‹ Sur la branche: [Par] Pierre de CoulevainChapitre 5 sur 9 · IO SUR LA BRAWGHB · texte numérisé non relu

IO SUR LA BRAWGHB

Paris.

J'aurais pu m'arrêter en Touraine et y passer le mois d'octobre, mais j'ai senti le besoin d'être seule et je suis rentrée à Paris.

Cela m'a été une douceur de penser que Colette a habité ma chambre pendant quelques heures. La femme qui l'a servie s'est souvenue de la dame aux beaux yeux noirs et, quand je lui ai appris sa mort, elle a eu une expression de regret qui m'a touchée. Guy m'a donné une photographie de sa mère, faite l'année dernieFe. Il y a dans toute sa personne une noblesse indéniable, qui m'a révélé, mieux que des paroles, l'œuvre de la douleur. J'ai placé ce portrait en face de mon lit. Aurai&-je jamais imaginé qu'il serait là I A chaque instant, il attire mon regard. Entre lui et moi je sens comme un courant de chaleur et de vie et je me prends à répéter tout haut : « Ma petite Colette ! » Je crois que, pour être juste, je devrais dire : « Ma grande Colette » .

Aussitôt de retour, j'ai écrit à sir William Randolph. Il m'a exprimé sa sympathie avec ces phrases viriles et simples qui le caractérisent et qui donnent une note de si profonde sincérité. Il me parle ensuite des de Lusson. « Je n'ai eu, me dil-il, aucune peine à leur inspirer le désir de faire votre connaissance, car ils ont lu vos romans et sont du nombre de vos admirateurs. Ils se déclarent ravis d'être autorisés à vous faire visite. » Puis, avec sa verve taquine, il ajoute : « Je ne leur ai pas garanti la parfaite ressemblance

de madame de Myères crvec Jean Noël, mais je leur ai dit qu'elle avait du bon, beaucoup de bon. De leur coté, aussi bien que du vôtre, je m'attends à des remerciement. » Sir William veut absolument me donner des amis. Ma solitude relative le chagrine. Il croit que ces gens, mes compatriotes, seront plus près de moi que des étrangers. Quelle bonté il y a dans cette pensée ! Je me prête à sa fantaisie avec un mélange de crainte et de curiosité. Je me demande ce que produira cette relation dont Tidée lui tient si fort au cœur.

Paris.

Je n'avais jamais vu Paris au mois d'octobre. Je n\*urais pas cru qu'il pût prendre un air aussi province. Il n'y a pas là à dire, les oisifs, les mondains, les beaux équipages sont décoratifs et ils créent une atmosphère agréable. On s'en aperçoit quand ils manquent. Les Américaines que l'on rencontre dans ce moment ne sont occupées que d'essayages et d'emplettes. Elles se préparent au départ et leurs belles plumes sont dans leurs malles. La série élégante arrivera au mois de novembre. Les rues sont sillonnées par des tapissières pleines de ces humbles touristes que l'on appelle « Cooks », du nom de cette agence qui semble avoir été chargée de mobiliser des millions d'individus et dont la création a été un premier signe des temps. On se moque volontiers de ces braves gens. Ils m'inspirent à moi une affectueuse sympathie. Je crois qu'ils sont des collaborateurs de la Provi-

dence et des collaborateurs précieux. Aussitôt qu'ils ont gagné quelque argent, le désir irrésistible leur vient de voyager, de voir de belles choses, de connaître les lieux consacrés de la terre. A leur insu, ils emmagasinent des impressions qui développeront leur mentalité, qu'ils répandront autour d'eux et transmettront à leurs enfants. Le passé n'est-il pas destiné à activer le présent et à alimenter l'avenir? L'autre jour, sur la place Vendôme, je voyais une tapissière pleine de « Gooks » arrêtée en face de la colonne. Le cicérone en donnait à haute voix, un bref, mais clair historique. Tous ces yeux, qui venaient de si loin, étaient rivés sur le fiit de bronze avec une expression d'ardente curiosité, et le souvenir de Napoléon, évoqué là, amenait sur ces visages communs un rayonnement visible, des reflets d'émotion. L'image tragique du héros se photographiait probablement dans quelque cellule de leurs cerveaux. Pour produire quoi ? Ah 1 il ne faut pas m'en demander aussi long. J'ai seulement saisi le beau travail occulte. Il m'a émue d'admiration et j'ai éprouvé un sentiment de respect pour ceux en qui il s'accomplissait. En vérité, les dieux semblent préparer ici-bas une œuvre formidable. Ils nous livrent un à un leurs secrets, nous donnent des forces nouvelles, nous mettent en communion plus étroiie. Ils emploient des moyens grands et petits pour accélérer notre activité cérébrale. Par exemple, l'invention des cartes postales n'a pas d'autre but, je gage, que de multiplier les images. Ce mois, me sont arrivées des vues étrangement diverses : Darjeeling, dans l'Inde, avec une chaîne de cimes neigeuses, le palais de marbre de M. Belmont, à Newport, un coin de Nev^'-

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York avec des maisons de vingt-deux étages, les rochers de THudson, une rue paisible d'un bourg de Touraine, terminée par une vieille église. Chacun de ces cartons a provoqué des sensations dififérentes, a fait naître en moi une foule de pensées et de réflexions et rien de tout cela n'est perdu. Vraie ou fausse, je suis contente d'avoir celte intuition des choses.

Paris.

Comme villégiature d'automne, je n'ai eu cette année que les Tuileries. C'est pauvre. J'aime cependant beaucoup « mon jardin ». Hiver et printemps, lorsque je prends le thé à l'hôtel, j'y vais faire ma promenade. Je ne sais pas par qui il a été dessiné,' mais ses lignes ont une harmonie dont on ne se lasse pas. Chaque jour il a un aspect nouveau. Ma terrasse favorite est celle qui donne sur la place de la Concorde, du côté droit. Elle est presque toujours déserte. De temps à autre, quelque couple d'amoureux vient s'y réfugier, des gens de la classe moyenne, professeurs, employés, petites bourgeoises en rupture de pot-au-feu. Ils n'ont pas l'adultère dégagé, ceux-là I Par pitié et discrétion, je passe au large. La vue de ta place de la Concorde me fascine. Elle n'a pas sa pareille au monde. Il s'en dégage une activité joyeuse. On dirait le carrefour d'une grande fourmilière. A côté des automobiles rapides, les fiacres commencent à avoir un air falot. Dans vingt ans, probablement, ils auront disparu. J'ai regretté plus d'une fois de ne pouvoir faire là les cent pas avec quelqu'un s'intéres-

sant à la vie et sachant la regarder en spectateur. Quand je me promène dans l'allée qui longe la rue de Rivoli, je m'accoude souvent sur la balustrade pour observer les enfants qui jouent en contre-bas. La génération qui a maintenant dix ou douze ans me paraît décidément plus belle et plus saine que les précédentes. J'ai constaté, non sans plaisir, que dans les sports, même violents, notre race latine a une grâce, une souplesse qui est étrangère à la race saxonne. Et l'avenir, tel qu'il m'apparait dans ces physionomies d'enfants, douces et brillantes, me semble plein de bonnes promesses.

Une des magnificences de Paris sont ses couchers de soleil. Us mettent dans le ciel des mauves rosés, des jaunes verts, des dégradations de lumière que je n'ai rencontrées nulle part ailleurs. La foule affairée ne les voit même pas. Certains soirs, ils donnent aux plébéiennes Tuileries une royale et impériale splendeur, sous laquelle disparaissent toutes les vulgarités qui les déshonorent. Hier, assise près de la Femme au masque de Christophe, j'ai saisi, je crois, l'au-^ tomne à son apogée de beauté. Le ciel entier semblait d'or lumineux, les ramures des arbres fraîchement dépouillées avaient encore les tons fauves de la vie, les chrysanthèmes des parterres, les jonchées de feuilles complétaient une harmonie de couleurs qui faisait comme une symphonie en jaune. L'eau du bassin s'endormait, l'air était immobile. Un seul cri d'oiseau, aigu et triste, traversa Tespace, puis le silence se fit, comme pour permettre aux créatures d'entendre cette note suprême que la nature met une année à produire et qui ne se répétera plus. Je l'ai entendue, et je

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considère que mon mois d'octobre n*a pas été perdu*

Parig.

Mon troisième roman va paraître dans une grande revue, le i5 décembre. Depuis mon retour, je suis occupée à le repolir. Ce repolissage y met plus de lumière, je le vois, je le sens et cela me cause un fin plai^. Peu de lecteurs probablement apprécieront cette clarté. N'importe. Il y a en moi un besoin de perfection que je dois satisfaire entièrement. Ma conscience littéraire ne sera en r^)os qu'à ce prix. Je n*ai nulle hâte, nulle joie cfe le voir paraître. Tel qu il est là, dans mes petits cahiers d'un sou, écrit de ma main, il m'est très cher, il me tient encore de près, j'ai même à le toucher une certaine jouissance physique, comme s'il était (juelque chose de vivant. Quand je le regarde copié à la machine, il me paraît déjà étranger, lorsqu'il sera imprimé et circulera, j'aurai quelque peine à croire qu'il est de moi. Un phénomène semblable se produit chez les mères, pa> rait-il. A mesure que leurs enfants grandissent, elles 6e rendent de moins en moins compte qu'ils sont sortis d'elles. Tout en relisant mon roman, je me suis rappelé distinctement son origine et son développement. Il y a deux ans et demi, un vieil ami avait eu la gentillesse de me faire faire une promenade au Bois dans sa voiture. Gomme nous redescendions les Champs-Elysées, il se mit à me parler avec admiration du livre de Zola, Rome, qu'il venait d'achever.

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— Pourquoi n'écririez-vous pas un roman italoaméricain? me dit-il tout à coup. Vous connaissez le caractère des deux races, vous pourriez faire quelque chose de très bon.

— Rien d'aussi puissant que Foeuvre de Zola, répondis-je. Cela me découragerait.

— Ce serait différent. Ne soyez pas trop ambitieuse. Essayez.

Ce dernier mot fut prononcé au tournant de rHôtel Continental et de la rue de Castiglione. C'est là que mon roman est né. Une femme et un auteur peuvent toujours, j'en suis sûre, préciser la seconde créatrice.

Assez curieusement, cette idée fut jetée dans mon cerveau par un Italien marié à une Américaine. Elle lui avait, peut-être, été inspirée par les contrastes, les incompatibilités, le3 incompréhensions dont il avait souffert. Chi lo sa? En tout cas, elle ne devait pas être perdue. Elle germa, mais lentement et contre ma volonté. Chaque fois qu'elle pointait, je la renfonçais. Trois mois plus tard, à Thôtel Beau-Rivage d'Ouchy, je remarquai un jeune Romain avec sa mère. Sa table se trouvait à quelques pas de la mienne. Je le regardai avec plaisir, sans intention de me documenter, simplement parce qu'il avait de beaux traits classiques et le charme latin. Je ne tardai pas à m'apercevoir qu'il était amoureux d'une très jolie Américaine de ma connaissance. Je voyais dans ses yeux, dans sa physionomie mobile, les reQets du désir, de la passion, de la jalousie. Je sentais d'un autre côté la résistance de la jeune femme très honnête, mais coquette et heureuse de plaire. Cela m'intéressait comme toutes les manifestations de la vie. Sous

SUE LA BRANGHB

cette jolie suggestion, Fidée du roman italo-américain grandit rapidement et triompha de tout ce que je lui opposais. J'y suis demeurée attelée pendant deux années entières. Le résultat que j*ai sous les yeux me parait plutôt satisfaisant. Reste à savoir si le public sera de mon avis. J'ai essayé d'étudier en moi la gestation de la production d'un roman. Il est presque impossible de se rendre compte du phénomène et il doit être diflérent chez chaque auteur. Je ne crois pas que le cerveau soit un générateur. Il me semble qu'il est tout simplement un appareil récepteur et transmetteur. Nous disons intuitivement peut-être : « Une idée me vient, une idée m'est venue ». Oui, l'idée tombe, vient du dehors. C'est bien là mon impression. Les éléments nécessaires à la procréation d'une œuvre vous sont envoyés de la manière la plus imprévue, la plus saisissante quelquefois. Les modèles apparaissent, reparaissent dans votre orbite comme pour vous permettre de les mieux rendre. Les hommes d'art, de science et de lettres sont tous aidés de cette manière. Le cerveau est préalablement impressionné à notre insu. Selon moi, le romancier travaille absolument comme le peintre. II me semble que j'ai derrière mon front trois facultés qui font l'office de pinceaux. L'une ébauche, l'autre prend au dedans et au dehors des parcelles de vie^ l'autre les assemble, développe les imagés, les scènes, les touche, les retouche, jusqu'à ce qu'elles aient atteint la perfection rêvée. Je désire tout le temps arriver au mot de la fin et je ne l'écris jamais sans un serrement de cœur. Je sens distinctement que c'est quelque chose de moi qui me quitte. Je m'étais demandé souveni à quoi

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sear^vaient cea* monuments qu& le& hommBS' élèvent an prix^-de tant: d^effort^, les tableaux qulik? pâgnenti^ les cdajeis d'art: cpi'ih- façonnent,, les oau^^refs musicales', littéraires qu'ils produisent. Mainte» fois, chez mon éditeur, ea' regardant les^^ rayons- char^ de? bcfuquins jminea ou verts^ je m'étais dit : « A quoi boni^' k quoi bon? » Les romans surtout! me paraissaient chose» enfantines* J'étais- même- un peu^ humiliée d'en avoir produit; Ge matin, pendant que; la- regard fixe;, je buYsds^ lentement' mon thé> la question s'eatt formulée dansi^mon esprit pour la millionnième. fois ;. Tout à coup ladée m'est venue, ohil elle m'est bien venue ceile^k, que monuments» œuvres d'art', livres, romans étaient des accumulateurs) dansb le. sens> le pliis concret du mot,, de véritables pilës' diélectrioité psychique! Une onde d'émotion joyeuse- s'est produite en: moi, j'ai posé ma tasse, je me suis levéeeenim'écriant : ® C'est cdaJ ouij. c'est ceiaL.« »> Dese accumulateurs: destinés à Qitretenir la vie, à^ la renouveler, autant de^ flam<beaux, qui. allument d'autres flambeaux, qui pro*pagent. et conservent le feu sKcré 1 Plus lîœuvre' est parfaite,, plus- l'accumulateur- doitî avoir da force et de durée: Quelle, puissance radiante dan» le tableau A'un Michel+A»nge: ou: d'un Raphaël I Notre Louvre et tous les Louvres ne sont4-ils: pas pleins- d'accu:r mulateurs? Beaucoup noussonti venus de bien loin et i\m n'ont pas été rassemblés au- hasard. Chacun est destiné à toucher certains cerveauxi à produire certains effets. Cette conception» m'a» semblé vraie, vraisemblable, merveilleuse: Je suis- retombée toutD vibrante dans mon fauteuil avec une sensation db vision élargie.

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Une conversation, que. j'avais- eue la veillé^, m'est revenue à la mémoire. A mon insu, peut-êlre; elle a dirigé ma pensée de ce' matin. Un grand avocat améiioain, qui'vii depuis de»^ année» à Paris*, un- esprit culttvé, une nature affinée, me disait Ifef plaisir qu'il éprouvait lorsqu'il* voyait* quelques-uns de ses compatriotes sensibles^ aux choses d^aTt', aux souvenirs du vieux- monde. Il me raconta qu'un jour emAngleterre, dans la cathédrale de Winchester, un dé ses compagnons de voyage, un Yankee mal' dégrossi, qui, pendant'lâ traversée entière^ n'avait fait que boire et jouer et qu'il fliyait comme la pestej s'était tout à coup approché de lui et* d'une- voix basse et émue : ce C'est trop Beau I Itii avait^il dit, j'ai' besoin de serrer la: main* à' quelqu'un », Fmast stiake hands with some— body. Et les^dèux homme» avaient échangé là: une forte' ef inoubliable poignée de main; Une autre fois, sur le* chemin dé l'Acropole; un Américain très gai, très vulgaire, n'avait cessé de raconter de grossières petites histoires. Il avait écœuré M. K... qui voyait déjà son pèlerinage gâté. Arrivé au sommet de la colline sacrée, en face de la glorieuse ruine, il parut saisi. Sa physionomie changea d'expression et, après un moment, il balbutia tout' honteur :

— Je suis^ fîdié d^àvoir parié' comme je l'ai' fait; en' venant' voir ceci; '

— La Victoire de SamotKrace a plus dfe pouvoir qu'aucune autt^ statue, ajouta M. K... Je me souviens d'avoir fait' visiter le Louvre à un de mes confi^res de Nev^^York, l'homme le plus occupé; le plus prosaïque qu'il y ait. Il'avait toufregardé sans comprendre, sans sentir ; j'étais furieux. Lorsque nous sonunes arrivés

devant la triomphante messagère, il a ouvert les bras instinctivement et après un profond soupir de délassement il s'est écrié : « Ah 1 voilà qui repose 1 »

Oui, oui, un accumulateur d'harmonie, la cathédrale de Winchester I un accumulateur de beauté, l'Acropole 1 un accumulateur d'espérance, la grande mutilée 1... un accumulateur aussi... tout petit... bien faible... ce pauvre roman que j'ai là sur ma table... mais un accumulateur tout de même !

Et j'y songe!... Est-ce que les créatures, toutes les créatures, hommes et animaux, ne sont pas des accumulateurs de puissances diverses, de vie supérieure ou inférieure ? Est-ce que les morts mêmes, saints, héros, poètes, artistes, ne fournissent pas à l'humanité ses grandes prises d'énergie? Il me semble que chaque jour quelques écailles tombent de mes yeux. Je suis comme un aveugle qui recouvre lentement la vue, mais dont les paupières se ferment encore sous un rayon de lumière trop vive.

Paris.

Guy est rentré à Paris. Il est venu me faire visite le jour même de son arrivée et s'est annoncé par l'envoi d'une superbe gerbe de chrysanthèmes. Je l'ai reçu, non pas dans le salon de Thôtel, mais chez moi. Sa haute taille m'a fait sentir les proportions exiguës de ma chambre. J'en ai éprouvé de la gêne et assez gauchement, je lui ai indiqué un fauteuil. Il y a eu entre nous un moment d'inévitable émotion. Après l'avoir remercié de son envoi de fleurs, j'ai demandé des nou-

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velles d'oncle Georges, de son frère et de la chanoinesse.

— Quel vide aux Rocheilles, marraine 1 fit-il en serrant nerveusement le bras de son siège. J'ai été plusieurs fois tenté de m'enfuir pour y échapper, mais je suis resté parce que je ne veux pas que mère soit jamais morte. Elle aurait eu horreur que nous fissions le silence autour de son souvenir. Nous avons pris rhabitude de nous réunir dans le salon de l'aile gauche où elle recevait ses intimes. J'ai placé moi-même son portrait à côté de celui de mon père.

Ce nom de père, donné à M. d'Hauterive, amena assez curieusement sur mes joues une fugitive rougeur.

— Vous avez bien fait, balbutiai-je.

— Nous causerons là, nous jouerons aux cartes, nous ferons de la musique. Elle sera au moins avec nous... si nous ne pouvons plus être avec elle.

— C'est un bonheur, savez-vous, d'avoir des morts bons et chers.

— N'est-ce pas?

Et la voix émue, le jeune homme me parla longtemps de sa mère sans sentimentalité, mais avec une affection profonde. Il me mit ensuite au courant des affaires de la famille, comme s'il voulait me faire sentir que j'en faisais partie. Je l'écoutais vaguement. Il se trouvait assis en face de moi, mais placé de trois quarts. La lumière, le prenait de côté et la joue ambrée et la moustache fauve donnaient le chaud coloris, un peu roux, qui appartenait au visage de M. de Myères. J'étais plutôt fascinée qu'irritée, tellement fascinée, que j'eus un petit sursaut lorqu'il me tendit une lettre.

— Voioi .Ge que j'ai trouvé après votre départ, me, dit-il. Lisez.

De «Colette! Je lus. lElle ^prévjenait son fils. qu'elle mJavait chargée de k rerqplacer daus le cas où elle serait rappelée. Elle lui eiy oignait iie .me consulter dans .toutes les circonstances graves, jet eUe syoutaità peu: près ceci.: « Sois un fils pour .elle. Arrache la discrètement à. son isolement. Elle ne^eut^pas être satisfaite sur la branche. A son âge, on a besoin de sécurité .et de r^pos. Donnerles-lui. Il faut qu'elle ait toujours ton cœur et. ton bras. A scm service. Jexompte sur toi pour lui.&hre une vieillesse heureuse I »

Pauvre Colette ! .EUe voidait me rendre ce .fils gui aurait dû être mien! Quel ardent désir de réparation il y avait dans ces .lignes I

— ¥ous voyez, marraine» elle nous a laissés l'un à l'antre, fit le jeune homme en reprenant la lettre de sa mère. Quant à moi, je vous adQpte,.ajouta't-ilen souriant, et j'obéirai aux instructions qui me sont données.

— Heureusement pour vous, dis-je, m'effoi:çant de dissimuler mon émotion, que je suis une vieille femme itrès occupée et. très indépendante.

Jlrse.leva.

— Je sais, je sais. Il faudra cependant gue vous me ifassiez une .petite \plaee dans votre vie. Je vous promets de respecter votre travail, mais non votre indépendance. (Tenez, je vais commencer par vous demander la permission de venir dîner demain avec vous. Le puis-fje?

Quelle 1 bizarre chose que :1a nature humaine! le m'étais proposé d'inviter. Guy et voilà qu'à sa. demande je me suis raidie involontairement.

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— Demaîû. . . dâmain. ». âirJBtrepéiQ, t&isaatsemhlaQt .de .cherchsr dans .ma mémoiie tsi Je xtavais pas dlangagement. Oui, je suis libre,. dis^'e enfin, rhonteusie .de ce sentiment mesquin. Venez, vous me hiûz «plaisir. Le diner est à sept heures et demiâ.

ili mit son hrasautQur de mon ;gou.

— Merci,.. »ût aimez moi un peu, marraine, dit^il doucement. «Je vous aime Isâaucoup, .moi, mais Ak, beaucoup.

Je demeurai glacée ipar la .bizarre sensation que ces paroles sortaient dûs lèvres de M. .de .Myères, et voilà... je ne voulais pas qu'il m'aimâtL...

Guy.a dîné avec moi ! i^on .entrée a fait sensation dans Ja .Balle ri manger. Quatre jolies Amécioaines de^ma connaissance m'ont regardée avec de gros points idîintecrogatix)n .dans Les ^ux. Le «plus incroyable, ;Ie plus ridÎGuie :de J'afiEaiie ceât que la tbelle >mine de 'Guy ikttait ma vanité. Dieu.saitfCQpendantque je ny-suis paur (rien I

Le igari^on, ayant pUccé deux AssietteB de^sant moi, j'ai dû ;.servir imon bote. .Je le .fis et j'y (trouvai jun plaisir cujdeux et piofond I Par (moments, l'étran^té de la situation se,prigentait à ^mon «esprit, et aussitôt ma gorge se séchait. Le jeune homme me parla longuement de ses projets, il m'initia aux détails de sa vie. Il habite le rez-de-chaussée d'une maison de la rue d'Aguesseau qui faisait partie de l'héritage de sa marraine. ^11 compte suivre pendant tout l'faiver les cours de l'école dcNGiignontet il s'y rendra jchaque jour avec .llautomobileque Panhard va lui livrer, une machine .pratique. et sùr^, parait«il, avec «laquelle ihse propose même de.meifaire faire mon tour de France.

Le regard distrait, que mon convive avait pour les femmes très séduisantes qui se trouvaient là, m'aurait prouvé qu'il était amoureux, si je ne l'avais su,

— Voyez donc comme la beauté américaine éclaire, lui dis-je en souriant.

— Oui, mais elle ne réchauffe pas... brr I fit-il plaisamment; c'est l'illustration du principe : plus de lumière, moins de chaleur ; plus de chaleur, moins de lumière.

— Et vous préférez la chaleur?

— J'aime un habile mélange des deux.

— L'impossible.

— Non, non, cela se trouve, répondit-il, avec une lueur soudaine dans les yeux et un petit sourire d'orgueil.

J'étais fixée. Ce dîner que j'avais redouté fut plutôt agréable. Cependant, vers la fin, je me sentis devenir nerveuse. Tous les sentiments que Guy provoque en moi sont étrangement nuancés de tendresse, de haine, d'attraction et de répulsion. Sa présence me devient vite pénible. Puis, lorsqu'il s'éloigne, mon cœur court littéralement après lui. Je voudrais pouvoir le haïr carrément ou l'aimer généreusement.

