CANNES
Cannes, hôtel Riche.
Si jamais créature a eu Tillusion de la liberté, c'est bien moi. Cette illusion me rend curieusement sensible à la suggestion du mouvement. Il m'arrive souvent de descendre dîner sans avoir l'intention de sortir. S'il se trouve dans la salle à manger quelque personne équipée pour le théâtre, le désir me vient aussitôt d'y aller et j'y vais. Quand je vois une amie faire ses malles, j'ai toutes les peines du monde à ne pas l'imiter. On ne saurait imaginer comme c'est ballotté une femme « sur la branche ». A force d'entendre dire autour de moi : « Je vais à Nice, à Cannes, à Monte-Carlo », l'envie m'est venue de revoir le Midi. Les idées qui mènent notre vie nous arrivent ainsi du dehors, et j'ai reçu mes ordres de marche. C'est comme un petit congé qui m'est accordé après
rachèvement de mon romaH. Cannes était le seul endroit de la RîVîfere que je ne connusse pas. X3ne fiOTte do guignon m'en avaî* toujonrs Imrré le chemin. ïl m'a attirée par «eJa même «t j*y snîs.
ArrÎTer de nuit dans une viBe inconnue, ouvrir sa fenêtre !e lendemain matin «ur un koriron nouvean, sortir peule à travers des rues étrangères, est pour «îoi «a frfarisîr exqiiifs. La présence de qui que ce soit me le gâterait. C'est une communion avec Tâme même d« pays, cette âme créée par la race de ses habitants, rarchîtecfrare de ses maisoms, le climat, une foule de choses visibles ou invisibles. J« la sens toujours très distinctement. Elle m'impressionne, et me cause soit de la tristesse, aoît de la joie. Cette impression pretBÎère ne s'efface plus et le souvenir seul suffit i îa reproduire. Après le plaisir d'explorer l'endroit où j*Hi é*é amenée, il y a oeluî de feîre connaissance avec mon hôtd. Le décor est à peu près le même partout. Des corridors percés de portes comme ceux Cun <50uveiat ou d'une prison, une salle à manger avec des tables carrées ou rondes, recouvertes de nappes aux pRs raides, une salle de lecture avec des journaux, de hideux livres de réclames, des fauteuils tetnrds et i«commodes, des salons souvent très riches qui n ont pas Taîr plus intime que la rue. Malgré celte désdafrte bana£(é, chaque hêtel a une atmosphère spéciale; cette atmosphère est antipathique ou sympathique, maussade ou gaîe, sdon le caracftère des propriétaires, selon les gens qui le fréquentent, l'ensemble du personnel, la distribution des pièces ; celle des grands caravansérails, iienus par des compagnies est glaciale. Il me serait împosîffble de la supporter longtemps.
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L'hôtel Riche, où je suis logée, est situé à dix minutes de la ville au milieu d'un parc. Sa physionomie me plaît. J*ai une bonne chambre au quatrième étage et de mon balcon la vue est splendide. Avec des fleurs, mes livres de voyages, quelques photographies, mes plumes, mon encrier, mes papiers, je sais partout me donner l'illusion du « chez-moi ». L'arrivée dans un hôtel où je dois séjourner quelque temps m'amuse toujours. Les inconnus avec lesquels je vais entrer en contact sont destinés à renouveler ma vie, à la varier, à l'aiguiller peut-être difieremment, moi-même, j'aurai sur eux une influence quelconque. Ceci excite vivement ma curiosité. Aussitôt dans un milieu nouveau on sent le jeu de ces fluides qui continuent l'être humain. Votre présence afiecte désagréablement celui-ci, agréablement celui-là, et laisse les autres indiflérents. Les affinités d'éducation, de sentiments, d'esprit, vous font vite trouver votre niveau. L'hôtel Riche retarde un peu. Il a encore une table d'hôte, sans préjudice des tables particulières. C'est moins chic, mais cela développe la sociabilité. Mon premier diner m'a laissé une bonne impression. Des fleurs, des femmes en toilettes claires, des hommes en smoking ou en habit, donnaient à la salle à manger un aspect élégant. La causerie m'a semblé gaie et animée. J'ai rencontré quelques visages sympathiques et intéressants même. L'élément anglais el américain domine. Je m'en réjouis, car il impose toujours plus de propreté et de correction. Il y a suffisamment de Français, de Russes et d'Espagnols pour donner un chaud coloris à ce groupe humain.
Allons, je crois que je ne m'ennuierai point ici.
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Cannes.
Le voyage, le changement de milieu causent toujours une sorte d'effarement à Tesprit, un brusque arrêt dans son travail. Selon l'endroit où il se trouve transplanté, il met plus ou moins de temps à retrouver le fil de ses pensées. 11 piaffe, il piétine sur place, puis il finit par reprendre son élan. Me voici installée et acclimatée. La voie nouvelle sur laquelle ma vie a été placée est plutôt agréable. A sept heures, on m'apporte le thé. Je le prends devant ma fenêtre ouverte. Tout en le buvant lentement, j'écris sur mes genoux. L'air pur du matin me donne un immense bien-être. Quelquefois, mes regards se fixent sur les montagnes et sur la mer... ma plume s'arrête, une curieuse ivresse m'envahit. On dirait que j'entre dans toute cette beauté de la lumière, que je suis absorbée par quelque chose de très grand. Je ne suis plus ici... mais là-bas... là-haut... loin de mon corps, et ie suis divinement heureuse. Il n'y a pas longtemps que je connais cette sensation. Elle est brève malheureusement, et je suis trop vite ramenée à mon griffonnage, à mon déjeuner, à ma besogne enfin. Ma toilette achevée, je vais en ville. La ville, quelle qu'elle soit, l'agglomération des maisons, des gens, les étalages des boutiques exercent une fascination à laquelle personne n'échappe. Le vieux Cannes me charme et m'attire toujours. Je m'arrête au marché aux fleurs, j'entre à la Ubrairie, je vais faire les cent pas sur la Groisette. Après le déjeuner et la causerie du café, je
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monte chez moi. Je m'étends sur ma chaise longue, je lis les journaux et je dors pendant quelques mi- . nutes. De cette sieste quotidienne, je sors toujours fraîche et reposée. L'après-midi, seule ou en compagnie,, je fais une longue promenade qui se termine invariablement par une tasse de thé chez Rumpelmayer. De retour à l'hôtel, j'écri» jusqu'à l'heure du dîner. Pendant la soirée, je joue aux cartes, a-u billard» aux dominos, à la roulette. Tous les jeux m'amusent et m'absorbent. Quand je suis à la table de whist par exemple» rien n'existe plus pour moi que les combinaisons des cartes. Ces combinaisons inattenduea,, variées à l'infini ^ me causent une surprise dont je ne me lasse pas. Voilà une jolie preuve d'atavisme, car je suis petite-CQle et fille de joueur. Cette distraction» où l'intérêt n'entre même pas, donne du repos à mon cerveau. Devant le tapis vert, personnages de romans, de comédie, pensées philosophiques, questionâ harassantes diq)araissent ou se tiennent tranquilles. Aussitôt que je rentre dans la solitude de ma chambre» tout cela revit et je suis quelquefois obligée de travailler jusqu'à une heure avancée. Je n'ai pas un moment pour ruminer le passé et songer aux horreurs de la vieillesse qui s'approche. La vie d'hôtel m'obligpe à prendre plus de soins de ma personne,, de ma toilette» à être aimable, à avoir un caractère égal, à surmoi:^ ter ma fatigue et mes malaises, en. un mot, elle m'^npéche de me tasser physiquement et moralement.
Quand le soir^ j/& -vois toutes ces persomies de races diverses dans les salons de l'hôtel^ j)e ne puia croire que ce soit le Cgiit du hasard ou de leur volonté, Qufilques-unes viennent de très Loin, du Chili, de Saur- Francisco. Est-ce pour potiner, caus^, jouer ,. ^'elle» ont été réunies sous le même toit? Aâsuréoient nom» Il doit y avoir là-deasoua un tissage bien intéressant, des commencements de choses, un échange de vie nécessaire au progrès de tûus<. Elles semblent appartenir au même monde, à la même civilisation, et pourtant ellesi représentent des degrés. difEérents d'élévation morale. Trois cercles se forment et se reforment invariablement : le cercle anglais, le cercle américaia, le cercle français^ Danjs^ le cercle anglais,, les femmes tricotent les longs bas ^ cotes chers aux sportsmen, ou des gants pour les pécheur» de Terre-Neuve. On parle d'une voix monotone. Les visages sont sérieux^ iroids^ les yeux doux. On jpue avec une passion conceotrée et parfaitement disciplinée. Dans le cercle fran^Sy il y a plus de lumière, de vivacité. Les £âmmes confecrtionnent de jolies petites choses aux coupleurs bcillanlies. On y cause, non pas sur de» sujets, bien élevésy mais la conversation rouk sans tomh^. Le jeu^ quel qu'il soit^ y est mené gaiement» avec accompagnement de mots dr^s. Dans le cearde américain, il y a plus de beauté, d'élégance et de jeunesse. Les femmes, la plupart avec ces grands chapeaux qui sen^ blent rivés sur leurs têtes,, de» saes à maiÛe&d'or, autouc
de leurs poignets, babillent sans trêve. On y pratique le poker avec une ardeur qui met sur toutes les joues des plaques de couleur. De ravissantes exotiques vont et viennent à travers ces groupes. Quelles jolies races 1 L'encbâssement de leurs yeux m'émerveille toujours. Sur leurs visages aux traits menus, en voit le reflet d'une âme bonne et enfantine. Les Russes et les Polonaises ont un relief extraordinaire. On sent en elles d'immenses capacités. Dans ce milieu moderne, avec leurs physionomies intenses, leurs enthousiasmes, elles m'ont semblé curieusement démodées. Je reviens toujours aux Américaines avec plaisir et intérêt. Quand elles parlent français, toute leur belle assurance disparaît. Leur expression, leurs voix s'adoucissent, il se dégage d'elles quelque chose de naïf, de très jeune qui est peut-être le vrai fond de leur âme. Je leur dois beaucoup. Leur activité a souvent stimulé ma paresse. A travers elles, j'ai comme senti le formidable bouillonnement de la vie de leur pays. Dans la classe que j'appelle « la jeune Amérique », je constate chez les femmes une nervosité croissante, une lassitude extrême, un dégoût de l'argent même. L'une d'elles, après avoir passé l'hiver à Naples, me disait : « Comme c'est rafraîchissant de rencontrer des gens bien nés et pauvres I » Ces mondaines à outrance ont le regard vacillant, l'expression de créatures pourchassées. Elles viennent se reposer dans le mouvement plus lent de notre vie, puis elles repartent, poussées de nouveau dans la sarabande efiFrénée où elles finiront par tomber sous le coup de la prostration nerveuse. Quand je les observe, je ne suis point surprise du nombre croissant des divorces, de la dislocation sociale dont les
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journaux nous apportent les preuves. Tout ceci, cependant, ne se passe qu'à la surface et sur une très petite étendue. 11 y a, aux États-Unis, une couche de résistance admirable, une classe dont nous n'avons pas l'équivalent et que nous ne connaissons guère. Les principes rigides, la foi indomptable que les émigrés, venus d'Angleterre ou de Hollande apportèrent dans le Nouveau-Monde avec leur Bible de famille, furent comme une sorte de ciment armé. C'est grâce à ce ciment que leur œuvre de fondateurs résista aux assauts des aventuriers, qu'elle résiste encore aUx poussées de la multitude affamée d'argent. Cette âme puritaine des pères pèlerins n'est pas restée confinée dans le clan de leurs descendants directs, des fameux four hundred, elle s'y est plutôt affaiblie — mais elle s'est infiltrée dans tout le pays — au nord, à l'est, à l'ouest, elle domine à Boston, à Philadelphie. Elle a créé une sorte d'humus moral qui donne naissance à des gens sérieux, d'un caractère élevé. Quand ces gens ont trois générations, ils sont ce que les Yankees appellent « our best peopkj notre meilleure classe » et que je nomme « Vieille Amérique ». Dans la vieille Amérique, les divorces sont rares, les familles très unies. Les femmes ne quittent pas volontiers leurs maisons. Elles ne viennent guère en Europe que pour s'instruire et la plupart ont une haute culture. L'esprit puritain leur a fait une mentalité un peu bornée, très bourgeoise dans son rigorisme. Il se trahit encore chez elles par une absence de goût, le dédain de la toilette. Elles manquent de charme et de brillant, mais elles donnent une agréable impression de sincérité et de pureté. La nature est-elle encore impuissante à prêter de
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réclat aux créatures de valeur ou ne le veut^-elle pas ?
Je prends souvesit plaisir à mettre en coutad Françaises et Américaines. Dans la plus i^uple causerie, on voit jaillir la différence des caractères. L'autre jour, j'ai présenté < une YidUe Amérique » à une provin>« ciale de Parîs«
-— Vous avez des enfants? lui demanda cette dernière.
Le visage de l'Américaine s'éclaira joliment,
-^ Quatre, répondit-^le, et dou^e petitinenfants.
— Quatre eûfents I Douze petits-enfants ! Et vou» êtes en Europe ?
-^ Oh ! ils n'ont pas besoin de moi.
— Non. . . peut-être, mais moi, à votre place, j'at^rais besoin d'eux.
— Pour quoi faire?
Ce a pour quoi faire 9 causa un choc visible à ma« dame de B...
*^ J'écris tous les soirs à mes enfants, continua madame Wilson. Je leur raconte ce que j'ai fait, ce que j'ai vu. Ma lettre part le mercredi. Chaque courrier m'apporte des nouveHes de Tun ou de l'autre. Nous sommes en constante communication. Dieu m'a laissé une excellente santé, je dois en uro&ter. Il me reste encore tant de choses à voir I
— Quelles choses?
— La Suéde, la Norvège. J'irai cet été. J'ai visité le Japon à l'époque des chrysanthèmes, il faut que j'y retourne à la floraison des cerisiers.
Ohl l'expression de madame de B..., rive gauche de la Seine^ en entendant cette femme de cinquante-^
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cinq ans, grand'mère de douze petits-enfants, parler de retourner au Japon pour voir la floraison des cerisiers ! J'en rirai longtemps. Ce qu'elle s'en moquait, elle, de la Suède, de la Norvège et du Japon 1 La Française, comme la Latine en général, se bisse encore absorba tout entière par l'homme et par la maternité. Quand l'amour la quitte, elle ne ipeit plus rien ici** bas. Lorsque ses enfants se marient, elle se cram-< ponne à eux, essaie toujours de reprendre son fils ou sa fiBe et encombre les jeunes nids. La plupart cher* chent des consf^ations dans les pratiques d'une dévon^ tion puérile, dans les œuvres d'une charité routinière. Toutes vieilBsseiit très vite.
Ne pas vieillir ! L'Amérieaiiie se vante d'en avoir trouvé le secret. Elle conseille de ne jamais se désintéresser de la vie, de puiser au contraire à ses melK leures forces, de suivre son mouvemsnt, d'apprendre sans cesse, même de ne pas compter ses années. Elle a scientifiquement raison. La vraie fontaine de Jou«* vence est dans notre cerveau. Si nous maintenons l'activité de ses cellules, il accélérera la circulation du sang, des fluides vitaux, donnera del'écbtaux yeux, conservera delà souplesse au corps, éloignera la maladie, la vieillesse, la nK>rt même. Dieu veuille qu'il y ait un jour en France des grand'mères capaUes d'aller, comme de braves abeilles, chercher au loin pour leurs petits-enlants... des images, des impressions, du miel enfin!
Cannes.
Je n'ai jamais aimé ce qu'on appelle prétentieusement « la Côte d'Azur » et cette nouvelle expérience que je fais ne me réconcilie pas avec elle. Fausse chaleur, lumière aveuglante ; dans l'atmosphère, un souffle de mistral qui balaye toutes les brumes, intensifie le bleu du ciel et de la mer jusqu'à l'indigo et donne aux lignes une dureté désagréable. De la verdure, des fleurs et puis le silence de l'hiver, pas un chant d'oiseau. Les paysans les tuent par ignorance et par avarice. Les couchers de soleil sont merveilleux, mais perfides. On voudrait rester dehors pour ne pac perdre une seule des dégradations de la lumière, de ce violet doré qu'aucune palette humaine ne peut donner et il faut rentrer. Une humidité particulière vous met dans le dos un frisson de petite mort. L'air se charge d'ennemis visibles et invisibles, dans cet air mauvais les moustiques, ce poison ailé, possédés d'une ivresse d'amour, dansent leur danse de reproduction et renouvellent peut-être leur provision de venin. Franchement, je préfère les honnêtes couchers de soleil de Paris ! Si je n'aime pas le Midi, j'aime les cosmopolites qu'on y rencontre. A côté des mondains et des fêtards, il y a nombre de créatures qui viennent y chercher l'oubli, la guérison,un peu de chaleur physique et morale, dans l'âme desquels il s'est passé ou se passe quelque chose. Il y a huit jours, il est arrivé à l'hôtel Riche un Anglais qui a tout de suite éveillé mon intérêt. C'était un homme de cinquante-cinq à
soixante ans. Sa haute taille lui donnait une apparence robuste, la pâleur terreuse de son visage, ses traits» comme ciselés du dedans, ses yeux liquid, fluides, trahissaient le travail de destruction qui s'accomplissait derrière sa magnifique armature. J'avais vu dans la liste des étrangers qu'il s'appelait « sir William Randolph ». Il était accompagné de sa femme. Bien qu'il semblât vouloir se tenir à l'écart , j'étais sûre que nous ferions connaissance. Le soir, pendant que je jouais au bridge, j'avais, à plusieurs reprises, rencontré son regard fixé sur moi avec une expression d'étonnement et j'avais saisi sur ses lèvres cet irritant sourire humoristique particulier à l'Anglais. Ce matin, comme je me reposais sous la véranda après ma promenade en ville, je le vis arriver du fond du parc. Ma sympathie alla involontairement au devant de lui et le toucha de quelque invisible manière, car, pressant le pas, il vint droit à mon fauteuil.
