera l'intérêt.
C'est au début de mai que linvasion française apparaît comme inévitable et imminente. Cette perspective inspire à Melzi à la date du 6, de premières réflexions, caractéristiques de son état d'esprit ‘.
1. Les lignes de points de la traduction sont celles qui figurent dans le texte.
« La trêve de Sardaigne décide de l'invasion. Quelles en seront les conséquences ? Extrêmes et difficiles à prévoir. Descendons donc en nous-même pour tirer au clair nos propres pensées. Avant toute chose, il faut régler nos affaires privées afin de ne pas être troublé par cette préoccupation dans le tumulte des événements. Testament déposé chez Giambattista Ruva.
« D'après l’aspect des choses, la menace de grands bouleversements apparaît comme imminente. Il peut y avoir très grand péril à demeurer ici pour celui auquel l'honneur commande de rester associé aux affaires publiques, et qui ne veut pas renoncer à ses principes : mais c’est l'honneur qui doit être ma règle. Je resterai donc. Je dois craindre les félicitations reçues ces jours-ci plus que m'en réjouir. Tenons-nous sur nos gardes, car elles pourraient me séduire, alors que je ne dois avoir pour règle que le devoir moral, maintenant que le devoir légal a disparu. »
Bientôt les événements se précipitent, le général vainqueur approche de Milan, et Melzi se voit désigner par la confiance de ses concitoyens comme membre de la délégation chargée d'aller lui porter les hommages de la ville. Il n'accepte pas cette mission, qui devait inaugurer sa fortune politique, sans de longues tergiversations, par lesquelles se traduisent les incertitudes de son caractère et le souci constant de sa réputation.
(9 mai) « Dois-je accepter la mission proposée ? Elle est honorable, mais aventurée. Pourtant comment se dérober à la confiance publique ? et cette confiance même, sur quoi repose-t-elle ? sur une prévention favorable en ma faveur et à laquelle je ne puis répondre que par ma bonne volonté... Peu importe, il faut céder. Il me suffit d'agir d’une façon satisfaisante à mes propres yeux... En temps de trouble, les réputations dépendent du hasard et en partagent les caprices, elles ne se mesurent pas au mérite. Il faut perdre de vue pour un instant la préoccupation de mon nom, celle du devoir me sufhra. »
Suivent ensuite, à la date du 10, quelques détails curieux sur la composition de la délégation, où l’on a fait entrer des représentants des diverses classes sociales, afin qu’elle devienne le témoignage vivant de leur union. Elle devait d'abord, pour se concilier le général français, le haranguer dans son propre idiome, en parlant la langue et en affichant les idées démocra-
tiques. À la réflexion, on renonce à ce projet comme trop compromettant vis-à-vis du gouvernement autrichien, dont on appréhende encore le retour.
Le 11 mai au matin, les députés se mettent en route vers Lodi, et au sortir de Milan, rencontrent les avant-postes républicains, dont l'aspect produit sur Melzi une impression profonde.
« Un premier coup d'œil sur l’armée française inspire la surprise et admiration. Dénuement, privations, patience, dormir sur la dure et chanter, oublier tous les besoins, se passer de tentes et de bagages, se contenter de pain et de fer. de cette manière on peut faire la guerre pendant cent années. Et pourquoi cette vérité échappe-t-elle à qui dirige les opérations militaires du fond d’un cabinet ou d’une chancellerie ? Autrement ses prévisions seraient plus justes. Mais ce système spartiate est-il adopté par principe ou par nécessité ? dans le premier cas, nous pouvons avoir bon espoir pour l’ordre et la propriété, car la justice accompagne toujours la tempérance. Dans le second cas, gare au moment où ces privations forcées cesseront de paraître nécessaires ! »
À midi, la députation arrive à Meleonano, où elle est reçue par le général Kilmaine ‘.