Paris.

Je suis tentée de remercier tout de suite sir William Randolph. Je viens d'avoir la visite de madame et de mademoiselle de Lusson, et il y a longtemps que je n'avais été aussi agréablement impressionnée. Les Français, en général, n'aiment pas à être reçus dans

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un salon d'hôtel. Ils y sont mal à l'aise. Je le sens et cela me paralyse. Mes visiteuses d'aujourd'hui n'ont pas eu l'air d'être affectées par ce décor banal et froid. Un courant de sympathie s'est aussitôt développé entre nous. Du reste, il n'y a pas même eu de glace à briser, tant notre ami commun avait bien préparé nos esprits.

Madame de Lusson est une femme d'une cinquantaine d'années, une blonde grisonnante avec des traits agréables, une physionomie heureuse et attirante. La jeune fille, de taille moyenne, très élégante dans sa robe tailleur, un boléro d'astrakan et un tour de cou d'hermine, a tout de suite captivé mon regard. Elle m'a assez curieusement fait souvenir du désir de Guy : tt un habile mélange de lumière et de chaleur ». Il m'a semblé voir rayonner ces deux belles forces sur son visage. Il y a de la lumière dans ses cheveux blond foncé, épais et onduleux, dans ses yeux gris bleuté, dans son teint clair; de la chaleur de bonté dans les lèvres bien dessinées et en plus, si je ne me trompe, il y a de la force dans le front large, les sourcils droits, le nez ferme et joli.

Aussitôt que nous eûmes échangé notre première poignée de main, elle me regarda avec une petite émotion bien juvénile.

— Et c'est vous, madame, qui êtes Jean Noël ! fit-elle.

— Une vieille femme, vous voyez. Ne soyez pas trop désappointée.

— Eh bien, vous ne me croirez peut-être pas, mais j'en suis ravie. Nous pourrons au moins causer el discuter ensemble. On ne me permet pas les romanciers masculins, cela va sans dire, ajouta-t-elle en souriant.

296 SUR LA fBRAISClïE

Sur eek, la conversation s'engagea. Nous parlâmes de Simley .Hall, de TAngleteFre, de la Toucaine. le fis apporter le thé. Je con&tatai, non sans plakir, que mes YÎsitoufies ^savaient .le boire. Et lout le temps, du realsa, je âeiltischez la mère et. chez la iflUeuiie freine légère detcosmopditkme qui contribua >tians doute à hoibs mettre en communion. M. de Lu&son oài encore ii la campagne. J;ai:aGi£Qpté un dinertpQur lasiemaineipro- .chaine, àila condition ^quUl serait 'tout à fait intime, tet nous . nous sommes quiitéea, arec ;un ;désir ,très rsin- .cère, je crois, de nous revoir.

Paris.

Mon troisième .roman «a paru aujourd'hui dans la Revue de France. J*ai;reQu un télégramme de iélloitations des Randolph, un autre, :donole «Geosg^B. Deux amis, qui sont en ce moment à rhàtel, .m<'oitt envoyé des chrysanthèmes, les de Lusson ides i orchidées et Guy..., ahl lui, des roses rougafii, natucellement ! Qui est-ce qui a guidé son choix? Je voudrais bien le savoir P Les roses rouges il .Elles < n'étaient ,p8bs seulement ma fleur favorite, mais encore .celle de M. de Myères, nous les aimions d'une manière ^superstitieuse. Il y en avait toujours quelques-unes dans le petit salon qui séparait... qui unissait nos chambres à coucher. Je les avais bannies pendant quinze ans. Lorqu'il m'arrivait d'en -recevoir, je les jetais sans re- :mordâ. Leur vue m'a été longtemps douloureuse. Ge matin, quand après avoir déchiré le .oachet du fleuriste, j'en ai vu .appaxiaitre une gerbe iéclataiite, -nsues

BITR LA BRANCHE

^mams ont été .prkes d'un trembkment nerveux, elles m'ont comme hypnotisée, la pensée ne m'est pasi^enue de m'en débarrasser; je les ai contemplées avec une émotion croissailte, délicieuse, puis, timidement, h^onlieuse presque, yéi Tespiré leur «parfum frais et pénéiramt. 'Il eirtarrivé jusqu'ànaoncœur, il m'a 'ramenée au seuil de ce «passé qui a été mon paradis 'perdu et il a mis une ^flarmiHe sur mon vieux visage. »Une fleur peut «litailt I Elles «ont là, *tout près de moi, je les iregardeavec une sorte de terreur religieuse. Ibmesemblequ'ielles «oilt 'l'offrande de M. de Myères. Et ne le «ont-elles pas? î^our apprécier «la <vie telle qu'elle le mérite, il faudrait avoir le courage de la «regarder «n face, s'oublier ^oi-^niême, c'est *bien difficile. Ainsi, Jean Woël ne «peut s'empêdher d'admirer -la manière dont ces fleurs d'amour et de -souvenir ont forcé la •pofte et le cœur de la femme 'trahie, maïs ro^dame de ^yères en soufire bêtement.

Malgré -ma 'rancoeur, îl «m'^eét arrivé jJlus d^unefoÎB de regretter que men mari 'ne 'pÛt pas 'lire Tnœ romans. 'J'aurais 'donné beaucoup 'pour tjue '^eftaines 'pages'passassentîsous «0s«yeu«. Aujomrd^ui, j'ai tâché de me 'peindre ir=e!îipression de sa jihysionomie, «i, TPeivenailt 'en ee 'monde, je lui présentais cet autnîmoi qu'il >n'a pas connu «et qu'il a pourtant aidé à créer. J'^ vu dans -son regnrd une imrmense surprise, sous sa* mouëtaiihe *feuve un frémissement d'émcrtion . Je -l'^i entendu murmurer, presque 'incrédule : « Aittone... Jean Noël I » Puis j'ai imaginé qu'il prenait ma noain, qû'Hla portait à ses lèvres, comme aiitrefois, en signe d'approbation, et j'^i rougi tle plaisir. *Sùrement, ce ^sont Gos ^fleurs qui -m'oiit hallucinée ainsi. J'ai

toujours dit qu'elles étaient de dangereuses petites choses.

Lors de la publication de mes deux derniers romans, j'étais tellement perdue au milieu de la foule, qu'un insuccès ne m'eût pas été très pénible. Il le serait maintenant à cause de ces amis entrés tout dernièrement dans ma vie, à cause de Guy surtout. Oui, un insuccès devant le fils de M. de Myères m'humilierait terriblement. Il faut qu'il me voie triomphante 1 C'est plein de vanité mesquine, ce désir, je le sais, mais je ne suis point au-dessus des faiblesses féminines. Je les revendique toutes. La nature saura bien

I s transmuer en forces.

J'ai fait envoyer la Revue de France k sir William.

II lit le français mieux qu'il ne le parle. Je suis heureuse de savoir qu'il me comprendra entièrement. J'ai parcouru à nouveau celte première partie de mon roman afin de deviner s'il avait quelque chance de l'intéresser. Je crois que oui. Je sais exactement les passages qui provoqueront sa veine satirique, qui lui donneront l'envie de discuter avec moi, et ceux qui dilateront d'émotion ses narines mobiles... Et ces petits caractères noirs vont produire tout cela! Ces petits caractères noirs I mais ils me continuent nv plus ni moins, ils me donnent une puissance infime, ils sont la forme de mon propre rayonnement, c'est par eux que ma pensée va toucher cette pensée lointaine et la faire vibrer. Depuis que je suis capable de comprendre, ce qu'est en réalité l'écriture humaine, je ne la regarde jamais sans respect et sans émerveillement. Il n'est pas jusqu'aux braves typographes qui n'aient pris à mes yeux une importance énorme.

Je suis contente d'avoir vu la grandeur de ma petitesse.

Ce soir, j'ai dîné avec deux jeunes amis, qui passent quelques mois de Tannée à Thôtel de Castiglione, Le mari est né aux Antilles. La femme est anglaise. Nous sommes liés depuis longtemps déjà, Je leur ai fait deux visites en Angleterre. J'ai même commence chez eux un de mes romans. J'ai toujours fini avant eux mon dîner, mon déjeuner, et je vais m'asseoir à leur table. Nous discutons les événements du jour. Tous deux s'intéressent à la vie, nous suivons ensemble son mouvement. C'est un très grand plaisir. Il y a si peu de gens capables de sortir du cercle de leur propre existence. Le soir nous faisons un bridge. Je ne serais pas éloignée de croire que la Providence me les a envoyés pour me maintenir « en loge ». Si je ne les avais pas eus, j'aurais probablement cherché des distractions mondaines qui m'eussent détournée de mon travail. Ils se sont intéressés à ce dernier roman, comme aux autres, et il avait été convenu que nous célébrerions son apparition avec le meilleur Champagne de l'hôtel. Cet arrangement m'a empêchée d'inviter Guy. Il a été visiblement désappointé.

— Marraine, m'a-t-il dit avec un accent de reproche, dans certaines circonstances la famille devrait passer avant les étrangers.

— Les étrangers ont été ma seule famille pendant quinze ans, ai-je répondu avec une certaine méchanceté, je ne saurais les lâcher aujourd'hui.

— Je le comprends, mais donnez-moi au moins le pas sur eux.

a3o 'SUH LA BUANCHE

»Pufs, s'emparant de^mamam :

— Dites, voulez-vous promettre.

— t^on, Boa, ai-je répondu bnraqueinent. A mon %e, p ne 'prends plus d'engagements motiveaux.

Je lai ipeiné, ' je l'ai vu, et j'en ai éprouvé une secrète 'satiefaotion. J'ai obéi à un obscur, rà un instinctif beioin de ^vengeance. 'C'est le père qu« j'ai voulu biesser dans <le ffîls. Je rougis en constatant cola. Mais quand on se >met à faire de l'autopsydbologie, il faut être SHicàre. Tout à 'l'heure, je dkais' que j'étais contente td'a^voir ^vu «la grandeur de Tna pdtitesse, ehîbien, maiittenant, jepuis ^ajouter que j'-ai^u da tpetitesse'de ma «grandeur.

Taris.

«Guy a repris «a nrevanche. Il est ^venu «me 'cheicher aujourd'hui 'de bonne 'heure, '»v«c »un joli coupé ite cercle et, d'autorité, il m'a enraienée au 'Bois. C'était un »merveilleux 'dimanche de décembre. »L'air ^étâlt froid, très *pur, mais <sans dureté. 'Sur *ma demande, noue suivîmes les -allées les plus déseif tes. ;La 4)runie bleuâtre, les Tamures noires des ambres, le 'veft foncé de la mousse qui revêtait leurs troncs se ^fondaient avec un art dont la nature seule est * capable. Par la glace baissée, un peu 'du silence ^t' du repos de l'hiver arrivait jusqu'à moi. Je cessai de parler et «d'entendre, une «sensation de 'bien-^tre, tle fève, m'envahit. Je ne savais pas où -nous filions si doucemeiit, d'où nous venions. Ce fut 'exquis d'oubli complet. Gela dura combien de temps? Je ne m'en rendis pas xîompte. Nous débouchâmes près du lac et je revins à moi.

•SUA LA BiVANCIfE 23l

Quelle délicieuae- promenade I dis-rje alors à mon

compagnon .

lEt avec cette lielle facilité que j'ai de (passer d'un mode à l'autre, ije me mis à causer ^îement et  regarder la foule endimanchée.

Il'ëtait'trois'heures et demie lorsque nous quittâmes le Bois. Le coupé redescendit les ^Gliamps-Élysées et enfik l'avenue d'Antin.

— Où allons-nous donc? demandai-je5Sinrpirise.

— Rueid'Âguessean, *6o, irépondrt \Guy avec un •vuage illuminé de malice juvénile.

— Chez vous?

— Chez moi. Je -vous x>ffre Je thé.

— Non, non, m'éoimi-je impulsivement. Nous le .pmxdrons chez )Ritz.

— Duvtout. ITouS'ôtes mon hôte, ma prifionnière, le cocher a ses ordres. Jeiparie que vous ^n'avez Jamais pris le thé'idansiune garçonnière?

— Pas (que jb me rappelle, dis^je rmoitië riant, (moitié fâchée.

— Eh bien, cela manque à ^vos souvenirs. ^Uniro- -mancieriaime les . expériences nouvelles:; !Je vous en ai ménagé 1 une. Toutes ksifemmas ont la curiosité 'de rrespirer, ne )fût»ce qu'une ifois, l'atmosphère d'une igarçonnière. «Les mères miâmes ont du plaisir 4 -visiter «L'antre où leur fils vit sa vie d'homme.

— Qu'est-ce qui vous a appris cela?

— Personne.

— TousfmeS'Complimonts sur votre intuition,

— Quand mère venait à Paris, elle .logeait à Thàtel, mais je l'invitais à déjeuner et au thé. Elle adorait ces petites fêtes. Elle arrivait toujours un peu émue,

les mains pleines de fleurs. Avant.de repartir elle faisait Tinspection de mon ménage, ouvrait les armoires, les commodes, pour voii si je ne manquais de rien ; elle allait tapoter mes oreillers sous le prétexte de s'assurer qu'ils étaient bons, pour les caresser en réalité. Je regardai le précoce psychologue avec une stupéfaction croissante.

— Notre cœur n'a plus de secrets pour vous, dis-je ironiquement.

— Mère était tellement femme! et j'étais son Benjamin ; entre nous soit dit, elle m'a toujours préféré à mon frère.

— Ah ! fis-je la gorge soudainement serrée.

Le jeune homme mit sa main sur la mienne.

— Et comme elle vous a chargée de la remplacer, il faut que vous voyiez mon installation. Du reste, je gage que vous en mourez d'envie.

Une rougeur de colère me monta au visage.

— Je suis fixé, dit Guy avec un sourire. Vous aussi, vous êtes femme, Dieu merci! ajouta-t-il en portant ma main à ses lèvres.

A ce moment, la voiture s'arrêta et nous mîmes pied à terre. Une curieuse émotion me saisit. Je reconnus, non sans plaisir, le domestique qui nous ouvrit la porte. C'était Louis, le frère de la cuisinière des Rocheilles. La figure du brave garçon s'éclaira de joie en me voyant. Évidemment son maître l'avait prévenu de ma visite.

Guy m'introduisit dans un grand cabinet de travail que Colette, peinte par C..., semblait remplir entièrement.

J'allai à elle tout de suite.

— Quel portrait préférez-vous? me demanda le jeune homme. Celui qui est aux Rocheilles ou celui-ci ?

Cette question ne laissa pas que de me troubler.

Le portrait des Rocheilles représentait une femme heureuse, brillante, l'irrésistible a linotte » que nous aimions tant. Ce dernier, qui datait de cinq ans, donnait une impression bien différente. Le sourire aguichant des yeux était remplacé par une mélancolie pathétique, la bouche rieuse était devenue sévère. Dans l'attitude de la tête et du corps, il y avait une fermeté absolument étrangère à madame d'Hauterive première manière.

— Je préfère ce porlrait-ci, dis-je enfin, avec le désir méritoire d'être juste pour Tœuvre perfectionnée de la Providence.

— Moi aussi. Dans l'autre elle est plus jeune, je retrouve ses traits, mais son expression m'est inconnue et me la fait paraître étrangère.

Il ne croyait pas dire si vrai. C'était de cette femme-là qu'il était le fils et non de l'autre.

Après avoir envoyé de mes deux doigts un baiser à Colette, je m'approchai d'une des portes-fenêtres.

A la lueur du jour tombant, je vis un perron élevé de quelques marches, des arbres et des massifs.

— Comment! vous possédez un jardin I m'écriai-je, et vous ne me l'aviez pas dit ! Voilà ce que je vous envie.

— Il est charmant au printemps, vous verrez.

J'ai deux vieux sycomores pleins de nids, des lilas, des violettes et des primevères.

Guy me débarrassa gentiment de mon manteau.

234 SDR LA BRANCHE

de ma fourrure, piik ^prenaiit »k Revue de Fra/icç-qui était ?sur son ibuFcau :

— Vous voyez, dit-il, hier, en revenant de -Grîgnon, Ij'ai dîiïé *seul ioi et «j'ai passé »toute » la «roirée avec vous. ;Et t quelle i délicieuse ^soirée I Je» suis content que Tmèœ ait du Biussi, ajouta-Jt-îl lOvec émotion. ^Un autre sueoès pour Jean Noëll

— i^ous verrons ^i vous i êtes 'bon ipopbèfee, i^pondis-ije, ttoute réjouie, au fond, par /^eette assurance.

En dépit. de ma -«ecràte rrésiartance, cette pièce où j'avais été si bizarrement amenée me cbarroa lau 'premier GOup'd'œiL Deux corps de bibliothèque, grillagés, montaient jusqu'à demi-hauteur. Aux 'murs, 'il »y avait de vieilles estampes, des dessins, des eaux-fortes, des aimes. Sut la cheminée, un buste de ^femme ancien, des gerbes de chrysanthèmes îjaunes. La lumière életitrique, ta flamme du^yenfoisaient briller les oui^n^s du meuble /Empire et en onême 'temps adoucissaient ses lignes. Bans un 'Coin, ^appareil du thé, desjtasfes de fine porcelaine, jdes friandises s''étalaient sur une table ronde recouverte d'un naj^ron garni de guipure et, à cette table, trois 'splendides roses rouges nsarquarent -ma îpkœ. Leur qrue me causa un léger sursaut. 'C'était comme 'une persécution. Elles 'sembkient jeter là >une note violente, douloureuse presque.

Guy avait surpris mon regard.

— J'espère, marraine, fit-il, que vous aimez les roses rouges ; moi je les adore.

— Naturellement, répondi^je avec amertume.

— Mère les aimait, parce qu'elles 'sont le symbole du sacrifice.

— îEt VOUS, -parce qu'elles sont aussi le symbole de Tamour.

.Une itelle rougeur pâma aur b 'râage du jeune homme. ;D eut^un rire tkeAireuïK.

— Oui, je l'avoue, l'amour me dit davantage que le renoncement. Je iue deur ii^proohe (qulune chose ; elksfmeurent mal. Avez-vous .remarqué (qu'elles dsvîennent .toutes noires P

— En effet, elfes semblent ^bifûlées, la vraie image de .la .passion morte.

C'est vrai, et œk ^nl'attriste (d'une inmnière

TÎdieule.

iLe domestique I entra avec le jsamavar. 'D feriXHi des persiennes, tira.ks rideaux et arrangea le .£au. Mon hô(l« m'instalk* confortablement et ;prépara le thé.^vec une raisanjSre. qui. trahissait lune jolie pratique des ifi»e oclock.

(En .regardant autour de .moi j'eus vun sauiire.

— Qu'est-ce qui «vous. amusé P.medaoaandaiGuy.

— iLawue.de fVotre .bibliothèque m'a rsrppélé une délicieuse réponse tqulune Américaine tm^a faite il «y ;a quelques jours. Je la jgrondais d'avoir été .prendre le thé, même avec une amie, chez le comte de M.». Oh! there were lois of books about, that mode it ail riffht. «Ohl il >y avait des livres partout, cela le rejadait. convenable >», me dit-elle.

— Elle est ;blen bonne, eelle-ià ! :s'0xclanafi ^mon hôte en riant.

— Oui, mais j'ai été charmée de œt instinct subtil, par lequel la jeune femme avait senti que lies lÎTEes étaient comme des 'témoins muets, ime sorte de , protection. A ce compte, syoutai-je en manière de

a36 SUR LA BEAIfCHE '

taquinerie, ceci doit être la pièce respectable de votre demeure.

— Et respectée toujours, vous n'en doutez pas^ fit le jeune homme avec un regard au portrait de sa mère.

Pas un bruit du dehors n'arrivait jusqu'à nous. Ce silence de province ajoutait au confort et à l'intimitc de notre Jive o'clock. De plus, j'étais sous le charme cruel de la ressemblance de Guy avec son père. Jamais elle ne s'était dénoncée aussi fréquemment que dans le laisser-aller du chez-soi, où je le voyais pour la première fois. Comme elle était profonde, grand Dieu! J'avais exigé qu'il fumât une cigarette après son thé et ses gestes de fumeur étaient les mêmes. A un moment, j'eus l'impression que M. de Myères se trouvait réellement en face de moi et que nous étions seuls en ce monde.

— C'est fantastique 1 m'écriai-je inconsciemment, au sortir de ma brève hallucination.

— Quoi? demanda mon compagnon, étonné de cette exclamation qui ne répondait à rien.

— Ce thé avec vous, répliquai-je en riant nerveusement.

— Je vous ai capturée habilement, hein? Je me suis réjoui toute la semaine du bon tour que j'allais vous jouer. Vous ne m'en voulez pas, dites, marraine? C'est un si grand plaisir de vous avoir là ! On est bien, avec vous !

— Pourquoi n'y serait-on pas bien? Je ne suis point grincheuse, que je sache?

— Ce n'est pas une question de caractère, je crois, mais de secrètes affinités. Il y a dans votre composi-

tion des éléments qui me rendent heureux probablement. Je n'ai jamais éprouvé cela que près de mère et près de vous.

— Oh ! près d'une autre encore, j'imagine.

Le visage du jeune homme s'éclaira divinement.

— Près d'une autre encore, oui, répéta-t-il en abaissant ses paupières sur son regard d'amour.

— Nul doute, dis-je alors, chaque créature a une atmosphère spéciale. On rencontre des femmes jeunes, jolies, intelligentes, qui ne possèdent aucun magnétisme. Malgré leurs efforts, elles font le vide. Celles, par exemple, qui, bien qu'inférieures, sont aimantes attirent invinciblement. Mon médecin me disait qu'étant donné la diversité de nos fluides respectifs et le combat qui se poursuit entre eux, il était surpris qu'il n'y eût pas davantage de mauvais ménages.

— Votre médecin pourrait bien avoir deviné la cause de ces incompatibilités d'humeur qui créent tant de désastres conjugaux. Selon vous, quel est l'amour le plus vrai, le plus durable, celui qui naît à première rencontre ou celui qui germe lentement?

— Vous m'embarrassez beaucoup. Il me semble cependant que pour que le coup de foudre, autrement dit le court-circuit, se produise, il faut de plus fortes affinités. Je crois même que les créatures attirées ainsi l'une vers l'autre ont dû être liées déjà antérieurement, ailleurs.

— Oui,., oui, murmura Guy, et dans cette reprise de possession, dans cette union instantanée, il y a quelque chose de tellement invincible, de tellement inéluctable I C'est beau l'amour, n'est-ce pas, mar-

238 SUR LA. BaAKQHfi

rainée, fit- il e& reiefvant^ la tête aveo un mouvement d'orgueil viril.

— La merveille des merveilles, répondis^ja grave-^ ment.

Je me. levai et je m'approohai de lai oheminée. — G!est beau aussi le feu et la flamme, dis^je, pour rompre lesilenDe qui était tombé entre nous<

— Et cette- sensation, de chez^4-soi n'est-^Ue pas agréable ? Vous ne pouvez jamais 1 Avoir à rhôtd..

— Je. mîeni suis t désbabituée; .

— Vous ne seriez pa* fâchée.' dee la^ retrouver, j'en, suis- sûr. Savez-rvou», qu'il nbest venu une jolie j idée*.

— Laquelle!^

— Le bail de mon; locataire du(seoond) finit Tannée prochaine; Vous devriez reprendre son appartement.

— Non, non, tenez, cerez^le-chaussée^aveo jardin, pourrait seul me tenter. Quand: vou& vous: marierez,, vous me le céderez, dis-je avec: l'inteolion de tâter- le terrains

— Me marier, moi I Ahil.ch^e marraine, ai vau&' comptez là- dessus I... Jamais I jamais I

— Le mariage vou» fait peurtpj — Non, la jeune- fille..

— C'est moins grave..

— Le Latin oourt plus: de risques d.'être déçu « que l'Oriental.

— Vous exagérez.

— Pas du tout. Sa fiancée luit est aussi étrangère, moralement, et ail tombe sur une omature perverse;, il n'a pas le harem pour l'enfermer ou se dédommafger. Je oonnais nombre de jeunes, maariées^ elles, sont

srui» LA* BaA^GHB sSq

pourr moi) de salutaires- épouvantailsi Elles*' ont do Ih vie une conception* mesquine: ou mauveiasu Lamatecnité leur- répugne.. Elles detostenti lac campargne, le grand air, i) leur faut l'atmosphère des bouis-bouis, et elle n'est jamais^ assez- satlmée. de fumée. et de grossièretés. Elles ne lisem pas, elles vivent littéralement db ces petite?^ histoims <c roases^ » quL adimentent^là oonversationt aux déjeuners ettaux. dineis> dfaujourdlliuii Quand elles sont blasées sur le spectacle des vilaines choses, elles en commettent elles-mêmes et prennent un' amanti pour se- orëen un: intérêt.