— Je ne sais pas si c'est correct, de se présenter sans introduction à un auteur, pour le remercier du plaisir qu'il vous a donné ?
— Ce n'est pas correct, mais c'est très aimable, répondis-je, amusée pas cette originale entrée en conversalion.
Je désignai un siège à mon interlocuteur.
— Vous aimez donc les romans ? lui demandai-je.
— Quand ils sont bons, oui, comme j'aime un bon cigare. Les cigares me sont défendus, je me rattrape sur les romans. Ne trouvez-vous pas étrange qu'il faille à l'homme des contes, du théâtre, quand il a la vie sous les yeux ?
— Non, car ses facultés ne lui permettent pas de
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la saisir suffisamment. Le roman et le théftire iie sont pas le miroir de la vie, ils sont la vie dans le miroir, c'est là seulement qu'il peut la voir et d» pkis il y trouve une action complète qui satisfait son désir inné de connaître la fin des choses.
Sir William Randolph me regarda d'un air étonné:
— Je crois que vous avez trouvé, fit-il. Votre explication me semble très plausible.
— Gomment êtes-vous tombé sur mes bouquins?
fis-je curieusement.
— Le hasard a voulu qu'Hutchinscm, mon fournisseur de littérature, votre éditeur, m'envoyât en Algérie vos deux ouvrages. Je les ai ouverts avec défiance.
— Parce que" d'un auteur firançals, j^imagîne?
— Précisément. Les romanciers français ont beaucoup de talent, mais ils traitent trop souvent des sujets répugnants. C'est le regret, non seulement des Anglais hypocrites, fit sir William Randolph avec malice, mais des gens comme il faut de tous les pays.
- — On n'écrit pas, soyez-en sûr, le roman qu'on voudrait. Mon rêve à moi eût été d'écrire des histoires avec des gens du peuple, des animaux, de la vie forte et simple. Vous avez vu ce que j'ai fait?
— Je ne saurais le regretter. Vos livres renferment beaucoup de pensées et une étude de caractères qui m*a vivement intéressé, bien que je n'aie pas une grande sympathie pour nos cousines américaines.
-^ Le contraire m'eut étonnée, dis-je en souriant.
— Je n'ai pas de parli pris contre elles, croyez-le. Leurs défauts me choquent et mon éducation ne me permet pas d^apprécier leurs qualités toutes modernes.
SUR LA BUANGHE $1
Jugez donc ! ESeei sont tes seules femmes «u monde qui peuvent quitter vc iontairement leur mari, leurs enfants, s'amuser et être heureuses loin d'eux.
— C'est vrai ; mais avea-vous songé que, si le lien conjugal était aussi serré dans leur pays que dans le nôtre, il entraverait l'action de l'homme, ralentirait son oeuvre î Ne pensez-vous pas qu'elles sont les agents nécessaires des échanges entre )e Nouveau-Monde iet le Vieui^-Monde ? des v^icules inconscients d'idées eut d'impressions ?
— Non... Je n'ai pas l'imagination d'un roma»cîer.
— Il n'y a pas d'imagination là dedans, c'est scientifiquement vrai. La cargaison invisible d'un transatlantique est autrement considérable que celle qui p«âe les fraie de douane.
Sir WiHiam me regarda un instant.
— Vous m'étonnez de plus en plus. Do resie quand ma femme est venue me dire que vous étiesjean Noël, je ne l'ai pas cru possible.
— Parce que vous m'avez trouvée trop vîeilte pour faire un jeune auteur ?
— Non, je ne pouvais croire que la personne, qui avait remué des idées semblables à eelïes qui m'avaient frappé, pût remuer les cartes avec un tel entrain et s'absorber dans cet abominable bridge,
— Mais ce n'est pas la même, m'écriai-je de bonne foi ; celle-là est madame de Myères, une femme très frivole, qui finirait volontiers sa vie en jouant au bezigue. Jean Noël, lui, est né il y a cinq ans seulement. Il est resté longtemps daniç les limbes, vous voyez.
— C'est pour cela qu'il est si vigoureux. Je m'en réjouis, car je me propose de lui livrer bataille sur bien des points.
— Vous n'êtes pas francophobe, j'espère ?
— Non, j'ai même pour les Français une instinctive sympathie mais je ne les comprends pas toujours. Je ne les comprends pas quand ils crient après chaque échec : « Nous sommes trahis ». Je ne les comprends pas dans la défaite quand au lieu de se rallier autour de leur gouvernement, au lieu de se serrer les uns contre les autres, ils se querellent et s'entretuent. Avec nous, Napoléon aurait pu prendre la revanche de Waterloo. C'est vous qui l'avez envoyé à Sainte- Hélène.
— Vous avez raison.
— Je n'ai pas compris les Français dans leur manière de traiter Ferry, dans l'affaire Boulanger, encore moins dans l'affaire Dreyfus. Leur attitude lors de notre guerre contre les Boërs m'a peiné, moi et bien d'autres. Nous avions été attaqués, défaits à Majuba Hill, nous ne pouvions en rester là. Toutes les grandes nations ont des péchés de conquête sur la conscience — si péché il y a. — Ne tenez-vous pas en exil certaine petite reine Malgache?
— Vous et nous accomplissons l'œuvre qui nous est imposée, voilà tout. Mais voulez-vous que je vous donne la clé de notre caractère?
— Ah ! vous me ferez grand plaisir !
— Eh bien, les races saxonnes, teutonnes et leurs ramifications sont mascuUnes ; les races latines, slaves, celtes, sont féminines. L'élément féminin domine dans l'âme française. Étudiez son histoire, sa littérature,
VOUS l'y retrouverez sans cesse avec ses défauts et ses qualités.
Le visage de sir William s'éclaira :
— Upon my word! ma parole, ce doit être cela! s'écria-t-il.
— J'ai visité souvent l'Angleterre, je regrette que nous demeurions si obstinément étrangers les uns aux autres.
— Et cependant dans vos livres, vous avez soigneusement exclu les Britishers du champ de votre observation. Je l'ai remarqué.
— Eh bien, vous ne perdrez rien pour attendre. J'ai, en préparation, un volume sur votre pays.
— Ah ! voilà qui m'amusera I
— J'ai retourné cent fois ma plume avant d'exprimer un jugement. Je me suis piquée d'honneur. Je ne veux pas être prise en flagrant délit d'injustice ou de partialité. En même temps, j'ai tâché de vous donner une idée plus nette, plus vraie de notre caractère. Je suis sûre que vous n'avez jamais franchi le seuil d'une maison française.
— Oui, tenez; il y a trois ans, lady Randolph et moi, avons rencontré, ici à l'hôtel Riche, les de Lusson, des gens charmants avec une fille de dix-sept ans. Nous nous sommes liés étrangement vite. Un beau jour dans la conversation, ma femm®, qui est Irlandaise, en est venue à dire qu'une de ses petites cousines du côté maternel avait, jadis, épousé un Français du nom de La Reynie et à notre stupeur mutuelle, nous avons appris que ladite cousine se trouvait être la propre grand'mère de madame de Lusson.
— La vie a parfois de jolies surprises.
-^ Et de crualki pltis souvent. Quoi qu'il en soit, cette découverte a créé entre nous et nos nouveaux amis une agréable intimité. îh sont venus passer un mois chei nous, à Simley Hall, dans te Staffordshire. Nous leur avons ensuite rendu visite en Touraîne. hk, j'ai vraiment pris contact avec la France et vu de vos bonnes qualités plus que je ne l'avais fait encore. La propriété des de Lusson, la Commanderie de Rouziers, est à douze kilomètres de Tours.
— La Commanderie de Rouziers ! m*écriai-je, maU je la connais !
— Ahbahl
— Une adorable maison Louis XItI>
— Précisément.
— Eh bien, d^Miis dix ans, je passe le mois d'octobre à Vouvray, chez des amis. Ils me l'ont montrée au cours d'une excursion,
— Comme c'est curieux! fit sir William Randolj^. Nous allons finir par nous trouver des liens communs.
— Je n'en serais pas surprise, les rencontres ici-bas sont souvent préparées de loin.
A oe moment, la cloche du déjeuner sonna, nous nous levâmes. Je tendis la main à mon oompa^on.
— Au revoir, iï*e»t-oe pas ?
— Si vous voulez bien le permettre, je vous présenterai lady Randolph cet après-midi.
— Avec plaisir, mais vous la présenterez à qui? à madame de Myères ou à Jean Noël?
Sir William me regarda... hésita... puis avec un sourire railleur.
— Je la présenterai à madame de Myères... car
SUR LA BBAMGHB 3&
elle joue au bridge et aux dommos* Je garderai Jéati Noël pour moi, si vous le voulez bien.
— AU rigbt.
Sur oe mot, noub nous sépar^^ties et je ramoatai chez moi un peu troublée, avec cane senlatiôtl qtii m'a&Bonce maislenaat que quelque chose s'eert pai6ë^ ou arrivera. Était-ce pour rencontrer cet esprit^^là que j'ai été ^ivoyée à Cannes P
Cann«B.
Eh biea, voilh I Nous sommet liét» les Rââdolph et moil Liésl Quel joli phénoffîtoe cette liakon des créatures huntainesl Elles suivent longtemps quelque^ fois des routes diverses, puis elles obliquent tout à ooup vers le même point et âe rencontrent» Leurs rd^ gards se croisent, se détournent et se prennent. Mille circonstances les rapprochent aveià une persistance significative ; il se fiât entre les cerveaux une transmii^ sîon photographique d'images, d'impressiôtid. Chacun dépose un peu de sa substance dans l'âme de Tautrû, assez pour produire des vibrations communes plus ou moins ^ofofides natureUement. Les Eandolph, dont j'ignorais l'existence il y n quinze jours, connaissent maintenant ma mire, cette figuàfe lumineuse dont le souvenir éclaire enc<^e ma vie, mon père, mes morts, mes amis. Je leur ai parlé d« mon anlàfice, de ma jeunesse, incidemment de mon mariage. Avec cette in** tuition de» natures affinée», lin ont senti que ce chapitre renfermait quelque chose de douloureuit» ils ne m'y ont pas retenue. Je «eus vrftim^t que désormais
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rien de ce qui m'arrivera d'heureux ou de malheureux ne saurait leur être égal. Gela m'est à la fois doux et gênant, car j'aime jalousement ma solitude et mon indépendance. Us m'ont, de leur côté, initiée à leur vie. Us m'ont parlé de leur fils aîné, mort aux Indes, de leur fille mariée, de leurs trois petitsenfants, de leur fils Claude, de Simley Hall, leur vieille demeure familiale. Je connais même les noms de tous les chiens. Sir William est à la tête d'une grande compagnie houillère et possède des mines de charbon dans le Stafibrdshire. Peu d'hommes m'ont donné une telle impression de volonté. On dirait que sa personne dégage de la force. Quand je marche à ses côtés, j'ai une sensation distincte de protection. Il a dû être très autoritaire, un vrai seigneur et maître pour sa femme et pour tout son entourage. Cette horrible maladie de cœur qui le détruit a évidemment adouci et transformé son caractère. Par moments, le gonflement subit de sa narine, la rigidité instantanée de ses lèvres trahissent le vieil homme. Il me fait l'effet d'un lion agonisant. Il y a en lui cette spiritualité virile que la Bible crée chez l'Anglais. Elle est très différente de la spiritualité fine et sensuelle qui jette certains Français dans le cloître ou dans la dévotion. U aime passionnément la nature, les fleurs, les animaux. L'astronomie est son étude favorite. U s'est fait construire un observatoire au fond de son parc. Le soir, lorsque nous nous promenons sous la véranda, son regard explore toujours le ciel. Sijeneme trompe, il y a eu quelque chose de particulièrement douloureux dans la mort de son fils aîné. Elle pèse sur son esprit d'un poids, qui n'est pas habituel.
SUR LA BRANCHE Sy
Avant-hier, je ne sais à propos de quoi, il m'est arrivé de dire comme je le fais souvent : € C'est beau la vie I » Il s'est tourné brusquement vers moi et le visage contracté, le ton sarcastique :
— Belle, la vie I avec ses turpitudes, ses maux inguérissables I Ah I non^ eUe n'est pas belle I On a quelquefois bien du mérite à ne pas la maudire. Comment la voyez-vous donc, vous?
— Comme un assemblage merveilleux de forces qui concourent à l'œuvre universelle. Nous n'avons, du reste, pas le droit d'en juger, puisque nous ne connaissons ni sa continuation ni sa fin. Quand mon œil ou ma pensée rencontre quelques-unes des horreurs d'icibas, je les reporte aussitôt sur quelque chose de perfectionné et je me dis : ceci deviendra cela. La beauté est de la laideur corrigée, la vertu, du vice épuré. Par quels procédés ? La nature seule le sait.
— Eh bien, je crois simplement que nous avons tous des instincts de brute contre lesquels il faut lutter sans cesse. Il y a même, je l'avoue, un certain plaisir dans ce combat-là.
— Voilà qui est bien anglais I
— Est-ce que vous admireriez l'homme aussi par hasard P
— De tout mon esprit ! Qu'il manie un balai ou un sceptre, je vois en lui l'agent, l'instrument de Dieu. Je considère que le plus humble est aussi nécessaire que moi. L'homme ! Une fois sur l'échelle de vie, il n'en sera jamais détaché. Il pourra tomber de quelques degrés... jusqu'en bas, mais il se relèvera et sera poussé inéluctablement vers la perfection et le bonheur.
38 SUR LA BRAIYGHB
— Qu'est-oe qui vous a si bien renseignée ?
— La science.
— La science! Ahl elle est jolie !
— Eh bien, elle m'a ouvert des perspectives infinies. Je crois maintenant aux promesses de ces béatitudes, qui avaient faïl sourire mon ignorance. Logiquement elles doivent se réaliser. « Ceux qui ont faim seront rassasiés », j'en suis sûre.
— Amen 1 fit mon compagnon avec un long soupir.
Sir William a la raillerie singulièrement coiçante. Il est doué, en outre, de cette faculté qu'on nomme humour, au moyen de laquelle on voit tout de suite le comique d'une situation. H adore la taquinerie, chafjing, en anglais. J'y trouve moi-même un très grand plaisir et nous ne nous épargnons pas. Mon aptitude à passer d'un sujet frivole à un sujet transcendant est pour lai un continuel sujet d'étonnement. Je suis la première Française avec qui il ait pu échanger des idées. Je m'aperçois qu'à chaque instant il est dérouté. Avant-hier matin, il est venu s'asseoir à côté de moi sous la véranda.
^- Je parie que vous êtes superstitieuse, m'a-t-il dit en manière d'attaque.
— EfiTroyablement.
— Vous n'aimez pas à voir la nouvelle lune a travers la vitre ?
— Non, non.
— Et vous croyez au mauvais œil ?
— Je crois que la rencontre de telle personne petrt coïncider avec les événements heureux, la rencontre de telle autre avec les événements malheureux 1 Ne sommes-
€UR LA BRANGHS 89
noufi pas ccmçtainment les u&s pour les autres des instrEcmesits 4e joie ou ée douleur, des messagers de bozme ou de mau'vake fortuite?
— Les tempéraments snperstïtieux se trouvent aux deux extrémités de l'échelle humaine, chez ceux en qm l'instinct domine et chez ceux dont l'appareil sensitif est très aflBné.
— Eh bien, j'ai gagné cette malpidie en Italie. A force d'enlendre efire : « Cecî porte bonheur, cela porte malheur », on finit par être impressionné. Est-ce que vous nieriez les presseiïfiments ?
— Non, je ne le puis pas, malheureusement. Quand mon fils est parti pour les Indes, j'ai ^enrti en whanpeant notre dernière poignée de main que je ne le reverrais pas. Lui-même, du bateau en rade, a fait demander à sa mère une vieille chanson qu'elle lui chanftaît lorsqu'il était enfant.
— ÎI m-est arrivé aussi, dis-je, quelque cfcese de k«ès curieux. Durant un s^our que je fis à Rome avec M. de Myères dans l'année même de «a -mort, j'allai visiter la duapefleCorsini à Saint- Jean de Latran, où se trouve une inoubliable Pietà, Elle représente non pas une vierge -hors l'humanité, mais une simple femme qui a *sur ses genoux un corps d%omme brisé par le supplice et «ans vie, celui d'un homme qu'elle aime ou qu'elle a -enfanté selon la nature. Le groupe est éclairé par un réflecteur qui laisse la crypte dans Tombre. Cette douleur intense, mise en relief par la lumière, se communiqua magnétiquement à moi qui n'étais cependant ni croyante ni mère; j'éclatai en sanglots, à la grande surprise des autres visiteurs. Plus j'essuyais mes larmes, plus elles coulaient. *Six
4o SUR LA BRANCHE
mois plus tard, mon mari m'était enlevé. Pendant que, Tâme déchirée, je lui faisais sa dernière toilette, le groupe de la Pietà se reforma dans mon cerveau et je me vis dans la même attitude que la femme de la chapelle Corsini. Quelquefois, comme vous le dites si bien en anglais, : « Le malheur projette son ombre en avant. »
— C'est certain.
— N'est-ce pas une preuve que nos destinées sont écrites ?
— Une preuve, oui, mais elle peut être illusoire. Puis se tournant vers moi avec un frémissement de
malice aux narines :
— La plus jolie preuve serait que l'amour fût réellement un fluide comme vous Taflirmez dans votre dernier roman. Nous l'avons senti, vous et moi... autrefois... Je voudrais le voir maintenant.