« Que de choses dignes de remarque dans les heures passées en compagnie du général ! Il veut que la municipalité se charge des logements, et il va à la maison commune pour en faire la demande. Est-ce une formalité réglementaire ou seulement une mesure d’apparat ? Veuton maintenir l’ordre, ou seulement en avoir l’air ? Est-ce le général ou l'homme qui agit ? Les manières de Kilmaine sont polies et réservées : peu de paroles et de réflexions. Il nous examina longuement avec une physionomie exprimant l'intérêt et la compassion pour notre situation actuelle, qu'il peut facilement deviner. Il ne m'a pas semblé ignorant de nos affaires. Il a réprimé sans indignation, mais avec fermeté, des soldats qui voulaient payer du drap avec des assignats. II me dit « Que le ciel vous préserve d’une révolution : celle de France fera peut-être le bonheur de la génération suivante, mais certainement
LA L4 Ÿ . «+ . . , le malheur de la génération actuelle ?. » Croirait-il savoir que l'on
1. Kilmaine commandait alors la premiére division de cavalerie de l’armée d'Italie, On trouvera ses états de service dans BOUVIER, Bonaparte en Italie. (Paris, 1899), p. 661.
2. Ce langage, assez surprenant dans la bouche d’un général de la République, semble par ailleurs répondre à ce que nous savons des sentiments intimes de
songe à révolutionner le pays ?.. Il faut noter comme digne de réflexion, parce qu’elle ne ressemble à rien de ce que l’on connaïf, la tranquillité de la troupe attendant pendant plusieurs heures la cuisson du pain commandé. Elle est de bon augure pour les mœurs du soldat en général. Quels chevaux misérables, ayant peine à se soutenir | et comment ont-il pu renverser les armées piémontaises et autrichiennes ? »
Après cet arrêt à Melegnano, les députés milanais poursuivent leur route vers Lodi, où ils doivent trouver Bonaparte, avec une escorte de 24 chasseurs fournie par Kilmaine.
« Ceux-ci étaient venus le jour même de Sant Angiolo, ils n'avaient pas encore reçu leurs rations, avaient à suivre le trot de la poste de Melegnano à Lodi, et ne laissaient pourtant échapper aucune plainte. A Lodi comme à Melegnano, des prairies, que ne couvrait aucune tente, formaient les quartiers de la cavalerie, hommes et bêtes. Les fantassins avaient pour casernes les rues et les portiques de Lodi, et couchaient sur la dure, avec le sac pour oreiller. Le chef de là Municipalité, Visconti-Menati, était exténué par la fatigue et épouvanté par les menaces. Lodi, ville de 10.000 habitants, a dû fournir pendant trois jours une contribution quotidienne de 80.000 rations. et l’armée ne paraît pas compter plus de 30.000 hommes. Que signifie ceci ? une ruse pour en imposer sur les effectifs ? un moyen d'améliorer l'ordinaire du soldat ? un bénéfice pour les commissaires ? l'effet d'idées fausses sur la richesse du pays ? ou le prélude de la marche sur Mantoue ? Hier on a fusillé cinq pillards, ce qui semble indiquer qu’il y en a bien davantage. »
Kilmaine. « Ayant épousé une Irlandaise très royaliste... il avait eu un avancement rapide et fait une grande fortune en France (né à Dublin en 1751, il s'était engagé au Royal-Dragons en 1774). Ces avantages le maintenaient au service de la République sans le rendre républicain. Il était royaliste dans l’âme, tout en disant de Louis XVIIT: « Ce n’est pas là l’homme qu’il nous faut. » Son seul désir était de conserver, à la faveur d’une paix prochaine, ce qu’il avait acquis. » (L. PINGAUD, Le Comte d'Antraigues, 2° éd. p. 180). Il devait se montrer par la suite aussi sceptique sur le mouvement révolutionnaire italien, si l’on s’en rapporte à la déclaration que lui prête LANDRIEUX (Mémoires, I, p. 109) que la France avait fait en Italie « trois conquêtes, celle du pays, celle des capitaux immenses dont elle l'avait dépouillé, celle de la corruption et du coquinisme italien. »
1. Sur le séjour des Français à Lodi, on trouvera des détails circonstanciés, empruntés pour la plupart aux chroniques locales, dans le chapitre IV (Lopt) du livre de TROLARD, De Montenolte au pont d’Arcole, Paris, 1893. Voir également, sur les charges imposées à la ville, BOUVIER, Bonaparte en Italie, pp. 537-538.
Au milieu de ces réflexions, les députés, arrivés à Lodi, sont introduits d’abord au Palais Sommariva, où est descendu Bonaparte. Celui-ci se trouvant chez l’évêque, ils sont reçus par Masséna, dont Melzi note au passage la sobriété affectée de parole, le regard méprisant et l'air d'importance, Bientôt
« … le général Bonaparte entra ‘ ; à notre vue, son visage prit une expression voulue de sévérité. Voici le dialogue qui s’engagea, moitié en français, et moitié en italien, entre lui et moi, que mes collègues avaient chargé de prendre la parole.
