ANCIENNE EXTENSION DES LANGUES EUSKARIENNES
La langue basque ou euskarienne est la plus ancienne langue de l'Europe, la seule dont aucun indice ne fasse soupçonner l'origine étrangère, la seule par conséquent que l'on puisse appeler aniochthoue.
Toutes les autres langues européennes se rattachent à deux grandes fomilles linguistiques, la famille aryenne et la famille dite touranieune, Tune et l'autre originaires de TAsie, Cette origine asiatique est complètement démontrée pour ce qui concerne les langues aryennes. Quant aux langues touraniennes de l'Europe (t), elles sont au nombre de quatre : le finnois, le lapon, le hongrois et le turc. Les deux dernières ont été importées d'Asie dans les temps historiques ; le lapon fait partie du groupe des langues ougro-altaïques avec lesquelles, il y a peu de siècles
(1) J'emploie à regret ce nom de langues touraniennes, contre lequel j'ai protesté sans saccôs depuis longtemps, et que rien ne justiûe, pas môme la ridicule invention du patriarche Tur, due à Timagination fertile de M. NaxMiiiler (Voy. mon mémoire sur la linguiiftgiM et l'anthropologie dans Bull, de la Soc. d'anthropologie, !'• série, t. III, p. 266 (itQi.)
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encore , il était en continuité ; l'origine asiatique de la langue laponne, et j'ajoute de la race laponne, ne peut donc être méconnue. Reste le finnois; il est aujourd'hui séparé des limites de l'Asie par une grande étendue de pays de langue slave; mais on sait que la race finnoise, maintenant circonscrite dans une province de la Russie, occupait autrefois une aire beaucoup plus vaste; elle descendait vers le sud-ouest jusqu'à la Vistule; et on admet généralement qu'avant l'ère indo-européenne, elle s'étendait sur toute la largeur de la Russie, jusqu'à l'Oural et à la Caspienne. Tout permet donc de croire que la langue finnoise, comme les trois autres langues touraniennes de l'Europe, est d'origine asiatique.
Gela ne veut point [dire qu'on ait jamais parlé le finnois en Asie , mais seulement que le finnois est issu d'une langue venue de l'Asie.
L'introduction de cette langue en Europe date d'ailleurs d'une époque immensément reculée. Remonte-t-elle à l'époque de la pierre polie, ou à l'époque de la pierre taillée? On l'ignore. — On ignore encore si elle a été primitive ou consécutive, c'est-à-dire si la langue touranienne dont il s'agit avait formé la première couche linguistique des contrées européennes où elle se répandit, ou si elle y avait supplanté, remplacé et fait disparaître d'autres langues plus anciennes.
On ignore enfin jusqu'à quelles limites, vers l'ouest et vers le sud de l'Europe, s'étendit cette langue touranienne. Plusieurs auteurs ont admis qu'elle avait couvert toute l'Europe, qu'elle y avait régné sans partage jusqu'à l'époque des migrations aryennes, et que, successivement dépossédée par les langues à flexion, elle avait presque entièrement disparu, ne laissant d'autres témoins de son ancienne existence que la langue finnoise dans le nord-est, et la langue basque dans le sud-ouest. Gela impliquait la parenté du finnois et du basque, et on a vu eff'ectivement quelques linguistes s'efforcer de découvrir entre ces deux langues des rapports de filiation ; mais leurs eff'orts ont été vains, et il est reconnu aujourd'hui non-seulement que le basque n'est pas affilié au finnois, mais encore qu'il reste tout à fait en dehors de la famille des langues touraniennes.
On a cherché ailleurs les affinités de la langue basque ; on a voulu tour à tour la rapprocher du berber, du cQpte ou même des langues de l'Amérique ; mais aucune de ces hypothèses n'a pu
SUR l'origine et Là RÉPARTITION DE LA LANGUIS BASQUE. 3
prévaloir jusqu'ici, et dans l'état actuel de nos connaissances on doit considérer le basque comme une langue toute spéciale, qui n'appartient à aucune famille linguistique connue, ou plutôt qui forme à elle seule une famille distincte; et puisque cette langue n'existe qu'en Europe, puisque en outre il est impossible de lui assigner une origine étrangère, nous devons dire qu'elle est awtochthone.
Expliquons toutefois la portée de cette qualification. Personne ne peut admettre qu'une langue qui n'est pas fixée par l'écriture et maintenue par une forte littérature, puisse se transmettre de génération en génération sans éprouver, au courant des siècles, de grandes altérations. Lorsqu'on voit ce qu'est devenu le latin après l'invasion des barbares, lorsqu'on retrouve à sa place, dès le XII® siècle, les dialectes italiens, romans et espagnols, on comprend que la langue des basques doit différer considérablement de celle que parlaient leurs ancêtres préaryens. Ce n'est donc pas à proprement parler au basque actuel que peut .s'appliquer l'épithète d'autochthone, mais à la langue perdue dont il est issu et qui n'a pu survivre jusqu'à nos jours qu'en subissant des modifications profondes.
J'ai dit que le basque forme à lui seul une famille linguistique distincte; ceci demande encore quelques mots d'explication. Une famille linguistique est constituée par un groupe de langues mortes ou vivantes, présentant entre elles, au milieu de leur diversité, des caractères communs qui permettent de les considérer comme issues d'une même origine. Tel est le groupe des langues indo-européennes ou aryennes; tels sont encore celui des langues sémitiques, celui des langues touraniennes, etc. Ces groupes forment autant de familles, parce que chacun d'eux se compose d'un certain nombre de langues aflBliées entre elles, et ces familles sont distinctes parce qu'on n'a pu jusqu'ici découvrir aucune preuve qu'elles soient dérivées d'une origine commune. Ainsi, ce qui caractérise une famille, c'est sonisolement,*quelque soit d'ailleurs le nombre des langues qui la composent; et de même qu'on peut trouver en histoire naturelle un genre réduit aune seule espèce, ou une famille réduite à un seul genre, de même on peut trouver en linguistique une famille réduite à une seule langue. C'est le cas du basque, car les cinq dialectes euskariens ne diffèrent entre eux que par des nuances très-légères, et ne font en réalité qu'une langue.
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Cette situation isolée du basque constitue une exception trèsrare, peut-être unique, à la règle commune. Le fait que toute langue est affiliée avec plusieurs autres est tellement général qu'on doit le considérer comme essentiellement lié aux lois de la formation et de l'évolution des langues. Une langue ne naît pas tout à coup, à un certain moment et en certain lieu ; elle se développe lentement, en poussant dans toutes les directions des rameaux qui se divisent et se subdivisent à leur tour, qui s'écartent d'autant plus les uns des autres qu'ils se prolongent plus loin dans le temps et dans l'espace, mais qui, dans leurs évolutions respectives, conservent encore l'empreinte de leur ancienne parenté. Telle est l'origine des familles linguistiques, et il résulte de leur mode de formation que chacune d'elles doit comprendre un grand nombre de langues. Ce serait donc une anomalie bien étrange et tout à fait inexplicable, s'il existait une langue entièrement isolée, une langue sans sœurs ni filles, qui, en se développant à travers les âges, en passant graduellement de l'état rudimentaire initial à l'état d'organisme complet et parfait, se serait transformée partout à la fois et de la même manière et aurait conservé depuis son origine jusqu'à nos jours son unité primitive. L'isolement du basque est dû à une toute autre cause. Cette langue s'est développée comme les autres; comme elles, elle a fait partie d'une famille plus ou moins nombreuse; et si elle reste seule aujourd'hui, c'est parce que ses congénères ont disparu. Ce phénomène est exactement comparable à celui que présentent en histoire naturelle les espèces dites isolées. Elles sont isolées sans doute au milieu des espèces actuelles, mais elles ne le sont que pour avoir survécu à des espèces congénères ou analogues, dont la paléontologie a retrouvé les débris.
