‹ Sur l'histoire de la République italienne 1802-1805Chapitre 88 sur 101 · En italiques dans le texte ci-dessous · texte numérisé non relu

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ment extraordinaire et dangereux de deux castes contraires à sa perfection, la noblesse et le clergé; florissantes également par leurs immenses richesses et par leur nombre, elles enchaînent encore à leur existence dans ce double rapport une grande partie de la nation par les liens de la nécessité et de la superstition ; en sorte qu’elles exercent la plus grande influence sur l'esprit public, si même elles ne le déterminent pas. Intéressées au maintien des abus nobiliaires et des préjugés religieux qui sont la source de leur prospérité et de leur considération, elles sont essentiellement ennemies de tout ce qui tend à les détruire, et par conséquent des principes politiques proclamés par la nation française et propagés par elle sur le sol de l'Italie.

Telle est sans contredit la première cause de cette aversion, presque générale aujourd’hui, qui attend le Français au pied des Alpes et le poursuit jusqu'à lextrémité des Apennins '.

Cependant, lors de leur première arrivée dans ces contrées, les armées de la République trouvèrent un grand nombre de citoyens amis de leurs principes politiques, qui secondèrent leurs entreprises et partagèrent courageusement leurs disgräces. On vit une partie de la nation concourir au succès de ses vainqueurs en conspirant elle-même pour se rendre libre. Par quelle fatalité cette classe d’hommes éclairés et philanthropes est-elle passée tout entière à des sentiments d’inimitié envers ceux qu’elle chérissait naguère comme des libérateurs et comme des frères ? Il ne faut chercher l'explication de cette funeste métamorphose que dans l’état politique actuel de ce pays. Quoiqu'il ne s'agisse ici que de la République Italienne, on peut juger par elle du reste de l'Italie.

Cette aversion dominante a néanmoins des modifications selon le caractère, les préjugés et les passions particulières des diverses populations de cette République. C’est pourquoi on ne peut connaître l’esprit public qu’en observant celui des départements qui le composent.

Sans doute, il est encore des citoyens sincèrement attachés aux Français et dévoués à leur intérêt ; mais ces exceptions précieuses sont aussi rares que difhciles à reconnaître.

DÉPARTÉMENT DE L'OLONA. — Milan constitue presque à elle seule le département d'Olona. Cette ville, où une grande partie des richesses de l'Italie est venue s’absorber, la seule peut-être dans toute l’Europe

1. La force de ce sentiment est également constatée par Melzi (Mem., IT, 53 et 144) qui l’attribue seulement à d’autres causes et ne lui reconnaît qu’un caractère passif

et inoffensif.

- pour laquelle le fléau de la guerre ait été une source de prospérité, n’est pourtant pas amie des Français, ni du gouvernement républicain. On trouve la cause de cette disposition morale dans le grand nombre de familles nobles qui, par leurs vastes possessions et leur fortune colossale, tiennent une partie des citoyens dans leur dépendance. Cette classe puissante, sensible à la perte de ses privilèges et aux contributions qui l’ont frappée, est tout entière dévouée à l’Autriche. La foule des prêtres n’est pas moins contraire à l'esprit du gouvernement par sa répugnance naturelle à l’anéantissement des préjugés. Ces considérations sufraient pour décider que le gouvernement républicain n’y a jamais été aimé.

Le Milanais est d’ailleurs d’une nature apathique, indolente, qui le rend exempt de toutes les passions véhémentes, en politique comme dans sa vie privée. Il passe sans murmure d’un joug sous un autre, et dort paisible dans le sommeil de la servitude *. On peut donc assurer en quelque sorte qu'il ne se tramera jamais de projets révolutionnaires parmi les habitants de cette ville. Mais on ne doit pas penser avec la même sécurité de cette multitude d'étrangers qui y accourent et viennent même s’y établir de tous les points de Italie depuis qu’elle est la capitale de la République. Chacun d’eux y apporte ses préjugés, ses opinions et presque toutes ses passions effervescentes. C’est une portion de sa population qui peut exciter de justes craintes et qu’il est instant de surveiller aussi attentivement que la noblesse et le clergé. Cette surveillance doit être exercée avec autant d’adresse que de précaution. Quoique le mécontentement soit général à Milan, même parmi ceux qui ont à se louer de l’ordre actuel des choses, on peut être assuré de la tranquillité de cette ville, en y mettant une garnison française, et surtout quelques escadrons de cavalerie.