« Mor. — La ville de Milan nous envoie à vous pour vous présenter ses vœux de paix et d'amitié. Elle désire vous manifester hautement l’admiration que lui inspirent vos lumineuses qualités, ainsi que votre zèle pour le service de l’armée française. La sincérité de ses sentiments et sa conduite passée, exempte de toute espèce de torts envers la France, lui donnent l'espoir que vous vous voudrez bien être le protecteur de sa tranquillité, de ses lois, de la propriété et de la religion.
« BONAPARTE. — Vos pouvoirs ?
« Mot. — Les voici.
« BONAPARTE (après avoir fixé les yeux sur le papier plus longtemps qu'il n’était nécessaire pour le lire). — Je reçois avec intérêt l’expres-
sion des sentiments de la ville de Milan mais (et son ton se fit sec et sévère), je ne puis vous dissimuler ma surprise de la voir s’armer à mon approche.
« Mor. — Milan ne s’est pas armée et n'y songe pas.
« BONAPARTE. — Comment ? n’ai-je pas en main l’édit de l’archiduc qui vous a ordonné à son départ de lever une milice ? !
« Mor. — L’édit auquel vous faites allusion vous indique, général, que cette milice n’a pour objet que d’assurer l’ordre intérieur, et que l'ancien gouvernement en a accordé la levée aux instances de la ville ; il en a d’ailleurs toujours été de même dans linterrègne de deux dominations. Si le nouveau régime juge opportun de maintenir la milice, elle continuera ses fonctions ; dans le cas contraire, elle sera dissoute.
1. Il ressort de ce texte que c’est bien à Lodi qu’eut lieu lentrevue, et non à Melegnano, comme l'avance sans preuves Giovanni Melzi (MELzi, I, 143). La date doit en être fixée au 11 mai et non à celle du 13, indiquée comme probable par Bou- VIER (note 2 de la page 576).
2. L’archiduc Ferdinand, gouverneur autrichien de la Lombardie, était parti le 29 avril et la milice avait commencé à se former la veille.
« Bonaparte. — Eh bien ! Qu'on la supprime aussitôt. Combien avez-vous de fusils ?
« Moi. — 4.000 environ.
« BONAPARTE. — 4.000 hommes pour assurer le bon ordre ! Ce chiffre semble trahir une arrière-pensée.
« Mor. — J'ai dit 4.000 fusils, mais non 4.000 hommes. Hier il ny
avait que 300 hommes. Je ne sais s'ils sont plus nombreux aujourd’hui, car il n'y a jusqu'ici, ni obligation de service, ni organisation. À la première pluie, nous aurons probablement de la peine à faire occuper les postes les plus importants. En somme, notre milice ne court d'autre péril que celui d’exciter vos railleries par son attitude peu militaire.
« BONAPARTE (souriant). — Qu'on la conserve donc jusqu’à nouvel ordre. Il est juste que les citoyens maintiennent la tranquillité. Transmettez-moi en tout cas les états de la milice.
« Mot. — Vous serez obéi. Mais combien de troupes françaises nous faut-il nous apprêter à recevoir ? La ville de Milan n’est pas habituée à cela, les gens de guerre ayant été logés jusqu'ici au château. Nous ferons tout notre possible, mais sans bien savoir comment nous comporter.
« BONAPARTE. — Vous aurez en temps utile des instructions à ce sujet. Pour l'instant d’ailleurs, Masséna n’emmènera pas de troupes avec lui.
« Moi. — La ville est exposée aux sorties du château, où est restée une garnison autrichienne. La loyauté nous fait un devoir de vous en prévenir .
« BONAPARTE (souriant). — Cela ne fait rien ; au besoin Masséna saura vous défendre... Je sais que l’'Archiduc pleurait au moment de son départ. Et pourquoi lui avez-vous permis d’emporter de l’argent ? Il fallait l’en empêcher.
« Mor. — On n’a eu ni à le lui permettre, ni à l’en empêcher, car chez nous on ignorait et on ignore encore le fait. Il n’a d’ailleurs pas
emporté d'argent des caisses publiques, nous ignorons le total de celui qui était en sa possession ?.
1. Le château ne devait capituler que le 29 mai, après le départ de Bonaparte de Milan, et à la suite d’une vive canonnade.