Le basque, aujourd'hui circonscrit dans une région très-restreinte, forme, au milieu des langues aryennes qui l'entourent, un ilôt comparable à ces sommets qui émergent encore au-dessus des eaux dans un pays inondé. 11 nous apparaît donc comme le dernier représentant des langues que parlaient, avant l'ère indoeuropéenne, les habitants de cette région et des régions environnantes. Personne n'en doute, mais on discute sur la question de savoir quelle fut autrefois l'extension géographique du basque et de ses congénères.
Que cette extension ait dû être beaucoup plus grande autrefois qu'aujourd'hui, c'est ce que tout le monde admettait il y a quel-
ques années, et je ne m'explique pas comment on a pu élever des doutes sur l'exactitude d'une opinion si évidente, je dirai même si nécessaire. Le territoire actuel du basque n'a que 45 lieues dans sa plus grande longueur, sur une largeur de 15 à 20 lieues, et ce n'est pas dans un espace aussi restreint qu'aurait pu se former et se développer une langue aussi compliquée, aussi parfaite, et en même temps aussi spéciale que le basque. Si l'on retrouvait ailleurs d'autres langues du même type, et si l'on pouvait ainsi attribuer la présence du basque à une importation étrangère, on comprendrait qu'il eût pu s'implanter, avec le peuple qui l'apportait, dans un petit coin de l'Europe occidentale, et s'y maintenir sous la forme d'un ilôt très- circonscrit, comparable, par exemple, à celui que constitue, sur le bas Danube, l'idiome néo-latin de la Roumanie. Mais rien,, je le répète , ne permet d'attribuer au basque une origine étrangère, et puisque, dès lors, nous devons le considérer comme autochthone, puisque en outre il représente à lui seul toute une famille linguistique, il nous est impossible d'admettre que cette famille ait pu naître, se développer, se ramifier, puis dépérir et perdre tous ses rameaux à Texception d'un seul, tout cela dans le petit district montagneux qu'occupe aujourd'hui le basque. Une pareille évolution n'exige pas seulement beaucoup de temps; elle exige encore beaucoup d'espace. C'est une loi qui s'impose déjà à notre esprit, dès que nous attribuons aux langues une origine humaine, et qui se trouve démontrée à posteriori par l'observation des faits actuels non moins que par l'histoire du passé. Nous ne sommes donc pas sur le terrain de l'hypothèse, mais sur celui de l'induction la plus légitime, lorsque nous disons que les langues euskariennes ont dû nécessairement occuper une aire géographique bien plus étendue que le pays des basques actuels. Quand même les traces de cette ancienne extension seraient entièrement effacées, notre opinion conserverait toute sa force; pour l'ébranler, il faudrait réfuter les principes généraux sur lesquels elle repose, et c'est ce que n'ont pas tenté ceux qui la combattent. Ils ont argumenté avec plus ou moins de succès les preuves directes qu'on avait invoquées en sa faveur, et qui avaient été acceptées peut-être avec trop de facilité. Si la discussion tourne à leur avantage, il faudra dire que les langues euskariennes n'ont laissé aucune trace en dehors du pays basque, mais il ne sera pas permis d'en conclure qu'elles aient toujours été cantonnées dans ce petit territoire, attendu
qu'une langue ne laisse pas nécessairement et indéfiniment son empreinte dans les lieux où elle a régné.
Lorsqu'une espèce animale ou végétale vient à s'éteindre, il. en reste dans le sol des vestiges matériels qui peuvent échapper à la destruction pendant un temps illimité. Lorsqu'un peuple disparaît par extermination ou par absorption, les débris de son industrie, de ses habitations, de ses squelettes peuvent lui survivre, et révéler, après d'innombrables générations, son existence oubliée. Mais une langue qui n'a pas de monuments écrits ne laisse pas après elle de semblables témoins. Si la langue victorieuse daigne lui emprunter quelques mots, ce n'est que pour les défigurer, pour les rendre souvent tout à fait méconnaissables, et s'il arrive ensuite que cette seconde langue soit supplantée à son tour par une troisième, il n'y a plus aucune chance de retrouver dans celle-ci les traces de la première.
Il y a toutefois une catégorie de mots qui offrent une résistance particulière. Ce sont les noms géographiques. Le peuple étranger qui apporte avec lui une nouvelle langue, reçoit ces noms de la race indigène ; il ne les accepte pas tous, sans doute ; il en remplace un grand nombre par des noms empruntés à sa propre langue ; mais beaucoup d'autres se perpétuent au prix d'altérations plus ou moins graves, et ils peuvent être assez nombreux pour que quelques uns d'entre eux puissent survivre à un nouveau changement de langue. Mais que la langue change encore une fois, et la chance de survie deviendra de plus en plus faible. Ainsi, il est vrai de dire, avec Leibnitz, qu'on peut retrouver dans les noms géographiques les derniers vestiges d'une langue éteinte, mais ces vestiges ne persistent pas indéfiniment, et la superposition de plusieurs couches linguistiques finit tôt ou tard par les faire disparaître.
Il y a plus : ces noms géographiques que l'étranger vainqueur emprunte à la langue indigène, il les altère presque toujours dès l'origine en les adaptant à sa propre prononciation; puis à cette première altération succèdent celles qui accompagnent, de siècle en siècle, les modifications graduelles du langage d'un peuple illettré, et auxquelles les noms de lieux sont particulièrement exposés. Qui pourrait aujourd'hui, sans le secours de l'histoire, reconnaître dans Lyon le nom de Lugdunum, dans Fréjus celui de Forum Julii, dans Saragosse celui de Caesar-Augusta, etc.? Et cependant il n'y a eu dans ces lieux, depuis la conquête ro-
SDR L'oUIGINE £T LA KÉPARTlTIOxN DE LA LANGUE BASQUE. 7
maine, aucune révolution linguistique, mais seulement une évolution, ou si Ton veut, une décomposition spontanée résultant de la chute de la littérature latine.
Les noms géographiques n'échappent donc ,pas à l'action du temps ; au danger de la. suppression totale qui les menace à chaque changement de langue, se joint celui des altérations séculaires qui peuvent les dénaturer au point de les rendre tout à fait méconnaissables. Ainsi, quand même on ne trouverait, en dehors du territoire basque, aucun nom géographique d'origine évidemment euskarienne, on ne pourrait rien conclure de ce résultat négatif, si ce n'est qu'il s'est écoulé beaucoup de temps depuis que les langues préaryennes de l'Europe occidentale sont confinées dans leurs limites actuelles.
Mais si ces langues avaient laissé des traces dans des lieux plus ou moins éloignés du pays basque, il en résulterait des conséquences pleines d'intérêt, au double point de vue de la linguistique et de l'anthropologie préhistorique.
Guillaume de Humboldt, qui inaugura ces recherches, il y a plus d'un demi-siècle (I), n'ignorait pas cette action dissolvante du temps que nous venons de signaler, aussi s'eflforça-t-il de remonter le plus possible dans le passé, en étudiant de préférence les anciens noms de peuples et de lieux qui nous ont été transmis par les auteurs de l'antiquité. 11 examina d'abord la géographie de l'ibérie. 11 trouva dans toutes les parties de cette péninsule, « sans exception, » un grand nombre de noms de lieux qui n'avaient rien de commun avec les langues aryennes et sémitiques, et qui, parleurs formes comme parleur étymologie, se rattachaient à la langue basque. 11 en conclut que tous les peuples de la péninsule avaient autrefois parlé une seule langue, et que cette langue était le basque.