— Le voir ! m*écriai-je, mais qu'est-ce que vous voyez ici-bas ?. . . des choses seulement. Avez-vous jamais vu une idée, une pensée, un sentiment?
La physionomie de sir William Randolph exprima un effarement subit.
— By Jove no ! Pardieu non I je ne me suis môme pas rendu compte que je ne les voyais pas.
— Et ils vous mènent cependant ces grands invisibles. Ils bouleversent le monde, le font vivre, agir.
— C'est entre deux bridges que vous avez trouvé cola?
— Peut-être... ce n'est assurément pas pendant la partie.
— • Je Tiniagino bien. Plaisanterie à part, vous avez dû beaucoup réfléchir.
SUR LA BRANCHE 4l
— Que peut-on faire sur la branche « à moins qu'on n'y pense » ? Jean Noël y a acquis un peu de la sagesse que vous prêtez aux vieux hiboux; He has become as wise ds an old owl.
Gomme si ces causeries quotidiennes ne nous eussent pas liés suffisamment, les Randolph m'ont invitée chaque après-midi à partager leur voiture. Nous avons parcouru ensemble tous les environs de Cannes. Le printemps est maintenant très avancé. Les tons bleus vont s'adoucissant chaque jour. Il y a davantage d'or dans les violets du couchant. Les oiseaux, échappés au massacre imbécile qu'on en fait et ceux qui reviennent de loin, commencent à chanter l'amour. Hier, en gravissant une côte, j'avais la sensation d'entrer dans un bain d'azur et de lumière vibrante. La vraie saison de la Riviera doit être l'été. Quand on demande aux gens et aux choses ce qu'ils ne peuvent donner, on est toujours désappointé. En rentrant de la promenade, lady Randolph nous prépare une excellente tasse de thé. Son malade va prendre un peu de repos et toutes deux nous jouons au piquet jusqu'à l'heure du dîner. Elle est le vrai type de l'épouse anglaisé douce et soumise. Elle reconnaît avec une humilité touchante la grande supériorité de son mari. Elle est ravie qu'il trouve quelque distraction à causer avec moi. Et ces nouveaux amis qui m'ont comme adoptée partent demain. J'en ai un gros regret. J'aurais voulu rentrer en même temps qu'eux, mais ma chambre à l'hôtel de Castiglione ne sera pas libre avant huit jours.
Ce soir, après le dîner, comme nous nous promenions pour la dernière fois sous la véranda, sir Wil-
liam Randolpb m'a demandé si je comptais aller en Angleterre au mois de juin.
— Non, ncm, ai-je répondu. Je vais Toir le printemps en Touraine, c'est une fantaisie qne j*ai depuis longtenq)s.
— Ne eonsentiriez-vous pas à me la sacrifier cette fantaisie P Ma femme a l'intention de yous demander de veair passer quelques semaines h Simley Hdl.
— L'année prochaine si vous youlez.
Il s'arrêta net et, se tournant vers moi :
— Est-ce que j'ai l'air d'un homme qui vivra encore une année? me demanda-t41 d'un ton âpre.
Mon cœur se contracta affreusement. J'eus la force de n'en rien laisser voir.
— Vous avez une constitution capable de résister longtemps à la maladie et de la vaincre mâne.
— Vous croyei? fit-il avec une ironie douloureuse. Je ne partage pas votre opinion. En tout cas, j'ai bien le droit d'être despote. Je voudrais vous montrer mes étoiles favorites, le petit village que j'ai fait construire, Simley et ses vieux arbres. Donnez-moi ce plaisir et vene? am mois de juin.
Une force intérieure me poussa à céder.
— Va pour juin I Vous voyez, il n'y a pas besoin de me prier beaucoup.
Une expessioo de joie illumina le visage de sir William.
— Vous êtes la bonté même. Nous inviterons les de LusscHi en passant par Paris afin que votre séjour soit plus agréable. Nous aurons de la jeunesse : mon fils, ma fille, mes petits-enfants. Madame de Myères ne manquera pas de partenaires pour le bridge> et Jean
Noël poisirra étudier une famille anrglais« tout à fait vieux jeu. Elles sont en train de disparaître^ vous savez. Enfin, nous ferons de notre mieux pour vous distraire.
— Je n'en, àouier pas, je m'attends Boême à être très heureuse.
— Alors, nous pouvons. coraptep sus vous?
— Absolumeii4.
— Merci. Je suppose qu'ua Français vous baissait la main, fi:t sir William Randolj^ avec une étincdle de moquerie dans les yeux ; mais il y a des choses que John Bull ne sait pas faire. Gelle^^i est du nombre.
Et me voifâi aiguillée vers l'Angleterre. Mon séjour à Cannes aura changé tous mes plans. ÉtaitH:e donc son; but?
Canoës.
Je me sens très seuJe maintenant, la saison touche à sa fin. Notre nombre dimdmie chaque jour. La table d'hôte est a|)rès tout l'image vulgaire de ce que h poète Gilberl} afpetaiit a le banquet de la vie » . Une personne disparait, la ligi^ se resserre et tout est dii;. C^endant, taoxdis que l'absence de cehii-ci vous cause une sensation de vide, souveut très douloujceuse, Fabseoce de celui-là ne vous touiche nullement. Le &it, bien que banal, est curieux. U indique, selon^ moi, l'existence d'un fluide isolateur. C'est grâce à ce fiujde que nous pouvons traverser la foule sans nous y mêler, sans prencbe contact. Autrement nous tomberions ks
uns sur les autres -comme des capucins de cartes, nous nous embrasserions, nous nous déchirerions. Ah I ce qu il resterait de nous sans l'invisible barrière I II me semble qu'ici-bas les êtres sont groupés par systèmes. Quand il nous arrive de rencontrer inopinément aux tournants de notre chemin des gens entrevus ailleurs, nous nous écrions : « Gomme le monde est petit I » Ce n'est pas le monde qui est petit, mais nos orbites respectives, cercles ou ellipses. Bien que séparés par des distances considérables, des obstacles de toutes sortes, les individus qui font partie du même système se rencontrent toujours à un moment donné et pour des fins inconnues. Les aflBnités secrètes, les fils conducteurs les unissent ou les réunissent, ils influent les uns sur les autres, s'affectent mutuellement et quelque fugitif que soit le contact, regard, poignée de main, il laisse une impression et produit les vibrations nécessaires à la vie commune. Quand vient l'heure des adieux, on sent les liens qui se sont formés à notre insu. Leur rupture est comme un déchirement de mille petites fibres intérieures... Le chemin de fer rend les départs particulièrement pénibles. Il a l'air implacable comme le sort, comme la nature. On comprend qu'aucun cri humain ne lui fera ralentir sa marche et qu'il ne vous rendra pas ceux qu'il emporte. La voiture, au contraire, laisse un vague espoir, une possibilité de retour.
A la fin d'une saison aux eaux ou ailleurs, lorsque j'entends les gens autour de moi parler de leur « chez eux », de leur intérieur, je me rends compte de mon déracinement. Il me cause un peu d'effroi, un peu de peine et une sorte d'humiliation. Aux grandes
fêtes aussi, je sens la privation d'un foyer, sa chaleur me manque, je grelotte intérieurement, mais ces moments-là passés, je me trouve bien « sur la branche ».
PARIS
Paris, hôtel de Gastiglione.
A la gare, pas de famille, pas de serviteurs, le petit omnibus jaune de la Compagnie Lyon-Méditerranée, puis l'hôtel; la demeure de tout le monde, une chambre qui était hier celle d'un autre. Chère chambre ! Je voudrais pouvoir la garder,' la fermer. N'importe, je la referai bientôt mienne. C'est curieux, elle a beau être occupée par des étrangers pendant plusieurs mois, aussitôt que j'y rentre, elle me redevient familière, il me semble que j'y retrouve de ma vie: j'y ai ruminé tant de pensées, tant de souvenirs, tant médité... Est-ce que tout cela ne laisse pas de traces ? La table me sollicite au travail comme si elle était une table de médium. Nulle part mon cerveau n'est aussi actif, nulle part je ne sens l'inspiration aussi vivante. C'était là sans doute que je devais accom-
sua LA DRAISCUE 4?
plir ma tâche des. dernières heures. AUoas>y gaiement I
Je suis toujours heureuse de revoir Paris. Paris ! Voilà l'endroit de cette planète que je regretterai le plus. Je l'aime comme on aime une pecsonne. Quelqu'un a dit : <!c U y a des. paysages, qu'on voudrait embrasser »^ eh bien, un soir dans la grande allée des Tuileries, en voyant cette magnifique avenue des Champs-Elysées monter vers l'Arc de Triomphe auquel le soleil couchant mettait des raycms d'apothéose, mes bras se sont ouverts sous une irrésistible impulsion de tendresse. Selon, moi, la beauté de Paris n'est point seulement due à isa tc^ographie, à ses ruies bien percées, à ses monuments, à son élégance, mais à son ciel» à son atmosphère, à son âme. Son ciel a des tons d'une délicatesse^ d'une variété infinies; il n'est jamais ai trop bas ni trop dur, son atmosphère est légère, ses brumes bleuâtres, son brouillard d'un gris nacré. Son âme est jeune, gaie, enthousiaste, idéaliste, passionnée et violente, hélas ! ses vibrations champagnisent Vaiir et communiquent à tous une sorte d'exullation, d'allégresse. Il n'est pas de ville plus méconnue et plus calomniée. Si vous jetez une pièce de deux sous dans certains cinématograjdies, ils vous donnent instantanément quelque tableau du Moulin-Rouge ou autres lieux semblables. De m^me, dans la majorité des cerveaux masculins étrangers, le nom de Paris évoque une petite femme à moitié nue, jned en l'air, ou des exhibitions de cafés concerts. Dans les caveaux féminins, il fait surgir des chiffons, des parures, des fruits défendus de toutes les saveurs. Ce n'est point dans ces cinénaatographes de deux sous qu'il faut le voii:, car
ils ne sauraient enregistrer sa vie supérieure, et la vie supérieure y est intense. Si Ton s'y amuse davantage qu'ailleurs, on y prie, on y aime et on y travaille davantage aussi. Paris est pour moi une inépuisable source d'impressions. Autrefois, il m'amusait, maintenant il m'intéresse profondément. En décembre et en janvier, je me promène volontiers entre cinq et six dans la rue de la Paix, à l'heure du fleurtage vénal, de l'apéritif amoureux. Le long des vitrines étincelantes défilent les figures de la Vie Parisienne, — du journal s'entend, — les personnages de Lavedan, ceux qui cultivent 9 leur beau physique » . On peut reconnaître « les chapeaux », « les chaussettes », les « dessous ». Le spectacle est amusant. Et puis ces mondains, ces mondaines et ces demi-mondaines sont plus intéressants qu'on ne l'imagine. Us ne manquent pas de bravoure. Us souffrent comme vous, comme nous. Leurs peliles âmes sont tordues par l'envie, par la jalousie, criblées de piqûres d'épingles et rien n'arrive si directement, si profondément au cœur qu'une piqûre d'épingle. J'ai surpris à travers l'éclat do leur parure des regards de désespoir, j'ai vu des contractions de douleur se termmer en sourires. Tous les soirs ils viennent dans ce coin de Paris, comme attirés par les feux des diamants et des pierreries et il y a là un éveil de désirs, de convoitises, des rires courts, des frôlements, des rencontres... Ce papillonnage humain me rappelle toujours la danse des moustiques. U est moins prolifique — j'imagine, — mais il doit rentrer dans le même ordre de faits. Cela dure une heure, puis chacun s'éclipse, la rue reprend son aspect ordinaire, la scène est jouée et j'ai toujours idée qu'il s'est passé quelque chose.
Vingt mètres plus loin, il se passe quelque chose aussi, quelque chose d'immense, de colossal I A l'heure verte, \q Jive oclock des boulevardiers, entre la Madeleine et la rue Drouot, la foule devient compacte, amenée là, on ne sait comment, des quatre points cardinaux de la capitale. Les mains se cherchent, se serrent. II se fait une transmission rapide, incroyable d'idées, d'opinions, de sentiments. On ébauche des affaires, on prépare la ruine de l'un, la fortune de l'autre. On exalte celui-ci, on éreinte celui-là. On prononce des paroles qui auront des conséquences imprévues , fatales ou heureuses. On absorbe des germes de maladie ou de mort. L'amour, la haine, la jalousie s'entrecroisent I .. . cela dure... une heure au plus... puis on se sépare... et l'œuvre inéluctacle est accomplie.
Je m'abîme en admiration devant le pouvoir qui dirige ce flot humain, qui sait où aboutira chacune des pensées de ces milliers de cerveaux, chacun des mouvements de tous ces corps. Parfois, en traversant cette foule, j'entrevois, comme à la lueur d'un éclair, le travail qui s'y fait, alors je m'arrête éblouie, saisie de frayeur et je m'enfuis à pas pressés. La vie est toujours en fusion dans l'univers entier; mais en certains endroits, à certains moments fixes ou fixés, un bouillonnement plus fort se produit, destiné à accélérer la marche de l'humanité — un procédé de clarification peut-être. Et c'est ainsi que, dans cette cuve qui s'appelle Paris, il y a d'espace en espace, à heures fixés, des bouillonnements divers. Dans les églises, un bouillonnement d'idéalité ; dans les universités, les laboratoires, un bouillonnement de pensée; au Parlement, un bouillonnement de quoi? Hélas, pas de patrio-
5o SUB. LA BRATiCHB
iLsme, mais de passions politiques, d'ambilion, d'envie. Am, Moulin-Rouge et endroits semblables, un bouilkmnement de vie inférieure et sensuelle. Dans les quartiers populeux, il y a un bouillonnement de forces matérielles,, de courage, de rancunes, d'amour et de baine, de douleur surtout : celui-là est le plus proknaigé, le plus intéressant aussi. Oui, vraiment^ il me semble que j'ai « su m' asseoir pour regarder la vie » ; car je vxis plus beau et pbs grand — oh ! si grande que J'ai peup... un peu et confiance povurtaAt.
Paris.
Lorsqu'on voit de près les grands de ce numde, on se brouille avec l'bumanité ; lorsqu'on observe les petits on se réconcilie avec elle. C'est la réflexioii que j'ai faite avant hier. Le Figura annonçait \am. y&aX% de charité à l'hôtel D. . . Vendeurs et vendeuses, appartenant à k plus haute aristocratie,, devaient revêtir Les costumes de nos. anciennes provinces. C'était le do«i du programme. Cette paysannerie, dans le cadre d'une de ces belles demeures du xvm® siècle que j'adore, ne pouvait manquer de me tenter irrésistibk&ment. Je me rendis donc rue de Yarennes. Au tourniquet, le marquis d'A...^ en large chapeau» gilet brodé, petite veste de veIours> culottes^ guêtres et gros souliers, reçut ma pièce de deux francs et en plus de mon droit de passage» me donna un joli sourire. Un paysan gentilhomme, ça n'est pas regardant.
Je traversai le vestibule et toute une enfilade de salons. Les portes-fenêtres ouvraient sur un de ces
SUR LA BRAHGHS 5l
vieux jardins ccnume on n'en voit plus qui'au faubourg Sainl-Germain, avec un îobA de grands arbres, des imirs rerétus de lierre^ une pelouse mal tondue, des massais de rhododendrons et de lilas> de» fleurs e» bcHrdure, des allées caiUouteuses.
Dans ce décor^ que k.printen)^ rajeunissait un peu^ des petites boutiques, des pavillons rustiques, UiH orchestre de faux tziganes, des groupes de feiames en toilettes claires, dont l'effet était atténué par les robes sombres des douairiières et ks soutanes noires des prêtres. Et puis, se détachant suir le tout, les coetûmes db la Bretagne,, deTAi^ou, du Poitou, poortéspar des jeunes gens et d^ jeunes fiîles qui allaient et venaient arec Fintenâon évidente de se montrer de ùce, de profil et de dos. J'allai demander une tasse de thé à mademoiseUe de G... Elle me la servit avec beai>coup de gentillesse. Dans la laiterie, une vache superbe était installée. Étrillée pour Voccasieok, son poil avait phis de reflets que le chapeau d'un mondain. EUe paraissait hypnotisée par le milieu aristocratique où elle se trouvait. Jugez doocl Reçue au faubourg Saint- Gennainl... pouar y donner son kit, il est vrai. C'est égal, c'était beaucoup d'honneur. Une bête même peut s'attendre à tout ici-bas. Celle-ci était là, immobile^ sans ruminer,, sansmanger, regardant ces faux paysans,, ces fausses paysannes d'un air si ahurie si inquiet que je ne pus m'empécher d'en rire. Je ne serais pas surprise que le saisissement eut lari sa mamelle.
