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INTRODUCTION DE LA LANGUE BASQUE EN FRANCE

Les langues euskariennes avaient survécu à l'immigration celtique et à la domination carthaginoise, mais elle cédèrent sous la conquête romaine, et dans la plus grande partie de la pénin-

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suie hispanique elles furent supplantées d'abord par le latin, puis par les dialectes néo-latins. Cette substitution s'effectua partout où les peuples ibériens avaient accepté la domination et la civilisation romaines, mais les peuples adossés aux Pyrénées et à l'Océan cantabrique (golfe de Gascogne) conservèrent, avec leur farouche indépendance, la langue de leurs ancêtres.

Pendant ce temps, que s'était-il passé en Aquitaine? On admet généralement que, là aussi, les peuples sub-pyrénéens surent se soustraire à l'influence romaine, et que la langue ibérique de l'Aquitaine se maintint au sud de TAdour, pendant que le latin triomphait partout ailleurs. Cette opinion, conforme aux faits qui se sont produits, dans des conditions analogues, sur l'autre versant des Pyrénées, se présente tout naturelledaent à l'esprit. Je pense cependant que la répartition de la langue basque en France, est due à une autre cause.

Les auteurs anciens, qui ont parlé de la résistance insurmontable des Vascons et des Cantabres, n'ont rien dit de pareil des peuples de l'Aquitaine méridionale. Il y eut sans doute, dans cette région, des luttes terribles entre les indigènes et les légions de Rome, mais celles-ci furent partout victorieuses, et rien ne prouve qu'une partie quelconque de la Gaule subpyrénéenne ait échappé à la domination romaine. Les conditions à la faveur des ■ quelles la langue basque put se conserver en Espagne, n'existaient donc pas en Gaule, et il est dès lors permis de se demander si les résultats linguistiques furent les mêmes sur les deux versants des Pyrénées. Il semble même probable que la langue euskarienne aurait dd subir dans l'Aquitaine méridionale le môme sort que dans le reste de l'Aquitaine, c'est-à-dire faire place, peu à peu, à la langue latine.

D'un autre côté, il y a un fait historique parfaitement établi, c est que, vers la fin du v® siècle de notre ère, les rois Wisigoths d'Espagne, parvenus à l'apogée de leur puissance, entreprirent de soumettre ces Vascons belliqueux qui avaient résisté aux armes romaines. La lutte fut longue et sanglante; les Vascons, souvent vaincus, mais résistant toujours, perdirent une partie de leur territoire ; ils perdirent même une fois Pampelune, leur capitale. Beaucoup d'entre eux commencèrent alors à émigrer vers le nord, à travers les Pyrénées, et s'établirent en grand nombre dans les vallées de la Soûle et du Labourd. A ces immigrations partielles et paisibles, ou du moins peu violentes,

succéda en 581 une véritable invasion. En Espagne, les Vascons se trouvaient aux prises avec les polissants rois Wisigoths, tandis que l'Aquitaine méridionale était mal défendue par les rois mérovingiens, qui résidaient au nord de la, Loire et qui, affaiblis par leurs dissensions intestines non moins que par leurs partages continuels, n'exerçaient, sur les provinces du sud, qu'une domination presque nominale. Les guerriers vascons trouvèrent l'occasion favorable pour regagner dans l'Aquitaine ce qu'ils perdaient en Espagne ; ils franchirent les Pyrénées et conquirent rapidement non-seulement tout le bassin de l'Adour, mais encore une partie de l'Aquitaine propre. Plusieurs fois vaincus par les Francs, ils durent reculer derrière l'Adour, mais ils s'y maintinrent, et, en 602, Thierry II, roi de Bourgoglie, à qui était échue la souveraineté de l'Aquitaine méridionale, se décida à traiter avec eux. Il leur céda, moyennant hommage et tribut, le territoire qu'ils occupaient entre l'Adour et les Pyrénées, et ce territoire prit alors, du nom de ses nouveaux maîtres, le nom de Vasconie ou Pays des Basques.

La cession de territoire faite aux Vascons par Thierry II, fut confirmée quelque temps après par Dagobert.