Appliquant alors le môme procédé de recherches à d'autres régions de l'Europe occidentale, il admit comme certain que le basque avait régné dans toute la Gaule aquitaine, et comme probable qu'il s'était étendu en outre dans le sud-est de la Gaule, dans la Corse, la Sardaigne, la Sicile, peut-être même dans la péninsule italique.
llumboldt, comme la plupart de ses contemporains , comme
(1) On a dit qae Humboldt avait été précédé dans ses recherches par Aslarloa et de Ërro, Ce n*e8t passérieax. Ces auteurs, faisant dériver du b;isque toutei les langues de Vunivers, en faisaient naturellement aussi dériver les noms géographiques, non-seulement de l'ibérie
b R£VO£ d'anthropologie.
quelques-uns des nôtres, ne distinguait pas l'idée de la langue de celle de la race. Tous les Ibériens, ne parlant d'après lui qu'une seule langue, ne devaient dès lors, avant l'invasion celtique, former qu'une seule race, et même un seul peuple, répandu dans toute la péninsule. C'était ce peuple qui s'était étendu en Aquitaine, dans le sud de la Gaule, dans les îles de la Méditerranée, peut-ôtre même dans toute l'Italie, et qui avait importé sa langue, c'est-à-dire le basque, dans ces divers pays. Une pareille conclusion ne saurait être acceptée aujourd'hui par les anthropologistes, quand môme la base linguistique sur laquelle elle repose serait certaine. Nous savons d'une part que la communauté de langage ne suflSt pas pour établir l'unité de race, et nous savons en outre que, dans l'état de civilisation où se trouvaient les habitants de l'Europe occidentale avant l'époque indoeuropéenne , les conditions sociales à la faveur desquelles se constituent de grandes nations faisaient entièrement défaut. L'existence de ce grand peuple ibérique, assez puissant pour occuper toute la péninsule, assez homogène pour ne parler qu'une seule langue, est tout à fait inadmissible. Il est clair d'ailleurs que Humboldt n'était nullement autorisé à tirer cette conclusion de ses prémisses , car les analogies qu'il signalait entre les anciens noms géographiques et la langue basque actuelle ne pouvaient impliquer que la parenté et non Y unité des langues ibériennes. C'est par là surtout que sa doctrine a prêté le flanc aux critiques récentes. Mais ce qui constitue à nos yeux le principal défaut de cette doctrine fut peut-ôtre dans l'origine la principale cause de son succès. Elle ramenait, en efi'et, l'ethnologie préhistorique du sud-ouest de l'Europe à une simplicité séduisante, qui entraîna les esprits.
Le petit livre de Humboldt sur les habitants primitifs de l'Espagne {]) parut en 1 821 . Il fut accueilli avec enthousiasme et il a joui jusqu'à ces dernières années d'une f^iveur presque constante. Les idées qui y étaient exposées furent adoptées par les historiens, avec ceci de plus que les vues présentées par l'auteur
mais encore de l'Egypte, de la Palestine, de l'Assyrie, etc., et il n'y a aucun rapproch4>nieni à établir entre leurs élucubrations.puremeni fantaisistes et les études scientifiques de Humboldi.
(1) Prùfung der Unienuehungen ûber die Urhewohner Hitpanien's, vermitteli der waskischen Spraehe. Berlin, 1821, in-8*. M. Â. Marrast^ d'Oloron, a donné en 1866, une traduction française de cet ouvrage célèbre, qu'il a enrichi d'intéressantes notes. (Paris 18CG, in-8*.)
comme seulement probables ou comme douteuses, furent admises comme certaines. De ce nombre étaient celles qui concernaient l'ancienne extension de la langue ibérienne dans la Sicile et daUvS l'Italie méridionale. Humboldt avait appliqué sa méthode d'investigation avec la réserve que lui imposait une étude approfondie des caractères et des procédés de la langue basque. Quelques-uns de ses continuateurs y mirent moins de prudence. Ils purent croire qu'il suflSsait de consulter un dictionnaire basque pour • retrouver Tétymologie des noms géographiques, et delà sorte, en y mettant un peu de complaisance, ils purent aisément rapporter au basque ceux de ces noms dont l'origine n'était pas manifestement aryenne. Là où Humboldt n'avait fait que des rapprochements rares, ils les firent en grand nombre; là où il avait douté, ils affirmèrent. Ce fut ainsi que le savant Ampère, dans son Histoire romaine à Romey put arriver à conclure sans hésitation que le basque avait été la langue préaryenne du Latium. Il n'en fallut pas davantage pour confirmer les vieilles traditions recueillies par quelques auteurs anciens et relatives au passage des Ibères en Italie. On sait que Thucydide, Denys d'Halicarnasse, Silius Italiens, ont parlé des Sicanes, premiers conquérants de la Sicile, comme d'un peuple ibérien venu en Italie à travers la Gaule méridionale, et que Thucydide, Festus Avienus, Etienne de Byzance donnaient aux Ligures la môme origine. Ces vagues traditions, contredites par d'autres auteurs anciens et longtemps dédaignées par les historiens modernes, furent élevées à la hauteur de faits historiques, le jour où récole de Humboldt parut leur donner une consécration scientifique. Elles ne tardèrent pas à s'imposer à l'anthropologie, et les partisans de la théorie ethnogénique de Retzius leur empruntèrent un de leurs principaux arguments.
D'après cette célèbre théorie, il n'y avait en Europe, avant les invasions aryennes, que des peuples brachycéphales, et par conséquent les Basques, derniers débris des populations préaryennes, devaient être brachycéphales. On le prouvait à l'aide de deux crânes brachycéphales et soi-disant basques qui étaient déposés dans le musée de Stockholm. C'était une base bien étroite pour une aussi vaste théorie, et lorsque je voulus y regarder de plus près il se trouva que les Basques espagnols sont au contraire en très-grande majorité dolichocéphales. Cette constatation, faite par moi sur le vivant, le compas à la main, dans la population
de Zaraus (Guipuzcoa) et confirmée presque aussitôt par Tétude d'une grande série de 60 crânes que nous avions extraits, M. Velasco et moi, du cimetière de la môme localité, pouvait paraître décisive. On répondit néanmoins que Zaraus avait pu être, à une époque inconnue, occupé par une colonie aryenne. Mais il fallut renoncer à cette fin de non-recevoir> lorsque M. Virchow eut démontré, devant le congrès international d'anthropologie et d'archéologie préhistorique (session de Paris 1867), que des crânes provenant de trois localités différentes de la Biscaye, étaient exactement semblables à ceux de Zaraus. Ce fut alors que les continuateurs de Retzius, ne pouvant plus tenir sur le terrain de la cràniologie basque, se retournèrent vers la Ligurie. Les Basques, disaient-ils, ne sont plus ibériens que par le langage; leur ancien type a disparu sous des croisements , mais les Ligures, peuple d'origine ibérienne, l'ont conservé ; or, les Ligures étaient brachycéphales comme le sont encore leurs descendants actuels, donc les anciens Ibères et en particulier les anciens Basques l'étaient aussi.
De tous les arguments crâniologiques qui ont été invoqués à l'appui de l'hypothèse retzienne, l'argument des Ligures est le seul qui repose sur un fait réel, car il est bien vrai que les crânes des anciens tombeaux de là Ligurie sont brachycéphales. Mais ces brachycéphales venaient-ils de l'Ibérie? Nous en demandons la preuve, et c'est ici qu'on fait intervenir la théorie basque des successeurs de Humboldt, en affirmant que l'origine ibérienne des Ligures et des Sicanes est définitivement démontrée par l'étude des ancieus noms géographiques.
Or, ces noms géographiques euskariens, dont on se sert pour prouver les migrations ibériennes, oi les a-t-on signalés ? A part le nom môme de la Ligurie, on les a vainement cherchés dans le pays des Ligures et dans l'Italie septentrionale. C'est dans l'Italie méridionale qu'on a cru les découvrir, et en assez grand nombre, dit-on, pour témoigner de l'origine ibérienne des Sicanes qui les y auraient apportés. Voyez pourtant la contradiction. On trouve en Italie deux choses que Ton fait venir de l'Ibérie : la brachycéphalie et la toponymie. Mais ces deux choses ne sont pas réunies ; la brachycéphalie n'est que dans le nord ; la toponymie euskarienne n'est que dans le sud. Là où l'on croit retrouver le type de la race ibérienne, on ne retrouve pas sa langue ; là où l'on croit retrouver sa langue on ne retrouve pas son type. Ne
SUR l'origine et la RÉPARTltlON DE LA LANGUE BàSQUE. 11
serait-ce pas parce qu'on se serait trompé sur le type ou sur la langue, ou sur les deux à la fois? Ou ne serait-ce pas, en d'autres termes, parce qu'on aurait attribué à des migrations, d'ailleurs douteuses, des faits anthropologiques et linguistiques qui en sont indépendants?