2. En réalité l’archiduc, qui avait d’ailleurs gagné une grosse fortune en spéculant sur les grains, n’emporta que ses effets personnels. Bonaparte, par contre, semble n'avoir pas eu les mêmes scrupules, puisqu'il fit saisir par Cervoni à Bergame des objets de valeur que lArchiduc dans sa fuite avait laissés à la garde d’un particulier, entre autres un nécessaire de voyage donné autrefois par Marie-Antoinette à sa bellesœur Béatrice, et destiné ensuite à Joséphine. Cusant Storia di Milano. IV, 330.
€ BONAPARTE. — En quel état a-t-il laissé son palais ? meublé ?
«Mot. — Je n’en suis pas sûr, mais je le crois (mes collègues assurent que oui).
€ BONAPARTE. — C’est donc là que j'irai loger. Masséna se tiendra plus près du château, car il aime le bruit du canon. »
Après s'être traînée sur ces questions de détail, la conversation va prendre un tour politique et provoquer d’intéressantes déclarations de Bonaparte sur ses projets et des députés sur la situation de leur pays. Deux de ceux-ci s'étant annoncés comme membres de la « Congrégation d'Etat » (assemblée politique consultative formée de représentants des principales villes lombardes), Bonaparte en profite pour demander des précisions sur la composition et le rôle de ce corps; puis, entrant dans le vif du sujet, il demande brusquement :
« Quel est le vœu de votre peuple ?
« Mor. — La tranquillité.
« BONAPARTE. — Et rien d’autre ?
« Moi. — Et qu'avez-vous cherché de plus dans votre révolution et dans vos victoires ?
« BONAPARTE. — Ecoutez : les armées françaises ont chassé vos tyrans, mais elles ne viennent pas pour les remplacer. Les limites de la France ne doivent pas dépasser les Alpes. On vous laissera donc fixer vousmême votre destinée. Soyez ce que vous voulez : pourvu que vous n'apparteniez plus à l'Autriche, cela suffit à la France. Une république, même aristocratique, mais plutôt démocratique, voilà ce qui vous convient le mieux. Si vous ne savez ou si vous ne voulez pas profiter de l’occasion, alors la diplomatie disposera de vous, et votre sort sera décidé par les intérêts de la politique. Mais si vous vous montrez dignes de la liberté et si vous vous prononcez pour elle, la France vous soutiendra. Avez-vous des sociétés populaires " ?
« Moi. — Toute institution de ce genre a toujours été jalousement interdite chez nous, comme d’ailleurs toute association politique.
« BONAPARTE. — Savez-vous combien il y a de monde à Mantoue ?
« Moi. — Je l’ignore.
r. Ces déclarations, évidemment intéressées, mais confirmées quelques instants plus tard par celles de Saliceti, tendraient à montrer que Bonaparte n'avait pas encore “e projets bien arrêtés sur le sort de la Lombardie lorsqu il en occupa la capitale. Cf. sur cette question R. Guyor, Le Directoire et la paix de l’Europe, p. 170 seq.
« BONAPARTE. — Je le saurai sous peu. En attendant, dites à Milan qu’au nom de la France, je protègerai les droits du peuple, la propriété et l’ordre.
« Moi. — Nous aurons plaisir à rapporter à Milan ces paroles de consolation, rassurantes pour nous. En Lombardie, la distinction des classes est seulement nominale. La loi, la jurisprudence sont les mêmes pour tous. Il n'existe pas de féodalité, ni de privilèges pécuniaires. La noblesse et le clergé ne forment pas de caste, et n’ont pas de privilèges exclusifs. Les corps politiques sont ouverts à toutes les classes sociales. Vous en avez d’ailleurs un exemple dans la composition de cette députation. Il n’y a donc chez nous aucun de ces principes de division qui peuvent ailleurs engendrer la discorde. Les titres nobiliaires ne sont que des dénominations. Le peuple ne tient pas à l’ancien gouvernement, qui lui était indifférent. Il demande seulement qu'on respecte les propriétés. |
« BONAPARTE. — Vous pouvez être tranquille à ce sujet. J'enverrai chez vous Masséna tout préparer et vous donner mes instructions.
«Mor.— Nous vous demandons donc la permission de repartir dès ce soir, avec une escorte.
« BONAPARTE. — C’est juste (et en se retournant il donna les ordres nécessaires).