DÉPARTEMENT DE LA MELLA. — Brescia offre de même dans ses murs le tableau de l'esprit public de tout le département de la Mella. L’habitude du meurtre dans ces contrées sous l’ancien gouvernement, la multitude des assassins qui étaient à la solde des riches et des nobles pour l’assouvissement de leurs vengeances particulières, ont donné à ce peuple un caractère audacieux et sanguinaire. Il à vu avec plaisir la chute de son oligarchie, s’est livré avec transport au système de la révolution, a formé avec empressement une Garde Nationale, s’est enrôlé dans les

1. Cf. sur ces traits distinctifs du caractère milanaïs le portrait très fouillé qu’en a

laissé l’économiste GiojA dans son Quadro politico di Milano (Tome V des Opere Minori, pp. 96 et 112).

troupes de ligne ; mais ce zèle passager a moins été l'effet d’un attachement réel aux Français que le résultat de calculs d'intérêts sur son changement politique. Aussi, dès que cette partie de l’état vénitien fut réunie à la République Cisalpine, et depuis que cet état appartient à la République Italienne, cette espèce d'enthousiasme s’est éteint; la Garde Nationale n’est plus fréquentée que pour la facilité de porter les armes, et de s’en servir au besoin. Les militaires de ce pays ont presque tous déserté de leurs drapeaux. En un mot, ce peuple se voit incorporé à regret à la République Italienne. Cette réunion, et les malheurs qui ont accompagné la guerre, l’ont indisposé contre les Français. Il n’est pas douteux qu'ils saisiront l’occasion de s’en venger, si elle leur est offerte, et il y a tout à craindre que les ennemis de la France ne fournissent des armes à ses haines. C’est là plus que partout ailleurs qu'on doit se garder d’une insurrection, d'autant plus funeste qu’elle entraînerait dans son tourbillon les dangereux habitants des vallées circonvoisines. Il existe aussi une chaîne de relations continues entre ce département et ceux du Crostolo, du Reno et du Rubicone, dont l'esprit public n’est plus favorablement disposé pour la France. Pour obvier aux dangers qui peuvent résulter de cet état de choses, il convient de mettre à Brescia une garnison française assez forte même pour porter des secours sur les divers points de la République dont la tranquillité serait menacée, de surveiller avec soin ses relations avec d’autres villes départementales, enfin d'observer scrupuleusement la conduite de certains Bressans, connus pour avoir changé de parti suivant les divers évènements survenus en Italie.

DÉPARTEMENT DU SERIO. — Le Bergamasque tient un peu du caractère bressan ; mais il est peut-être plus courageux et moins traître que lui. Son opinion lui est propre, il ne la vend point, comme celui-ci, au riche et au puissant ; c’est pourquoi il ne se prêtera pas aussi facilement à des insinuations séditieuses. Au surplus, si l'intérêt peut influer sur l'esprit public d’un peuple, le citoyen de Bergame ne peut être l’ennemi de l’ordre actuel des choses. Sa ville y a gagné. Il s’en faut de beaucoup qu'on puisse en dire autant du reste du département, c’est-àdire de l'Italien des vallées : il est, comme le Bressan, plus enclin à la révolution et au meurtre, et à la disposition de qui veut l'acheter. La ville de Bergame n’exige pas une grande surveillance pour y maintenir la tranquillité; mais il est de la plus grande importance d'y prendre des mesures de sûreté contre les brigands qui peuplent les vallées.