Plus tard, l'indépendance de cette nouvelle province subit, au gré des événements politiques, diverses alternatives; mais il ne s'y est produit aucun mouvement ethnique depuis l'invasion des Vascons.

Cette invasion ne fut pas une conquête pure et simple. Ce ne furent pas seulement des guerriers qui s'établirent dans le pays conquis; nous devons admettre qu'ils y fixèrent aussi leurs familles. La proximité de leur pays d'origine rendait cette immigration inévitable, et les faits anthropologiques que j'ai pu constater ne s'expliqueraient pas autrement.

J'ai prouvé depuis longtemps que les Basques espagnols sont dolichocéphales. Les Basques français, au contraire, sont, en majorité , brachycéphales ; ils appartiennent par conséquent à une autre race. Et comme aucun peuple brachycéphale n'est venu, pendant la période historique, s'établir dans la Vasconie française, ni aucun peuple dolichocéphale dans la Vasconie espagnole, on est obligé d'admettre que la différence de races que l'on constate aujourd'hui entre les deux branches du peuple basque, date des temps préhistoriques. Ce fut donc au milieu d'un peuple brachycéphale que les Vascons dolichocé-

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phales vinrent s'établir au vi« siècle. Or, il résulte des relevés que j'ai publiés en 1868, d'après les mensurations pratiquées sur le vivant par M. le D"* Argelliès, de Saint- Jean-de-Luz, que la brachycéphalie est prédominante parmi les Basques français du pays du Labourd, mais que l'élément dolichocéphale y est toutefois représenté dans la proportion de 21 pour cent. En outre, l'étude de 57 crânes provenant de l'ossuaire de Saint-Jean-de- Luz et antérieurs au xvi® siècle, m'a prouvé qu'à cette époque la proportion des dolichocéphales s'élevait à 29 pour cent. Le type dolichocéphale est donc moins commun aujourd'hui qu'il ne l'était il y a quatre ou cinq siècles ; et nous ne saurions nous en étonner. C'est une loi bien connue, qu'à la suite d'un croisement en proportions inégales, la race croisée tend à revenir au type de la race la plus nombreuse. Lorsque l'inégalité numérique est très-grande, cette réversion est déjà achevée (sauf quelques cas d'atavisme), au bout de quelques générations; c'est ce qui a lieu invariablement à la suite d'une conquête ou d^une occupation purement militaire ; la race étrangère alors, n'étant représentée que par des hommes, et par des hommes relativement peu nombreux, se fond promptement et disparaît au milieu de la race conquise. Mais lorsque les conquérants amènent avec eux leurs familles, et lorsque cette population nouvelle, quoique en minorité, s'élève à un'chiffre proportionnel très-considérable, la réversion s'effectue avec une très^grande lenteur.

De ce que le retour au type brachycéphale n'est pas encore terminé aujourd'hui, après plus de 12 siècles, on peut conclure que les Vascons dolichocéphales s'installèrent avec leurs familles dans la Vasconie française, et qu'ils y formèrent moins de la moitié, mais plus du tiers de la population. Dans ces conditions numériques, la langue du peuple dominateur a toutes chances de supplanter celle du peuple envahi. Rien ne prouve donc que la langue des Basques français soit celle que parlaient dans le même lieu leurs ancêtres préhistoriques. Rien ne prouve que cette langue se soit maintenue en Aquitaine pendant toute la période romaine pour se perpétuer ensuite jusqu'à nos jours. L'invasion des Vascons au vi® et au vii^ siècles suffit parfaitement par expliquer la répartition actuelle de la langue basque en France.

L'argument que je viens d'emprunter à la crâniologie ne serait pas décisif si je n'ajoutais un renseignement de plus. On pourrait

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supposer, en effet, que rélément dolichocéphale a pu être introduit dans le pays basque français par des étrangers autres que les Vascons. Mais l'examen comparatif des crânes de Saint-Jeande-Luz et des crânes des Basques espagnols permet d'écarter cette hypothèse. J'ai déjà établi, dans un mémoire spécial, que les crânes dolichocéphales de Saint-Jean-de-Luz sont tout à fait semblables aux crânes du cimetière de Zaraus, dans la province de Guipuzcoa (1). La dolichocéphalie, dans les deux cas, est due surtout au développement de la partie postérieure du crâne, dont la région frontale est, au contraire, peu développée. La face est très-orthognathe, quelquefois même opisthognathe ; les maxillaires supérieurs sont petits, les dents peu volumineuses. Enfin la protubérance occipitale est très faible, souvent même tout à fait nulle, même chez les hommes, et ce caractère coïncide avec une écaille occipitale très-bombée, qui déborde beaucoup en arrière la région cérébelleuse.

