A L'AME DE LA MÈRE
PARIS
Paris, hôtel de Gastiglione.
Me voici bientôt arrivée, j'imagine, au bout de mon chemin, un chemin long de cinquante-sept ans déjà ! Cinquante-sept ans que mon cerveau fonctionne, que mon cœur bat, que mes pieds marchent. Je ne perçois encore aucune trace d'usure. Une solide machine que la mienne en vérité I
J'étais condamnée à faire toute seule la dernière étape.. Un jour, dans mon ciel serein, contre toute prévision, un orage terrible a éclaté. Cet orage m'a enlevé mari, famille, foyer. Depuis lors, je vis à l'hôtel « sur la branche i». Pour une femme, dans leq conditions où je me trouve, rien ne saurait être plus pratique et plus agréable. Se perdre dans quelque appartement trop grand, s'asseoir solitaire à la table
autrefois entourée de visages chers, entendre les meubles craquer pendant les soirées d'hiver, voir les visiteurs se faire rares, n'être plus en contact avec le monde que par les journaux, ce serait une véritable petite mort. La Providence m'y a soustraite, je ne cesse de l'en remercier.
Mon esprit, délesté des soins du ménage, de toute préoccupation matérielle, a pris un nouvel essor. On eût dit qu'il avait été rechargé et avec une électricité plus subtile, plus puissante. A l'âge où l'on se sent décroître, je me sens en progrès, et j'ai pu monter dans « le dernier bateau ». Assurément le phénomène ne m'est pas spécial. Corot disait que pour saisir l'âme et la beauté d'un paysage, il fallait a savoir s'asseoir »; je crois que j'ai réussi à savoir m'asseoir pour regarder la vie. Du point où je me suis placée après bien des tâtonnements, elle m'apparaît belle et bonne, oui, bonne... Je vois l'homme, non plus comme un aveugle en liberté, mais comme un coopérateur de l'œuvre divine, immortel comme elle. Je le vois, marchant en pleine éternité, conduit vers des buts lointains et glorieux. Cette vision nouvelle m'est une source d'enseignements précieux, de consolations, d'espérances infinies. Pourquoi ne les donnerais-je pas à ceux qui en ont besoin? Pourquoi ne penserais-je pas pour ceux qui n'cmt pas le temps de penser? Pourquoi ne regarderais-je pas pour ceux qui n'ont pas le temps de regarder? « Sur la branche », on voit de plus haut et plus loin aussi, oh 1 beaucoup plus loin.
Paris.
Une chambre et un cabinet de toilette au quatrième ge d'un hôtel de première classe, dans le quartier dea étrangers, voilà mon chez-moi. Le contenu de trois nialles, voilà toutes mes possessions terrestres. Il a est pa« grandiose, pas luxueux ce décor de mon cinquième acte ; eh bien, tel quel, il me plaît infiniment. Ma fenêtre donne sur une rue élégante et je vois passer des théories d'êtres humains intéressants par la variété de leurs conditions et de leurs allures. De mon balcon, j'ai la vue d'une bande étroite mais très étendue du panorama de Paris; de Sainte-Clotilde à la basilique du Sacré-Cœur, du jardin des Tuileries au boulevard des Italiens et les lueurs du couchant éclairent divinement le pan du ciel qui m'est concédé. Les quelques mètres carrés où je piétine sur pbce renferment un nombre invraisemblable de choses : un lit, une chaise longue, deux tables, deux fauteuils, une maUe. Sur un panneau, entre les plis d'une étoffe ancienne, les portraits de mes derniers amis, sur un autre, ceux de mes connaissances, des personnes qui ont laissé un souvenir agréable dans ma vie, puis les photographies de» chiens que j'ai aimés, de Blanchette, de Charmant, de Bob, de Jack. Je les garde pour le rayon de tendresse canine qoe la lumière a saisi au fond de leurs yeux. A droite de la cheminée l'étagère de mes livres favoris : la Bible, Homère, Dante, Shakespeare, Molière, Diderot, Doa Quichotte, Manon Lescaut. Au-dessus, la Vérité de Lefèvre; au-dessous.
