‹ Sur la branche: [Par] Pierre de CoulevainChapitre 1 sur 9 · A L'ÂME DE LA MÈRE · texte numérisé non relu

A L'ÂME DE LA MÈRE

PARIS

Paris, hôtel de Gastigliono.

Me voici bientôt arrivée, j'imagine, au bout de mon chemin, un chemin long de cinquante-sept ans déjà ! Cinquante-sept ans que mon cerveau fonctionne, que mon cœur bat, que mes pieds marchent. Je ne perçois encore aucune trace d'usure. Une solide machine que la mienne en vérité !

J'étais condamnée à faire toute seule la dernière étape. Un jour, dans mon ciel serein, contre toute prévision, un orage terrible a éclaté. Cet orage m'a enlevé mari, famille, foyer. Depuis lors, je vis à l'hôtel « sur la branche ». Pour une femme, dans les conditions où je me trouve, rien ne saurait être plus pratique et plus agréable. Se perdre dans quelque appartement trop grand, s'asseoir solitaire à la table

autrefois entourée de visages, chers, enteadre les meubles craquer pendant les soirées d'hiver, voir les visiteurs se foire rares, n'être plus en eoatact avec le monde que par les journaux, ce serait une véritable petite mort. La Providence m'y a soustraite, je ne cesse de l'en remercier.

Mon esprit, délesté des soins du ménage, de toute préoccupation matérielle, a pris un nouvel essor. On eût dit qu'il avait été rechargé et avec une électricité plus subtile, plus puissante. A l'âge où l'on se sent décroître, je me sens en progrès, et j'ai pu monter dans « le dernier bateau » . Assurément le phénomène ne m'est pas spécial. Corot disait que pour saisir l'âme et la beauté d'un paysage, il fallait « savoir s'asseoir » ; je crois que j'ai réussi à savoir m'asseoir pour regarder la vie. Du point où je me suis placée après bien des tâtonnements, elle m'apparaît belle et bonne, oui, bonne... Je vois l'homme, non plus comme un aveugle en liberté, mai& comme un coopérateur de l'œuvre divine, immortel conmie elle. Je le vois, marchant en pleine éternité, conduit versf des buts lointains et glorieux. Cette vision nouvelle m'est une source d'enseignements précieux, de consolations, d'espérances infinies. Pourquoi ne les donnerais-je pas à ceux qui en ont besoin? Pourcpoi ne penserais-je pas pour ceux qui n'ont pas. le temps de penser ? Pourquoi ne regarderais-je pas pour ceux cpii n'ouit pas le temps de regarder? « Siaf la branche », on voit de plus haut et plus, loin au6si, oh l beaucoup plus loin..

S^UR LA BRAnCHE

Piorria.

Une chambre et un carbinet de toîtetteam quafrîème étage d'un hôtel de première classe, dans ïe quartier de» étranger», Toilà mon chez-moi. Le contenu de trois maâe», voilà tourtes mes possessions terrestres. Il n'est pas grandiose, pas hixneux ce décor de mon cifiquième acte ; eh bien, tel qtrel, il me plaît infiniment. Mm fenêtre donne sur une rue élégante et je vois passer des théories d'êtres hoimams intéressants par la variété de leurs conditions et de leurs allures. B% mon bakofi, j'ai la vue d'une bande étroite mars très étendue du panorama de Paris; de Sainte-Clotrlde à la besiliqae du Sacré-Cœur, du jardin des Tuileries au bonlefard des Italiens et les lueurs du couchant éclairent divinement le pan du ciel qui m'est concédé. Les qudqves mètres carrés où je piétine sur place renferment JOÊt nombre invraisemblable de choses : un lit, une chaise longue, deux tables, deux fauteuils, une mafle. Sur un panneau, entie les plis d'une étoffe ancîeme, les portraits de mes derniers amis, sur un autre, ceux de mes connaissances, des personnes qui oBrtl kissé un souTenir agréable dans ma vie, pnis les photograiplnes des chiens que j*ai aimés, de Blanchettc, de Charmant, de Bfob, de Jack. Je les garde pour 1^ rayon de tendresse camine que la lu-mière a saisi au fond de leurs yewx. A drofte de la cheminée Fétagêre de mes livres favoris : la Bible, Homère, Dante, SfafiKket^eare, Molière, Diderot, Don Quichotte, Manon Lescaut. Aa-dessus, la Vérité de Lefëvre; au-dessous.

