AIX-LES-BAINS
Aix-les-Bains, Palace Hôtel.
C'est toujours avec regret, que j'abandonne « la branche » confortable que j'occupe à Paris. L'hôtel de Castiglione n'a pas la banalité, la froideur, qui caractérisent généralement « la maison du voyageur » . Ceci est dû à son atmosphère franco-italienne. Le propriétaire est Italien, sa femme est Française. Inconsciemment, il apporte dans son métier les qualités de sa race. Il n'est pas seulement l'hôtelier, il est l'hôte. Toute question d'intérêt à pjBurt, il désire qu'on se trouve bien sous son toit, qu'on jouisse de la table et du logement. Dès l'entrée de l'hôtel, chez le concierge, chez les grooms bien stylés, au bureau, chez le directeur, on sent la volonté d'être agréable. Au restaurant, les garçons, italiens pour la plupart, ont dans leur service la courtoisie innée, la douceur qui dislin-
guent les gens de leur pays. Les valets de chambre, les femmes de chambre, tous Français, aiment leurs clients et leur travail. Louis et Eugénie qui me servent, un gentil ménage, ne sont pas de simples machines à nettoyer et à balayer, ils ont du cœur, de la sensibilité et apprécient une bonne parole, autant qu'un pourboire. Cette extériorisation d'âmes latines répand dans Tair ambiant quelque chose que l'on ne rencontre jamais dans un hôtel anglais, allemand ou suisse et que reconnaissent bien les étrangers qui ont vécu en Italie, quelque chose d'insaisissable, un peu de chaleur sans doute, qui attache vite et qu'on regrette. Jamais je n'ai quitté avec autant de peine l'hôtel de Castiglione. Au dernier moment, j'ai repris l'ascenseur, sous le prétexte de voir si je n'avais rien oublié dans ma chambre, en réalité pour lui donner un autre petit adieu. Les murs semblaient vouloir me retenir. Est-ce que je ne devrais plus y rentrer, même pour mourir? La portière de l'omnibus qui m'emmenait a claqué sur moi d'une façon particulière, qui m'a curieusement impressionnée.
Le concierge m'a accompagnée à la gare. L'année dernière, comme il m'embarquait pour l'Angleterre, je lui ai dit en souriant ;
— Henri, un jour viendra où vous me mettrez, non plus en wagon, mais en fourgon.
— Le plus tard possible, madame, m'a-t-il répondu, et ce jour-là, je ne serai pas aussi gai qu'aujourd'hui.
Un homme du monde n'aurait pas trouvé mieux.
La chaleur m'a obligée à voyager la nuit, mais aux premières lueurs de Faxibo, J'ai regardé ces sites sauvages et doux de la Savoie qui ont pour moi un attrait
si profond. L'homme dormait, on eût pu imaginer qu'il n'était pas encore. Cette impression est unique, le paysage paraît tellement {rfus grand sans lui. Le lac du Bourget m'a arraché une exclamation., immobile comme s'il était enchanté, d'un bleu extraordinaire qui le faisait ressemUer à une nappe d'électricité, il m'a appelle, jusque dans mon oompartiment, k frisson de l'abime. Je ne connais pas de kc plus changeant et plus étrange. Il a presque une physioiu:»nie, «me physionomie passionnée et perfide. Sou» se» calme, on devine la violence, sous sa violesce oa sent le calme et jamais il ne lasse. J'ai éprouvé une grande émotion en revoyant Aix-4e»-Bains. Pendant les cinq dernières années de la vie de M. de My^es, nous^ y avions passé k moitié de juillet et tout le mois* d'août. Je n'avais jamais pu prendre sur dqk)! d'y revenir. Pourquoi icet endroit m'était-ii plus douloureux qu'un au^e ? Je ne me l'explique pas.
D'après le conseil des de Lusson, je me suis logée au Palace Hôtel, un des meilleurs de la ville. La chambre qu'on m'avait réservée m'a fait une très bonne impresnon.EUe est pourvue de tout ce qui est nécessaire au confort. L'une des fenêtres donne sur k vallée et sur un beau lointain de sommets, l'autre sur la Villa des Fleurs. Ma première sortie a été un pèlerinage. J'ai voulu revoir la villa que M. de Myères et moi avions habitée, une villa sur la hauteur, à deux pas du Spkndide, et qu'un ami noue looait chaque saison. J'ai gravi la colline avec une émotion douce et poignante. Quaad je suis arrivée en face du chalet, je n'avMs plus ni respiration ni jambes* Ma main s'est accrochée à k grille de la porte d'entrée, et je l'ai
regardé de toute mon âme. Les arbres sont devenus touflus alentour. La vigne vierge le couvre entièrement. Mes yeux sont allés tout droit à la véranda où Guy et moi... l'autre Guy, avions vécu, des soirées délicieuses, alors que la lune éclairait la vallée, la dent du Chat, et que la musique arrivait, comme un accompagnement lointain, à notre causerie. Ces soirées marquaient chez mon mari les repentirs du joueur, et les repentirs des joueurs sont tels, qu'ils font presque désirer les rechutes. Assurément, il n'y avait plus rien de nous dans cette demeure et, cependant, grâce à un phénomène encore inexpliqué, entièrement subjectif, il me semblait qu'elle était entourée d'une atmosphère vibrante. Entre ses murs et moi, il y avait un courant magnétique qui me rendait quelque chose du bonheur d'autrefois. La science ne gâtera rien, lorsqu'elle nous révélera les divins mystères de notre vie. Je crois que l'amour est mille fois plus beau, plus grand que nous ne le voyons.
Je ne suis pas fâchée d'être seule ici pendant quelques jours. L'isolement me serait intolérable aujourd'hui, mais je ne pourrais renoncer ni à la solitude ni à l'indépendance.
Aix-les-Bains.
C'est amusant de voir, tout d'un coup, les changements qui ont été accomplis peu à peu. Aix n'a pas perdu son temps, depuis ma dernière visite, seize .innées juste. Sa netteté est le premier trait nouveau qui m'ait frappée. Le maire et le Conseil municipal
méritent un bon point, d'autant plus que la propreté n*est pas parmi les instincts de l'indigène. J'ai retrouvé debout ce fragment d'arc, tout ce qui reste de l'Aix des Romains. Il semble dire à l'Aix savoisienne : « Souviens-toi que tu dois mourir ». Les baigneurs sont plus nombreux, il y a davantage de froufrous élégants, d'amusements, et malgré tout cela, Aix a perdu quelque cbose. Il a été délaissé par une certaine classe de gens, et il n'a plus cette empreinte aristocratique qui couvrait la multitude de ses iniquités. Ses iniquités I Dans toutes les villes d'eaux, la vie décrit une parabole, qui a sa raison d'être et qui n'a pas pour but unique de remplir les pocbes des habitants. Au mois de mars ou d'avril, l'arrivée des premiers baigneurs donne le mouvement initial ; ce mouvement va toujours en augmentant ; au mois d'août, il atteint son maximum, puis il commence à diminuer et, en octobre, il cesse complètement. A Aix, dans cette paisible vallée qui ressemble à une ruche renversée, et dont les parois sont de splendides montagnes, il y a, pendant quatre ou cinq semaines, un effrayant bouillonnement de passions, une joyeuse effervescence de vie produite par la beauté des femmes, les jolies toilettes, l'éclat des bijoux, par une infinité de choses que les honnêtes gens ne soupçonnent pas, mais dont ils jouissent inconsciemment. On aime à l'heure, à la journée, à la nuit; on se hait, on se jalouse, on joue avec frénésie, on s'enrichit, on se ruine. Les plaisirs succèdent aux plaisirs, dîners, soupers, théâtre, excursions, pique-niques ; musique, illuminations, feux d'artifice à la dynamite. Tout cela concourt à accroître la vitesse du tourbillon. C'est dans les salles de jeu du
35o Sun LA DRAKGHÏ
cercle et de la Villa des Fleurs qu'il est le plus violent. Les petits cartons couverts de figures, de signes rouges CHi noirs, dont les combinaisons ne sont pas même laissées aux hommes, créent des tempêtes sous ces crânes humains en bordure des tapis verts. Les demimondaines y ajoutent l'éternelle tentation, l'atmosphère se charge de désirs, de convoitises, de cupidité. On entend des paroles, des marchés qui vous donnent un frisson de pitié, ah I oui, de pitié, et au bout d'un moment, on a besoin d'ailer respirer l'air plus pur du dehors. Les Folies-Âixoises se trouvent en face de mon hôtel. L'autre soir, le rythme sauvage de leur musique, les vociférations qui l'accompagnaient, me firent tout à coup tressaillir profondément, et je m'écriai à haute voix : a Mais c'est une bamboula I » On aurait dit que quelque chose eh moi l'avait reconnue, et cela ne m'a pas rendue fière. Est-ce que ce ne serait pas là un moyen que la nature a de surexciter la vie sur certains points, et chez nous, aussi bien que chez les nègres d'Afrique ? Est-ce que ce phénomène annuel et régulier que l'on appelle « la saison » , dans les capitales et dans les villes d'eaux, ne serait pas la bamboula des blancs?... J'en ai peur. A vrai dire, nos bamboulas sont élégantes, raffinées, elles renferment les éléments supérieurs que nous avons acquis à travers les siècles, mais elles n'en gardent pas moins ce caractère-là. Et si nous avons de belle musique classique, nous avons toujours le tam-tam des musichalls, qui rappelle la tribu et la paillote. Que produisent ces bamboulas P Nous serions peut-être émerveillés s'il nous était donné de le voir, et je répète avec Maeterlinck : « Le mal est le bien que Uo.^^ ne pouvons
SUR LA BRANCHE 35l
pas comprendre », Aix-les-Baîns, TrouvUle, Biarritz, Monte-Carlo ne sont peut-être que des accélérateurs.
Alz-Ies-Bains.
Les de Lusson sont ici depuis dix jours. Leur appartement est sur mon étage, et nous prenons nos repas ensemble au restaurant. Dans cette intimité, le caractère de Josée se révèle forcément, et il me charme de plus en plus. Je suis frappée du nombre de traits irlandais et anglais qui s'y trouvent, et que je ne rencontre pas chez sa mère. La race, comme la maladie, ne ressort souvent que dans la seconde ou la troisième génération. Mademoiselle de Lusson aime à se rendre utile, à faire quelque chose pour les autres. Son obligeance est prompte et spontanée. J'ai mon bain et ma douche à cinq heures et demie. Elle se lève à cinq heures, pour me préparer une petite tasse de thé au citron, et me l'apporte gentiment. Avec son mince peignoir blanc, qui laisse deviner la jeunesse et l'harmonie de son corps, sa grosse natte dans le dos, ses cheveux ébouriffés au-dessus du front carré et pur qui a encore la moiteur du sommeil, elle est tout simplement adorable. Celui à qui elle est destinée aura de quoi remercier les dieux.
Josée traverse, comme une vraie jeune fille, cette fournaise où nous vivons. Elle a cependant bien quelque curiosité d'Eve. Les demi-mondaines, avec leur élégance, leurs bijoux, l'intriguent. Elle les appelle « les femmes aux yeux tristes ». Elle ne comprend pas leur rôle, elle cherche à le deviner. Quand elle
les regarde elle rapproche ses sourcils d'une façon comique, comme si elle devait résoudre un problème. Ceci n'est qu'en passant. Elle n'a pas le temps, heureusement, de s'appesantir là-dessus. Le matin, elle va nager à la piscine, puis elle fait une promenade à bicyclette. L'après-midi, le concert terminé, elle monte au tennis du Splendide. Elle est une très bonne raquette. J'espère que ce tennis providentiel créera, entre elle et Guy, cette camaraderie qui est si souvent la première manifestation de l'amour. Le soir, on la conduit au théâtre, quand le spectacle est convenable. Pendant les entr' actes, elle vient converser avec moi sur la terrasse, ses impressions toutes fraîches me causent un plaisir extrême. Et dire qu'il faut être vieille pour sentir la jeunesse I
J'ai repris contact avec les braves gens de ce pays, pour lesquels j'ai toujours eu une très vive sympathie. Je les ai trouvés peu changés. Ils sont moins savoyards et plus savoisiens, mais pas encore français. Le Savoisien a une individualité très marquée. Il est âpre et doux comme ses montagnes ; son caractère est plutôt difficile, intéressé, fier, susceptible, obstiné, rebelle au progrès. C'est une broussaille épineuse qu'il faut soulever. En dessous, il y a une âme généreuse, idéaliste, intuitive, une nature affinée. On retrouve beaucoup de ces traits distinctifs dans le peuple, chez les baigneurs et les baigneuses surtout. Autrefois, ces dernières étaient de simples paysannes qui ignoraient le pouvoir de leurs doigts, et l'exerçaient d'instinct, par atavisme. Aujourd'hui, elles s'intitulent des professeurs et se croient supérieures à toute la Faculté. Ce massage, sous l'eau, qui constitue la douche
d'Aix, est vraiment unique. Je me rends compte, maintenant, de Tart qu'il y a dans ces pressions douces et profondes, qui assouplissent les muscles. J'éprouve de la reconnaissance envers la Providence, et du respect pour les mains de ces petits, qui ne sont ni plus ni moins que ses instruments, et qui me donnent un peu de leur force et de leur vie. Presque toutes les baigneuses ont des visages intelligents. Quelque intéressées qu'elles soient, le pourboire seul ne suffit pas à leur faire aimer leur clientes et, lorsqu'elles les aiment, elles mettent quelque chose de plus dans leur massage. Pendant les moments de repos, elles s'enveloppent, maintenant, dans un pittoresque manteau de gros drap noir à collet, qu'elles taillent elles-mêmes, et qui se trouve assez curieusement être à la dernière mode. L'établissement thermal est devenu grandiose. Il y a toute une armée de surveillants, un concierge très chic et qui parle anglais I Je n'ai pu m'empécher de sourire, en remarquant que les Aixois ont divisé leurs rues pour les multiplier, et être à même de donner plus de plaques. Tous les dix mètres, vous vous trouvez devant un nom différent. Il y a naturellement l'avenue Pierpont Morgan, la rue Georges-P'. Le milliardaire américain et le roi de Grèce sont très populaires, non pas seulement parce qu'ils laissent de l'argent dans le pays, mais parce qu'ils ont, de quelque manière occulte, gagné la faveur de la foule. Le Savoisien n'a pas été impunément piémontais et un tantinet italien. Il n'aime pas qui l'aime, ou qui lui fait du bien, il aime celui qui lui est sympathique.