Saint-Augustin et Sainte-Monique, d'Ary Schefier. En face de la porte d'entrée, la Victoire de Samothrace. Épinglée à côté de mon lit, une gravure de Willette, étrange et belle : contre un ciel noir, traversé d'éclairs, se dresse une grande croix sur laquelle est cloué un être humain aux traits rudes, mal dégrossis. C'est le mauvais larron. Il est là, agonisant, les cheveux soulevés par un vent d'orage, mais point seul. Une femme du peuple a les bras autour de son cou, les lèvres sur ses lèvres. Pour atteindre sa bouche, elle a dû se hisser sur sa monture, un petit âne blanc conduit par un enfant qui, honteux, s'appuie contre le bois infamant. Est-ce l'amour de Montmartre, de Saint- Ouen, de Saint-Lazare?... je ne sais, mais dans ce baiser, dans ce corps de femme tendu, exhaussé jusqu'au crucifié, il y a une force de tendresse maternelle qui fait croire au pardon. Toutes ces choses peuplent ma solitude, pressent contre mon cerveau, contre mon cœur et en font jaiUir des pensées et des sentiments. Quand j'ai, en outre, dans ma chambre, des fleurs et du feu, elle me semble gaie et délicieusement intime. Pour une femme qui, comme moi, aime les vastes pièces, hautes de plafond, les étoffes soyeuses, les objets artistiques doux à l'œil et au toucher, les beaux tableaux, cette demeure banale devrait m'êlre une torture. Eh bien, non, je me suis attachée aux objets qui m'entourent à cause de leur laideur -même. La bergère de ma pendule en chapeau rond^vec une colombe sur l'épaule, un mouton à ses pieds, une houlette à la main, la pendule elle-même, qui autrefois m'eussent causé un continuel grincement de dents, me sont devenues chères. Et puis, ce que j'aime
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surtout, c'est cette grande malle, barrée de rouge et de bleu, marquée de mes initiales, chevronnée d'étiquettes qui me rappellent que je suis une nomade. Je la fais et je la défais avec un égal plaisir. Elle renferme tout ce qui est nécessaire à ma vie simplifiée. Dans un de ses compartiments se trouve même ma dernière toilette, ma robe de cercueil, les souliers dont on doit me chausser. Qui donc aurait de la coquetterie pour moi? Chère malle. En mourant, je la regretterai plus qu'un palais et l'idée qu'un jour des mains étrangères farfouilleront dedans, disperseront son contenu, m'est très désagréable.
Hier, en promenant les yeux autour de moi, je n'ai pu m'empêcher de sourire. Sur la cheminée une statuette de Saint- Antoine de Padoue, le don d'une amie très pieuse, au mur un fer de cheval, le gui de la Noël dernière, le buis de Pâques. Des grisgris, des fétiches, des symboles comme sous la hutte ancestrale, c'est très curieux. Je sais qu'ils ne me porteront pas bonheur, qu'ils ne me préserveront d'aucun mal, mais ils sont là.
L'hôtel que j'habite, comme toutes les maisons du quartier, date du premier Empire. Pour introduire les ressorts nécessaires à la vie moderne dans une construction d'une autre époque, il faut vraiment des prodiges d'ingéniosité. J'ai assisté à cette évolution de l'habitation humaine. Elle m'a singulièrement intéressée. Dans l'ordre matériel, elle reproduit l'évolution de l'esprit. Les procédés se ressemblent d'une manière frappante. Ici, l'ouvrier rencontre un mur trop gros, une cloison trop mince, une poutre trop vieille; là, la science se heurte à un préjugé ancien, à une croyance
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séculaire, à une âme aflaiblie. II faut perforer, étayer, abattre, reconstruire avec des précautions infinies, introduire des ressorts nouveaux et dans l'immeuble et dans le cerveau. Les bois, les pierres crient, Tintellect proteste, mais Tœuvre inéluctable s'accomplit: bains, ascenseurs, électricité, tuyaux, fils, trouvent place dans les vieux murs. Un idéal nouveau prend possession du cerveau, et le monde a marché. J'étais présente,, lorsqu'à l'hôtel, on a fermé le compteur à gaz pour admettre la jeune et brillante lumière moderne, et eu voyant ceci tuer cela, je n'ai pas pu me défendre d'un serrement de cœur- Dame 1 je suis parmi les « cela » maintenant.
Paris.