Pour ce qui concerne le type, on fait simplement une pétition de principes. On nous dit : Les Ligures doivent venir d'Ibérie, puisqu'ils sont brachycéphales comme les Ibères, et il est bien sûr que ceux-ci devaient être brachycéphales, puisque les Ligures, qui l'étaient, venaient d'Ibérie. Ainsi, on prouve une première hypothèse à l'aide d'une seconde, qui ne repose que sur la première. Il n'y a de réel en tout cela que la brachycéphalie des Liguées, et quand même ceux-ci auraient dû leur nom à un peuple ibérique
— ce que je ne nie pas, mais ce qui n'est pourtant pas démontré,
— il n'en résulterait nullement que ce peuple migrateur eût supplanté anthropologiquement les peuples indigènes, et qu'il leur eût imposé son type en même temps que son nom. Or, ce type brachycéphale qu'on veut faire venir d'Ibérie, on ne le retrouve pas chez les Ibères d'Ibérie, et cela nous suflârait, quand même nous ne saurions pas qu'il a pénétré dans l'Europe occidentale par une toute autre voie. La race des brachycéphales vrais n'est pas autochthone dans cette région. Elle n'y existait pas à Tépoque de la pierre taillée (1), elle ne s'y répandit que vers la fin de l'époque de la pierre polie. Elle y arriva par l'est, probablement par la vallée du Danube (?) ; elle s'étendit sur toute la haute Italie; elle forma une partie considérable de la population de l'ancieûne Ombrie; elle se retrouve aujourd'hui presque pure dans la Savoie, dans le canton des Grisons ; elle se retrouve encore dans la Bavière méridionale, dans une partie de l'Alsace et de la Lorraine ; elle est restée prédominante dans la Lozère, dans l'Auvergne et jusque dans nos départements bretons. Vers le sud-ouest, enfin, elle est arrivée jusqu'au pied des Pyrénées, où nous la rencontrerons tout à l'heure, et de là sans doute, elle a pu envoyer quelques essaims en Espagne. Il est même assez probable qu'elle formait une partie des peuples celtes qui, vers le xv® siècle avant notre ère, envahirent l'Ibérie ; mais eUe n'y exerça qu'une faible
(1) Nos plus anciennes populations étaient toutes dolichocéphales. Une race au crâne moins allongé vint s'y joindre, vers la fin de l'époque de la pierre taillée ; mais les brachycéphales vraiSf ocux dont l'indice céphalique atteint le chiffre de 5/6 ou de 83,33 O/q, n'apparaissent, en Franco, que pendant la période de la pierre polie.
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influence anthropologique, car, si Ton trouve aujourd'hui en Espagne un certain nombre de brachycéphales qui en sont probablement issus, on n'a encore signalé aucune province, ni même aucun district où ce type soit prédominant comme il l'est dans beaucoup de nos départements. Loin donc que l'Ibérie ait été le point de départ de la race brachycéphale de la Ligurie, elle a été au contraire la partie du sud- ouest de l'Europe où cette race est arrivée le plus tard, et où elle a eu le moins d'influence. En tous cas, les peuples brachycéphales qui purent pénétrer en Ibérie à l'époque de l'invasion celtique, ne peuvent être considéré3 comme les ancêtres des Ligures, puisque ceux-ci, au dire des auteurs qui ont parlé de leur migration, n'auraient gagné la Ligurie qu'après avoir été expulsés de leur patrie ibérique par les conquérants celtiques (1). Que ce peuple fugitif, refluant vers le nord puis vers l'est, sur le littoral de la Méditerranée, se soit arrêté dans la Ligurie, c'est possible ; qu'il lui ait donné son nom, c'est possible encore; mais alors, il faut bien reconnaître qu'il n'a pas modifié d'une manière appréciable la race indigène, et qu'il s'y est promptement fondu, comme on le voit si souvent, puisque le type brachycéphale des peuples anciens et modernes de la Ligurie ne diffère pas de celui qui s'est répandu et qui est resté dominant jusqu'à nos jours, non seulement dans les régions voisines, mais encore dans des régions lointaines où personne encore n'a songé à envoyer des migrations ibériennes, ligures ou autres.
Pour ce qui concerne maintenant les noms géographiques plus ou moins euskariens que l'on signale dans l'Italie méridionale et dans la Sicile, et que l'on croit pouvoir expliquer par le passage des Sicanes, ils avaient paru incertains à Humboldt lui-même ; depuis lors plusieurs des partisans les plus convaincus de sa doctrine, plusieurs de ceux qui n'hésitent pas à retrouver comme lui des noms à étymologie basque dans toute la péninsule ibérique et dans toute l'Aquitaine, ont élevé des doutes sur l'interprétation par le basque des noms géographiques de l'Italie, et ceux qui l'acceptent reconnaissent tout au moins que ces noms s'écartent beaucoup plus du basque que ceux de la toponymie ibérienne. Suivant eux, la haute antiquité de la migration des Sicanes et le peu de durée de leur domination dans l'Italie méridionale, expliquent
(1) Pestas Avienas, vers 133.136 '
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l'altération plus grande des noms qu'ils y ont laissés. Gela est possible sans doute, mais ce qui est possible aussi, c'est que les langues de la famille que représente aujourd'hui le basque aient couvert autrefois toute l'Europe occidentale, et que les vestiges de ces langues qui sont restés empreints dans des noms de lieux, datent des temps préaryens, sans qu'il soit nécessaire de les attribuer à des migrations plus ou moins problématiques.
Reportons-nous à l'époque qui précéda l'introduction des langues aryennes en Europe. Il y avait alors, dans cette partie du monde, des tribus nombreuses et des races diverses. Il y avait aussi, on ne peut se refuser à l'admettre, un grand nombre de langues qui devaient être très-différentes, mais qui étaient nécessairement plus ou moins affiliées entre elles. Reconnaissaient-elles une seule origine, ou plusieurs ? ou en d'autres termes formaientelles une ou plusieurs familles linguistiques ? C'est une question qui ne sera probablement jamais résolue par une démonstration directe. Mais, là où les faits font défaut, on peut invoquer l'induction et l'analogie. Ces peuples ou plutôt ces tribus incivilisées de l'Europe préaryenne vivaient dans des conditions comparables à celles que l'on observe encore aujourd'hui dans l'Afrique tropicale, dans l'Amérique du nord, dans l'Amérique du sud, en Australie, où nous voyons, de peuplade à peuplade, se succéder des langues parfois très-différentes, mais affiliées avec leurs voisines, et par celles-ci avec celles qui sont plus éloignées, de telle sorte qu'une famille de langues occupe toujours une aire très-étendue, quand elle n'occupe pas un continent tout entier. Il doit paraître probable, d'après cela, que la famille des langues autochthones, dont le basque est aujourd'hui le seul représentant, devait avoir une grande extension géographique, qu'elle occupait toute l'Europe occidentale, et qu'elle s'étendait sans doute vers l'est, à travers l'Autriche et l'Allemagne jusqu'à la limite inconnue où s'arrêtaient les langues touraniennes.