Aix-les-Bains a naturellement des maisons de thé.
Je viens d'en découvrir une nouvelle sur la place Gamot. Elle est tenue par deux demoiselles anglaises. Les tables recouvertes de porcelaine verte, les chaises de paille, nettes comme des Chippendale, les services en terre brune, donnent à l'ensemble une touche d'originalité et de puritanisme britannique qui ne manque pas de charme. Des fleurs relèvent cette sévérité ; le thé est parfait et les gâteaux chauds et beurrés, des scones, sont délicieux. My boy les appréciera. My boy ! Il m'arrive souvent d'appeler Guy ainsi, maintenant. Cette appellation qui veut dire littéralement « mon garçon », exprime entièrement le sentiment de maternité et de tendresse féminine que j'ai pour lui. Il me tarde de le revoir, dans quel esprit m'arrivera-t-il ? Je compte sur son automobile, pour aller prendre des bains d'air de montagne. L'air d'Aix, déchiré du matin au soir par la musique de la Villa des Fleurs, le tam-tam des Folies-Aixoises, par les sijBQets du chemin de fer, que répète encore l'écho des montagnes environnantes, me fatigue horriblement. Hier, une gentille amie que j'ai retrouvée ici, m'a conduite à Chante-Merle, un village sur la hauteur. Le silence m'a causé un tel bienêtre, que je n'aurais plus voulu en redescendre. Évidemment, les bamboulas ne sont plus de mon âge.
Aix-les-Bains.
Guy est arrivé plus tôt que je ne l'attendais. Quand je lui en ai exprimé ma surprise, il a mis son bras autour de mon cou.
— Je ne puis plus me passer de vous, marraine, a-t-il dit en me pressant contre lui.
Puis, s'éloignant pour mieux lire sur ma physionomie :
— Vous n'êtes pas fôchée de me revoir, hé?
— Je crois même que votre absence me durait, ai-je répondu, non sans émotion.
— A la bonne heure !
Son visage s'est couvert d'une tristesse soudaine.
— Les Rocheilles sont tellement froides maintenant. Plus de beaux yeux noirs, plus de sourires tendres, plus de jolis froufrous. Ça manque de mère, ça manque de femme, a-t-il ajouté, avec une petite pâleur. Je n'ai pas eu la force d'y rester davantage, et me voici.
Il est venu en deux jours, par le Jura et sans une panne, avec Louis, bien entendu. D'après mon conseil, il s'est logé au Splendide. La présence de Josée, au Palace Hôtel, rendait cet arrangement plus convenable.
Il est entré tout naturellement dans notre cercle. Cette vague ressemblance de madame de Lusson avec sa mère l'a frappé, comme moi, et a éveillé toute sa sympathie. La glace, entre lui et ma petite amie, a été brisée, dès le premier instant, par les paroles qui me sont venues aux lèvres, je ne sais comment :
— Voici quelqu'un qui vous en veut beaucoup, ai-je dît à cette dernière.
— Qui m'en veut I
Josée a ouvert tout grands ses yeux sur Guy.
*— Oui, parce que vous êtes devenue la propriétaire de Chavigny. En sa qualité de filleul de M. de
Myères, de petit cousin par alliance, M. d'Hauterîve croit y avoir plus de droits que vous, et il prétend que vous lui avez coupé Therbe sous le pied.
— Je suis fâchée de ne pas pouvoir le regretter, a répondu mademoiselle de Lusson, malicieusement.
— Enfin, si un de ces jours vous étiez tentée de vous défaire de votre domaine, vous saurez où trouver un acquéreur, et vous lui donnerez au moins la préférence.
— M'en défaire 1 oh I jamais I
A ma secrète satisfaction, j*ai vu l'esprit de taquinerie allumer le coin de Tœil de my boy.
— Qui sait 1 Je puis toujours espérer, a-t-il répliqué tranquillement.
— Quant à cela, je ne vous le défends pas.
— Vous êtes bien aimable.
Cette parole, prononcée d'un ton moqueur, a eu un effet de gaieté qui m'a paru de bon augure.
Je n'avais jamais vu mon filleul au milieu des étrangers, il n'est ni gauche ni timide. II paraît toujours en pleine possession de ses moyens, et ses manières sont parfaites. Beaucoup de son affinement est dû, j'en suis sûr, à l'influence de madame de Mauriones. On reconnaît, entre cent, l'homme qui a eu comme initiatrice une femme de race ou simplement une femme du monde. Guy paraît très gai, il s'efforce de me faire croire qu'il a complètement pris le dessus. Je ne suis pas dupe des apparences. Avant-hier, j'ai pu l'observer à son insu. Allongé dans un fauteuil, sur la terrasse du cercle, avec, sur les genoux, un journal qu'il ne lisait pas, la tête un peu en arrière, les yeux mi-clos sous le bord rabattu de son chapeau, il paraissait rêver ou sommeiller et, sur son visage»
il y avait une telle expression de tristesse, dans l'attitude de tout son être un tel découragement, que j'en ai été remuée jusqu'au fond du cœur. Par discrétion, je me suis éloignée sans m'approcher de lui. Il ne cherche pas les consolations banales. Je vois sans cesse quelques-unes des jolies femmes de la Villa des Fleurs rôder autour de lui, le provoquer même en ma présence. Cela le laisse visiblement froid. L'amour, offert dans une coupe grossière ne doit pas tenter les lèvres qui l'ont bu pour la première fois dans une coupe d'or. Cet état d'esprit où je le vois semble le rendre inaccessible. J'ai peur, maintenant, que Josée ne vienne à s'en éprendre, et que lui soit impuissant à l'aimer. Dieu me préserve de devenir l'instrument d'un tel chagrin pour ma petite amie, je ne m'en consolerais pas. Cette crainte me tient éveillée la moitié de la nuit. Verra-t-il ses cheveux si bien plantés, ses yeux irlandais, son corps élégant ? Verrat-il? Tout est là.
Aix-les-Bains.
Quelle subtilité dans le travail de nos destinées ! Cet après-midi, la pluie, une véritable douche d'Aix, avait rendu le tennis impossible. Mon filleul et moi avions pris le thé sur la terrasse du cercle.
— Savez-vous, fis-je, en regardant les gens groupés à droite et à gauche, que je n'ai pas vu ici des Français avec un livre ou une revue entre les mains.
— Aix n'est pas précisément favorable à la lecture.
— D'accord, mais regardez tous ces Anglais pion-
gés dans leurs noveh. Je crois, qu'après les Italiens et les Espagnols, nous sommes le peuple qui lit le moins. C'est un peu décourageant pour les écrivains. L'autre jour, cependant, j'ai eu une agréable surprise, j'ai vu tout près de moi un jeune homme qui lisait, devinez quoi?
— Un des romans de Jean Noël?
— Mais non, silly boy! répondis-je en souriant. Il lisait Jocelyn, de Lamartine 1 Jocelyn, sous les ombrages de la Villa des Fleurs, à quelques pas des tables de baccara et d'une foule de jolies femmes ! Je regardai aussitôt si le lecteur était bossu ou boiteux. Eh bien, non, c'était même un très beau garçon, seulement il avait un front de poète, des yeux pleins de rêve, des mains fines et longues. Il fumait lentement sa cigarette et, sur ses lèvres imberbes, je pouvais suivre le reflet des émotions que j'avais éprouvées moi-même. Je l'aurais volontiers embrassé.
Guy se redressa, l'œil brillant de moquerie.
— Marraine! Je vais l'acheter ce Jocelyn, dit-il.
— Ce n'est pas le tout de l'acheter, il faut être capable de le sentir.
— Alors, vous croyez que je n'ai pas les bosses voulues, ajouta-t-il en se découvrant, ni les maitfs assez fuselées.
— Peut-être que non, répondis-je en souriant.
— Eh bien, nous verrons ! fit-il, piqué au vif.
— Plaisanterie à part, je ne connais aucun livre qui donne une telle sensation d'amour vrai.
— Une sensation d'amour vrai I répéta mon filleul avec une vibration d'ironie. Ah I je veux me payer cela 1 Où trouve-t-on ce précieux bouquin ?
SUR LA BRANCHE SSq
— Chez le libraire Cartier, rue des Bains.
— J'y courâ.
Et il partit, me laissant toute ahurie de l'effet de mes paroles.
Jocelyn / Ah I le divin accumulateur I C'est par hii que j'ai eu la sensation de l'amour, bien avant de le connaître. Chaque fois que je l'ai relu, l'année dernière encore, il m'a communiqué la même chaleur, la même émotion. A le toucher seulement, et comme s'il s'en dégageait un fluide particuher, mes doigts sont déhcieusement affectés. La Providence n'auraitelle pas voulu emjdoyer cet agent pour rouvrir et sensibilii^ le cœur de Guy? Rien n'est trop petit pour sa grandeur.
Aix-les-Bains.
E fatto il miracolo I caoïsnB dit le prêtre, en montrant au peuple napolitain le sang hquéfié de saint Janvier. Le miracle est fait ! Guy, je crois, a vu et « les cheveux bien plantés, et les yeux irlandais, et le corps élégant j» de ma petite amie. L'admiration d ud autre lui a ouvert les yeux. Le moyen est classique conune la nature même, mais elle y apporte toujours quelque variante. J'ai eu l'heur de saisir le phénomène. Il m'a semblé bien joli.
Mon filleul, qui n'a pas de rhimaatismes, va de grand matin prendre son bain en plein lac, comme un jeune dieu, et vers dix heures, il arrive au Palace Hôtel avec son automobile et nous emmène, les de Lusson et moi» faire une promenade dans les envi-
36o SUR LA BRANCHE
rons. Josée, à qui madame de Lusson cède volontiers sa place, se passionne de plus en plus pour ce sport, qu'elle trouve more exciting que la bicyclette. Elle ne se fait pas faute d'exprimer tout son plaisir à notre automédon. Il se contente de sourire vaguement. Je me suis avisée que le chauffeur appartient trop à sa machine pour penser à autre chose. Il est, du reste, toujours plus ou moins ivre de vitesse et d'air. J'ai donc renoncé aux excursions de l'après-midi, et j'ai envoyé mes deux jeunes gens au tennis. Une vraie mère ne serait pas pire. Il y a en ce moment une brillante équipe féminine, et grâce à la présence de trois bons joueurs, la partie est moins fantaisiste que d'habitude. Hier, j'ai accompagné ma petite amie. Ce tennis, dont le treillis est recouvert de vigne vierge, fait un cadre charmant à toute cette jeunesse alerte et vêtue de blanc. Assise à l'ombre, j'ai suivi la partie avec intérêt. Gomme la race et le caractère se révèlent dans le sport I Que la Française attende la balle de coup droit, de revers, qu'elle la prenne quand elle est tombée à terre, qu'elle serve, même quand le service est dur, elle demeure dans ses lignes, et ne se disloque jamais comme l'Anglaise. Sa robe, savamment taillée, accompagne toujours le rythme de ses mouvements. Pendant les interruptions, elle est un poème vivant d'attitudes diverses et séduisantes. Ah 1 elle sait en tirer parti 1 La Française est la femme des interruptions, dans la vie aussi bien qu'au tennis.
Mademoiselle de Lusson était l'adversaire de mon filleul. D'un côté et de l'autre, la partie fut habilement menée, mais la victoire resta au camp de ce dernier, Guy vint aussitôt à moi. Il était très beau in his
sua LA BRANCHE 36l
Jlannels, dans son costume de flanelle blanche, avec Texcitation du combat et le plaisir du triomphe sur le visage.
A quelques pas de nous, se trouvaient deux BrUishers qui, l'air conscient de leur supériorité sportive, avaient suivi les dernières péripéties du jeu.
— Deuced pretty girl pver there, holding her racket behind her back. Plays a straight game ioo. English, I bet, « Une bien jolie fille, là-bas, celle qui tient sa raquette derrière son dos, dit l'un, une bonne joueuse! anglaise, je parie! »
— Oh! she is French enough! Where are your eyes old boy ? Look ai her dress, her Jîgure, Parisian make I should say. « Oh 1 elle est française, de reste. Où sont vos yeux? Regardez sa robe, sa tournure... faites à Paris même » j'imagine, répondit l'autre.
— Well if she is not English, she ought to be... deuced pretty girl! « Eh bien, si elle n'est pas anglaise, elle devrait l'être. Diablement joUe ! »
Sur ce compliment répété, les deux Britishers s'éloignèrent. Ils avaient dit leur phrase, joué leur petit bout de rôle, sans doute. Sous la suggestion de leurs paroles, j'avais vu les yeux de Guy se diriger vers mademoiselle de Lusson, briller soudainement, comme s'ils eussent été touchés par une flamme intérieure. Cela n'avait été qu'un éclair, mais cet éclair s'était répercuté en moi.
— Vous avez entendu ? dis-je en souriant à mon compagnon. N'est-ce pas curieux, que ce jeune John Bull ait reconnu sa race chez mademoiselle de Lusson.