La connaissance de trois langues a Mt de moi uae cosmopolite. C'est à la fois un bonheur et un malheur d'être cosmopolite. Les facultés se développent davantage, mais l'âme garde les caractéristiques de sa race, le cœurrestede son pays, de son clocher même. On inspire de la méfiance à ses compatriotes, de l'envie aussi. On se heurte à leurs idées stationnaires, à leurs préjugés. On ne les comprend plus, et au milieu d'eux, on éprouve toujours une pénible sensation d'isolement. Que l'on puisse prendre le germe du cosmopoHtisme dans une petite ville de province paraîtra invraisemblable. Cela a été pourtant. La Providence amène de loin, quelquefois, les éléments dont elle a besoin pou** les destinées humaines. Une Anglaise fi^t son apparition dans la société de Bourg. Il n'y en avait jamai»
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eu avant elle. C'était la femme d'un jeune docteur. Elle s'était mariée contre le gré de ses parents et tous les siens avaient rompu avec elle. La littérature anglaise du commencement du siècle a eu, chez nous, une influence qui ne s'est jamais reproduite. Ma mère avait une admiration passionnée pour Byron, Shelley, Walter Scott. Une compatriote de ces hommes-là ne pouvait manquer de lui inspirer de la sympathie. Elle se lia très intimement avec madame André qui habitait la maison voisine de la sienne. Cette amitié commença à influer sur mon éducation physique. Quand je vins au monde, je fus reçue, vêtue et soignée comme l'étaient les enfants anglais. On me laissa les membres libres, la tête découverte, on m'accoutuma au grand air et à l'eau froide. Plus tard, je portai des robes très courtes, j'eus les épaules et les jambes nues, les cheveux au vent. Ma mère fut sévèrement blâmée de ces innovations. Mes camarades se moquaient de moi et m'appelaient r« English ». Madame André me parlait sa langue comme elle faisait à son petit garçon et je l'apprenais sans m'en apercevoir. La nostalgie, le chagrin d'être séparée de ses parents développèreni chez l'amie de ma mère les germes de la phtisie. Elle fut emportée en huit jours. Son mari quitta le pays et emmena son fils, mon compagnon de jeu. Après cela, on aurait pu croire que l'élément étranger avait été supprimé dans ma vie. Eh bien, non 1 Cinq ans plus tard, vers ma douzième année, un Anglais arriva à Bourg. On ne sut jamais d'où ni comment. Il se logea chez une veuve qui avait une maisonnette à l'entrée de la ville et prenait en pension des professeurs, des employés. Madame Permet, qui était une
femme de grande bonté, s'intéressa à l'étranger. Sur sa prière, elle lui chercha des leçons et réussit à lui trouver cinq élèves, moi comprise. Pauvre M. Gray I Je suis sûre que personne en ce monde ne se souvient de lui. Son image n'existe probablement plus que dans une cellule de mon cerveau. Gomment y a-t-elle été imprimée si profondément? Par la puissance occulte de la douleur qu'il portait en lui peut-être I II est là, avec sa silhouette maigre, sa longue taille voûtée, sa pâleur nacrée, ses yeux tristes. Ghose curieuse, presque incroyable, pour qui ne sait pas la merveille que nous sommes, je sens encore l'impression de froid physique que me donnait ce corps d'où la vie se retirait. Je revois sa main fine, transparente, aux ongles bien taillés qui se détachait sur mes livres. Elle me fascinait, m'imposait, comme si à mon insu j'eusse subi le prestige de la race supérieure dont elle témoignait. Du reste, avec M. Gray, j'étais extraordinairement attentive et docile. Il m'enseignait sa langue au moyen de la grammaire Robertson. Soit que la méthode fût bonne, soit que j'y eusse une aptitude innée, je ne mis pas longtemps à la comprendre. Il y avait en Angleterre toute une littérature enfantine^ alors que nous en étions réduits aux Veillées da Château, aux Exilés en Sibérie, aux Contes de Berquin et que nos éditions roses et bleues se trouvaient encore dans les limbes de quelques cerveaux féminins. Dans leurs livres, pas de sermons, pas de modèles de sagesse impossibles à imiter, mais de vrais petits garçons, de vraies petites filles, tous les animaux de l'arche de Noé, de la vie enfin. Cela m'allait. Ces histoires me ravissaient et excitée par la curiosité, je cherchais sans
me lasser mot après mot dans le dictionnaire. J'appris les chansons de la Nursery que l'on accompagne avec un doigt sur le piano et dont le rythme est si facile à saisir. Tout ceci enracina profondément l'anglais dans mon cerveau. Pendant que j'avançais dans ma grammaire Robertson, M. Gray, lui, avançait dans le livre de sa vie. Sa pâleur augmenta, la lenteur de ses mouvements devint plus marquée, sonnez se pinça, il prit l'apparence d'un poitrinaire. Au cours de chacune de mes leçons, ma mère l'obligeait à prendre un verre de vieux bourgogne. Sous l'influence du tonique, un peu de couleur montait à son visage pâle et cette couleur me causait une satisfaction intense. La force vitale lui manqua tout à coup. Il s'alita et traîna quelques semaines. Trois jours seulement avant sa mort, son frère arriva. II paraissait plus âgé que lui et avait Tair d'appartenir à une classe élevée. Quel malheur, quelle faute avait causé la ruine de M. Gray et amené ce lamentable échouage à Bourg ? Personne ne le sut jamais. L'Anglais, comme on l'appelait, fut accompagné au cimetière par ses élèves, leurs parents et sa propriétaire, Son frère lut quelques prières devant la fosse ouverte. Le hasard... est-ce le hasard? plaça M. Gray à côté de madame André sa compatriote. D'après les ordres laissés au maire, sa tombe fut entourée d'une grille. Sur la pierre qui la couvrait on grava trois initiales : A. G. G. puis ces mots, que plus tard, je rencontrai dans la Bible :
AU his waves and billows hâve gone over me. « Toutes ses vagues et tous ses flots ont passé sur moi. »
Aussi longtemps que nous demeurâmes à Bourg,
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Texilé eut des fleurs et des couronnes. La pensée de ce pauvre corps frileux sous la terre froide me hanta longtemps et me faisait sangloter le soir dans mon lit.
