CANNES
Cannes, hôtel Riche.
Si jamais créature a eu l'illusion de la liberté, c'est bien moi. Cette illusion me rend curieusement sensible à la suggestion du mouvement. Il m'arrive souvent de descendre dîner sans avoir Tintention de sortir. S'il se trouve dans la salle à manger quelque personne équipée pour le théâtre, le désir me vient aussitôt d'y aller et j'y vais. Quand je vois une amie faire ses malles, j'ai toutes les peines du monde à ne pas l'imiter. On ne saurait imaginer comme c'est ballotté une femme « sur la branche ». A force d'entendre dire autour de moi : « Je vais à Nice, k Cannes, à Monte-Carlo », l'envie m'est venue de revoir le Midi. Les idées qui mènent notre vie nous arrivent ainsi du dehors, et j'ai reçu mes ordres de marche. C'est comme un petit congé qui m'est accordé après
SUR LJL B&ANCHE IQ
l'achèvement de mon roman. Cannes était le seul endroit de la Rivière que je ne connusse pas. Une sorte de guignon m'en avait toujours barré le chemin. Il m'a attirée par cela même et j'y suis.
Arriver de nuit dans une ville inconnue, ouvrir sa fenêtre le lendemain matin sur un horizon nouveau, sortir seule à travers des rues étrangères, est pour moi un plaisir exquis. La présence de qui que ce soit me le gâterait. C'est une communion avec l'âme même du pays, cette âme créée par la race de ses habitants, l'architecture de ses maisons, le climat, une foule de choses visibles ou invisibles. Je la sens toujours très distinctement. Elle m'impressionne, et me cause soit de la tristesse, soit de la joie. Cette impression première ne s'efface plus et le souvenir seul suffit à la reproduire. Après le plaisir d'explorer l'endroit où j'ai été amenée^ il y ^ celui de faire connaissance avec mon hôtel. Le décor est à peu près le même partout. Des corridors percés de portes comme ceux d'un couvent ou d'une prison, une salle à manger avec des tables carrées ou rondes, recouvertes de nappes aux plis raides, une salle de lecture avec des journaux, de hideux livres de réclames, des fauteuils lourds et incommodes, des salons souvent très riches qui n'ont pas Tair plus intime que la rue. Malgré cette désolante banalité, chaque hôtel a une atmosphère spéciale; cette atmosphère est antipathique ou sympathique, maussade ou gaie, selon le caractère des propriétaires, selon les gens qui le fréquentent, l'ensemble du personnel, la distribution des pièces ; celle des grands caravansérails, tenus par des compagnies est glaciale. U me serait impossible de la supporter longtemps.
aO SUR LA BRAIfGHB
L'hôtel Riche, où je suis logée, est situé à dix minutes de la ville au milieu d'un parc. Sa physionomie me plaît. J'ai une bonne chambre au quatrième élage et de mon balcon la vue est splendide. Avec des fleurs, mes livres de voyages, quelques photographies, mes plumes, mon encrier, mes papiers, je sais partout me donner l'illusion du « chez-moî ». L'arrivée dans un hôtel où je dois séjourner quelque temps m'amuse toujours. Les inconnus avec lesquels je vais entrer en contact sont destinés à renouveler ma vie, à la varier, à l'aiguiller peut-être difléremment, moi-même, j'aurai sur eux une influence quelconque. Ceci excite vivement ma curiosité. Aussitôt dans un milieu nouveau on sent le jeu de ces fluides qui continuent l'être humain. Votre présence affecte désagréablement celui-ci, agréablement celui-là, et laisse les autres indifférents. Les affinités d'éducation, de sentiments, d'esprit, vous font vite trouver votre niveau. L'hôtel Riche retarde un peu. Il a encore une table d'hôte, sans préjudice des tables particulières. C'est moins chic, mais cela développe la sociabilité. Mon premier dîner m'a laissé une bonne impression. Des fleurs, des femmes en toilettes claires, des hommes en smoking ou en habit, donnaient à la salle à manger un aspect élégant. La causerie m'a semblé gaie et animée. J'ai rencontré quelques visages sympathiques et intéressants même. L'élément anglais et américain domine. Je m'en réjouis, car il impose toujours plus de propreté et de correction. Il y a suffisamment de Français, de Russes et d'Espagnols pour donner un chaud coloris à ce groupe humain.
Allons, je crois que je ne m'ennuierai point ici.
SUR LA BRANGBE ai
Cannes.
Le voyage, le changement de milieu causent toujours une sorte d'effarement à l'esprit, un brusque arrêt dans son travail. Selon l'endroit où il se trouve transplanté, il met plus ou moins de temps à retrouver le fil de ses pensées. 11 piaffe, il piétine sur place, puis il finit par reprendre son élan. Me voici installée et acclimatée. La voie nouvelle sur laquelle ma vie a été placée est plutôt agréable. A sept heures, on m'apporte le thé. Je le prends devant ma fenêtre ouverte. Tout en le buvant lentement, j'écris sur mes genoux. L'air pur du matin me donne un immense bien-être. Quelquefois, mes regards se fixent sur les montagnes et sur la mer... ma plume s'arrête, une curieuse ivresse m'envahit. On dirait que j'entre dans toute cette beauté de la lumière, que je suis absorbée par quelque chose de très grand. Je ne suis plus ici... mais là-bas... là-haut... loin de mon corps, et je suis divinement heureuse. U n'y a pas longtemps que je connais cette sensation. Elle est brève malheureusement, et je suis trop vite ramenée à mon griffonnage, à mon déjeuner, à ma besogne enfin. Ma toilette achevée, je vais en ville. La ville, quelle qu'elle soit, l'agglomération des maisons, des gens, les étalages des boutiques exercent une fascination à laquelle personne n'échappe. Le vieux Cannes me charme et m'attire toujours. Je m'arrête au marché aux fleurs, j'entre à la librairie, je vais faire les cent pas sur la Croisette. Après le déjeuner et la causerie du café, je
monte chez moi. Je m'étends sur ma chaise longue, je lis les journaux et je dors pendant quelques minutes. De cette sieste quotidienne, je sors toujours fraîche et reposée. L'après-midi, seule ou en compagnie, je fais une longue promenade qui se termine invariablement par une tasse de thé chez Rumpelmayer. De retour à l'hôtel, j'écris jusqu'à l'heure du dîner. Pendant la soirée, je joue aux cartes, au hiEÊrrd, aux dominos, à la roulette. Toiss les jeux m'amusent et m'absorhent. Quand je suis à la table de whist par exemple, rien n'existe plus pour moi que les combinaisons des cartes. Ces combinaisons inattendues, variées à l'infini, me causent une surprise dont je ne me lasse pas. Voilà une jolie preuve d'atavisme, car je suis petite-fille et fille de joueur. Cette distraction, où l'intérêt n'entre même pas, donne du repos à mon cerveau. Devant le tapis vert, personnages de romans, de comédie, pensées philosophiques, questions harassantes disparaissent ou se tiennent tranquilles. Aussitôt que je rentre dans la solitude de ma chambre, tout cela revit et je suis quelquefois obHgée de travailler jusqu'à une heure avancée. Je n'ai pas un moment pour ruminer le passé et songer aux horreurs de la vieillesse qui s'approche. La vie d'hôtel m'oblige à prendre plus de soins de ma personne, de ma toilette, à être aimable, à avoir un caractère égal, à surmonter ma fatigue et mes malaises, en un mot, elle m'empêche de me tasser physiquement et moralemenl»
Giuuies.