— A son attitude, sans doute. Elle met souvent
SI
ks mains derrière soa dos» comme les jeunes filles anglaises. Je l'avais pris pour nne coquetterie on p^i perverse de sa part, ce n'est peut-être que de l'atavisme.
— N'en doutez pas. Ainsi, ses yeux sont certainement irlandais.
— Vows croyez ?
Josée, qne j'avais appelée d'un sigae, arriva v^s nous. Guy la regarda avec une curiosité nouvelle, conune pour voir ce qu'il y avait d'iriandais âaans ses yeux.
— Partons, (fis-je alors, il se fait tard, nous aurons à peine le temps de dmnger de robe.
Mon filleul nous acc<Mnpagna sur la route pendant quelques mètres, puis s'arretant pour prendre congé :
— Gloire aux vaincus 1 fit41 malicieasenicnt, en levant son chapeau à ma petite amie.
— Les vainqueurs de demain I répHqoa-t-^e de bonne humeur.
Je levai les yeux, et je demeurai saisie. Nous nous trouvions juste en&ce deki naasson que M. deMyères et moi avions habitée ; ces pondes de consolation et d'espérance tombant dans l'atmosi^re mèmie de son souvenir, me parurent fatidiques. Emue profœidément, et émerveittée aussi, je redescendis la cc^ne en me disant : E fatto U miraoolo.
Non, je ne me suis pas trompée. Tout est veau confirmer l'impression que j'ai reçue au tennis du
SUR LA BRAIVGHE 3&3
Splenéide. J'ai Tmtiine conviction <pie l'oeuvre, pour laquelle j'ai été envoyée ici, s'eat «ccomplie. Mèn^rat-^e à l'union que je désire!^ Chi lo sa?... Comme elle est profonde et sage, cette parole italiesne!
Guy a recherché visiblement la société de mademoiselle de Lusson. Il s'est amusé, to draw ker ont, à la faire causer et, par des taquineries dont l'habileté ne m'a pas échappé, il l'a amenée à se révéler. La révélation Fa plutôt charmé, je crois. Il m'a exprimé sa surprise de découvrir en elle ce bel instinct d'altruisme qui élargit la pensée et la vie.
— Le mariage aura Mentôt fait de k ramener au niveau commun, a-t-il ajouté. Au bout de deux ans d'existence conjugale, les jeunes femmes qui c«at reçu une instruction supérieure ont tout oublié. Je ne suis pas le seul k l'avoir constaté.
— Ceci n'est pas la faule du mariage, mais du noari. Un Américain me disait sa surprise, en voyant que, chez nous, la femme avait si peu d'existence sociale et semblait être encore la propriété du mari, kis ckattel. Je n'ai pas pu le nier. J'espère que ma petite anrie trouvera un compagnon assez intelligent pour cultiver son indivittualité, au lieu de la diminuer.
— Amen, marraine, m'a-t-il répondu avec un sourire énîgmatîque,
Mardi, il s'est passé quelque chose de curieux. Nous venions d'arriver à Annecy, en automobile, M. de Lusson, sa fille et moi. Nous nous promenions aux bords du lac, pendant qu'on préparait le déjeuner à l'Hôtel de Verdun et de Genève. Tout à coup, Guy allongea le pas, Josée sous une impulsion irrésistible, j'en suis sûre, 1 nnita, et pendant une centaine de
364 SUR LA BRANCnS
mètres, ils cheminèrent ainsi côte à côte, comme s'ils étaient partis pour un but lointain. Je vis M. de Lusson froncer les. sourcils et les suivre d'un regard mécontent. A mon grand soulagement, la jeune fille s'arrêta court, se retourna vers nous, et nous attendit.
— Nous avons l'air de vouloir vous semer, dit-elle, avec une jolie confusion.
— Je crois que la vitesse est contagieuse, ajouta Guy, non sans embarras. Quand on descend d'automobile, il semble qu'on doive courir au lieu de marcher.
— Il n'a pas cet effet sur nous, l'automobile, hein, madame de Myères ? fit mon compagnon d'un ton moqueur.
— Hélas ! non, répondis-je du fond de mes regrets. Ni l'un ni l'autre des deux jeunes gens ne s'est
rendu compte de cette force qui les a comme appareillés pendant un instant ; je l'ai bien devinée, moi.
Jeudi, j'ai offert le thé dans la petite maison anglaise de la place Carnot, aux de Lusson, à d'autres amis et à mon filleul. J'ai prié Josée de le servir par pure curiosité psychologique. Elle l'a fait avec son aisance habituelle. J'ai remarqué qu'elle préparait celui de M. d'Hauterive beaucoup plus lentement, et que ses doigts s'attardaient à cette besogne, comme s'ils y eussent trouvé un plaisir secret. Lorsqu'elle lui a tendu sa tasse, il y a eu dans ses yeux un étonnement mêlé d'inquiétude et, au coin de ses lèvres, un sourire ému. Évidemment, elle ne s'expliquait pas le phénomène. Elle aura bien d'autres surprises, ma petite amie. En attendant, j'ai été fixée sur son état de cœur.
Quant à Guy, il m'a semblé que sa physionomie
s'était éclaircie, que la sève de la jeunesse, un moment arrêtée, était remontée en lui. Le temps anormal que nous avons m'ayant obligée à renoncer au voyage en Suisse, il a décidé d'aller seul en Dauphiné. Afin de l'attirer de nouveau dans ce cercle, où selon moi, il peut trouver le bonheur, je lui ai demandé de venir à Tours, vers la fin d'octobre, pour me faire visiter les châteaux de la Loire et me ramener à Paris.
Sa figure s'est illuminée d'une joie juvénile, accompagnée d'une rougeur suspecte.
— Marraine, vous êtes un puits de bonnes idées 1 s'est-il écrié. Je ne connais ni Loches, ni Ghenonceaux, ni Amboise .
— Eh bien, nous les verrons ensemble, lui ai-je dit en souriant, et, afin qu'ils soient plus vivants, je vous conseille de relire leur époque, dans l'Histoire de France, d'Henri Martin.
— Je la lirai, je la lirai, a-t-il répondu avec enthousiasme. Savez-vous que c'est la lecture de votre Jocelyn, qui m'a donné l'envie de voir le Dauphiné. Je l'emporte avec moi. Si je trépasse en route, on sera bien surpris de trouver dans le porte-manteau d'un automobiliste, ce poème de Lamartine. Vous avez raison, ajouta-t-il d'une voix plus grave, il contient comme du vin d'amour.
— D'amour pur... Assurément, le breuvage serait dangereux pour une pensionnaire, mais je le crois bon pour un jeune homme.
— Et, bien que je n'aie pas un front de poète, des mains fines et longues, j'en ai apprécié la saveur.
— Tant mieux, mon cher enfant, ai-je répondu, en souriant de la rancune de sa vanité.
366 SVn LA BRAHGHB
Oui, il est parti pour les montagaes du DaspUné, et la force intangible, invîsiUe, qui loi a tùÈ tourner la direetton de sa madiiae de ce côlé-là, est on rayon même de Tàme de Lamartine. Si ce n'est pas hesnXy la vie I Noos sommes tous maniés au Splendide, pour assister à son départ. Il en a paru très touché. Après de cordiales étreintes, il est monté brusquement sur sa machine trépidante; la main gauche sur la direction, il s'est retourné, nous a salués encore, et son dernier regard est allé tout droit, non plus k marraine, mais à Josée! La voilà passée au second pbn, marraine I Encore un petit tour et, comme les marionnettes de chère mémoire, elle s'en ira I Eb bien, c'est toujours beau, k vie 1
Aix4es-B«tos.
Aix a complètement changé d'aspecL Les jqUs oiseaux de proie se sont envolés vers BiarritE, les moBrdaines ont regagné leurs <^âteaaxou leurs villas. Avec eux, les ondes Imitantes ont dxspani, le tableau est devenu terne, le mouvenœnt s'est raletnd. H y a encore dtt bruit, il n'y a plus de brio. Une Américaine me disait hier, avec ce franc parler qui fait mon amuse-* ment : Aix htu iecome disjfostinglj respecfxMe. <ic Aix est devenu abominablement respectable. » C'est vrai, les gens sérieux manquent d'électricité, mais s'ils n'dnt pas l'effervescence joyeuse du vin de Champagne, ils possèdenjt la force tranquille du vin de Bourgogne. Quand les hommes de scteaftce sauront déconqposer les éléments moraux qui nous constiluenit, ils nimmt de
jolies surprises. Je pars ce soir, noA pas directement pour la Touraine» luais pour la Normandie, d'où m'est arrivée une gentille et pressante invitation. Le bruit» la clialeur, la tension d'esprit m ont causé une telle fatigue, que je sens un besoin fou de grande campagne et d'air tranquille. Les de Lusson insistaient pour revenir me chercher de Thonon, où ils ont été faire une courte visite avant de rentrer chez eux. Je m'y suis formellement opposée.
Selon une vieille habitude, j'ai été prendre congé des sites et des choses qui m'ont donné quelque plaisir. J'ai dit un long adieu à la chère villa de la colline, je suis montée sur le boulevard des Côtes, sur celui de la Roche-du-Roy, pour revoir la petite vallée savoisienne, sentir encore une fois cet effet de lumière qui donne à ses montagnes, à son lac, une voix, une âme, un charme subtil et vivant que je n'ai jamais rencontré ailleurs. En redescendant, j'ai regardé pendant quelques instants, avec émerveillement et reconnaissance, certain groupe en bronze, signé Geoffroy, qui se trouve placé à l'entrée du parc. Il représente un lion allongé paresseusement ; sa lionne l'excite au jeu, en lai tendant le sommet de sa tête, qu'il lèche gravement, les yeux à demi fermés de bonheur. Ce baiser de fauve est-il bien zoologique? Je n'en sais rien, mais il s'en dégage un sentiment si profond, une telle force d'amour, que chaque matin, lorque je passais là en allant aux bains, il apportait à mon cœur de vieille femme un rayon de chaleur, une sensation de grande tendresse. N'ai-je pas raison de dire que toute œuvre d'art est destinée à entretenir et à propager la vie sur la terre?
A ce soîr, l'adieu au Palace Hôtel, aux quelques personnes avec lesquelles je suis entrée en rapport, à Françoise, ma gentille femme de chambre savoisienne. Que d'adieux j'ai donnés et reçus, pendant ces seize dernières ann^s I
PORTE-JOIB
Porte-Joie,
Un petit village de cent cinquante habitants, sur la rive gauche de la Seine, aux confins d'une grande plaine fertile, dans un décor merveilleux ; un village à deux heures et demie de Paris, qui ne mène nulle part, où Ton ne rencontre ni un pauvre, ni un vagabond, ni un promeneur, que les peintres connaissent seuls et où Daubigny avait planté sa tente. J'ignorais son existence, il y a une année. La volonté, qui a fait ma destinée si fantastique, a voulu que, Thiver dernier, j'entrasse en relations avec la propriétaire de la seule villa que le village possède, et l'invitation cordiale, affectueuse, m'y a amenée. Je ne saurais dire tout le plaisir que j'ai éprouvé, en trouvant à la gare deSaint- Pierre-du-Vauvray, non pas un omnibus ou une automobile, mais* une voiture de ferme attelée d'une forte
et grosse ânesse de curé. Aussitôt dans cet espace libre de la grande campagne, je me suis sentie pénétrée de repos et de bien-être. La maison, précédée de '^ ce qu'on appelle une cour normande, — une prairie plantée de pommiers, — m'a fait une agréable impression avec sa véranda frangée de vigne vierge, ses murs tapissés d'arbustes et de fruits. L'intérieur en est très sympathique. Pas de salon prétentieux, mais un atelier clair et gai, ouvrant ses larges baies sur la Seine. Ici et là, un morceau de sculpture, un tableau, une tapisserie, un arrangement de fleurs y révèlent l'artiste. Dans ma chambre, longue comme une galerie, j'ai la lumière du matin, du midi et du soir. Par ses cinq fenêtres, ma vue embrasse presque tout l'horizon, de la jolie plage d'Herqueville, sur l'autre rive du fleuve, jusqu'aux collines qui bornent la plaine. En bas, j'ai un jardin plein de roses, en face, le clocher de la vieille église et, tout près, un arbre peuplé de fauvettes à tête noire, de mésanges, de chardonnerets qui me donnent la joie de leur petite vie. J'ai éprouvé un plaisir enfaniia à voir les bateaux de la GcHupagnie de Navigation monter et redescendre la Seine et je ne me suis pas lassée d'admirer la netteté de leur arriiuage. Il y a longtemps que je n'avais été k pareille fête.