Je me promienai assez longtemps & travers k foule. Parmi les jeunes gens> sous beaucoup de chapeaux bretons et vendéens, je vis des visages intéressants, d'un type très ancien, très afEné, mais dans lesquels
52 sua LA B21ASCHE
il n'y avait pas un ton de force. Leurs physionomies ternes, leurs mouvements lents, leur allure molle, trahissaient un manque de vitalité qui devait les rendre impropres à la lutte. Ah ! nul doute, il fallait d'autres hommes que ceux-là pour diriger la barque de la France à travers les écueils modernes! Je compris mieux que je ne l'avais jamais fait, pourquoi le commandement leur en avait été retiré. Je ne dout« pas qu'au moment du danger, la flamme de l'héroïsme ne vienne à briller dans ces prunelles bleues ou brunes, que ces corps minces ne se tendent jusqu'à la mort sous l'efifort de la bravoure héréditaire pour défendre leur pays, mais ils ne savent pas vivre pour lui et en plein jour, paradant dans ce vieux jardin, affublés de costumes de fantaisie, les grands seigneurs faisaient assez piètre figure. Des jeunes gens, mon attention se reporta sur les jeunes filles. Là, plus de distinction que de beauté, aucune individualité, beaucoup de rêve dans les yeux, de rêve anémique. Pas de fraîcheur, pas de lumière sur les visages, quelque chose de vieillot dans l'ensemble. Toutes me firent l'effet de fleurs de couvent. Quant aux femmes entre cinquante et soixante ans, elles étaient plutôt pénibles à voir. Énormes, déformées, mal habillées, on voyait que l'étiquette de Cour n'avait pas discipliné leur maintien et qu'elles ignoraient et dédaignaient les lois de l'hygiène moderne. Le port de tête était beau. Une nuance de mélancolie adoucissait les physionomies sévères et intransigeantes. Il y avait chez elles un air d'autorité morale et aristocratique qui ne permettait pas de les prendre pour de vulgaires bourgeoises. Je cherchai du regard les marquises et comtesses amé-
sua LÀ BRANCHE 53
ricaînes. D semblait qu'elles dussent ressortir en tons vifs sur ce milieu terne et passé. Eh bien, elles se confondaient presque avec lui. Elles ont copié son ton, ses manières, adopté ses préjugés, renié leurs dieux par snobisme, par suggestion ; mais voilà, elles n'ont pa encore acquérir son charme. Elles paraissent raides, guindées, de vraies contrefaçons. Je ne crois pas cependant qu'elles aient été amenées dans ce vieux monde pour la seule gratification de leur vanité, mais pour y apporter des éléments d'évolution. Elles doivent probablement transmettre à leurs enfants l'esprit nouveau mitigé afin qu'il puisse être plus facilement absorbé. Le travail de la Providence est si merveilleusement profond.
Ce qu'il y avait de comique et de caractéristique dans cette vente de charité, c'est que tout le monde semblait s'occuper d'autre chose. Les mères de l'église s'entretenaient pour la plupart avec leur directeur, les jeunes gens fleurtaient. Vendeurs et vendeuses oubliaient de faire l'article, causaient entre eux, lâchaient leurs comptoirs pour aller échanger une parole avec celui-ci, celui-là. La recette a dû s'en ressentir, car l'argent vient rarement seul dans la caisse des pauvres. Dans un coin, on vendait cependant à la criée un tas d'objets hétéroclites. Le gentilhomme commissaire-priseur était drôle, mais on attendait davantage de lui. Il descendait d'un des hommes les plus brillants, les plus spirituels du xvni® siècle et c'était un de ces cas où « noblesse oblige ». Qui sait? il ne lui manquait peut-être que l'entraînement. Quelques femmes de la haute bourgeoisie firent irruption dans le vieux jardin. Leur élégance rehaussée de
54 SUR LA BRATtCHS
bijoux» leur modernité^ créèfent un saisââsaiaL' coniraste. Elles firent quelques tours dan» les allées, ckucbotant, riant, échangeajit des sourires moqueurs.,, examinant gens et choses avec une curiosité visible. Elles achetèrent à dr<Hte et à gauche généreusement, avec un peu d'ostentation, pais elles s'éclipsèrent. Ëll^s avaient trouvé probablement que c'était mieux cbeis elles. Oui, c'était mieux, mais pas aussi Men peutêtre.
Une Altesse honora la vente de sa présence. On l'entoura d'hommages, les jeunes gens l'escortèrent, les douairières lui firent des révérences de Cour. C'était à se croire au ten^ de Sa Majesté Louis^Philippe et même bien au delà. Les hommes enlevaient leufs chapeaux de paysans avec ce jpli mouvement de la main gauche qui leur vient des ancêtres aux chapeaux emplumiés, ils baisaient la main des femmes, pldaieot le genou devant elles pour leur offrir des billeti^ de loterie avec un naturel:, une grâce, où revivait qpelqœ chose d'autrefois. Tout l'après-midi, j'eus la seoisalion du passé, et cette sensatioa était singulièrement agréable, infiniment reposante.
Le soir, au diner, la salle à nunger de l'hôtel de Gastiglione était pleine d'Américaines,, la plupart très jolies, délicieusement halHllées. Les unes revenaient de Veosailles, de Fontainebleau, des cour ses^ les autres aUaieot à l'Opéra. Les maris étaient en Américpe naturellement et, avec la conscience de leux droit à la liberté et au plaicHr, elles se domiaient du bon temips " — « a qood lime » — selon leur expression enfantine. Étaient-ell^ plus heureuses que leurs soeurs, marquises et comtesses du faubourg Saint-Germain P Les balances
SWH LA BRANGHB 55
qui peuyent peser le bonkeiir et le madkeuT humain soQi entre ks. mains d& Dieu seul. Je- comparai inté* rieiurefitient le tableau rétrospectif que j'avais vu rue de Varennes avec celui que j'avais sousl les yeux. Je me rendis compte de la valanr supérieuore âan prenûer. II a^t Mlu des siècles pour produire l'hairmome qui mâvait charmée^ même cet effacenBenfc qui m'avaât at^istée. Le secc»id était comiube une aquarelte vivemeftt et vigouieosemesit lavée, qvd donnait wne grandie impression de vie et de jetiDesse. Dans chacun die ces tableaux on pouvait suivre la pensée, reconnaîire la main du maître. Pour suivre cette pensée, voif cette main, il fallak vsaimeat que j'eusse été mise « sur h branche >.
Paris.
Depuis mon retouor à Paris, j,e me suiâ aperçue que le ceicle de ma vie s'était considérablement rétréci. Absorbée^ outre mesuore, par moa dernier roman, j'ai refusé invitalLea apcès invitation, kissé nooiibre de lettres sans réponse, négligé de rendre les visites, en on mot, manqué à tous mes devoirs mondains. Mon activité physique s'est ralentie aussi. Les dîners au restanurant, le théâtre, la promenade au Bois me tentent de moins en moins. Poutr la première Ibis, le Salon m'a kissée indifférente. Est-ce vraiment la vieillesse qui m'a atteinte P La vie de Paris est si intense qu'on la sent, selon ses affinités, sans y pfendre pairK Les ondes m'en arrivent dans ma chambre et me coH»nuniquent l'impression d'une fête mondaine ou artis-
tique. Je vois les réuaions d'Auteuil, de Bagatelle, le polo, les figures féminines, les toilettes claires se détachant sur les pelouses, avec une netteté qui me satisfait et encourage ma paresse. Je vis du fumet des choses maintenant. Ce nouvel état d'âme a fait trop de vide autour de moi. J'en éprouve quelque tristesse. Gela ressemble tellement à la fin 1 Madame de Myères est devenue une étrangère dans son propre pays ; Jean Noël vit à l'écart du monde littéraire et, entre les deux, ils n'ont pas la position sociale d'un épicier retiré.
Depuis quelques années seulement, je remarque l'assistance que la Providence nous prête. Aux heures de lassitude extrême, quelqu'un ou quelque chose m'a toujours été envoyé, soit pour me ranimer, soit pour m'encourager. Tantôt c'était quelques mots d'un lecteur inconnu — un « bravo » même m'est parvenu du fond de l'Alaska — tantôt c'était la réapparition dans mon orbite d'une personne amie, tantôt un envoi de fleurs. Dans un de ces mauvais moments, de ma table du restaurant de l'hôtel de Castiglione, mes yeux ont rencontré les yeux intelligents et doux de deux Américaines arrivées de la veille. Un courant de sympathie s'est aussitôt développé entre nous. Au moyen des appareils de télégraphie sans fil que nous avons tous derrière nos fronts, nous sommes entrées en communication, nous avons échangé des sourires, puis des paroles, l'inéluctable liaison s'est faite et cette liaison a réchauBé ma vie d'amitié vraie. Voici maintenant l'invitation des Randolph. Elle vient à point. Je sens le besoin de me reposer de l'hôtel, de descendre un peu de la branche ; il me semble que j'ai
SUR LA BRANGUE b"]
la crampe dans les membres et dans le cœur. J'ai besoin de voir des enfants, de caresser des animaux» d'entendre des chants d'oiseaux, des ronrons de chat, de respirer des fleurs vivantes... J'ai un besoin infini de grand air et d'espace. J'aurai tout cela à Simley Hall. J'en jouis par avance.
Je quitte Paris demain. C'est inouï ce que le démarrage d'une pauvre petite barque comme la mienne demande d'efforts et de mouvements. Je suis toujours surprise du tas de bavures que peut produire la vie d'un êlre humain : papiers, cartes, notes, chiffons, bouts de dentelle et de rubans s'accumulent, se multiplient avec une rapidité incroyable. J'ai beau déchirer, brûler, donner, il en reste encore au moment de mon départ. 11 y a quelques années, je possédais cinq malles, je n'en ai plus que trois : mon inséparable, puis les deux qui restent à l'hôtel. Cette simplification me ravit. J'éprouve un curieux plaisir à jeter du lest, — je suis plus cigale que fourmi. — J'admire les Américaines qui, déracinées comme moi, sans enfants, sans foyer, et elles sont légion, vont achetant, tout le long de leur route solitaire, un tas de choses qui les fascinent, selon leur expression : vieux ivoires, dentelles précieuses, bijoux anciens. Elles en remplissent caisse après caisse, elles ne les revoient souvent pas et les mettent en dépôt chez leur banquier. Ce n'est point pour elles-mêmes qu'elles butinent évidemment. Les objets qu'elles collectionnent sont destinés à réjouir d'autres yeux, lesquels?... à produire des impressions nécessaires dans d'autres cerveaux... lesquelles? Comme ce serait intéressant de pouvoir suivre un peu plus longtemps le travail humain I Et moi donc au
fait I Ce n'est point pour mon propre plaisir que je transcris ces pensées, ces réflexions qui se sont élai>orées lentement, douloureusement, derrière mon front et dont le germe vient de très loin peut-être. Quelle vie sortira de ces parcelles de ma vie ? d'est vexant de ne pas voir tout de suite. Je sais au moins que je ne mourrai pas, je commence même à me douter que je vis depuis bien longtemps. Et il y a des gens qui trouvent ce monde bête! Ahï voilà, ils ont la Tue mais non la vision. Elle m'esrt; venue tard et seulement après une^rie d'opérations très douloureuses. Je ne me plains plus, elle en valait la peine.
A.WGLETER11E
Staffordahire Simley JHaU.
Sk WUliain Haadolph »est veau exprès à Londres pour me chercher. II m'attendait à Charing Cross. Ah I elle ne s'est pas arrêtée dans sa marche la cruelle oaaiadie de cœur ! £lle a encore ai&aé ses traits, maigri davatEttage ses •membres. Il a fallu tout mon empûe «ur moi-même pour ne pas lui laisser deviner mon Jsfi|)ressioa pénible. Il a paru très heureux de me revoir et, dans notre poignée de main, il s'est fait ime iranfimission de chaleureuse amitié. Sir William fn'ii emmenée aussitôt au Great Wôstern iHotei, le Terminus de la gare de Paddington, d'où nous som- EIK3S {)artis« le lend^XLain à deux heures, pour le StaffordBhire. Skaley Hall se trouve à trois heures quinze de Londres, prèsdeWolverhampton, dans une zone de verdure au cœur m&ne de ce (jue l'oUiappeUe the black
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country, la contrée noire, la contrée des forges et des houillères. Après Oxford, la brume s'est graduellement épaissie; à Birmingham, elle était devenue un brouillard jaune, où les hauts fourneaux mettaient comme des feux follets. Dans une prairie semée de misérables cahutes, de tas de détritus, un petit garçon essayait de lancer un cerf-volant. Le jouet aérien flottait à quelques mètres de terre sans pouvoir monter. C'était infiniment pathétique. Sir William eut la même impression, et, me le désignant du doigt :
— Notre image à nous autres Britishers, hé? fit-il avec son sourire caustique. Vous voyez, pas facile de s'élever dans notre air ambiant.
— Il faudrait cultiver davantage la force ascensionnelle et moins la force d'expansion, répondis-je emportée par mon amour de la taquinerie.
— Touché ! s'écria gaiement mon compagnon. C'est vous qui avez ouvert les hostilités franco-anglaises, souvenez-vous-en .
A mesure que nous approchions de Wolver. . . comme on dit familièrement, l'atmosphère devenait plus claire et plus légère. A la station, nous trouvâmes une Victoria attelée de deux beaux chevaux, qui, d'un pas rapide et bien rythmé, brûlèrent une route bordée de haies, légèrement montante, une longue avenue de hêtres et nous déposèrent devant le porche de Simley . Là, lady Randolph, son gendre, sa fille, ses trois petits enfants, deux fox terriers, un griffon, un coUie me donnèrent une affectueuse bienvenue et, encadrée de ces hôtes aimables, je m'assis tout de suite à la table de thé servie dans le hall. J'étais de la famille,
Simley est un vieux nid anglais dont les grandes
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lignes sont gothiques, mais où beaucoup de fenêtres ont été élargies pour lui donner plus d'air et de soleil. Il est presque entièrement revêtu de lierre, entouré de magnifiques cèdres, de pelouses veloutées, de fleurs, et bâti au milieu d'un parc immense. C'est un nid où la même famille a vécu, s'est continuée, renouvelée depuis plus de deux cents ans. Et on m'y a invitée, on m'y fait place à moi, une inconnue, rencontrée à l'hôtel ! Je cherche toujours maintenant à deviner le but de la Providence. Il est lointain, invisible, au delà peut-être. Dans ce cas-ci, je ne le pressens même pas. L'intérieur de Simley est à la fois riche et simple. Ses meubles, en vieil acajou, en vieux chêne, recouverts de velours d'Utrecht ou de tapisserie, ses tableaux flamands, sa belle bibliothèque, son argenterie massive vous donnent une impression d'intense respectabilité, de sécurité même. Il y a de longs corridors, des fenêtres à vantaux, de profondes embrasures, des coins délicieux. La maladie de sir William, la mort du fils aine mettent comme une ombre de tristesse dans celte chaude demeure. Le portrait de ce dernier est dans le cabinet de travail du père avec, au-dessous, suspendue horizontalement, l'épée que sa main ne sortira plus du fourreau. Au fond du parc, se trouve l'observatoire où mon hôte, passe une partie des nuits sereines, non pas seulement, j'en suis sûre, à faire des calculs mathématiques, mais à méditer comme un poète et un philosophe. Je n'avais pas imaginé un édifice aussi scientifiquement outillé. Il a un toit tournant et sa lunette est mieux qu'un instrument d'amateur. Les écuries de Simley sont luxueusement pourvues de chevaux. Il y a, en outre, les poneys et les ânes
des enfants. Le chenil a été aménage avec un soin qui témoigne (Tune véritable compréhension de la race canine. Dans les prairies qui confinent au parc, les petites vaches brunes de Jersey paissent toute la journée, et non loin de là on aperçoit le toit de chaume fleuri d'une très vieille ferme. Les enfants m'ont montré dans un coin du parc le cimetière des animaux. Il y a des chiens, des chats^ des oiseaux. Chacun a sa pierre avec son nom et un mot de souvenir. Pourquoi les oublierait-on les créatures qui nous ont aimés, qui ont égayé la maison ? Tout cet ensemble de choses donne l'impression d'une vie simple et saine dont le spectade rafraîchit les yeux et le cœur.
L'état de santé de sir William a forcément restreint ITiospitalité de Simley. Au grand regret de mes hôtes, les de Lusson n'ont pas pu venir en Angleterre cette année. On a fait coïncider la visite de madame Loftus, la fille de la maison, avec la mienne. C'est une vraie beauté anglaise, non pas délicate et langoureuse, mais saine et active. Elle adore la campagne, le sport, les animaux. Comme chez son père, on sent une puissance latente, ce quelque chose qui iu spire de la confiance. M. Loftus, lui, est le type du jeune sqnire anglais de belle race, blond, rose et solide qui, à quatre-vingts ans, aura d'abondants cheveux de neige, de belles joues rouges, l'œil clair, et qui, droit sur sa selle jusqu'au dernierjour, ne sera désarçonné que parla mort. Quant à Claude Randolph, il a tout de suite pris mon cœur. Taî deviné en lui la mentalité francophile. . 11 ne sera ni un penseur ni un philosophe, mais il aura l'intelligence de la vie, un don que je mets au-
dessus de tous les autres. Il a un splendide physique et il possè(k un fond de gaieté qui le rend tiès amusant. Gomme signe particulier et qu'il £iut. signaler à cause de sa rar^é croissante chez les jeunes gens anglais, il ne parle pas aux femmes les mains dans les poches et se dérange pour kur ouvrir les portes. Intérieurement, j'ai donné un bon point à lad y Bandolph. Lorsqu'un homme est bien ou mal élevé, on peut sans injustice l'attribuer à sa mère.