Quaod le sob, je voîs tontes ces personnes de races diverses dans les salons de Thotel, je ne puis croire que ce soit le fait du hasard ou de leur Yolonté. Quelques-unes viennent de très loin, du Chili, de San- Francisco. Est-ce pour potiner, causer, jouer, qu'elles ont été ràioaies sous le même toit? Assurément non. Il doit y avoir là-dessous un tissage bien intéressant, des ccanmencements de choses, un échange de vie nécessaire au progrès de tous. Elles semblent appartenir au même monde, à la même civilisation, et pourtant elles représentent des degrés différents d'élévation morale. Trois cercles se forment et se reforment invariablement: le cercle anglais, le cercle américain, le cercle français. Dans le cercle anglais, les femmes tricotent les longs bas à côtes chers aux sportsmen, ou des gants pour les pécheurs de Terre-Neuve. On parle d'une voix monotone. Les visages sont sérieux, froids, les yeux doux. On joue avec une passion concentrée et parfoitement disciplinée. Dans le cercle français, il y a plus de lumière, de vivacité. Les femmes confectionnent de jolies petites choses aux couleurs brillantes. On y cause, non pas sur des sujets bien élevés, mais la conversailion roule sans tomber. Le jeu, qnd qu'il soit, y est mené gaiement, avec accompagnement de mots drôles. Dans le cercle américain, il y a plus de beauté, d'élégance et de jeunesse. Les femmes, la plupart avec ces grands chapeaux qui semblent rivés sur leurs têtes, des sacs à maîÛes d'or, autour
a4 SVK LA BRANCHE
de leurs poignets, babillent sans trêve. On y pratique le poker avec une ardeur qui met sur toutes les joues des plaques de couleur. De ravissantes exotiques vont et viennent à travers ces groupes. Quelles jolies races I L'enchâssement de leurs yeux m'émerveille toujours. Sur leurs visages aux traits menus, en voit le reflet d'une âme bonne et enfantine. Les Russes et les Polonaises ont un relief extraordinaire. On sent en elles d'immenses capacités. Dans ce milieu moderne, avec leurs physionomies intenses, leurs enthousiasmes, elles m'ont semblé curieusement démodées. Je reviens toujours aux Américaines avec plaisir et intérêt. Quand elles parlent français, toute leur belle assurance disparaît. Leur expression, leurs voix s'adoucissent, il se dégage d'elles quelque chose de naïf, de très jeune qui est peut-être le vrai fond de leur âme. Je leur dois beaucoup. Leur activité a souvent stimulé ma paresse. A travers elles, j'ai comme senti le formidable bouillonnement de la vie de leur pays. Dans la classe que j'appelle « la jeune Amérique », je constate chez les femmes une nervosité croissante, une lassitude extrême, un dégoût de l'argent même. L'une d'elles, après avoir passé l'hiver à Naples, me disait : « Comme c'est rafraîchissant de rencontrer des gens bien nés et pauvres ! » Ces mondaines à outrance ont le regard vacillant, l'expression de créatures pourchassées. Elles viennent se reposer dans le mouvement plus lent de notre vie, puis elles repartent, poussées de nouveau dans la sarabande effrénée où elles finiront par tomber sous le coup de la prostration nerveuse. Quand je les observe, je ne suis point surprise du nombre croissant des divorces, de la dislocation sociale dont les
SUR LA BRAIIGHB 2b
journaux nous apportent les preuves. Tout ceci, cependant, ne se passe qu'à la surface et sur une très petite étendue. Il y a, aux États-Unis, une couche de résistance admirable, une classe dont nous n'avons pas l'équivalent et que nous ne connaissons guère. Les principes rigides, la foi indomptable que les émigrés, venus d'Angleterre ou de Hollande apportèrent dans le Nouveau-Monde avec leur Bible de famille, furent comme une sorte de ciment armé. C'est grâce à ce ciment que leur œuvre de fondateurs résista aux assauts des aventuriers, qu'elle résiste encore aux poussées de la multitude affamée d'argent. Cette âme puritaine des pères pèlerins n'est pas restée confinée dans le clan de leurs descendants directs, des fameux four hnndred, elle s'y est plutôt affaiblie — mais elle s'est infiltrée dans tout le pays — au nord, à l'est, à l'ouest, elle domine à Boston, à Philadelphie. Elle a créé une sorte d'humus moral qui donne naissance à des gens sérieux, d'un caractère élevé. Quand ces gens ont trois générations, ils sont ce que les Yankees appellent « our best people, notre meilleure classe » et que je nomme « Vieille Amérique ». Dans la vieille Amérique, les divorces sont rares, les familles très unies. Les femmes ne quittent pas volontiers leurs maisons. Elles ne viennent guère en Europe que pour s'instruire et la lupart ont une haute culture. L'esprit puritain leur fait une mentalité un peu bornée, très bourgeoise ns son rigorisme. Il se trahit encore chez elles par ne absence de goût, le dédain de la toilette. Elles anquent de charme et de brillant, mais elles doutent une agréable impression de sincérité et de pureté, na. nature est-elle encore impuissante à prêter de
a6 SUR LA BRAKGHE
réclat aux créature» de valeur ou ne le veut-elle pas ?
Je prends souvent plaisir à mettre en contact Françaises et Américaines. Dans la plus simple causerie, on voit jaillir la différence des caractères. L'autre jour, j'ai présenté « une Vieille Amérique » à une provinciale de Paris.
— Vous avez des enfants4> lui demanda cette dernière.
Le visage de TAméricaîne s éclaira joliment,
— Quatre, répondit^-elle, et douze petits-enfants.
— Quatre enfants I Douze petits-enfants I Et vous êtes en Europe?
— Oh ! ils n'ont pas besoin de moi.
— Non... peut-être, mais moi, à votre place, j'aurais besoin d'eux.
— - Pour quoi faire?
Ce « pour quoi faire » causa un- choc visible à madame de B...
— J'écris tous les soirs à mes enfants, continua madame Wilson. Je leur raconte ce que j'ai fait, ce que j'ai vu. Ma lettre part le mercredi. Chaque courrier m'apporte des nouvelles de l'un ou de l'autre. Nous sommes en constante communication. Dieu m'a laissé une excellente santé, je dois en nrofiter. Il me reste encore tant de choses à voir I
— Quelles choses?
— La Suède, la Norvège. J'irai cet été. J'ai visité le Japon à l'époque des chrysanthèmes, il faut que j'y retourne à la floraison des cerisiers.
Ohl l'expresâon dé madiame de B.,., rive gauche de la Seine^ en entendant cette fbmme de cinquante-
Sun LA BHANGHE 27
cinq ans, grand'mère de douze petits-enfants, parler de retourner au Japon pour voir la floraison des cerisiers ! J'en rirai longtemps. Ce qu'elle s'en moquait, elle, de la Suède, de la Norvège et du Japon 1 La Française, comme la Latine en général, se laisse encore absorber tout entière par l'homme et par la maternité. Quand l'amour la quitte, elle ne voit plus rien icibas. Lorsque ses enfants se marient, elle se cramponne à eux, essaie toujours de reprendre son fils ou sa fille et encombre les jeunes nids. La plupart cherchent des consolations dans les pratiques d'une dévotion puérile, dans les œuvres d'une charité routinière. Toutes vieillissent très vite.
Ne ipas vieillir ! L'Américaine se vante d'en avoir trouvé le secret. Elle conseille de ne jamais se désintéresser de la vie, de puiser au contraire à ses meilleures forces, de suivre son mouvement, d'apprendre sans cesse, même de ne pas compter ses années. Elle a scientifiquement raison. La vraie fontaine de Jouvence est dans notre cerveau. Si nous maintenons l'activité de ses cellules, il accélérera la circulation du sang, des fluides vitaux, donnera de l'éclat aux yeux, conservera delà souplesse au corps, éloignera la maladie, la vieillesse, la mort même. Dieu veuille qu'il y ait un jour en France des grand'mères capables d'aller, comme de braves abeilles, chercher au loin, pour leurs petits-enfants... des images, des impressions, du miel enfin!
Cannes.