DÉPARTEMENT DU Lario. — Le département du Lario a peu souffert des évènements publics ; ses habitants n’ont pas plus d’inclination que d'intérêt à s’en montrer les partisans ou les ennemis. Ils sont d’ailleurs aussi paisibles et aussi indifférents que les Milanais, dont le caractère leur est à peu près commun. Como, qui en est le chef-lieu, mérite pourtant la plus grande attention par son voisinage et ses rapports avec la Suisse, dont la sourde fermentation est plus à craindre encore dans les circonstances actuelles. C’est là, et dans la Valteline, que l'Autriche a souvent préparé ses opérations sur l'Italie, amassé des magasins d’armes, répandu des bruits alarmants. C’est enfin la voie journellement battue par ses espions et ceux de l'Angleterre : il serait bien à propos d'y établir une police assez vigilante et assez active pour écarter tout danger de la facilité des communications.

DÉPARTEMENT BE L'AGOGNA. — Le Département de l’Agogna n'offre point de caractère prononcé ; hors du cercle des évènements qui se sont succédés dans la République, il n’a pu prendre aucune des teintes d'opinion qu'ils ont imprimées tour à tour. La nature de sa population se rapproche assez de celle de Milan, à l'exception pourtant du Vigevanasque, et plus encore de la Lomelline, où la fréquence des meurtres fait reconnaître trop souvent la perfidie piémontaise. En général, la réunion de ce pays à la République Italienne n’y a point déplu. Le Novarais s'en applaudit même, et s’est vu avec plaisir rendu à la patrie qui a fourni ses habitants et son caractère. Il aime assez le système et le gouvernement actuels, et ne montre point de haine contre la France. Comme tous les peuples de l'Italie, il ne serait point fâché de les voir repasser les Alpes et se tenir de l’autre côté. On a peu à redouter des mouvements d’insurrection dans ce département. L'explosion n’en serait dangereuse qu’autant qu’elle aurait des rapports avec le Piémont : il est très facile d'en prévenir les causes avec une police qui mérite la confiance du gouvernement.

DÉPARTEMENT DU RENO. — L’habitant de Bologne, chef-lieu du département, est peut-être de toute la République Italienne le plus enthousiaste des idées de liberté et d'indépendance, et en même temps le plus capable de nuire efficacement aux Français. Doué d’un esprit vraiment patriotique, il est à redouter surtout dans ses foyers. Fatigué du joug des prêtres et de ses dissensions municipales, il s’élança avec une sorte de délire à la rencontre des armées françaises. Son amour passionné pour la République se signala particulièrement dans la belle organisation de sa Garde Nationale. Cet enthousiasme fut extrême

alors qu'on proclama une République cispadane dont cette ville était la capitale. Il s’évanouit tout à coup avec la courte existence de cette République. Depuis lors, les esprits, revenus de leurs erreurs politiques, tournèrent toute leur activité vers la Garde Nationale et bornèrent leur rivalité à l'emporter sur Milan dans cette institution. On sait avec quelle énergie cette armée de citoyens repoussa les Autrichiens en lan VIT, et combien elle leur en imposait encore, lors même qu'ils étaient sous ses murs ; et après la rentrée des Francais dans cette ville, la Garde Nationale fut aussitôt réorganisée plus admirablement encore qu'auparavant : tant cette institution entre dans le génie de ce peuple! Vint ensuite le Gouvernement provisoire, sous lequel Bologne fut foulée du poids énorme des emprunts forcés, distribués dans la plus injuste des proportions. En même temps, la conduite irrégulière de quelques autorités civiles et militaires, enfin la désorganisation de la Garde Nationale y ontexcité un mécontentement et une animadversion générale contre les Français, et la fermentation des esprits y était si violente au moment de la Consulte de Lyon qu'il ne manquait qu’un chef entreprenant pour faire éclater la plus dangereuse insurrection. Humiliée des avantages que Milan, sa rivale, a obtenus dans ce congrès, et piquée de la perte de sa considération, cette ville ne forme pour ainsi dire depuis deux ans qu’une population de mécontents. Il ne serait pas invraisemblable que les ennemis des Français, secondés par le caractère énergique et l’aigreur actuelle de ce peuple contre ces derniers, choisissent Bologne pour centre d’une insurrection générale sur toute la République. Mais autant cet évènement serait à craindre, autant il est facile de le prévenir. Le peuple de ce département ne regrette pas son ancien gouvernement, il est pour la République et veut une constitution qui lui donne quelque considération et le rende indépendant. Sa haine contre les Français n’est point absolue, elle n’est que relative. Qu'on lui permette de relever la Garde Nationale, qu’elle soit considérée et protégée par les autorités militaires, que le gouvernement français distingue le département du Reno, et l’on peut être assuré qu'il restera sourd à toute séduction. Pour ne point compromettre sa tranquillité, il est à propos de mettre à Bologne une forte garnison française, qui se conduise avec prudence et modération, d'y exercer une police vigilante, mais qui ne soit point importune, et dont on n’aperçoive point la marche, d’en éloigner surtout l'étranger suspect et même l’indigence révolutionnaire sous des prétextes honorables.