— Cela se passe ainsi dans* liaristocratie: oomposita, dans le mande que. vous fréquentez ;: mads* dans la vimlle bourgeoisie, danfr la' vraie aristooratie, nous ayon& des- femmes r dium caroctèrœ tràff élevé.,

— Je le; SQi&; malheureusement^ elles* ignorent: le mouvement' de là vie moderne. Elles n'y préparent pas leurs enfftots!^ Cet: été^. à Bagnoles^, au» bals pique-niques que nous avons donnés au Grand Hôtel; j'ai dansé et causé, avec la sœur de:* mon ami d'Urville, une jolie jeune fille^ élevée: dans les meilleurs^ principes, je n'en doute pas.. LeS; parents ont un chàteaui dans les- environs^; La chasse' les y retient- jusqu'en décembre. Elle m'a: dit sonc ennui- de devoir* rester A tard kj la campacgne/ et m'a avoué qit'elle et sa. sœuit étaient. réduites? à. fkire dea^cnépes en manières de distraction i .

— Des crêpes! C'est délicieux d'archaïsme I. Au xvni.* siècle c'était, le grand amusement dans- les couvents. Vous souvenez-vous? mademoiselle de Charrolais^ était en traim de faire des crêpes au. ohâteau'^ de Madrid, quand- on- lui a avorté .son amant qui: venait

2^0 SUE LA BEÀNGHB

d'être décousu par un cerf. Il y a encore des jeunes filles en France qui font des crêpes!

— Et soyez sûre qu'elles ne les réussissent même pas.

— Avec vos idées, l'Anglo-Saxonne vous conviendrait mieux.

— Non, elle n'est jamais qu'une camarade. Je voudrais une femme qui fût une épouse, une maîtresse, et une amie.

— Rien que ça?

— Et je ne la trouverai pas dans ces poupées tirées en avant par des jarretelles.

— Guy, Guy, soyez convenable, fis-je, riant malgré moi. Qu'est-ce qui vous a si bien renseigné?

— Les vitrines d'abord et puis la démarche des jeunes personnes en question. Dans ce moment, elles sont soumises à un supplice qui leur enlève toute souplesse, toute grâce, qui leur donne une allure de crabe.

— La nature est certainement en train de modifier la structure de la femme.

— En tout cas, elle n'a pas l'air de la préparer à la maternité, fit mon hôte avec humeur.

— Allons, allons, vous n'avez pas un état de cœur qui vous permette de songer au mariage I Quand vous aurez suffisamment sacrifié aux fausses déesses, vous y penserez, et peut-être avant de mourir aurai-je votre rez-de-chaussée et votre jardin.

— Si la déesse que j'adore est fausse, marraine, il n'y en a point de vraie.

Sur ces paroles qui disaient assez combien profondément le jeune homme était épris, je me disposai à

SUE LÀ BRANCHE 24l

partir. Guy me fit visiter le reste de son appartement. Les meubles, comme ceux de la bibliothèque, sont du plus pur Empire. Us lui viennent de sa marraine. Le salon ouvre aussi sur le jardin. Un tableau de Roybet^ deux paysages d'Harpignies, des statuettes deXanagra, un piano, de beaux vases lui donnent un aspect chaud et sympathique. La chambre à coucher est d'une élégance très nette, très mâle. La physionomie de cette garçonnière m'a donné une impression de propreté morale, de dignité. Rien n'y trahit la pose. Je ne sais si ce fut Tefifet de mon imagination, mais j'eus la sensation d'une présence. Était-ce celle de la déesse fausse ou vraie ? J'éprouvai un curieux malaise. Mes regards ne purent se poser franchement sur les objets, ni s'y arrêter longtemps. Je ne fis que traverser les pièces et, aussitôt dehors, j'aspirai une grande bouflfée d'air froid pour chasser quelque chose qui m'oppressait.

Guy me ramena à l'hôtel. J'aurais dû le retenir à dîner. Je n'ai pas eu le courage de le faire. J'étais troublée, meurtrie intérieurement comme chaque fois que j'ai passé un peu de temps avec lui. Et maintenant, me voilà prise de la curiosité de connaître la femme qu'il aime. Il est d'une discrétion trop chevaleresque pour me faire jamais des confidences. Elle doit être brune avec un teint mat. Il y avait beaucoup de jaune pâle dans le rez-de-chaussée de la rue d*Aguesseau. Si je dois remplir la mission dont Colette m'a chargée, la Providence saura bien m'y aider.

Paris, Joat de Ttrti.

Malgré soi, on se retourûe à ces points de repère qui marquent notre route ici-bas. Je suis émerveillée d'avoir si bi^i supporté le choc de tous les événements qui se sont suivis depuis quatre mois. Quand j'ai com* mencé k écrire ces pages, je croyais seulement noter des impressions de spectatrice. Je m'étais flattée d'avoir vécu toute mon âme, d'être entrée à jamais dans la sérénité et le repos. Eh bien, non, je devais connaître encore d'autres combats. Mon chemin uni et facile a tourné tout à coup. Il est devenu dur, inégal, semé de mauvais pas, et me voici de nouveau secouée sans merci. Je n'affecterai point de regretter ma belle paix. J'ose être franche maintenant. J'aime à entendre battre mon cœur et mes artères. Dans cette lutte contre le père à travers le fils, je trouve une âpre volupté. Cette odieuse ressemblance de Guy d'Hauterive fait vibrer comme an archet des cordes que je croyais à jamais brisées, et, quoi que j'en aie, }e ne les entends pas sans plaisir. Chose curieuse, le romancier qui est en moi suit avec un intérêt passionné les phases de ce drame psychologique. On a blâmé sévèrement certaine actrice d'avoir étudié le rictus de l'agonie sur les lèvres de son amant. Je puis affirmer que, sans que madame de Myères souSre moins, sans qu'elle soit moins sincère, Jean Noël a été capable de saisir ses impressions, d'entendre même les notes altérées de sa voix, et j'ajoute, que plus la situation était poignante, plus le dédoublement était complet.

SUR LÀ BRAUGHE ^4^

Je m'étais promis, qnd qae l&t raccroissement de ma fortune, de ne rien changer à ma vie, et je me suis vue forcée d'en élargir le cadre, je ne pouvais continuer à recevoir Guy dans ma chambre. Quand il y entrait, il semblait la prendre toute et moi avec. Je sentais trop sa présence, celle de M. de Myères phitât, et cela me donnait à chaque instant Tenvie de le pousser dehcHrs. J'ai loué le sak>n sur lequel ma porte ouvre. J'en ai pris posses^on le jour de Noël. Il est joliment meublé, très sympathique. J'y ai mis des plantes vertes, des fleurs, des photographies. J'y ai tran^orté plumes, papier, et encrier. A ma grande surprise, j'ai senti que je ne pourrais pas y travailler et, toute contrite, je suis revenue m'asseoir à ma chère vieille taUe. De temps à autre, je me lève, et avec un plaisir enfantin je vais arpenter ces quelques mètres carrés qui m'ont été concédés. Cela semble bon, tout de même, d'avoir un peu plus d'espace. De l'espace I Un espace infini I... voilà mon idée du paradis.

Selon la coutume anglaise, le propriétaire m'a envoyé comme à tous ses bôles du reste, le gui et le houx de Noël. J'en ai décoré mes deux pièces. J'ai reçu, en outre, un panier de magnifiques raisins noirs, d'oncle Georges, des orchidées, des roses, des lilas de divers amis. Quand je promène les yeux autour de moi, je me dis qu'il y a de par le monde, nombre de vieilles femmes plus oubliées que je ne le suis. Guy m'a fait venir d'Angleterre une table de bridge pour le voyage» un vrai bijou d'ébénisterie qui tient dans une boite. A son retour des Rocheilles où il est allé passer les fêtes, il ne manquera pas de vouloir Tétrenner. Je ne

244 SUR LA BRAIfCHE

pourrai pas refuser, et madame de Myères fera sa partie avec le fils de son mari et de sa cousine. Le tableau, je n'en doute pas, réjouira la vue des dieux humoristes. Quelle curieuse puissance, dans ces ironies, que présente souvent la vie des peuples et des individus 1

J'aime comme une enfant, à recevoir des cartes de Noël et de nouvel An. Il m'en arrive de tous les coins du globe. Ce sont les Anglaises et les Américaines qui ont le souvenir le plus fidèle. Il en est que je n'ai pas revues depuis douze et quatorze ans, et qui n'ont jamais manqué de m'adresser leur Merry Christmas ou leur Happy New Year, et j'y tiens. Lady Randolph m'a envoyé le portrait de sir William fait avec Freddy, son inséparable compagnon. Cette photographie m'a saisie au cœur par l'intensité de souffrance qu'elle trahit. Les yeux pleins de larmes, je l'ai glissée dans mon buvard. Il m'a semblé que ce serait une profanation de la laisser exposée aux regards des étrangers. J'ai reçu de jolies cartes de Francis et de Lily. Chers petits I J'imagine quel plaisir ils ont eu à les choisir. Elles se sont croisées avec mon envoi de jouets, parmi lesquels se trouvait l'inévitable poupée parisienne. L'achat de cette poupée m'a donné du mal. Les affreuses petites personnes avec des cheveux jaunes ébouriffés, de grands chapeaux à plumes, des dessous fanfreluches, qu'on m'a présentées, m'ont fait l'effet de graines de cocotte. J'ai revu la blanche nursery de Symley Hall, la petite Lily avec ses vêtements si simples, ses jambes nues, ses pieds chaussés de sandales, et j'ai senti que ce n'était point une fille semblable que je devais lui envoyer. Après de vaines recherches pour trouver une poupée élégante et comme il faut, j'ai dû

en faire habiller une. Elle a été accueillie avec des transports de joie et on l'a nommée Parisette. Nos poupées seules montrent combien peu nous connaissons l'enfant. Ces espèces de dames, que nous mettons entre les mains des petites filles, seront toujours impuissantes à éveiller ou à nourrir chez elles le sentiment de la maternité. Elles en tirent vanité, mais elles ne les aiment guère. Et qui sait si elles n'ont pas sur leurs âmes une action desséchante et mauvaise ?

Cette coutume d'échanger à certaines époques des cadeaux et des souhaits est tellement ancienne, tellement générale, qu'elle semble une loi de nature. Je commence à soupçonner qu'elle est nécessaire pour accélérer le mouvement de la « Roue des Choses » . De fait, les souvenirs se réveillent, les pensées se cherchent, les cœurs s'ouvrent, il se produit comme une détente bienfaisante, un bouillonnement de vie très fécond, probablement. Si les souhaits étaient vains, nous n'aurions pas reçu l'instinct d'en formuler. Ces élans de la volonté pour le bonheur ou le ^malheur d'autrui peuvent créer certains courants, dissiper des forces contraires ou les attirer. L'être le moins scrupuleux hésite à faire de mauvais souhaits et la personne la plus sceptique en est affectée. J'ai toujours aimé ce rite qui marque le commencement de nos années, maintenant il m'intéresse profondément.

Le propriétaire de l'hôtel Ritz a l'idée géniale d'offrir un réveillon, non seulement à ses hôtes, mais aux habitués du restaurant et des Jive oclock, A ce titre, je suis toujours invitée, et j'y vais. Cela me divertit. La fête consiste en un concert, un arbre de

Noël, un souper par petites tables, le tout élégant et parfait. Comme tableau vivant, c'est curieux. Il y a le dessus du panier de la colonie étranger», de j<di6S Américaines, des grandes dames anglaise» qui s'amusent incognito, quelques Français de Taristocratie composite, tous, des gens qui ont de spleiH dides demeures et pas de foyer, probablement. Beaucoup de femmes arrivent après le théâtre. Le» riches manteaux, savamment entr ouverts, taissent voir le décolleté, des perles, de» diamants, des pierreries. On monte, on descend le hall étroit qui fait office <fo salon, on se presse autour de Tarbre pour recevoir te brimborion que la fortune vous offre. On échange des poignées de main. Chacun est étonné de se voir là, personne plus que moi. Finalement, on se groupe autour des tables, et on s'assied pour le souper. Aucune gaieté sur les visages ; comme partout, on ne s'amuse pas, on joue à s'amuser. Les Anglaises seules ont l'air de se divertir. Le Champagne versé généreusement finit par remonter tous ces pauvres mondains, et la scène devient brillante et animée, assez pour donner l'illusion du plaisir. L'année dernière, j'ai soupe en compagnie d'un gentil ménage francoaméricain. Tout à coup, le souvenir de mes beaux noëls de Chavigny, surgit traîtreusement dans ma mémoire. Je me rappelai le retour de la messe de minuit, aux lanternes, l'impression agréable de l'entrée dans la salle à manger bien éclairée, chauffée par les grosses bûches qui flambaient dans les deux cheminées. Je me revis à la tête de la table décorée de verdure, de fleurs, de fruits, avec le curé à ma droite, des amis tout autour, et M. de Myères en

face de moi. Cette vision, qui se développa comme dans un cinématographe, arrêta net le mouvement par lequel je portais une coupe de Champagne à mes lèvres, je la reposai sans boire... Je promenai les yeox autour de moi et je frissonnai du froid de ma propre solitude. Du château de Ghavigny à l'hôtel Ritz... comme c'était IcÀn!

Cette année, j'ai passé l'heure dn réveillon au coin de mon fou, en tête à tète avec Jean Noël ; le tendemain, j'ai dhié «vec les de Lusson. Ils occupent, rue de Lille, dams leur propre miaison, un de ces appar^ t»nents de la fin du xviii* »ècle qui font sentir ht vulgsu^ité du k>gement moderne où l'architecte emploie tout son talent à tricher pour créer des trompeur 0^1. Une belle enfilade de pièces avec des plafonds élevés, des dessus de portes peints, des encadrements charmants, donnent sur un vieux jardin. On devine à l'harmonie ambiante^ que, meubles, bibdots, tableaux, sont là depuis longtemps. Dans ce que j'appelterai cette bonne demeure, il y a de grandes verdures, des fleurs, des livres, un chien, un chat, et nne extériorisation de bienveillance sincère qui communique une sensation d^aise et de confort. Sir William ne s'était point trompé, en disant que M. de Lusson me plairait. Notre première poignée de maia nous a faits amis. Il se trouve, j'en suis sûre, en deçà de la soixantaine. Il a le type fin, le nez légèrement busqué du Tourangeau de race. Ses cheveux et ses moustaches sont d'un gris très doux. Par moments, see yeux ont un pétillement d'esprit qui semble, allumer lies verres de son lorgnon. Assez curieusement, nofare pensée a suivi le même mouvement, et la eau-

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série s'est comme continuée entre nous. Je me suis vite aperçue qu'il avait une éducation parfaite. Madame de Lusson, avec sa bonté chaude, sa gaieté naturelle, me rappelle Colette. Elle es't l'enfant gâtée de son mari et de sa fille. Quant à mademoiselle Josée, elle m'intéresse, me charme. Sa jeunesse saine, sa belle vitalité physique et morale rayonnent dans toute la maison. Malgré soi, on la suit du regard comme si elle était un rayon de soleil. Elle continue ses études, assiste à des cours, à des conférences, avec le désir de comprendre mieux la vie. Elle en a la bonne curiosité. Quand un sujet l'intéresse, son visage s'immobilise complètement; on dirait qu'elle écoute avec ses jolis yeux gris bleuté. Je serais surprise si son passage ici-bas n'était marqué par quelque bien. Sa main me plaît particulièrement. C'est une main adroite, active, intelligente, qui saura panser une blessure, prêter secours, arranger des fleurs, caresser un enfant et un animal. Étudiez la main, elle ne trompe pas. Dans ce milieu, mon dîner de Noël ne pouvait être qu'exquis. Il y avait longtemps que dans mon pays, je n'avais éprouvé une si agréable sensation de confort et d'intimité familiale. Que de gens, que de choses, la Providence a mis en œuvre, pour me donner ce simple Noël-là I

Les de Lusson semblent déterminés, eux aussi, à vouloir m'arracher à ma solitude. Je me défends assez mollement. Par moments, je suis tentée de repousser ces amitiés, de m'enfuir, d'aller me cacher quelque part pour leur échapper... à elles, à Guy, à la destinée dont je sens de nouveau la main, et je n'y échapperai pas I J'ai la sensation très nette que je des-

SUR LA BRA?ïGHE 2^9

cends une côte rapide, vertigineuse, que mon âme jette une flamme dernière. N'importe, mieux vaut mourir en donnant de la flamme que de la fumée.

Paris.

Autrefois, les Parisiennes goûtaient avec des gâteaux ou des sandwiches, un verre de vin d'Espagne chez Gagé, chez Cuvillier, à la pâtisserie de la Madeleine. La maison de thé fait partie maintenant de nos institutions, le Jive oclock est entré dans nos habitudes. Cette petite évolution, qui n'est pas sans effets sur nos mœurs, date d'une quinzaine d'années ; elle a eu son origine, rue de Rivoli, dans une boutique connue sous le nom de « Papeterie de la Concorde », tenue par deux Anglais, les frères Neal. Ont-îls été inspirés par le souvenir de la théière brune, qui, entre quatre heures et demie et cinq heures, apparaît dans tous les offices de la City^ Ont-ils pensé faire œuvre pie et profitable, en fournissant à leurs compatriotes le breuvage national? Je n'en sais rien, mais là, au bout de leur comptoir, au milieu des livres et des paperasses, derrière un paravent, sur deux seules tables, ils ont commencé à servir du thé et des biscuits. Paris vit pour la première fois une enseigne portant ce mot : Afternoon tea. Du thé et des biscuits dans une papeterie I Il fallait être anglais pour oser cela. N'importe, l'enseigne fit merveille. Plus d'un Briiisher en vacances, plus d'un couple amoureux ont connu ce petit coin et s'en souviennent peut-être avec reconnaissance.

Ce fut là le lieu d'éclosion des maisons de thé, qui,

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au cours de ces trois dernières aanées ont poussé comme des champignons. On en trouve partout, rue Gambon, rue de RivoH, rue Saînt^Honoré, sur le chemin du Louvre et du Bon Marché. Paris a dépassé Londres sous ce rapport. Est-ce à dire que la Française soit devenue une buveuse de thé ? Pas le moins du monde, et ce qui est pire, elle ne le sera jamais. Elle ne sait ni le boire i>i le préparer, ni le donner. Elle l'avdle distraitement comme une infusioa quelconque. Il excite ses nerfs, sans l'égayer. Elle aime trop k causer, h se produire-pour prêter l'attention voulue h la théière, au samovav, ou à la bouiHoire. EUe est incapaUe de Fréter plusieurs fois de suite les questions rituelles : faible ou fort? un ou deux morceaux de sucre !^ de la crème ou du citron? Et lorsqu'elle le fait, elle n'attend pas et n'écoute jamais la réponse. La maison de thé, où, si elle ne craint pas de paraître trop bourgeoise, elle prend du chocolat, lui offre une halte agréable entre ses courses et ses essayages» satisfait son besoin de sociabilité et son exclusivisme. hejtve odock de Thôtel Ritz est assurément le plua élégant de Paris. Le cadre n'est ni grandiose» ni luxueux; ce n'est qu'un Aa// étroit sur lequel ouvrent deux salles, mais il y a des valets de {»ed» des BMiitres d'hôtel corrects comme des attachés d'ambassade ; les femmes les mieux habillées de Paris s'y réumssent. Cela crée un ensemble unique. Cet espace vitré de deux côtés prend, à l'heure du thé, l'aspect d'une grande volière pldine d'oiseaux multicolores, et le bruit des conversations est comme une sorte de ramage et, soit dit en passant, le ramage humain n'est guère harmonieux. Quand je vais seule chez Ritz, je m'in-

SUE LA BRANCHE ubi

stalle dans un coin d'où je puisse embrasser la scène entière. Madame de Myères aime les jolis froufrous, 1^ robes bien faiites, les beaux bijoux ; Jean NoêL lui, se plaît à étudier, à comparer les mines et gestes des spécimens qu'il a sous les yeux» et tous deux hâve a good time, selon l'expression américaine.

L'autre jour, comme je regardais défiler ces mondaines avec leurs ricbes étoles de zibeline* de cbin^ chilla, de renard noir ou bleu, l'une d'elles releva la sienne d'un geste qui me causa un sursaut intérieur. Ce geste atavique me donna instantanément la vision rétrospective de l'ancêtre lointaine, tille m'apparut giande> forte, m^estueuse, une tesson ou une dépouille de fauve sur sa splendide nudité. Je la vis, debout au seuU de sa caverne, guettant le retour de l'homme^ Mes yeux s'arrêtèrent avec une sorte de stupeur sur la descendante. La nature a poursuivi son œuvre de perfectionnement à travers les siècles et elle en est là! Oui, elle a affiné le corps de la femme, nuancé son âme, mais derrière son front plus blanc et plus baut, les instincts primordiaux, la jalousie, l'envie, la ruse, la coquetterie cruelle subsistent. Elle a assoupli sa parure d'hiver, la peau de bête est devenue une fourrure précieuse, mais comme jadis — telle le veut l'ironie des dieux — die est ornée de queues, de griffes, de petites têtes féroces, v. Et, malgré moi, daos cette créature élégante qui prenait là son tbé, qui passait dâicatement des friandises entre ses lèvres rougies, je distinguais encore l'ascendante . De l'antre primitif à l'hôtel Ritz, quel chemin pourtant I A le refaire, la pensée s*effare. J'adore ces effarements.

Les habituées de ces Jît}e o docks peuvent se divi-

ser en actrices et en spectatrices. Les actrices sont les Parisiennes, les duchesses, marquises et comtesses américaines, les exotiques. Les spectatrices sont les voyageuses anglaises et américaines.

La Française sail in, l'expression est intraduisible. Elle entre comme un voilier à la fine mâture qui a le vent en poupe, consciente sans en avoir Tair de son élégance ou de sa beauté. Son allure, sa tenue, son geste sont d'une mesure parfaite. La femme franco-américaine est d'une raideur exagérée, maladroite dans son effort à copier le Vieux-Monde. Elle a beau être correcte , arrondir le bras , le lever à la hauteur de l'épaule pour donner une poignée de main, she is not it, j'emploie à nouveau cette expression d'argot parce que nous n'avons rien de si graphique. « Elle n'est pas la chose » , non, pas encore. On devine le plaisir naïf, le triomphe qu'elle ressent à parader devant ses compatriotes, à se faire voir « en noble compagnie » , à entendre répéter son titre sur son passage. Pourquoi pas ? Vous et moi nous éprouverions la même satisfaction. La jolie Hispano-Américaine se contente d'exîhiber les dernières créations de la modiste et de la couturière. Elle promène autour d'elle ses beaux yeux noirs pour s'assurer qu'elle est bien la mieux habillée. Ce n'est pas méchant.

L'Anglaise, venue en curieuse, vêtue de sa robe tailleur ou d'une hideuse robe de voyage de noces, boit religieusement son thé, échange quelque remarque entre deux tartines, et demeure un peu ahurie, par cette mimique étrangère qu'elle ne comprend pas, par ce tableau vivant où elle ne connaît personne. La simple Américaine est rafraîchissante à voir dans ce

milieu-là. Elle babille joyeusement, mange sans scrupule une salade de potins, voit tout, critique tout, s'en va sans être plus sage d'une pensée, heureuse d'en avoir eu pour son argent.