Je n'ai jamais aimé ce qu'on appelle prétentieusement « la Côte d'Azur » et cette nouvelle expérience que je fais ne me réconcilie pas avec elle. Fausse chaleur, lumière aveuglante ; dans l'atmosphère, un souffle de mistral qui balaye toutes les brumes, intensifie le bleu du ciel et de la mer jusqu'à l'indigo et donne aux lignes une dureté désagréable. De la verdure, des fleurs et puis le silence de l'hiver, pas un chant d'oiseau. Les paysans les tuent par ignorance et par avarice. Les couchers de soleil sont merveilleux, mais perfides. On voudrait rester dehors pour ne pa: perdre une seule des dégradations de la lumière, de ce violet doré qu'aucune palette humaine ne peut donner et il faut rentrer. Une humidité particulière vous met dans le dos un frisson de petite mort. L'air se charge d'ennemis visibles et invisibles, dans cet air mauvais les moustiques, ce poison ailé, possédés d'une ivresse d'amour, dansent leur danse de reproduction et renouvellent peut-être leur provision de venin. Franchement, je préfère les honnêtes couchers de soleil de Paris ! Si je n'aime pas le Midi, j'aime les cosmopolites qu'on y rencontre. A côté des mondains et des fêtards, il y a nombre de créatures qui viennent y chercher l'oubli, la guérison,un peu de chaleur physique et morale, dans l'âme desquels il s'est passé ou se passe quelque chose. Il y a huit jours, il est arrivé à l'hôtel Riche un Anglais qui a tout de suite éveillé mon intérêt. C'était un homme de cinquante-cinq à
soixante ans. Sa haute taille lui donnait une apparence robuste, la pâleur terreuse de son visage, ses traits, comme ciselés du dedans, ses yeux liquid, fluides, trahissaient le travail de destruction qui s'accomplissait derrière sa magnifique armature. J'avais vu dans la liste des étrangers qu'il s'appelait « sir William Randolph ». Il était accompagné de sa femme. Bien qu'il semblât vouloir se tenir à l'écart , j'étais sûre que nous ferions connaissance. Le soir, pendant que je jouais au bridge, j'avais, à plusieurs reprises, rencontré son regard fixé sur moi avec une expression d'étonnement et j'avais saisi sur ses lèvres cet irritant sourire humoristique particulier à l'Anglais. Ce matin, comme je me reposais sous la véranda après ma promenade en ville, je le vis arriver du fond du parc. Ma sympathie alla involontairement au devant de lui et le toucha de quelque invisible manière, car, pressant le pas, il vint droit à mon fauteuil.
— Je ne sais pas si c'est correct, de se présenter sans introduction à un auteur, pour le remercier du plaisir qu'il vous a donné ?
— Ce n'est pas correct, mais c'est très aimable, répondis-je, amusée pas cette originale entrée en conversation.
Je désignai un siège à mon interlocuteur.
— Vous aimez donc les romans ? lui demandai-je.
— Quand ils sont bons, oui, comme j'aime un bon cigare. Les cigares me sont défendus, je me rattrape sur les romans. Ne trouvez-vous pas étrange qu'il faille à l'homine des contes, du théâtre, quand il a la vie sous les yeux ?
— Non, car ses facultés ne lui permettent pas de
3o SUR LA BRANGHE
la saisir suffisamment. Le roman et le théâtre ne sont pas le miroir de la vie, ils sont la vie dans le miroir, c'est là seulement qu'il peut la voir et de plus il y trouve une action complète qui satisfait son désir inné de connattre la fin des choses.
Sir WiUiam Randolph me regarda d'un air étonné:
— Je crois que vous avez trouvé, fit-il. Votre explication me semble très plausible.
— Comment êtes-vous tombé sur mes bouquins P fis-je curieusement.
— Le hasard a voulu qu'Hutchinson, mon fournisseur de littérature, votre éditeur, m'envoyât en Algérie vos deux ouvrages. Je les ai ouverts avec défiance.
— Parce que d'un auteur français, j'imagine?
— Précisément. Les romanciers français ont beaucoup de talent, mais ils traitent trop souvent des sujets répugnants. C'est le regret, non seulement des Anglais hypocrites, fit sir William Randolph avec malice, mais des gens comme il faut de tous les pays.
— On n'écrit pas, soyez-en sûr, le roman qu'on voudrait. Mon rêve à moi eût été d'écrire des histoires avec des gens du peuple, des animaux, de la vie forte et simple. Vous avez vu ce que j'ai fait?
— Je ne saurais le regretter. Vos livres renferment beaucoup de pensées et une étude de caractères qui m'a vivement intéressé, bien que je n'aie pas une grande sympathie pour nos cousines américaines.
— Le contraire m'eut étonnée, dis-je en souriant.
— Je n'ai pas de parti pris contre elles, croyez-le. Leurs défauts me choquent et mon éducation ne me permet pas d'apprécier leurs qualités toutes modernes.
SUR LA BRANCHE 3l
Jugez donc I Elles sont les seules femmes au monde qui peuvent quitter vdontairement leur mari, leurs enfants, s'amuser et être heureuses loin d'eux.
— C'est vrai ; mais avez-vous songé que, si le lien conjugal était aussi serré dans leur pays que dans le nôtre, il entraverait l'action de l'homme, ralentirait son œuvre ? Ne pensez-vous pas qu'elles sont les agents nécessaires des échanges entre le Nouveau-Monde et le Vieux-Monde ? des véhicules inconscients d'idées et d'impressions?
— Non... Je n'ai pas l'imagination d'un romancier.
— Il n'y a pas d'imagination là dedans, c'est scientifiquement vrai. La cargaison invisible d'un transatlantique est autrement considérable que celle qui paie les frais de douane.
Sir William me regarda un instant.
— Vous m'étonnezde plus en plus. Du reste quand ma femme est venue me dire que vous étiez Jean Noël, je ne l'ai pias cru possible.
— Parce que vous m'avez trouvée trop vieille pour Caire un jeune auteur ?
— Non, je ne pouvais croire que la personne, qui avait remué des idées semblables à celles qui m'avaient frappé, pût remuer les cartes avec un tel entrain et s'absorber dans cet abominable bridge,
— Mais ce n'est pas la même, m'écriai-je de bonne foi ; celle-là est madame de Myères, une femme très frivole, qui finirait volontiers sa vie en jouant au bezigue. Jean Noël, lui, est né il y a cinq ans seulement. Il estiiesté longtemps dans les limbes, vous voyez.
32 SUR LA BRAUGHB
— C'est pour cela qu'il est si vigoureux. Je m'en réjouis, car je me propose de lui livrer bataille sur bien des points.
— Vous n'êtes pas francophobe, j'espère ?
— Non, j'ai même pour les Français une instinctive sympathie mais je ne les comprends pas toujours. Je ne les comprends pas quand ils crient après chaque échec : « Nous sommes trahis ». Je ne les comprends pas dans la défaite quand au lieu de se rallier autour de leur gouvernement, au lieu de se serrer les uns contre les autres, ils se querellent et s'entretuent, Avec nous, Napoléon aurait pu prendre la revanche de Waterloo. C'est vous qui l'avez envoyé à Sainte- Hélène.
— Vous avez raison.
— Je n'ai pas compris les Français dans leur manière de traiter Ferry, dans l'affaire Boulanger, encore moins dans l'affaire Dreyfus. Leur attitude lors de notre guerre contre les Boërs m'a peiné, moi et bien d'autres. Nous avions été attaqués, défaits à Majuba Hill, nous ne pouvions en rester là. Toutes les grandes nations ont des péchés de conquête sur la conscience — si péché il y a. — Ne tenez-vous pas en exil certaine petite reine Malgache?
— Vous et nous accomplissons l'œuvre qui nous est imposée, voilà tout. Mais voulez-vous que je vous donne la clé de notre caractère ?
— Ah ! vous me ferez grand plaisir !
— Eh bien, les races saxonnes, teutonnes et leurs ramifications sont mascuUnes ; les races latines, slaves, celtes, sont féminines. L'élément féminin domine dans l'âme française. Étudiez son histoire, sa littérature,
SUR LA braughb 33
vous l'y retrouverez sans cesse avec ses défauts et ses qualités.
Le visage de sir William s'éclaira :
— Upon my wordi ma parole, ce doit être cela! s*écria-t-il.