Mon hôtesse, très occupée, très discrète aussi, m'a laissée libre d'ecrer à ma fantaisie. J'ai £sdt de longues promenades sur la berge et à travers la plaine, buvant avec délices cet sur vif et doux qui semble avoir été pré{»aré pour mes poumons. En route, j'ai eu des bouts de conversations drôles, avec de vieilles paysannes, et j'ai constaté, non sans plaisir, que les animaux sont
sua LA BRANCHE 87!
mieux compris et mieux traités qu'autrefois. Oa le devine, du reste, à ieur obuceur. Je me suis arrêtée souvent pour dire un mot d'amitié aux belles vaches normandes, aux jolies génisses, et toutes ont paru seaisibles à la caisesse de ma voix. Je suis très bi^i avec un troupeau d'oies, qui cliaque matin, prend ses ébats dans la Seine et fait sa toilette sur Therbe de la berge. Le premier jour, ma vue la alarmé , le second jour, il ma regardée avec tolérance, et maintenant il me connaît par£Ekitement, Comme tout cda a été bon et reposant, après la saison d'Aix-les-Bains ! Je dois oepeifedant dire que Pocte-Joie ne justifie pas sou nom. Il est idéalement joli, mais n'a rien d'exhllarant, il est mentô curieusement froid. Bâti au bord du fleuve, il n'a aucune profondeur, et s'étend en long seulement. Ses fermes n'ont pas le pittoresque des vieilles bâbilations de paysans. Ce sont des ntaiaaus neuves, d'aspect bourgeois,avec des fumiers et des basses-cours. L'école communale est Mde comme partout. Ensuite, Porte-Joie n'est pas croyant, Picore B»oins pratiquant. Dimancbe, à la messe, il y avdt cinq personnes, dont un hoiaame, ajouterait Footit. Il n'y a donc pas de prêtre fésidenL Le presbytère est loué k des employés du cbemin de fer ; la vieille église, qui tourne son cbevet k ia Seiae^ est fermée toute la saonaioe. Son clocher muet ime stDOd^c ni VAwgelMS m les fêtes. On dirait que, dans ce coin du moiade, on ne naît pas, on ae se maiâe pas et on ne meurt pas. Les paysans ont des physionomies dures, hostiles même. Us ne sahient pas l'étranger, coinme font ceux d^e la Touraine; sur les roules de cette plaine normande ,on iciscontre de beaux gars aiux yeux bleus, aux traits nettement mo-
delés qui rappellent certains Anglais de grande race et qui ont probablement avec eux des ancêtres communs. L'accroissement du luxe et du bien-être est sensible ici comme ailleurs. Les bébés, les petites filles ont toutes un bout de ruban dans les cheveux. Hier, j'ai croisé une gamine de quatorze ans, très bien habillée, qui tenait un livre d'une main et de l'autre les cordes de trois vaches qu'elle menait aux champs, Ceci m'a semblé bien caractéristique de notre époque. J'ai souri au progrès que je voyais passer.
Avant de disparaître derrière les hauteurs de Gaillon, le soleil projette quelques-uns de ses rayons sur la rivière, y met des bandes d'or, d'argent, de ce vert qu'en blason on appelle sinople, il touche, au-dessus de la plage d'Herqueville, des rochers qui semblent s'être dénudés pour recevoir son baiser de couchant, et cette merveilleuse illumination ne produit que de la * tristesse. Pourquoi ? A cet endroit, la Seine, très large, divisée par des îles, a l'air d'un grand fleuve ancien. Les nuits de lune, elle est saisissante. Le coteau boisé de la rive opposée y met des ombres fantastiques. A certain tournant, on s'attend à voir paraître non pas des barques, encore moins des remorqueurs, mais des pirogues, et deux fois, j'ai eu à ma fenêtre, le frisson d'un passé très lointain. Non, Porte-Joie n'est pasgai, et cependant la halte de quinze jours que je viens d'y faire m'a semblé délicieuse, rafraîchissante et bien courte... trop courte hélas I car demain, je dois le quitter. Je sens maintenant la fatigue de tout ce que j'ai vécu pendant l'année qui vient de s'écouler. Mon âme et mon corps n'ont cessé d'être sous haute pression, et ils commencent à demander grâce. Par mo-
SUR LA BRANCHE i']3
meuts, je suis tentée de rentrer à Paris, de me terrer dans mon appartement de l'hôtel de Gastiglione, et de n'en plus sortir. En apparence, rien ne s'y oppose, mais je sais bien que mes amis de Youvray, les de Lusson, Josée, Guy, le vœu de Colette, mon propre désir d'achever mon œuvre, ne sont que les médiums de la volonté providentielle qui m'envoie en Touraine. Il y a en moi, cependant, une obscure résistance. Ce petit voyage m'efiTraie, je ne suis pas sudfîsamment reposée probablement. Et puis, je regrette mon hôtesse, cette demeure qui a vraiment été « le bon gîte » ; ma grande chambre pleine de lumière. Je regrette Jean-Jean, le chat et ses jolis ronrons. Jeannette, l'ânesse qui m'a promenée avec tant de patience et de philosophie, qui me saluait toujours d'un joyeux braicment. A quoi servent les regrets ? A faire de la vie, j'imagine... Faisons-en ! Si les soirs de Porte-Joie sont mélancoliques, les aubes sont radieuses. J'ai voulu en jouir une dernière fois. Ce matin, j'ai ouvert ma fenêtre avant six heures, et je suis restée toute saisie de la beauté du tableau qui a frappé mon regard. Le soleil venait de se lever au-dessus du coteau d'Herqueville, le ciel était absolument pur, la Seine vermeille et sans un remous. Dans l'air tranquille, d'une transparence rosée, des centaines d'hirondelles formaient un tourbillon vivant, décrivaient des cercles au-dessus du jardin, autour des arbres, du clocher, s'effleuraient du bec comme pour échanger un mot d'ordre. Cela dura cinq minutes, et puis je les vis s'élever très haut, disparaître, et elles laissèrent du silence derrière elles ! Chères petites sœurs ! Elles sont envoyées bien loin! Leur mission est là-bas... en
374 SUR LA BRAHGHE
Afrique, en Australie. L'itinéraire de leur course est tracé peut-^e dans qudcpie cellule de leurs cerveaux ; leurs corps minces, leurs ûies nervées possèdent le mouvement que rhomme diercbe, mais à tr avecs le vent et k tempête, eUes sont soutenues par ui^ autre force encore, une force intangiMe, invisible, celle de leur destmée... elles, oemmie nous... nous comme elles... Elles n'ont pas peiar, parce qu'elles î^orent tout; nous avons peur parce que nous ne savons pas assez 1
TOXJEAINE
Touraine, Vouvray.
Voici la onzième année que je reviens à Vouvray et sous le même toit. J'ai fait la connaissance de mes hôtes à Vichy, d'one manière fortuite et drôle. Un soir, après le diner, j'étais assise sut le banc de Thôlel des Ambassadeurs où j'attendais l'heure d'alier au Casino, lorsqu'un monsieur de haute taiUe s'arrêta tout près de m<H, pour allumer un cigaa^, La marchande de flerurs qui rôdait par là, croyant que nous étions ensemble, se précipita aussitôt yers lui, et avec une tactique qui réussit neuf fois sur dix :
— Achetez ces belle roses à madame, lui dit-elle.
Je rougis de colère et j'ordooaiai vertement à la malencontreuse bouquetière de s'éloigner.
M. A..., très amusé de ma confusion, ne put résister au plaisir taquin de l'accroître en achetant les
376 SUK LA BRANCHE
roses. Puis, levant son chapeau, il me les présenta :
— Madame, je n'ai pas le droit de vous les offrir, me dit-il d'un air de bonhomie, acceptez-les quand même, ne fût-ce que pour me tirer d'embarras.
Je ne pus m'empécher de rire, et, désarmée par le plaisant de la situation, je pris la magnifique touffe de fleurs qu'il me tendait.
Quelques minutes plus tard, madame A... rejoignit son mari, et le trouvant en conversation avec une inconnue, elle me jeta le regard le plus incisif que j'aie jamais reçu, un regard au sujet duquel je la taquine encore. Je me hâtai de lui raconter l'incident et il provoqua sa gaieté.
— Je suis bien étonnée, dit-elle alors à M. A..., que vous ayez eu une si heureuse idée.
— Moi aussi, ma chère amie, répondit placidement celui-ci.
La note comique qui se trouvait dans ce bout de dialogue conjugal frappa mon oreille et me divertit intérieurement. Toutes les paroles, que nous échangeâmes ensuite, allèrent brisant la glace entre nous avec une rapidité surprenante, étant donnés nos caractères respectifs. Une marchande de fleurs de Vichy a été ainsi l'agent inconscient de notre liaison. Cette petite phrase pour laquelle je l'ai rabrouée était destinée à me donner de très bons amis. Elle m'a amenée et ramenée en Touraine, son effet dure encore. Voilà un joli échantillon de la tissure de la vie.
Vouvray.
Parmi les haltes que la Providence m'a ménagées, celle de Vouvray a été une des plus douces et des plus reposantes. La demeure de mes hôtes se trouve à l'entrée du bourg. Elle est précédée d'une * cour qui attire le regard de tous les passants, tant elle est pittoresque, avec ses murs revêtus de glycine, bordés de fleurs brillantes, son vieux sycomore et son puits enguirlandé de verdure. Quand sa grille s'ouvre devant moi, j'ai une sensation d'abri et de bonne hospitalité. Cela m'est très agréable de revoir les figures avenantes des serviteurs, d'entendre le ronron de bienvenue de la chatte Mirette, qui reconnaît toujours ma voix. Je suis ravie de me retrouver dans la chambre bleue au lit moelleux, dont les fauteuils et les chaises ont été brodés par trois générations de femmes. La maison est charmante, suffisamment provinciale pour avoir un caractère particulier, assez moderne pour être très confortable. J'ai suivi avec curiosité la pénétration de l'esprit et du goût nouveau, dans cet intérieur-là. Il s'est manifesté par l'apparition de naîlle petites choses qui en ont rendu l'aspect moins rigide. . . les fleurs et la lumière entre autres, il y en a partout maintenant. Le jardin, curieux comme tous ceux de l'endroit, est de l'autre côté de la rue, mais relié à l'habitation par un souterrain. 11 a un magnifique couvert de marronniers, une terrasse plantée d'arbres, parmi lesquels deux ifs monumentaux, mille et femelle, puis, dans le bas, un vrai clos de curé avec des légumes, des fruits, des bordures de buis, des fleurs simples.
Je m'amuse à regarder fonctionner les rouages de ce ménage bien tenu, qui me rappelle la maison familiale. Je me fais ouvrir les armoires pleines de linge, le fruitier si ricbeoient apfMrovisîoanë, les niches creusées dans le rocher où vieillit le via. Je visite ks greniers même ; j'adore les greniers. Souvent au retour de ma promexàade, j'entre dans la belle cuisiiie brillante de ripolin et de cuivre, dire on petit bonjour à Goastance le pkus aimaUe des cordons bkus que j'aie jamais rencontrés. Je Di'a[^Ht>che de k vaste cheminée pour voir flamber le bisàd, oâjoler le po^ufeu et tourner la broche ; toutes ces choses prosaïques^ qui font partie du foyer, m'intéressait maintenant. Elles prennent à mes yeux une certaine poésie. Elles me ramènent dans le cercle de la vie domestique, vers le passé. Et ce passé, que je dédaignais quand il était présent, monte à la sur&ce de mon ame et y réjpand une grande douceur. L'honune ne s^ait-il pas un animal qui dcÂt se retourner pour voir juste ?
Vouvray.
Porte-Joie m'a fait sentir plus profondément le charme de ce- petit pays des bords de la Loiie. Vouvray n'est pas c laïc )>, lui ! Et comment le serait-il, sous ce ciel de Touraine d'un bleu si teodre, dans cette atmosphère vibrante de lumière, avec ce beau château de McŒUX>ntour qui ennoblit de passé tout son décor, avec le vin généreux de ses coteaux, sa race fine et jolie. Et quel pittoresque ! Des rochers couverts de vignobles, creusés, percés de portes et de
fenêtres, habités comme aux temps aodens avec, à leur pied, des étages de maisons rustiques, de villas élégantes. Ici, Ton vit dans le rocher et du rocher. PartouA le maçon et larchhecte ont été inspirés à le respecter. Au lieu d'abattre et de niveler, ils ont utilisé ses anfractuositésu Elles ont créé des cours irrégdièceSy des jardinet» curieux, des escaliers de chèvre* Cette ccaifiguration «nique, je croie, est fertile eat sur{H*i3es et rend les prcmiienades singulièrement intéressantes. Sur la hauteur, il nt'est pas rare de voir use diemiobée émerger des buissons ; le clocher du beitrg apparaît coamie sortant du sol. Du jaidin de mes aiuds, la statue de la vierge, placée au-dessus de la grande porte de Téglise, scanUe jdaner dans ramr. Au clair de lune, leur cour a un aspect fantastique. Nombre d'haUtati/His ont des chambres, des dépendances dans le rocher, des souterrains q^i don— nittii des caves dignes du héros de Rabalaîs, et où le vin de Youvray a le silence qu'il demande pour bien vieimr. La partie aristocratique du bourg se trouve sur la haulieur. Sa rue est bordée, d un côté, par des maisous blaisiches toutes diverses, par une jolie église ; de 1 afSËkre, par des jardins qui descendent en pentes et et en terrasses jusqu'à la route. Nulle part, je n*ai vu des murs aussi pittoresques, aussi fleuris. Ils finissent cepeadaid; par vous causer une sorte d'oppression, il y en a trop. On sent le besoin de leur échapper et on grimpe sur le plateau. Là, c'est un épanouissement de tout l'être. On a devant soi un horizon imanense, on est enveloppé de grand air et, à marcher aai milieu des beaux vignx^les, il vous vient une allégresse de vie. Des rampes moaumentales condui-
380 SUR LA BRAICGHB
sent au château de Moncontour, un château militaire du XV® siècle qui se dresse sur la hauteur. De ses tours, on ne surveille plus le pays, on l'admire, ce à quoi ne songeaient pas nos pères Et de là, on a le spectacle saisissant d'un fleuve qui se meurt, de la Loire engorgée par son beau sable violet, dont aucune drague ne vient la débarrasser. Elle meurt lentement, dignement, comme une grande dame. Ce n'est presque plus une onde vivante que le soleil couchant éclaire, du côté de Tours, mais déjà de mornes lagunes. L'autre soir, j'ai éprouvé quelque peine en le constatant. Je ne sais pas pourtant si j'aimerais à voir dans ses eaux et passer devant Blois, par exemple, les remorqueurs de la Compagnie de Navigation. Ils sont faits plutôt pour la Seine démocratique, commerciale et industrielle. Il se peut que la nature soit de mon avis.