Cette hypothèse, que rien ne vient contredire, explique les faits d'une manière satisfaisante. Les langues aryennes, qui s'introduisirent de l'est à l'ouest , à travers la Russie méridionale (et sans doute aussi à travers les Dardanelles) séparèrent d'abord les langues autochthones des langues touraniennes, puis empiétèrent de plus en plus sur elles, refoulant celles-ci vers le nord, celles-là vers l'occident; et de même que la limite des langues touraniennes recula peu à peu jusqu'à la Finlande, de
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même celle des langues autoclithoiies se replia lentement jusqu'à la région des Pyrénées. Celles de ces langues qui disparurent ne périrent pas toutes à la fois , mais l'une après l'autre, à mesure que l'invasion des langues aryennes faisait des progrès. On conçoit ainsi qu'elles aient dû s'éteindre d'abord dans Test et dans le centre de l'Europe, région que les peuples aryens durent nécessairement traverser avant de gagner l'occident, — puis dans la région du nord-ouest où se rendirent, avant de se diriger vers le sud, les peuples de langue celtique, qui formèrent, comme on sait, le premier ban des migrations aryennes ; on conçoit encore que ces langues aient pu se maintenir dans l'Italie méridionale plus longtemps que dans l'Italie septentrionale, puisque c'est par le nord que les aryens pénétrèrent dans cette péninsule, — et qu'elles aient trouvé leur dernier refuge dans ribérie, plus éloignée du courant asiatique. Enfin, les noms géographiques, derniers vestiges de ces langues, ayant eu d'autant plus de chances d'être remplacés, ou d'être dénaturés au point de devenir méconnaissables pour nous, qu'ils ont eu à subir plus longtemps l'action dissolvante des langues victorieuses, on comprendrait aisément pourquoi l'école de Humboldt n'aurait retrouvé ces noms que dans l'Ibérie et l'Aquitaine, d'une part, dans l'Italie méridionale et la Sicile, d'autre part, et pourquoi ils seraient à la fois plus nombreux et plus caractéristiques dans la première région que dans la seconde.
J'ai parlé jusqu'ici comme si la doctrine de Humboldt et de ses disciples était solidement établie, mais je dois dire maintenant qu'elle a donné lieu, surtout dans ces dernières années, à de vives contestations; on a élevé contre elle des objections de divers ordres dont les unes tendent seulement à en restreindre la portée, tandis que les autres l'atteignent dans son ensemble , soit en la mettant en contradiction avec l'histoire, soit en attaquant les bases linguistiques sur lesquelles elle repose.
Les objections simplement restrictives concernent l'extension des peuples ibériques et de leur langue en dehors de l'Ibérie et de l'Aquitaine. Elles font ressortir le peu de valeur des arguments historiques ou linguistiques à l'aide desquels on a voulu prouver que les Ibères, dans leurs migrations sur terre et sur mer, avaient colonisé le sud-est de la Gaule, la Ligurie, l'Italie et les trois grandes îles de la Méditerranée. Mais elles laissent subsister Vibérisme proprement dit, c'est-à-dire la doctrine exprimée dans
les trois propositions suivantes : 1** Les Ibères formèrent autrefois un grand peuple qui oceupait à lui seul toute la péninsule ; 2* ce peuple ne parlait qu'une seule langue ; 3** cette langue était le basque.
Les autres objections sont bien autrement menaçantes, puisqu'elles mettent en question toute la doctrine de Tibérisme.
On nie d'abord qu'il y ait jamais eu en Espagne et même en Europe, un peuple portant le nom d'Ibères. Graslin, qui souleva cette objection en 1 838 (1 ) et dont la savante argumentation a été reproduite en 1869 par M. Bladé (2), s'efforça de prouver que les noms de Spanieet à'Hispanie ont été antérieurs à celui i'Ibérie, sous lesquels les Grecs désignèrent la péninsule à partir du v^ siècle avant notre ère ; ce nom d'Ibérie, dérivé de celui du fleuve Ibérus (Èbre), et limité d'abord à la côte occidentale, aurait ensuite été étendu à toute la péninsule hispanique, et on aurait alors pris l'habitude d'appeler Ibères les peuples connus ou inconnus qui l'habitaient; mais aucun de ces peuples, très-nombreux et très-divers, n'aurait porté le nom d'Ibères. Sil'un d'eux, et le plus célèbre de tous, s'appelait Celtibères^ ce n'était pas, comme on l'admet généralement, parce qu'il résultait du mélange des Celtes et des Ibères, mais parce qu'il provenait de Celtes établis sur les bords de l'Ibérus. Les auteurs que je viens de citer en ont conclu que tout l'édifice de l'ibérisme reposait sur le nom d'un peuple imaginaire, et que tout ce qu'on avait pu dire des Ibères, de leur puissance, de leurs migrations, de leur unité politique, ethnique et linguistique, était par là même réduit à néant. Mais, sans discuter la valeur très-inégale des divers arguments qu'ils ont invoqués, je ferai remarquer que leur conclusion va bien au-delà de leurs prémisses, car on pourrait s'être trompé sur le vrai nom du peuple ibérique sans que l'histoire de ce peuple lût fausse pour cela. Les peuples dont l'histoire n'a été écrite que par des étrangers ont donné lieu fréquemment à ces confusions de noms. Suffira-t-il, par exemple, de savoir que l'Abyssinie ne s'est jamais appelle Ethiopie pour rejeter tout ce que Ton a écrit jusqu'à la fin du dernier siècle sur l'histoire de ce pays î Les contestations aux-
(1) L. F. Graslin, de Vlbérie, ou Essai critique sur l'origine des premières populations de V Espagne, Paris 1838. 1 vol. ia-8<*. Voir surtout les chip, i à vr.
(2) J. F. Bladé, Etudes sur l'origine des Basques. Paris 1869, 1 voK in-8^ l** partie chap. in et iy. ^
16 REVDE D* ANTHROPOLOGIE.
quelles peuvent donner lieu les noms d'Ibérie et dlbère ne prou « vent donc rien contre Tibérisme.
Mais il en est autreiùent des objections empruntées à Thistoire et à la linguistique. L'existence d'une grande nation ibérienne, une par la nationalité et par le langage, et maîtresse, avant l'époque celtique de toute la péninsule (ce qui ne s'est jamais vu depuis) ne peut supporter le plus petit examen. Elle n'est compatible ni avec les lois générales du développement des sociétés, ni avec l'état dans lequel se trouvaient les populations de Tlbérie au début de la période historique. Elles étaient alors fractionnées en un grand nombre de peuples, et on sait même que ceux-ci ne parlaient pas tous la même langue, que dans la Bétique, par exemple, les Turdétans avaient un idiome spécial. C'est ce qui a . fait naître chez les critiques modernes le besoin, non-seulement de contrôler l'exactitude des faits linguistiques invoqués par Humboldt, mais encore de discuter la valeur de sa méthode de recherches. Parmi eux nous devons citer en première ligne MM. Bladé, Julien Vinson et Van Eys. Ce dernier surtout a fait ressortir, dans un travail récent (1), les dangers de la méthode étymologique dont Humboldt s'est servi pour faire dériver du basque une grande partie de la toponymie ibérienne.
Je déclare tout d'abord que je n'ai pas de compétence pour intervenir dans ce débat, n'ayant aucune connaissance de la langue basque. Je demanderai donc seulement la permission de présenter quelques remarques générales. Il est parfaitement certain que la linguistique n'est devenue une science positive que depuis qu'on a substitué à l'étude pure et simple des mots, celle des lois qui procèdent à l'évolution dejces organismes changeants, et depuis surtout qu'on a fait reposer le parallèle des langues sur l'analyse des formes grammaticales qui fournit les caractères les plus permanents et les" plus' décisifs. C'est donc à bon droit qu'on signale comme tout à fait trompeurs entre les mains des simples amateurs d'étymologies, et comme incertains même entre les mains des savants, les procédés de dérivation étymologique qui furent pendant longtemps la base presque exclusive des théories linguistiques. Ces procédés , à Taide desquels ceux que l'on appelle à tort les prédécesseurs de Humboldt ont cru prouver l'universalité de la langue basque, Humboldt lui-
(1) Van Eys, La langue ibérienne et la langue hatque, dans Revue de linguieUque, juillet 1874, t. VII, p. i.