— J'ai visité souvent l'Angleterre, je regrette que nous demeurions si obstinément étrangers les uns aux autres.
— Et cependant dans vos livres, vous avez soigneusement exclu les Britishers du champ de votre observation. Je l'ai remarqué.
— Eh bien, vous ne perdrez rien pour attendre. J'ai, en préparation, un volume sur votre pays.
— Ah ! voilà qui m'amusera I
— J'ai retourné cent fois ma plume avant d'exprimer un jugement. Je me suis piquée d'honneur. Je ne veux pas être prise en flagrant délit d'injustice ou de partialité. En même temps, j'ai tâché de vous donner une idée plus nette, plus vraie de notre caractère. Je suis sûre que vous n'avez jamais franchi le seuil d'une maison française.
— Oui, tenez; il y a trois ans, lady Randolph et moi, avons rencontré, ici à l'hôtel Riche, les de Lusson, des gens charmants avec une fille de dix-sept ans. Nous nous sommes liés étrangement vite. Un beau jour dans la conversation, ma femms, qui est Irlandaise, en est venue à dire qu'une de ses petites cousines du côté maternel avait, jadis, épousé un Français du nom de La Reynie et à notre stupeur mutuelle, nous avons appris que ladite cousine se trouvait être la propre grand'mère de madame de Lusson.
—- La vie a parfois de jolies surprises.
34 l^UR LA BAANGHE
— Et de cruelles plus souvent. Quoi qu'il en soit, cette découverte a créé entre nous et nos nouveaux amis une agréable intimité. Ils sont venus passer un mois chez nous, à Simley Hall, dans le Staffordshire. Nous leur avons ensuite rendu visite en Touraine. Là, j ai vraiment pris contact avec la France et vu de vos bonnes qualités plus que je ne Tavais fait encore. La propriété des de Lusson, la Gommanderie de Rouziers, est à douze kilomètres de Tours.
— La Gommanderie de Rouziers ! m'écriai-je, mais je la connais !
— Ah bahl
— Une adorable maison Louis XIII?
— Précisément.
— Eh bien, depuis dix ans, je passe le mois d'octobre à Vouvray, chez des amis. Ils me l'ont montrée au cours d'une excursion,
— Comme c'est curieux! fit sir William Randolph. Nous allons finir par nous trouver des liens communs.
— Je n'en serais pas surprise, les rencontres ici-bas sont souvent préparées de loin.
A ce moment, la cloche du déjeuner sonna, nous nous levâmes. Je tendis la main à mon compagnoo.
— Au revoir, n'est-ce pas ?
— Si vous voulez bien le permettre, je vous présenterai lady Randolph cet après-midi.
— Avec plaisir, mais vous la présenterez à qui? à madame de Myères ou à Jean Noël?
Sir William me regarda... hésita... puis avec un sourire railleur.
— Je la présenterai à madame de Myères... car
SUR LA BBANCHE 35
elle joue au bridge et aux dominos. Je garderai Jean Noël pour moi, si vous le voulez bien.
— M right.
Sur ce mot, nous nous séparâmes et je remontai chez moi un peu troublée, avec cette sensation qui m'annonce maintenant que quelque chose s'est passé, ou arrivera. ÉtaitK^e pour rencontrer- cet esprit-là que j'ai été envoyée à Cannes ?
Cannes.
Eh bien, voilà I Nous sommes liés, les Randolph et moi ! Liés ! Quel joli phénomène cette liaison des créatures humaines I Elles suivent longtemps quelquefois des routes diverses, puis elles obliquent tout à coup vers le même point et se rencontrent. Leurs regards se croisent, se détournent et se prennent. Mille circonstances les rapprochent avec une persistance significative ; il se fait entre les cerveaux une transmission photographique d'images, d'impressions. Chacun dépose un peu de sa substance dans l'âme de l'autre, assez pour produire des vibrations communes plus ou moins profondes naturellement. Les Randolph, dont jignorais l'existence il y a quinze jours, connaissent maintenant ma mère, cette figure lumineuse dont le souvenir éclaire encore ma vie, mon père, mes morts, mes amis. Je leur ai parlé de mon enfance, de ma jeunesse, incidemment de mon mariage. Avec cette intuition des natures affinées, ils ont senti que ce chapitre renfermait quelque chose de douloureux» ils ne m'y ont pas retenue. Je sens vraiment que désormais
rien de ce qui m'arrivera d'heureux ou de malheureux ne saurait leur être égal. Cela m'est à la fois doux et gênant, car j'aime jalousement ma solitude et mon indépendance. Us m'ont, de leur côté, initiée à leur vie. Us m'ont parlé de leur fils aîné, mort aux Indes, de leur fille mariée, de leurs trois petitsenfants, de leur fils Claude, de Simley Hall, leur vieille demeure familiale. Je connais même les noms de tous les chiens. Sir William est à la tête d'une grande compagnie houillère et possède des mines de charbon dans le Staffordshire. Peu d'honmies m'ont donné une telle impression de volonté. On dirait que sa personne dégage de la force. Quand je marche à ses côtés, j'ai une sensation distincte de protection. U a dû être très autoritaire, un vrai seigneur et maître pour sa femme et pour tout son entourage. Celte horrible maladie de cœur qui le détruit a évidemment adouci et transformé son caractère. Par moments, le gonflement subit de sa narine, la rigidité instantanée de ses lèvres trahissent le vieil homme. U me fait re£fet d'un lion agonisant. U y a en lui cette spiritualité virile que la Bible crée chez l'Anglais. Elle est très différente de la spirituaUté fine et sensuelle qui jette certains Français dans le cloître ou dans la dévotion. U aime passionnément la nature, les fleurs, les animaux. L'astronomie est son étude favorite. U s'est fait construire un observatoire au fond de son parc. Le soir, lorsque nous nous promenons sous la véranda, son regard explore toujours le ciel. Sijeneme trompe, il y a eu quelque chose de particulièrement douloureux dans la mort de son fils aîné. Elle pèse sur son esprit d'un poids, qui n'est pas habituel.
Avant-hier, je ne sais à propos de quoi, il m'est arrivé de dire comme je le fais souvent : 9 C'est beau la vie ! » 11 s'est tourné brusquement vers moi et le visage contracté, le ton sarcastique :
— Belle, la vie ! avec ses turpitudes, ses maux inguérissables ! Ah 1 non, elle n'est pas belle I On a quelquefois bien du mérite à ne pas la maudire. Gomment la voyez-vous donc, vous?
— Comme un assemblage merveilleux de forces qui concourent à l'œuvre universelle. Nous n'avons, du reste, pas le droit d'en juger, puisque nous ne connaissons ni sa continuation ni sa fin. Quand mon œil ou ma pensée rencontre quelques-unes des horreurs d'ici bas, je les reporte aussitôt sur quelque chose de perfectionné et je me dis: ceci deviendra cela. La beauté est de la laideur corrigée, la vertu, du vice épuré. Par quels procédés ? La nature seule le sait.
— Eh bien, je crois simplement que nous avons tous des instincts de brute contre lesquels il faut lutter sans cesse. Il y a même, je l'avoue, un certain plaisir dans ce combat-là.
— Voilà qui est bien anglais !
— Est-ce que vous admireriez l'homme aussi par hasard?
— De tout mon esprit I Qu'il manie un balai ou un sceptre, je vois en lui l'agent, l'instrument de Dieu. Je considère que le plus humble est aussi nécessaire que moi. L'homme ! Une fois sur l'échelle de vie, il n'en sera jamais détaché. Il pourra tomber de quelques degrés... jusqu'en bas, mais il se relèvera et sera poussé inéluctablement vers la perfection et le bonheur.
38 SUR LA BRATYGHE
—*- Qu'est-ce qui vous a si bien renseignée ?
— La science.
— La science I Ah 1 elle est jolie !
— Eh bien, elle m'a ouvert des perspectives infinies. Je crois maintenaïil aux promesses de ces béatitudes, qui avaient Tait sourire mon ignorance. Logiquement elles doivent se réaliser. ^ Ceux qui ont faim seront rassasiés », j'en suis sûfre.