Les planches I et II annexées à ce mémoire permettent de constater à la fois l'existence des deux types chez les Basques de Saint-Jean-de-Luz, et la ressemblance de l'un de ces types avec celui des Basques de Zaraus. On y a reproduit la face et le profil de cinq crânes, et la norma verticalis de quatre d'entre eux. Les fig. 1 et 2 représentent un homme et une femme de Zaraus ; les figures 3 et 4 représentent deux crânes dolichocéphales de Saint- Jean-de-Luz, qui rentrent Tun et l'autre dans le type de Zaraus. La fig. 5 et la fig. 6 montrent la face et le profil d'un homme brachycéphale de Saint-Jean-de-Luz ; c'est le type qui prédomine chez les Basques français; on peut voir qu'il diffère entièrement de celui qui précède, et Texamendes norma verticalis, représentées sur les figures 7 à 10, confirme pleinement cette appréciation.

C'est donc bien de la race des Basques d'Espagne que proviennent les Basques français dolichocéphales, et il est difficile de ne pas attribuer cette importation à l'invasion des Vascons qui conquirent, au vi« et au vii« siècle, la Vasconie française, qui en restèrent définitivement les maîtres et qui lui donnèrent leur nom.

Je pense que l'introduction de la langue basque en France a eu lieu à la môme époque, et a été la conséquence du même évé-

i. Sur les erânet hofques de Saint-Jean-de-Luz. Dans le BuMin de la So'déte d'AnthropologU, 2» série, t. Ul, p. 43-101. (Janv. 1868).

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nement politique. Plusieurs raisons militent en faveur de cette opinion.

C'est d'abord la grande ressemblance des dialectes basques sur les deux versants des Pyrénées. Ces dialectes, dont le prince Louis-Lucien Bonaparte a fait Vobjet d'une étude spéciale, sont assez nombreux, mais ils ne diffèrent pas plus les uns des autres que ne diffèrent les divers dialectes de notre langue d'Oc. C'est bien partout la même langue, et les Basques de la Soûle comprennent parfaitement ceux de la Biscaye. Tous les Basques d'Espagne, de la Navarre au Guipuzcoa, du Guipuzcoa à l'Alava et la Biscaye, communiquent entre eux sans obstacle; ils ont eu une même histoire, une même destinée politique, une même nationalité ; il est donc tout naturel que leurs dialectes soient très-peu différents. Mais les Basques français, séparés de leurs voisins d'Espagne par la haute chaîne des Pyrénées, qui ne s'abaisse qu'au voisinage de la mer, et qui partout ailleurs est infranchissable pendant une grande partie de Tannée , sont en outre depuis longtemps séparés d'eux par une frontière politique, et si cependant leur langage, livré au caprice populaire, comme tous ceux qui ne sont pas fixés par une littérature classique, est resté très-semblable à celui des Basques espagnols, on peut en conclure que la séparation de ces deux langages ne remonte pas à une époque très-éloignée. Des diverses conjectures, qu'on peut faire à ce sujet, la plus probable est celle qui reporte le plus près de nous l'origine commune de deux rameaux si peu divergents, et l'explication du fait est bien plus plausible si l'on considère le Basque de France comme issu de la langue des Vascons, que si Ton suppose qu'il soit issu directement de la langue des anciens Aquitains;

Voilà ce que nous pourrions dire d'après l'état actuel des choses, quand nous n'aurions aucun renseignement sur le passé ; mais nous n'en sommes pas là, et le témoignage de Strabon va rendre à peu près certain ce que les considérations précédentes ont déjà rendu vraisemblable. Souvenons-nous du passage, par deux fois répété, où cet auteur a dit que les Aquitains, par la langue et par la race, sont totalement distincts (TeXecoç s^aXXayjjLevouç) des autres peuples de la Gaule, et qu'ils ressemblent p/a^d^ (jjLaXXov) aux . Ibères. En négligeant le mot plutôt, les ibéristes ont entièrement dénaturé la pensée de Strabon ; ils ont mis ^une ressemblance absolue là où il n'a signalé qu'une ressemblance relative, et ils