Les hommes du monde sont assez rares au fivc o'clock de l'hôtel Ritz. On y voit quelques vieux marcheurs, quelques jeunes gens qui cherchent à prendre pied dans la société; certains curieux, toujours les mêmes, montent et descendent le hall pour voir qui est là ou qui n'est pas là. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que la Française a perdu beaucoup de son pouvoir sur l'homme. Elle est plus élégante, plus instruite et elle ne sait ni l'attirer ni le retenir comme autrefois. Elle ne laisse pas cependant que d'être bien séduisante. Je me rends compte par comparaison de son charme supérieur. Chez ces mondaines parisiennes même, de vrais oiseaux de paradis, dont la vie est si bornée, si pitoyablement stupide, il y a une âme infiniment compliquée, arlistement nuancée. Beaucoup piquent ma curiosité, je les observe, je cherche à entrevoir leur « sincère face», « celle qui est à l'abri de la face qui ment » , comme dit Baudelaire, et cela n'est pas facile. L'une, entre autres, m'a vivement frappée, ce n'est pas une habituée; elle vient seulement lorsqu'elle est invitée, ou qu'elle invite, et elle arrive toujours tard; son allure, son port de tête la font paraître plus grande qu'elle n'esl en réalité. Ses épais cheveux châtains striés de tons fauves naturels ou artificiels, son teint mat, ses lèvres rougies lui donnent un chaud coloris. Le front large barré de sourcils droits, les narines très ouvertes rendraient son visage dur, s'il n'était adouci par des

254 SUft LA BftAlS'C'ÉrE

yeux bïlm doré totif baîgûés de lumière. La bouche, au sourire kut et vohipCueu'X, est uûe des pfus bettes, des pîus irrésistibles que j'aie vues. Et cette femme n'est point heureuse, je le parierais. Par moments, sa physionomie exprime une lassitude profonde, une vraie détresse morale, son regard devient vague, elie ne' répofld plus que par monosyllabes. Lorsque quelque parole la( rappelle â elle-mÂne, effe redresse aussitôt son buste et relève la tête avec un mouvement de défi comme si elle s^apprétait à lutter confire un invisible ennemi. Je n'ai jamais eu Foccaîion d'apprendre son nom. Le groupe atiquel elle s& mêle est le plus âristocrafique de la chambrée. Les honïme» lui baisent la main avec une dévotion marquée, et elle a toutes les caractéristiques des grandes races. Je tfe l'avais pas revue depuffs mon retour; aujourd'hui, elte a fait sa réapparition chez Rrf2. On dirait qu'elle est en demi-rfeutï, son corps était moulé dans une robe de drap gris clair, aux épaules, elle avait une étofe de renard noir bleu vraiment royale,. son chapeau frès seyant, une sorte de toque, était garni de même fourrure. Deux grosses perles aux oreilles, un rang de perles au cou complétaient sa toilette, jamais elle ne m'avait paru aussi fascinante-. Malgré moi, maintenant, quand je me trouve chez Rft2, je pense à Tarare de Guy, cet après-midi, i l'entrée de mon inconnue, j'ai éprouvé une petite commotion; si c'était elle? Cette question s'est instantanément formulée dans mon esprit. Aïors, God help him, que Dieu l'aide I J'imagine quelle puissance une femme semblable pourrait exercer sur un homme de son tempérament. Comme Colette Taurait détestée, si c'était ellel

En yojdoïi ces mondatiivs qui ooi àe cliarmâates deiiieures.^ veoir s'asseoir, jour aprè» jour, devant ces froides et ineoBMnodes^ peihes tables de- vestauranb, je ne pu» m'empêcher de regnrtter que les pkis intetti'gentes, celles qui OAt une ]K)9Îtion sociale, qui sont douées d'uooi bon i^agnéiisme;, ne dc»inent pa» le thé une fois pai semaine, le dimanche au nooins... mais un jjG^i tbé' soij^é, intime, pa&s^ réunir a«bour du samovar, de la jeimesse, de» gens a>gTéab)es et bien élevésv créer un centce dToà elles rayonaeraien;!. Elles arracheraient quttiques' hommes à la partie du cerck. Ces yieioires leur fisraîioii plus d'honneur quie les rietoidres de sexe qu elles rccbercheat et qui $&aX à la port^ de la majorité. Dieu yeuille que celte ambitkyft leur soit donnée. Pour le moment, k nature semble YOulosor mettre en firéseace de» fémiaes de iiaii<Hffalilé8 drveiBes, et elles viennent dodlement. EJks ne se parlent pas» eHes se regardent beaucoup, se critiquent aans> merci. Soos tout cela,, il se fait prc^a^Meinest des échanges invisibles, des tvaassnissâocis iBdispensables d'images. Les maâsoaa de thé ont leur raison d'étiB comsne tout le re^, sedientent nous ne savons paisl C&! nous ne savons pas!

Paris.

J'ai appri? lie nom de moQ inc(Dffi<nue d'aune manière curieiaee, alors que j'y pensais le moifis^ Hier, la vo* loDté qui dirige m«9 69^ et gestes m'a conduite chez Virot, rue delà Paix, au momeni voulu. Je suis une des plus vieilles ctienles de la célèbre maison de

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modes. J'ai été coiflFée, il y a quelque trente ans, par la grande artiste qui l'a fondée, par ses deux élèves, madame Marie et mademoiselle Amélie. J'ai connu toutes les vendeuses. Maintenant j'achète peu pour moi-même, mais de temps en temps, je monte eu passant voir ce qu'on fait. Je suis reçue avec autant d'empressement qu'autrefois. On sait que j'apprécie l'art réel qu'il y a dans toutes ces jolies créations. Je m'assieds à côté du comptoir, à une place que les anciennes habituées connaissent bien. On vient voir comment se porte mon chapeau, on me l'enlève pour y donner un tour de doigt. Je cause modes avec autant de plaisir que je cause peinture. Je sais que la nature même inspire son ouvrière, qu'elle dirige sa main à nous coifiTer aussi bien qu'à nous vêtir, et ces combinaisons de fleurs, de rubans et de plumes qui sont les agents des destinées féminines, m'intéressent extraordinairement. Avant-hier donc, j'étais là dans le grand salon de vente, admirant, critiquant ces chapeaux qui attendaient des têtes humaines et qui probablement allaient avoir avec quelques-unes d'étranges aventures, lorsque tout à coup, derrière moi, dans un des hauts miroirs qui se trouvent entre les fenêtres, je vis apparaître mon inconnue de chez Ritz. Les bras levés, elle plaçait délicatement une sorte de toque sur ses cheveux mordorés. Son boléro doublé de fourrure était ouvert et sa blouse de satin blanc mettait en un relief provoquant la beauté de son buste. Nos yeux se rencontrèrent dans la glace, et pendant quelques secondes nous demeurâmes comme hypnotisées l'une par l'autre. Puis, toutes deux, nous nous retournâmes en même temps, ce fut un mouvement de conversion

presque comique. Elle me regarda d'un air surpris et hautain, auquel je répondis par un sourire. J'allais enfin savoir son nomi II me semblait que je la tenais I Sans me hâter, avec une indifférence affectée, j'achevai le tour du salon, puis j'allai tout droit au caissier :

— Qui est cette jolie femme brune, qui essaye làbas, au fond? lui demandai-je.

— La marquise de Mauriones... Tex-duchesse de Longwy, ajouta-t-il en baissant la voix.

La marquise de Mauriones! J'avais vu souvent ce nom dans le Figaro, dans le Gaulois. L'exduchesse de Longwy! En creusant ma mémoire, j'y retrouvai, un peu confuse, une histoire de divorce qui, quatre ans auparavant, avait défrayé la chronique mondaine. Je vais demander un supplément d'informations à mon filleul. Si c'était elle! Un bon moyen de l'apprendre I

Eh bien, c'est elle, l'amie de Guy! Mon intuition ne m'avait pas trompée. Leurs figures, du reste, se formaient toujours derrière mon front. Tune à côté de l'autre. Explique qui pourra le mystère 1 Je ne me doutais guère, par exemple, que je ferais cette belle découverte aujourd'hui même, et elle a été si joliment amenée ! Jean Noël ne refuse jamais son admiration à la vie. Il est très rare que je sorte le matin, mais depuis quarante-huit heures, je me débattais dans les angoisses de « la panne ». Parmi ce fouillis de mes

înpressions» aucune ne voulait ressortir assez nettement pour nte donner le Leitmotiv. Exaspérée, j'ai mis «non /îhapeau et je ^uis partie pour une belle flânerie. Je me suis d'abord rendue chez mes éditeurs, rue Auber. Après une visite agréable au cours .de laquelle j*ai appris que le succès de mon roman s'affirmait, jéi fart ce que j'appelle une promenade de curiosité avec des stations aux vitrines qui m'intéressent. Celles de Loutftiet, d'abord, où s'étalent les merveilles de l'art nouveau. L'art nouveau, ouï, 'l'art vivant, i'art psydiologique ! Ces femmes porte-lumière, au visage pervers, amincies par la passion, sont vivantes et mieux que cela, elles souffrent; ces corps qui s'enroulent autour des coupes sont vivants aussi. Ces bijoux de formes tourmentées et bizarres^, ces cabochons admirablement sertis ont une physionomie. H y a des bagues qui ont l'air méchant, des boucles de ceintures qui donnent une impression de coquetterie savante et cruelle. Et l'âme qui se dégage de ces choses est une âme douloureuse, compliquée, tendue extraordinairement. Vers quoi? Les artistes ont été impuissants à incarner dans ces chefs-d'œuvre une flamme de joie saine, un rayon d'espérance. Pourquoi? Dans cinquante ans peutnêtre, on écrira des pages et des pages sur ces bibelots, sur ces parures ; je me félicite d'avoir pu les comprendre et les admirer. Lorsque j'eus réussi à m'arracher, et cela non sans peine, à l'exhibition de Louchet, je remontai le boulevard, descendis la rue de la Paix, et poussée comme toujours par un instinctif désir de me tenir en communion avec mon époque, je passai en revue, tableaux, objets d'art, bijoux, chiffons. Ma flânerie

S17A hX SRANG.HE 25g

se teroûaa par une visite dans uae maison de mon voisinage, u&e JOiaison bien modernei qui s'est fait un Jèom à Paris et en Anaérique pojuj sa papeterie de luxe et sa inaroquiaerie. J'ai vu ses coxnoieaïcemeiits très humbJiss dans ,yae petite boutique 4e la rue SaijuJt- Honor^. J'ai s^uivi, Aon «eule^naye^nt, son développemeat et «a transformation, mais ^eocore le travail occulte qui s'est accompli chez la femme qui l'a fondée. Elle ignore elle^mèsne «comment «lie est arrivée «u splondide résultat obtenu. Elje reconnaît cependant qu'elle d<Ht beaucoup aux Américaiines. Leur besoin de luxe et d^éléganoe oat -été une révélation pour elle. Afin de les attirer, ^e s est ijc^éaiée^ avec la coUaboratioa des meilleurs ouvriers, k oréax de jolies choses. EUe s'est miae k incruster de pierreries, porte-<artes, porte- BiKHinaie, «acs à mains, garnitiwies de table à écrire. Efle ^'esft lamiliarisée avec les sAyles Louis XV, Louis XVC, Empire; ea a tiré des inspirations. Les idées oat afflué dans son cerveau, son goût s'e&t formé. Sous Taction de forces dont elle ne soupçonne même |]ias Texistemce, «Ue a senti la ligne et la couleur. Je remarque qu'elle manie aiujoufd'bui en artiste, avec un inconscient respect^ les bibelots de ses vitrines. Us sont devenus évideiaam^t pour elle, .davantage qu'une marchandise. Elle travaille sa maison comme je travaille mes romans. Selon son expression, elle l'a tout entière dans le cerveau. Elle y pecbse sans cesse, eMe ne peut pas en rester ék^'gnée longtemps. EUe éprouve un légitime orgueil à sentir que tant de gens dépendent d'elle., jniaintenant. EUe me dSK^tre ses nouveautés avec un jrfaisir visible, et aa figure ^s'éelaire, lorsque je les admire. Cest pour moi une joie véiiitable de

26o SUR LA BRANCHE

rencontrer ce besoin de perfection, cette intuition du beau, qui sont les caractéristiques de notre race. Elles me rassurent pour T avenir de la France. Une station dans une maison semblable est plus consolante, plus intéressante qu'une réception mondaine. Je suis toujours émerveillée de ce que quelques alvéoles de nos ruches humaines représentent d'efforts, d'intelligence et de travail.

Ce matin, j'étais là, admirant la monture et le fermoir d'un petit sac qui sortait des mains de l'ouvrier, lorsqu'une automobile s'arrêta devant la porte et, toute saisie, je vis Guy en descendre, Guy accompagné d'une femme enveloppée dans un grand manteau de fourrure, le collet relevé, un voile épais sur le visage. Tous deux entrèrent dans le magasin et se dirigèrent à droite. Mon filleul toucha son chapeau et demanda une cantine d'automobile pareille à celle qu'il avait achetée. Pendant qu'on allait chercher le modèle en question, il dit quelques mots à sa compagne. Je sentis par réfraction la chaleur qui se dégageait de ses yeux et de ses lèvres. Comme s'il eût été à son tour affecté par ma pensée, il tourna brusquement la tête de mon côté, son regard rencontra le mien, et, rougissant violemment il vint à moi.

— Dehors à celte heure 1 marraine, fit-il du ton le plus dégagé qu'il put prendre.

— Je fais l'école buissonnière, comme vous, ajoutai-je.

— C'est vrai, répondit-il avec un sourire nerveux. Je suis à pied. J'ai réclamé quelques changements à ma machine et j'en surveille l'exécution. J'avais l'in-

SUR LA BRANCHE SÔl

tcntion d'aller dîner avec vous aujourd'hui. Le puis je?

— Parfaitement.

— A ce soir, alors, dit-il avec une caresse dans la voix.

J'acquiesçai d'un signe et, après m'avoîr baisé la main, il rejoignit l'inconnue. L'inconnue! Non, elle ne l'était plus. Elle s'était retournée pour voir la personne que le baron d'Hauterive était allé saluer, et sa voilette un peu relevée m'avait permis de reconnaître la bouche de la marquise de Mauriones, cette bouche sensuelle et fine dont le dessin m'avait frappée comme une chose rare. Par discrétion, je quittai le magasin la première et je rentrai chez moi, profondément troublée. Le plaisir de ma matinée était tout gâté. Serait-ce vraiment là cette femme que Guy aimait depuis deux ans ? Ne pouvait-il pas l'avoir accompagnée par pure complaisance? Non, tous deux m'avaient donné la sensation magnétique de l'amour. Sans que je l'y encourage, mon filleul, puisque filleul il y a, vient souvent maintenant dîner à l'hôtel de Casliglione. Il s'était annoncé, je l'attendis avec une grande trépidation intérieure, résolue à ne pas laisser échapper cette occasion de savoir la vérité. Lorsqu'il arriva, il y eut entre nous un moment d'embarras. Il interrogea ma physionomie avec une anxiété visible. Je m'eflorçai de paraître indifierente.

— Vous êtes donc aussi un client de la maison S..., dis-je quand nous fûmes à table.

— Un vieux client même, répondit-il. J'y ai fait nombre d'emplettes. Mère y achetait tout son papier à lettres. Vous auriez pu vous y rencontrer.

202 SUR liA SAAIfGHB

Nous rencontrer là, dans ce magasin, Colette et moi! Je frissonnai à cette pensée. La Providence «vait arrangé les choses avec plus de miséricorde. Je l'en remerciai menftal^nent.

— N'était-ce pas la marquise de Mauriones, avec qui vous étiez oe matin? demaadai-je de lak le plus naturel.

— Vous la oonnatseez? s'ëoria mon iilldui, ;av«c une expression qui trahissait réfaonnaoïeDlt €ft un souh dain émoi,

— Je l'ai ivue chez Rite de temps :h «utse. A ^iire vrai, je ne sais son nom que depuis deux joim.

— Et commeat la trouvee-^vous?

— Dangereusement hdle.

Une flamme jaillit des yenx du jemie homme. U abaissa aussitôt ses paupières comme pour me dérober s(»i orgueil d'amant heureux.

— Elle est divorcée? reprisse.

— «Oui, son mari, le prince de Longwy était un vilain monsieur.

— Gomment portent-elfe le titre «t le nom de marquise de Mauriones?

<— ils étaient dans sa £amilfe.

-^ Esl^elle riche ?

— Je le suppose, elle a tuD grand train de maison. — * Une position bien fausse que la sienne.

— Cruelle môme.

— Ohl elfe ne doit pas manquer .de consolateurs.

A cette phrase banale, lasicée mas intention perfide, la physionomie de <jruy s'altéra subitement eft de telle manière que j'en demeurai «saisb.

SUR LABRÀNCH^ 363

«— Koa, elle n'en manque pas, en effet, dit-il d'une ymx irauque.

.J étais fixée. fC'est hâen elle qu*il aime. Je ne puis que répéter : 4iod ikelp kùn i Que Dieu Taidel Et C^Xbd m'a denatndé de le marier !

Parri».

x{ Qtte peasea^oufi de fei oolcaade américaine ? Qu'en penfie-t-^w à-Paris? » Attcune qu^sfion n'a été posée aussi souYent que cetle-Ià, k Jean Noël, par les inier^ viewers. J'ai toujours refusé -d'y répondre dans la orainte que mes paroles ne fussent dénaturées pour servir uœ foule de petites rancunes. La colonie américaioe féoûnkie d'Europe est traitée aux États-tJnis avec une sévérité qu'elle ne mérile pas et où il entre beaucoup d'envie. Oh ! on le niera ! On me répondra que, quand on possède dans son propre pays fortune et position, on n'a rien à envier à des dérackiées. Et Hen, ces déracinées, ces nobodies at home, qui, dhez elles^ ue sowt rien, qu'on ne veut pas connaître, aequièfQBt un certain prestige de leur séjour en Europe, de leur contact avec la haute société du VieuK- MoBde, — contact singulièrement exagéré du reste, dafis les édios mondains -^ et on les jalouse. Lorsque des -étrangers mettent dans le tméme tas tous les membres de ia «cciome américaine, c'est de l'ignorance ; lorsque des oompatriotes en usent de même, c'est de l'injustice. A. Paris, il y a trois groi^es <iisfînots : les Américaines cosmopolites, les vraies Amérîcakies, les Aimérioaînes qui y viennent (percher une

26k SUR LA. BRANCHE

plus haute culture artistique ou intellectuelle. Le premier groupe est composé de riches parvenues, parmi lesquelles nombre de déserteuses du mariage, de grass widows, — de veuves par grâce, — de divorcées, dont Tunique but est d'arriver à faire partie du clan aristocratique, moins par snobisme, que pour avoir leur revanche de l'ostracisme dont elles ont été Tobjet de la part de la société de leur pays. Ont-elles réussi à prendre pied dans le faubourg Saint-Germain? Non, mille fois non, pas même par le mariage. Elles ont réussi seulement à croire et à faire croire que « c'était arrivé», comme nous disons en argot parisien. Et elles seules savent ce qu'il leur en a coûté d'intrigues, d'argent, pour produire cette illusion. L'une, par exemple, s'imagine qu'elle a un salon royaliste. Elle fermerait sa porte au Président de la République de peur de se compromettre. Une autre est persuadée qu'elle a un salon mixte, un salon de fusion. Ni les unes ni les autres ne se doutent que la création d'un dj ces centres mondains demande des années, des qualités spéciales, des forces qui ne sauraient s'acheter. Elles ne savent pas, et voilà ce qui me désarme. Elles évoluent au milieu de nous sans nous comprendre, sans s'en rapprocher d'une pensée ou d'un sentiment. Elles naviguent dans nos eaux sans soupçonner leurprofondeur, entassent bévues sur bévues, et surnagent où des Françaises périraient. Elles vont de l'avant toujours, conscientes seulement de la puissance que la fortune leur donne, essayant leur clé d'or aux portes les mieux gardées. Beaucoup résistent, elles ne s'en vantent point. Pas plus que des enfants, elles ne font de mal à personne. Quelle mission accomplissent-

elles ? A quoi sert ce contact superficiel avec le Vieux- Monde? Mes yeux ne sont pas assez forts pour le voir, mais la nature ne Ta pas ménagé en vain.

Les Vraies Américaines appartiennent, en général, à ce que les Yankees appellent our best peopie, notre meilleure classe. Leurs maris ont senti le besoin de se retirer de la mêlée des affaires; elles-mêmes préfèrent Paris, où le mouvement de la vie est moins rapide que dans leur pays, et où elles peuvent échapper à cette terrible émulation qui, aux États-Unis, laisse tant de femmes sur le carreau. Elles ne cherchent pas à entrer dans la société française et demeurent strictement entre elles. La plupart ont de très jolies habitations et vivent dans un luxe tranquille et de bon aloi. Presque toutes se sont créé un intérêt quelconque. Celle-ci s'occupe de musique, celle-là de peinture, et, en plus, elles font beaucoup de bien.

A côté de ces deux clans mondains, il y a le groupe des artistes. Elles m'intéressent et m'émerveillent, ces créatures qu'une étincelle d'électricité divine a séparées des leurs. Pendant qu'autour d'elles, on parlait affaires et dollars, elles prêtaient l'oreille pour saisir des accords et des harmonies, leurs yeux demeuraient fascinés par la ligne et la couleur. A travers l'énorme distance, elles ont subi l'attraction de la vieille Europe. Malgré le bruit assourdissant des machines, elles ont entendu son appel, et, au prix de mille sacrifices, elles y ont répondu. Leur nombre croissant a nécessité certaines institutions, entre autres celle d'un club home. Il est installé dans l'ancien hôtel de Chevreuse, s'il vous plaît 1 un hôtel avec une porte cochère, un jardin, une terrasse à balustre en fer forgé, un toit

aux yÀios mansardes. La Provkleace les a gâtées, ces abeilles transatlantiques ! II y a là, ebaque jour, un five oclock où sont invitées les bohèmes aroéricakies. Oh ! las dxôles de petites filles au regard saruvage ; elles arrivent, qui avec un violon, qui avec un portefeuille de dessins, qui aii^c des livres. £Ues ont des robes trop courjtes, des chapetmx défraichis, des jaquettes .trop minces, des visages «tkés par îles privations. Elles font disparaître lesteoaent les jpiles de tartines beurrées que l'on place devant elles. G'rest tau* chant de voir ces cigales venir se réchauâer, -s'âlbriler un mstant sous le pavillon étoile de la mère^atrie. Quelques-unes ont été amenées de bien loin, du .F-(ïr- W^t. Pour quoi faire? Pour prendr^e icontact avec ios grands accumulateurs d'art que nous possédons, pour voir de fa beauté, entendre de l'harmonie ^et en produire à leur tour. Biein peu, hélas! yxéussiront. U faut beaucoi^ de peintres à la nature pour produire un peintre, beaucoup de mn^oiens :paur produire un musicien.

Paris aime J'Américaifne, non pas seulement parce qu'elle lui laisse de largenjt'-^ila conscience de lui donner en échange des choses infinimeot plus précieuses -^ mais parce qu'elle est jolie, bien faite, qu'elle porte à merveille ses créations. l'I laime, parce que sa beauté brillante éclaire ses rueis et ses ihié^res. G'e^t comme une fleur de plus à sa coiirpoae.. Les tnar^ichauds apprécient particulièrement cette iemme éton-^ nante qui dispose de sa fortune, qui ne -cansuUe que sa fantaisie et qui, une fois le prix convenu, p^ie ses notes sans rabattre les centimes. L'action des Américaines sur nos us et coutumes, bien que superficielle.

SUR LA BflRANCHE 267

ne laisse pas qu«<(l'él^ seuâil:^. A leur exemple, nous déjeunons en chapeaux. Sous leur inspiration, la toilette fémiaine est dévalue loioins discrète, le goût des bijoux fi €ât développé, le 4uxe des mille accessoires de la vie s'est augmeorté, le >conibrt aussd. Les salles de bains «e sosit muUipU^es. Leis Jiâiels se sont transformés. Il y a une douzaine d'ansées «e«iiein«Eit, leurs salles à manger étaieixt nues. Je axtoe souviens d'avoir vu des Américaines apporter des touflBas de violettes et de roses pour ^ayeer Jaurfi r^ms. Sous cette heureuse sug^^tioa» h$ botelieps se «soat mis à décorea* « la table du voyageur » ; je leur dois donc un peu le joli bouquet qui réjouil mes yeistx, à déjeuner et à âi^. JLe quartier américain, dans le svoii^iaage de l'Étoile, a un aspeot particulier. Oa y sen* l'âme saxonne et protestante.. Il est élégant, net et froid. Le fatt,b©jarg Samt-GeroiaiB e€lt iatilaiiment plus chaud et pkts -sympathique. Quaiaid, de la rue de Yavenne, on VA âla jïlaoe des Étarts-Ufiwi, on sent -que l'on passe du ykiAJùi .mojadedans le (monde nouveau.

C'est ma conversaiiofi de ce soir avec Guy .qui m'a amenée à ccvke toui oela. U était chez fiaoi, lorsqu'on m'A appoiHé un ;biUet d'une de mes amies américaines qui me priait gentiment à un dîner de femmes to a lien cUnaer, liUéralement à « imi dîner de poules » .