L'année suivante, au Sacré-Cœur , je repris l'étude de l'anglais avec une religieuse irlandaise. Parmi les mères se trouvait une Piémontaise remarquablement jolie. Pour le plaisir d'avoir des leçons d'elle, je voulus apprendre l'italien. Plus tard, après avoir passé des vacances en Alsace chez mon oncle, le désir me vint de connaître l'allemand. On me donna un professeur. Et tout cela, anglais, italien, allemand, devait servir à nuancer mon esprit, à me faire vivre la vie qui m'avait été tracée.
Paris.
Il y a quinze ans que j'ai été déracinée. La mort de M. de Myères, mon mari, la ruine qui en fut la conséquence, m'arrachèrent violemment et du château de Chavigny dans le Cher et de mon bel appartement de la place François-P'' à Paris, Le désastreux tourbillon passé, je me trouvai « sur la branche »... à l'hôtel. Ma fortune personnelle avait été sauvée, je pus chercher l'oubli dans les voyages... et je le cherchai. Pendant plusieurs années, je me promenai sur toutes les routes fréquentées par les oiâfs. Je finis par me lasser de voir des musées, des églises des monuments et des ruines. Mon banquier me représenta la nécessité de restreindre mes pérégrinations. Je passai plus de temps à Paris et j'y menai la vie
indépendante d'une étrangère. Mon oisiveté commença à me peser tout à coup. Je sentis le désir de me créer un intérêt. Lequel? J'aurais voulu faire du bien, me vouer à une œuvre quelconque et aucune inspiration ne m'arrivait. Personne ne semblait avoir besoin Me moi. Et puis Thiver de ma vie s'annonçait de mille manières désagréables. La chaleur et la lumière de mon jour diminuaient sensiblement. A un flatteur qui voulait lui persuader qu'elle avait conservé tonte sa beauté madame Récamier répondit avec un sourire: « Non, non, je ne puis me faire d'illusions, les petits ramoneurs ne me regardent plus ». Ils ne m'avaient malheureusement jamais regardée, moi, mais j'avais possédé un peu de ce fluide mystérieux qui attire, ici un regard, là une sympathie et qui est notre secret orgueil. J'eus conscience du moment précis où il m'abandonna. C'était au théâtre. J'éprouvai soudainement une sensation de solitude étrange ; la salle me parut vide, immense, et je frissonnai comme sous un coup de vent froid. J'étais bel et bien désaimantée. Toutes les femmes ont connu ou connaîtront la douleur de cette opération de la nature. La crise morale qui la suit généralement produisit chez moi le plus inattendu des phénomènes. J'avais assurément reçu le don de la création cérébrale. Mon imagination d'enfant fabriquait des contes, des histoires. Je ne les distinguais souvent pas de la réahté et on les appelait des mensonges. Plus tard une force intérieure ou extérieure me suggestionna d'écrire. Je l'entendais à travers mes chagrins, mes joies, mes plaisirs. Je ne pouvais m'endormir, je ne le puis encore, sans commencer; soit un roman, soit une pièce de théâtre. Aussitôt la
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tête sur loreiller, des personnages se dessinent, des situations s'ébauchent derrière mon front, on y parle même. Puis, comme si cette fantasmagorie avait pour effet de me plonger dans le rêve véritable, le sommeil m'envahit et m'empêche toujours d'arriver au dénouement. Jeune, j'étais une grande liseuse. La gloire de George Sand me faisait envie. Je crois cependant que ses habits masculins, son existence Ubre me tentaient davantage. Ma mère, effrayée de ces dispositions, se moquait