SOR l'origine et là répartition de la langue basque. 17
même les a repoussés, et il ne faut pas que le souvenir des égarements qu'ils ont produits pèse sur la discussion actuelle.
De ce que les mots s'altèrent aisément, surtout en passant par une prononciation étrangère, est-il juste de conclure qu'ils ne puissent conserver pendant de longs siècles une empreinte caractéristique? Cette empreinte peut être diverse dans sa nature; elle peut se retrouver dans la physionomie des mots, dans leur structure, dans l'analogie des sons, et enfin dans l'étymologie qui, appliquée aux mots dont le sens est connu, peut atteindre quelquefois un degré de probabilité voisin de la certitude, mais qui devient très-problèmatique lorsqu'il s'agit des noms géographiques, dont la signification est presque toujours conjecturale.
C'est surtout contre la partie ^étymologique des recherches de Humboldt que les critiques modernes ont été dirigées. On fait à ce savant le reproche d'avoir écrit sur le basque sans le connaître suffisamment. Ce reproche me touche peu, lorsque je vois que les baskisans actuels se le font souvent entre eux. Je sais que les études euskariennes ont fait depuis cinquante ans de notables progrès; Humboldt ne pouvait pas savoir ce qu'on a trouvé depuis lui, mais ses contemporains ont tous reconnu la haute compétence d'un homme qui joignait à une connaissance trèssolide de la langue basque, celle de tout ce qu'on savait alors sur les principes généraux de la linguistique ; et s'il a dû commettre un certain nombre d'erreurs ou de confusions , que l'on signale aujourd'hui, il me paraît peu probable que toutes les étymologies qu'il a données soient illusoires. Je ne me permettrai pas d'en dire davantage à ce sujet, mais je ferai remarquer que la méthode de Humboldt n'était pas purement étymologique ;elle était aussi comparative. Les noms géographiques ont presque toujours, dans l'origine, une signification et par conséquent une étymologie; celle-ci toutefois peut être ensuite masquée par une altération relativement légère, môme par le changement d'une seule voyelle, ou d'une seule consonne. On ne peut plus alors procéder que par approximation, et on voit quelquefois proposer pour un seul nom plusieurs étymologies également conjecturales. Mais, alors môme que l'étymologie d'un nom est devenue incertaine, il peut conserver une physionomie, une forme générale, une consonnance en rapport avec la langue dont il provient. « Nous aurons soin, dit Humboldt, de comparer l'impression produite sur l'oreille
par ces anciens noms de lieux avec le caractère harmonique de la langue basque. Un moyen efficace de prouver son existence en Espagne dès la plus haute antiquité , sera la conformité de ces anciens noms avec ceux des provinces où l'on parle le basque aujourd'hui. Cet accord montrera, même lorsque le sens d*un mot demeurera ignoré y que des circonstances analogues ont tiré d'une môme langue les mêmes noms pour difi'érents lieux (1). »
Ce n'est donc pas seulement par l'étymologie que Humboldt a cherché à reconnaître l'origine des noms géographiques ; il y a joint dans beaucoup de cas la comparaison de ces noms avec ceux dont Torigine basque est rendue, sinon absolument certaine, du moins infiniment probable par le fait qu'ils désignent des lieux situés dans la Vasconie môme. Ce dernier procédé ne saurait ôtre aussi général que l'autre, car alors môme que l'on admettrait l'opinion de l'auteur sur l'unité de l'ancienne langue ibérienne, on ne pourrait s'attendre à trouver qu'une assez faible proportion de noms géographiques communs à la Vasconie et au reste de l'Ibérie, et la proportion de ceux qui auraient conservé leur ressemblance, malgré le temps et les influences étrangères, devrait ôtre bien plus faible encore ; mais par cela môme, les cas où la ressemblance a persisté acquerraient beaucoup d'importance.
Or, je ne vois pas que les critiques modernes se soient préoccupés de cette partie des recherches de Humboldt. On a contesté, par exemple, que tels ou tels noms du pays des Turdétans, dans la Bétique, pût dériver de telle ou telle racine basque; on l'a fait peut-être avec raison, je n'en suis pas juge; mais si ces noms se retrouvent chez les peuples Vascons, je n'ai pas besoin de savoir ce qu'ils signifient pour constater leur similitude ou leur identité, et pour reconnaître que cette coïncidence n'est pas fortuite. Il y avait chez les Turdétans une ville nommée Asta. Il est possible que ce nom ne dérive pas . de aitsa, qui veut dire rocher, en basque ; il n'en est pas moins identique avec Asta^ qui existe aujourd'hui dans la Biscaye, au milieu de toute une série de noms commençant par ast. Que le mot Osca dérive ou non de EuskeSf qui est le nom le plus général des peuples euskariens, et que Menosca signifie ou non « le mont Osca, » l'existence de
(1) Trad. Marrast, déjà citée, p. 18 et 19.
deux Osca dans la Bétique, d'un troisième dans le nord, chez les Vescitaniens, et l'intervention fréquente du même mot dans des noms composés tels que Ileosca^ Ilosca^ Ménosca, ne peuvent être attribuées au hasard ; il fallait que osca eût une signification, comprise, aune certaine époque, depuis le rivage des Vardules (Guipuzcoa) jusqu'aux bords du Battis. Je ne cherche pas si le nom de Calagiiris chez les Ilergètes (aujourd'hui Lohare), peut s'expliquer aisément par le basque; mais je constate que ce nom est identique avec celui de Calagtiris (aujourd'hui Galahorra), ville principale des Vascons, qui y soutinrent un siège mémorable (1). Ces noms, reproduits sous des formes identiques (2) dans la Vasconie et dans le reste de l'Ibérie, ne pouvaient être bien nombreux, mais il y en avait d'autres qui, sans être identiques, étaient assez semblables pour révéler une origine commune. Ainsi Ispaturgij dans la Bétique, et Ispater^ dans la Biscaye actuelle; Bilbilis^ en Celtibérie, et Bilbao^ capitale de la Biscaye. Il y a d'autres cas où l'analogie des noms découle de leur physionomie générale plus encore que de la communauté de certaines syllabes. Qui ne serait frappé de la ressemblance de Ilurbiday ville des anciens Carpétans, entre le Douro et le Tage, et de Iturbide, nom actuel d'une célèbre famille basque ? Je ne cherche pas ce que peut signifier, au point de vue étymologique, la différence de 1'/ au t dans la seconde 'syllabe, mais je compare ces deux noms, qui sont évidemment composés, et je ne puis me refuser à admettre qu'ils ont été fabriqués par les mêmes procédés, et dans des langues dont le caractère harmonique était le même. Je ferai la même remarque sur IlUberis, ville de la Bétique, dont le nom, d'après F^amboldt, signifie « ville neuve. » Fort
(1) Il y avait en Aquitair^^ ^^^ troisième ville appelée CalagorrU, mentionnée dans Titiîîéraire d'Antonin comr , ^^^ stations qui conduisait de Tolosa à Lugdunum Convenarum. D'après les ^^ ^^^ l'itinéraire, d'Anville a placé cette ville à Ca-
sf^^rtrl^^^ et Monlrejeau. Elle se trouverait ainsi à 36 kil à vol d'oisean de
St.Bertrand-r^ qui occupe aujourd'hui remplacement de Lugdunum; elle en
Sp- -^aPProc^^^ de 2 kil. environ s. elle correspondait au village de Martres «,mm [m? .aent le. auteurs du DicL archéologique des Gaules, Gomme on ne connaît pas *^ .oaue où Calagorris fut fondée, on peut se demander si ce nom ne fut pas impor é
d fianie par ief prisonniers ibéHensVe Pompée '^-^Pl-'^.^.^^^^^^rcr^^rnL' îom de Convenœ. Rien ne le prouve, et il paraîtra même peu probable ^^^ /«^^on.eme ^ient pu fonder une ville à 34 ou 36 kil. du lieu fixé pour leur rési.lence. Il suffit touteîôis que la question soit douteuse pour qu'on ne puisse invoquer cet exemple comme une preuve de rancienne extension des langues ibériques. ^„-,ntnU an
■ (2) Je signale encore l'identité de lluro, ville de droit romain sur la côie orientale au nord de Barcelone, et de lluro (0,I^ron), dans le Béarn, à six kilomètres de la limite ac tuelle de l^ langue basque.