— Amen I fit mon compagnon avec un long soupir.
Sir William a la raillerie singulièrement coupamte. Il est doué, en outre, de -cette faculté qu'on nomme humour, au moyen de laquelle on voîttotrt de suite le comique d'une situation. Il adore la taquinerie, ckaffing, en anglais. J'y trouve moi-même un très grand plaisir et nous ne nous épargnons pas. Mon aptitude à passer d'un sujet frivole à un sujet transcendant est pour lui un continuel sujet d'étonnement. Je suis la première Française avec qui il ait pu échanger des idées. Je m'aperçois qu'à chaque instant il est dérouté. Avant-hier matin, il est venu s'asseoir à côté de moi sous la véranda.
— Je parie que vous êtes superstitieuse, m'a-t-il dit en manière d'attaque.
— Effroyablement.
— Vous n'aimez pas à voir la nouvelle lune à travers la vitre?
— Non, non.
— Et vous croyez au mauvais œil ?
— Je crois que la rencontre de telle personne peut coïncider avec les événements heureux, 'larancontre de telle autre avec les événements malheureux 1 Ne sommes-
SUR LA BRANCHE Sq
nous pas cxmstamBaent l«s uns pour l«s autres des instruments de joie «ou de doulear, des messagers de bonne ou de mauvaise f<M*tune ?
— Les tempéraments superstitieux se trouvent aux deux extrémités de i'écfaelïe humaine, chez ceux en qui Tinstinct donrnœ et Kîhez ceux dont l'appareil sensitif est très affiné.
— Eh bien, j'ai gagné cette maladie en Italie. A force d'eateodre -dire : « Ceci porte bonheur, cela pofte malheur », on finit par être impressionné. Est-ce que vous nieriez îles presBentinaents î
— Non, je ne te puis pas, malheureusement. Quand mon fils est parti pour les Indes, j*ai senti en «changeant notre dernière poignée de main ^ue je ne le reverrais pas. Lui-même, du bateau en rade, a fait demander à sa mère une vieille chanson qxi'elle lui chantait lorsqu'il était enfant.
— D m'est arrivé aussi, dis-je, quelque chose de très curieux. Durant un séjour que je "fis à Rome avec M. de Myèrcs dans Tannée même de sa mort, j'dlai visiter la^hapelleCorsini à^aint-Jean de Latran, où se trouve une inoubhable Pieià, Elle représente non pas une vierge hors l'humanité, mais une simple femme ^i a sur ses genoux un corps d*homme brisé par le supplice «t sans vie, celui d'un homme qu'elle aime ou qu'elle a -enfanté selon la nature. Le groupe est éclairé par un Téflecteur qui laisse la crypte dans Tombre. Cette douleur intense, mise, en relief par la lumière, se oomimFmqcra magnétiquement à moi qui n'étais cependant ni croyante ni mère; j'éclatai en sanglots, à la grande surprise des autres visiteurs. Plus j'essuyais mes larmes, plus elles coulaient. Six
40 sua LA BRANCHE
mois plus tard, mon mari m'était eiileVë. Pendant que, l'âme déchirée, je lui faisais sa dernière toilette» le groupe de la Pietà se reforma dans mon cerveau et je me vis dans la même attitude que la femme de la chapelle Corsini. Quelquefois, comme vous le dites si bien en anglais, : « Le malheur projette son ombre en avant. »
— C'est certain.
— N'est-ce pas une preuve que nos destinées sont écrites?
— Une preuve» oui, mais elle peut être illusoire. Puis se tournant vers moi avec un frémissement de
malice aux narines :
— La plus jolie preuve serait que l'amour fut réellement un fluide comme vous l'afiBrmez dans votre dernier roman. Nous l'avons senti, vous et moi... autrefois... Je voudrais le voir maintenant.
— Le voir I m'écriai-je, mais qu'est-ce que vous voyez ici-bas?... des choses seulement. Avez-vous jamais vu une idée, une pensée, un sentiment?
La physionomie de sir WiUiam Randolph exprima un effarement subit.
— By Jove no ! Pardieu non I je ne me suis même pas rendu compte que je ne les voyais pas.
— Et ils vous mènent cependant ces grands invisibles. Ils bouleversent le monde, le font vivre, agir.
— C'est entre deux bridges que vous avez trouvé cela?
— Peut-être... ce n'est assurément pas pendant la partie.
— Je l'imagine bien» Plaisanterie à part, vous avez dû beaucoup réfléchir.
SUR LA braughe 4i
— Que peut-on faire sur la branche « à moins qu'on n'y pense » ? Jean Noël y a acquis un peu de la sagesse que vous prêtez aux vieux hiboux; He has become as wise as an old owl.
Comme si ces causeries quotidiennes ne nous eussent pas liés suffisamment, les Randolph m'ont invitée chaque après-midi à partager leur voiture. Nous avons parcouru ensemble tous les environs de Cannes. Le printemps est maintenant très avancé. Les tons bleus vont s'adoucissant chaque jour. Il y a davantage d'or dans les violets du couchant. Les oiseaux, échappés au massacre imbécile qu'on en fait et ceux qui reviennent de loin, commencent à chanter l'amour. Hier, en gravissant une côte, j'avais la sensation d'entrer dans un bain d'azur et de lumière vibrante. La vraie saison de la Riviera doit être l'été. Quand on demande aux gens et aux choses ce qu'ils ne peuvent donner, on est toujours désappointé. En rentrant de la promenade, lady Randolph nous prépare une excellente tasse de thé. Son malade va prendre un peu de repos et toutes deux nous jouons au piquet jusqu'à l'heure du dîner. Elle est le vrai type de l'épouse anglaisé douce et soumise. Elle reconnaît avec une humilité touchante la grande supériorité de son mari. Elle est ravie qu'il trouve quelque distraction à causer avec moi. Et ces nouveaux amis qui m'ont comme adoptée partent demain. J'en ai un gros regret. J'aurais voulu rentrer en même temps qu'eux, mais ma chambre à l'hôtel de Castiglione ne sera pas libre avant huit jours.
Ce soir, après le dîner, comme nous nous pronienionspour la dernière fois sous la véranda, sir Wil-
42 SUl £A BRASGHE
liam Randolph m*a demaïadé ai je comptais aller eu Angleterre au mois de juin.
— Non, non, ai-je répondu. Je Tais Toir le printemps en Touraine, c'est une fantabie que j'ai depuis longtemps.
— Ne consentiriez-vous pas ht me la; sacrifier cette fantaisie P Ma fenrnoe a Tintention de vous demander de venir passer qudques semaines à Simky Hall.
— L'année prochaiiie si voi» voulei;
Il s'arrêta net et, se tournant vers moi :
— Est-ce que j'ai l'air d'un honmod qui viviaencc»re* une année? me demanda-t41 d'un ton âpre.
Mon cœur se contracta affreusement/ l'eus la force de n'en rien laisser voir.
— Voua avez une constitution capafald d/d rédster longtemps à> la maladie et de la vaincre mêma.
— Vous croyez ? fit-il avec une imaie: dcmloureuse. Je ne partage pas votre of»nion. Enr tdut eaa, j'ai. bien le droit d'être despote. Je voudrais vousmontrer mes étoiles fiavorites, le petit village que j'ai Mt construire, Simley et ses vieux arbres. DonnazHnoi ce plaisir et venez au mois de juin.
Une force intérieure me poussa^ à céder.
— Va pour juin ! Vous voyez:, il n!y a pas besoin de me prier beaucoup.
Une expression de joie illumina le visage de sir William.
— Vous êtes la bonté même. Nous inviterons les de Lusson en passant par Paris afin que votre séjour soit plus agréable. Nous aurons de la jeunesse : mon fils» ma fille, mes petits-enfants. Macbme de Myères ne manquera pas de partenaires pour le bridge- oi: Jem
Noël pourra étudier une famille anglaise tout à fait vieux jeu. Elle» sont en train de disparaître, vous savez. Enfin, nous^ fCTons de notre mieux pour vous distraire.