« Après quelques bavardages inutiles, notamment sur les armistices conclus avec Parme et Modène, il nous congédia d’un air superbe. »
Il laissait à ses interlocuteurs une impression que Melzi, observateur assez fin de ses attitudes, résumait dans le portrait suivant :
«La physionomie de Bonaparte me semble exprimer l’irritabilité, la pénétration et la réflexion. Sa conversation est hachée et sautillante, comme celle de quelqu'un qui veut découvrir en se couvrant luimême ; mais parfois il se trahit par des sorties inopportunes. Il a dans le sourire quelque chose de fin; en compagnie, il montre de Ja fierté, de l’orgueil, et l’on voit parfois ses traits se colorer d’une teinte bilieuse. Il s’abstrait facilement en lui-même, mais toutes les fois qu'il rencontre des idées intéressantes, on le voit prendre rapidement un air de gravité, ou s’exalter jusqu’à un état d’irritation dont il revient peu à peu. Chez ses interlocuteurs, l’humilité de ton ne semble lui inspirer que du mépris; un ton ferme le rend au contraire attentif
> À , * . et favorable. C’est peut-être par l'effet des circonstances, mais il est RTE certain quil laisse percer dans ses moindres paroles une grande défiance. »
Après avoir pris congé de Bonaparte, les députés se rendent encore chez Saliceti, que Melzi nous dépeint comme
«grand, élancé, très mobile, révélant par son attitude extérieure son caractère versatile. Il a les yeux vifs et très pénétrants. Il parle beaucoup, avec feu, et sur un ton tour à tour plaisant et sarcastique. Il est rare qu'il se prête à une conversation suivie et il ne le fait que pour peu de temps. Il semble avoir plus d'esprit naturel que d’instruction. »
Saliceti, qui semble d’ailleurs ne pas attacher grande impor tance à l'envoi de la députation, se borne à paraphraser devant elle le langage des conseils de Bonaparte :
« Si vous êtes les plus forts, l'Autriche ne doit pas remettre le pied chez vous. Au reste, peu nous importe à qui vous appartiendrez; la France en tous cas ne veut pas vous conserver. Donnez-vous à Venise, aux Suisses ou à la Sardaigne, mettez-vous en République ou encore faites-vous un Roi, pourvu qu'il n’y ait plus d'Autriche. Que les moines et les prêtres se tiennent à leur place, qu'ils restent tranquilles, et ils seront certainement respectés : mais gare à eux s'ils s’écartent de leurs devoirs... On ne touchera pas aux propriétés privées, mais il est certain que les ressources devront servir à faire la guerre à l'Empereur : nous règlerons d’ailleurs tout cela à Milan. »
Sur ces dernières paroles, dont ils n’allaient pas tarder à comprendre toute la portée, les députés remontérent en voiture et, après une journée laborieusement remplie, arrivèrent dans la soirée à Milan. Ils y trouvèrent quelques symptômes d’effervescence. Un agitateur d’origine romaine, Salvador, y avait commencé une active propagande révolutionnaire, distri- buant des cocardes tricolores, plantant un arbre de la liberté, et prononçant des harangues enflammées.
1. Sur l’activité et le passé de Salvador voir CuSaNI, Storia di Milano, IV, 327 CNP NSITe
«Le peuple ne comprenait pas ce langage, et goûtait si agréablement l'absence de tout gouvernement, que Milan respirait la joie sans excès et sans le moindre désordre. On n’oubliera pas de si tôt, ces jours-ci, l’obéissance témoignée aux ordres de la municipalité, qui n'avaient que la valeur de conseils dépourvus de sanction. »
Le lendemain (12 mai), la situation ne se dessine pas encore bien nettement : seul, un commissaire des guerres français vient faire en ville les logements, sous la menace du canon du château. Melzi constatant qu’en l'absence des autorités légitimes, l'opinion se tourne vers lui, profite de cette accalmie pour faire son examen de conscience, qui le conduit à cette profession de foi :
« On parle beaucoup de moi. Quelles que soient les vues populaires sur mon compte, elles pourront difficilement s’accorder avec mes principes. Je dois donc me tenir sur mes gardes, pour qu’on m’abuse pas de mon nom.