--^ Un dîner de apodes 1 s'éoria-t-il en souriant. Vous ja aco^Heis pas. J'espère 1

— Miwssi-

— Vous vouéTésigttW'iez à entendre pacler scandales et cbiSoitô toute uœ soirée?

-— Mais je Ae auis pas sùfe qiae le divertissement se Iwariie.à ,cela ; jQoits X.... triera ses compatriotes sur

2G8 sua LA BBANGHE

!(î volet, afin de me donner une agréable impression.

— Vous avez une trop bonne opinion des Américaines. Croyez-moi, ce sont des farceuses. La plupart viennent en Europe soi-disant pour leur santé ou pour l'oducation de leurs enfants, en réalité pour s'amuser dans le sens masculin du mot. Chez nous, ce sont les hommes qui s'amusent, aux États-Unis ce sont les femmes. Pauvres Yankees 1

— Ne les plaignez pas, mon cher. L'un d'eux m'a dit un jour cette chose magnifique : « Dans notre pays, toutes les lois sont en faveur de la femme, et c'est nous, les hommes, qui les avons faites ». En France, ajoutai-je, toutes les lois sont contre la femme, et c'est vous, les hommes, qui les avez faites.

— C'est vrai, je n'en suis pas précisément fier, répondit mon filleul. Mais la magnanimité des Américains n'est pas pour nous encourager. Ils sont assez mal récompensés, convenez-en. Vous avez flatté les « Transatlantiques » dans vos romans, marraine. Je n'ai pas trouvé chez elles ce respect de la vérité que vous leur prêtez. Elles vous racontent des histoires à dormir debout. A les entendre, leurs filles ont refusé les plus grands noms de l'almanach Gotha, le faubourg Saint-Germain n'a point de secrets pour elles. Un de mes apiis fréquente chez une Américaine qui pose pour l'éclectisme social et veut amener la fusion des partis au moyen de la musique. Vous voyez ça d'ici 1 Elle avait un jour dans son salon, non pas une gerbe, mais un massif de fleurs rares. Georges Sérizay se mit à la taquiner sur leur provenance. Elle lui apprit alors que c'était une offrande du parti républi-

SUR LA BRANCHE 26g

caîn — froni the Republican pariy — et elle ajouta : c Quand mon ami le comte G... a vu la carte qui l'accompagnait, il Ta déchirée en disant : « Ceci est un salon royaliste! » Est-ce assez comique?

— Comique! m'écriai-je, en riant de tout mon cœur; it is killing! J'espère que l'anecdote est vraie!

— Vraie 1 Je vous le garantis.

— Voilà le fait des parvenues. Elles veulent monter quatre à quatre les degrés de l'échelle sociale et vivre vite, très vite. Elles n'ont pas le temps d'attendre que les événements se produisent, elles les inventent. Vous ne connaissez pas les vraies Américaines.

— Possible.

Puis, reprenant ma lettre d'invitation :

— Un dîner de poules 1 répéta Guy, je crois que je ferai bien d'aller vous chercher à dix heures.

— Oh I inutile de venir me chercher, dis-je vivement. Miss X... demeure avenue du Bois-de-Boulogne, et je suis bien habituée à rentrer seule.

— C'était bon quand vous n'aviez personne; maintenant vous êtes sous ma protection immédiate ; à dix heures j'irai vous délivrer.

— En tout cas, pas à dix heures, s'il vous plaît.

— A onze heures, alors ?

— Va pour onze heures, fis-je irritée et contente tout à la fois.

• Paris.

Ce fameux dîner de poules a eu lieu hier, et il a été un succès complet à tous les points de vue.

î^70 s©» LA BRANGflB

MiôsX... OQCupeavec son père, avenue <lu Bois-d*- Boulogae, «u appartemeo* où Téiégaofce, l'art et le cosirort ont été beuneu^ment oovobinés. IjSl salie >à manger avait un aspect p«riic»lîêrenaeiït 9)riilant. Nous étions dix^ autour de la tajble recouverte d'uae nappe brodée, dont le soâlieu était lune coriseilAe de fruîto superbes, et sur laquelle avaienit été jetées, comme au hasard, d^B roses de diverses espèces. Noits avions Tair de «danger au milieu des JLe^rs. <!ibaouiie des convinres ^it «o gmade ^lotteltte, aurait aras her war pamt ^ ea peîisiture de guerre 3» comme poar Jes coaiqiKèiee mas* culines. L'Amérioainc, du (pes*e, s'babille pour la femme plutôt que pour Thomme. Notre ampàitryonne portait une robe de denteUe et de mousseiine de soie d'{U4L blanc cbaud fi^ autour du cou, elle avait <un baut collier de ^rles^ En ma npialîté de douairièa^, eile me plaça on faœ d-eile. J'étais da seule F»raaftçaise, bien eoleodu. Miss X... ayait réuni là des jeunes fi&es, des femmes de trexrie «et de q^uanaste ans. Ma vcdsine était une beauté de fialtimiQre, mariée à Washington. Très grande^ bloode de cheveux «et de peau, <Sle avait des traits menus, des yeux immenses bieu ioncé, om^brés par des cils d'eirfant. J'éprouvai à la ^regarder un véritable plaisir. Toutes oes fieffnmes ëtaienl riches, iudépendaxstes absolument, bien qu'en «puissance de parenls et de maris. Chacune avait un but, une ambition, une occupation. L'une, qui m'a été présentée comme le docteur V..., est chirurgien. Elle a une clinique dans- un des grands hôpitaux de Boston. A voir son visage doux, son expression timide, je n'aurais jamais deviné sa vocation, et jam^enétcmoai.

— J'ai hérité oe goût de mon père, qui, lui, n'avait

SUR LA JBRANGHB 27I

pas pu ^udbr^ me répondii-elle «knplemeat. J aime Tart, le monde, mêà» ma prafenioa au-^dasaus de tout.

Malgré moi^ pendantt ie dimer, mes yeHK osA été Mintés par «es maiits de femmes Som, longoes «t nues, qui maniaient le bistouri et le scailpei. Leur vue m'a donné de petits Inssoas dams le dos.

Paris .alimenta copieusonaent la cooTersfttion. Parmi iûs convives, quelq^es^ines ayaÂeat visîié tous les élsialissenBiMiis de Motftmvtre, soupe dans tous les rasCauraats «de Aurt ; Las autres ayaientiéié&aciiiées par le quartier Latsn, et dîné «dans ses ta^rnes, >uae indiœiioa de mentalité. Les Fcançais n'knagine&t pas qi^l fireatîgB je qaartkr Latin exeroe «encose sur les étrai^rs. Ils ce compoement m sa ^ie îmirérîeare, ni sa vie supëiievre, maïs ils sont farabinés par son bouilloonemont de jeunesae «t de forces. A ia vitrime de Gdig&aiai, le libratoe «agibiis^ il y ^ toujoucs mie cangée de livres où flamboie île som magicpie. £n .entendant les impressiociS'divecBes que Paris peut provoquer, je jacie suis rendue oompte que seule, de toutes les capitales de TEuvope, il est un orchestpe complet, un ondiestre qui a un son pour chaque oreille jbuaiaiae. Je demandât là ma Msoisine, la plus belle des pouies pirései^ies, sî elle s'y amiwsât.

'-»- Nofi« je m'y repose, c'«st biea mmlleur.

— Vous YOiis reposez k Pans ?

— Assurément. J'y vietts avec ma fomme de chsesibTe ert; men dxiaQ.Qtia»d 'j'arri<ye, je suis si «fatiguée de ma vie de ntiondiiiae cpe j'espîeœ ne jamais revoir ni mon mari, ni ma maison, ni mes tableaux. Après quelque temps, mes nerfs sont réaccoffdés et je rentre chez moi avec ^aâsir.

— Et M. H... vous accorde ainsi des congés?

— Oh I nos hommes sont si bons I J'aurais voulu que Guy entendit celte réponse.

— De quelle manière vous reposez-vous ? demandai-je curieusement.

— Je prends chaque jour une leçon de chant, je promène Loulou, je vais au théâtre, à tous les concerts, je visite des vieilles dames françaises dont les fils ont été attachés à Washington. Elles sont terriblement choquées de mon indépendance conjugale. Elles ont bien de la peine à me croire ail right, — honnête, — mais elles aiment à me voir. Pour leur plaire, je mets mes plus jolies toilettes. Ce matin, j*ai déjeuné chez Tune d'elles, et nous avons été servies par un domestique en tabUer blanc, c'était délicieux.

Un domestique en tablier blanc, délicieux I Fallait-il éprouver la satiété du luxe pour avoir cette impression I

' — Je ne suis pas étonnée que les Français ne puissent vous comprendre, fis-je en souriant.

— Mais ils n'y tâchent même pas, dit alors notre hôtesse, et c'est ce qui m'enrage. Tous ceux que j'ai rencontrés dans le monde, depuis douze ans, m'ont fait les mêmes questions : « Aimez-vous Paris?... Y a-t-il longtemps que vous avez quitté l'Amérique? » Aucun n'est allé au delà. J'ai essayé de parler art, littérature ; ils m'ont regardée d'un air étonné et ne m'ont jamais donné la réplique.

— Avez-vous eu la même expérience ? demandai-je à une Américaine qui possède un château non loin de Paris.

— Absolument. Il m'a fallu beaucoup de temps pour entrer dans l'intimité de mes voisins. Il y a une

SUR LA BRANCHE SyS

chose qui ne cesse de les étonner, c'est ma liberté individuelle dans la vie conjugale.

— Comme ils doivent vous paraître arriérés !

— Oui et non. Ils ont des nuances, une finesse que nous n'avons pas acquises. Cet automne, j'ai passé trois mois à Boston, et mes compatriotes m'ont fait TefiFet d'être terriblement crus,

— Ne dites donc pas cela devant madame de Myères, s'écria miss N..., c'est une trahison.

— Mais non, fis-je en souriant* Est-ce que je ne sais pas que la nature se refuse to hurry up, à faire vite. Vous manquez d'afSnement, mais non de raffinement. Chez nous, les gens crus sont généralement grossiers.

— Comme vous êtes juste I dit « ma beauté » , avec une expression de plaisir.

— Je tâche de l'être.

— C'est pour cela que nous n'avons pas peur de vous, ajouta notre amphitryonne.

Sur cette parole aimable, elle me fit le signe conventionnel; nous nous levâmes de table et nous passâmes au salon. Là, nous nous assîmes autour de la cheminée. On apporta le café, quelques cigarettes s'allumèrent. Comme si les dieux et les déesses bouddhiques d'une admirable collection qui se trouvait dans le salon voisin eussent influencé nos cerveaux de quelque manière occulte, la conversation tourna peu à peu vers l'Inde, la Chine, le Japon. Les anecdotes, les souvenirs surgirent en foule de ces fraîches mémoires.

— Quel contraste entre une ville comme Bénarès et New-York I dis-je. Voilà une impression que je vous envie I

— Il n'est pas aussi saisissant que vous l'imaginez, répondît madame B... Il est trop adouci parla présence des étrangers. Ce qui est plutôt extraordinaire, c'est la révélation de cette force psychique quk immatérielle^ invisible, soutient des millions d'individus, leur communique une endurance supérieure k la nôtre. Tout le temps, au milieu de ce-réel, iiréel, ^sà eu la sensation que l'Inde était une âme sur laquelle nous marchions.

— Et sur laquelle les Anglais jouent au tennis et au golf.

— Ouï, et c'est abominable; vous ne sauriee imaginer comme nous avons l'air vulgaire auprès de ces pauvres Hindous qui vivent dans l'au-delà. Xai été invitée to a tea ceremony^ à un five o'clock, chez une grande dame indigène. Il y a eu des révérences sans fin, des compliments, des changements de tasses I On eût dit que les mouvements étaient rythmés par une musique intérieure. Je n'y ai rien compris, mais tout le temps je pensais à nos thés mondains, à notre ba^ billage, à nos gestes heurtés et la comparaison n'était pas à notre avantage. J'aurais voulu retourner aux Indes, cette année, mais je fais partie du comité féminin de l'Exposition de Saint -Louis, je dois rentrer. Il s'agit de travailler. Miss Glould, notre présidente, paye de sa personne aussi.

— Je donnerais beaucoup pour assister aux séances d'un comité de femmes, dis-je en souriant.

— Oh I je ne vous dirai pas qu'elles sont toujours dignes. On s'^y quwelle, on s'y donne des» coups de bec, mais l'entente finit par se produire et avec de bons résultats. Tenez, autrefois, pour le monde entier.

notre Chicago n'était qu'un* mâfdié é& pores. Les femme» se sofit mis àsm^ la tâte de DMmtfer qu'il étaÂt capable d'apprécier les œuvres d'art et d'wi produire même. Elles oQt saisi l'oceasion de sott Exposition. Grâce à elles, il y e eu là, à côté du déj^oiemeot de sa puiesânce matérielle, de» coiffl» de beairlé et de poésie. Le mouvement imtiial, une fois donné, ne s'est pas ralentie A Clncago^ maintenant, on cultive la nMiiîqaie avee pos^n, on et>ltectio«iiiede»tableafux, le goût s'y affine* de plus en ptu», et 3 ne tardera pas à éclipser Ne^v^York. VoiBt ce que nous avons accam|)l»<

— Il Isrttf en savoiif qudque gré aux facHinnes qui vous ont accordé la liberté nécessaire.

— Obi nos Américains sont Irop avisés et trop pratiques pour ne pas savoir que their hig pthWSy que leurs grosses pattes ne conviennent pfts pont certaines œuvres. Ils nous les abendonneni votenficfrs. Au XX* siècle, la femme n« saurait appartenir uniquement an mari et h l'enfaiit. La civilisation k Féelamie. Elle a acquî» te droit de travailler ait progrès ât ce monde.

A ee moment, Vtt&tk regard fut magnétiquement attiré ver» te saten contîgu. Un rayon d'éteciricité se trouvait projeta sur une déesse bouddhique et Kri doimaifl un reflet de vie. Un sourire mystérieux glissait entre ses paupières mi>closes, descendait à ses lèvres, el je vîs qn/'dile avait des bras multiples. Irrésistiblement attirée, je me dirigeai vers elle, je la pris arec révérence et je l'apportai au milieu de notre cercle.

— Vo:yer, dis-je alors, ta pnissance future de la

femme semble avoir fait partie du rêve bouddhique. Voici une déesse avec quatre tètes et au moins une douzaine de bras.

— Vingt-quatre, s'il vous plaît, rectifia miss X... C'est Kwan-Gin, son nom signifie a celle qui écoute les bruits de la terre et prête l'oreille aux paroles des hommes ». Elle est adorée, en Chine et au Japon, comme une Notre-Dame de la Pitié.

Les Américaines se levèrent^ entourèrent la statuette de bronze et la caressèrent tour à tour.

— Elle tient la foudre I s'écria l'une.

Et toutes les autres énumérèrent ses attributs symboliques avec un accent de triomphe croissant.

— La coupe du sacrifice 1

— La sébile de l'aumône 1

— Le livre de la loi I

— La roue de prières I

— La Roue des Choses !

— Allons, fis-je en souriant, il y a là de quoi satisfaire les plus féministes. « Celle qui écoute les bruits de la terre » doit avoir entendu nos vœux.

Comme je venais de reposer doucement Kwan-Gin sur son socle, onze heures sonnèrent. La soirée avait passé incroyablement vite. Ces Américaines, hors de l'influence magnétique de l'homme, avaient été amusantes, originales, charmantes. Je le dis à notre hôtesse.

— Oui, our cackling, notre bavardage de poules n'a pas été trop ennuyeux.

— Il a été, au contraire, très brillant, féUcitonsnous.

— Félicitons-nous, répéta-t-on gaiement.

SUR LA BaANGHB 277

On m'annonça la voiture. Dans l'antichambre, je trouvai Louis, le domestique de Guy. Je ne puis m'empêcher de sourire. Croira-t-on que j'en éprouvai une satisfaction de vanité I C'est un peu humiliant à avouer. Mon filleul avait bien fait les choses. U m'attendait avec un coupé de cercle.

— Èh bien, marraine, me demanda-t-il aussitôt, n'avez-vous pas regretté que je ne sois pas venu plus tôt?

— Du tout, il y a longtemps que je ne m'étais autant amusée. Et je peux vous affirmer que nous n'avons dit du mal de personne, et que nous n'avons pas parlé chiffons.

— Ah bah 1

— Plusieurs fois, j'ai désiré que vous fussiez caché derrière un des paravents. Si vous nous aviez entendues, vous auriez pris une meiUeure opinion des femmes.

Le jeune homme eut un rire nerveux.

— Une meilleure opinion des femmes I Voilà justement ce dont j'aurais besoin en ce moment.

— Vous en avez donc une mauvaise?

— Oui, oui, n'importe, fit-il brusquement.

Je me gardai d'insister. Le silence se fit entre nous. L'avenue du Boi»-de- Boulogne était déserte, la nuit froide et pluvieuse. J'éprouvai peu à peu, comme autrefois aux côtés de M. de Myères, une sensation délicieuse de sécurité, de chaleur morale et physique. N'était-ce pas lui qui me la donnait de nouveau, ou du moins, ce quelque chose qui était lui encore? Listinctivement, je me tournai vers mon compagnon et, rencontrant ses yeux, j'y vis cette lueur qui vient

278 SUA LA BAAXCHE

toujours au-devant de moi... ia lueur allumée à Tâme de son père. Elle me toucha plus directement quelle n'avait jamau fait, et je me sentis très heureuse. Je me rappelai aos retours du bal, du théâtre, la jdie de regagner notre logis. Je revis notre petit salon cgayé par un beau feu de bois, le souper délicat qui nous attendait...

Soudainement oppressée, je baissai la glace, et je demeurai toute saisie. Pour éviter le pavé glissant de l'avenue des Ghamps-Éljsées, le cocher avait bifurqué à droite, nous suivions la rue François4^^. La voiture traversa ia place, tourna lentement le rond-point. Je ne respirai plus. J'eus la folie de me dire : c Si je sortais d'un mauvais rêve! si elle allait s'arrfiter là... devant la maison 1... » Non... je n'avais pas rêvé... elle continua de rouler, et me conduisit... à l'hôtel. Oh ! la Providence aussi les nuance, ses romans I

Pari*.

C'est très curieux et un peu inquiétant. Depuis quelques jours, je rencontre partout madame de Mauriones. Elle traverse ma route, je traverse la sienne, nous échangeons un regard et nous passons. Je connais assez la vie, maintenant, pour savoir que ces conjonctions d'individus ne sont jamais fortuites, mais que souvent elles préparent les événements. Est-ce cpie nous devrions entrer en relations? Pourquoi et comment?

Avant-hier, j'ai été témdn d'une scène qui m'a singulièrement trouUée. Des amis américains m'avaient

^nmeaée diner chez Rîtz. La chambrée était nom- Intense et élégante. Dans le cadre Uanc du restautamt, les tables décorée» de ikurs, occupées par des femmes en grande toilette, étaient dn plus joli effet. L'étincellement de» yeux, des sourires, des lèvres roupies, le jeu des mains endiamantées, Téelatdes bijoux imprimaient à Tair ambiant comme on mouvement de vie joyeuse. Non loin de moi, j'aperçiKi tant à coup la marquise de Mauriooes.

(c Elle encore! » pensai^. Avec deux jolies femmes accompagnées de leurs maris, elle étsôit Tbôte du prince K...» ua prince russe qm mange galamment sa fortune à Pari*. De ma place, je voyais bien les lignes de son buste, Vexpression ardente et triste de son visage. Tomt en noir, die avait une robe d'étoffe légère, garnie de rubans de velours. Le corsage, très décolleté en dessous, laissait voir,, soos la gaie montante, les épaules et la g€rge. Le cbapeau, noir également, coiffait à ravir et son profil et ses cheveux. Plsisiecrrs rangs de perles parlaôèes relevaient la aâmplicité de sa toilette. Mes regards ae portèrent sur le prince avec quek|ue eut io^ site. C'est un bomme jeune encore, avec un corps déformé et alourdi par la bonne chère, des traits p%uliers, boursouflés par les excès de toutes sortes. Je ne l'avais vu que de très loin, je fus surprise de l'expression fine et caustique de sa physionomie. Ce pauvre viveur, j'en jurerais, sait à quoi s'en tenir sur la sincérité des adulations qu'on lui prodigue et sur la valeur de ses parasites. J'eus aussitèl l'intuition qu'il se passait quelque chose cotre lui et madame de Mauriones. Il l'admirait indiscrètement et cherchait a l'accaparer. Elle se défendait avec hauteur, évitait ses

28o SUR LA BRANCHE

regards, tenait sa tête obstinément tournée vers son voisin de droite, pour lui revenir avec ce lent sourire d'irrésistible séduction qui n'appartient qu'à elle. A la fin du dîner, tous deux, d'un geste presque religieux, levèrent en même temps leur coupe de Champagne. Pendant quelques secondes, les yeux dans les yeux, ils la tinrent contre leurs lèvres, comme pour une communion d'amour. Puis, brusquement, sans y avoir bu, avec un petit rire mauvais, la marquise reposa la sienne... Le prince K... pâlit, vida son verre d'un trait et se mit debout. Ses convives, un peu effarés, prenant cela pour le signal du départ, l'imitèrent, et tous quittèrent la salle du restaurant. La scène était jouée, et quelle jolie scène ! Il y avait eu là une lutte physiologique et psychologique intense, poignante, et non pas un simple fleurtage. Guy serait-il trompé? Cette idée m'a causé une joie soudaine dont j'ai honte. Le fils de M. de Myères trompé I La rétribution satisfaisait probablement la rancœur de ma féminité. Ce beau garçon, aux yeux limpides rayonnant de jeunesse virile et saine, serait trompé pour ce viveur déformé 1 Impossible I Hélas I est-ce que je ne sais pas que tout est possible I

Paris.

Je viens de rentrer à l'hôtel après six jours d'absence et, pendant ces six jours, il s'est accompli en moi des choses merveilleuses. Jean Noël, qui se croyait grand clerc en psychologie, n'avait pas soupçonné tout ce dont est capable l'âme humaine.

SUR LA BAANGHE 2S1

Lundi dernier, comme j'achevais de déjeuner, on m'appela au téléphone. C'était le domestique de mon filleul. La voix angoissée, il me priait de venir à son aide. M. le baron, me dit- il, avait une fièvre de cheval, ne le reconnaissait même pas et semblait très malade. Le cœur saisi par l'étrange nouvelle, je répondis que j'allais venir tout de suite.

« Madame de Mauriones I » pensai-je en accrochant le récepteur.

J'arrivai, tout émue, rue d'Aguesseau. La figure de Louis ne me rassura pas. Je lui demandai ce qui était arrivé à son maître.

— Dieu le sait! fit-il en levant les bras. Pour sûr, il y a de l'amour là-dessous. Madame connaît les jeunes gens I Si les femmes font des misères à un beau garçon comme monsieur Guy, qu'est-ce qui attend les autres ?

Je ne pus m'empêcher de sourire.

— Depuis quelque temps, monsieur était tout chose, continua le brave serviteur ; ces trois derniers jours, il n'est pas allé à Grignon, il n'a fait qu'entrer, sortir, se promener de long en large dans l'appartement. Hier, quand je lui ai demandé s'il voulait manger à la maison, il m'a regardé comme s'il ne comprenait pas et m'a répondu par un signe de tête. Je lui ai servi un bon petit dîner, il a essayé d'y faire honneur, mais j'ai bien vu que les morceaux ne descendaient pas. Il s'est plaint d'un grand mal de tête. Je lui ai préparé une infusion de tilleul, il m'a renvoyé en disant qu'il n'avait pas besoin de moi et qu'il se coucherait de bonne heure. Ce matin, il ne m'a pas entendu entrer dans sa chambre et, croyant qu'il dormait d'un som-

2^82 sua LA BRAlfCHE

meil natare), je ne l'ai pas réveillé. A midi, je suis retourné auprès de !uî je Fai appelé, appelé, il ne m'a répondu que par de» gémissements, on dirait qu'il ne peut pas ouvrir les yeux, madame va voir.

Et je vis... Sur son grand Irt Empire, le jeune homme gisait, gisait, c^est Ken le mot, comme assommé, inerte; son pouls était lent, irrégulier, dépressible, sa respiration rapide, ses yeux fixes, et il semblait plongé dans un demi-coma. Je fus effrayée.

— Vite, vite, au téléphone, dis-je à Louis, la comnounication avec le docteur H...

Nous eûmes la chance de le trouver à la maison. Je le priai de venir au galop, puis je retournai auprès de Guy.