— Je n'en doute pa^, je m'attends "même à être très heureuse.
— Alors^ nous pouvons compter sur vous?
— Absolument.
— Merci. Je suppose qa un Français votts. baiserait la main, fit sir William Randolpk avec une étincelle de moquerie dans les yeux; mais il y a des choses que John Bull ne sait* pas faire-. Celle-ci est du nombre.
Et me voilà aiguillée vers l'Angleterre, Mon séjour à Cannes aura changé tou» mes plans; Était-ce donc son but?*
Gaanes,
Je me sens très seule maintenant, la saison touche à sa fin. Notre nombre diminue chaque jour. La table d'hôte est aparès tout l'image vulgaire de ce que le poète Gilb^t appelait « le banquet de la vie » . Une personne dispara^, la ligne se resserre et tout est dit. Cependant, ts^ndis que l'absence de celui-ci vous cause une sensation de vide, souvent très douloureuse, l'abr sence de celui—là ne vous touche nullement. Le fait, bien que banal, est curieux. Il indique, selon moi, l'existence d'un fluide isolateur. C'est grâce à ce fluide que nous pouvons traverser la foule sans nous y mêler, sai» prendre conl^ct. Autrement nous tomberions le*
uns sur les autres comme des capucins de cartes, nous nous embrasserions, nous nous déchirerions. Ahl ce qu'il resterait de nous sans l'invisible barrière I II me semble qu'ici-bas les êtres sont groupés par systèmes. Quand il nous arrive de rencontrer inopinément aux tournants de notre chemin des gens entrevus ailleurs, nous nous écrions : « Comme le monde est petit ! » Ce n'est pas le monde qui est petit, mais nos orbites respectives, cercles ou ellipses. Bien que séparés par des distances considérables, des obstacles de toutes sortes, les individus qui font partie du même système se rencontrent toujours à un moment donné et pour des fins inconnues. Les affinités secrètes, les fils conducteurs les unissent ou les réunissent, ils influent les uns sur les autres, s'affectent mutuellement et quelque fugitif que soit le contact, regard, poignée de main, il laisse une impression et produit les vibrations nécessaires à la vie commune. Quand vient l'heure des adieux, on sent les liens qui se sont formés à notre insu. Leur rupture est comme un déchirement de mille petites fibres intérieures... Le chemin de fer rend les départs particulièrement pénibles. Il a l'air implacable comme le sort, comme la nature. On comprend qu'aucun cri humain ne lui fera ralentir sa marche et qu'il ne vous rendra pas ceux qu'il emporte. La voiture, au contraire, laisse un vague espoir, une possibilité de retour.
A la fin d'une saison aux eaux ou ailleurs, lorsque j'entends les gens autour de moi parler de leur « chez eux » , de leur intérieur, je me rends compte de mon déracinement. Il me cause un peu d'effroi, un peu de peine et une sorte d'humiliation. Aux grandes
fêtes aussi, je sens la privation d'un foyer, sa chaleur me manque, je grelotte intérieurement, mais ces moments-là passés, je me trouve bien « sur la branche ».
PARIS
Paris, hôtel de Castiglione.
A la gare, pas de famille, pas de serviteurs, le petit omnibus jaune de la Compagnie Lyon-Méditerranée, puis l'hôtel; la demeure de tout le monde, une chambre qui était hier celle d'un autre. Chère chambre ! Je voudrais pouvoir la garder, la fermer. N'importe, je la referai bientôt mienne. C'est curieux, elle a beau être occupée par des étrangers pendant plusieurs mois, aussitôt que j'y rentre, elle me redevient familière, il me semble que j'y retrouve de ma vie: j'y ai ruminé tant de pensées, tant de souvenirs, tant médité... Est-ce que tout cela ne laisse pas de traces? La table me sollicite au travail comme si elle était une table de médium. Nulle part mon cerveau n'est aussi actif, nulle part je ne sens l'inspiration aussi vivante. C'était là sans doute que je devais accom-
S¥a LA BRANCaB ^7
jdir ma tâche des. diwrmères heures. Allons-y gaiement 1
Je suis toujours heureuse, de revoir Paris. Paris I Voilà Tendroit de cette planète que je regretterai le plus. Je Taime comme on aime une personne. Quelqu'un a^ dit : <K II y a des paysages qu'on voudrait embrasses », eh bien, un soir dans la grande allée des Tuileries^ en voyant cette magnifique avenue des Glmmps-Ëlysées monter vers l'Arc de Triomphe auquel le soleil couchant mettait des rayons d'apothéose, mes bras se sont ou^verts sous une irrésistible impulsion de teodresse. Selon moi, la beauté de Paris n'est point seulement due à sa tapographie, à ses rues bieU' percées, à ses monuments, à son élégance, mais à son ciei, à son atmosphère, à son àme. Son ciel a des tons d'une délicatesse, d'une variété infinies; il n'est jamais ni trop bas ni trop dui, son atmosphère e»t légère, ses brumes bleuâtres, son brouillard d'un gris nacré. Son âme es* jeune, gaie, enthousiaste, idéaliste, passionnée et violente, hélas I ses vibrations champagnisent Tair et communiquent à tous une sorte d'exultation, d'allégresse. Il n'est pas de ville plus méconnue et plus calomniée. 1^ vous jetez une pièce de deux sous dans certains cinématographes, ils vous donnent instantanément quelque tableau du Moulin^Rouge ou autres lieux semblables. De même, dans la majorité des cerveaux masculins étrangers, le nom de Paris évoque une petite femme à moitié nue, pied en l'air, ou des exhibitions de cafés concerts. Dans les cerveaux féminins, il fait sujTgir des chiffons, des parures, des fruits défendus do toutes le» saveurs. Ce n'est point dans ces cinématc^raphes dedeux sous qu'il faut le voir, car
ils ne sauraient enregistrer sa vie supérieure, et la vie supérieure y est intense. Si Ton s'y amuse davantage qu'ailleurs, on y prie, on y aime et on y travaille davantage aussi. Paris est pour moi une inépuisable source d'impressions. Autrefois, il m'amusait, maintenant il m'intéresse profondément. En décembre et en janvier, je me promène volontiers entre cinq et six dans la rue de la Paix, à l'heure du fleurtage vénal, de l'apéritif amoureux. Le long des vitrines étincelantes défilent les figures de la Vie Parisienne^ — du journal s'entend, — les personnages de Lavedan, ceux qui cultivent <r leur beau physique » . On peut reconnaître « les chapeaux », « les chaussettes », les « dessous ». Le spectacle est amusant. Et puis ces mondains, ces mondaines et ces demi-mondaines sont plus intéressants qu'on ne l'imagine. Ils ne manquent pas de bravoure. Ils souffrent comme vous, comme nous. Leurs petites âmes sont tordues par l'envie, par la jalousie, criblées de piqûres d'épingles et rien n'arrive si directement, si profondément au cœur qu'une piqûre d'épingle. J'ai surpris à travers l'éclat de leur parure des regards de désespoir, j'ai vu des contractions de douleur se termmer en sourires. Tous les soirs ils viennent dans ce coin de Paris, comme attirés par les feux des diamants et des pierreries et il y a là un éveil de désirs, de convoitises, des rires courts, des frôlements, des rencontres... Ce papillonnage humain me rappelle toujours la danse des moustiques. Il est moins prolifique — j'imagine, — mais il doit rentrer dans le même ordre de faits. Cela dure une heure, puis chacun s'éclipse, la rue reprend son aspect ordinaire, la scène est jouée et j'ai toujours idée qu'il s'est passé quelque chose.
sitr la branche 49
Vingt mètres plus loin, il se passe quelque chose aussi, quelque chose d'immense, de colossal ! A l'heure verte, le five o*clock des boulevardiers, entre la Madeleine et la rue Drouot, la foule devient compacte, amenée là, on ne sait comment, des quatre pointsxardinaux de la capitale. Les mains se cherchent, se serrent. Il se fait une transmission rapide, incroyable d'idées, d'opinions, de sentiments. On ébauche des affaires, on prépare la ruine de l'un, la fortune de l'autre. On exalte celui-ci, on éreinte celui-là. On prononce des paroles qui auront des conséquences imprévues , fatales ou heureuses. On absorbe des germes de maladie ou de mort. L'amour, la haine, la jalousie s'entrecroisent I... cela dure... une heure 'au plus... puis on se sépare... et l'œuvre inéluctacle est accomplie.