On est vieux jeu à Simley Hall, comme l'avait dit sir WiUiam. Les prières» la lecture de la Bible se font en commun matin et soir, et les maîtres de la maison découpent les viandes sur la table. J'entre toujours très facilement dans le cercle de la vie anglaise grâce à la discipline et à la liberté qu'on y trouve. Â sept heures et demie une pimpante femme de cambre, les yeux baissés, selon l'étiquette, m'apporte une pre^ mière fasse de Ihé. A neuf heures, je pr^ids place à la table de famille où un substantiel déjeuner est servi, un déjeuner composé d'œufs, de ce lard frit qui aiguise l'appétit, de poisson, de viandes froides, de thé et de café. C'est un repas très agréable. On y ouvre ses lettres» ses journaux, on y fait circuler les premières nouvelles, on y établit le programme de la jcmmée. Les hôtes s'occupent ensuite de leurs affaires, les invités s'installent dans le salon du matin, morning room, ou partent pour la promenade. Je vais gén^ ralenœnt dans le parc rejoindre les enfants dont je SUIS la grande amie et visiter les animaux. On m'a assigné comme cabinet de travail une hutte ronde, a snmmer honse, meublée d'une table, d'un banc circulaire que l'on a garni d'un coussin rouge à mon
intention. J'y porte mes paperasses. Les fenêtres dont elle est percée encadrent la prairie et les jolies vaches brunes dont je bois copieusement le lait. Quand je laisse la porte ouverte, rouges-gorges, merles, pinsons, fauvettes, mésanges, roitelets, perdrix même, s'approchent curieusement, mettent leurs petites têtes de roté pour me mieux regarder et ont Tair de dire : « Qui es-tu, toi? » Je leur parle et tous paraissent sensibles à la caresse de ma voix. On les aide à vivre pendant l'hiver ; au printemps ils font leurs nids dans le parc hospitalier et l'été ils payent leurs bienfaiteurs en monnaie d'oiseau avec des chants et des mélodies. Personne ne saurait imaginer la joie intime que me cause ce défilé de visiteurs. A onze heures et demie une femme de chambre arrive avec une tasse de Bengar Food, une de ces préparations nutritives qui sont des spécialités anglaises. Sir William vient me trouver vers midi et demi. Nous allons faire un tour dans le jardin potager, dans les serres où mûrissent raisins, pêches, abricots. Après le déjeuner, qui a lieu à une heure et demie, chacun va se reposer plus ou moins longtemps, selon l'emploi de l'après-midi. Pour les uns il y a la promenade en voiture, pour les autres le golf y le tennis, le foot-ball, les garden-parties . Le thé est servi à cinq heures, dans le hall ou dans le jardin au milieu des fleurs. Il y a toujours des Ilotes inattendus. Après le thé qui se prolonge longtemps quelquefois, on monte chez soi pour ne redescendre qu'au second coup de cloche annonçant le dîner. Le soir, il y a des parties de v^hist, de bridge, de billard. A onze heures la bonne journée est terminée pour tout le monde. On ne vous presse jamais de faire
ceci ou cela, on ne vous oblige pas à vous amuser, mais on vous entoure d'une sollicitude discrète, absolument délicieuse. A Simley Hall, je me sens comme portée par la vague. On m'a donné la meilleure des chambres réservées aux hôtes. Elle a une vue magnifique sur le parc et sur les collines lointaines. Le classique lit anglais à colonnes, les meubles anciens, lui prêtent un aspect sévère, singulièrement chaud et confortable, pourtant. Sir William s'est souvenu de m'avoir entendu dire à Cannes que ma destinée était de trouver partout des tables à écrire plus ou moins branlantes. Il m'en a préparé une large et solide, et, le jour de mon arrivée, j'y ai trouvé un bouquet de ces roses qui portent le nom de mon pays. J'ai été quelque peu surprise en voyant ici et là, dans les chambres à coucher, dans la bibliothèque, sur les paliers de l'escalier des versets de la Bible. II y en avait autrefois dans toutes les gares d'Angleterre. Elles ont été remplacées par des réclames multicolores. Vis-à-vis de mon lit, j'ai cette parole : Walk while you hâve the light, that the darkness overtake you not, « Marchez pendant que vous avez la lumière afin que vous ne soyez point surpris par les ténèbres. » Entre les deux fenêtres : Blessed are they, that hâve not seen and believed. «c Bienheureux ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru.» Au-dessus d'une étagère garnie de livres : To the Jews Jirst. « Aux Juifs d'abord. » Quoi donc ? la ilivine parole? la bonne nouvelle?... Mais oui... Jésus n'était-il pas sémite? Il pensait à ses frères, voyez-vous 1 Nous oublions toujours son origine, nous autres chrétiens, et puis, quand quelque chose vient nous la
rappeler, nous demeurons saisis. J'ai souri en voyant aufonr de moi ces cartons aux lettres gothiques et voilà que ce matin sous la suggestion de ces mots : n Marchez pendant que vous avez la lumière », mes mouvements sont devenus plus rapides, je me suis hâtée, hâtée comme si je craignais réellement d'être surprise par les ténèbres. Ce petit phénomène m'a donné matière à réflexions et k conclusion en a été que nous ne savons rien... rien encore.
Simley HalL
Depuis huit jours que je suis ici, comme par un fait exprès, les nuits d'été, généralement si belles en Angleterre, ont été couvertes. Maintenant que j'ai une bonne lunette à ma disposition, je n'ai pas les étoiles. Sir William est aussi désappointé que moi. Entre deux averses on me promène dans les environs, Ds sont remarquablement jolis. L'Angleterre possède, je crois, toute la gamme des verts. Dans le vert foncé de ce paysage du StaflFordshire, il entre beaucoup de jaune. Ce ton se sent même dans la lumière. C'est mon impression du moins. Wolverhampton, la petite \ille voisine de Simley, doit sa prospérité croissante à la fabrication des bicyclettes. Depuis une quarantaine d'années, elle a été i^esque entièrenvent reconstruite avec ces briques rouges qui donnent maintenant aux panoramas anglais un aspect plus chaud et plus riant. Autour d'elle rayonnent des routes bordées de maisonnettes, de villas fleuries ; puis viennent de belles demeures isolées, entourés de parcs où les
vieux arbres de la yieilk Angleterre étalent leur majesté de centenaires. Dans, le bas de la colline, sur' laquelle j^mley Hall est bâti, se trouve un village idéal qui est la création de sir William. Au centre, une église très ancienne avec son cimetière, puis des cottages neufs, mais avec les grands toits d'autrefois, des fenêtres h plusieurs vantaux, des amours de porches, des cottages entourés de jardins, enguirlandés de verdure comme les reines doivent en rêver souvent. L'école, le bureau de poste, la station de pdice même sont tout fleuris. Le club house, la maison d'assemblée, un lieu de rendez-vous pour les fermiers et les ouvrî^s des environs est tapissée de ^cine. Sir William a pourvu chacune de ces habitations de tout ce qui est nécessaire à la santé physique et morale de Tindividn, de tout ce qui peut faciliter la propreté. Les enfants m'ont paru resplendissants de santé. Les enfents ! ils sont légion en Angleterre. C'est absolument effrayant de penser que des femmes ont mis au monde tous ces marmots. Elles ne l'avoueront pas, mais je suis persuadée qu'ici elles en ont deux à la fois. Su)t toutes les routes, dans les fossés qui bordent les chemins on ne rencontre que des grappes de bébés. Et la poule n'est jamais avec les poussins. Le frère de quatre ans veille sur sa sœur plus petite et la ramène saine et sauve à la maison. Par quel miracle? Mère nature seule le sait. Cette responsabilité aide certainement à la formation du caractère. Et le croirait-on.^ je n'ai jamais vu d'enfants laids en Angleterre; beaucoup ont des visages adorables. Si cette beauté se ccHiservait, la race anglaise serait vraiment privilégiée mais elle tombe comme une fleur. Entre quatorze et
dix-huit ans, chez la plupart des adolescents un chang'ement cruel s'opère, les bouches se déforment, les traits perdent leur pureté, le teint son éclat. J'attribue cela entièrement au climat. Un médecin anglais me disait un jour: Dampness spoils everything, a l'humidité gâte tout ». C'est si vrai qu'on est obligé de mettre les tableaux sous verre. Impossible de protéger de même les individus, et chez les faibles, chez ceux dont l'organisme n'offre pas une résistance suffisante, l'humidité altère les tissus, les os, que sais-je? Le sport est assurément le réactif prescrit par la nature. On m'a montré le golf, le cricket, le foot-ball, le tennis. Ils sont admirablement organisés et entretenus. Pour la millième fois, j'ai regretté qu'autour de nos villes de province, de nos bourgs, de nos villages, il n'y ait pas de ces champs clos où la jeunesse puisse s'entraîner à l'effort physique. Cela viendra à l'heure voulue.
Je me laisse promener, amuser, distraire. Il me semble que je fais un bon révc. Je suis toujours contente d'entrer pour un peu de temps dans le cercle de la vie des autres et toujours heureuse d'en sortir. Le désir de la liberté, de la solitude se réveille en moi plus ou moins vite, selon le milieu. Je n'aurai pas grande hâte, j'en suis sûre, de quitter mes hôtes présents et de dire adieu à ce beau Simley, si chaud d'amitié et de sympathie.
Simley Hall.
J'ai fait hier au soir une chose que le matin même, une heure, une minute avant, j'aurais crue impos-
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sible. J'ai raconté à sîr William, à un étranger, h un Anglais entre tous les hommes, la grande épreuve de ma vie. Comment y ai-je été amenée? Je ne me l'explique pas. J'ai rompu avec mes amis pour la mieux cacher. J'en ai gardé le secret pendant quinze ans et voilà que tout à coup, sans qu'aucune question m'eût été posée, sans même me demander si c'était bien' ou mal, la confidence est sortie de mes lèvres et cela le plus naturellement du monde. J'éprouvais un plaisir bizarre à sentir revivre ce vieux moi que je croyais mort et enterré, à prononcer certains noms, à voir se reformer certaines images. A mesure que j'avançais dans mon récit, le tableau du passé se déroulait sous mon regard, le travail accompli dans mon âme m'apparaissait en traits lumineux. Par qui ai-je été poussée à parler? Par cette force irrésistible sans doute que l'on pourrait appeler l'Être des Êtres. Elle met quelquefois dans notre bouche des mots que nous entendons distinctement, que nous voudrions reprendre et qui auront des conséquences imprévues. Ce phénomène de dédoublement se produit à chaque instant. Je m'en rends compte aussitôt maintenant, mais je le subis quand même.
Hier au soir, la nuit était sereine à souhait. Les étoiles semblaient aussi nombreuses que les grains de sable de nos plages terrestres. En conséquence, après dix heures, mon hôte et moi suivis du chien Freddy, nous prîmes le chemin de l'observatoire. Sir William affirme que l'animal s'intéresse à ses travaux et que souvent il lève la tête vers le ciel comme pour tâcher de découvrir ce que son maître y cherche. Je crois parfaitement un fox terrier capable de cela.
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L'obseryatoire de Simky e&t une rotonde flanqviée de deux pavillons moins hauts dont l'un donne un cabinet de travail, Tautrc un petit salon, ouvrant tous deux sur le parc par des portes-fenêtres. Dans le cabinet de travail, k longue table où sont éparses des feuilles noires de chiffres, ThiH'loge sidérale, la bibliothèque de livres d'astronomie, le» instruments de i^ysique, les cartes célestes révèlent des heures laborieuses. Le petit salon avec son divan, recouvert d'étoffe orientale, ses vastes fauteuils, semble préparé pour le repos et la méditation.
Aussitôt là, sir William, impatient de me montrer ses i^anètes et ses étoiles, nût, à ma grande terreur, le pied dans la boucle d'une corde^ fit tourner le toit, grimpa sur la plate-forme, ajusta la lunette et me dit simplement : « Voilà I » Jusqu'alors mon observatoire avait été la place Vendre, la place de la Concorde avec leurs astronomes et leurs instruments d'optique aussi faibles les uns que les autres. J'éprouvai un véritaUe saisissement, devant le spectacle qui s'offrait à moi. J'eus la sensation de l'immensité, du nombre infini, de l'harmonie parfaite et en même temps d'un silence et d'une paix d'outre-terre. Les Gémeaux me fascinèrent. Il me vint, à les regarder, une joie étrange.
— Quelle adorable création que celle de ces étoiles sœurs I m'écriai-je.
— Elle est unique, me répondit mon hôte. Elles paraissent tout près l'une de l'autre et elles sont séparées par une distance énorme.
— N'importe, elles doivent être en communion constante, car elles ont la même lumière et, savez-
VOUS, cette lumière bleue si chaude, si douce, si vivante, je Tai vue au fond du commulateiir I Les Géfoeaux ae seraient-iJâ pas des foyers d'électridtë ?
— Peut-être.
Je promeaai lon^mps mes regards sur le ciel éblouissant. Tout à coup la conscience me vint, et pour la première ioiÉ, «fue nous ^i faisions partie.
— Mais notre terre est là-haut I m'eCTiai-je stupéfaite.
— Assurément, me répoadit sir William.
— Et elle marche en compagnie de tous ces astres I Elle mêle sa petite lumière à la leur ! Et au moyen de ces faibles organes qui sont derrière mon front, je puis voir au delà de notre planète, entrer ea con4act avec le reste de TUniverâ I C'est merveitieux !
Sur cette exclamation, je descendis de la pkite^ forme, littéralement éblouie de ma propre grandeur.
Sir WiUiam, très amusé de ma naïveté, n^ conduisit dans son petit salon. Je me laissai tomber sur un fauteuil devant la fenêtre ouverte. Lui, prit place vis-à-vis de moi. Freddy s'élança aussitôt sur ses genoux et s'y pelotonna,.
— Le compagnon de mes méditations, dit-il en caressant 'l'animal. Tout en réfléchissant, j'ai pris Thabitude de tortiller ses oreilles. Sous une impression pénible, devant une question irritante, il m'arrive quelquefois de les pincer cruellement. Il proteste par un cri, mais il ne m'en veut pas. Freddy aussi est là-haut, vous savez !
— Ne vous moquez pas, dis-je avec gravité, nos mots en£mtins ici4)as, coucher, lever de soleil nous trompent tellement I Voyez-vous, la Providence m'a
sua LA BRANCHE
peut-être amenée ici pour mettre ma vision au point, pour me donner des impressions plus justes. A quoi serviront-elles? Je Tignore, mais je suis sûre qu'elles ne seront point perdues.
— Je ne connais personne qui ait autant que vous la conscience de son immortalité, de son devenir et qui se considère aussi absolument comme l'instrument de la Providence.
— C'est en cela même que réside mon orgueil et mon espérance. Du moment que je fais partie intéjrante de l'œuvre de Dieu, je ne saurais périr.
— Vous êtes logique... étonnamment, pour une femme.
— Merci... Vingt fois par jour l'homme proclame son libre arbitre, plus souvent encore, lorsqu'il se sent arrêté par des choses sur lesquelles il n'a aucun pouvoir, il peste contre la destinée. Avez-vous remarqué qu'il attribue toujours sa fortune à son savoirfaire et son infortune à la fatalité?
— Oui, oui.
— Eh bien, j'attribue tout à la Providence. J'ai été amenée à reconnaître qu'elle seule ici-bas tient la direction.
— Croire en soi ! Quelle force pourtant I
— Mais j'y crois en moil — parce que je crois en Dieu — et je crois en Dieu parce que je crois en moi.
Un long soupir souleva la poitrine de mon hôte.
— Je donnerais beaucoup pour partager votre conviction. Elle me débarrasserait d'un remords qui pèse terriblement sur ma vie. Mon fils aîné s'était épris d'une jeune fille que je considérais comme très infé-
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rîeure, indigne de lui, j'ai refusé mon consentement à son mariage, il est parti pour les Indes, et il a été tué dans une embuscade très peu de temps après son arrivée là-bas. Est-ce moi qui. l'ai envoyé à la mort? Est-ce Dieu même?
— Dieu, n'en doutez pas. Vous ne pouviez pas voir ce qui l'attendait... Sa fin prématurée a peutêtre été une grande miséricorde.
— Qu'est-ce qui vous a donné une foi si absolue?
— Ma propre vie.
— Votre vie?
A ce moment seulement, je me rendis compte que j'étais une inconnue pour mon hôte. Je ne pus m'empêcher de rougir.
— C*est vrai, vous ne savez rien de moi... et vous m'avez invitée à Simley Hall et vous m'avez admise dans votre intimité familiale I
— / know a lady when I see one. « Je reconnais une dame quand j'en vois une », me répondit sir Vi^illiam en souriant.
Je m'inclinai pour remercier.
— Je suis étonnée que vous n'ayez pas été mis en défiance, en me voyant vivre à l'hôtel dans mon propre pays.
— Pas le moins du monde. Et maintenant que je vous connais davantage, votre déracinement me fait de la peine. Hier, il m'a semblé que vous regardiez avec envie mes petits cottages, me suis-je trompé?
— Non. J'ai de temps à autre la nostalgie de la maison, rarement cependant. Pour déraciner une Française, il fallait une bien forte secousse. Je l'ai reçue et elle m'avait été préparée de loin ! Croiriez-
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vous qu'à l'âge de quatorze ans, j'ai vu en rêve M. de Myères, que je devais épouser onze ans plus tard I
— Est-ce possible?
— 11 faut le croire. Une nuit, je rêvai que je me trouvais dans une petite église sombre et nue, éclairée par une porte de côté, ouverte sur la campagne. Dans cette trouée de jour avec un fond de verdure, je vis tout à coup se dessiner la silhouette élégante d'un homme de haute taille dont je ne pouvais distinguer les traits. Il se détacha avec lenteur du cadre ogival, s'avança droit vers moi, prit ma main, y mit un anneau. Cet anneau trop large glissa de mon doigt et roula sur les dalles, longtemps, longtemps, avec un bruit métallique. Dans mes eflforts pour le rattraper, je me réveillai, le front couvert d'une sueur de cauchemar. Je racontai ce rêve étrange à ma mère, elle en parut péniblement affectée. Quant à moi, je ne pus jamais l'oublier. Il avait laissé dans mon âme d'enfant une angoisse mêlée de joie. Le temps ne fit qu'en aviver l'impression. La silhouette mascuHne qui le remplissait au lieu de s'effacer se précisa, devint vivante. Parfois, dans mes songeries de jeune fille, je la voyais venir à moi, elle me causait un trouble délicieux. Nous ne soupçonnons pas encore toute la complexité de l'atome humain, fis-je en manière de réflexion.
— De l'atome féminin surtout, ajouta sir William avec un sourire.