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lui oût fait dire que les Aquitains et les Ibères ne parlaient qu'une seule langue, lorsque, au contraire, il a dit ailleurs que les Ibères,, À eux seuls , avaient plusieurs langues distinctes. Tout ce que l'on pourrait induire du texte de Strabon, en y mettant beaucoup de complaisance, c'est que la langue aquitaine pouvait ne pas différer des langues ibériques plus que celles-ci ne différaient entre elles; mais Strabon n'a même pas dit cela, il a dit seulement que le langage des Aquitains ressemblait plutôt à celui des Ibères qu'à celui des Gaulois, et comme il a commencé par établir une différence totale entre les Gaulois et les Aquitains^ il n'est pas nécessaire que ceux-ci soient bien voisins des Ibères pour être rapprochés d'eux plus que les Gaulois. Le vrai sens de la phrase est donc que les Aquitains diffèrent moins des Ibères que des Gaulois. L'idée d'une différence entre les Aquitains et les Ibères se dégage nécessairement du texte, qui serait absurde sans cela. Dirait-on aujourd'hui que la langue des Genevois ressemble au français p/ti^d^ qu'à l'allemand? Ce serait absurde, puisque les Genevois parlent français; mais quand on nous dit que le patois béarnais est totalement distinct du basque, et qu*il ressemble plutôt à l'espagnol, nous comprenons aussitôt que le béarnais et l'espagnol sont deux langues différentes. Je ne cherche pas si la différence entre l'aquitain et les langues ibériques ptait aussi grande que celle qui existe entre le béarnais et l'espagnol; je constate seulement qu'elle était réelle et môme assez notable ; si ce n'eût été qu'une simple nuance comme celle que Ton observe entre les dialectes basques de France et d'Espagne* et que les baskisants seuls peuvent apprécier, Strabon n'aurait eu aucun moyen d'en être informé ; il aurait dû croire nécessairement qu'on parlait la même langue sur les deux versants des Pyrénées, et il n'aurait pas écrit ce plutôt qui embarrasse aujourd'hui les ibéristes.

Il n'était pas inutile de commenter ici les paroles de cet auteur. C'est par lui seul que nous savons que l'aquitain était ana« logue aux langues ibériques. Si l'on récuse son témoignage, il ne reste plus aucune preuve historique de ce fait, il n'y a donc plus le plus petit prétexte pour admettre que la langue des basques français soit le reste de l'ancienne langue aquitaine; et si l'on accepte ce témoignage , on est obligé de reconnaître que l'aquitain différait des langues ibériques, qu'il en différait plus que le basque d'Espagne ne diffère du basque de France, qu'il est

impossible par conséquent que celui-ci soit d'origine aquitaine puisque celui-là est d'origine ibérique.

Cet argument me paraît d'un grand poids. On pourrait objecter toutefois que Strabon ne connaissait peut-être pas toute l'Aquitaine, et que les Aquitains dont il parlait n'étaient peut-être pas ceux du pays basque actuel; que ces derniers parlaient peutêtre la même langue que les Vascons, et qu'il n'est peut-être pas nécessaire d'attribuer à l'invasion vasconne du vi« siècle Tintroduction de la langue basque en France. A ces fins de non-recevoir, je répondrai par un argument d'un ordre tout différent.