sua LA BRANCHE

Saint-Augustin et Sainte-Monique, d'Ary Schefier. En face de la porte d'entrée, la Victoire de Samothrace. Épinglée à côté de mon lit, une gravure de Willette, étrange et belle : contre un ciel noir, traversé d'éclairs, se dresse une grande croix sur laquelle est cloué un être humain aux traits rudes, mal dégrossis. C'est le mauvais larron. Il est là, agonisant, les cheveux soulevés par un vent d'orage, mais point seul. Une femme du peuple a les bras autour de son cou, les lèvres sur ses lèvres. Pour atteindre sa bouche, elle a dû se hisser sur sa monture, un petit âne blanc conduit par un enfant qui, honteux, s'appuie contre le bois infamant. Est-ce l'amour de Montmartre, de Saint- Ouen, dé Saint-Lazare?... je ne sais, mais dans ce baiser, dans ce corps de femme tendu, exhaussé jusqu'au crucifié, il y a une force de tendresse maternelle qui fait croire au pardon. Toutes ces choses peuplent ma solitude, pressent contre mon cerveau, contre mon cœur et en font jaillir des pensées et des sentiments. Quand j'ai, en outre, dans ma chambre, des fleurs et du feu, elle me semble gaie et délicieusement intime. Pour une femme qui, comme moi, aime les vastes pièces, hautes de plafond, les étoffes soyeuses, les objets artistiques doux à l'œil et au toucher, les beaux tableaux, cette demeure banale devrait m'être une torture. Eh bien, non, je me suis attachée aux objets qui m'entourent à cause de leur laideur même. La bergère de ma pendule en chapeau rond avec une colombe sur l'épaule, un mouton à ses pieds, une houlette à la main, la pendule elle-même, qui autrefois m'eussent causé un continuel grincement de dents, me sont devenues chères. Et puis, ce que j'aime

surtout, c'est pelte grande malle, barrée de rouge et de bleu, marquée de mes initiales, chevronnée d'étiquettes qui me rappellent que je suis une nomade. Je la fais et je la défais avec un égal plaisir. Elle renferme tout ce qui est nécessaire à ma vie simplifiée. Dans un de ses compartiments se trouve même ma dernière toilette, ma robe de cercueil, les souliers dont on doit me chausser. Qui donc aurait de la coquetterie pour moi? Chère malle. En mourant, je la regretterai plus qu'un palais et l'idée qu'un jour des mains étrangères farfouilleront dedans, disperseront son contenu, m'est très désagréable.

Hier, en promenant les yeux autour de moi, je n'ai pu m'empêcher de sourire. Sur la cheminée une statuette de Saint-Antoine de Padoue, le don d'une amie très pieuse, au mur un fer de cheval, le gui de la Noël dernière, le buis de Pâques. Des grisgris, des fétiches, des symboles comme sous la hutte ancestrale, c'est très curieux. Je sais qu'ils ne me porteront pas bonheur, qu'ils ne me préserveront d'aucun mal, mais ils sont là.

L'hôtel que j'habite, comme toutes les maisons du quartier, date du premier Empire. Pour introduire les ressorts nécessaires à la vie moderne dans une construction d'une autre époque, il faut vraiment des prodiges d'ingéniosité. J'ai assisté à cette évolution de l'habitation humaine. Elle m'a singulièrement intéressée. Dans l'ordre matériel, elle reproduit l'évolution de l'esprit. Les procédés se ressemblent d'une manière frappante. Ici, l'ouvrier rencontre un mur trop gros, une cloison trop mince, une poutre trop vieille; là, Ja science se heurte à un préjugé ancien, à une croyance

séculaire, i uœ âme afiaiLlie. Il faut perforer, .éiayer» abattre, lecoosiruire avec des précautions inJinies, iatroduire d£» resfiorJis Bouveaux et daos rimjneuble «t daas Je cerveau. Les bois, les pierres cirienA, TinteMect proteste, mais r<3euvre inéluctable s'a.ccomp]it: baios^ asc^i:seurs, «ékctricîité, tuyaux., fils» trouveol; place daias les vieux murs. Uu idéal nouveau prend possession du cerreau, et le HMHKle a mard^é. J'étais présente, lorsqu'à Vhkàbûy on a fenaé le compteur à gaz poux admettre la jeune et brillante bunière moderne, et en voyaat ceci tuer cela, je n'ai pas pu me défendre d'un serrement de cœur« Dame I je suis parmi les « cela > maintenaoLt.