Dans mes promenades de revoir, je n'oublie pas le pont de la Gisse cher à Balzac; mais il est un lieu qui m'attire entre tous, c'est le cimetière. Je n'en connais pas un autre semblable. Il est tout baigné de lumière et de soleil, on ne doit jamais y être tout à fait mort. Le vent qui s'y promène m'a toujours semblé étrange, et je vais l'écouter souvent.
J'ai heureusement retrouvé le couvent de la Présentation. J'avais peur que ce petit, morceau de poésie n'eût été supprimé. C'est une maison très humble, avec le jardin et l'école en contre-bas. En se penchant sur le mur, on voit aller et venir, de leur pas léger, les sœurs blanches et noires, des chats curieusement blancs et noirs aussi, comme si- des chattes mères eussent été impressionnées par les couleurs de
SUR LA BRANCHE 38l
l'Ordre. On entend parfois monter de fraîches voix d'enfants, qui chantent quelque cantique, ou quelque vieille chanson de France. Hier, comme je passais, le refrain des Chevaliers de la Marjolaine m'a arrêtée net. J'ai répété machinalement les paroles de la jolie ronde, et de honnes larmes ont inondé mon visage.
Vouvray, comme toute la Touraine, ne laisse pas que d'être mélancolique ; dans son atmosphère morale, on sent une grande douceur. Son âme n'est pas laïque, assurément. Le laïc a sa raison d'être, j'imagine, mais il n'est ni beau, ni sympathique.
Il y a près de deux semaines que je suis ici, et je n'ai senti ni les heures, ni les journées. Je n'ai pas même eu la tentation d'aller à Tours. Cette vie de province campagne a pour moi le grand attrait du changement. J'ai joui des succulents déjeuners et dîners qui sont l'orgueil de mon hôtesse, où parait le vin doré des grandes années, où le curé apporte sa bonne humeur et sa sérénité, et qui sont animés par une causerie gaie et familière. Nous avons joué aux cartes deux fois par jour, travaillé, pris le thé sous les marronniers et babillé beaucoup. Cette note comique, qui m'avait frappée à ma première rencontre avec madame A..., se reproduit à chaque instant, renforcée par les saillies qui sont le propre de l'esprit tourangeau. Elle provoque chez moi d'irrésistibles accès dé gaieté. Je ris comme à vingt ans. Je m'entends rire et cela me semble bon. J'avais parlé à mes amis, sans leur en dire le motif, de ma brouille avec madame d'Hauterive, ma seule parente. Je leur ai raconté par le menu notre rencontre à Bagnoles, notre réconciliation: je leur ai dit mon
382 SUR LA BKÂUGHE
amitié pour mon pseudo-fiUeul, pin» la manière dont j'ai été sraenée 2i foire la oonnaîssaBce des de Luascm, les propriétaires de celte Goiftmanderie qu'ils m'avaient désignée un jour, en revesaiit du <^âteftii de Rochefort.
— C'est renversant! s'est écriée madame A..., les yeux écarqnillés par l'intérêt,
— Si nous aYi<»s le temps d'observer la vie, nouas serions souvent renversés, ai-je répondu en souriant.
— Eh bien, je préfère rester debout, a répliqué vivemeent ma très prosaïque amie.
Renversant, en vérité, cet épilogue que je visi Renversant, ce sentiment que j'éprouve pour le fils de M. de Myères et de Ciolette ! le me demande ce que je ferais maintenant, si je ne voyais plus arriver chez moi ce grand garçon autoritaire, si je perdais la force de sa jeunesse. ..Ha fait un raagnifiqne voyage à travers le Dauphiné, j'ai bâte d'en entendre le récit. Il est en ce moment aux Rocheilles. li y a dans ses lettres une fusion jun^ile, une chaleur d'amour nouveau. Je la sens d'ici. Il est impatient de venir me rejoindre, je te devine, mais j'ai Tintuition que ce n'est plus marraine seule qui l'attire. Tant mieux, ohl tant mieux, ie ne serai tout à fait mère que lorsque j'aurai connu la douleur du sacrifice.
Gommanderie de Roosiers.
« Une maison Louis XIII ass» bien rabibochée i». C'est ainsi que M. A... m'avait présenté cette d^oacare» où, quelques années phxs tard, je devais recevoir une
SUR £A BAAIfCHE 383
si bonne lioipîtolité. C'est là que ks ^e Lusson m'ont ramenée il y a buit jours. Us sont iFentis me chercher à Tours, je suis descendu» de l'omnibus de mes amis pour monter dans le Imr. Et (piel chaleureux accueil ils m'ont &itl A ma vue» le visage de ma petite amie s'est irradié de rose. Estce madaane de Myères ou la marraine de Guy qui a produit cet efibt? N'importe, c'était bien joli. La Gommanderie est à douxe kilomètres de Tours» à une demi4ieure du bourg de Rouziers. Elle n'a pas l'air d'un château, mais il y a dans sqk architecture massive une force ancienne. EQe fabait sans doute partie d'un bénéfice militâûre. Le beau revêtement de lierre de son aile droite, les fleurs brillantes et shnples qui l'entourent de tous les o&tés, adoucissent son asped;. Le parc de peu d'étendue est admirablement planté. Tout ceci sera sans doute la part d'héritage du demifrère de Josée qui, l'année d^nière» a épousé la fille d'un riche banquier canadien et vit à MontréaL La €ommanderîe a été bien rabibochée, non pas seulement à l'extérieur, mais les conforts modernes y ont été introduits avec beaucoup d'art et de respecL L'intérieur en e9t chaud et sympathique, gemûthUch, comme diraient les Allemands. Cette atmosphère n'est pas due uniqueaeitt aux meubles anciens, aux belles tapts^ries, anx r^iques familiales. On y rencontre partout des signes d'occupatîoDS intellectuelles et manuelles, et ces signes ne sont pas, comme dtez beaucoup de gens, des accessoires de théâtre. On crochète des vêtements chauds, avec les pelotes de laine de la corbeille qui se trouve dans l'emlnrasure d'une des fenêtres du grand salon. On brode chaque jour, sur le canevas
384 SUR LA BHAHGHB
tendu du métier à tapisserie. H y a un piano qui n'est pas muet» sur les tables, des revues qu'on lit, une bibliothèque qu'on fréquente, de bautes cheminées qu'on allume» des touffes de verdure et de fleurs arrangées par des mains intelligentes. D y a enfin delà vie vraie sur toutes les choses, et cela se sent. Certaines demeures, bien qu'habitées, ont toujours l'air vides, d'autres» mêmes vides, ont l'air habitées. Celle des de Lusson est de ce nombre. On m'a donné un appartement qui a une belle vue sur le parc et la campagne, celui que les Randolph ont occupé pendant leur séjour ici. Ma chambre était celle de sir William. J'éprouve une joie mélancolique à me dire que ses yeux et sa pensée se sont arrêtés sur les objets qui m'entourent. Il y a là des portraits de famille que des parvenus relégueraient au grenier, des commodes ventrues, de confortables bergères, un immense bureau, une coiffeuse Louis XV qui me ravit, une armoire vitrée pleine de ces vieux bouquins que j'aime à feuilleter. Mon lit est dans une alcôve avec, audessus, un bénitier et le buis de Pâques. C'est un délicieux appartement de douairière. Dans le salon en tapisserie de Beauvais, je me sens un personnage. Ma petite amie l'a décoré de roses et de chrysanthèmes. Madame de Lusson m'a prévenue qu'elle s'était constituée mon hôtesse, et, il faut voir, quel regard entendu elle promène partout, afin de s'assurer que rien ne manque.
Aussitôt arrivée, j'ai voulu voir les garçons de Josée. Elle m'a conduite à la Chaumière, c'est ainsi qu'on appelle leur gîte. La Chaumière est une dépendance de la ferme, une maison longue et basse»
entre un verger et un potager. Une vigne du Canada grimpe jusqu'à ses mansardes. Ses petites fenêtres ont des rideaux quadrillés de rouge et de blanc, et sont ' toutes garnies de plantes. Deux chats faisaient leur toilette, sur les bancs rustiques placés de chaque côté de la porte ; un gros chien de berger était couché sur son seuil. C'était riant et chaud d'aspect. Une reine, comme la reine d'Angleterre, eût été tentée de s'arrêter làl
Miss Jones vint au-devant de nous et me fut présentée. Des cheveux d'un blond passé, un teint rougeaude agrémenté de taches de rousseur, un nez relevé lui font une laideur toute saxonne ; mais ses yeux bleus très bons, son expression réjouie, la rendent absolument attrayante. Elle a été une sorte de gouvernement pour mademoiselle de Lusson. Quand, il y a deux ans, son élève s'est donné une petite famille, elle a demandé à en prendre soin et s'est bravement confinée à la campagne. Une sœur converse qui appartenait à certaine congrégation supprimée, fait l'office de servante et travaille pour dix.
L'intérieur de la Chaumière m'a ravie. On entre, de plain-pied, dans une salle éclairée par deux fenêtres, dont le carrelage est recouvert de nattes et où se trouve l'escalier de bois qui conduit au premier étage. Dans cette espèce de hall, on mange, on étudie, on joue. Il est meublé d'une grande table, d'une douzaine de chaises, de deux fauteuils en paille. Des armoires grillagées renferment les livres et les jouets, une grosse horloge y sonne les heures, un fourneau le chauffe en hiver. Parallèle à cette salle, et donnant sur le jardin, se trouve la cuisine claire et gaie, à côté la buanderie
avec une baignoire. Chaque chambre d'enfant a deux petite Kts, deux commodes sarmoaÉées d'une glace, deux pupitres et deux diaises. Le lavabo commun est pourvu de tout le néoessaire. Miss Jones a un très joli logiement, en bas un caUnet de travail, en haut une confortable chambre à coucker. Madame de Lusson lui a arrangé une autre pièce, afin qu'elle puisse inviteir une amie. A travers •cette simplicité, on sent le goût de Josée. La vaisselle du dressoir, bien que commune, est jolie. Aux muors rqpcdinîsés, et d'un ton doux des gravures, des images sont épingiées sur des band^ d'ancbimople; des poteries groest^res sont remplies de fleurs et de verdure. Dans la maisonnette, il y a de l'ordre et du mouvement; l'ordre sans mouvement est glacial. Des Uvres ouverts, des chaises attelées, miOe choses hétérochtes révèlent l'enfant. Les meubles anciens, tous sortis des groûers de la Commanderie, domie»t à l'ensemble un aspect familial.
Les petits se trouvaient sm fond du potager. Matlemoiselle de Lusson mit à ses lèvres le sifflet d'argent qu'elle porte en breloqvie. Et, cixnme ils accouraient en criant: « Marraine I marraine! » ette se retourna vers moi:
— Vows voyez, fit-elle avec un sourire rosé, je suis marraine aussi, moi I
Ses fitlpeuls se jetèr^it sur dk, lui baisèrent les mains, puis, m'aperoevant, ils demeurèrent un instant déconcertés. Je leur dis quelques mots, et ks petites £;gures s'épanouirent de nouveau.
Les deux aînés ont huit et neuf ans, les deux cadets six et sept ans.
SVti LA BRANCHE SSj
L'iin sortit de sa poche uxte petite boite, l'ouvrit» comme si elle contenait quelque chose de précieux, et la prései^;airi; h la jeune Me :
— Marraiaïe, Toici ma dent, je Vai arrachée moiménae.
— A la bonne heure ! Montre ta bouche.
L'enfant obéit.
Josée examina sérieusement les geodves dfu bébé.
— L'autre est déjà là, dit^ eUe. Alors ta m» donnes celle-ci ?
— Oui, et toutes ha autres.
La marraine, iomchée, pressa conlare elle la tète brune de TefidEauBit.
Les physionomies franches et ouvertes des quatre bambins me rassurèrent. La propveté est en scn une telle élégance, qu'ils ont l'air d'apparteaâr à une classe supérieure. J'en fis la remarque à ma petite amie.
— Les deux aînés étaient couyerte de vermine quand je les ai pris, me dit-elle ; maintenant, ils ont horreur de la sdelié. Il y a quelques jours, miss Jones entend des cris perç^its. Elle accourt. C'était Paul qui lavait de force, sous la pompct, la fille de la fermière.
— Et ils n'ont aucun parent ?
— Aucun. Père m'a fait promettre de n'adopter que des enfants sans famille. Maintenant que je les aime, je frémis quand je pense au sort qu'ils auraient pu avoir. Pauvres chats I Ik ont l'air heureux, n'est-ce pas?
— Heureux ! Ils rayonnent de santé et de contentement, répondis~je en toute sincérité.
Au cours de cette visite, j'ai observé de près ma
388 SUR LA BRAHGHB
petite amie. Je n'ai pas surpris chez elle la plus légère nuance d'affectation ou de pose. Rien, j'en suis convaincue, ne pourrait lui faire abandonner ses filleuls. Elle éprouve un plaisir maternel à les voir bien portants, à les faire vivre, elle cherche à deviner leurs aptitudes, elle pense à leur avenir. Voilà de quoi conserver pur et chaud un cœur de jeune fille.
La vie de campagne est très bien comprise à la Commanderie. Pendant k matinée, maîtres de maison et hôtes s'appartiennent entièrement. Le déjeuner est à onze heures, le thé à quatre heures, le dîner à huit heures. Gela donne de longs après-midi pour le bridge, la causerie et la promenade. Les châtelains sont nombreux dans les environs, et les automobiles amènent chaque jour des visiteurs. Si ma destinée n'avait pas si tragiquement tourné, j'aurais eu à Ghavîgny une existence semblable à celle de madame de Lusson. J'aurais eu comme elle un foyer bien abrité. Cette idée a traversé mon cerveau ce matin, pendant que je Usais mon Figaro sous un arbre du parc. Le journal m'est tombé des mains et, dans la paix profonde qui m'entourait, j'ai longuement médité. A Ghavigny, Jean Noël ne serait pas né... Jean Noël, le compagnon de ma vieillesse ! La Providence m'a pris beaucoup, elle m'a donné davantage, je crois.