Les relations de Bologne avec les autres départements ne méritent guère d'attention que du côté de la Romagne.

DÉPARTEMENT DU RuBICONE. — Cette partie de la République qui compose le département du Rubicone est habitée par le peuple le plus ennemi des Français et du gouvernement républicain. Son cœur est pour l’idole de la royauté; il voit un dieu dans un empereur, un duc, un souverain : tel est le triste fruit des préjugés, de la superstition et de la profonde ignorance dans laquelle il croupit depuis des siècles. La férocité est compagne du fanatisme religieux, et cette disposition inhumaine s’est accrue de toutes les passions virulentes dont les anciennes divisions politiques de ce pays ont été les sources fécondes. Cette population n’est point sans un certain courage, mais ce courage est celui de l'assassin. Elle est haineuse, lâche et sanguinaire. Cet horrible caractère est aussi l’ouvrage de la foule de prêtres et de moines dont ces contrées fourmillent. On se rappelle ce qu'il en a coûté de ravages et de sang pour apaiser les fréquentes révoltes dont elles ont été le théàtre. Le dépouillement des églises, les exactions, les rapines exercées par le gouvernement provisoire, composé de gens du pays, et par un moine scélérat, son agent, lorsque la Romagne prit le nom de province de l’Emilie, n’ont pas peu contribué à y envenimer la haine contre les Français et le gouvernement républicain. Ce peuple ne connaît point de modération dans ses opinions : le petit nombre de patriotes qu'il présente est exagéré dans ses principes et n’y tient que par intérêt. Le reste est partisan fanatique du gouvernement d’un seul, pourvu qu'il soit de tout autre souverain que le pape, qui n’est guère aimé des prêtres.

L’ignorance est telle dans ces contrées qu'on a dû y envoyer des autres parties de la République beaucoup d'employés pour y compléter l’organisation des administrations civiles ; et, comme si l'esprit public n’y était pas déjà assez mauvais, on n’a nommé à ces emplois que des gens pour la plupart intrigants, vendus à l'intérêt et ennemis connus des institutions républicaines.

Heureusement ce département se trouve à l’une des extrémités les plus éloignées de la République, heureusement son ignorance empêche qu'il puisse influencer les autres départements. Une insurrection n’y serait pas alarmante, ni dangereuse par la contagion, on parviendrait bientôt à l'étoufler par la force des armes ; et c’est là qu'il serait vraiment essentiel d'établir un gouvernement militaire qui contienne par une discipline vigoureuse ce peuple indocile, que les derniers évènements ont rendu encore plus méchant.

La République Italienne gagnerait sous tous les rapports si on retran-

chait ce département de son territoire pour l'en dédommager par quelque échange limitrophe.

DÉPARTEMENT DU PANARO. — L’habitant du département du Panaro est d’un caractère non moins dangereux et également ennemi de la France, surtout dans les cantons du Finalese, de la Mirandola et de la Garfagnana *. C’est là que se sont manifestées les insurrections les plus violentes et les plus sanguinaires contre les Français. Le peuple de ces contrées ne manque pas d’une certaine audace, quand il est animé par l'intérêt et la vengeance. En général, les Français y sont abhorrés autant que les Autrichiens y sont aimés. Tout forfait peut y être acheté l'argent à la main. On sent combien il serait facile aux ennemis des Français de soulever contre eux cette nation meurtrière ; et une telle insurrection produirait sans doute des effets rapides et aurait les plus funestes conséquences. Il est urgent de penser à la prévenir.