Je suis désireux de me rendre utile, mais je n’ambitionne ni influence, ni pouvoir et je ne cherche pas l’argent; par dessus tout, je n'ai aucune tolérance pour le crime, et je ne puis dissimuler mon mépris pour qui est capable de le commettre. Dans toutes les circonstances et dans tous les temps, voilà quel a toujours été et quel doit être mon caractère. Ce caractère me fait des ennemis... oui, mais de pareilles inimitiés sont flatteuses. Mais ces ennemis peuvent être dangereux : Oui, mais quand j'ai pris la résolution de me comporter en galant homme je savais qu’il m'en coûterait quelque chose, quoi qu'il arrive, je ne démentirai pas mon caractère. »
La journée du 13 mai n’est marquée que par l'envoi de provisions à la ville de Lodi, affamée par les réquisitions, et n'apporte pas encore aux Milanais la fin du provisoire.
« En somme, conclut Melzi, l’état de choses actuel ne peut pas durer; il est difficile et presque impossible de revenir à l’ancien état de choses, en l'améliorant : donc tout nous conduit à la naissance d’un nouveau système tout opposé. Peu importe, je mourrai avec l’ancien, avec lequel
javais pourtant peu d’attaches, mais je ne laisserai pas tomber ma réputation. »
Le 14 se termine enfin cette période de transition. Convoqué
dès le matin au Broletto (Hôtel de Ville), Melzi y reçoit la mission d'aller à la rencontre des troupes françaises de Masséna, qui arrivent par la Porta Romana. À un quart de mille des murs il trouve la colonne française, pieds nus et les habits déchirés. À la seconde maison à droite mangent les officiers de l'avantgarde, commandée par Joubert. En continuant sa route, Melzi rencontre un peu plus loin Masséna lui-même, en train de recevoir les compliments de la députation municipale. À sa vue, le général lui tend amicalement la main, le prenant pour un partisan des Français. Puis il reçoit les clefs de la ville, en sétonnant du retard apporté à les lui présenter, les élève en l'air d’une main, les fait tournover trois fois autour de sa tête d'un geste théâtral, puis crie en articulant chaque mot
« Peuple milanais je reçois ces clefs en bon républicain, je « jure de ne les rendre qu'à des Milanais libres. Elles sont en « bonnes mains, ces clefs, et vous seront restituées quand vous « serez dans les mêmes principes que nous. » Puisil invite les assistants à crier « Vive la République ! » Mais il ya là à peine 200 personnes : villageois, flâneurs ou domestiques des députés. — Melzi regagne son carrosse pour retourner au Broletto, recueille en revenant les premières plaintes des boutiquiers payés en assignats, et apprend bientôt que Masséna, logé au Palais Mellerio, a ordonné pour débuter une réquisition de 80.000 rations et fait porter chez lui un certain nombre de caisses publiques.
Bonaparte arrive enfin le 1$ mai, salué par une députation municipale à la Porta Romana. Il passe d’abord au galop, croyant que Masséna avait épuisé toutes les formalités d'entrée, puis il revient sur ses pas pour parler aux députés, promet sa protection aux prêtres s'ils s’abstiennent d'intrigues politiques, et aux juges s'ils restent en fonctions. Il s'avance ensuite vers son logement à travers une foule dont Melzi cherche à démêler les impressions :
« Grande affluence de peuple, joyeux et en attitude.de fête, mais paraissant assister à une journée de divertissement plutôt qu'à l'inaueuration d’un ordre de choses dont on n’a pas encore l'idée ; on entend des cris de liberté variés et presque furtifs, que poussent des gens payés
par ceux que leur intérêt privé porte à faire croire à la popularité de Bonaparte. »
Le soir, après dîner, celui-ci reçoit une nouvelle députation municipale, à laquelle il répète les propos tenus autrefois à Lodi. Il demande si la population veut la liberté, et s'entend répondre qu’elle n’en a même pas la notion, puis il va conférer avec Saliceti, sur les moyens de remplir la caisse de l’armée.
Les évènements du lendemain 16 vont permettre de préciser l'attitude et les intentions du vainqueur. On apprend à la fois la saisie de toutes les caisses publiques et la formation d’un club démocratique. En rapportant cette dernière nouvelle, Melzi écrit dans son journal :
« La conduite que tiendront les Français à cet égard nous dévoilera la nature de leur politique et de leurs projets. Autre chose est de désorganiser pour tout laisser à l'abandon, autre chose de désorganiser pour réorganiser ensuite. Dans le premier cas, les hommes de cœur (galantuomini) doivent s'abstenir et dans le second ïls doivent concourir à cette œuvre lolis viribus. »
Telle va être la règle de conduite de Melzi.