Je m'abîme en admiration devant le pouvoir qui dirige ce flot humain, qui sait où aboutira chacune des pensées de ces milliers de cerveaux, chacun des mouvements de tous ces corps. Parfois, en traversant cette foule, j'entrevois, comme à la lueur d'un éclair, le travail qui s'y fait, alors je m'arrête éblouie, saisie de frayeur et je m'enfuis à pas pressés. La vie est toujours en fusion dans l'univers entier; mais en certains endroits, à certains moments fixes ou fixés, un bouillonnement plus fort se produit, destiné à accélérer la niarche de l'humanité — un procédé de clarification peut-être. Et c'est ainsi que, dans cette cuve qui s'appelle Paris, il y a d'espace en espace, à heures fixes, des bouillonnements divers. Dans les églises, un bouillonnement d'idéalité; dans les universités, les laboratoires, un bouillonnement de pensée; au Parlement, un bouillonnement de quoi? Hélas, pas de patrio-
50 SUR LA BRANGHB
tisme, mais de passions politiques, d'ambition, d'envie. Au Moulin-Rouge et endroits semblables, un bouillonnement de vie inférieure et sânsuelle. Dans les quartiers populeux, il y a un bouillonnement de forces maté- . rielles> de courage, de rancunes, d'amour et de haine, de dotileur surtout : celui-là est le plus prolongé, le plus intéressant aussi. Oui, vraiment, il me semble que j!ai « su m'asseoir pour regarder la vie % ; cat je vois plus beau et plus grand — okl si grand^ que. j'ai peur... un. peu ^confiance pourtant.
Paris.
Lorsqu'on voit de près les grands de ce monde, on se brouille avec l'humanité ; lorsqu'on observe les petits on se réconcilie avec elle. C'est la réflexion que j'ai faite avant hier. Le Figaro annonçait ime vente de charité à l'hôtel D... Vendeurs et vendeuses, appartenant à la plus haute aristocratie, devaient revêtir les costumes de nos anciennes provinces. C'était le clou du programme. Cette paysannerie, dans le cadre d'une de ces belles demeures du xvni'' siècle que j'adore, ne pouvait manquer de me tenter irrésistiblement. Je me rendis donc rue de Varennes. Au tourniquet, le marquis d'A..., en large chapeau, gilet brodé, petite veste de velours, culottes, guêtres et gros souHers, reçut ma pièce de deux francs et en plus de mon droit de passage, me donna un joli sourire. Un paysan gentilhomme, ça n'est pas regardant.
Je traversai le vestibule et toute une enfilade de salons. Les portes-fenêtres ouvraient sur un de ces
SUR LA BRANCHE 5l
vieini jardins coixiine on n'en voit plus qu'au faubourg Saiikt-Germain, avec un fond de grands arbres, des mors revêtus (k Ui^re> une pelouse mal tondue, des massifs de liiododeadrons et de lilas^ des fleurs en bordure, des allées caillouteuses.
Dans ce décor, que le printemps rajeunissait un peu, des petites boutiqnes,^ des pavillons rustiques, un orcbestre darfsux tziganes, des groupes de femmes en toilettes daire», dont l'effet étaît atténué par les robes sombres des douairières et les soutanes noires àds prêtres. Et puia> se détacbani sur le tout, les costomes delà Bretagne, de T Anjou, du Poitou, portés par des jeune» gens et de» jeunes filles qui allaient et venaient avec l'intention évidente de se montrer de face, de profil et de dos. J'^lkû: demander une tasse de thé à mademoiselle de G... Elle me la servit avec beaucoup de gentillesse. Dans la laiterie, une vache superbe .était installée. Étrillée pour l'occasion, son poil avait plu» de reflets que le» chameau d'un mondain. Elle paraissait hypnotisée par 1© milieu aristocratique où elle se trouvait. Jugez donc f Reçue au faubourg Saint- Gwmainl... pour y donner son lait, il est vrai. C'est égal, c'était beaucoup d'honneur. Une bête même peut s'attendre à tout ici-bas. Celle-ci était 1&, immobile, sans ruminer, sans.manger, regardant ces faux paysans, ces faussesi paysannes d'un air si ahnri^ si inquiet que je ne pu» m'empécher d'en rire. Je ne serais pas surprise que- le saisissement eût tari sa mamelle.
Je me promenai assez longtemps à travers la foule. Parocii les jeenea gen», so«is beaucoup de chapeaux breton» et vendéen», je vis de» visage» intéressant», d'un type trè» ancien, très afQné, mais dans lesquels
il n'y avait pas un ton de force. Leurs physionomies ternes, leurs mouvements lents, leur allure molle, trahissaient un manque de vitalité qui devait les rendre impropres à la lutte. Ah ! nul doute, il fallait d'autres hommes que oeux-là pour diriger la barque de la France à travers les écueils modernes 1 Je compris mieux que je ne Tavais jamais fait, pourquoi le commandement leur en avait été retiré. Je ne dout« pas qu'au moment du danger, la flamme de l'héroïsme ne vienne à briller dans ces prunelles bleues ou brunes, que ces corps minces ne se tendent jusqu'à la mort sous leffort de la bravoure héréditaire pour défendre leur pays, mais ils ne savent pas vivre pour lui et en plein jour, paradant dans ce vieux jardin, affublés de costumes de fantaisie, les grands seigneurs faisaient assez piètre figure. Des jeunes gens, mon attention se reporta sur les jeunes filles. Là, plus de distinction que de beauté, aucune individualité, beaucoup de rêve dans les yeux, de rêve anémique. Pas de fraîcheur, pas de lumière sur les visages, quelque chose de vieillot dans l'ensemble. Toutes me firent l'effet de fleurs de couvent. Quant aux femmes entre cinquante et soixante ans, elles étaient plutôt pénibles à voir. Énormes, déformées, mal habillées, on voyait que rétiquette de Cour n'avait pas discipliné leur maintien et qu'elles ignoraient et dédaignaient les lois de l'hygiène moderne. Le port de tête était beau. Une nuance de mélancohe adoucissait les physionomies sévères et intransigeantes. Il y avait chez elles un air d'autorité morale et aristocratique qui ne permettait pas de les prendre pour de vulgaires bourgeoises. Je cherchai du regard les marquises et comtesses amé-
ricaines. D semblait qu'elles dussent ressortir en tons vifs sur ce milieu terne et passé. Eh bien, elles se confondaient presque avec lui. Elles ont copié son ton, ses manières, adopté ses préjugés, renié leurs dieux par snobisme, par suggestion ; mais voilà, elles n'ont pu encore acquérir son charme. Elles paraissent raides, guindées, de vraies contrefaçons. Je ne crois pas cependant qu'elles aient été amenées dans ce vieux monde pour la seule gratification de leur vanité, mais pour y apporter des éléments d'évolution. Elles doivent probablement transmettre à leurs enfants l'esprit nouveau mitigé afin qu'il puisse être plus facilement absorbé. Le travail de la Providence est si merveilleusement profond.