La connaissaoioe de trois langues a fait de moi ujie cosmopolite. C'est à la fois un bonbeur et un nuilbeur d'être cosmopolite. Les facultés se déveLof^ent davantage, mais l'âme garde les caractéristiques de sa race, le cœur reste de son pays, desoncbcher même. Oa inspire de la méfiance à ses coiiaipatriotes, de l'envie aussi. On se beurbe à leurs idées stationnaires, à leurs préjugés. On ne les comprend plus, et au milieu d'eux« on éprouve toujours une pénible senaation d'isolemeat. Que l'oBL puisse prendre le germe du cosmopolitisme dans une petite wUle de province paraîtra invraisemblaMe. Gela a été pourtant. La Providence amène de loin, quelquefois^ les éléments dont elle a besoin pour les destinées humaines.. Une Anglaise fit son apparition dans là société de Bourg. Il n'y &a avait jamais

S^TK tA BUAKCHE

ea aTDBft >^fe. Cétsit ia ienasoe d'an jevsae dodeisr. Elle s'téftût ixisrriée con^ le grë de ses paren4;s et tous les siens avaiiCTt ron^u avec elle. La litlfeératcrre anglaise du •comflftencQDaeQt d« «aède a «eu, cSiez noos, «ne inSueiiee Kjai m «'est jamais reppodnsfte. Ma mère a^Rait urne adntèration passionnée pour Byron, Sheiley, Walier Soe^. Une compatriote de ces hmnn9es4à ne pouYak manquer de lut inspîper de ia «^|»afl%te. EUe se fia très inttinemeiït a^ec ^madame André Kpô. haiiteÊt la maison voisine de la «îenne. €et^ iimitié «ohimença à inflœr sur mon «éducation pdysiqwB, QnafM) je vins au monde, je Fos i«ça«, ^étnae «t soignée com^me l'^étaient les ^enfanits angla^. On nue laissa les unembres ilbros, ia tête déoon'vvrta, on m'^ccontunna au grand air et à 1 eau Ireide. Plus ^spid, je portai des rc^s toàs courtes^ j'ems lee épaules et les jambes nuies, les cheveux au "vasnt. Ma ïoère fut sévèrenaienft Uàmée de oes ijBBOvartôons. Mes camarades «e moqum^it de mai et m'appelaieni l' ce English » . Madame Afidiré me parlait sa lafigne comme «lie fi&isait k son p^t gm'4?Gn et je l'apppeaai« sans mi «n apercevoir, La nostalçie, le chagrin d'être a^apée de ses parests dévefoppèrenl diez Tamie de ma mère les gx^mes de la phtisie. Etie foA emportée «n huit j<9urs. Son mari qniti» le pays et emmena ^n ûh, mon compagnon de jeu. Après cela, on ««radt pn croire que rëlément ékanger av^t élé supprimé dans ma yie, £k bien, non I Cinq ans pècn tard, vers ma douzième année, un Anglais arrWa & Bo«u:g. On ne «st jamais d'où ni comment. Il se logea chez «ne Teonpe qui avait une maisonnette k 1 enÊpée de ia vîile et pnenait en pensi<m des professeurs, des «npbyés. Ma^feme Permet, qui élait une