Modène, chef-lieu de ce département, n'offre pourtant point les mêmes vices dans le caractère de ses habitants. En général, les Français et le gouvernement républicain n’y sont point aimés. Cette disposition contraire à son principe dans le naturel du Modénais, goûtant autrefois dans l’étude paisible des sciences une tranquillité, une aisance même, qui lui font regretter ses anciens ducs. Son attachement pour la maison d'Autriche est tel que, lors de l’invasion des Autrichiens, il a souffert sans se plaindre les avanies du gouvernement qui lui fut imposé au nom de son duc bien-aimé. Le retour des Français dans cette ville n’y a causé de joie qu’à quelques individus incarcérés. Modène est une des villes de la République où le mécontentement est le plus vif et le plus général, parce qu’elle a beaucoup souffert dans les mouvements politiques et n’a gagné aucun avantage de l’état de choses actuel. Si ces hommes éclairés sont exempts des préjugés et des passions du vulgaire, on ne peut douter que la République n’y ait encore des amis sincères. On peut avancer qu'il sera difficile d’exciter à quelque entreprise vigoureuse le quiétisme des Modénais, et qu’un escadron de cavalerie française suffit pour les maintenir dans la plus profonde tranquillité.

DÉPARTEMENT DU CrosroLo. — Reggio, chef-lieu du département du Crostolo, est animé d’un esprit tout opposé à celui de Modène, soit parce que le peuple était naturellement ennemi du joug de cette dernière ville, soit parce qu'il a eu toujours à souffrir de leur haine pour lui et d’une oppression particulière. Doué d’ailleurs de la plus grande énergie de caractère, il a embrassé avec ardeur les premières idées de

1. Le Garfagnana comprenait les districts montagneux des Apennins ; le pays de Mirandole et de Finale étaient au contraire en plaine et confinaient au Ferrarais.

liberté et d'indépendance. Nulle part ailleurs les armées françaises n’ont été accueillies avec autant d’affection et servies avec plus de dévouement. L’hospitalité généreuse que beaucoup de Français ont trouvée dans ce pays pendant le séjour des Autrichiens dépose en faveur de son esprit public. Ils y seraient vus aujourd’hui avec la même bienveillance si on y faisait revivre les idées de démocratie et d'indépendance, et surtout l'institution de la Garde Nationale, dont les Reggians sont les plus zélés partisans. Ce n’est qu’en les flattant de ces espérances que les ennemis de la France peuvent s’y faire quelque parti; autrement la cause des rois et de l’oppression leur sera toujours odieuse. Il conviendrait donc de prémunir ce peuple contre ce genre de séduction et de favoriser son génie, autant que peut le permettre le système politique de la France en Italie. Il serait aussi à propos d’exercer la plus grande surveillance sur ses relations avec Brescia, Bologne et Milan. Reggio a besoin d’une garnison française assez forte pour contenir les cantons de Massa et Carrara, où l’esprit public, influencé par les prêtres, est perverti. Le commandement de cette place doit être confié à un général prudent et populaire. Ces précautions sont suffisantes pour écarter toute inquiétude sur l’état de ce Département.

DÉPARTEMENT DU Basso-Po. — Ferrare, chef-lieu du département du Basso-Pô, n’a pas montré dans les événements survenus en Italie un caractère assez prononcé pour qu'on puisse décider de l'esprit public qui y domine. Les Français et les institutions républicaines y ont été reçus sans goût comme sans aversion. Le peuple de prosélytes qu'ils y ont fait n’a pas été moins modéré que le petit nombre des partisans déclarés de la monarchie. Cependant, après la convention signée entre les généraux Brune et Bellegarde, ce peuple a semblé vouloir sortir de son indifférence et prendre de l'affection pour le gouvernement républicain. La Garde Nationale y était bien organisée et le service s’y faisait même avec zèle, lorsque la désuétude où on a laissé tomber ces gardes civiques est venue étouffer ce premier germe de patriotisme. Du reste cette ville, dont la population est si disproportionnée à son étendue, n’est guère à redouter, et l'insurrection dans ces contrées aurait peu ou point d'influence sur le reste de la République. Comme il y aura sans doute toujours garnison française, on est suffisamment assuré de la tranquillité de cette ville et de tout le département.