Commanderie de Rouziers.
Je suis allée à Tours, avec mes hôtes, et j'en ai rapporté une inquiétude qui sera vaine, je l'espère. Le samedi est le jour de Tours. Les châtelains des envi-
SUR LA BRANCHE 38g
rons s'y donnent rendez-vous, les rues sont bordées de breaks, de phaétons, d'élégants équipages et d'automobiles. Madame de Lusson y vient régulièrement, et reçoit ses amis à Y Hôtel de l'Univers, où elle loue un salon.
Avant l'heure du thé, j'ai été acheter quelques jouets pour les filleuls de Josée, et je me suis promenée dans les quartiers silencieux que j'aime particulièrement. Malgré son esprit provincial, ses dévotes intransigeantes, le nombre de prêtres, de religieuses qu'on y rencontre. Tours n'est point maussade. C'est une ville aristocratique, ouverte. Elle a retenu beaucoup de l'âme galante et légère d'autrefois. Les yeux, en général bruns ou noirs, ont des lueurs gaies et provocantes chez les femmes, une hardiesse fine chez les hommes. On doit y dépenser généreusement l'amour et l'argent. Je n'ai eu garde de manquer la réception de madame de Lusson. Quand je suis arrivée, il y avait déjà une quinzaine de personnes, des douairières cossues, vêtues de noir, agrémentées de jais avec des chapeaux à brides, des teints ternes et jaunes qui révélaient la mauvaise hygiène, quelques jeunes femmes très jolies, bien habillées, mais sans élégance naturelle, des demoiselles à marier, raides et gauches, des officiers et des gentilshommes campagnards. Une fois de plus, j'eus l'occasion d'admirer le jeu de ces idées générales qui sont le don de notre race. Les femmes qui étaient là n'avaient pas grande culture, elles lisaient peu, leurs esprits paraissaient ensablés autant que la Loire et, cependant, elles trouvaient de quoi alimenter la conversation. Les potins étaient bien racontés, dans une bonne langue et assai-
SÇO SXTBL V/L BUANCBB ^
sonnés de sel fin. En écoutant cette causerie mondaine, je me rendais compte combiezi k Tie de province en France pourrait être ntiie et agréable, » les préjugés et l'ignorance ne la rendaient stagnante, pois je me suis dit que la Providence saura bien draguer ces intellects quand il le faudra. Us forment peut-être chez nous le contre-poids nécessaiire au moonr^nent de la (( Roue des Cboses ».
La veuve d'un géntéral, qui m'avait asnusée par ses boutades, se mit à parler de son beau-fils en termes élogieux.
— Si le» gendres s'élisaient tous lessepfa&s comme le Président de la République, ajoatât-t-elie, je choisirais Robert à nouveau.
Cette assertion d'autorilé maternelle me causa un sursaut.
— Votre fille aurait voix an chaptre celte fois^ je suppose, dit une petite feimne au visage malicieux.
•— Ma fUie I vépéta la générale, cosnme si elle avall oublié ce &cteur, oh I elle a toujours fait ce que je voulais. Elle s'en est bien irourvéev du reste, car elle est parfaitement heureuse.
Je surpris un éclair dans les y«ux de ma petite amie. Évidemment, elie n'aursât pas souffert qu'on disposât ainsi de son sort. Cette réflexion m'aîdsa k remarquer combien l'élément étranger, qui est en elle, ressortait au milieu de ces provinciales. Dans sa parole, dans ses manières, il y avait une sensible affirmation d'indi— vidualité. Elle paraissait en pleine possession de la liberté de penser et de dire, mms elle n'en abusait pas. Sous les témoignages d'amitié qu'on prodiguait à rhéritière, perçait une certaine méfiance. On la r^ar-
SUR La BRANGHB 391
dait aller et venir dans le sak>n, on Tobserrait et on critiquait intérienrement s^Hi éducation et sob allure. Elle se mit à servir le thé et le clK)colat. Un lieutenant de chasseurs, un très beau garçon, s'empressa de Taider, en passant; les tasses et les gâtea<ux. Au bout d'un moment, une inquiétude m'envahit, comme si rimpression générale se fût communiquée à moi, je sentis qu'il y avait du mariage dans Tair. Josée me parut gênée. La mère du jecne homme lui parlait d'un ton affectueux et familier : « Si j'avais feiit fausse route I » Cette pensée me serra le cœur très fort. J'avais hâte que la réception finît, afin de pouvoir indirectement confesser la jeune fille.
Aussitôt que nous fumes en voiture, Josée me dit d'un air indigné :
— Avez-vous enteiadu cette odieuse générale? Elle a marié sa fille pour la ga?dier auprès d'elle, à un voisin de campagne, un homme bon et bien élevé, mais ennuyeux conmie k brouillard.
— Oh I il y a encore des jefanesfiUes qui se laissent marier, fit madame de Lusson, essayant de prendre un air sévère.
— Et il y a déjà des parents qui ne sont pas égoô^te», répondit ooa petite amie, en portant à ses lèvres la main de sa mère.
Ceci me rassura un instant, puis le souvenir de la belle mine du lieutenant de chasseurs revint m'inquié> ter. Je me rappelai les regards que j'avais vus arrêtés sur les deux jeunes gens; j*étais sûre que tout le monde les mariait.
Avant de se coucher, Josée vient me faire une petite visite dans ma chambre ; elle arrive en robe de
3ga SUR la branche
nuit, en peignoir, les pieds nus dans de jolies sandales. Elle s^assied sur une chaise basse, par terre même, devant la cheminée où brûle une flambée et, tout en causant, elle brosse ses cheveux. C'est une habitude anglaise. Dans les maisons de campagne, les jeunes filles vont les unes chez les autres, la brosse à la main.
Au cours de notre conversation, j'évite, par scrupule, par loyalisme envers mes hôtes, de mentionner mon filleul, mais elle trouve toujours le moyen de prononcer son nom, de l'amener sur le tapis. Il lui faut faire d'immenses détours quelquefois, et je ris sous cape de l'habileté qu'elle y met. Ce soir, elle m'a parlé de notre promenade en automobile à la Dent du Chat.
— A propos, lui demandai-je, qui est ce jeune homme qui vous a aidée à servir le thé cet aprèsmidi?
— Le comte Morziers, le candidat de maman, répondit-elle en secouant sa belle crinière avec un mouvement de révolte.
— Mais il est très bien ! dis-je perfidement.
A cette approbation inattendue de ma part, approbation qui semblait écarter M. d'Hauterive, sa physionomie se couvrit instantanément. Je n'ai jamais rencontré de figure sur laquelle l'assombrissement soit aussi marqué ; c'est l'efiet d'un nuage. Ses yeux gris se fixèrent sur moi avec une expression d'étonnement, puis, les ramenant sur la flamme du foyer :
— Oui, il est très bien, c'est même le plus beau parti de la province. Malheureusement, il aime trop son métier de soldat pour y renoncer, et je ne con-
SUR LA BRANCHE 3g3
sentiraî jamais à vivre ea camp volant. Je veux une demeure fixe, de laquelle je puisse rayonner à ma fantaisie.
Cette fois, mes craintes étaient bien dissipées. Il me vînt du remords d'avoir jeté un doute douloureux dans le cœur de ma petite amie. Je remarquai qu'elle brossait ses cheveux de plus en plus lentement, comme si un subit découragement lui eût enlevé de la vie. La conversation traîna et, dans son bonsoir, je sentis une nuance de froideur.
Je tapotai amicalement son épaule.
— Espérons que la Providence nous enverra le bon châtelain, que nous désirons toutes deux pour Chavi-
— Espérons-le, fit-elle gravement.
Gommanderie de Rouziers.
Et pendant que je m'inquiétais, mon candidat, à moi, arrivait de toute la vitesse de sa « quinze chevaux ». Cet après-midi, il est tombé au milieu de nous comme un véritable bolide.
Mes hôtes faisaient une tournée de visites. J'étais avec Josée à la Chaumière. En attendant le thé et les sconeSt les gâteaux beurrés que miss Jones nous préparait, ma petite amie jouait au palet avec ses deux filleuls ahiés. Allongée dans un fauteuil de jardin, un chat sur les genoux, je suivais du regard les fils de la vierge qui se promenaient dans l'air, me demandant pour la millième fois d'où ils venaient. Le temps était particulièrement exquis, l'atmosphère trans-
3^4 9U& LA BRAKGHE
pareil eomme aux premiers jours d'aulonuke, et £MJ^Ur de nous, il y avait un peu de paix dominicale. Tout à coup, comme s'ils eussent été subitement possédés; Top, le chien de garde, les deux fox terriers éclatèrent en aboiemeats furieux et s élancèrent vers le fond du verger.
— Une visite, dis^ja.
Josée se retourna et, stupéfaites toutes deux, nous distinguâmes au milieu des trois chiens jappant, bon* dissant, protestant, la figure de M. d'Haulerive. Le chat sauta à terre en faisant le gros dos. Je me levai, et avant que j'aie pu me reconnattre, j'avais élé embrassée par moa filleul.
— D'où sortez-vous ? m'écriai -je enfin.
— De mon auto, marrwie, et j'arrive de Tours. Sur cette réponse, faite avec une belle désinvolture,
il s'approcha de mademoiselle de Lusson, leurs mains se joignirent, leurs yeux se rencontrèrent, leurs visages furent touchés de lumière invisible. Cela dura une secondé, asses pour m'édifier, et Jean Noâ saisit tout le tableau : la chaumière ensoleillée, miss Jone&s'avançanit, une théière dans une main, une assiette de gâteaux chauds dans l'autre, la table fleurie dressée sous la toonelley les en£sints, les chiens flairant le visiteur. Josée, debout au premier plan, caressant nerveusement la tête d'un d£ ses filleuls, Josée, déhcieuse avec sa robe courte de drap gris tissé en Toscane, sa jaquette bien coupée, sa chenaisette de foulard crème, son chapeau de feuire mou à large bord. En vérité, la Providence encadre bien ses personnages, mais nous n'y prenons pas garde.
— M'expliquerez-vous enfin, dis-je à Guy, ccMoa-
SUA LA B'RASGHE 3g5
ment vous vous trouvez eo Touraine le lo octobre, quand vous ne deviez y ve&ir que le a5?
— Je sais, mais je n'ai pas pu attendre le &&, voilà tout.
— UnejoUeraisoAl ik-je à moitié désarmée.
— La vraie, répliqua traaquiUement my boy.
— Où avez- vous laissé votre automobile P demanda Josée, revenue de son émoi.
— A la Gommanderie. On m'a dit que monsieur et madame de Luasoa étaient sortis en voiture, et on m'a indiqué où je vous trouverais.
— Vous auriez mérité que nous fussions absentes aussi.
— Gc»Bme hôtesse je proteste, fit gaiement ma petite amie. Je suis eochantée de pouvoir offrir une tasse de tbé à nionsieur d'Hauterive,
— Ne dirait -on pas qu'il a été attiré par Todeur des scones, de ces gâteaux chauds, qu'il mangeait avec un si bel entrain, dans la petite maison de thé d'Âixles-Bains? dis-je ea souriant.
— J'ai sùr^neat été attiré par quelque chose, répliqua audacieusement le jeune homme, car j'ai marché presque tout le temps au maximum.
Par quel procédé ces simples paroles amenèrentelles un ton de rose vif sur le visage de Josée, je l'ignore, c'est le secret de la nature.
Comme cela remplit, la présence de l'homme! Il y avait là, maintenant, dix fais pt\» de vie et de gaieté que tout à l'heure. Jamais ma petite amie ne m'avait paru aussi attrayante, la simplicité du costume anglais lui donnait une aisance charmante. Le bord de son chapeau relevé devant, à la Polaire, laissait voir son
front et la ligne irréprochable des cheveux dorés à la racine. Je surpris le regard effaré de miss Jones allant de Tun à Tautre des deux jeunes gens. Ce regard me Ht tout à coup sentir l'indiscrétion de celle arrivée inopinée de mon filleul. Je me demandai ce qu'en penseraient les de Lusson. Au même moment, nous entendîmes le bruit d'une voiture.
— Papa et maman I s'écria Josée. Eux aussi ont senti les scones. Vite du thé frais, miss Jones I
Je me levai promptement et, accompagnée de Guy, j'allai au-devant de mes hôtes.
Avec une exclamation de surprise, ils lui tendirent cordialement la main. Dans leur accueil très aimable, il y eut cependant une nuance d'embarras qui ne m'échappa pas. Gela m'irrita contre le coupable.
— Vous ne venez pas chercher marraine, j'espère, dit madame de Lusson. Elle nous appartient jusqu'à la un du mois, et nous ne lui ferons pas grâce d'une seule journée.
^— Elle ne se laisserait pas emmener, répondit Guy. J'attendrai son bon plaisir. J'ai des amis en garnison à Tours, à Orléans, un domaine à visiter en Sologne^ de quoi prendre patience.
— Vous auriez pu prendre patience aux Rocheilles, Ci-je un peu sèchement.
— Et dire que j'ai fait du soixante à l'heure pour entendre cela I
L'expression navrée de mon filleul nous parut irrésistiblement drôle. La gaieté qu'eUe provoqua nous mit tous à l'aise.