femme de grande bonté, s'intéressa à l'étranger. Sur sa prière, elle lui chercha des leçons et réussit à lui trouver cinq élèves, moi comprise. Pauvre M. Gray 1 Je suis sûre que personne en ce monde ne se souvient de lui. Son image n'existe probablement plus que dans une cellule de mon cerveau. Gomment y a-t-elle été imprimée si profondément? Par la puissance occulte de la douleur qu'il portait en lui peut-être I II est là, avec sa silhouette maigre, sa longue taille voûtée, sa pâleur nacrée, ses yeux tristes. Chose curieuse, presque incroyable, pour qui ne sait pas la merveille que nous sommes, je sens encore l'impression de froid physique que me donnait ce corps d'où la vie se retirait. Je revois sa main fine, transparente, aux ongles bien taillés qui se détachait sur mes livres. Elle me fascinait, m'imposait, comme si à mon insu j'eusse subi le prestige de la race supérieure dont elle témoignait. Du reste, avec M. Gray, j'étais extraordinairement attentive et docile. Il m'enseignait sa langue au moyen de la grammaire Robertson. Soit que la méthode fût bonne, soit que j'y eusse une aptitude innée, je ne mis pas longtemps à la comprendre. Il y avait en Angleterre toute une littérature enfantine, alors que nous en étions réduits aux Veillées du Château, aux Exilés en Sibérie, aux Contes de Berquin et que nos éditions roses et bleues se trouvaient encore dans les limbes de quelques cerveaux féminins. Dans leurs livres, pas de sermons, pas de modèles de sagesse impossibles à imiter, mais de vrais petits garçons, de vraies petites filles, tous les animaux de l'arche deNoé, de la vie enfin. Cela m'allait. Ces histoires me ravissaient et excitée par la curiosité, je cherchais sans

me lasser mot après mot dans le dictionnaire. J'appris les chansons de la Nursery que Ton accompagne avec un doigt sur le piano et dont le rythme est si facile à saisir. Tout ceci enracina profondément l'anglais dans mon cerveau. Pendant que j'avançais dans ma grammaire Robertson, M. Gray, lui, avançait dans le Uvre de sa vie. Sa pâleur augmenta, la lenteur de ses mouvements devint plus marquée, sonnez se pinça, il prit l'apparence d'un poitrinaire. Au cours de chacune de mes leçons, ma mère l'obligeait à prendre un verre de vieux bourgogne. Sous l'influence du tonique, un peu de couleur montait à son visage pâle et cette couleur me causait une satisfaction intense. La force vitale lui manqua tout à coup. Il s'alita et traîna quelques semaines. Trois jours seulement avant sa mort, son frère arriva. Il paraissait plus âgé que lui et avait l'air d'appartenir à une classe élevée. Quel malheur, quelle faute avait causé la ruine de M. Gray et amené ce lamentable échouage à Bourg ? Personne ne le sut jamais. L'Anglais, comme on l'appelait, fut accompagné au cimetière par ses élèves, leurs parents et sa propriétaire, Son frère lut quelques prières devant la fosse ouverte. Le hasard... est-ce le hasard? plaça M. Gray à côté de madame André sa compatriote. D'après les ordres laissés au maire, sa tombe fut entourée d'une grille. Sur la pierre qui la couvrait on grava trois initiales : A. G. G. puis ces mots, que plus tard, je rencontrai dans la Bible :

AU his waves and billows bave gone over me.

« Toutes ses vagues et tous ses flots ont passé sur moi. »

Aussi longtemps que nous demeurâmes à Bourg,

lO sua LA BRANCHE

l'exilé evA des fleurs et des couroaiiôs. La pensée de ce pa«iYX« ocMTps frileux sous la ierre froide me haiifa longiemps et me faisait sangloter le Boir dans n»>Q lit.

L année suivaate, au Sacré-Cœur , je r^rk l'étude de l'anglais avec une leligieufie irlandaise. Pïarmi les mères se trouvait use Piànontaise reanarquablement jolie. Pour le plaisir d'avoir des leçons d'elle, je youlus appiseadre l'italien. Plus tard, après avoir passé des vacances en Akaoe daee mOA omde, le désir me vint de connaître l'allemand. On me domia ua professeur. Et tout œla^ angiab, italien, aUeouind, devait servir à muancer fBoa esprit, à me £aire vivre la ^e qui m'avait été tracée.

Pteis.