Ce qu'il y avait de comique et de caractéristique dans cette vente de charité, c'est que tout le monde semblait s'occuper d'autre chose. Les mères de l'église s'entretenaient pour la plupart avec leur directeur, les jeunes gens fleurtaient. Vendeurs et vendeuses oubliaient de faire l'article, causaient entre eux, lâchaient leurs comptoirs pour aller échanger une parole avec celui-ci, celui-là. La recette a dû s'en ressentir, car l'argent vient rarement seul dans la caisse des pauvres. Dans un coin, on vendait cependant à la criée un tas d'objets hétéroclites. Le gentilhomme commissaire-priseur était drôle, mais on attendait davantage de lui. Il descendait d'un des hommes les plus brillants, les plus spirituels du xvm® siècle et c'était un de ces cas où « noblesse oblige ». Qui sait? il ne lui manquait peut-être que l'entraînement. Quelques femmes de la haute bourgeoisie firent irruption dans le vieux jardin. Leur élégance rehaussée de
54 sua LA BRANGU
bijoux, leur modernité, créèrent uasaisbsant contraste. Elles firent quel({ues tours dana les allées, chuchotant* riant, échangeant des sourires moqueurs, eitaminant gens et choses avec une curioûté visible. Elles achetèrent à droite et à gauche généreusement, avec un. peu d'ostentatioo, puis elles s'échpsèrent. Elles avaient trouvé probablement que c'était mieux chez elles. Oui, c'était mieux, mais pas aussi bien peutêtre.
Une Altesse honora la vente de sa présence. Oa l'entoura d'hommages, les jeunes gens l'escortèrent» les douairières lui firent des révérences de Cour. C'était à se croire au temps de Sa Majesté Louis-Philippe et même bien au delà. Les hommes enlevaient leurs chapeaux de paysans avec ce joli mouvement de la main gauche qui leur vient des aacêtres aux chapeaux emplumés, ils baisaient la main des femmes, pliaieat le genou devant elles pour leur offrir des billets de loterie avec un naturel, une grâce, où revivait quelque chose d'autrefois. Tout l'après-midi, j'eus la sensation du passé, et cette sensation était singulièrement agréable, infiniment reposante.
Le soir, au dîner, la salle à manger de l'hôtel de Castiglione était pleine d'Américaines, la plupart très jolies, délicieusement habillées. Les unes revenaient de Versailles, de Fontainebleau, des courses, les autres allaient à l'Opéra. Les maris étaient en Amérique naturellement et, avec la conscience de leur droit à la liberté et au plaisir, elles se donnaient du bon temps — « a good time » — selon leur expression enfantine. Étaient-elles plus heureuses que leurs sœurs, marquises et comtesses du faubourg Saint-Germain ? Les balances
SVR LA B^RANGHE 55
qui peuvent peser le bonheur et le malheur humain sont entre les mains de Dieu aeuL Je comparai intérieur^nent letableaurétcospectif que j'avais^ vu rue de Varennes avec celui que j'avais sous les ye&x. Je me rendis compte, de la valeup supérieure du premier. Il avait fallu dea siècle, pour prod:uire l'harmonie qui m'avait charmée» mëro»- cet e&cement: qui m'avait attristée. Le second était comme une aquarelle vivement et vigouceusemanti lavée, qui donnait une grande impres^OB de via et da jeunesse. Dans- chacun de ces tableaux on pouvait suivre la pensée, reconnaître la main du maître. Ponir suivre cette pensée, voir cette main, il falkit vcaîm«^ que j'eusse été mise. « sur la branche )».
Paris.
Depuis mon retour à Paris, je me suis aperçue que le cercle de ma vie s'était considérablement rétréci. Absorbée, outre, mesure» par mon dernier roman, j'ai refusé invitation après invitation, laissé nombre de lettres sans réponse, négligé de rendre les visites, en un mot> manqué à tous mes devoirs monddiins. Mon activité physique s'est ralentie aussi. Les dîners au restaurant, le théâtre, la promenade au Bois me tentent de moins cai moins» Pqup la première fois, le Salon m'a laissée indÎJËferente. Est-ce vraiment la vieillesse qui m'a atteinte ? La vie de Paris est si intense qu'on la sent, selon ses affinités-, sans y prendre part. Les ondes m'en arrivent dans ma chambre et me communiquent l'impression d'une fête mondaine ou artis-
56 SUB LA BRAIfGHE
tique. Je vois les réunions d'Auteuil, de Bagatelle, le polo, les figures féminines, les toilettes claires se détachant sur les pelouses, avec une netteté qui me satisfait et encourage ma paresse. Je vis du fumet des choses maintenant. Ce nouvel état d'âme a fait trop de vide autour de moi. J'en éprouve quelque tristesse. Cela ressemble tellement à la fin I Madame de Myères est devenue une étrangère dans son propre pays ; Jean Noël vit à l'écart du monde littéraire et, entre les deux, ils n'ont pas la position sociale d'un épicier retiré.
Depuis quelques années seulement, je remarque l'assistance que la Providence nous prête. Aux heures de lassitude extrême, quelqu'un ou quelque chose m'a toujours été envoyé, soit pour me ranimer, soit pour m'éncourager. Tantôt c'était quelques mots d'un lecteur inconnu — un « bravo » même m'est parvenu du fond de l'Alaska — tantôt c'était la réapparition dans mon orbite d'une personne amie, tantôt un envoi de fleurs. Dans un de ces mauvais moments, de ma table du restaurant de l'hôtel de Castiglione, mes yeux ont rencontré les yeux intelligents et doux dé deux Américaines arrivées de la veille. Un courant de sympathie s'est aussitôt développé entre nous. Au moyen des appareils de télégraphie sans fil que nous avons tous derrière nos fronts, nous sommes entrées en communication, nous avons échangé des sourires, puis des paroles, l'inéluctable liaison s'est faite et cette liaison a réchaufiTé ma vie d'amitié vraie. Voici maintenant l'invitation des Randolph. Elle vient à point. Je sens le besoin de me reposer de l'hôtel, de descendre un peu de la branche ; il me semble que j'ai
SUR LA BRANCHE b']
la crampe dans les membres et dans le cœur. J'ai besoin de voir des enfants, de caresser des animaux, d'entendre des chants d'oiseaux^ des ronrons de chat, de respirer des fleurs vivantes... J'ai un besoin infini de grand air et d'espace. J'aurai tout cela à Simley Hall. J'en jouis par avance.
Je quitte Paris demain. C'est inouï ce que le démarrage d'une pauvre petite barque comme la mienne demande d'efforts et de mouvements. Je suis toujours surprise du tas de bavures que peut produire la vie d'un être humain : papiers, cartes, notes, chiffons, bouts de dentelle et de rubans s'accumulent, se multiplient avec une rapidité incroyable. J'ai beau déchirer, brûler, donner, il en reste encore au moment de mon départ. 11 y a quelques années, je possédais cinq malles, je n'en ai plus que trois : mon inséparable, puis les deux qui restent à l'hôtel. Cette simplification me ravit. J'éprouve un curieux plaisir à jeter du lest, — je suis plus cigale que fourmi. — J'admire les Américaines qui, déracinées comme moi, sans enfants, sans foyer, et elles sont légion, vont achetant, tout le long de leur route soUtaire, un tas de choses qui les fascinent, selon leur expression: vieux ivoires, dentelles précieuses, bijoux anciens. Elles en remplissent caisse après caisse, elles ne les revoient souvent pas et les mettent en dépôt chez leur banquier. Ce n'est point pour elles-mêmes qu'elles butinent évidemment. Les objets qu'elles collectionnent sont destinés à réjouir d'autres yeux, lesquels?... à produire des impressions nécessaires dans d'autres cerveaux... lesquelles? Conmie ce serait intéressant de pouvoir suivre un peu plus longtemps le travail humain I Et moi donc au
fait ! Ce n*est point pour mon propre plakdr que je transcris ces pensées, œs réflexions qni se sont élaborées lentement, doulom'oiis©ment, derrière mon &ont et dont le germe vient de très loin peut-être. Quelle vie sortira de ces parcelles de ma vie ? C'est ^vexant de ne pas voir tout de suite. Je sais au moins que je ne mourrai pas, je commence môme à me douter que je vis depuis bien longtemps. Et il y ^ des gens qui trouvent ce monde bête ! Ah I "voilà, ils ont la vue mais non la vision. :EUe'm*esrt venue tard et seulement après une série d'opérations très douloureuses. J-e ne me plains plus, elle en valait la peine.