DÉPARTEMENT DE L’ALTO-Po. — La France, ni le gouvernement républicain, ne sont point aimés dans le département de lAlto-P6. Le

peuple y est dominé par les prêtres, et dévoué aux Autrichiens. C’est pourquoi l'on observe en lui une forte propension à l'insurrection. Cette disposition est fortifiée encore par le ressentiment des maux que ce pays a souflerts pendant la guerre. Cependant le mécontentement qui y domine n’est à craindre qu’autant que les troupes autrichiennes s'avanceraient de ce côté; mais Casal-Maggiore et tout son territoire nécessitent une surveillance particulière. Les habitants en sont méchants et plus enclins que tout le reste à la révolte. L'esprit public y est encore plus favorable aux Autrichiens. Il n’est pas moins essentiel d’y observer certains patriotes exaltés dont le caractère inquiet, bouillant et facile à séduire a besoin d'être contenu.

DÉPARTEMENT DU MiNcIo. — Mantoue, et tout le département du Mincio, partage la même aversion contre les Français et la République ; il a prouvé son attachement à l’Autriche par les troupes de révoltés qu'il a toujours fournies au service de ses armées. Ce pays d’ailleurs a souffert plus que tout autre du fléau de la guerre, dont il a été le principal théâtre. Les habitants sont à la disposition des prêtres et des nobles. Le peuple de Mantoue verrait démolir avec plaisir les fortifications de sa ville pour n'être plus exposé aux calamités d’un siège ; mais les nobles et les prêtres, qui entretiennent toujours des relations avec la cour de Vienne, conservent encore l’espérance de lui appartenir. Cette ville s’est pourtant montrée généralement contente sous le commandement du général Miollis, sans doute à cause des honneurs qu'il a fait rendre à la mémoire de Virgile et de la bienveillance distinguée qu’il témoigne aux gens de lettres. Il avait su inspirer aussi à la jeunesse du goût pour la Garde Nationale, qui y était bien organisée ; les fêtes républicaines qu'il y faisait célébrer semblaient ramener insensiblement les esprits. Aujourd’hui le mécontentement s’y est relevé en raison des causes qui l’ont provoqué.

Comme cette ville sera toujours gardée par les troupes françaises, on n’a pas lieu de s'inquiéter des suites de ce mécontentement. Au surplus, la population de ce département ne deviendrait dangereuse, comme celle de l’Alto-P6, que dans le cas où l'approche de troupes autrichiennes viendrait l’encourager à l'insurrection.

Tel est dans la plus exacte vérité le triste tableau de l'esprit public dans la République italienne. Il est affigeant d’être forcé d’accuser de

HER à ie ) É haine, d’ingratitude même, une nation dont la patrie est partou fumante du sang français versé pour sa liberté.

Qu'il soit permis d'exposer quelques-unes des causes de cette dispo-

sition morale, telle qu’on l’observe aujourd’hui. La certitude de leur activité suffirait pour démontrer la nécessité de leurs effets, si ces effets n’ont pas une réalité aussi frappante.

La nation italienne en général sympathise peu avec les autres nations de l’Europe, mais moins avec la nation française de toutes celles qui ont envahi son territoire ou en ont occupé une partie ‘. Celle-ci y a été de tout temps la plus mal considérée, et l’on peut même dire qu’elle y a toujours trouvé une aversion fortement prononcée contre elle. Cette aversion, devenue pour ainsi dire naturelle, pourrait bien être le fruit de guerres désastreuses que les fréquentes tentatives de la France sur ce pays y ont excitées. Quelle qu’en soit l’origine, il est certain qu’elle s’est accrue de nos jours, en raison des calamités qui ont accompagné la dernière guerre; car, en politique, le peuple ne juge des principes que par les résultats ; il n’est donc pas étrange qu'il haïsse le gouvernement républicain, comme ceux qui l'ont établi.