La journée du 17 fournit à Bonaparte l’occasion de faire de nouvelles déclarations politiques. Une députation de 6 municipaux étant allée le trouver pour se plaindre du club démocratique et offrir leur démission,
«.… 1] revint sur les dispositions du peuple à la liberté ; on lui répondit, comme précédemment, qu'il n’en avait même pas l’idée. Bonaparte sourit alors, avec l'air de nous plaindre de n'être pas au courant des choses ; on lui fit alors observer que ceux qui lui tenaient un autre langage y étaient intéressés, mais que, ni par leur nombre, ni par leur valeur ils ne méritaient créance. Il entra alors dans de longs développements pour nous prouver qu'un petit nombre d'hommes, même discrédités, suffsaient à tout révolutionner. Je lui fis remarquer que si telle était l'intention du gouvernement, il en fallait moins encore et qu’un simple décret sufhisait; mais que, sans cet appui, les membres du nouveau club ne réussiraient pas à gagner l'opinion populaire, qui ne pouvait être conquise que par d’autres moyens. Bonaparte répéta encore
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que pour notre avenir le gouvernement français nous abandonnait complètement à nous-mêmes ‘. »
Une « fête civique » organisée parle club ayant eu lieu dans l'après-midi, au milieu de l « ironie tranquille » de la masse populaire, le général en chef revint encore sur le même sujet, dans la soirée, au cours d’une nouvelle entrevue avec les municipaux.
« Eh bien! leur dit-il, êtes-vous encore du même avis? La fête d'aujourd'hui ne vous a-t-elle pas convaincus du contraire ? — La fête, répondis-je, aura prouvé à vous-même, qui avez le regard exercé, que je ne m'étais pas trompé. » — Bonaparte revint alors à sa thèse favorite qu'un petit nombre d'hommes obscurs et peu considérés, mais doués de quelque audace, sufhsaient à tout bouleverser. On lui représenta de nouveau que tout dépendait de sa propre volonté. Il répliqua qu'à coup sur il ne souffrirait pas de désordres, mais que si le peuple voulait être libre, il ne pouvait s’y opposer, ni lui refuser son appui. Il nous conseilla en terminant, comme sil voulait nous opposer les uns aux autres, de créer à notre tour des clubs pour soutenir nos idées. »
Avec le récit de cette entrevue se termine la partie politique et personnelle du journal de Melzi *. Il est rempli encore pendant trois jours par la nomenclature des réquisitions en nature ou en espèces qui pleuvent de toutes parts sur les Milanais, et dont la dureté contraste avec l’amabilité personnelle des soldats et officiers français. Puis Melzi cesse (20 mai) de noter
1. D’après l’assertion de Giovanni Merzi (Mem., I, pp. 144-145) reproduite par Bouvier (p. 584) Bonaparte aurait au contraire adressé dès son arrivée aux Milanais un discours grandiloquent et qui commençait ainsi: « Vous serez donc libres et vous serez plus sûrs de l'être que les Français. L'état dont vous ferez partie comptera quatre à cinq millions d'habitants. Tous les Cispadans, Bergame, Crème et Brescia vous sont destinés... » Il y a là un anachronisme évident, puisque à ce moment la Cispadane n'existait pas encore et que ce terme même ne devait que six mois plus tard (déc.) apparaître dans la langue politique. Le discours que G. Melzi place ici dans la bouche de Bonaparte, sans indiquer ses sources selon son habitude, fut tenu près d’un an plus tard lors de la fondation de la Cisalpine. P. VERRI y fait allusion dans sa lettre du 6 mai 1797. (Leltere e scrilli inediti, IV, 247).