Il y a quinze ans que j'd été déracinée. La mort de M. de Myères^ mKMi mari, la ruine qui en hA ia confiéqueinee, m'arraciièrent violemment et du cMteau de Chavigny dans le Cher et de HK)n bel aj^rteciieat de la place Fraoçois-I^^ à Paris, Le désastreux tourhitlon passé, je me trouvai € sur la branche »,.. à rbôtd. Ma fdrtune persoimeUe avait été saAi^i>ée, je pus dvercber l'oubli dans les voyages... et je le diercbai. Pendant plusieurs années, je me promemai sur toutes les routes fréquentées par les oisifs. Je finis par me lasser de voir des musées, des églises des monuments et des ruines. Mon banquier me représenta la nécessité de restreindre mes pérégrinations. Je passai pbu xie temps i Paris et j'y menai la vie

SUR LA BaAHGHE II

iBdépeodaaHe d'vne ^aa^ère. Mon oisiveté commença & me peser toi^ k coup. Je seoiâis le ééàr de me créer on ififtéfét. Lequt^ î^ J'aurais veula faire du bien, me ^Grcier k niM oeuvre •quelfi(»iqiie et aucune înspiratioa ne m'amvait. Pet^ooDie ne semblait avodr besoin de moi. Et puis l'hiver de ma vie s annonçait de mSIe mamèpes désagréables. La diaieur et la htmiêre de mcm jour dimiitBaiest «ensâUeraent. A «n flal%eur ^i vonlait lui persuader qu'elle avait ooaservé toolie sa beauté madame Récamier répondit avec un souriTe : <c Non, &oa, }e ne puis me faire d'iKusioca, lespeftits raxB^mewrsne meregapdemtplus ». Ils ae Savaient laailieureiiseiiiefit jamms regarc^, moi, maie j'avais possédé un peu de ce flinde mystériefiTKqui afttrre, ici un i«gard, tànme STOEipalAiie et qui eot notre secret orgueil, l'eus coaBCÀeace du moment précis où il m'd)a«do«ana. Cféiait am tbéâtre. l'éprouvai soutfein^nent une sensation de soMitiade étrange ; la suite me parut vidie, knmeiise, ei je frissonnât comme sous un coup de vewt <roid. J'étais bel et bien deeaiman^. Toutes les {tînmes ont coimu ou connaîtront la douleur de cette opération de îa nature. La crise morale <jui ta suit généralement produisit chez moi le pbis imfttendtt des phénomènes. J'avais assurément reçu te don de la création cérébrale. Mon imagmation d'entant fabnquait des contes, des histoires. Je ne les distinguais souvent pas de ta réalité et on tes appelait des mensonges. Plus tard une force intérieure ou extérieure neie suggestionna d'écrire. Je l'entiendbis à tra- 'fers mes chagrins, mes joies, mes plaisirs. Je ne pouvais m'endomrir, je ne le puis encore, sans commencer, soit un roman, soit une pièce de Ibétore. Aussitôt la

tête sur Toreiller, des personnages se dessinent, des situations s'ébauchent derrière mon front, on y parle même. Puis, comme si cette fantasmagorie avait pour efifet de me plonger dans le rêve véritable, le sommeil m'envahit et m'empêche toujours d'arriver au dénouement. Jeune, j'étais une grande liseuse. La gloire de George Sand me faisait envie. Je crois cependant que ses habits masculins, son existence libre me tentaient davantage. Ma mère, effrayée de ces dispositions, se moquait sans cesse des bas bleus, me les représentant comme des êtres ridicules. Grâce à ma paresse, à ma frivolité, elle n'eut aucune peine à décourager ma vocation. Je ne tardai pas, du reste, à être prise dans un engrenage bien fait pour tuer la faculté créatrice si elle était tuable. Pendant des années, je l'ai sentie en moi comme quelque chose de vivant, de précieux, comme un trésor dont je ne me servais pas mais que j'étais contente de posséder. Et voilà que dans le grand silence de la vieillesse, l'inspiration est revenue, forte, irrésistible, et j'y ai cédé. Je me souviens du jour, de la minute. Je suis devenue son instrument, sa chose; malgré mes efforts, je n'ai pu lui échapper. Sans que je m'en doutasse, ma pensée mieux nourrie avait acquis de la force ; elle dégagea de sa gangue un être qui se trouvait dans quelque cellule derrière mon front, un romancier tout simplement, et sa naissance changea mon crépuscule en une splendide aurore boréale. Quand une Américaine se découvre un talent ou un goût quelconque, elle s'écrie joyeusement : / know why (I was born, « je sais pourquoi je suis née ». Eh bien, moi, je sais pourquoi j'ai vécu. Oh I ce premier roman I Le titre m'est venu à l'es-