Et c'étaient des forces que nous ne voyons pas, la jalousie, la trahison, peut-être, qui avaient terrassé ce corps vigoureux. A regarder ce pauvre vaincu, une émotion croissante m'envahit, les larmes brouillèrent ma vue et, au-dessous du coeur, dans cette région sacrée qui est le tabernacle de la maternité, région jusqu'alors stérile et muette chez moi, je sentis tout à coup naître une tendresse curieuse, nouvelle et infiniment douce.

Guy s'agita et geignit.

— Mère. . . mère I appela-t-il avec un accent de détresse pitoyable.

Et moi, înconscicmmeûl, je répondis : <îc Mon enfant, mon cher enfant. » Je posai ma main sur sa tête. . . pour le bénir, l'adopter, le soulager. . . je ne sais. L'instinct maternel venait de s*éveîller au fond de mon être. Il avait triomphé des sentiments mesquins, de la rancœur de ma féminité et je répétai encore avec une

SUR LA BRANGHS 283

joie délicieuse : « Mon enfant... mon cber enfant I » J'étais prête à secomler la nature et la science de toutes les. forces de mon intelligence et de mon cœur. N'ëtaift-ce pas là ce que la Providence voulait ?

Le docteur arriva an galop, comme je l'en avais prié. En me voyant si inqnîète a» cbevet d^ ce jcane homme, sa physionomie trahit quelque surprise et je rougis!... A mon âgel cétait trop rîdiciiile.

— Le baron d'Hawterive, un parent, dis-je alors. Po«r la première fois, je me rendis compte que le

fîb de M. de Myères se tronTait être en réalité mon propre petit cousin.

Au premier coup d'œil, le docteur jngea Je cas grave.

— Une belle fièvre cérébrale, dit-il, et qui nous donn^!^ du mal. Un eh&c, j imagine, du surmenage?

— Un choc, plutôt.

il prit la température du pertient.

— Quarante, annonça-t-il, et cela ne s'arrêtera pas là. Qvà est-ce qui va le soigner?

— Moi, et pois son domestique, qui Im est très dévoué.

— Ce n'est pas suffisant. Il vous faut une nurse expérimentée. J'ai une Anglaise qui se trouve libre, Je vais lui téléphoner de venir.

— Faites tout ce que vous jugerez nécessaire, et s3Uveï-le-moi f sauvez-le-moi I fis-je, incoitscîe!nte de l'étrangeté de cette phrase.

— Nous tâcherons, nous tâchercwrs, me répondit le docteur, avec un regard dont je 9ens maintenant la corioeité.

En mcniMi: d'une hcfnre, les soin9 furent organisés

2^54 SUR LA rilAnCHE

el le sauvetage du pauvre eafant commença. El quel sauvetage, long et émouvant! Le docteur H..., la nurse, oncle Georges que j'avais appelé, Louis et moi, nous y travaillâmes résolument. Pendant trois jours, Guy fut dans le plus grand danger : glace sur la tête, bains, injections hypodermiques, semblaient impuissants à lui rendre une température normale. Elle arriva même à quarante et un. J'avais l'horrible impression que son cerveau était pris sous quelque chose de très lourd qui allait l'écraser à mort. Le médecin parlait de faire une opération aux méninges. Je le veillais de minuit à six heures, et d'une heure à six. Je connais maintenant cette force qui rend les mères si vaillantes au chevet de leurs enfants. J'éprouvais une joie exquise à procurer un peu de soulagement à mon malade. J'avais la conscience magnétique, qu'à travers sa nuit, il sentait ma présence, et qu'elle lui faisait du bien. Je tâchais avidement de saisir les paroles incohérentes de son délire, afin de deviner ce qui avait pu causer cet horrible déclenchement. Il appelait sa mère souvent, puis « marraine », et cela me rendait très heureuse. Le nom à* Anne revenait sans cesse sur ses lèvres. Il réclamait des millions, de l'argent, beaucoup d'argent ! Il voyait des renards noirs sur les murs de sa chambre, il battait l'air de ses bras pour les chasser. Après ces moments d'excitation, il avait des assoupissements subits qui m'effrayaient bien davantage. Pendant la troisième nuit, je crus qu'il allait tomber dans un coma mortel. Selon l'ordonnance du docteur, je lui fis des injections de caféine. Vers le matin, il souleva ses paupières, une sorte de sourire passa sur ses lèvres, puis il poussa un long soupir et

SIDH LA BRANCHE 285

ses yeux se fermèrent. Je le crus mort. Je me penchai sur lui dans une angoisse épouvantable. Sa respiration ne cessa pas, elle devint régulière et douce. J'eus ridée qu'un changement venait de se produire, j'allai chercher la nurse. Elle examina le patient. Son visage s'éclaira d'un reflet qui me parut divin, elle mit sa main sur la mienne, la serra fortement.

— / think he is ail right now. Il est sauvé, je croîs, me dit-elle tout bas...

Et il était sauvé I

Lorsqu'il reprit conscience, il n'eut pas l'air étonné de me voir près de lui.

— Vous m'avez soigné, marraine ? me dit-il doucement.

Je fis signe que oui.

— Ai-je été bien malade ?

— Assez pour que j'appelle oncle Georges, et pour nous effrayer terriblement.

La mémoire lui revint sans doute, une rougeur pénible passa sur son visage, et il ne prononça plus une parole.

Après la scène dont j'avais été témoin chez Ritz, je ne doutai pas que le coup ne vînt de madame de Mauriones. Gomment avait-il appris sa liaison, ou son fleurtage avec le prince K...? Et ces millions qui semblaient le torturer? Et ces renards noirs? Des renards noirs I Gette vision ne m'aurait pas surprise dans un cerveau d'alcoolique, mais dans un cerveau d'amoureux, je ne me l'expliquais pas. Jean Noël aurait voulu savoir. Je suivis avec admiration le dégagement des facultés de « mon enfant », le travail merveilleux de la guéri son. Je me dis que tout est

beau dans la vie, mâme la maladie, même ce que nous appelons la mort. Seulement, nous ne savons pas encore les regarder dans leur pvc^re lumière. En attendant, la nature et la jeunesse sont à Toenvre, pour réparer chez Guy k ravage physîquo. Quant an ravage mco'aU je n'ai pas encore pu «t juger

PafÎBu.

En rentrant chez moi, j'ai trouvé un magnifiée bouquet des de Lusson. Je leur avais appris tout de suite la maladie de mon parent. Gny , mon parent I Est-ce drôle I Ils ont partagé mes inquiétudes avec le plus afifectueux intérêt. Plusieurs foi» par fmt, ils ont demandé des nouvelles par le tâ^hone. Le téf^bone est un terrible révélateur. Il vous hvre le vrai caractère des gens, dans les intonations qu'il vous a|^x)rte. Je jugerai, dans le réceptetir, utn ami ou une fenuKie. La voix de Joeée de Lusson m^est arrivée chamde, gaie et bonne. Je n'y ai pas surpris une note aigre ou fausse. Si j'étais hoiome,, je l'qiouserais sua* la foi de sa voix.

Parmi les lettres qui m'attendaient^ il y en avait une de sir William Randolph. Il passe l'hiver à Torquay, qu'il trouve dreadfvdiy Engliskr tenriblenient anglais. Sa souiTcance physique se trahit par un redouUement d' « humour». U a écrit en marge de la Revue de France, les critiques et les réflexioDS que lui a suggérées mon roman. < J'y ai trouvé, me dit-il, nombre de pensées réconfortantes, oxygénées. L'oxygène est devenu mon idée dn bien, vous savez»

Par moments, j'ai été tenté de croire que ces pensées ont été écrites pour ce pauvre Britisher, que vous deviez Tencontxer à Cannes, et qu'elles sont des messages. Ce serait très beau, mais ne serait-ce pas bien de rbonneur pour Jean Noël et pour moi P »

Quel plaisir ces paroles mont causé 1 Bien de l'honneur pour Jean Noël? Évidemment, et j'en ai la conscience. Ohl il agit, mon accumulateur!

Paris.

Ce sentiment de mat^nité persiste. Je craignais qu'il ne passât avec le danger qui l'avait £adt naître, mais il est toujours là, accroché à mon cœur même. Je le considère comme une récompense, il me semble qu'il a renouvelé mon sang et ma vie, qu'il m'a rajeunie.

Guy est loin d'être guéri. Il a des retours de fièvre, suivis d'anéantiss^nent profond. Le médecin dit qu'il ne sera pas lui-même, avant une huitaine de jours. Oncle Georges, la nurse, Louis, le soignent admirablement. Je vais passer tous les après-midi auprès de luL L'expression de plaisir que ma présence amène sur son visage, le baiser de reconnaissance qu'il met sur ma main me vont au cœur. Je lui apporte des fleurs, je tapote ses oreillers, je les caresse comme faisait dolette, je tente son appétit par une chose ou par une autre, et c'est délicieux. Je trouve, à appeler « mon enfant i>, ce fils de madame d'Hauterive et de M. de Myères, une jouissance très complexe, sans doute, dont je ne me rassasie pas. Je

m'assieds près de lui et, tout en crochetant mes cache-nez, le seul travail féminin qui ne m'exaspère pas, je lui raconte les nouvelles du jour, je fais de mon mieux pour l'intéresser. Lorsque j'y réussis, je suis contente. Il est écrasé moralement sous l'humiliation que l'infidélité inflige toujours à Thomme et h la femme. On se console de la perte de l'être le plus aimé, on ne se réconcilie pas avec l'idée d'avoir été trompé. C'est une insulte qui vous atteint jusque dans les profondeurs sacrées de votre être. Par moments, le souvenir de cette insulte amène une lourde rougeur sur le visage de Guy. Ah I je la connais bien... comme elle brûle I Et il détourne ses yeux des miens, afin que je ne voie pas sa blessure. Je ne peux plus rencontrer son regard. J'ai défendu à Louis de lui donner son courrier. Il ne l'a pas demandé, du reste. Parmi les lettres, il y en a trois qui, j'en suis sûre, viennent de madame de Mauriones. Elles sont de forme élégante, d'un papier légèrement teinté ; l'écriture haute et gothique me semble caractéristique de la femme qu'elle doit être. Pourvu qu'elle ne le reprenne pas ! Les réconciliations sont toujours démoralisantes. Pour ces passions de jeunesse, mieux vaut une mort violente et sans agonie. Il y a chez Guy une dignité innée qui me rassure. Aujourd'hui, je l'observais pendant qu'il dormait. Lorsque les yeux de M. de Myères sont fermés, il a entièrement l'expression énergique du grand-père de Colette, de tous les de Nolay. Cette veine de force, que la nature a voulue, qu'elle a été chercher là, au mépris de mes droits, à moi, l'aidera à reprendre le dessus et, plus tard, que produira-t-elle?

SUR LA BRANCHE sSq

c Beaucoup de bien, j'espère ^, murmurai-je intérieurement.

Un petit frisson de froid ou de peine m'amena devant la cheminée. Je m'y réchauffai debout, le regard fixé sur la flamme, la tête un peu baissée. En la relevant, je fus saisie, littéralement hypnotisée. Dans la glace, venait de surgir la figure de mon mari; pendant quelques secondes, je ne. me rendis pas compte que c'était une photographie ; j'eus l'impression d'une vision et je n'osai respirer de peur qu'elle ne s'évanouît. Ce portrait, que j'avais eu la crainte et le désir de rencontrer chez Guy, se trouvait dissimulé par la cantine d'automobile que Louis avait mise devant. Je le pris avec des mains tremblantes. Seize ans, que je n'avais pas vu ce visage, ailleurs que dans mon cerveau I Je le regardai avidement avec une émotion qui, du cœur, se répandit comme une onde chaude dans tout mon être. Celte photographie, que je ne connaissais pas, avait dû être faite dans les derniers mois de la vie de M. de Myères. La lumière avait saisi et révélé ce que personne ne voyait encore... la mort si proche. Elle était là, dans la minceur et la pâleur de l'oreille, dans le creux des tempes, sur la lèvre inférieure. Entre les deux sourcils il y avait un pli de souffrance. Tout cela m'avait échappé, à moi 1 Le flot de tendresse si longtemps contenu déborda enfin et, à travers de bonnes larmes purifiantes, je répétais : ce Mon bien-aimé, mon pauvre bien-aimé I » Je replaçai tendrement le portrait de mon mari, puis me retournant à demi, mes yeux se reposèrent sur son fils toujours endormi, et je fus contente de l'avoir,

aÇO SUR LA BRANCHE

oui contente !... Était>ce donc là ce que me promettait cet énigmatique sourire de pitié et d'amour que j'avais vu sur ses lèvres?... Ne voulait-il pas dire ce sourire : c Une grande joie sortira de ta douleur présente. Laisse faire la Providence. » Son âme savait peut-être !

Paris.

Guy est en pleine convalescence. Il a quitté le lit pour la chaise longue, il a fait quelques tours d'appartement, appuyé sur mon bras. Il essaye de lire. Il s'intéresse aux parties de bridge à deux, que je joue avec oncle Georges, et il marque nos points. Aujourd'hui, je lui ai permis de prendre connaissance de son courrier. C'est moi qui le lui ai apporté. La vérité est que Jean Noël était curieux de voir TefiTet de ces trois lettres féminines qui s'y trouvaient. En les apercevant, il est devenu très pâle ; il les attendait, il les désirait sans doute et, aussitôt, par un effet de la perversité humaine, elles ont provoqué son mépris, sa colère. Les narines gonflées, la mâchoire dure, il les a déchirées en deux» en quatre, avec une sorte de plaisir douloureux que j'ai très bien deviné, puis il les a jetées dans le feu. Je les ai regardées brûler. Le papier, les petits caractères noirs flambaient, mais non les pensées I Ces pensées qui ne devaient pas arriver au but, que devenaient-elles? L'idée m* est venue que, comme les résolutions vaines, les élans infructuuex, les projets avortés, elles étaient des étincelles du foyer de vie, qu'elles se décomposeraient, se

recomposeraient peut-être et ne seraient point perdues.

— De Robert, fit Guy, en ouvrant une enveloppe avec des doigts encore tremblants.

Sa physionomie s'adoucit, en lisant les lignes très affectueuses sans doute de son frère. Une autre lettre parut lui faire plaisir.

— De Dawson City, marraine, du pays de For I dit-il en me la tendant. Voilà qui vous intéressera.

— Vous connaissez donc quelqu'un, là-bas?

— Oui, j'y ai un de mes meilleurs amis, si tant est qu'il y en ait de bons, Max Rennes...

— Max Rennes I m'écriai-je, mais c'^est le mineur qui a envoyé un « bravo > du Klondike à Jean Noël, après la lecture de son second roman.

— Cela ne m'étCHine pas, c'est une âme enthousiaste, très jeune, un tempérament hardi et aventureux, un Français d'autrefois. Il prétend que la richesse aurifère de l'Alaska dépasse tout ce que l'on peut imaginer. Il est désolé de le voir exploité par des compagnies étrangères, et mm par des compagnies françaises. Il m'engage à aller le rejoindre au Klondike, il veut que j'en juge par moirmême, que je fasse de la propagande ! J'irai I j'irai ! Chercheur d'or I Si j'avais mieux connu la vie, j'aurais commencé par là.

Mon cœur se serra aussitôt. Ce n'est pas une maternité poux rire que la mienne, paraîl-îl.

— Il me semble que vous avez assez de fortune pour être heureux, dis-je.

Le jeune homme eut un éclaf de rire pénible à entencîre.

2g2 SUB LA BRAKGHE

— Vous croyez ça I mais tout est hors de prix, marraine, l'amour, les illusions, le bonheur I

— Guy, Guy, est-ce bien vous qui parlez ainsi ? Il se leva, et tout en arpentant la chambre :

— Oui, c'est moi, avec l'expérience, la connaissance des hommes et des femmes. Quelle vérité dans cette fable qui nous enseigne qu'on peut tout avoir « avec un peu de poudre d'or ». Qu'à cela ne tienne 1 J'irai en chercher là-bas I Je creuserai des puits et avec quelle ardeur ! La glace en fondra I Je ferai un splendide mineur. En route pour l'Alaska 1

Avec cette parole folle, mon filleul se jeta sur sa chaise longue, le sang aux pommettes, les yeux brillants. Je vins m'asseoir près de lui.

— Je suis sûre, au moins, que si vous trouvez de Tor, vous en ferez un bon usage, dis-je avec l'intention de le pacifier.

— On ne peut être sûr de rien, ni de personne, répondit-il d'un ton coupant.

— Vous ne pouvez pas être sûr d'oncle Georges et de moi, par exemple?

Sa physionomie s'adoucit instantanément.

— Pardon, pardon, fit-il en se soulevant à demi. Je suis une brute.

Puis, d'une voix basse et oppressée....

— Vous ne savez pas comme cela fait mal, la trahison, comme cela rend sauvage.

— Je le sais, je le sais, dis-je en m'efiorçant de sourire.

— Vous!

Je fis un signe de tête. Il me regarda d'un air étonné et, sous la pitié qui montait dans ses yeux, je

SUR LA BRANCHE ^qS

me sentis rougir. Ohl cette rougeur d'humiliation qui se reproduit toujours I

— Pauvre marraine I jSt-il doucement.

Et, prenant ma main, il la porta à ses lèvres avec un sentiment de tendresse, de respect, qui me rendit très heureuse, un peu fîère même.

— Voyez-vous, dis-je alors, ces sortes d'épreuves ressemblent tout à fait à l'opération de la trempe. L'âme, portée à une température élevée, est refroidie brusquement par la douleur et elle acquiert ainsi une force supérieure. Il y a quelques jours, vous étiez encore un enfant...

— Un enfant I dites donc un imbécile, un idiot 1

— Non, un enfant... Aujourd'hui vous êtes un homme. Pour moi, l'être qui n'a pas souflFert n'a aucune valeur.

Mon filleul eut un rire nerveux.

— Alors, j'aurai beaucoup de valeur, car je souflFre beaucoup, marraine, dit-il simplement.

Je commence à croire que l'argent est pour quelque chose dans l'aflFaire qui a amené Guy à deux doigts de la mort. Avec une femme vénale, cela se comprendrait, mais avec la marquise de Mauriones I Peut-être a-t-il voulu l'épouser, et lui a-t-elle préféré le prince K...

Paris.

J'attendais beaucoup de la fermeté de mon filleul, je ti'attendais pas autant. Aujourd'hui, je l'avais laissé endormi sur la chaise longue de sa^chambre, et j'étais

seule an salon, traYaillaot près de la fenêtre. Louis entra, l'air mystérieux et bouleversé.

— Il y a là une personne qui désire parler à madame, me dit41.

— Quelle personne?

— Une dame...

Puis, roulant le coin de son tablier, et rougissant, le brave garçon ajouta:

— Ce serait peut-être mieux (jue monsieur Guy ne la vit pas.

Je devinai aiussitôt qui était la visiteuse.

— Assurément, répondis-je. Je vais la recevoir. Où est-elle?

— Dans la bibliothèque.

— Bien.

Et un peu troublée, je me dirigeai vers la pièce voisine. Une femme m'y attendait debout, un long manteau dissimulait sa taille, une gaze mouchetée, très épaisse, cachait ses traits aussi bien qu'un masque. A mon entrée, elle le releva entièrement. Ce petit acte de confiance ou d'audace me plut.

— Madame de Mauriones, fît-elle simplement.

Je m'inclinai, et je lui indiquai un fauteuil.

— Monsieur d'Hauterive. . . est hors de danger... j'espère, fit-elle d'une voix entrecoupée qui trahissait sa grande émotion. On disait hier qu'il avait eu une rechute...

— Non, il va aussi bien que possible, mais le médecin exige qu'il ait une tranquillité parfaite.

Elle devina aussitôt ma pensée.

— Rassure^vous, je ne la troublerai point. C'est Jean Noël que je suis venue voir, comme on va chez

SUR LA BRANCHE 2g5

un confesseur, sans introduction... Peu de femmes, je crois, ont été touchées plus directement (jue moi, par votre dernier roman. Vous connaissez non seulement le cœur humain, mais la vie ; vous devez savoir qu'il s'y trouve des engrenages terribles, auxquels il est presque impossible d'échapper, lorsqu'on y a laissé prendre l'ourlet de sa robe, seulement.

— Je le sais.

— Eh bien, je viens vous demander de le faire comprendre à Guy, afin qu'il me haïsse moins... car il me hait, n'est-ce pas ? dit-elle très bas.

— Il ne m'a fait aucune confidence, et il ne m'en fera pas, puisqu'une femme est en cause.

— Vous avez bien compris, cependant, qu'il avait eu une cruelle déception ?

— Oui, car il a failli en mourir.

Une rougeur douloureuse monta aux pommettes de madame de Mauriones ; ses paupières s'abaissèrent ; lorsqu'elle les releva, ses yeux étaient pleins de larmes.

— Cette pensée ajoute à mon chagrin et à mes remords. Je crains surtout que le moral ne soit afiecté chez lui. Je voudrais connaître son état d'esprit,. 3erait-ce indiscret de vous demander s'il a quelque projet ?

— Il semble pris de la fièvre de For, dis-je un peu perfidement.

La marquise pâlit jusqu'aux lèvres.

— Ah!... fit-elle, en pétrissant le petit mouchoir qu'elle tenait dans la paume de sa main, un mouvement nerveux tout à fait moderne, entre parenthèse.

— Il veut aller rejoindre son ami Max Rennes, à Daw^son City.

2g6 SUR LA BRANCHE

— Oh ! VOUS ne le permettrez pas I II faut l'en empêcher à tout prix! ajouta madame de Mauriones avec véhémence.

— Je ferai mon possible; il est entré de force dans ma vie ; maintenant, il me serait pénible de le perdre.

— Vous seule pouvez le retenir, vous avez beaucoup d'influence sur lui. Il m'a souvent parlé de marraine, n m'a raconté comment vous vous êtes retrouvés à Bagnoles. Vous étiez peut-être destinée à le soigner et à le sauver.

— Tout est providentiel.

— Dans ce cas, la Providence a à répondre de choses bien terribles.

— Qui nous semblent terribles, parce que nous n'en connaissons ni le commencement ni la fin, mais qui ne le sont probablement pas.

— Alors vous croyez, comme vous le dites, que tout sera bien et pour tout le monde.

— Il me semble qu'autrement la justice de Dieu ne saurait être satisfaite.

La jeune femme eut un long soupir.

A ce moment, la porte s'ouvrit, une même intuition nous mit debout. Guy I Et c'était Guy, réveillé sans doute par la présence de madame de Mauriones, atliré par elle à son insu. L'altération de ses traits, sa pâleur en l'apercevant, me firent faire un mouvement vers lui. Croyant que j'avais l'intention de me retirer, il mit sa main sur mon épaule, pour m'en empêcher, et il s'y appuya de toute sa faiblesse.

— Restez, marraine, dit-il, madame de Mauriones et moi, n'avons rien h nous dire.

— Rien, répéta la marquise, avec une dignité hau-

taine qui excita mon admiration. Ma visite était à Jean Noël.

— Je le suppose bien, répondit froidement mon filleul. Je regrette de l'avoir interrompue.

Sur ce, il lâcha mon épaule meurtrie, s'inclina et sortit.

La jeune femme le suivît des yeux et de l'âme, au delà de la porte... Elle se laissa tomber sur son fauteuil, comme si elle avait eu les jambes cassées.

— Il est très changé, balbutia-t-elle, j'espère que cette émotion nouvelle ne lui fera pas de mal... Je ne cherchais pas à le rencontrer...

Puis, surprenant sur mon visage une expression d'incrédulité.

— Vous ne me croyez pas?... vous avez bien raison, fit-elle, avec ce sourire blanc qui lui est particulier. Je m'étais persuadée que c'était uniquement Jean Noël que je venais voir... c'était lui aussi... et je l'ai vu...

Il y avait une douleur si réelje dans l'expression de la jeune femme que, mue de pitié, je mis ma main sur la sienne.

— Puisque vpus m'attribuez une certaine connaissance de la vie, croyez-en mon expérience, ces affections en dehors du foyer ne sont que de fausses frondaisons qui ne produisent rien et absorbent la meilleure sève de l'individu.

— Je le sais, mais ne suis-je pas condamnée à l'en dehors? N'ai-je pas débuté par le divorce... par un déraillement? fit la marquise avec un petit rire nerveux.

— Quelqu'un, ou quelque chose, vous remettra

sur U voie. La nature utilisera les grandes forces qu'elle vous a données.