Après le thé, M. d'Hauterive demanda à miss Jones de lui faire visiter la Ghaumière. Il en sortit avec une
SUR LA BRAMGHB 897
émotion visible, qu'il dissimula aussitôt sous unetaquinerie.
— N'avez-vous jamais craint que mademoiselle votre fille ne s'enrôlât dans TArmée du Salut? demanda-t-il à M. de Lusson.
— Vous croyez plaisanter, répondit celui-ci en souriant, mais, Tannée dernière, j'ai dû l'accompagner plusieurs fois rue Auber, et aux conférences d'une salutiste française. Elle s'était bel et bien emballée pour l'œuvre. Il n'a fallu rien de moins que la laideur du costume pour me rassurer. Je savais qu'elle reculerait devant le chapeau.
Josée rougit, puis son visage devint grave.
— D n'y avait rien à craindre, je suis incapable de l'abnégation que demande une vie semblable.
— Dieu en soit loué I s'écria madame de Lusson avec une ferveur comique.
— J'ai pénétré dans plusieurs ménages d'officiers et d' « officières ». Ils sont très pauvres, très touchants. A toute heure, le mari et la femme doivent être prêts à porter secours ici et là. En réalité, les salutistes sont des sauveteurs. Songez donc qu'ils ont trouvé le moyen de rendre à la créature la plus déchue une existence sociale. Dans leurs rangs, elle peut devenir quelqu'un, quelqu'un de très grand, même. Cette armée-là incarne la force du bien, il faut l'aider autant que possible dans sa lutte contre le mal.
— Vous voyez, dit M. de Lusson d'un air moqueur, ma fille fait de la propagande sans le chapeau.
Josée passa son bras sous celui de son père.
— Tu aurais mérité que je le prisse, le chapeau 1 Sur ce, nous dîmes adieu à miss Jones et nous nous
3^ SUft LA BRA1(CH&
dkig^sàmcB V0i9 ia Coitiinafiderie. Guy admira he&tt'coup la vieille demeure, le parc et ses cèdre» ceme'nftires. Mes hôtes ne manquèrei^ pas de Tinviter à d^eoûer pour le lendemain. Sous prétexte de loi mofH trer mon bel appartement, je TemmeEtod ch^ moi.
— • Vous savez que je ne vous perinel» pas de rester à Tour», dis-je, aussitôt la porte fermée, Yous irez m atl^dre k Satanur, à Orléans si vous vonl^.
-^ Pourqaoi cela? demaiiâa-4-^il avec un feux air d'innocemce.
•^^ Parce que les de Lusson, qui sont rbosf»ta)îté même, se croiraient obligés de vou» donner Fentrée de leur maisofi, et ils ùbX une filie. Si o«i vous voit venir une demî^ouz^ne de fois, on imaginera que vous avez des intentions.
La figure de mon filleul s'illumifid àe joie et de malice.
— Mais, c est que j'en ai des intentifons, dbt41. -^ Ah! mexclamaft-je, saisie.
Il passa son bras auteur de mes épauies, un jfeste encore de M. (te Myères, me fit asseoir sur UB petit sofa, puis, la physiîonomie sérieuse :
— Marraine, il y a sept mcris à peine, vous m'avez vu sur le point de mourir de la trahison d'une femme, que penserez-vous de moi, si je vous dis aujourd'hui, que j'aime mademoisdle de Lusson? Ne me jugerezvous point mal?
— Je connais trop la vie pour cela, répondis-je sincèrement. Madame de Maurtones était k passion physique de votre jeunesse.
Guy se leva.
— Non, marraine, elle était un sentiioent profond.
Sira LA BI\Ak.NGMB 3^
Le loyalkraie du jeune faofnine envers son premier amoar me plut inafiniment.
— Et je suis èfeoimé, contimia^il^ d avoir pu aimer encore.
Il eut une longue aspiration.
— Âh I c'est bon cette chaleur et celte lumière I Lorsqu'ettes ont reparu «a moi^ je n'en croyais pas mes sens.
— Et quand ont-eUes r^ara } d^ioadai-je avec un sourire.
Il revint s'asseoir sur le sofa, et me serrant coiaire lui de son bras drcÂt.
— Quand t^ Après mon départ d'Aix-les-Bains.
Aussitôt que je me su» trouvé seul, les yeux gris bleu de mademoiselle de Lusson, ses yeux irlûadab^ comme vous dites, m'ovt manqué subitement. J'aiurais voulu qu'ils visseffi aussi les pQysag«9 que je traversais. Il Die semblait que mes yeux ne me suffisaient plus pour admirer et r^arder. N'est-ce pas curieux ?
— Oh ! très curieux, fis-je d'un ton moqueur. Ce n'était plus de la société de marraine dont vous aviez bescÂn, hein?
— Vous n'êtes pas jalouse, j'espère I Vous savez bien que je tous adore !
— Oui, oui, contmuez,
— Sans que je m'en doutasse, sa figure harmonieuse s'était knprimée derrière mon front. Elle m'apparaissait si vivante et si attrayante. Aux Rochellks, je n'ai fait que revivre cette dernière semaine d'Aix-les-Bains. Je me suis rappelé toute ses paroles, ses moindres gestes. Le désir de la revoir est devenu irrésieartibk, j'ai mis ma machine sous pression et tourné la « direction »
vers elle. Ah I marraine, vous ne pouvez pas imaginer ce qu'on éprouve à traverser l'espace librement, à faire du soixante à Theure pour rejoindre une femme qu'on aime. Une sensation du xx® siècle, celle-là 1... et divine, je vous l'assure.
— Me voilà documentée sur les impressions d'un automobiliste amoureux... Jean Noël vous remercie, mon cher enfant, dis-je avec un sourire.
Guy fit plusieurs tours dans le salon, puis, se rasseyant, il mit de nouveau son bras autour de mon épaule, et, la voix émue :
— Croyez-vous qu'on me la donnera ?
— Je l'espère ; vous avez, dès le premier moment, plu à monsieur et à madame de Lusson. Votre nom, votre fortune ne peuvent que les satisfaire.
— Et elle?. . . Vous causez beaucoup ensemble. Je suis sûr que vous la lisez comme un livre. Dites-moi...
— Pas un mot, ce serait une trahison. Du reste, je parie que vous savez parfaitement à quoi vous en tenir sur ses sentiments.
Mon filleul rougit.
— Je n'ai que mon intuition^ je veux davantage. Demain, je serai fixé.
— Si elle vous est destinée, vous pourrez vous estimer heureux. Elle est la créature la plus saine, la plus délicieuse que j'aie rencontrée.
— Si elle ne m'était pas destinée, ce serait un leurre abominable. J'ai donné des gages à la mauvaise fortune, vous savez, cela me rassure.
Je me levai, Guy m'imita.
— Comme vous êtes bien logée 1 s'écria-t-il en promenant ses yeux autour de lui. Oh I les chers vieux
SUR LA BRANCHE 4oi
meubles 1 Sont-ils assez doux de tons I N'est-on pas mieux dans un appartement bien clos, intime comme celui-ci, qu'à Thôtel ? Oh ! mais vous n'y resterez plus longtemps « sur la branche », comme vous dites, vous aurez ma garçonnière avec le petit jardin 1 Une garçonnière, ce n'est pas encombrant. Vous pourrez y avoir l'illusion de la liberté.
— C'est bon I c'est bon, dis-je nerveusement ; ne faisons pas de projets, ça porte malheur, et allez-vousen, maintenant. Le déjeuner est à onze heures, ne venez pas à neuf.
— Je tâcherai.
Je demeurai debout au milieu du salon. Et je frissonnai toute, sous une sensation d'ombre et de solitude. Machinalement, je m'approchai du feu. Je lui présentai mes mains. Sa flamme ne me réchaufla pas. C'était au cœur, je crois, que j'avais froid.
Gommanderîe de Rouziers.
Eh bien, il est fait le sacrifice! Les Lusson ont donné Josée, j'ai donné mon filleul, et nous ne sommes pas encore revenus de notre surprise. Quand arrive le moment d'une action décisive, soit que nous y ayons été préparés à notre insu, soit que nous soyons plus complètement dominés par les forces supérieures, toute résistance, toute apparence de volonté sont annihilées, les paroles mêmes que nous prononçons semblent nous être soufflées. Nous sommes pris dans une sorte de tourbillon ; le tourbillon vécu, le fait accompli, la conscience reparaît et, avec elle, la joie
4d2 sua la BaAKGBE
OU la doaleur. Ce phénomène vknl de se reproduire pour nottv. Il m'a laiissé une tr^pdation inlérieure que la plume seule calm^a. Les pkts gros événements paraissent si peu de cfaose, quand ils sont réduits à l'état de copie.
Hier matin, mon fiileul est arrivé plus tôt ^'il n'aurait dû, dans l'espoir de séquestrer mademoiselle de Liisson, mads sans y réussir. Deux châtelains du voisinage avaient été invftée à déjeuner. Malgré la présence des étrangers, la conversation très animée, je sentis distinctement le courant magnétique qui existait entre les deux jeunes gens. Mes faibles CH*ganes étaient incapables de distinguer ses ondes, mais je voyais ses effets. Le grand Invisible mettait une chanide luffiière dans les yeux de Guy, rendait plus prc^nd le l^u de ses prunelles; il teintait de rose les joues de ma petite amie, donnait à sa voix des notes émues et joyeuses. Tout le temps, j'avais l'impression qu'il agissait de l'extérieur. L'amour, considéré ainsi comme un agent de la nature, me semblait plus puissant, plus divin que jamais.
Une excursion avait été arrangée pour l'aprèsHnidi, à la ferme des Étangs ; une ferme modèle qui appartient à un cousin de M. de L«ssoa. Les quatre hommes partirent en automobile. Je me dis que cela retarderait les affaires de Guy, et j'en étaia contente, oui, contente, je ne me l'explique pas trop.
Aussitôt après le tlié, je montai diiei moi poar écrire qudques lettres pressantes. Mon courrier achevé , je m'approchai de la fenêtre, et j'eus un soubresaut de surprise en apercevant Guy et Josée qui marchaient à pas comptés sur la pelouse. Je les vis s^arréler to«t
SUR LA BRANCHE 4o3
à coup, entre un massif de roses et le vieux cèdre qu'où appelle « le ^rand-père ». Mon fiUeul se découvrit lentement de la main gauche, et demeura nu-téte devant la jeune iille. Dtm* ce tableau vivanl;, on sentait passer Tamour, comme oa sent passer la prière dans V Angélus de Millet. Le spectacle de ce bonheur dejeuoesse ne me causa ni regret ni envie. J'eus, à ce moiaent, rim[H*ession que je me trouvais sur un sommet, que j'étais très haut, très loin déjii et, ioute fîère de ma sérénité, je me retirai discrètement. Un quart d'heure s était à peine écoulé, qu'un coup joyeux fut frappé à ma porte, Guy entra comme un tourbillon, me serra entre ses bras tout vibrants.
— Marraine, uaarraine, elle m'aime! cria-^-il. Je me dégageai de son étreinte.
— Ce n'est pas une raison pour m'étouSer, fis-je, reprenant ma respiration.
•-- Oh I pardoanez«-moi, je suis si heureux ! J'en ai les jambes cassées !
Il se jeta dans un fauteuil ; je demeurai debout à côté de la cheminée.
•^ Alors, elle vous a dit qu'elle vous aimait?
-^ Non, je l'ai switi, c'est bien plus joli. Tout à l'heure, eai nous promenant dans le parc, j'ai annoncé mon intention de partir pour Saumur. Elle n'a pas bronché, mais si vous aviez vu sa physionomie s'obscurcir ! Jamais je n'aurais supposé qu'une pauvre parole de moi pût avoir un si grand effet. « C'est marraine qui m'y envoie, ai-je ajouté aussitôt. Elle prétend que si je reste à Tours, je serai tout le temps à la Commanderie et que cela ne se peut pas... à moins que je n'aie le droit d'y venir.
4o4 SUR LA BRANCHE
— Elle VOUS a été bîen utile, marraine, je vois!
— Bien utile, répliqua my boy, avec un clignement d'yeux. Mademoiselle de Lusson a compris. Son visage s'est illuminé de nouveau. Je lui ai dit que j'avais le plus vif désir d'obtenir ce droit; mais qu'avant de le demander, je voulais avoir son autorisation. Alors elle s'est arrêtée, s'est tournée vers moi un instant, puis d'un joli air grave: « Seriez-vous très malheureux, si je vous refusais cette autorisation ? » m'a-t-elle demandé. Vous devinez ma réponse. « Eh bien, je ne veux pas que vous soyez malheureux, madame de Myères ne me le pardonnerait jamais ». Ce sont ses propres paroles.
— Petite masque I m'écriai-je amusée.
— A ces mots, j'ai été tenté de faire conmie les amoureux des romans anglais, de la prendre dans mes bras et de lui donner un grand baiser, mais l'éducation latine m'a retenu, je me suis simplement découvert.
— Votre scène de déclaration a été très bien menée. Jean Noël vous en fait tous ses compliments.
— Eh bien, j'ose à peine m'en croire l'auteur. Figurez-vous que je n'ai rien dit de ce que j'avais préparé. L'entretien s'est engagé d'une manière différente. J'entendais mes propres paroles. Je ne sais si c'est l'influence de vos idées, mais pour la première fois, j'ai eu l'impression très nette que j'étais dirigé par une force supérieure. Peu m'importe, puisqu'elle m'a conduit où je voulais. Et maintenant, ajouta-t-il en se levant, allons chez monsieur et madame de Lusson.