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prit, le point culminant, le mot de la fin. Dans ce triangle, ma pensée a travaillé deux années entières. Et à ma grande surprise, à mon émerveillement, je me suis aperçue que mon cerveau avait été longuement, bien longuement préparé à Tceuvre qu'il devait faire. Les Américaines m'avaient été assignées comme modèles, j'ai été poussée constamment au milieu d'elles, dans leur intimité. Et, à mon insu, j'allais entassant les documents, les matériaux nécessaires à leur ressemblance. La connaissance plus profonde de la vie, que j'avais acquise si chèrement, mes propres souffrances, mon déracinement, mes voyages sans but apparent, les millions d'impressions que j'avais emmagasinées, tout cela m'était indispensable. Plus j'avançais, plus j'étais saisie d'admiration devant le travail qui s'était accompli en moi et devant celui même que j'exécutais. Mon inexpérience était à la fois pathétique et comique. Souvent, quand l'inspiration ne venait pas, je mettais mon chapeau et j'allais me promener ; d'autres fois, lorsqu'elle m'arrivait comme une onde chaude et vivante, j'étais si joyeuse que je sortais de nouveau, je l'emportais dans la rue de la Paix, sur la terrasse des Tuileries, et elle me tenait compagnie.

Ce premier roman I Je l'ai trimbalé dans ma malle, il a été écrit dans je ne sais combien d'hôtels. Une nuit à Rheinfelden-les-Bains, un orage épouvantable s'était déchaîné. La foudre avait mis le feu à un pavillon du jardin. Personne ne se coucha. Préparés pour la fuite, nous demeurâmes groupés dans le hall. Quelques femmes avaient des enfants, d'autres un chien, toutes des petits sacs renfermant bijoux et argent. Quant à moi, j'avais simplement mon manus-

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crit lié pcr \me courroie : c'était mon unique trégor. Un moDsîefiir alsacien s'avisa de me di^najader, en iaaanière de ilaKpiiiierie^ ce que cooDieKtaèt rétrange pacpiet,

— Un Toman oomimenoé, n^ondis-je.

H eut un Bois-ire dont la rnoopierie me rata sur le cœur. Il faut •croire que je ne payais pas de Bne. Lorsque le volume parât, je Je lui ea\(yym avec mue dédicace rappelant l'incident. Afvès l'avoir bt, il m'écrsTÎt : « Vous avkz caison de vovdoir le «anver ».

A l'exception de très faciles tricotages pour les pauvies je n'avais jamais pu finir aacun travail. J'ima^nais qu'il en aérait de Enénae de mon roonan. depeadnoi, dès le premier moment, je m'étais seutie oomme attachée k ma taUe àëcrtre« Si je la quittais un peu tic|> longtemps, j'y étais ram^oëe irré£dstil!)len;ieDt. La Providence m'avait, en entre, préparé l'aide oécessaire à l'adiè^ement de ma tâche... et ceMe adde âait une amie française qui cbniearail lout près de moi pbce Yeudàme, J'avais fait sa coamaiissance dix ans avpaïavai^ Depuis de longs mois, elle était retenne prifxmrnière par la maladie qui devait l'emmener* Ses lec* tures la maintenaient dans le mourement. L'élévation de son caract^e m'inspirait une admiration que j'ai en raremeut i'oocasion de donner en ce monde. Elle était l'umque p^sonne ches laxfueUe j'aurais osé âtre mœilade et mourir. A elle seufe, je parlai de mon travail. Elle s'y intéressa avec uwb ardeur qui m'enoonragea. J^ montais souvent lui en lire quelques chapitres ; eSe était étendue sur une chaise longue, moi, commodément assise dans un grand fauteuil en lace d'elle, une tasse de thé sur une p^ite table k mn