— Elle m'a donné de grandes forces» à moi P Ah I cette fois-ci, Jean Noël, votre intuition est en défaut. ^ — Je ne pense pas. Il y a plus de deux ans que je vous ai remarquée chez Ritz, un peu par prescience de ce qui devait arriver, mais aussi à cause de l'individualité qui se dégageait de votre personne. Quand vous paraissiez, l'intéi^t semblait se concentrer sur vous.

— Vraiment! c'est agréable d'entendre dire du bien de soi, dit madame de Mauriones avec une jolie franchise.

— Surtout lorsqu'il est dit sincèrement.

— Merci...

Ma visiteuse se leva. Elle me regarda en silence pendant quelques secondes.

— Nous ne pourrons jamais nous voir... ajoutât-elle les lèvres émues... jelesens et je le regrette... de tout mon cœur. Écrivez encore beaucoup de romans, afin que je puisse au moins vous lire.

— Non, un seul me tenterait maintenant, c'est le roman de la vie, et le temps ne me sera pas donné pour le faire. Un autre aura cet honneur.

-— Le roman de la vie I répéta madame de Mauriones,

— Oui, je voudrais montrer sa texture. Tenez, faites abstraction de vous-même, et considérez tout ce qu'il a fallu, pour vous amener à moi, dans ce rez-de-chaussée de la rue d'Aguesseau.

La marquise réfléchit, et des ondes d'émotion colorèrent son visage, l'étonnement, l'admiration élargirent ses yeux.

SUH LA BRANCHE

— C'est vrai, je n'avais jamais songé à regarder ainsi les choses.

— Eh bien, essayez, amusez-vous à suivre les conséquences d'une parole, l'effet d'une rencontre, vous serez émerveillée à en oublier vos chagrins. Vous êtes encore trop jeune, je crains, pour ce travail-là. J'en sème l'idée dans votre esprit aujourd'hui, elle germera peut-être plus tard, portera des fruits, et votre visite à Jean Noël n'aura pas été perdue.

— Non, et je ne l'oublierai jamais, soyez-en sûre. Je tendis la main à la jeune femme, elle la serra

lentement, profondément, jeta un regard autour d'elle, sur le portrait de la mère de Guy, rabattit son voile, et se dirigea vers la porte. Avant d'en franchir le seuil, elle se retourna et, d'une voix émue et ardente, elle ajouta :

— Ne le laissez pas partir !

Je suis demeurée sous le charme de sa beauté chaude, de sa voix, de ses manières parfaites. Je connais maintenant deux marquises de Mauriones, celle qui a dîné chez Ritz, une femme artificielle, une coquette savante, et puis la grande amoureuse qui est venue me voir. Laquelle est la vraie? Cette dernière, je crois. Sa crainte que Guy ne fasse un coup de tête, son désir de l'en empêcher, me le prouveraient. La certitude que cette rupture est définitive m'a rendue indulgente I Avant de quitter la bibliothèque, mes yeux se sont levés instinctivement vers Colette. Il m'a semblé qu'elle souriait, la mère jalouse.

J'ai retrouvé Guy, .allongé dans un fauteuil, au coin de la cheminée, les mains croisées derrière la tête. Il ne m'a fait aucune question, mais tout l'après-midi,

il m'a regardée avidement pour lire mes impressions, La visite de madame de Mauriones, quoi qu'il en ait. a mis du baume sur sa vanité d'homme. Il n'a pas cru un instant qu'elle était venue pour Jean Noël. Celte visite l'a relevé à ses propres yeux ; dans ses mouvements, dans le son de sa voix, j'ai deviné une joie inconsciente. Gare à la réaction I

Paris.

J'ai de l'émotion jusqu'au bout des doigts. Je viens d'accompagner Guy à la gare de Lyon. Il est parti avec oncle Georges pour l'Algérie, la Tunisie, l'Espagne. Un changement d'atmosphère physique et morale pouvait seul achever de le guérir. J'ai suggéré l'Afrique, dont je connais le charme et l'action bienfaisante. Si Colette ne lui avait pas enjoint de veiller sur moi, il serait sûrement parti pour l'Alaska. Il n'a point osé m'abandonner. Je m'en suis secrètement réjouie. Quand le train s'est ébranlé et a emporté cette figure d'homme encadrée dans la portière, j'ai senti un déchirement profond; puis, quand il eut disparu, un vide plus pénible encore. Voilà la douleur que la mère française redoute. C'est pour se l'épargner qu'elle garde ses fils près d'elle, qu'elle les empêche d'aller chercher au loin des forces précieuses. Si elle s'entrainait à élever ses enfants pour la société, pour eux-mêmes, elle serait mieux préparée au sacrifice. Il me semble que la maternité humaine commence à l'oubli de soi, en deçà, il n'y a que la maternité animale. Du reste, quoi qu'on en dise.

SUR LA BRANCHE 3oi

l'amour maternel est le plus égoïste de tous les sentiments. Est-ce que je n'ai pas regretté de voir que Guy n'avait plus besoin de mes soins ? Sa convalescence m'a procuré mille petites joies délicates; j'aurais voulu qu'elle se prolongeât encore. Pendant ces derniers huit jours, j'ai passé Paprès-midi rue d'Aguesseau, avec lui et oncle Georges. Nous avons pris le thé, dîné ensemble, lu, causé, discuté, joué au Bridge, Madame de Myères était pleinement heureuse. Elle se retrouvait dans son élément ; Jean Noël, lui, n'était pas content. Il la tirait tout le temps par sa robe. Ce soir, il a comme une sensation de délivrance. Il s'est assis avec joie devant sa table de travail, où l'attendaient les premières épreuves du roman qui doit bientôt paraître en librairie; il a feuilleté tendrement le manuscrit de son livre sur l'Angleterre. Il a comme repris possession de la marraine de Guy et il paraît décidé à ne pas la lâcher de sitôt. Il fera bien.

Paris.

Lady Randolph me donne des nouvelle de sir William. Elles ne sont pas bonnes, hélas I « Ses cordes vocales sont tellement afiFectées, m'écrit-elle, qu'on ne l'entend presque plus. Je n'ai jamais été à la hauteur de son esprit; j'éprouve une joie mélancolique à sentir que, maintenant, je suis seule à le comprendre. » N'est-ce pas de la bonne féminité, ce sentiment-là?

302 SUR LA BRAKGHE

Paris.

L'après-midi d'aujourd'hui comptera peut-être. Que s'est-il passé?... Un regard seulement.

Depuis le mois de décembre, ma petite amie Josée prend des leçons de. patinage. Elle s'est passionnée pour ce sport. J'avais exprimé le désir de juger de ses progrès; sa mère et elle m'ont emmenée au Palais de Glace. Nous sommes arrivées d'assez bonne heure. Madame de Lusson et moi avons pris place à une des tables du promenoir, et Josée est allée au vestiaire, se faire mettre ses patins. Il y avait peu de monde encore. Je regardai curieusement l'arène éblouissante. Une figure féminine, toute vêtue de noir, riva mon attention. Avec sa toque à aigrette, garnie de fourrure, ses mains ramenées dans un manchon, sa jupe copiant sur les hanches, formant dans le bas des godets qui accompagnaient admirablement ses mouvements, elle donnait une saisissante impression d'harmonie. Une voilette épaisse masquait le visage. Son patinage était mieux que du sport, elle semblait mue par un rythme intérieur qui exprimait tour à tour le désir, la paih sion, un besoin d'ivresse et d'oubli, puis une lassitude extrême. Et cette figure solitaire, glissant comme un grand oiseau de nuit sur ce sol blanc, avait quelque chose de triste, de pathétique presque.

Mademoiselle de Lusson, revenant du vestiaire, bien et dûment chaussée, explora la piste d'un coup d'œil.

— Ah ! c'est vexant I s*écrîa-t-elle, elle est là.

SUR LA buakghb 3o3

— Qui?

— La marquise de Maurione», cette dame en noir « qui file, file et disparaît », répondit-elle en souriant.

— La marquise de Mauriones I r^tai-je saisie. Êtes-vous sûre?

— Parfaitement. C'est une habituée, et elle me désespère. À côté d'elle, je me sens raide comme un tisonnier. Je voudrais bien savoir à quoi elle pense, pour oublier cette peur de la chute qui vous met une barre de fer dans le corps. Elle va me faire manquer mon effet.

Gomme la jeune fille disait cela, son professeur arriva vers elle, lui tendit la main et l'emmena.

Son patinage était simple, hardi, un exercice physique bien exécuté. Lorsqu'elle revint prèsde nous, je la complimentai sincèrement.

— Regarder-la, fit-elle, en me désignaïU la marquise. Ëst^e assez beau, cette souplesse! Âhl ce que je donnerais pour patiner ainsi I

— Ne le souhaitez pas I fis-je impulsivement.

— Pourquoi ?

— Parce que vous ne seriez plus la jeune fille que vous êtes, et ce serait dommage.

Appuyée au pourtour, mademoiselle de Lusson suivait la marquise du regard.

— EstHse que vous la connaissez? me demandat-eUe.

— Légèrement.

-^ Je ne puis m'empécher de l'admirer. Elle me fascine et m'exaspère. Je crois que si j'étais homme, j'en deviendrais amoureux.

3o4 SUR LA BRANCHE

Le professeur passa et reprit son élève.

— Vous êtes bien tombée, me dit madame de Lusson, les meilleurs patins sont là, le baron B..., M. R..., un patin scientifique. Je ne suis pas assez initiée pour apprécier ce que Josée appelle « leur travail » , mais il parait qu'ils font des merveilles.

La piste s'était peu à peu remplie. Il y avait des bébés, des jeunes gens, des jeunes filles, des grosses dames qui patinaient pour maigrir. Je m'amusai à comparer le jeu correct et sec de l'Anglais, au jeu gracieux et fantaisiste du Français. Le premier paraît inarticulé, le second désarticulé. Le premier a l'air de fendre la glace, le second de l'effleurer et de la caresser. Je distinguai vite les originaux qui sont les figures caractéristiques de l'établissement. Chaque sport est voulu par la nature : à quoi sert celui-là ? En suivant les évolutions plus ou moins géométriques de ces êtres humains, je me demandais quelle sorte de plaisir ils éprouvaient. Josée, revenant gracieusement vers nous, répondit sans le savoir à cette question :

— C'est délicieux 1 s'écrîa-t-elle en touchant le pourtour. Les patins sont comme des ailes aux pieds!

Nous prîmes le thé de bonne heure, afin de partir avant l'arrivée de la « cavalerie légère ». Pendant que madame de Lusson réglait la note du garçon, j'accompagnai sa fille au vestiaire et, juste à l'entrée, nous croisâmes madame de Mauriones qui en sortait, la voilette relevée. Son regard alla droit à mademoiselle de Lusson, revint à moi, ses lèvres se contractèrent^ elle inclina la tête et passa... l'affaire d'une seconde. Et ce regard jaloux, violent, voulait dire : « Est*cd

SUR LA BRANGHB 3o5

pour Guy, cette jeune fille? » Pour Guy... Josée?... La suggestion est entrée en moi comme une flèche... et elle m'est venue par madame de Maurionesl Son regard a fait surgir dans mon cerveau une image curieuse, celle d'un long chemin obscur, qui va se rétrécissant, et au bout duquel apparaît un point de lumière intense. Qu'est-ce que cela veut dire? En attendant, me voilà de nouveau profondément troublée.

Paris.

Mon roman vient de paraître en librairie. Josée a fait le tour des boulevards et des rues principales, uniquement pour le voir, et toute réjouie, ses jolis yeux gris brillants de sympathie et de plaisir, elle est venue me dire ; « Madame de Myères, il est chez Achille, partout! partout 1 » Oui, pendant quelque temps il sera partout. Son titre et mon nom flamboieront à toutes les vitrines, dans tous les journaux, on en parlera, on le discutera. Deux ou trois fois par jour, je recevrai les enveloppes jaunes du Courrier de la Presse, des lettres d'amis, d'inconnus. Ce sera très « excitant », comme disent les Américaines. Puis, le bouillonnement, arrivé à l'apogée qu'il doit atteindre, ira diminuant. Il durera plus ou moins longtemps, selon le succès que le livre obtiendra. Et le succès de quoi dépend-il ? De la valeur de l'œuvre ? Non, pas toujours, mais de ce qu'elle touche les fibres de la majorité ou de la minorité. Un succès indique sûrement l'état d'esprit de la masse. Les précurseurs,

3o6 SUR LA BRANCHE

eux, sont condamaes à ne pas assister à leur {propre triomphe. La Providence qui les emploie à préparer ses Yoies, leur donne, j'en suis sûre, d'intimes satisfactions. Monticelli, le peintre impressionniste, un des maîtres de l'école d'aujourd'hui, avait quitté Paris, hué par les critiques, méconnu comme la nature même, et s'était terré dans quelque coin de Marseille, sa ville natale. Il faisait de petits tableaux pour vivre au jour le jour, les exposait quelquefois en pleine rue, au pied d'un arbre quelconque, les oflFrait pour quinze francs, et souvent ne les vendait pas. Un jour, mû par la conscience de son génie, il courut après un acheteur qui l'avait imbécilement marchandé.

— Dites, l'ami, fit-il en l'arrêtant par le bras, rappelez-vous que ce n'est pas pour vous que j'ai travaillé, mais pour la France.

Et c'était mieux encore, il avait travaillé pour la vie même, le grand artiste.

Chez nous, la vraie critique n'existe plus. En Amérique, elle n'existe pas encore. Là-bas, les libraires envoient à « reviev^er » les livres nouveaux à des jeunes filles dont l'esprit n'est pas mûr, et qui payent leur lecture en écrivant n'importe quoi sur n'importe qui. J'avais naïvement cherché des leçons et des conseils dans les articles des littérateurs qui se sont occupés de moi. A l'exception de deux, tous se sont contentés de donner un résumé plus ou moins correct de mes romans, ils ont ensuite déballé leurs propres idées et enfilé, pour terminer, quelques adjectifs élogieux ou autres à mon adresse. En un mot, ils n'ont fait que de la copie. La critique des productions littéraires ou des ouvrages d'art ne devrait pas être per-

SUR LA DBANGHE 307

mise au premier venu. Un jugement, prononcé par un monsieur incoippétent, peut ruiner ou tuer son homme. Pour obtenir le droit de censure, l'écrivain, aussi bien que le magistrat, devrait subir des examens ad hoc, prouver qu'il possède les connaissances nécessaires et qu'il est doué du sens particulier que demande la fonction. De cette nianière, nous aurions peut-être aussi « le bon critique ». Le bon critique, selon moi, serait celui qui se contenterait d'étudier la construction, le style, la facture d'un ouvrage et respecterait la conception de l'auteur. Celui qui saurait, que dans k plus imparfaite des productions humaines, il y a quelque chose de bon, et s'appliquerait à le mettre en lumière, celui enfin qui ne servirait pas sa critique toute chaude et se garderait de juger, à vol de pensée, des œuvres qui ont coûté des mois et des mois de travail. Voilà qui serait de la justice. La justice I Hélas I la terre ne la possédera que lorsqu'elle arrivera à son âge d'or, qu'elle aura été mise au point elle-même.

Je regarde avec effroi et émerveillement cette pile de volumes que l'éditeur m'a envoyés. Pauvres bouquins à couvertures jaunes, ils sont destinés à véhiculer ici et là, au loin, des pensées, des images, des sentiments dont l'empreinte se trouve derrière mon front; ils vont les réimprimer dans d'autres cerveaux. Pour quoi faire P Ah I je ne sais pas! Il y a maintenant de par le monde trois petits accumulateurs dont l'énergie a été puisée à mon âme même. Dieu veuille qu'ils produisent beaucoup de vie, beaucoup de bien.

3o8 SUR LA BRANCHE

Paris.

Guy m'écrit par chaque courrier, ses lettres me font l'effet d'un bon rayon de soleil. Mes doigts les sentent délicieusement, elles sont pleines de jolis mots tendres. Des mots tendres! Je ne me doutais pas qu'il y en eût encore pour moi en ce monde. Si Ton m'avait dit, l'année dernière, à cette époque, que quelqu'un m'appellerait «chère marraine, marraine chérie» et, que ce quelqu'un serait le fils de M. de Myères, quel bond d'indignation j'aurais fait! Et les forces invisibles, la Providence, aUaient me préparant cette surprise. Guy affecte une gaieté qui ne me trompe pas. Ah! je le connais bien, son état d'esprit! Il regarde la mer, le ciel, les beaux horizons d'Afrique, mais il ne voit que madame de Mauriones, ses yeux cernés de pigment, ses lèvres d'amoureuse. Le souvenir de sa trahison le mord au cœur, glace ses élans et il se demande sans doute aussi : Où? Quand? Gomment ? Puis il fait des efforts désespérés d'imagination pour voir, pour entendre, et il voit et il entend... sa gorge se sèche, la colère gronde en lui. Il rentre à l'hôtel, persuadé que la nature est un leurre, que la vie n'a rien qui vaille la peine d'être vécu I Et c'est très douloureux. Bien que je sache tout cela, ridée de ce mariage avec Josée s'impose de plus en plus à ma pensée. Quel splendide couple ils feraient! J'aimerais à unir ces forces, à les donner à la vie. Mais est-il en état de s'éprendre de qui que ce soit? Peut-être! La douleur sensiblise extraordinairement

l'individu et, à vingt^six ans, on aime Tamour. Une femme est plus susceptible de se remarier au bout d'une année de veuvage qu'après plusieurs années. Chopin ne s'est-il pas épris de George Sand à première vue, six mois après sa séparation avec la jeune fille qu'il avait si longtemps aimée? Ce fait psychologique ou physiologique me donne quelque espoir.

Paris.

Les Randolph ont quitté Torquay et sont rentrés chez eux. A la demande de sir William, je lui avais envoyé le manuscrit de mon livre sur l'Angleterre. Il tenait à le lire « avant de partir » . Il vient de m'en donner son appréciation. Elle m'a causé un très grand plaisir. Il me dit entre autres : «c You hâve been quite fair ; « vous avez été parfaitement juste » ; c'est d'autant plus extraordinaire que le sentiment de la justice est très faible chez la femme. Les naturalistes ont omis de consigner cette caractéristique, par galanterie sans doute, je la mentionne, car je ne suis pas galant moi I Certains chapitres de votre ouvrage n'eussent pas étéécrits si vous n'étiez pas venue dans le Staffordshire et, selon vous, ils devaient l'être. J'aurais donc été un .agent prédestiné, une sorte de coopérateur ? Vous m'en voyez heureux et fier. Vos idées. ont du bon quelquefois. » Puis il ajoute, en terminant sa lettre : « Je n'ai plus de voix, vous savez, mon silence inquiète Freddy. Il interroge sans cesse ma physionomie avec un regard anxieux, d'une intensité humaine, pour deviner si je suis mécontent de lui, et

3lO SUR LA BRANCHE

je suis obligé de le rassurer par des caresses. Un maître aphone, ce doit être triste pour un chien, qu*en pense2?-vou8? » Pauvre sîr William f II a maintenant à Simiey Hall son fils, sa fiHe, ses petits-enfants. Ils y sont venus sur son désir, sentîraîtr-il donc que l'heure de son rappel approche!

Paris,

On dirait vraiment que la Providence se plaît à étonner Jean Noël, en multipliant les surprises pour lui. Hier, je dînais chez les de Lusson. Après le potage, le père de Josée me demanda tout à coup :

— Les de M yères, qui possédaient autrefois le château de Chavîgny, dans le Cher, étaient-ils de vos parents ?

Cette question inattendue me causa un tel choc^ que la fourchette me tomba de la main.

— Très proches parents, répondis-je, en m'eflft)rçant de sourire, car c'était nous, mon mari et moi. J'y ai vécu quinze ans.

Mes hâtes poussèrent une exclamation.

— Excusez-moi, fit M. de Lusson d'un air consterné, j'ignorais, j'aurais dô m'informer.

— Il n'y a aucun mal, je vous assure. Pourquoi m'avez-vous demandé cela ?

— Pour rien, pour rien.

— Ahl mais je veux savoir maintenant, vous m'avez mise en curiosité.

— Eh bien, Chavigny se trouve S vendre de nouveau. Les gens qui Tavaient acheté, des gens très

SUR LA BRANCHE 3ll

communs, paratt-il, n'ayant pu pénétrer dans la société des châtelains du Toisinage, veulent s'en défaire et quitter le pays. On me l'a fait offrir cet automne, nous l'avons visité, Josée s'en est éprise et elle me persécute pour que je place là sa dot.

— Oh l madame de Myères I s'écria la jeune fille, je ne pouvais pas prévoir.

Elle se trouvait à c6té de moi, je mis ma main sur la sienne et je la serrai affectueusement.

— N« craignez pas de me peiner. Il y a bientôt seize ans, que j'ai quitté Ghavigny. J'ai fait âme neuve. Il ne serait plus pour moi qu'un nid vide, et je n'y rentrerais à aucun prix. Rien ne me donnerait autant de joie que de vous en voir la châtelaine. Je vous aurais choisie entre mille.

Le visage de Josée s'iUumina de joie.

— Tu entends, père, dit-elle.

— J'entends, répondît M. de Lusson avec un sourire taquin.

— Chavigny vous a donc beaucoup plu? demandai-je alors.

— Plu n'est pas le mot, je l'ai aimé à première vue comme une personne. L'avenue de hêtres, la vieille charmille, le bois qui lui sert de fond, lui donnent un aspect si chaud, si familial! Il a un perron adorable.

Le perron 1 Ce mot fit flamber derrière mon front le souvenir de la confession de Colette, et je me sentis rougir... oui, rougir encore.

— Je n'ai pas cessé d'en rêver, ajouta ma petite amie.

— Ni d'en parler, fit madame de Lusson.

3l2 SUR LA BRAHGHB

— J'ai reçu une Jettre de mon notaire, ce matin, continua mon hôte. Il parait qu'on pourrait acheter trois fermes dans les environs et que ce serait une excellente affaire.

— Faites-la, faites-la, dis-je vivement. Je vous en aurai une reconnaissance toute particulière.

— Le plaisir de vivre à Ghavigny déciderait peutêtre mademoiselle Josée à se marier, et nous l'aurions tout près de nous.

La jeune fille mit deux doigts sur ses lèvres et envoya un baiser à son père.

Après le dîner, nous avons causé encore longuement de cet achat ; j'espère qu'il se conclura, d'autant plus que M. de Lusson a un fils de sa première femme et qu'il compte probablement lui léguer la Commanderie de Rouziers.

Ma rancœur m'avait laissée indifférente au sort de Ghavigny... indifférente? Non, car je m'étais réjouie de savoir qu'il était tombé entre les mains de parvenus ignorants qui le défigureraient et le mutileraient. Il me semblait que M. de Myères en souffrirait. J'ai été abominable, moi aussi. Ge mariage avec Josée replacerait Guy dans le nid familial. Gette jolie chose s'accomplira-t-elle ? Hélas I souvent les forces auxquelles nous obéissons semblent pousser nos petites barques vers certains points de la rive, et puis, tout à coup, sans raisons visibles ou connues, elles changent leur direction et les conduisent au point opposé I

SUR LA BRANGHB 3l3

Paris.

Pauvre Guy I Je connais maintenant la cause de sa rupture avec madame de Mauriones. Le hasard, — non, pas le hasard, — la Providence, toujours elle, m'a mise en possession de ce secret qu'il ne pouvait pas me confier. Cet après-midi, je suis allée seule chez Ritz prendre le thé. Il n'y avait qu'une place libre dans la première salle, entre la cheminée et la porte. Je la pris, faute de mieux. A la table toute voisine, se trouvaient deux vieux mondains bien connus.

— Les bonnes fortunes ! dit le plus âgé, en allumant une cigarette, quelles blagues I Gela n'existe pas, cela n'a jamais existé. Je n'ai pas été plus ma] qu'un autre...

— Tu as même été mieux.

— Non, mais enfin, on aurait pu imaginer... eh bien, mon cher, j'ai toujours payé... toujours, même quand les robes ne coûtaient pas deux cents louis. Aujourd'hui, que les femmes se parent de bijoux comme des impératrices byzantines^ le budget de la plupart des mondaines est aussi déséquilibré que celui des demi-mondaines, et toutes comblent leur déficit par les mêmes moyens. Elles n'ont pas le choix.

A ce moment, la marquise de Mauriones traversa le hall. Le duc D... la désigna d'un clignement d'yeux à son compagnon et, baissant la voix :

— Le prince K... doit savoir ce qu'elle lui coûte, cette bonne fortune-là 1

— Tu crois vraiment qtielle marche ?

ili SVR LA: BilAllGffE

Ce mot d'argot, si abominablement expressif, appliqué à la grande dame que je connaissais, me causa un Yérîtable saisissement.