sans cesse des bas bleus, me les représentant comme des êtres ridicules. Grâce à ma paresse, à ma frivolité, elle n'eut aucune peine à décourager ma vocation. Je ne tardai pas, du reste, à être prise dans un engrenage bien fait pour tuer la faculté créatrice si elle était tuable. Pendant des années, je l'ai sentie en moi comme quelque chose de vivant, de précieux, comme un trésor dont je ne me servais pas mais que j'étais contente de posséder. Et voilà que dans le grand silence de la vieillesse, l'inspiration est revenue, forte, irrésistible, et j'y ai cédé. Je me souviens du jour, de la minute. Je suis devenue son instrument, sa chose; malgré mes efforts, je n'ai pu lui échapper. Sans que je m'en doutasse, ma pensée mieux nourrie avait acquis de la force ; elle dégagea de sa gangue un être qui se trouvait dans quelque cellule derrière mon front, un romancier tout simplement, et sa naissance changea mon crépuscule en une splendide aurore boréale. Quand une Américaine se découvre un talent ou un goût quelconque, elle s'écrie joyeusement : / know why (I was horn, « je sais pourquoi je suis née ». Eh bien, moi, je sais pourquoi j'ai vécu. Oh I ce premier roman I Le titre m'est venu à l'es-
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prit, le point culminant, le mot de la fin. Dans ce triangle, ma pensée a travaillé deux années entières. Et à ma grande surprise, à mon émerveillement, je me suis aperçue que mon cerveau avait été longuement, bien longuement préparé à Tœuvre qu'il devait faire. Les Américaines m'avaient été assignées comme modèles, j'ai été poussée constamment au milieu d'elles, dans leur intimité. Et, à mon insu, j'allais entassant les documents, les matériaux nécessaires à leur ressemblance. La connaissance plus profonde de la vie, que j'avais acquise si chèrement, mes propres . souffrances, mon déracinement, mes voyages sans but apparent, les millions d'impressions que j'avais emmagasinées, tout cela m'était indispensable. Plus j'avançais, plus j'étais saisie d'admiration devant le travail qui s'était accompli en moi et devant celui même que j'exécutais. Mon inexpérience était à la fois pathétique et comique. Souvent, quand l'inspiration ne venait pas, je mettais mon chapeau et j'allais me promener ; d'autres fois, lorsqu'elle m'arrivait comme une onde chaude et vivante, j'étais si joyeuse que je sortais de nouveau, je l'emportais dans la rue de la Paix, sur la terrasse des Tuileries, et elle me tenait compagnie.
Ce premier roman ! Je l'ai trimbalé dans ma malle, il a été écrit dans je ne sais combien d'hôtels. Une nuit à Rheinfelden-les-Bains, un orage épouvantable s'était déchaîné. La foudre avait mis le feu à un pavillon du jardin. Personne ne se coucha. Préparés pour la fuite, nous demeurâmes groupés dans le hall. Quelques femmes avaient des enfants, d'autres un chien, toutes des petits sacs renfermant bijoux et argent. Quant à moi, j'avais simplement mon manus-
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crit lié par une courroie : c'était mon unique trésor. Un monsieur alsacien s'avisa de me demander, en manière de taquinerie, ce que contenait l'étrange paquet.
— Un roman commencé, répondis-je.
Il eut un sourire dont la moquerie me resta sur le cœur. Il faut croire que je ne payais pas de mine. Lorsque le volume parut, je le lui envoyai avec une dédicace rappelant l'incident. Après l'avoir lu, il m'écrivit : « Vous aviez raison de vouloir le sauver » .