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droite. Elle m'écontaît passionBémeat a^pec uœ aUentioia: que TÎen ne dietrayait. C'était an plaisir nouveau de voir se refléter éaia ses magnîtiNfcies ye^m:, noirs les «éiiiotîoBS qne j'avaîs ciiéées. Sa présence, ses paroles a^9Baieiit sur moa cerceau d'une maiiâère active et bieaâ&tsanlie. Je reiyb*ai'S à l'hôtel, l'esprit lit^féralement ciiaiiffé par sa Bympattiie. Sans elle, j'en ai la conviction, mon reman aurait été rqoiulre tes dessins, les tapîmeries, les broderies tnacfcevées dont ma route est cernée. Je le terminai victorieusement et je le signai : < Jean Noël 1 »

Jean Noéll Pourquoi? Le nom sonnait joyeux et il me semUa de bon augure.

L'efifant était né, mais qu'en feîre? Ce fut encore roon amie qui me procura une carte d'introduc^ieiQ pour l'administrateur d'un de nos grands journaux. Je me décidai non sans peine à le lui portear. Une lemme de cinquante-deux ans, inconnue, se présentant avec un manuscrit, c'était passablement audacieux et ridBcule. J'en avais conscience et j'étais émue comme une jeune première. Les bureaux dudil; journal mraipressionnèrCTit désagréablement. Il y avait dans l'atmospbère quelque chose de dur, de bourgeois, qm ébouriffa aussitôt toutes mes plumes. M. P. . . , à qui on m'avait adressée, me reçut très aimablement, mais avec cette politesse brusque qui est le genre de la maison, il me prît le manuscrit des mains, le jeta sur son bureau en me disant :

— C'est bien, madame, nous lirons ça.

Ça ! Du coup je demeurai suffoquée. M appelait ça, cette chose qui avait coûté à la nature des années de trvrai!, qui était de h vie même 1 II ne savait pasl Non,

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éditeurs, rédacteurs ne savent pas encore, au xx® siècle, ce qu'est un manuscrit. S'ils s'en doutaient, ils le manieraient comme un saint-sacrement.

En tout cas mon roman fut lu, — il aurait pu ne pas l'être, — il fut lu, accepté, publié en feuilletons, puis en volume. Son succès me fit pressentir que Jean Noël pourrait bien prolonger ici-bas l'existence de madame de Myères. Je n'en vois pas la nécessité, mais la Providence la voit probablement.

J'écrivis un second roman. L'appréciation favorable du premier par un académicien qui aime les Lettres d'un amour désintéressé et se plaît à signaler les œuvres de quelque mérite, m'ouvrit les pages d'une de nos meilleures Revues. Mon amie mourut avant l'apparition de ce nouveau volume, qu'elle avait particulièrement aimé. Le jour même de sa publication, quelque cbose de curieux se produisit. J'étais venue faire visite à sa mère que j'attendais dans la chambre même, où nous avions si souvent communié ensemble. C'était au mois d'avril, vers la fin d'une belle journée. Il y avait autour de moi un silence de crépuscule. J'évoquai sa douce figure de madone aux yeux noirs, sa silhouette élégante et je regrettai qu'elle ne fût plus là. Soudain, dans l'air tranquille, sans qu'une feuille des arbres de la cour remuât, une onde de vent. . . extraordinairement doux, entra par la fenêtre ouverte, m'enveloppa et sembla ressortir. Je tressaillis, mon cœur battit. J'eus l'idée instantanée que cette manifestation venait d'elle. Cette impression m'est restée... Sait-on ? Ah I sait-on ?

Je viens d'achever mon troisième roman. J'en ai recommencé la copie. Pendant ces cinq dernières

années, j'ai étudié le travail de la vie chez les autres, la curiosité m'est venue de l'étudier en moi. N'est-ce pas bien imprudent? Dieu sait quelles cellules ma pensée peut rouvrir I Saura-t-elle éviter cette zone qui contient tant de choses sacrées et douloureuses? J'y veillerai! Il y a des morts qui ne sont jamais assez morts.

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