— Gomme ça, tout de suite, sans crier gare, vous
SUR LA BRANCHE 4o5
iriez leur demander leur fille ? La jeunesse est sans pitié 1 Vous me permettrez de les préparer gentiment. Je leur parlerai ce soir même ; dans le cas où ils vous autoriseraient à faire votre demande, je vous enverrai une dépêche demain matin, et vous arriverez à toute vitesse, si vous voulez.
— Oui, vous avez raison, ce sera plus convenable. Savez-vous, marraine, que c'est un très grand acte, le mariage, et pas banal, comme on le croit. Quand je pense que cette jeune fille, que je n'ose pas même e£Eleurer d'un désir, me sera donnée peut-être, deviendra ma femme, ma femme... vous comprenez, le ver lige me vient. Et c'est à vous, à qui je la devrai, ajouta-t-il en portant mes deux mains à ses lèvres.
— Beaucoup de gens et beaucoup de choses y auront travaillé à cette union, si elle s'accomplit. Savez-vous par qui l'idée première m'en est venue ?
— Non.
— Par madame de Mauriones.
Guy lâcha mes mains et m'interrogea du regard. Je lui racontai l'incident du Palais de Glace.
— Vous sembliez si loin du mariage, Josée en était si près, que je n'avais pas songé à la possibilité d'unir vos vies. Ce regard de la marquise a été une indication, une véritable suggestion. J'y ai vu un pressentiment de femme jalouse, il m'a encouragée tout le temps.
— Madame de Mauriones aura encore servi à me faire apprécier le véritable amour, ajouta mon filleul d'une voix grave. Vous savez qu'elle se marie?
— Avec le prince K...? demandai-je étourdiment. Une rougeur sombre monta au visage de Guy.
4o6 SUR VJL B&ANcai:
— Ah I vous êtes au courant, je vois, Gèt-jI, riamt nerveus^oaemt. Oui, avec le prinœ K... Il a des iniaes d or en Sibérie, des boisseaux de perres précieuses, tout ce qu'il faut au bouheur de certaines femmes.
— Plaignons-les, mon cher enfant, de ne pas connaître autre chose.
— Plaignons-les, je le veux bi«i.
Il reprit mes mains.
— Alors, c est entendu, demain «a télégranuBe et de bonne heure, h^nP
— D'aussi bonne heure que possiUe, et j'espère qu'il vous remplira Tâme de joie.
— Yous êtes un asge ! marraine I
Sur ce, my boy prit son chapeau et se dirigea vers la porte. Du seuil, il m'envoya un baiser et, comme son père, dans les moments d'exultation, il me cria : « ie vous adore ! »
Dès que je me trouvai seule, une foule de doutes et de craintes vinrent m'assaillir. Après tout, mes hôtes pouvai^it avoir d'autres vues pour leur fille. Je savais qu'ils ne contrarieraient jamais son iiiicUnatioii; mais son inclination pour Guy ne leur caujserait-elle pas des regrets P Le comte de Morziers était aiesurément un pkis riche parti. Si, au lieu d'une satisfaction, j'allais leur apporter un gros désappointement P Je me rappelai, assez curieusement, le premier regard que M. de Lusson avait donné à mon filleul, le soir où je le lui présentai à TUniversité populaire, un regard d'observateur suivi d'une expression de plaisir. Pendant la dernière semaine de notre «^our à Aix-les- Bains, j'avais senti enitre nous une secrète entente., une sorte de complicité. Cette intuition si nette me
9U« LA BRASGHE 4o7
rassura. Jean Noël pf^)afa ua joU exarde, dont il ne devait pas dire le pcesmer mot, s'euteod. Au foad, j étais ridiculemeat itère de jouer ce rôle de mère» et ravie de oounail^e des émotions oouveUes.
Entre six heures et sept heures, mes hôtes «e réunissent généralement dans la bibliothèque où on leur apporte le courrier. Le moment me parut favorable. A mesure que je descendais vers eux, mon pas se ralentissait et mon cœur battait plus fort. Lorsque j'entrai, M. de Lusson lisait le Figaro k haute voix, sa femnae crochetait un petit vêtement» une flambée brûlait dans la hauie cheminée, les abat-jour formaient une jolie zone de lumière, un chat noir, les pattes reptiaes, dormait sur les feuilles d'un manuscrit. J'eus la conscience immédiate de YeSel de mes paroles tombant dans cette atmosphère de paix, et mon embarras augmenta. Je fus accueillie, comme toujours» avec la plus franche amabilité. Je m'assis dans mon fauteuil, à droite de la table à écrire, puis prenant un de ces grands couteaux à papier en écaille, si doux aux mains nerveuses :
— Et la visite à la ferme des Étang*, comment s'est-eDe passée? demandai-je.
Cette question, faite uniquement pour retarder mon ouverture, devait m'en rapprocher.
— Très bien, me répondit M. de Lusson. Mon cousin a été ravi de montrer son oeuvre — car c'est une œuvre — à un élève de Grigaon. Savez-vous que je dois une amende honoraUe à monsieur d'Hauterive.
Pourquoi?
— Je l'avais cru un simple amateur d'agronomie;
4o8 SUR LA BRAHGHB
cet après-midi^ il nous a étonnes par ses connaissances réelles. On sent en lui le besoin de créer, de transformer. On voit qu'il aime la terre, parce qu'eUe est un champ d'expériences. Oh ! il fera quelque chose, ce garçon I
— Quel plaisir de vous entendre parler ainsi I Vous avez une faiblesse pour lui, je crois, ajoutai-je un p^i perfidement.
— C'est vrai.
— Eh bien, dites-moi, fis-je en serrant mon coupepapier, si vous aviez une fille, la lui donneriez-vous?
Comment l'idée baroque de poser ainsi la question m'est venue, je l'ignore.
Mes hôtes tout saisis se regardèrent. Les verres du lorgnon de M. de Lusson semblèrent briller plus vivement.
— Qu'en pensez-vous, Louise? fit-il avec une gravité comique. Si nous avions une fille, la donnerionsnous à monsieur d'Hauterive?
La mère troublée, émue, ébaucha un sourire,
— Je crois que oui, dit-elle.
— Et moi, j'en suis sûr, ajouta chaleureusement le père.
— Mais enfin, est-ce sérieux? demanda madame de Lusson un peu ahurie.
— Sérieux I Hier, mon filleul a eu le courage de m'avouer que, s'il était venu quinze jours plus tôt en Touraine, ce n'était pas pour moi, mais pour mademoiselle Josée, et aujourd'hui, il m'envoie en ambassadrice, afin de savoir s'il peut venir demain vous faire sa demande, ni plus ni moins, dis-je en rejetant l'inutile coupe-papier.
SUR LA BRANCHE 4og
Tous trois, instinctivement, nous nous levâmes comme pour un acte solennel. Madame de Lusson m'embrassa avec une de ces chaudes impulsions qui me rappellent Colette. Je tendis la main à mon hôte. Il la serra et la porta à ses lèvres.
— Que monsieur d'Hauterive vienne, dit-il simplement.
— Merci pour lui et pour moi, répondis -je, remuée jusqu'au fin fond du cœur. C'est bien plus facile d'écrire les romans que de les vivre, ajoutai-je, en me laissant retomber dans mon fauteuil.
— Pauvre madame de Myèresl dit mon hôte avec un sourire.
— Je suis cependant heureuse d'avoir été destinée à travailler au bonheur de ces deux enfants. Josée est un trésor de qualités féminines, de qualités modernes.
— Vous entendez, Louise, dit M. de Lusson...
Et plaisamment, il serra sa propre main.
— Quant à Guy, il est parfaitement sain de corps, de cœur et d'esprit.
— Je n'en doute pas, et je l'ai senti au premier abord... L'idée qu'il serait un mari désirable pour Josée m'a traversé le cerveau plusieurs fois... Je vous le confesse, on n'est pas maître de ces choses-là. Je l'ai étudié de près. J'ai pris avec lui un ton de camaraderie, afin qu'il se livre davantage. J'ai vite reconnu qu'il avait ce que les Anglais appellent a clean mind, un esprit propre, une nature de gentleman au moral et au physique. Vous me comprenez... Il me semble que, pour une femme affinée, rien n'est au-dessus de cela.
— Rien I
/ilO S.U& LA BRAXCHE
Madame de Lnsson et moi, jelâmes ce mot en même temps.
— Il y a des hommes dont YbdimiU doit élre odieuse. Il m'est arrivé d avcnr les larmes aux: yeux en regardant certaine mariée et de me dine : < Eu voilà une qui, demain, ne sera plus vîerçe» mais qui sera martyre ». J'étais résolue, coûte que coûte, à préserver ma fille d'un sort pareiL Pauvre petite, qui ignore la viel mon expérience lui devait bîan cda. Sur ce chapitre, M. d'Hauterive me rassure complètement. Savez^vous que cet aprèfir^midi, mon cousin de Seauve m'a dit, en me le désigaaat du meaton : « Voilà un garçon qui me plairait pour Josée? »
— Ceci prouve qu'ils ont bi«i l'air d'être feits l'un pour l'autre, difr-je avec un sourûre.
Je racontai à mes h6tes la crainte 4]ue j'avais eue, en voyant le comte de Morziers si att^tif auprès de leur fille.
M. de Lusson se mit à rire.
— Depuis une année, sa famille ^raexaV/e ma femme; die n'a pas voulu le décourager. Il faut toujours que les mères aient un gendre sur la plaœha. Du reste, nous avions bien deviné que I i coeur de mademoiselle Josée avait été aiguillé du côté de votre Meul. Cela n'avait pas laissé que de nous inquiéter* car ei^fui, il aurait pu avoir une chaîne quelconque. . .
Je sentis qu'il y avait comme une questioa dans ces paroles.
— Il en avait une, en effet; la Providet)ce l'a rompue à temps et d'uae manière ei violeaàe« q^i'il a ÉailH en mourir ; mais la rupture est irrévocable, je vous le garantis. Aucune autre liaison ne l'aurait a«issi bien
SUR LA BRANCHE 4ll
préparé au mariage. L initiairioe a été tout c^ que Boufi aurioos pu. désirer. Si je ne lavais pas su absolument lti3re, je me serais bien gaitlie de l'introduire chez vous.
A ce momeixt nous entenc^mes du bruii dans le vestibule.
— Voici la jeiufte perfionne, nous allons rire, dit M. de Liusson roeôl allumé de malice et de taquinerie.
La porte s'oirvrit. Deux terriers se précipitèrent en a^ant, nous firent de folles caresses. L'un d'euK sauta sur la table, lécha de force le chat noir qui, arraché brusquement à son sommeil ou à son rêve, lui applix[ua deux coups de griffe sur le museau^ un vrai accueil de nerveux. Josée suivit.
— Bonjour tous^ dit-elle, ea jetant son chapeau sur une chaise.
Elle nous axami-na avec un regard curieux; puis comme si elle eut pressenti k solennité de l'heure, au lieu d'aller selon son habitude se percher près de son père, elle prit place sur le btas du fauteuil de sa mère.
— Quelque chose de nouveau daais le Figaro ? demanda^elle d'un air dégagé.
— Non, pas dans le Figaro^ répondit M. de Lusson qui, debout devant la cheminée, dconinait la scène ; mais voilà madame de Myères qui vient de nous faire une communkation très iatéressante.
— Ali!
Il y avait déjà de l'énodtîon dans ce petit mot.
— Oui, elle vient de nous proposer un très grand parti pour toi; un marquis, beau garçon, trente-cinq aiRs, hr château en Ânjou« trois cent mille francs de rente et des espérances... C'est allccfaaait^ bel
4ia SUR LA BRANCHE
Ceci fut débité avec un naturel si parfait, que malgré les paroles échangées avec Guy, Josée s'y laissa prendre. Sa figure s'obscurcit de cette manière qui lui est particulière, elle me regarda avec des yeux étonnés, pleins de reproche, puis d'un ton de dédain :
— Alléchant? Pas pour moi. Je n'ai nul désir de devenir marquise. En fait de château, j'ai Ghavigny et je ne tiens pas à ce que mon mari possède une fortune tellement supérieure à la mienne, répondit-elle, en balançant sa jambe d'un mouvement qui trahissait sa colère intérieure.
M. de Lusson jubilait.
— Mais, petite malheureuse I dit-il, tu veux donc nous rester pour compte?
— Yous ne seriez pas bien à plaindre.
— Non, mais enfin ce serait humiliant.
Je jugeai que la plaisanterie avait assez duré.
— Venez ici, ma petite fille, dis-je alors avec un sourire.
Elle m'obéit et, très raide, elle vint se percher sur mon siège. Je serrai sa main affectueusement.
— Rassurez-vous, ce prétendant dont je suis l'ambassadrice n'est pas marquis, c'est un simple baron... mon filleul, tout bonnement. Il vous aime, il ne voit le bonheur qu'en vous et par vous. Vous l'accepterez, n'est-ce pas?... ne fût-ce que pour devenir ma filleule?
Aux premières paroles, une onde de sang riche colora le visage de Josée, les coins de ses lèvres eurent un léger frémissement, des larmes nerveuses lui vinrent aux yeux.
— Je voudrais vous punir tous en le refusant, dit-elle... mais... je ne peux pas I
SUR LA BRAKCHE 4l3
— Patatras, ça y est! fit M. de Lusson en riant. Alors, c'est oui?
Josée se leva, et après nous avoir jeté successivement dans l'oreille un oui joyeux et ému, elle s'enfuit.
— Eh bien! nous l'avons notre réponse, fit M. de Lusson. Ohl elle n'était pas douteuse I
— Guy doit avoir une jolie fièvre I Je lui ai promis une dépêche demain matin.
— Ecrivez-la tout de suite, suggéra la mère indulgente et bonne, nous la ferons porter à Rouziers, à la première heure.
Et j'écrivis :
« Tendres félicitations. On vous attend.