— Pendant les années qui suivirent, cette silhouette de rêve occupa mon imagination. Je lui donnais des visages divers, tous plus beaux les uns que les autres. Je prêtais à ce fantôme tous les dons, toutes les qua-
îîtés. Mon entrée dans le monde fut retardée par la mort de mes grands-parents. Je n'eus mon premier bal qu'à vingt ans. Ce premier bail C'était chez un châtelain de notre voisinage. On s'était mis en frais pour ma toilette. J'avais une de ces fameuses robes de jeune fille qui commencèrent la réputation de notre grand couturier Doucet. Elle était en tarlatane blanche toute ruchée, garnie de fleurs des champs. Je la vois encore, mais je ne me vois pas du tout. Personne ne connaît son propre visage. La réfl^ixion dans la glace n'est pas suffisante pour impressionner nos cellules, paraît-il.
— C'est une observation que je n'avais jamais faite, confessa mon hôte.
— N*est-<:e pas cnrieuî, continuai-je, de penser que le cerveau va gardant ineffacés la couleur d'un chiffon, le modèle d'un vêtement, tandis qu'une foule d'autres souvenirs disparaissent P Ces petites choses font probablement partie d'une chaîne. Toujours est-il que ce soir-là, j*étais singulièrement heureuse dans ma jolie robe de Paris et sous le rayonnement de mon premier succès mondain. Je causais gaiement avec le maître de la maison, bien inconsciente de ce qui allait arriver, lorsque mes yeux tombèrent sur un homme grand, brun, à moustache fauve, qui se dirigeait de notre côté. La parole s'arrêta sur mes lèvres, mon cœur battit plus vite et j'eus la sensation distincte que cet homme était le personnage de mon rêve en chair et en os. Quoi qu'il en soit, sa présence pouvait bien m'affecter puisqu'il était ma destinée, « le maître de l'heure », mon futur mari. Oh! voyezvous, la vie est une combinaison si empoignante, que
s'il nous était donné de la pénétrer davantage, . nous en perdrions le boire et le manger.
— Ce serait grave, fit sir William, d'un ton moqueur.
— L'inconnu, qui était un des hôtes du château, vint rejoindre M. de B... Ce dernier présenta : « M. de Myères, mademoiselle Latour ». Ces deux noms, ainsi associés, résonnèrent en moi comme s'ils eussent été prononcés d'une voix très forte. Je les entends encore. M. de Myères était un homme de belle race. Il avait alors trente-cinq ans. Il possédait la voix et le visage des charmeurs de femme, vous savez, certaine voix cuivrée dont les vibrations pénètrent jusqu'au tréfonds de l'être, un visage intelligent, des yeux hardis et tendres, une bouche sensuelle... Voilà le type. La conversation s'engagea tout de suite entre nous. Il me demanda une valse, et sans me soucier de ce que j'avais promis à ma mère de ne danser que des polkas et des quadrilles, je lui tendis mes deux mains. Il m'entraîna à travers la salle et je ne sais si ce fut l'ivresse du mouvement rythmé par la musique, l'effet de son magnétisme, mais pendant quelques moments, je perdis la notion du temps, du lieu, de ma personnalité. Quand il me ramena à ma place, je m'imaginai que je venais de goûter au bonheur des élus. Il se trouva que M. de Myères était marié et séparé de sa femme par grave incompatibilité d'humeur, disait-on. Il possédait le château de Chavigny, dans le Cher, et y passait quelques mois de Tannée. Le reste du temps il vivait à Paris. Depuis cette première rencontre, une infinité de circonstances indépendantes de notre volonté, nous remirent en présence.
Pour une jeune fille de ma génération, un homme marié n'existait pas. Je me disais simplement que je n'épouserais jamais qu'un homme qui ressemblerait à M. de Myères. Chaque fois qu'on me proposait quelqu'un, sa silhouette, celle de l'homme de mon rêve, — elles n'en faisaient plus qu'une, — se dressait derrière mon front et je refusais. Un soir, entre autres, à Trouville, où il passait la saison en même temps que nous, je me promenais sur la plage avec un cousin éloigné, un ami d'enfance. Pour la dixième fois, il plaidait sa cause et si ardemment, que j'étais prête à me laisser toucher. C'était un peu avant l'heure du dîner, l'horizon était couvert de nuages, la mer sombre. De ce fond noir, je vis comme surgir M. de Myères. Il sortait du casino et marchait lentement, la tête basse. Sa vue éveilla en moi une curieuse pitié, et aux paroles plus pressantes de mon compagnon^ je répondis tout haut : « Non, non ! » et cela avec une véhémence qui fit croire au brave garçon que je l'avais en horreur. Bref, l'année suivante, M. de Myères devint libre, et aussitôt que les convenances le lui permirent, il me demanda en mariage. Il avait de la fortune. Sa famille était une des plus anciennes et des plus honorables du Berry ; lui-même était reconnu comme un galant homme. C'était ce que l'on appelle un beau parti. Ma mère, cependant, ne donna son consentement qu'à regret. Elle savait que M. de Myères était plutôt léger de caractère et joueur. Elle eût voulu me préserver des chagrins dont elle avait souffert. Elle ne le put pas. Je fis la sourde oreille à ses objections, à ses prières même.
Je m'arrêtai brusquement. Une rougeur pénible me
monta au visage. C'était si douloureux, ai hamîliaot ce qui me restait à dire I
— Et vous n'avez pas été heureuse, nataretiement ^ fit mon boie avec un regard plein de syBipathie.
Cette question provoqua chea moi un rire nerveux.
— Pas heureuse ! répétai-je avec ironie. Je Tai été extrêmement au contraire... comme peu de femmes, seulement mon bonheur était foux. M. de Myères avait les qualités qui me séduisaient le plus, qui me séduisent encore. C'était un homme de race, de manières parfaites, brillant dans le monde, exquis dans l'intimité, uoe mentalité d'écrivain, un tempérament de joueur, un mélange irrésistible de forces et de faiblesses. Il n'avait qu'un défaut : le jeu. Je revis dans ces yeux le papilloten^nt qui trahit cette espèce de folie et annonce le retour des accès. Ils étaient plutôt rares chez lui. Comme ma mère, j'ai connu les efiets de la perte et du gain, les longues nuits d'attente et d'angoisse, mais son retour, le bruit de ses pas, le son de sa voix me les faisaient oublia instantanément. J'ai toujours cru qu'il devait posséder un magnétisme spécial, tant sa présence avait de pouvoir. Et puis, il m'aimait, il me le répétait sans cesse et avec des mots charmants. Je ressentais un orgueil fou à me dire que j'avais su garder le cœur et les sens de cet homme réputé si changeant en amour. Au bout de quatorze ans de mariage, mon premier chagrin réel fut l'altération de sa santé. Les rhumatismes dont il souflfrait de temps à autre se portèrent au cœur. 1} se plaignait de sentir là un froid que rien ne pouvait dissiper, des étouffements suivaient, et chacune de ces crises mettait sa vie en danger. La dernière dura
huit jours, pendant lesquels je ne pris pas une minute de repos. A la fin, le mal finit par céder. Un soir, le médecin affirma que tout danger était passé. Malgré cela, je ne voulus pas le quitter. Vers dix heures, il reposait paisiblement, je mis ma tête sur son oreiller, ma main sur sa main et tout en écoutant^ avec une joie délicieuse, son souffle régulier, je m'endormis profondémient. Au jour, je fus réveillée par une sensation de froid aigu, unique, celui de la mort... EUle était vraiment "venue... « comme une voleuse de nuit » et elle était là, rigide, implacable et mystérieuse.
Freddy jeta im cri. Sous le coup de Fémotion provoquée par mon récit, son maître lui avait nerveusement froissé Toreille.
— Laissez les oreilles de Freddy, fis-je avec un calme surprenant, sinon vous risqueriea de les lui arracher tout à l'heure .
D'après ce que je viens de vous raconter, vous avez pu juger combien étroitement, profondément, M. de Myères et moi étions unis. J'ai toujours soupçonné que notre union remontait de beaucoup au delà de mon rêve. Cette séparation déchira tout mon cœur, tout mon corps. Pendant que je lui faisais sa dernière toilette, et que je maniais ses membres inertes, j'éprouvai pour la première fois la volupté de l'excessive souffrance. J'avais du plaisir à sentir couler mes larmes chaudes. La mort effajça les plia soucieux du front de mon mari, rendit à son visage une sérénité, une jeunesse que je ne lui avais jamais connues. Il m& parut merveilleusement beau. Par une sorte de jalousie, je ne voulus voir personne auprès de lui. Sa chambre donnait sur notre petit salon. J'en gardai
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la porte ouverte pendant que je m'occupais du nécessaire. Toute ma force de caractère était venue à mon aide et me conservait une parfaite lucidité. Vers cinq heures, le domestique me remit trois lettres pour M. de Myères, adressées à son club et que le groom avait justement apportées. Sur l'une d'elles, je crus reconnaître l'écriture de la baronne d'Hauterive, une cousine germaine, une amie d'enfance qui habitait le château des Rocheilles près de Périgueux. Je l'ouvris machinalement. Je la lus une fois, deux fois. Ahl j'eus de la peine à comprendre. Savez- vous ce qu'elle m'apprit? Tout simplement que cette cousine germaine, cette amie d'enfance, était la maîtresse démon mari.
Sir William eut une exclamation.
— Oui, elle lui annonçait son arrivée à l'hôtel V... et celle du petit Guy, son filleul, qui était son fils en réalité, paraît-il. Cette révélation souleva comme un tourbillon derrière mon front. Je me précipitai auprès de M. de Myères, je le saisis à bras le corps et dans un véritable transport de folie, je le secouai en lui criant : « Vous m'avez trompée! trompée! » puis, laissant retomber ce cadavre rigide, je me reculai épouvantée de mon propre sacrilège. Pendant quelques instants je regardai mon mari avec cette curiosité qui s'attache aux criminels. Il m'avait trahie, lui ! il appartenait à une autre 1 1 Un flot de colère surgit de tout mon être... Je fis un mouvement en avant sous le désir de tuer ce mort ! Le désir de tuer un mort 1 Vous ne pouvez pas savoir ce que c'est, fis-je en baissant la voix... Il m'en est resté comme une tache dans l'âme. Avant de quitter M. de Myères... je me penchai de
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nouveau sur lui... tout près... tout près... t Pas de pardon, lui dis-je à travers mes dents serrées, pas de pardon : entendez-vous I » Non, il n'entendait pas. II était hors de mon atteinte, de ma vengeance... au delà. Ëtait-il si loin pourtant 1 Gomme je me relevai, je vis flotter sur ses lèvres un sourire vivant où il y avait delà tendresse... de la pitié, cette pitié que Ton donne aux enfants, quelque chose d'extraordinaire dont je cherche encore la signification. Et ce sourire agit sur moi comme un magnétisme divin. Il me dompta, me calma. Je le sentis qui me suivait tandis que je m'éloignais. Sur le seuil de la porte, je me retournai pour crier encore à mon mari : « Pas de pardon I » il me ferma la bouche, ce mystérieux sourire, et pendant toutes ces années, il a été ma goutte de rosée.
— Quelle épreuve cruelle I fit mon hôte avec un accent de compassion.
— Oui, moins douloureuse pourtant que vous ne l'imaginez. Je m'efl*orce maintenant d'être juste envers la Providence. Ellemanie admirablement les forces que nous sommes. Les grandes douleurs produisent une sorte d'anesthésie. Après cette efi*royable scène, je rentrai chez moi, les jambes cassées par l'émotion, les membres agités d'un tremblement nerveux, mais je ne souffrais pas. Je m'assis à mon bureau et retrouvant dans ma main crispée la lettre révélatrice, je la dépliai, je l'étalai, passant mes doigts dessus pour en effacer les plis comme si elle eût été quelque document précieux. Ace moment, la porte s'ouvrit et madame d'Hauterive, en personne, fit irruption dans mon salon. Chose curieuse, sa vue ne réveilla point ma colère. Elle était puisée sans doute, a Oh I Autone I Antone I dit-el le
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en me tendani les maiiis...je viens d'apprendre... — Que M. deMyères esi iiKwt... interrompis-je tranquillemeiki. ^— Oui» ce matm... c'est pour edla qu'il n'a pas pu se rendre à Tkàtel V... » Madame d'Hauterive recula, frappée d'une terreur fbUe. Ses yeux tombèrent sur sa Lettre. AIocs elle se jeta à mes genoux, me prit les mains eLme demanda pardon. Elle parla longtemps, longtemps,, essayant de se justifier, je suppose. Je ne l'écoutais pas. Je la regardais cuxieu&^Bent. Je la rer- Yoyais enfant, jeune ûUe,. jeune femme, délicieusement pure. Et die était devenue la maîtresse de mon mari I elle!... ma sœur presque I « Ma petite Colette y^ d'autrefois. Gela me semblait fantastique. Mon silence lui fit croire qu'elle m'avait touchée, eUe me supplia de lui laisser voir M. de Myères. Comment osa-tr-elle ?• Cette prière audacieuse me fit tressaillir, mai& ne provoqua aucun éclat chez moi. Avec un calme qui m'étonne encore, je lui dis que, si je pouvais le lui envoyer à l'hôtel V..., je le ferais volontiers mais qu'elle ne le verrait pas sous mon toit. Je lui défendis d'assister à ses funérailles, la menaçant, si elle s'ea avisait, de tout dévoiler à son mari !... puis je lui ordonnai de sortir. Elle se releva... je la vis gagner la porte en chancelant, chercher le loquet comme si elle était aveugle. . . et disparaître. Nous ne nous sommes jamais retrouvées en présence. Après son départ» je brûlai sa lettre, dans la crainte de céder à la tentation de l'envoyer au baron d'Hauterive.
— Je suis c@«Qtent que vous ayes fait cda» ma dit mon hôte.
— Moi aussi... je suis contente de l'avoir fait^ c'était plus prudent, répondis-je en sourianL
» L'accélératioa de xie imprimée à mon pauvre cerveau amena le soir mém^ une fièvre violente et pendant trois jours je me débattis daiLs un lourd délire. Groiriez-voua, que lorsque M. de Myères quitta la maison, j'en fus comme avertie par un secret instinct? Je m'assis tout à coup sur mon lit et, les sens singulièrement aiguisés, je prêtai l'oreille. Dans le corridor qui se trouvait derrière ma chambre, j'entendis des bruits étouffes, des voix basses. . . puis le craquement du parquet, l'effort des porteurs... j'eus la sensation de la lourdeur du corps. Ces braves gens assourdissaient leurs pas ! La précaution me fit sourire tant elle me parut inutile. Ce n'était plus l'homme de mon rêve, de ma vie qu'on emportait, c'était l'amant de Colette d'Hauterive et j'en étais contente, oui^ contente [ En vérité, ce n'est pas la mort qui sépare le plus les individus. Aujourd'hui que je puis philosopher sur les sentiments humains, je m'étonne toujours de la force de la jalousie et des effets de l'infidélité. Cette bienheureuse fièvre m'évita la peine de feindre la maladie ou un accès de chagrin pour ne pas accompagner mon mari à l'église et à sa dernière demeure dans le cimetière de R... Ma belle-sœur et mon beau-frère me remplacèrent. Dieu, que j'avais aussitôt accusé de cruauté, s'était montré, au contraire, d'une miséricorde infime. Pendant les deux dernières années, les spéculations à la Bourse de M. de Myères avaient été désastreuses. C'était la ruine à courte échéance. Le château de Ghavigny fut vendu, la situatioa financière put être liquidée honorablement, et il ne me resta que ma fortune personnelle. Nous occupions, place Françcis-P'', dans une maison de
coin, en plein soleil, un des plus jolis appartements que j'aie connus. Tout de suite, avec une joie mauvaise, je me mis à détruire ce nid élégant, confortable, hospitalier, où j'avais eu quinze années de faux bonheur. J'envoyai tout à l'hôtel des ventes, meubles, tableaux, reliques, souvenirs. J'aurais voulu les brûler en tas. Quel beau feu de douleur cela eût fait I Je rédigeai mon testament dans le but unique d'exprimer ma volonté formelle d'être incinérée. L'idée que l'on pourrait m'enterrer aux côtés de M. de Myères m'était intolérable. Il me semblait que mon corps se retournerait tout le temps dans la tombe partagée avec lui. J'avais une hâte folle de me trouver seule et libre, d'échapper aux parents, aux amis, aux connaissances, de couper mes racines ; je le fis brutalement et il y en avait I il y en avait 1 Malgré l'activité que je déployai, cela prit un certain temps. Le jour vint, enfin, où je fermai à jamais derrière moi la porte du foyer et où je me trouvai « sur la branche >>. J'allai loger à rhôtel de Castiglione, Le propriétaire, un ItaUen bon et sympathique, me traita avec des égards qui m'attachèrent à sa maison. Je m'occupai aussitôt de mes préparatifs de départ pour le Caire. J'avais résolu de commencer mes pèlerinages par l'Egypte. Et savezvous ce que je fis avant de quitter Paris?
— Non.
— Eh bien, à la tombée de la nuit, comme une criminelle, j'allai jeter mon anneau de mariage dans la Seine.
— Oh I s'exclama sir William avec une expression horrifiée.
— Oui, c'était abominable, je sais. J'en ai du
remords. Quand je traverse le pont de la Concorde, j'éprouve toujours une sensation pénible et, malgré moi, mon regard est attiré vers l'endroit où s'est englouti le symbole bénit et maudit. Vous souvenezvous?... dans mon rêve, la bague de l'inconnu avait glissé de mon doigt et roulé sur les dalles de la petite église. Celle de M. de Myères ne devait pas y rester non plus... Voyez, ajoutai-je, en montrant ma main nue.
— Curieux, bien curieux, murmura mon hôte.
— N'est-ce pas? Et maintenant que je vous ai raconté cette terrible épreuve, il faut, pour être juste envers les dieux, que je vous montre son action sur moi... Vous verrez bien qu'elle était voulue, écrite, nécessaire. Dans la famille de mon père, on était incroyant et sceptique depuis des générations; dans celle de ma mère, au contraire, on avait toujours eu une foi ardente et absolue.