20 REYUE d'anthropologie.
de cette étymologie basque, qui est aujourd'hui contestée, il n'a pas jugé nécessaire d'insister plus longtemps sur le nom d'Illiberis, qui mérite cependant une attention particulière, car il fournit une preuve indépendante de la question d'étyraologie.
Illiberis était en premier lieu, comme on vient de le voir, une ville de la Bétique, chez les Turdétans. Pline écrivait ce nom Iliberi^ Ptolémée, Iliberis^ et d'Anville, d'après d'autres sources, Ta écrit Eliberis. Le même nom se retrouve deux fois dans la Gaule narbonnaise, au pied des Pyrénées. Il désignait, au dire de Strabon, une ville et un petit cours d'eau. Pline, qui ne parle que de la ville, la nomme Illiberis (1) ; Mêla qui ne parle que de la rivière, la nomme Eliberiy et Strabon enfin, qui les mentionne toutes deux, les nomme Tune et Vautre Ilybirris ('D^uêippiç). Sous ces variations de Torthographe, on reconnaît aisément le nom de Vllliberis de la Bétique. (Il y a dans la même région une ville qui s'appelle maintenant Gollioure, et dont l'ancien nom était Cocoliberi). Enfin, en Aquitaine, la cité des Auscii, Auch aujourd'hui, Augusta ou Amci sous les Romains, s'appelait primitivement Elimberris (2). Les variations de ce nom s'expliquent par l'altération qu'il a subi sous la plume des écrivains grecs et latins, et sans doute aussi parla différence des prononciations usitées sur les lieux mêmes, et s'il existait aujourd'hui dans le pays basque, il ne pourrait évidemment y être identique avec aucune des formes précédentes. Or, je trouve les onze noms suivants dans les grandes cartes des provinces d'Espagne, publiées par le colonel du génie Francisco Coello, avec le concours de don PasqualeMadoz. DansTAlava, trois Ullibarri^ puis Ullivarif Ullivarri, Uribarri et Ollabarre. Dans la Navarre, àTouestd'Estella: Ulibarri, Mendilibarri, Ollobarren, puis Iriberri au sud de Pampelune, dans la vallée d'Orba. Plusieurs de ces localités (voy. la carte annexée à ce travail) sont situées en dehors de la limite actuelle de la langue basque, mais elles en sont très-rapprochées et font partie de la zone où l'on parlait encore le basque il y a 50 ans.
(1) Illiberis, magnœ quondam urhit tenue vestigium (Pline, lib. III» cap. y. de i'édit. Litlré.) Cette ville fut plus tard appelée Helena et se nomme aujourd'hui Ëlne (Pyrénées- Orientales).
(2) D'Anville a écrit Climberris d'après une édition fautive de la carte de Peutinger ; dans la bonne édition, calquée sur l'original par Von Scheyb» onliiEliberre, et dans plusieurs manuscrits de Mêla on lit Elimberrum à l'accusatif (Walckenaer, Géogr. des Gaules, Paris 1839, in-8«, t. 1, p. 2d7).
Ici encore, comme dans le groupe ancien, la prononciation et l'orthographe varient, mais il me paraît évident que tous ces noms, quoique diversement dénaturés, ont la même structure fondamentale et la même étymologie. Leur répétition fréquente serait inexplicable s'ils étaient vides de sens; que leur signification soit douteuse, qu'elle soit oubliée chez les Basques actuels, que même ces noms aient pu être donnés quelquefois par imitation, sans qu'on eût l'intention d'y rattacher une idée particulière, tout cela est possible; je laisse aux baskisants' le soin de le décider; mais ces quatre syllabes, toujours combinées dans le même ordre, ont dû nécessairement, au moins dans l'origine, signifier quelque chose; et les noms qu'elles forment n'ont pu se constituer que chez des peuples parlant des langues affiliées d'assez près les unes avec les autres. Or, le groupe de la Vasconie actuelle était évidemment basque, [et on peut en induire que le groupe ancien émanait de langues très-analogues au basque, et que par conséquent, à une certaine époque, ces langues euskariennes s'étaient étendues, au sud jusque dans la Bétique, au nord jusque dans l'Aquitaine.
Je suis loin de conclure avec Humboldt que « toutes ces langues n'en faisaient qu'une, laquelle était le basque. » L'unité de langage dans une aire aussi étendue, et chez des peuples à demi sauvages, n'est pas admissible; et l'identité de la prétendue langue ibérique avec le basque actuel, qui a nécessairement beaucoup changé, est plus inadmissible encore. L'étude des deux groupes de noms que je viens de citer pourrait déjà faire naître des doutes sur cette identité. Le groupe moderne et le groupeancien me paraissent différer autrement que par l'orthographe. Dans l'ancien groupe, nous ne trouvons que les voyelles i et ^, dans le groupe moderne, nous trouvons encore les voyelles a, h o. C'est quelque chose d'analogue aux différences que présentent aujourd'hui, dans les pays néo-latins, les noms si fréquemment répétés de Villeneuve^ VillenavBy Villanova, Villanuova^ identiques par leurs radicaux et par leur mode de composition, mais divers par la prononciation. Nous savons d'ailleurs par le témoignage de Strabon que les nations ibères ne parlaient pas toutes la même langue. « Comparés aux autres Ibères, dit-il, les Turdétans sont réputés les plus savants; ils ont une littérature, des histoires ou annales des anciens temps... Mais les autres nations ibères ont aussi leur littérature, disons mieux, leurs littératures, puisqu'elles
S2 REYOE d'anthropologie.
ne parlent pas toutes la même langue (1). » M. Bladé, commentant ce passage, et le rapprochant des nombreux témoignages qui prouvent l'intervention de l'élément celtique chez un grand nombre de peuples de la péninsule, a cru pouvoir en conclure que les diverses langues ibériennes, à l'exception de celle des peuples de la Vasconie espagnole actuelle, étaient des langues celtiques. Graslin avait déjà soutenu une opinion analogue; mais aucun texte ne vient à Tappui de cette supposition. M. Bladé aurait dû se souvenir de deux passages de Strabon, qu'il a cités ailleurs, et qui constatent la différence des langues ibériennes et de la langue celtique. Parlant de l'ancienne division des peuples de la Gaule en Belges, Celtes et Aquitains, Strabon dit : « Les Aquitains, totalement distincts, non-seulement par la langue, mais encore par les caractères physiques, ressemblent aux Ibères plutôt qu'aux Gaulois. Quant aux autres peuples, qui ont l'aspect Gaulois, ils ne parlent pas tous absolument la même langue, mais leur langue varie peu. » Et plus loin il répète : « Les Aquitains diffèrent des peuples de race gauloise (toû ya>.a)tTi)toO (pu>.ou) et par leur constitution corporelle et par leur langue; il ressemblent plutôt aux Ibères (2). »
Ainsi Strabon, à qui nous devons de savoir qu'on pariait plusieurs langues en Ibérie, nous apprend en outre, d'une part, que ces langues étaient analogues à celle des Aquitains (et non pas identiques, comme l'admettent les ibéristes), d'une autre part qu'elles différg-ient entièrement des langues celtiques. Et il n'y a pas lieu de s'en étonner. L'invasion des Celtes en Ibérie avait sans doute produit dans la péninsule des changements politiques considérables ; il en restait des traces profondes à l'époque de la seconde guerre punique, c'est-à-dire plus de douze siècles après cet événement ; plusieurs peuples et bon nombre de villes, portaient encore des noms celtiques ; mais cela ne veut point dire que la race étrangère eût fait prévaloir sa langue sur celle des indigènes, et, en fait, aucun auteur n'a dit que les peuples les plus incontestablement celtiques de l' Ibérie parlassent une langue celtique. Pline rapporte, il est vrai (3), que les Celtici, peuple voisin
(1) strabon. Livre HI, chap. I § vi de la trad. Tardleu, t. I, p. 226. Paris 1867, in-12
(2) Je n'ai pas cru devoir suivre ici la traduction de M. Tardieu, parce qu*elle s'écarte quelque peu du texte, en ce qui concerne surtout le premier passage. Celui-ci se trouve tout au début du livre IV* Le second passage se trouve dans le § i du chap. ii du môme livre d'après les subdivisions adoptées par M. Tardieu.