2. Ce journal peut être complété et continué par les lettres intimes de son parent et coreligionnaire politique, l’économiste Pietro Verri. Quoique publiées dans le IVe volume, (pp. 187-247), des Lettere e scritli inedili di Pietro e di Alessandro Verri, (Ed. Casati, Milan, 1881), ces lettres ne semblent pas avoir été suffisamment utilisées par les historiens : M. Bouvier notamment n’en fait pas mention. L’impression de
ses impressions, découragé probablement par les tristes spectacles qui se succèdent sous ses yeux. — Arrêté prématurément, ce journal intime, dont on vient de reproduire tous les passages essentiels, n’en présente pas moins l'avantage d'apporter un témoignage nouveau et et autorisé, quoique un peu partial, à l'histoire de l’entrée des Français à Milan, de préciser les dispositions avec lesquelles la population les accueillit et surtout de nous renseigner sur la tournure d'esprit de l’auteur : indifférent aux honneurs qui peuvent l’attendre, mais secrètement sensible à la confiance qu'il inspire, très dévoué au bien‘de son pays, mais très soucieux de ne pas compromettre sa réputation, accessible aux nouvelles idées, mais incapable par raideur de conviction de les séparer des hommes qui les professent et les représentent, de faire le départ entre la cause et les serviteurs de la révolution, tel s’est révélé Melzi dans cette période de crise, telle va être l’explication de sa conduite pendant toute la période révolutionnaire.
Les principes dont il ne faisait pas mystère l’exposèrent presque aussitôt à un commencement de persécution. Après le départ de l’armée française pour Brescia, l'influence modératrice que Bonaparte avait exercée sur la révolution milanaise disparut avec lui, et le représentant de son autorité, Saliceti, confia les pouvoirs municipaux aux membres les plus exaltés du parti démocratique ; ils devaient poursuivre le passé dans ses représentants comme dans ses institutions. Coupable à leurs veux d’appartenir à la vieille noblesse lombarde et de posséder une influence qui pouvait devenir gênante, dénoncé même à Paris comme «le meilleur procureur de l'Autriche * », Melzi se vit enveloppé dans la disgrâce qui atteignit les « décurions » ou
Verri sur l’armée d'occupation est résumée dans sa lettre du 2 juillet 1796 (PM220)E « Si les commissaires sous lesquels gémissent officiers et soldats étaient de la même trempe qu'eux, il ne resterait aux peuples conquis qu'à remercier le conquérant. Il n'y a aucune analogie entre le militaire et l'agent politique. Le militaire est patient, discret, nullement tyrannique, courtois et respectueux de la propriété, sa férocité cesse avec le péril. Ce sont de braves gens et tout le monde le dit, parce que c’est une vérité lumineuse. »
1. Extraits de lettres de Milan du 5 thermidor, an IV-23 juillet 1796. Aff. Etr. Corn, Lomb,, 55, ferro0.
LE VICE-PRÉSIDENT Das
membres de l’ancien corps municipal. Il fut banni de Milan (juin) et interné avec eux à Tortone (juin); les instances de son ami Paolo Greppi amenèrent sa libération (août) et réussirent même à dissiper les préventions qu'on avait su inspirer contre lui à Bonaparte’. Il se retira d’abord à Gênes?, puis à Florence, où il passa l’hiver, suivant avec attention les évènements de la politique générale, et attendant avec impauence qu'ils lui permissent de rentrer dans sa patrie.
Ce moment parut venu quand Bonaparte, revenu de Leoben, vint se fixer à Mombello et s'occupa de donner une forme définitive aux états démocratiques qu'il avait fondés dans la Haute-Ttalie. Melzi, qu'il parut aussitôt « distinguer particulièrement » comme « l’un des citoyens les plus éclairés et les plus respectables de la Lombardie 5 », réussit à gagner toute sa confiance et fut étroitement associé à ce travail de réorganisa- Home Cerfut en Saprésence (1 juin) que le jeune général se laissa aller à ces singulières confidences, popularisées par le récit de Miot de Melito, sur l'impossibilité de fonder une République durable en Italie comme en France, et sur l'opportunité d'en établir pourtant une provisoire, afin de chasser définitivement de la Lombardie la maison d'Autriche, destinée à recevoir en compensation la Vénétie‘. — En même temps, Melzi était nommé membre (mai) de l’un des comités formés pour organiser la nouvelle République Cisalpine ;, lorsque celle-ci reçut une constitution définitive, il consentit à écrire une brochure de propagande pour expliquer à l'ignorance des populations le caractère et les mérites du nouveau statut’ ; lorsqu'enfin, devenue majeure, elle eut à régler ses comptes avce l’armée d'occupation française, dont le budget
1. La rivoluzione francese nel carteggio di un osservatore italiano (Paolo Greppi) par le sénateur Giuseppe GrepPri, III, 89. Cet ouvrage, bien postérieur à celui de Giovanni Melzi (il a paru à Milan en 1904) le complète utilement pour les années 1796 et 1797 et contient même (pp. 172, 355 et 381) trois lettres inédites de Francesco Melzi.