— Ces éléments divers ont dû créer en vous un joli combat.
— Non, car j'avais hérité entièrement de la mentalité paternelle.
— Ah I c'était plus simple, alors.
— Oui, et savez-vous quelle fut ma première question? Je demandai pourquoi Dieu avait créé les loups et les orties. Les loups qui dévoraient les petits agneaux; les orties qui piquaient à chaque instant mes jambes nues me semblaient incompatibles avec cette bonté divine dont on me parlait sans cesse.
— Pas facile d'y répondre, à votre. question.
— On s'en tira en me disant qu'ils avaient été créés pour rendre les enfants prudents et sages. Cela ne me
satis&t pas du tout. Le jour où je me rendis compta de la misère humaine, je me mis à dire : c II n a pas bon cœur, le bon Dieu ». Je répétai souvent celte phrase enfantine, et rien ne pouvait me faire changer de sentiment. Lorsque j'appris qu'il faisait des orpherlios, je refusai carrément de le prier. Mon père disait en riant : « Antone est bidouillée avec le bon Dieu » .
— Vous étiez une enfant bien agréable à élever, fit sir William en souriant.
— Une enfant douloureuse pour une mère comme la mienne, confessai-je, non sans regret. Pauvre mère! Elle recula devant la tâche de me préparer à ma première communion et me mit au Sacré-Cœur avec l'espoir que l'air ambiant développerait la rdigiosité dans mon âme. J'y passai deux années entières et je serais fâchée de ne les avoir point vécues. L'atmosphère du couvent ne tarda pas k agir sur moi. Je cessai de raisonner, de discuter. Mon activité intellect tuelle et physique se ralentit. Je fus envahie par une sorte de langueur délicieuse. La musique sacrée, les cérémonies du cuUe^ qui m'avaient jusqu'alors laissée indifférente, me touchèrent profondément. Je ne m'ennuyais plus à la messe, ni aux vêpres. Les paroles liturgiques me semblaient magnifiques, je me plaisais à les répéter. EUes sonnaient grandes à mon oreille. Quelquefois je quittais la récréation bruyante et je me glissais dans la chapelle recueillie. Je demeurais là, sans prier, sans penser même, les yeux rivés sur la porte dorée du tabernacle, comme hypnotisée par une présence ridie, et j'avais la sensation que des ondes passaient et repassaient au-dessias de moi. Je me félicite d'avoir connu cet état d'âme, il m'a aidée à com-
prendre les vocatioiis irrésistibles, les renoacemeots suldimes. Le catholicisme seul met en action les forces qui permettent d'ai^river à Tau delà. Ma première communion porta au paroxysme cette crise de ferveur religieuse. Ce n^était qu'une crise, vous Timaginez bien. Une fois sortie du Sacré-Cœur, mon esprit redevint inquiet, cbeccbeux de vérité, incroyant. Je pris le dogme corps à corps, je le discutai sans cesse avec ma mère. Elle se cramponnait à la foi qui était sa seule consolation, et moi, je m'efibrçais de la lui enlcrver ! Puisse-t-elle me pardonner, je ne savais vraiment pas ce que je faisais I Les souffrances humaines, celles des animaux surtout, l'apparente injustice des choses, les cruautés des lois de la nature, la vue du chat torturant la souris, tout cela me révoltait. Je ne croyais pas à l'efficacité de la prière, je ne voyais nulle part iHie espérance de miséricorde. Du reste, sans avoir lu Candide, je rêvais d'un Dieu que je pusse simplement adorer et remercier comme celui du beau pays d'Eldorado. Inconsciemment je l'ai toujours cherché et je l'ai tcouvé. La .promesse de TÉvangile s'est vérifiée pou7 moi.
— Voyons cela, dit sir William avec une expression de vif intérêt.
— En quittant Paris, j'imaginais oublier facilement M. de Myèrea. Ah I lôen oui I Peoidaat notre communion, dô quinze années, il avait laissé trqpk de son âme en nK)i pour que l'empreinte put s'e£Eacer à volonté. Je voyageai en Egypte,, en. Italie, en Allemagne, en Angleterre, ea. Hollande, en Suisse. Je couvris des. kilomètres' et des kilomètres en chemin de fer, en bateau, en >(oitfire; j'entassai impressions sur impres^
sions, images sur images, sans parvenir à l'oublier. Souvent, lorsque je contemplais quelque site célèbre, que je jouissais d'un beau spectacle de la nature, d'une œuvre d'art, trois petits mots surgissaient d'une des cellules de mon cerveau, trois adverbes : Où? Quand? Comment ? et aussitôt ma vision était troublée, mon plaisir tué. Où avait-il aimé Colette d'Hauterive? Quand m'avait-il trahie? Comment s'était-elle donnée à lui ? Voilà les questions qui me venaient aux lèvres, sur le Nil même, dans la splendeur unique de ses couchers de soleil, en Italie dans le silence du Colisée, en Suisse sur les hauteurs alpestres. Où? Quand? Comment? Ma pensée se meurtrissait aux côtés de *ce joli triangle. J'en savais trop et trop peu. Je fouillais sans cesse le passé pour y chercher une indication quelconque. Le petit Guy avait dix ans et il était le fils de M. de Myères 1... Avant et après cette époque je ne trouvais rien de suspect, sinon un changement marqué dans le caractère de ma cousine, dans sa manière d'être avec moi, changement que j'avais attribué à toutes sortes de causes, excepté à la vraie. Et puis, elle savait se faire pardonner tant de choses I C'était une femme brillante, impulsive, instinctivement coquette, mais foncièrement honnête. Elle possédait un charme de gestes, d'expressions, dont on ne se lassait pas. Nous l'avions surnommée « la linotte » et nous la gâtions h qui mieux mieux. En repassant dans ma mémoire son enfance et sa jeunesse, je n'y avais pas trouvé un seul acte de déloyauté; son mari l'adorait, elle avait pour lui une bonne affection conjugale, c'était un ménage très uni et très heureux. Dans l'année qui avait suivi la naissance de Guy, elle avait
voulu quitter Paris définitivement et s'était confinée aux Rocheilles où elle était devenue une châtelaiiie bienfaisante. Plus tard, le baron d'Hauterive et M. de Myères eurent une querelle politique qui nous sépara quelque peu, sans rompre une amitié aussi vieille que nous. Pendant ces dernières années, mon mari avait eu Tair de fuir plutôt que de rechercher la société de ma cousine. Leur bonne camaraderie d'autrefois s'était changée en une hostilité dont je m'étais sottement affligée. La comédie avait été bien jouée, tellement bien, que je n'avais jamais pu surprendre aucun signe d'indifférence chez mon mari. Ma présence amenait toujours une expression de plaisir sur son visage. Trois semaines avant sa mort, comme il sortait de chez moi, il s'était retourné sur le seuil de la porte et m'avait encore crié d'un ton tendre et badin : « Antone, je vous adore I » Et il mentait tout le temps I Je ne sais quel poète a dit : « La pire douleur est de ne pouvoir pleurer ceux qu'on a perdus » .
— Byron, répondit promptement sir William. C'était sa mère qu'il ne pouvait regretter, lui !
— Et moi, c'était l'homme que j'avais aimé uniquement. J'enviais les gens qui avaient de bons morts. Un jour, au cimetière de Rome, je vis une pauvre veuve sangloter sur la tombe de son mari ; je me penchai vers elle et je lui dis tout bas : « Comme vous êtes heureuse 1 » Elle dut croire que c'était là, la parole d'une folle. Rome I Nulle part, peut-être, je n'ai aussi profondément souffert. Pourquoi? Je me le suis demandé souvent. M. de Myères et moi y avions fait un séjour de quelques semaines pendant l'hiver qui avait précédé sa mort. J'eus l'imprudence d'y retourner
dix-huit mois après et voilà que je l'y retrouvai comme s'ihy était revenu lui aussi 1 J'étais logée à l'hôtel Quirinal, j'avais un salon, une chambre à coucher en plein soleil, au-dessus d'un parterre de fleurs. La société était agréable et, malgré cela^ j'étais possédée de tristesse, le souvenir ennemi me poursuivait impitoyablement. Aussitôt dehors, je me trouvais enveloppée par une atm^osphère étrange. Certains endroits m'étaient particulièrement mauvais : les bords du Tibre, hors de la porte Nomentana, la villa Médicis, les environs du cirque Maxence. Là, plus qu'ailleurs, je sentais la présence deM. deMyères.Les paroles de tendresse dont il avait rempli mon cœux s'obstinaient à' ressortir et chacune d'elles me causait une douleur aiguë. J'étais comme une femme dont quelque maléfice aurait changé la couronne de roses en couronne d'épines. Et puis, quoi que j'en eusse, mon déracinement m'était très pénible. Amour, amitié, relations mondaines» fortune, tout m'avait été enlevé à la fois. Ce dépouillement brutal me causait una sensation de nudité et d'humiliation. Le plus curieux est que j'y travaillai moi-même. Faire-part de mariages, de morts, invitations, lettres d'amis, je jetai tout au panier, je mis cinq ans à mourir socialement. Quand je ne reçus plus rien, j'essayai de me persuader que j'étais contente; je ne l'étais pas le moins du monde. Jig-n'ai pas toujours aimé non plus ma chambre d'hôtel. Il m'a fallu un certain temps pour m'j habituer. Après le château de Chavigny et l'appartement de la place François-P"^ à Paris, « la maison du voyageur », comme diseni les Hindous, me semblait terriblement froide et banale» je me cognais sans cesse, esprit et corps, à ses murs
irop rapprochas. Oh I j'ai joliment rongé mon frein !
— Votre cousine n'a-t-elle jamais fait quelque tentative pour vous revoir? me demanda sir William.
— Oui, elle m*a écrit plus de dix fois... J*ai brûlé toutes ses lettres sans les lire.
^ — C'était maL II y avait peut-être à sa faute des circonstances atténuantes.
— EUles n'auraient pas empêché que le petit Guy ne fût le fils de M. de Myères. Je n'ai pas voulu les connaître. Je nai pas voulu haïr moins. J'ai eu tort, je le sais, et j'ai certainement augmenté mon chagrin comme à plaisir. Tout cela, voyez-vous, n'avait d'autre but que de m'aider à sortir de moi-même et j'en sortis, car il ne faisait ni beau ni bon dans mon âme, je vous asaure. Mes lectures avaient été plutôt frivoles, mais je possédais un fond d'instruction solide qui me mettait à même de goûter et de comprendre les choses sérieuses. Jemepassionnaipour l'histoire, je suivis avec un intérêt croissant les travaux de la science, de loin, ohl de bien loin, d'assez près cependant pour prendre conscience de l'évolution présente. Je compris bien vite que c'était Dieu qui faisait l'histoire et non pas l'homme. La découverte des infiniment petits, celle de cet infiniment grand qu'est l'électricité, portèrent en moi la conviction que nous ne pouvions être que de simples facteurs dans l'Univers. Pendant des semaines, je m'amusai à compter parmi les actes de nota journée ceux qui paraissaient dépendre de ma propre volonté, — il n'y en avait souvent pas un seul — et ceux sur lesquels je n'avais eu aucun pouvoir. Ces derniers ont toujours été les plus nombreux. Es-
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sayez ce petit exercice, il vous en apprendra plus long que tous les livres de philosophie.
— Je l'essayerai, répondit gravement mon compagnon.
— Jusqu'alors je n'avais regardé que la surface de la vie, je me mis à étudier son tissage, ses dessous, je m'ingéniai à suivre le chemin d'une parole, à rechercher les fils dont se compose un mariage, une naissance. Je fus frappée de la netteté mathématique des coïncidences. Je m'aperçus que les ordres de l'invisible nous arrivaient tantôt directement, tantôt par nombre de nos semblables. Cette transmission de la volonté divine est extraordinairement intéressante. Ainsi, comment vous est venue, à vous, l'idée de m'inviter à Simley?
Sir William réfléchit pendant quelques secondes.
— Je ne sais. Elle s'est d'abord présentée d'une manière vague après nos premières causeries, et puis un soir, en me promenant sous la véranda, j'ai pensé que cela vous intéresserait de voir le ciel de plus près avec une bonne lunette.
— Eh bien, pour moi, vous avez obéi tout simplement à la suggestion de la Providence — ce qui ne diminue en rien ma reconnaissance. — Oh I elle me récompense de temps à autre 1
— A ce compte-là, moi aussi, j'ai été récompensé, fit gentiment mon hôte.
— Nous l'avons été tous deux, ajoutai-je en souriant. Voyez-vous, je me suis entraînée à dire : « Dieu le veut, Dieu l'a voulu » au lieu de : « Je le veux, je l'ai voulu ». Ah I cela n'a pas été facile 1 Mais quelle belle fierté j'éprouve maintenant à sentir que je Ira-
SUR LA braughe g3
vaille avec lui, que du matin au soir je vais transmettant ses ordres , que je lui suis nécessaire. Je ne soupçonnais pas mon propre rayonnement. Jugez donci pas une parole inutile...
Sir William se mit à rire.
— Du coup 1 voilà la femme justifiée 1 tous mes compliments, madame de Myères.
— Moquez-vous... mais paroles, mouvements, agiront longtemps, longtemps après notre mort, continueront notre action en ce monde. Le jour où je me suis rendu compte de ces choses, j'ai eu la même surprise que tout àTheure en m'apercevant que j'étais làhaut et je me suis écriée: « Mais j'y suis dans la vie éternelle I mais nous y sommes tous I »
Mon hôte eut un tressaillement.
— By Jove! Quelle idéel s'écria-t-il.
— Et savez- vous ce que j'ai imaginé ?
— Après cela je ne vois pas trop ce qui vous res tait à imaginer, fit sir William d'un ton caustique.
— Que Dieu n'avait pas créé la douleur, qu'il ne pouvait même pas l'empêcher. II me semble qu'elle est le résultat des forces mises en mouvement. Quant à l'injustice, elle ne doit être qu'apparenté. Elle ne pourrait exister sans détruire les lois de l'équilibre.
— Ici, je suis de votre avis comme mathématicien.
— Du degré où je suis parvenue, non sans peine, non sans souffrance, la trahison de M.deMyèresa singulièrement perdu de son importance. Je sais de plus que l'homme a été créé polygame.
Le visage de sir William rayonna de malice et de gaieté.
— Ah bah 1 vous l'admettez ! Allons, je commence à croire que vons êtes sérieuse.
— • Parfaitemenl. C'est dans le seul bat de limiter la création de l'Occidental que la nature lui a donné la contre-loi delà monogamie. La loi générale doit être plus forte que la loi partielle, de là les transgressions douloureuses. Quand elles se produisent, dles sont nécessaires.
— Alors, vous voilà obligée de pardonner à votre cousine et à votre mari.
— Il y a longtemps que c'est faitl
— Et vous avez renoncé à être incinérée , je suppose ? demanda sir William pour me ^pousser à fond.
Mon cœur eut une soudaine crispation.
— Je pardonne, j'excuse, je comprends, mais je ne peux pas oublier. M. de Myères m'est toujours douloureux. J'irai rejoindre mes parents, comme font les femme divorcées. Je ne veux phis de la crémation.
— Ah I Pourquoi ?
— Il m'est arrivé de faire visite à un de nos écrivains quelque temps avant sa mort. Je l'ai trouvé dans son cabinet de travail. Il avait une forte corpulence. Avec ses coudes étalés, sa large* tête tout près de son papier, il donnait l'idée d'un ruminant intellectuel, plutôt imposant. En lisant qu'il avait été incinéré, j'ai vu instantanément une poignée de cendres sur sa table à écrire. Il est resté cela pour moi. Franchement cette transformation de l'être humain est plutôt pénible. Sous la terre, on peut croire qu'il y a encore quelqu'un. Il est vrai que je ne laisserai personne à qui mon petit tas de poussière puisse être pénible.
SUR LA BRAIYGHE 96
^ Vous n'en savez rien.
— G* est probable.
— Et maintenant, demandai-je, ne vous semblet-il pas que j'ai vécu ma vie et que je ne l'ai pas faite ?
— On le dirait, on le dirait.
— Elle était écrite ainsi. Mais à travers ma destinée, je puis distinguer une bonté prévoyante. Mes épaules avaient été taillées pour leur fardeau. Une certaine robustesse physique et morale m'a aidée à réagir. Et la chose. la plus merveilleuse encore, c'est ce travail intellectuel qui m'a été imposé, ces cellules mises en activité à l'âge de cinquante ans pour donner à ma vieillesse la joie divine de la création... une compensation à ma jeunesse stérile peut-être.
— J'en conviens, ceci est absolument extraordinaire.
— Oh! je ne suis plus brouillée aveclebonDieu, je vous assure... nous sommes même très bien ensemble. Quoique je n'habite pas l'Eldorado, tant s'en faut, je ne lui demande jamais rien, je l'adore et je le remercie simplement.
Je me levai.
— Voilà un des drames de là-haut, fis-je en regardant le ciel — car c'est là-haut que tout ceci s'est passé.
— Il y a un moment vous disiez « pas une de mes paroles ne sera perdue », je n'en sais rien, mais je puis vous affirmer que celles de ce soir ne le seront pas pour moi.
— Eh bien, cela me fait grand plaisir.
— Je n'avais jamais eu l'occasion de causer sérieu-
gb SUR LA BRANCHE
sèment avec une Française; la Providence, puisque vous y tenez, m'en a envoyé une qui en vaut dix, fit sir Willam avec un sourire taquin.
— Qui a vécu pour dix, tout au moins, répondis-je.
Sur ces paroles, nous quittâmes l'observatoire. Nous rentrâmes lentement et silencieusement à travers le parc.