(3) Pline, liber IIL cap. m, n* 10 de l'éd. Littré.
de la Lusitanie, ont la même langue et les mêmes rites religieux que les Celtibères, et il en conclut qu'ils sont d'origine coltibérique; mais il ne dit pas quelle était la langue des Celtibères, et ce passage par conséquent ne prouve absolument rien, sinon qu'il y avait alors plusieurs langues dans Tlbérie.
Au surplus cette question, à laquelle Graslin et M. Bladé ont attaché tant d'importance, est étrangère àla doctrine de l'Ibérisme. Humboldt, loin de méconnaître l'influence des Celtes sur la péninsule, a signalé l'origine celtique d'un grand nombre denomsde lieux ibériques; il s'est même contenté du passage de Pline, que je viens de citer, pour admettre que les Celtibères et les Celtici avaient conservé la langue des Celtes. Ce n'est ni à l'époque romaine, ni à répoque celtique, mais à l'époque préceltique que les ibéristes font remonter l'extension et l'unité de la langue ibérique. Ils soutiennent que cette langue était la langue préaryenne del'Ibérie et de l'Aquitaine, et leur thèse ne serait en rien gênée, quand même on prouverait qu'après les bouleversements qui suivirent l'invasion celtique, la langue celtique aurait supplanté la langue ibérique sur un grand nombre de points, et jusque chez les Cantabres, que Graslin s'est efforcé de rattacher aux peuples celtiques.
Je viens de passer en revue les principales objections qui ont été dirigées contre la doctrine de Humboldt. Celles qui concernent les noms des Ibères et de l'Ibérie, et la diffusion des peuples celtiques de la péninsule passent à côté de la question. Les autres sont valables sans aucun doute, si l'on prend Tibérisme au pied de la lettre, si l'on considère que l'ancienne unité de la nation et de la langue des Ibères soit le point essentiel de la doctrine. Cette unité, dont il ne reste absolument aucune trace dan» l'histoire, est en contradiction avec tout ce que l'on sait sur l'état à demi-sauvage où se trouvaient, au début des temps historiques, la plupart des peuples de la péninsule, et il n'est aucun anthropologiste qui puisse en admettre la possibilité. Mais il y a autre chose que cela dans la doctrine de Humboldt. Il y a celte opinion, à mes yeux fondamentale, que la langue basque est la plus ancienne des langues de l'Europe, et la seule qui .soit européenne; que le peuple basque est le dernier représentant linguistique des populations primitives de l'Ibérie, de celles qui y existaient avant l'époque celtique, c'est-à-dire avant les pr*-miêres immi^rrations dites aujourd'hui aryennes; qu'enfin ces populations «rw-
S4 REYUE d'anthropologie.
tochthones occupaient non-seulement toute Tlbérie, mais encore d'autres parties du sud-ouest de l'Europe. Voilà la vraie doctrine de Humboldt, sa doctrine générale, qui, pour avoir donné lieu, dans l'application, à des erreurs manifestes, ne reste pas moins debout comme une vérité tellement démontrée aujourd'hui, qu'elle en est devenue banale. Reportons-nous au temps où elle fut émise; il n'y avait rien alors de plus ancien que les Celtes; l'archéologie préhistorique ne remontait pas plus loin, ou pour mieux dire, elle n'existait pas encore, car elle n'avait pas même conmiencé à classer les monuments et les objets antérieurs à l'histoire, et confondus alors sous l'épithète commune de celtiques. Ce fut donc une conception hardie, et dont la linguistique doit s'enorgueillir, que celle d'une époque pré-celtique, et d'une population autochthone, c'est-à-dire antérieure à toutes les migrations connues. Nous savons aujourd'hui, par l'archéologie préhistorique, par la paléontologie humaine, que, dans la plus grande partie de l'Europe occidentale et de l'Europe centrale, plusieurs races , plusieurs civilisations s'étaient superposées , à des intervalles d'une longueur immense, avant l'époque aryenne, et quoique la question, en ce qui concerne l'Espagne, soit encore obscure, nous pouvons hésiter à admettre que ceux que Humboldt appelle les autochthones de cette péninsule en aient été réellement les premiers habitants. Mais leur eût-il donné à tort cette qualification, il n'en aurait pas moins le mérite de nous avoir ouvert les portes de ce passé préhistorique, dont les découvertes de Boucher de Perthes ont indéfiniment reculé les limites.
Si maintenant je passe de la doctrine générale de Humboldt à l'analyse de son œuvre, je remarque qu'il suiBBlt de substituer à l'idée d'un peuple unique et d'une langue unique celle d'un groupe de peuples parlant des langues aflâliées entre elles, pour concilier tous les faits, pour faire accorder tous les témoignages et pour résoudre toutes les objections, même celles qui sont tirées delà linguistique. Ces dernières concernent l'interprétation par le basque de certains noms de lieux de l'Ibérie et de l'Aquitaine; non- seulement certains radicaux s'écartent notablement des mots basques dont on les a fait dériver, mais encore les procédés de composition des noms diffèrent souvent de ceux qui sont usités aujourd'hui dans le basque, et ou en conclut avec raison que ces noms ne viennent ni du basque actuel, ni même de la
SUR l'origine et Là RÉPARTITION DE LA LANGUE BASQUE. SS
langue des anciens Vascons ; mais cette argumentation n'est plus applicable au cas où les noms dont il s'agit proviendraient de langues simplement aflBliées au basque, comme sont affiliées entre elles les langues aryennes, ou même ajQBliées de plus près encore, comme le sont les langues du groupe latin et néolatin. La thèse de Humboldt resterait donc intacte, si, au lieu de dire la langue basque, où la langue ibérique, il avait dit les langues de la famille basque, ou plus simplement les langues euskariennes.
Qu'il y eut en Ibérie plusieurs langues différentes, c'est ce que nous savons par les auteurs les plus dignes de foi, et par Strabon en particulier; que ces langues fussent peu disparates, qu'elles formassent un groupe naturel et bien distinct, c'est ce qui résulte des deux passages déjà cités de Strabon. Cet auteur n'aurait pas pu dire que les Aquitains, par leur langue, se rattachaient aux Ibères plutôt qu'aux Gaulois, si les langues ibériques, qu'il savait être multiples, n'avaient pas eu une physionomie commune et des analogies assez évidentes pour frapper même les étrangers. Que le basque enfin, ou mieux la langue des anciens Vascons, fît partie de ce groupe ibérique, auquel appartenait aussi la langue aquitaine, c'est ce que la position géographique de la Vasconie rendrait déjà infiniment probable, quand même la similitude extrême, et parfois même l'identité des noms de lieux n'en fournirait pas la preuve, indépendante de toute étymologie. Quant au nom de ce groupe linguistique, il ne peut être emprunté qu'à la seule langue qui le représente aujourd'hui, c'est-à-dire à la langue basque ou euskarienne.
On peut conjecturer que les langues euskariennes ne formaient pas seulement un groupe limité à l'Ibérie et à l'Aquitaine, et que probablement, dès les temps préhistoriques, elle s'étaient étendues au loin, vers le nord et vers l'est. Mais ce qui n'est pas conjectural, c'est qu'à l'ouverture de la période historique, elles occupaient encore les régions comprises entre la Garonne et les colonnes d'Hercule.