11 suffit de jeter un coup d'œil sur notre carte, pour constater l'exacte correspondance des deux lignes qui , en France et en Espagne, marquent la limite orientale de la langue basque. Ces deux lignes viennent aboutir rigoureusement sur le même point de la frontière franco-espagnole, à un défilé situé au pied du pic d'Anie. Cette coïncidence serait tout à fait extraordinaire si le basque de France n'était autre que l'ancien aquitain, refoulé et cantonné dans le sud-ouest, au même titre que le basque d'Espagne est une ancienne langue ibérique refoulée et cantonnée dans les territoires des Cantabres et des Vascons. De deux choses l'une, en ej3et, ou bien la limite orientale de la langue basque date de l'époque de la conquête et de la domination romaines, et marque la borne restée invariable depuis lors, où s'arrêta la langue latine, ou bien cette limite s'est produite ultérieurement par suite de l'empiétement graduel des langues néo-latines. Cette seconde supposition est tout à fait inadmissible, car l'empiète'^ ment graduel d'une langue sur sa voisine s'effectue par une sorte d'infiltration qui progresse, s'arrête ou reprend sa marche au gré de conditions .toutes locales, et ce serait un hasard bien étrange, si, sur les deux versants des Pyrénées, deux langues différentes, le béarnais en JPrance et le dialecte aragonais en Bspagne, avaient cheminé simultanément de manière à porter leurs deux limites exactement sur le même point. La première supposition, qui fait remonter l'état actuel des choses à l'époque de la conquête romaine n'est pas plus acceptable, car la conquête de rAquitaine et celle de l'Ibérie ne furent pas simultanées ; plus tard, sous l'empire, les affaires administratives et militaires de ces deux pays furent entièrement distinctes ; et il n'y a absolument aucune raison.pour que la latinisation se soit arrêtée, du

eoté de 'la Gaule, au point précis où elle s'arrêta du côté de ribérîe.

Tout s'explique au contraire très-bien si l'on attribue l'introduction du basque en France à l'invasion des Vascons. Ceux-ci, adossés à la partie occidentale de la chaîne des Pyrénées, maîtres de t6us les défilés, de tous tes ports (portes) qui conduisaient en Aquitaine, depuis la vallée de Roncal jusqu'à Tembouchure de la Bidassoa, débouchèrent par tous ces passages, et. lorsque, après avoir porté leurs armes jusqu'à la Garonne, ils furent repousses au sud de TAdour, ils purent s'y maintenir grâce à ces mêmes passages qui établissaient d<BS communications multiples entre eux et le gros de leur nation. Dans ces conditions, il est tout naturel que la Vasooiiie française se soit limitée , vers l'est , au point miettie où s'arrêtait la Vasconie espagnole , c'est-à-dire au pied do pic d'^Anîe, là où la vallée de Roncal donne accès sur celle du Gave de Mauléon.

On me permettra d^attacher quelque importance à cet argument géographique; car c'est précisément en vue du problème dont il donne la solution que j'ai entrepris, il y a plus de 40 ans, raéë recherche^ sur la répartition de îa langue basque. Mon pretwic'f voyage enVasconie, îau mois de septembre 18i52, m'avait laissé l'impression ^ue le type physique des Basques de France diffépait de celui dés Basques d'Espagne "(1), et il m'était déjà *ve»tf àes doute» sur* la question de savoir si ces deux populalioâé ^ipart^aient à la même race, si la communauté du lan-^ gagé étftii le résultat de leur commune origine ou d'une transmission ultérieure. L'ibérisme régnait alors sans partage. Je me troiivaie en présence de cette opinion générale et en quelque sk>rte ciàssiqùe, que Vascons, Aquitains, Ibères, n'étaient qu'Uù •même J)euple, par la langue comme par la race, et qu'en France comme en Espagne, les limites du pays basque circonscrivaient un sol où la langue ibérique s'était toujours maintenue. Dans la prertiièpe communication que je fis sur ce sujet à la société d'anthropologie, en novembre 1864, je n'osai pas contredire formellement l'opinion commune; je fis remarquer toutefois qu'en ce qui concçrne la France, elle était hypothétique et qu^on *pouv?ii't I » ■ . ■• ■ ■

- (•!) V. movï t« qném. sur les caracréresdes cfânes basques dans Bull, de la Soe. éfanthro' potogiCf {'• sërie^ t. lY, p. 40* « Les Basqnes françaiH diffèrent assez notablement ùén Ba^iaes espagnols et se rapprochent à certains égards de leurs voisins les Béarnais. » ^Séance da 92 janr. imS,)