A l'exception de très faciles tricotages pour les pauvres je n'avais jamais pu finir aucun travail. J'imaginais qu'il en serait de même de mon roman. Cependant, dès le premier moment, je m'étais sentie conune attachée à ma .table à écrire. Si je la quittais un peu trop longtemps, j'y étais ramenée irrésistiblement. La Providence m'avait, en outre, préparé l'aide nécessaire à l'achèvement de ma tâche... et cette aide était une amie française qui demeurait tout près de moi place Vendôme, J'avais fait sa connaissance dix ans auparavant. Depuis de longs mois, elle était retenue prisonnière par la maladie qui devait l'enmiener. Ses lectures la maintenaient dans le mouvement. L'élévation de son caractère m'inspirait une admiration <jue j'ai eu rarement l'occasion de donner en ce nM>nde. Elle était l'unique personne chez laquelle j'aurais osé être malade et mourir. A elle seule, je parlai de mon travail. Elle s'y intéressa avec une ardeur qui m'encouragea. Je montais souvent lui en lire quelques chapitres ; elle était étendue sur une chaise longue, ukoi, commodément assise dans un grand fauteuil en face d'dle, une tasse de thé sur une petite table à ma
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droite. Elle m'écoutait passionnément avec une attention que rien ne distrayait. C'était un plaisir nouveau de voir se refléter dans ses magnifiques yeux noirs les émotions que j'avais créées. Sa présence, ses paroles agissaient sur mon cerveau d'une manière active et bienfaisante. Je rentrais à l'hôtel, l'esprit littéralement chauffé par sa sympathie. Sans elle, j'en ai la conviction, mon roman aurait été rejoi'.ilre les dessins, les tapisseries, les broderies inachevées dont ma route est semée. Je le terminai victorieusement et je le signai : « Jean Noël I »
Jean Noël I Pourquoi ? Le nom sonnait joyeux et il me sembla de bon augure.
L'enfant était né, mais qu'en foire? Ce fut encore mon amie qui me procura une carte d'introduction pour l'administrateur d'un de nos grands journaux. Je me décidai non sans peine à le lui porter. Une femme de cinquante-deux ans, inconnue, se présentant avec un manuscrit, c'était passablement audacieux et ridicule. J'en avais conscience et j'étais émue comme une jeune première. Les bureaux dudit journal m'impressionnèrent désagréablement. Il y avait dans l'atmosphère quelque chose de dur, de bourgeois, qui ébouriffa aussitôt toutes mes plumes. M. P..., à qui on m'avait adressée, me reçut très aimablement, mais avec cette politesse brusque qui est le genre de la maison, il me prit le manuscrit des mains, le jeta sur son bureau en me disant :
— C'est bien, madame, nous lirons ça.
Ça ! Du coup je demeurai suffoquée, 11 appelait ça, cette chose qui avait coûté à la nature des années de travail, qui était de la vie même ! Il ne savait pasl Non,
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éditeurs, rédacteurs ne savent pas encore, auxx^siècle, ce qu'est un manuscrit. S'ils s'en doutaient, ils le manieraient comme un saint-sacrement.
En tout cas mon roman fut lu, — il aurait pu ne pas l'être, — il fut lu, accepté, publié en feuilletons, puis en volume. Son succès me fit pressentir que Jean Noël pourrait bien prolonger ici-bas l'existence de madame de Myères. Je n'en vois pas la nécessité, mais la Providence la voit probablement.
J'écrivis un second roman. L'appréciation favorable du premier par un académicien qui aime les Lettres d'un amour désintéressé et se plaît à signaler les œuvres de quelque mérite, m'ouvrit les pages d'une de nos meilleures Revues. Mon amie mourut avant l'apparition de ce nouveau volume, qu'elle avait particulièrement aimé. Le jour même de sa publication, quelque chose de curieux se produisit. J'étais venue faire visite à sa mère que j'attendais dans la chambre même, où nous avions si souvent communié ensemble. C'était au mois d'avril, vers la fin d'une belle journée. Il y avait autour de moi un silence de crépuscule. J'évoquai sa douce figure de madone aux yeux noirs, sa silhouette élégante et je regrettai qu'elle ne fût plus là. Soudain, dans l'air tranquille, sans qu'une feuille des arbres de la cour remuât, une onde de vent. . . extraordinairement doux, entra par la fenêtre ouverte, m'enveloppa et sembla ressortir. Je tressaillis, mon cœur baltit. J'eus l'idée instantanée que cette manifestation venait d'elle. Cette impression m'est restée... Sait-on? Ah! sait-on?
Je viens d'achever mon troisième roman. J'en ai recommencé la copie. Pendant ces cinq dernières
années, j'ai étudié le travail de la vie chez les autres, la curiosité m'est venue de l'étudier en moi. N'est-ce pas bien imprudent? Dieu sait quelles cellules ma pensée peut rouvrir I Saura-t-elle éviter cette zone qui contient tant de choses sacrées et douloureuses? J'y veillerai I II y a des morts qui ne sont jamais assez morts.