Devant une douleur morale, l'Anglais trouve rarement des paroles. Il témoigne sa sympathie par son attitude, sa manière d'écouter, un redoublement d'égards, de soins. Dans la façon dont mon hôte ouvrit les portes devant moi, il y avait une nuance plus marquée de respect et dans sa forte poignée de main, je sentis une infinité de choses qui me furent très douces , et je puis bien l'avouer, très agréables même.
J'ai non seulement pu raconter cet épisode douloureux de ma vie, mais je l'ai répété ici. Il n'y a vraiment plus de haine, plus de colère dans mon cœur; une sensation d'humiliation subsiste seule. Le petit Guy de \ lit naître, apporter certaines forces à la vie... Je le sais. Il devait naître, mais d'une autre que de moi... Pourquoi? Cette pensée amène encore une rougeur à mon front de vieille femme. Elle me blesse jusque dans les profondeurs de mon être. Je n'aurais jamais avoué cela à un Anglais. Aurait-il compris même ? Je m'inquiète de ce passé inopinément réveillé. Serait-ce signe que tout n'est pas fini? Ma cousine, le fils de M. de Myères sont encore de ce monde. Il y a là, assurément, les éléments d'un épilogue. Jean Noël ne résisterait pas au plaisir de l'écrire. Pourvu que la Providence ne soit pas tentée de me le faire vivre I
SimlejHall.
Dans toute maison anglaise, il y a le « couvain» comme chez les abeilles, c'est-à-dire une alvéole spéciale où les petits sont élevés. Il est plus ou moins grand, plus ou moins confortable, mais il existe; c'est même une des caractéristiques de la nation. Quand je fais visite dans une famille où il y a des bébés, je tâche de gagner les bonnes grâces de l'éducatrice afin d'y avoir accès. La nursery de Simley est adorable. Plusieurs générations s'y sont succédé et elle a été modernisée à mesure. Madame Loftus et ses deux frères y ont été élevés. Ses trois enfants, Francis, sept ans, Lily, six ans, William, deux ans, l'habitent en ce moment. Elle est située dans le coin de l'aile droite et se compose de plusieurs pièces, puis d'une salle de bains, d'une cuisine minuscule tout à côté, dont les murs sont recouverts de faïence, où l'on confectionne les petites soupes et les mets délicats. L'une des chambres est occupée par la première nurse — il y en a deux — l'autre par le frère et la sœur. Un joli paravent sépare leurs lits. Dans ce nid humain, il y a comme un éclat de fraîcheur et de propreté. D est encadré de moulures anciennes, tapissé de papiers clairs, fait des choses les plus simjdes, de mousseline, de cretonne, de bois blanc. Le portrait d'une aïeule dont le regard souriant vous suit partout, les photographies des parents, d'animaux favoris, quelques belles lithographies l'animent et l'égayent. L'image du Christ avec au bas, en grosses lettres gothiques : « Laissez venir à moi les petits enfants » , y met un
rayon d'âme et de pensée supérieure. La nursery de jour fait mon bonheur. C'est une salle longue à solives, éclairée par deux larges fenêtres, meublée d'nne table massive aux bouts arrondis, d'un vieux petit piaiw, d'un sofa de cuir rouge, d'une armoire à grilkge, de chaises de toutes les hauteurs, de petits fauteuils à bascule. Elle est pleine de choses hétéroclites et primitives, de jo>aets simples. On se sent chez de vrais enfants, et c'est délideui. L'autre jour, assise dans le fauteuil èes visiteurs, je promenai les yeux autour de moi, et, intérieurement, je me mis à admirer l'instinct ou la science des parents qui jiaoent les nouveaux venus sous la suggestion d'objets propres à jeter les meilleurs germes dans leurs cerveaux. Ces fleurs que je voyais sur la cheminée, ces images d'animaux épinglées à droite et à gauche ne leur donneraient-elles pas le goût de la nature? Et ces gravures illustrant les trouvailles de Robinson Cmsoë ne leur enseigneraient-elles pas la nécessité de l'effort P Et ces portraits du roi et de la reine n'étaient*ik pas destinés à créer le loyalisme en eux ? Et cette carte de l'Empire Britannique surmontée de V Union Jack n'éveillerait-elle pas dans leur cœur l'amour et l'orgueil de leur patrie? Et cette émouvante scène d'un sauvetage en mer ne pourrait-elle leur communiquer un désir d'héroïsme, qui, plus tard, se traduirait par quelque vaillante action ? Et le souvenir de cette banderole au-dessus de la cheminée où flamboie en lettres rouges le précepte de l'Évangile : « Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas que l'on vous fit à vous-même», ne retiendrait-il pas plus tard la langue ou la main poussée à l'injustice?
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Madame Loflus a nourri ses trois enfants, la nurse les a sevrés et eUe les élève avec une intelligence remarquable. Sa fenneté lui donne un extérieur dur sous lequel on devine un cœur maternel et tendre. De plus, il y a en elle une certaine veine poétique qui doit lui venir de l'Irlande. Elle sent la nature et eUe a un répertoire inépuisaUe de contes, de légendes, de jolis vers dont eUe régale les bébés, l'hiver au coin du feu et pendant les longs crépuscules. Cette disposition, qui adoucit l'atmosphère autour d'elle, ne l'empêche pajsde maintenir une stricte discipline dans la nursery» L'autre jour, en entrant, j'aperçus maître Francis, niaster Francis, comme on dit en anglais, assis mélancoliquement au milieu de k salle, sans jouets, le& nnains sur le bras de son fauteuil.
— Que fait-il donc là ? demandai-je aussitôt.
— Ce qu'il fait, madame, r^>é4a Sara étonnée de ma question, il apprend à se tenir tranquille : dix minutes le matin, dix minutes l'après-midi, cela le repose et moi aussi.
Apprendra à se tenir tranquille I Gomme on voit bien qu'on ne nous l'a jamais enseigné, à nous I J'ai eu plus d'une occasion d'admirer la prompte obéissance que cette simple femme obtient de son petit monde. Hier matin, elle donnait le bain à Lily ; le bébé> encore dans son berceau, attendait son tour, non sans impatience, car il se levait à chaque instant pour voir où €» était l'opération. Elle s'en aperçut et d'un ton impératif :
— Lie down, sir, recouchefr-vous, monsieur, lui criat-elle.
Au commandement, le petit se rejeta sur le dos
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d'un mouvement rapide, si précis, qu'on Teûl pris pour une manœuvre. C'était irrésistiblement drôle.
— Quel bon général vous feriez, Sara 1 dis-je en riant.
— Thank yov, Afame, me répondit-elle avec une expression de plaisir.
Francis et Lily avaient, paralt-il, grand'peur de la dame française dont on leur avait annoncé l'arrivée. Dieu sait quelle image s'était formée d'elle dans leurs cerveaux I Quand j'apparus, ils me tendirent leurs menottes avec une méfiance visible. Je fus assez heureuse pour trouver des paroles qui les mirent à Taise tout de suite. Dès le lendemain ils me montrèrent leur trésor de jouets, d'images, de livres, me présentèrent leur fox-terrier Kim, lechatRosey, deux commensaux de la nursery Tit et Bit, leurs poneys. Dodo l'âne du bébé. Ils sont délicieux à voir dans leurs vêtements simples et commodes, avec leurs jambes nues, leurs pieds, également nus, chaussés de sandales de cuir selon le précepte de Kneipp, très à la mode en ce moment-ci. Leurs traits donnent des promesses de beauté. Lily a de grands yeux bleus, des cheveux couleur de châtaigne mûre. La forme de la tête du petit Francis est remarquablement bonne, ce qui excite toujours mon admiration. Par moments, il serre ses lèvres avec une expression qui durcît subitement sa physionomie de bébé et qui pourrait bien être le signe d'une forte volonté. Une ou deux fois, j'ai pu voir se dessiner chez lui la répugnance à s'avouer vaincu, qui est une caractéristique de sa race. Un jour, à la promenade, nous nous trouvâmes devant une de ces barrières appelées stiles.
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— Croyez-vous que je pourrais la sauter ? demandât-il à sa mère.
— Oui, répondit-elle ; mais vous risquez de vous faire du mal, assez pour qu'on soit obligé d'aller chercher le médecin.
L'enfant sembla mesurer la hauteur de l'obstacle. Le combat qui se livrait dans son cerveau faisait affluer et refluer le sang sous sa peau fine.
— Je crois que je la sauterai, déclara-t-il enfin.
— Vous êtes Ubre, dit madame Loftus.
Il enleva prestement ses sandales, grimpa les trois barres du stile, se maintint en équilibre pendant un instant, puis retomba de l'autre côté sur les deux pieds I
— Je ne me suis pas fait de mal 1 cria-t-il avec un accent de triomphe.
— Tant mieux, mon amour 1 fit tranquillement le maman.
Nous échangeâmes un regard. Elle était contenta que le bambin eût sauté... et moi aussi.
Je suis toujours charmée de voir la grande place que fleurs et animaux tiennent dans la vie des enfants anglais. Lily et Francis reviennent souvent de la promenade avec des branches de verdure pour décorer leur nursery. Us savent les noms de tous les oiseaux familiers de la pelouse, s'intéressent à leurs nids. Sara m'a raconté que ce printemps elle s'était aperçue tout à coup que les oreillers du frère et de la sœur étaient devenus singulièrement plats. Elle avait beau les battre, les mettre au soleil, ils diminuaient chaque jour. Elle avait fini par soupçonner la fille de nursery de rembourrer sa propre literie à leurs dépens, lorsqu'un
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l3eau matiû, par la porte ouverte, elle vit LUy et son frère occupés à tirer des taies intérieures de leur& coik* sins des pincées de crin qu'ik aUaient jeter par la fenêtre^ Elle crut que c'était un jeu et s avan/çajoAdun air sévère :
— Quefaites^vouslà? demanda-t-elle,
— Nou3 donnons du crin aux oiseaux pour leurs nids, répondit la petite fille, avec une adoraJble séré^ nité.
La nurse,, désarmée, se conteata de leujr dire qu'ils ne devaient pas disposer ainsi sans pera)Ji33ion du bien de leurs parent». Est-ce assez joli?
Je m'habille souvent de bonne heure pour le dÎEer afin de pouvoir assister au coucher des bébés. U offre les plus jolis tableaux. Tout s'y passe avec une décence qui me ravit. Ici on respecte Tenfance et on ne la dépoétise pas.
Avant-hier, Lily, déjà en robe de nuit, me dit d'un tonde reproche :
— Madame de Myères, vous ne remarquez pas comme je plie bien mes afiaires.
Je m'approchai aussitôt de la . chaise où elle étale chaque soir ses vêtements et je la compUmientaL Son joli visage rosit dj© plaisir.
Un soir, qu'elle se déshabillait, elle me demanda tout à coup eu me tendant ses bras blanxîs et ronds :
— Aimezrvous mes bras?
— Beaucoup, répondisrje sérieuïsemenl,
— Et mjes cheveux? fit--eUe en ma présentant la bout doré de sa natte.
~ Oui.
— Et mon pied? a]outa-t-elle.
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— Aussi.
Et je serrad le pied potelé qu'elle me présentait.
Tout y passa> les yeux, le Jàen, la bouche, les dents. Je finis par dédaver qm ytàwAiâ les bonnes petites filles» entiècemi^t^ mais j« ne pus m'empêcher de sQurice de œ mot : « Âiimezr-You&? )> qui en réalité signXfiaili : a Trauvca-voua joli? »
La pri^e du. soir m'émeut toujoujrs. Elle consiste en ces mots que le bébé, les mains jointes» les yeuo^ fixés sur les lèvres de la nurse, répète et balbutie : « Mon Dieu, bénissez mon cher papa, ma chère maman, moda frère, ma soeur, tous mes parents, tous mes anus et faites de moi un eniant bien sage pour rameur de Jésus-Christ. — -* Amen. » Les> deux aînés ajaifttent. t'oraîsoa domiinicale et une- hymne 1res simple. Sara Leur lit un verset de rÉvançiie ou de la Bibk:, C'est aibsi que ki journée fiiait dans 1& <k couvâiia » de Simley Hall.
En apprenaat que le moment de mon départ approchait, master Frauicis et Lily oui ea l'idée de m offrir un thé dans leu« rmifsetry. Je n'aupais eu garde de ireiuser cette invitation écrite em grosses lettres ei si touchante par l'effort qu elle ref^résentait. A quatre heures précises, je suis entrée cbea eux. J'y ai trouvé une charmantec jeune fille diib voisiAagey leur grande anûe, à qui ils avaieat demandé de les aider à me recevoir. Les chei^s petits I Quelle jc^e quadiid ils m'ont rue paraître I Us avaient cueilli euxHnièBaûs les fleurs des champs qiû déeosaienÉ la table,, comnaaiidé à la cuisinière des g)ateaux chauds pour grandes personnes et surveillé tous les arrangcoaaeAts. Ils pavais^ salent très fiers de leur œuvre. Ma surprise.
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compliments amenèrent une irradialion de plaisir sur leurs doux visages. Miss Milly versa le thé, Sara passa les tasses, et ils firent les honneurs des friandises avec un parfait oubli d'eux-mêmes. Le tableau de notre table devait être drôle et pas banal : à Tune des extrémités une vieille femme, à l'autre, une jeune fille en robe d'étamine blanche ; à droite un ravissant bébé, une poupée, une fillette de six ans, à gauche un bambin en costume marin, puis le fox-terrier Kim et le chat Rosey sur de hautes chaises.
Francis, mis en goût d'hospitalité, exprima le regret de ne pouvoir me faire comme en hiver des rôties au feu de la nursery. Sa sœur me demanda de revenir à Noël, le plus beau moment de Tannée. Le souvenir de la dernière fête les réjouissait encore. Le petit garçon me désigna le lion épingle à la muraille. C'était le cadeau de Ghristmas de leur Journal illustré, U me raconta ses méfaits. Dans son imagination, il avait dévoré plus de cinquante mille agneaux et il se proposait de l'aller tuer lorsqu'il serait grand. Lily, elle, nous raconta la vaccination de sa fille Fanette. Avec une expressio/. de fierté toute maternelle, elle nous dit qu'elle a\ait été très brave et n'avait point pleuré. En entendant tout cela, un phénomène curieux se produisit : j'oubliai la réalité, mes années. J'eus une sensation de vie fraîche, d'atmosphère légère, il me sembla que je commençais. Ce fut délicieux. L'entrée de sir William mit fin à l'illusion. Il s'arrêta un instant sur le seuil de la porte.
— Ah I madame de Myères I fit-il avec un léger frémissement d'émotion aux narines, voilà ce que j'appelle de l'essence de bonté.
— Laissez, fis-je en souriant, je prends un bain d'enfance, cela ne se peut que chez vous.
Francis et Lily accoururent au-devant de leur grand-père, TinstaÛèrent dans son fauteuil et lui donnèrent son thé.
— Que de choses ceux-là sauront! dit-il avec un accent de regret.
— Seront-ils plus heureux?
— Ils seront mieux armés. Le progrès ne consistet-il pas à fournir des éléments à la vie ?
— Fournir des éléments à la vie I répétai-je... oui, voilà votre souci à vous autres Britishers. Nous, au contraire, sans le vouloir, nous en fournissons à la mort. Je ne crois pas me tromper en disant qu'une grande partie des forces physiques et morales de votre pays est acquise dans les nurseries.
— C'est mon avis.
— En France nous n'avons pas le « couvain » .
— Pourquoi ? Je me le suis demandé souvent.
— Parce que nous vivons généralement dans des appartements, répondis-je, sur des rayons très inconfortables, très insuffisants.
— Mais en province, vous avez de belles et spacieuses maisons où l'on pourrait installer des nurseries, des salles d'études, des salles de bains, de gymnastique, tout ce que demande le développement de l'individu.
— En province, hélas ! les esprits et les meubles sont toujours sous les housses. On bouche délibérément ses oreilles pour ne pas entendre les hommes de science^ de peur qu'ils ne détruisent les antiques préjugés. On ferme ses persiennes, afin que le soleil
ne fane les tentures. En province, ou tient à sas préjugés et à seft rideaux. Le fond de notre économie est de ravarice, le fond de notre amour paternel et maternel est de TégoSsme. Nous aimons notre famille, nos enfants, nous n'aimons pas Fespèee. Voilà les vraies causes de cette dépopulation qui nous effraie et nous humilie. Si la Providence le veut, elle saura les faire disparaître... et elle le voudra... un jour ou l'autre, soye%-en s&r.
— Je le désire sincèrwneat, répondit sir William. Après avoir tendrement remercié les bébés, je
quittai la nursery avec mon hôte et nous fînaes quelqUQfi tours dans le parc.
— » Vous auriez eu dix enfants,, madame de Myères, que vous ae les comprendriez pas mieux, me dit-il.
— Je les comprendrais beaucottp moins, repliquai-je. La mère aime son enfant aveuglément, elle ne le connaît pas. Elle ne peut pas s'en détacher assez pour l'étudier. Cette étude lui paraîtrait impie même, j'imagine. J'avoue, non sans honte, que les enfants m'avaient toujours laissée indifférente.. J'ai eu» pendant une année seulement, la fringale de la mater* nité. Il y a cinq ans> la fiile de ma propriétaire attendait un bébé. Cette naissance d'une créature hunaaine,. qui devait avoir lieu tout près de md, m'a soudaijuje^ ment Intéiresaée. La vue des préparatifs^ du berceau, de la balance, des premiers vêtements, m'a remué le cœur, a éveillé ma curiosité. J'avais vu mourir, j'ai pensé que je mie devais de voir naître. Comme si la Providence avait mis de la coquetterie à me fournie pour sujet d'étude un spécûnen bien réussi, la nouh veUe envoyée ae trouva être un nûracle da beauté. Sa