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lui opposer une seconde hypothèse; qu'on n'avait pas tenu compte de le conquête du bassin de TAdour par les Vascons, au Yi* siècle; que ce fait historique important compliquait singulièrement le problème, et « qu'il était possible que la langue liasque, autrefois dépossédée, eût regagné* par suite de la conquête vasconne, une partie du terrain qu'elle avait perda depuis bon nombre de siècles (1). » Et j'ajoutais un peu plus loin : « La première hypothèse me paraît plus probable que l'autre, mais la question est évidemment très-controversable, et il est clair que, si l'on veut la résoudre, il faut avant tout commencer par déterminer avec précision les limites actuelles du basque (2). »

C'était donc de cette étude géographique que j'attendais la solution de la question que je soulevais, et on vient de voir que mon attente n'a pas été déçue. Mes études de 1867-4868 sur les caractères cràniologiques des Basques français ont sans doute contribué à me convaincre de l'importance ethnique de la conquête vasconne du vi* siècle. Le mélange de races que je constatais prouvait suffisamment que les Vascons dolichocéphales de l'Espagne étaient venus s'établir en très-grand nombre au milieu des brachycéphales du pays basque français; mais j'aurais hésité peut-être à fixer la date de ce mélange, et à en détenni* ner la cause historique, si je n'avais déjà connu l'exacte coïncidence des deux lignes qui établissent, sur les deux versants des Pyrénées, la limite orientale de la langue basque (3). Grftce à ce précieux document, qui donnait à la Yasconie française toute l'apparence d'un pays conquis et conservé par les Vascons d'Espagne, à une époque postérieure à celle ob la frontière orientale de leur langue s'était fixée sur la vallée de Roncal, je pus remonter des effets à la cause, et reconnaître toute l'importance de la conquête vasconne, dont l'influence anthropologique n'avait pas encore été signalée (4).

Il est juste d'ajouter que, dans le mémoire où j'exprimai cette opinion, je me bornai à étudier la question sous le point de vue

(I) BnU. dêlaSoe. â^anlhrop., !>• série, t. V., p. S90 (i7 bot. 1864). I (S) Loc. cit., p. 8Si.

(3) Je n'afiis eoeore que des reoseigoements incomplets mr la ligne basque etpagnoleb mais je savais da moins avec one entière certitode, depois mon voyage dans les provueet basques, en septembre et octobre 1867, que cette ligne venait se continoer euetemenl; an pied du pie d'Anie, avec la ligne basque française.

(4) BuU. delà Soe. étmithropologk, S« série, t. III, p. 53-55 (Memoin mr U$ crâna hasçuei de Si-Jean-de-Luz, S3 janvier 1868).

SDR l'origine et Là RÉPARTITION DE LÀ LANGUE BASQUE. 35

des caractères physiques ; je n'invoquai pas l'argument tiré de la carte de la langue basque ; je le réservais pour le moment, que je croyais très-prochain, où je pourrais communiquer à la Société d'anthropologie cette carte, que j'avais promise dans la séance précédente (1 ), et oh il ne restait que peu de lacunes ; mais les renseignements que j'attendais et que je reçus effectivement quelques jours plus tard n'eurent pas toute la précision dési» rable, et je ne pus tenir ma prpmesse. — Je n'eus donc pas l'occasion de présenter les preuves qui dès lors rendaient certaine pour moi l'origine étrangère et presque récente de la langue du pays basque français. Cette opinion, que je n'avais émise antérieurement que comme une hypothèse très-controversable, fut formulée affirmativement l'année suivante (1869], par M. Bladé (!^. La forme dubitative sous laquelle je l'avais proposée permettait sans doute à l'auteur de ne pas me citer, mais je n'aurais pas la même excuse si je le passais à mon tour sous silence. Je reproduis donc le passage de son livre qui se rapporte à cette question : « Après la conquête romaine, dit M. Bladé, le latin devint graduellement la langue de toute la Novempopulanie jusqu'aux Pyrénées. Le fait nous est attesté par des auteurs des iv® et V* siècles de notre ère et par les monuments épigraphiques. On a vu plus haut que les Vascons s'établirent en Novempopulanie après l'occupation de l'Espagne par les Wisigoths, et aucun document historique ne prouve qu'avant cette époque on ait parlé basque en deçà des Pyrénées. » Tels sont les deux arguments sur lesquels l'auteur a fait reposer sa conclusion, et on trouvera peut-être qu'ils ne sont pas sans réplique. Il est bien vrai qu'aucun document connu ne constate l'existence de la langue basque en France avant l'invasion des Vascons, et qu'il en est fait mention pour la première fois dans la vie de saint Léon, apôtre et martyr à Bayonne, vers Tan 900. Mais M. Bladé, qui a réfuté longuement, et je pense avec succès, la prétendue antiquité des chants héroïques des Basques, a reconnu lui-même que le plus ancien témoignage de l'existence de la langue basque en Espimne^ dans le propre pays des Vascons, ne remonté qu'au xii® siècle (p. 258) ; il n'a eu garde d'en conclure que le basque n'existât pas avant cette époque au delà des Pyrénées, et dès lors l'absence de renseignements sur la langue que parlaient, avant l'ar-