Les prêtres et les nobles, plus puissants en Italie qu'en aucun autre état de l’Europe par leur nombre et leurs immenses richesses, nécessairement intéressés, comme il a été dit au commencement, à l’ignorance et à l’asservissement du peuple, fomentent de tous leurs moyens cette antipathie ; c’est en vain que le gouvernement prétendrait se concilier jamais ces deux castes, essentiellement inconciliables avec ses principes. Cependant elles exercent la plus grande influence sur une partie considérable de la population des villes, sur toute celle des campagnes, par le double levier de la superstition et de l’intérêt, qui mettent ainsi toute la nation dans leur dépendance.

Cette universalité à cependant un certain nombre d’exceptions individuelles dans les villes seulement, formant la classe des patriotes. Cette classe même n'offre que très peu d’amis réels des Français, quoique professant généralement les mêmes principes politiques. La grande majorité, qu'on peut appeler patriotes italiens, veut l’indépendance de toute l'Italie et, sans consulter son impuissance actuelle à la conserver et à la défendre, elle voit également avec déplaisir les Français sur son territoire. Ce parti est d'autant plus dangereux qu’il est celui.de tous les militaires italiens, et il s’accroît en raison de leur nombre chaque jour progressif ; il est plus à craindre que l’aversion passive du reste des citoyens, parce qu’il forme parmi ses sectateurs un véritable esprit national, qui fait disparaître la trace de leurs anciennes divisions, et les

1. Cf. cette phrase de Bonaparte en parlant de l'Italie : « Un peuple foncièrement ennemi des Français par préjugé, par l’habitude des siècles, par caractère ».

réunit d’un bout à l’autre de l'Italie. Tant que la France aura un intérêt tenir un pied au delà des Alpes, on ne peut veiller trop attentivement réprimer les progrès de ce parti.

L'on est forcé aussi de convenir que le système d’amalgame introduit dans l’organisation du gouvernement actuel n’a pas rempli le but que l’on se proposait. Ceux qu’on a placés dans cette louable intention ne se sont pas dépouillés de leurs passions particulières, et les patriotes ne peuvent qu'être aigris de voir élevés aux emplois éminents des hommes constamment ennemis des vrais principes, et même du gouvernement dont ils sont les agents. Ceux-ci, par une raison nécessaire de prédilection et d’intérèt, ont appelé aux emplois inférieurs une foule de gens partisans de leur opinion : et l’amertume des mécontents s’est accrue dans les mêmes proportions.

Si le gouvernement f#! entré dans les intentions pacifiques du sage législateur qui la créé, s’il eût étouffé des passions privées pour n’écouter que les sentiments qui doivent l’unir à la nation française, il aurait cherché à rectifier peu à peu les erreurs de ses partisans, en donnant lui-même l’utile exemple de cet attachement, en cherchant à détromper le peuple de lignorance qui lui fait imputer à la République Cisalpine les maux qu’il a soufferts, en le persuadant qu'ils ne sont que la suite inévitable d’une longue guerre, et que l’ordre actuel des choses est le plus propre à les réparer. On n'aurait point vu les généraux amis de la France éloignés des emplois, oubliés, avilis ", et les Français eux-mêmes, sous de faux prétextes de sûreté, n'auraient pas été traités avec une rigueur tyrannique, persécutés, poursuivis de gite en gîte dans un pays dont ils ont si chèrement payé l'indépendance.

Après ce mémoire, une autre annexe à la correspondance de Murat mérite par sa longueur et son importance d'être reproduite, au moins partiellement : c’est celle qui était jointe à une lettre du 2 avril 1803, dont le début en annonçait l'envoi eten signalait même le principal défaut. « Le rapport que j'ai l'honneur de vous adresser, écrivait le général en chef au Premier Consul, m'a paru un peu exagéré, néanmoins je me décide à vous l'envoyer, vous le jugerez sans doute mieux que moi? ».

1. Allusions probables au général Lechi ou au colonel Fontana, que Murat, dans ses lettres au Premier Consul, représentait comme persécutés à cause de leur dévouement aux Français. MuraT, Lettres, Il, 280, 286 et 314.

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