(1) Séance da 9 janv. 1868, p. 7.

<2) J. F. Bladé» Eludet tur Vorigine de* Boaquês. Paris» 1869, ia-8% p. 244.

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rivée des Vascons, les habitants du pays basque actuel ne prouve absolument rien. Voilà pour le second argument de M. Bladév quant au premier, il m'est difficile d'en apprécier la valeur» Tau leur ne l'ayant appuyé d'aucune citation, ni même d'aucune indica-. tioQ. J'ignore donc quels sont « les auteurs du iv^ et du v® siècle de notre ère, et les monuments épigraphiques )^.qui attestent que le latin eût entièrement supplanté la langue aquitaine daitô toute l'étendue de la Novempopulanie. J'ignore en outre si ces documents se rapportent spécialement à la région où l'on parle au^ jourd'hui le basque» et qui ne formait qu'une très^petite partie de la Novempopulanie; c'est dans ce cas seulement qu'ils seraient valables; s'ils se bornaient à établir que le latiu était la langue de la Noyempopulanie en général, ils ne nous appren* draient rien que ce qui est universellement connu; j'ajoute que quand même ils se rapporteraient particulièrement à notrç pays basque, ils pourraient encore n'être pas décisifs, car il peut trèsbien se faire que le latin fût employé partout comme langue offî-, cielle — comme aujourd'hui le français — sans que le peuple eût cessé pour cela de parler la langue aquitaine. J'ai donc lieu de croire que les raisons invoquées par M. Bladé à l'appui de sa conclusion n'étaient pas suffisantes, et que le nouvel ordre de preuves que j'importe aujourd'hui ne sera pas ' s^as utilité.

Je me suis efforcé de démontrer que l'introduction de la langue basque en France ne date que de l'invasion des Yascons* Cela n'implique pas nécessairement l'idée qu'à cette époque la langue aquitaine eût complètement disparu sous le latin, oi| plutôt sous cette langue en voie de décomposition qui n'était déjà plus le latin et qui n'était pas encore le béarnais^ Il se peut que le peuple n'eût pas encore entièrement oublié sa vieille langue aquitaine, tombée à l'état de patois. On sait qu'au y® siècle, dans les parties les plua romanisées de la Gaule, le peuple des campagnes parlait toujours le gaulois. Qu'au pied des Pyrénées, un ou deux siècles plus tard, la langue des aïeui^ ne fût pas encore tout à fait effacée , il n'y a rien là que de vraisemblable. S'il en était ainsi, cette circonstance était de nature à faciliter singulièrement l'installation de la langue vas* conne, dont l'aquitain ne différait pas beaucoup. Là où les Vascons établirent et maintinrent définitivement leur domination, le vieil aquitain renaquit dans le basque; il n'eut pour

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cela qu'à se transformer; tandis qu'en dehors de la Vasconie, étouffé par le béarnais» il continua à dépérir et disparut enfîq complètement. Tout cela est possible, mais n'est qu^accessaire. Le vrai problème consiste à chercher si les dialectes du pays basque français sont d'origine aquitaine, ou d'origine ibérienne, et les diverses raisons que j'ai invoquées me paraissent déposer victorieusement en faveur de cette dernière opinion.

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