— Elle galope même, répondit mon voisin. Son mari lui favi uii« rente de soixasie wàHe francs, sa fortune personaeiie ne lui ^n ^ffiw pais autant, et elle dépende au moins trois cent mifie francs par ait. Tiens^ elle a, en ee moment, tfat les gaules, une étole de rettard noir, unique, paralfr-il, que taules les femm^ lui envient et qui représenle la dot d'cnie petite Ibo^rgQoise, cadeau de prynce, sans doute.

-'^ Si d'Haùterive t'entendait! Elle est sa bofi^e fortun<i i lui !

— Ah bah I j'ignorais. Notre monde est tellement raviné qu'rn ne sait plu9 où mettre tes pieds pour éviter les fondrières. Ma foi, il a p«i m'enftendre, moi et les autres. C'est un des potins courants.

— Eh bien, je ne serais pas surpris que ledit potin fût la €auee de cette fièvre cérébrale qui a feilli l'emmener.

Le duc hauBsa les épaules.

— Il apprendra la vie comme nows l'avons apprise. Elle a de fichues teçoms, quelquefois.

Sur ce, les deuit hommes se levihrent et s'éloignèrent.

Âh ! oui, pairvre Guy I Quelle tempête une semblable révélation a dû produire en lui! Voilà donc pourquoi, de sa voix délirante, il demandait si pitoyablement des millions, pourquoi sa fièvre multipliait cette image de renards noirs que Tétole révélatrice avait imprimée dans son cerveau! La marquise était son premier amour, il aimait la femme et la grande dame, il

SUR liÀ BRAVGHE 3l5

(ax)yfiât plus e^ ^e qu'il ne croyait ea Dieii. Ne me dyis«it41 pa&: c Si k déesse que j'adore est fausse, il n^y eo a poiat de vraie » Et la déesse veodait ses faveuf 8 I Qwot à madame de Mauriones, je ne puis m'empécher de la plaindre. Après son divorce, par vanité, p»r bravadie, elle aura continué à vivre sur le mèam pied que Ijorsqu'elle était la princesse de Longwy. Toute seule, elle a été obligée de £aire tête au monde, aux créanciers; la lutte a épuisé ses &B*ces, elle est tombée dsAS £et engrenage dont elle parlait, et son honneur» son repos, son bonheur y ont passé. Elle doit eouffrir d'elb^méme intensément. Et, en la voyant dans sa Victoria bien attdée, quelque femme de misère se dit peuMtce, le cœur gonflé d'asMftume : a Ëii ymÀ une qui a du bon temps e» ee monde »,

Pari».

Après les choses tristes, les choses consolantes» réterael jeu de l'ombre et de la lumière. Madame de Lusaon avait laissé la voiture à la disposition de sa liUe ; elle est venue me chercher et m'a emmenée au Bois, L'intimité du coupé, avec une personne que l'on aime ou qui vous est sympathique, donne une sensation unique. L'étroit espace s'emplit d'électricité humaine, les regards se touchent comme des anl^nnes» la voU prend une nettelé douce, les paroles tombent plus profondément en vous. Nulle part, mieux qu'entre ces parois capitonnées qui font l'office d'isolateur, on a l'impression d'un tête-à-tète absolu et.

3l6 SUR LA BRANCHE

ce tête-à-tête en pleine rue, au milieu et hors de la foule, me semble toujours délicieux, A mesure que nous montions vers l'Arc de Triomphe, une allégresse entrait en moi comme si ma compagne m'e&t transmis un peu de sa belle vitalité.

— J'aime à vous séquestrer ainsi, madame de Myères, me dit-elle gentiment. Au moins, nous pouvons causer.

Et nous causâmes.

Je lui apprends à regarder la vie intrinsèque. Je la fais placer au même point que moi, à ce point d'où Ton voit un peu de sa grandeur et de sa beauté. Ses yeux gris, qui semblent écouter s'illuminent de compréhension et c'est avec joie que je l'entends dire souvent: « Je n'avais pas songé... je vois... je vois. »

Aujourd'hui, le Bois m'a paru divin. Il y avait de la sève dans tous les bourgeons, sous la futaie un silence d'attente, traversé par quelques timides notes d'amour, un air doux, vivant, caressait les ramures, les taillis, l'herbe même, pour hâter la résurrection, n doit faire bon être arbre au printemps, pensai-je avec envie. La nature aussi a ses moments psychologiques; celui-là en était un. Je me félicitai de l'avoir surpris. Le souvenir de mes promenades d'hiver avec Guy, dans les mêmes allées, me ramena à mademoiselle de Lusson.

— Eh bien, vous ne me parlez plus de Chavigny, lui dis-je, l'affaire serait-elle tombée dans l'eau?

— Non, non, elle est en bon train, me réponditelle, et j'en ai une joie folle.

Puis l'air pénitent :

— Je ne devrais peut-être pas vous le laisser voir.

SUR LA BRAKGHE 3l7

— Au contraire, ma petite fille. Si, après tout, il était destiné à une autre qu'à vous, j'en aurais un véritable chagrin. Il s'agira, maintenant, de trouver un châtelain de mon goût. Je suis terriblement difficile.

— Et moi donc 1 fit la jeune fille en riant.

Son visage devint sérieux.

— Je crains bien de ne pas pouvoir me marier, et mes parents le désirent tellement I

— L'idée du mariage vous répugne ?

— Non. Je ne demanderais pas mieux que d'avoir un compagnon de route, mais je veux un compagnon agréable.

— Je le comprends.

— Eh bien, tous ceux qu'on m'a présentés m'ont été antipathiques à première vue.

— Parce qu'aucun n'était the right man, votre destinée.

— Alors, pourquoi la Providence a-t-elle dérangé tant de vieilles dames inutilement?

— Pour les mettre en mouvement, j'imagine. Le tissage de la vie est tellement épais, mais tous ses fils servent, soyez-en sûre. Quand elle vous enverra celui qui doit être votre mari, vous l'aimerez, lors même qu'il n'aurait aucune des qualités que vous désirez.

— J'en ai peur. Du reste, je suis peut-être condamnée à coiflFer sainte Catherine.

— Vous n'en avez pas l'air.

— Tant mieux, dit la jeune fille, avec cette belle franchise qui en fait une créature si rare. Cependant, cela me semblerait moins dur que de devenir la femme de certains messieurs de ma connaissance.

— Vous n'exigez pas un être parfait, j'espère?

3l8 SUR LA BilANGQE

— Dieu garde I Le9 étnMf p^fectibb» «oat bien plus iotécessaats.

-^ A la bomve beu?e I

— Je voudrais, d'abord que «wa ma» fût ua gentleman» daas toutç racception du loot, ua homme du monde, pas un mondain, qu'il eût l'alliive frajacke et un bel enlevé sur Tobstacle.

— C'est raisonnable, dis-je, en r^primaiit un sourire.

w^ N'egfrree paa ?

-^ Et qu'il eût un caractère gai, le goût de la vio active et large, qu'il sentit le besoin de se rendre utile à son pays et à ses semblables. EsUce trop demander ?

— Non... allez toujours.

*^ Je désirerais qu'il fût doué de beaucoup d'intuition, qu'il possédât la compréhension de la natiu*e, de l'art, et qu'il s'intéressât à tout, à tout.

Je jubilais intérieurement, il me semblait que Guy était l'homoste de ce rêve.

*Tr- Ce sont là les éléments d'un beau bonheur, d'un bonheur aain, dis^je charmée* Us peuvent se trouver.

— Paa parmi les jeunes gens de notre monde. Ils sont mal élevés, ineptes, ils vous gâtent même le plaisir de la danse. Quand je reviens du bal« je me dis toujours : « C'était bien la peine 1 »

Je me mis k rire.

«T^ Il y a quelque temps, un jeune homme de nsia connaissance me parlait des jeunes âUeS' dans lea mêmes tannes* Il me disait qu'elles ne lui inséraient aucune confiance.

SUR LA BRAIÏGBB ilQ

— Je n^ la blâme paj», elles sont plutôt effrayantes» mais ce n'est pas leur faute. Par Tiustructioii qu'^le9 reçoivent, elles sentent davantage la vie et on ne leur permet de s'y mêler en rien. Beaucoup ont des idée^^ généreuses» le désir de faire du bien, et demandant à cor et à cri qu'on les autorise à organiser des œuvres de secours, on leur répond : « Quand vous serex mariées ». Elles sont bien obligées de se rabattre sur les chiffons, smr des riens. L'oisiveté les corrompt ou les atrophie. Et tout cela, voyex-vou»^ madame de Myères, yieni de ce que les piurenljs n'osent pas se soustraire à la routine. Je puis parlw ainâi, sans man^ quer de loyidisme envers tes miens» car iU ont été aussi loin dans leurs concessions que nos mioeurs le permettent. Pendant mon séjour à Simley Hall, il y a deux ans, j'ai envié aux jeunes filles- anglaises leur vie active, leur camaraderie avec de vrais jeunes gens. Toutes ont des écoles, des clubs, un intérêt quelconque. Elles font quelque chose, enfin I

--— Pourquoi ne prendriez^vous pas l'initiative de les imiter?

Josée me regarda^ hésUa» puis avec un joli sou*rire :

— Eh bien, je vais vous confier un secret: nou& sommes six maintenant qui faisons quelque chose.

—^ Ah I la bonne nouvelle I m'écriai-je ravie. Et que faites-vous donc ?

— Voilà I... Ma meilleure amie, mon alaée, Joce^* lyne Montfort est venue k perdre son pare. Aussitôt entrée en possession de sa part d'héritage, elle s'est donné le luxe d'une famille, elle a recueilli douze petites filles, douze pauvres chats abandonnés. Elle

320 SUR LA BRANGHE

les élève à ses frais, dans une maisonnette entourée d'un jardin, qu'elle a louée à Neuilly. Une dame écossaisse lui a offert sa collaboration. C'est la maman à demeure. Avec une seule bonne pour le ménage, madame Ardoch suflGt à tout. Vous ne pouvez rien imaginer de plus joli que ce home-lh. Du haut en bas, dans l'atmosphère même, on sent le goût, le raffinement de deux ladies.

— Qui est-ce qui instruit ces enfants?

— Elles vont à l'école communale. A huit heures, quand elles partent, elles ont déjeuné et mis la maison en ordre, sous la direction de la bonne. Mon amie ne néglige rien pour leur faire sentir qu'elles ont un foyer, madame Ardoch est maman Mary, mademoiselle Montfort maman Jocelyne. Quatre autres jeunes filles, et moi, allons régulièrement à Neuilly le jeudi et le dimanche ; nous donnons des leçons de gymnastique et de chant. Nous visitons le linge, les petits vêtements, afin de voir ce qui manque. Nous allons au Bon Marché acheter des coupons, nous recherchons les occasions comme les petites bourgeoises économes. Rien n'est plus amusant. Ah I elles usent, ces mioches 1 mais elles se portent si bien, fit Josée avec une satisfaction maternelle. C'est curieux, nous avons remarqué que lorsque nous travaillons pour elles, il nous vient au bout des doigts une chaleur particulière, délicieuse. C'est peut-être un effet de notre hnagination.

— Non, non, je la sens moi-même, en crochetant mes misérables cache-nez. C'est une sorte d'électricité! le fluide de la fraternité, peuU-être. Quand les savants étudieront l'extériorisation de l'homme, ils découvri-

ront le phénomène. Mais, comment vos familles ontelles vu cette initiative?

— De très mauvais œil. Mademoiselle Montfort a dû lutter beaucoup. Nous avons fini par obtenir gain de cause. On est obligé de reconnaître que nous faisons quelque bien. Nos mères sont plutôt fières de nous, maintenant. Ce qui est comique, c'est qu'eUes vont se vantant de leur esprit libéral et se font un mérite de notre émancipation. Mademoiselle Montfort a vraiment été une pionnière. Son exemple sera suivi. J'ai quatre garçons à Rouziers, moi, vousf savez, ajouta Josée en rougissant.

— Et vous ne me l'aviez jamais dit, petite cachottière !

— Cela n'en valait pas la peine.

— Qu'est-ce qui en prend soin?

— Ma vieille gouvernante anglaise. Elle m'a lâchée pour eux et elle les élève à merveille. Quand je serai mariée, dit la jeune fille, avec une intonation moqueuse, j'en aurai douze. Jocelyne et moi nous marierons nos enfants. Une autre de nos amies veut essayer de l'éducation mixte — garçons et filles. Oh ! nous avons des projets magnifiques I

— J'espère que vous» persévérerez, « quand vous serez mariées », répétai-je gaiement.

— Mais nous ne trouverons peut-être pas des messieurs assez courageux pour épouser des jeunes filles philanthropes I En tout cas, nous avons pris l'engagement de n'accepter que des hommes capables de s'intéresser à notre œuvre. Nous sommes résolues à ne pas nous laisser absorber. Une femme tout entière pour un mari, c'est trop.

323 SUR LA BRANGHS

CetU délki«f«ie émoimiié anuia im souriie i travers les bonnes larmes qui moiiilltient mes yeux.

Ai-je donc tu aujourd'hui, en même temps que le printemps, k comflMnoament de révdiutioB qui nous doimera da vraies m&res P Dieu le veuiBel Ce n'est pas d eafenla dk^nt la Franee a besoin, mais de mères.

Park.

Le retOJQr de Guy, et d'oncle Geoi^es, m'a donné une foule de joies que je ne croyais pas éprouver encore en ce monde. Dapuii s^e ans je n'attends plus personne, j'avais oublié la douceur et l'émotion des revoirs. Le matin de leur arrivée, je su» allée rue d'Aguesseau m'assurer que tout était bien, et y porter des fleurs. J'ai eu la surprise de trouver vivant le petit jardin que deux mois auparavant j'avais laissé moTM et sikocieux. Les sycomores avaient des feuîUes et des oiseaux, les lilas étamit en fletvs, les rosiers en boutons et autour des quatre murs, recouverts de lierre, il y avait des violelles et des ;»*ime~ vères. Quand je me suis avancée sur h perron, une bouffée d'air parfumé m'a careasé le visage et, par une longue et insti&ctiv« asptratioa, j'ai dMorbé un peu de ce renouveau. C'est curieux combien profondément je jouis du printemps. On cfirait que c'est le premier... ou le dernier que je vois. Je me rends compte que cette multitude de sèves diverses est destinée à alimenter k vie de rkomme, et la vie de rhomme à alimienter la vie universelle. l*ai conscience que je suis réellement en pleine éternité.

SUft LA BtlANCWE S^S

Louis m'a fait tisiter tout Tappartement, jt Tai oi»nptniMnté de Tordre parfait doat il témoignait. Une pile de linge de maison que j'avais commandé était tgrnyé la veille, jt rai' examiné pièce par piSce avec une satisfaction enfantine. Cette odeur de lin,qui rappelle le ittâiags, m'a semblé déliciettse. i'êà âk^bué ici et là les fleurs qtM j'avais apportées. Ce petit i^is^-d^^haussée, si gai dans cette saison, si confortable ^ hiver et auqud amtenit les lueurs dû couc^bant, me feite^vie. Je voudrais finir là, tranquillement. Lotfis m'a mise dans fat coirfidefiice de la «orprise qu'il réservait à son mailre. En son absence, il est allé chez Panhard apprendre le métier de chaufiecEr. Une veut pas, m'at-iî (Et, se morfondre à Paris pend=ant que son maitre sera sur 1^ grande» toutes. Un goût inné pour la irïéGanique lui a rendu l'apprentissage fadle, et il a obtetfia son brevet. Je Tai comblé de joie en lui demandfant de me prendre à l'hôtei, en passant, pour me condtrire an quas d'Orsay. Dans son impatience, il est venu une demi-heure tt«op tôt. Tout en faisant les cent pas sur le <juai d'arrivée, je me sentais très heurei»e et particttfièremenll fière d'avoir quelqu'un à attendre. Où la vanité ne se niche-t^lle pa« ? Lorsque le train est entré en gare, j'ai cherché avidement mes Yoyagettrs, puis soudainement j'ai senti un bras autour de moii cou et j'ai enteûdti la voix intmbliée me dire :

«^ M^ci, maarrame. C'est vous que j'avais besoin de voir I

Héfes 1 non, ce n'était pas moi>, pa«rvte enffant I

Ottcltt Georges m'a donné une de ces poignées de main où il sait mettre une infinité de choses agréables.

3a4 sua la branche

Mon filleul a été content de trouver là son automobile, et encore plus content de la voir servie par Louis.

— Tu étais jaloux de mon chauffeur, hé P fit-il en souriant.

— Gela se pourrait bien, monsieur Guy, répondit le brave garçon en rougissaat de se sentir deviné.

— Animal, va 1

Le ton dont cette épithète était jetée en faisait une parole d'amitié.

J'ai diné rue d'Âguesseau, cela va sans dire, et nous avons causé très tard. G'est bon, cette effusion d'esprit et de cœur que les absences préparent.

Guy m'est revenu en parfaite santé, mais il a changé extraordinairement. Gette belle fleur de jeunesse qu'il avait gardée a disparu. Sa physionomie a vieilli de dix ans ; son corps a minci, ce qui me le fait paraître plus grand. Ses traits ont reçu comme un dernier coup de ciseau qui les a affinés et arrêtés. Sa bouche est devenue obstinée et dure. Son sourire s'achève rarement. Sa voix a acquis de belles notes graves. Sa personne a plus de relief et de caractère. Et la nature a accompli tout ce travail au moyen de cet agent invisible qui s'appelle la douleur I Les retouches qu'elle lui a fait subir ont encore accentué sa ressemblance avec M. de Myères. A chaque instant, il me cause un sursaut intérieur.

Je m'applique à adoucir l'amertume de sa déception. Je m'efforce de lui faire comprendre, comme me le demandait madame de Mauriones, la force inéluctable de certains courants de la vie. La conversation que j'ai entendue me permet de traiter son âme en

connaissance de cause. J'ai exigé qu'il retournât à Grignon ; je l'oblige à travailler. Il se cramponne à moi comme un enfant. Il vient diner presque chaque soir h l'hôtel de Gastiglione. Le dimanche, il me fait faire une longue promenade en voiture ou en auto, puis il me ramène prendre le thé chez lui ; hier, à peine étais-je là, qu'il me présenta deux portraits-cartes, encadrés l'un à côté de l'autre... celui de M. de Myères et le mien.

Je me sentis rougir violemment.

— Où avez-vous pris cette photographie? balbutiai-je.

— Je l'ai obtenue, non sans peine, d'oncle Georges et à condition que je la ferais reproduire.

Moi, à trente-huit ans I des cheveux bruns très épais ramenés sur le sonmiet de la tête, comme aujourd'hui, des yeux pleins de bonheur, un sourire triomphant, un visage sans rides, l'ovale pur encore. Cette photographie, que je connaissais bien, ne reproduit que mon buste. Le corsage décolleté et drapé par Worth, a les belles lignes classiques dont il possédait l'art et qui sont à l'abri des caprices de la mode. Grâce à cela, je n'avais pas l'air d'une antiquaille. Le croirait-on ? malgré le tumulte des souvenirs réveillés, je le constatai et je m'en réjouis.

— Quelle fantaisie vous a prise ? dis-je à Guy, en surmontant mon émotion.

— Parrain me semblait tellement seul 1 Je vous ai réunis là, comme vous l'êtes dans mon affection. N'ai-je pas bien fait? demanda le jeune homme en me regardant fixement.

— Très bien fait, répondis-je d'une voix ferme.

3^(5 SUR LA BAAKGUE

Il r^rit le» phaiDgraphies que j» lui tendais et me baisa la main.

U nous a réunis, lui ! Oh ! la grande, la donce, la cruelle ironie I

Pari»

Le château de Chavigny est depuis hier la propriété de ma petite amie Josée ! Jean Noël serait tenté de mettre là un immense poiot d'adnnrtftion. Quand, ce soir, après le dîner, j'ai appris la nouvelle à Guy, il a bondi hors de son fauteuil et changé de couleur.

— Chavigny était à vendre et vous ne me Tavies pas dit, marraine 1 s'est-il écrié avec un acceitt de peine et de reproche.

Je racontai alors la manière bizarïts dont le fait était venu à ma connaissance.

Il arpentait le salon avec une agitation c^oibsante.

— Chavigny à vendre 1 si j'avais sul... mais je l'aurais acheté !

— Pour quoi taire P.. . demandai-je, ob^ssant à une obscure perversité.

Le jeune homme s'arrêta devant moi et me regarda avec une expression qui me troubla.

— Gomment, pour quoi faire, marraine? dit-il; pour qu'il ne retombe pas entre les mains des étrangers.

— Est-ce que vous vous en soiivenez ?

— Si je m'en souviens 1 Mais j'avais neuf ans lorsqu'on m'y a conduit pour la dernière fois, et parrain m'a fait tirer mon premier coup de fusil dans le h(Às qui longe la rivière.

Instantanéiiieât, ces paroles créèrent derrière mon front Fimagô de M. de Myères avec ce beau bambin qui était son Sis, L'émotion me sécba la gorge.

— Âk I . . . vous ne me l'aviez jamais: dit.

— - Noû..« ce devait être un grand secret entre nous deux, répondit le jeune homme avec un sourire. Il y a (quatre an», peadant une visite dans le Cher, j'ai voulu revoir le château. Je me suis promené tout autour conune un voleur. Il avait l'air désolé, mal soigné, on devinait que ceux qui l'habitaient n'étaient que des intrus. . . et je m'étais promis de le racheter s'il revenait jamais sur le marché.

— Mai», je ute vous vois pas là, toufi seul ; à moins que vous ne songiez k vous marier P

Guy, qui fumait rageusement, retira sa cigarette et se mit à rire.

— Me marier! Dieu garde l je renoncerais à ma part de paradis, si je devais l'acquérir en courant ce risque-là. Vous seriez venue habiter Chavigny avec moi. Cela vous aurait arrachée à votre vie d'hôtel. Dans les environs, il y a des hectares et des hectares à Boettre en valeur. J'aurais réussi à créer un spliendide domaine. Quel beau rêve, hein I

— Un rêve enfantin, mon pauvre ami. Rien n'aurait pu m'amener à recevoir l'hospitalité dans une maison où je l'ai si longtemps donnée. Et puis, à quoi bon discuter ? La Providence en a disposé autrement.

— La Providence ! la Providence 1 eh bien, je ne la remercie pas. Elle aurait pu se rappeler mon existence et mes droits*

— Vos droits? répétai-je ea tressaillant.

Guy rougit.

— Oui, enfin, c'est une manière de parler. Puisque votre belle-sœur est morte sans enfants, qu'il n'y a plus personne de la famille, Ghavigny aurait dû me revenir en ma qualité de filleul et de petit cousin par alliance. Je suis sûr que parrain Teût désiré. Il m'aimait beaucoup... beaucoup, vous savez.

— Je sais... je sais, répondis-je brusquement.

— Dites, marraine, recommença le jeune homme après un moment de silence, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen d'obtenir de monsieur de Lusson qu'il me cède son achat ? Si vous le lui demandiez ?

— Impossible, d'autant plus que l'aflFaire est très avantageuse. Lors même qu'il serait disposé à y consentir, sa fille s'y opposerait. EUe est éprise de Ghavigny, et n'a laissé ni paix ni trêve à ses parents, qu'ils n'eussent mis là l'argent de sa dot. Pour ma part, je suis heureuse qu'il soit tombé entre des mains comme les siennes. Elle le comprendra et saura lui rendre sa beauté d'autrefois.

— Elle peut épouser quelque crétin qui ne s'en occupera pas.

— Je suis bien tranquille, elle n'épousera pas un crétin.

— Elle aime la campagne?

— Beaucoup.

— Un phénomène alors, fit Guy d'un ton ironique.

— Non, mais mademoiselle de Lusson a du sang irlandais et anglais dans les veines, de là lui vieal son besoin d'activité physique et de plein air. N'est-ce pas merveilleux, que sir William Randolph, un étranger, m'ait mise en relation avec la future mai— tresse de Ghavigny ?

— Ce serait moins merveilleux, mais plus juste, si j'en étais devenu le maître, moi, fît le jeune homme avec une irritation que je sentais douloureuse. Une jeune fille qui se fait acheter un château I A-t-on idée de cela I ajouta-t-il entre ses dents.

La race I Cette chose profonde et sacrée, cette âme de rame, je l'ai vue. C'était elle qui, tout à l'heure, soufirait chez le fils de M. de Myères, c'était elle qui protestait, qui revendiquait le berceau familial 1 Le chagrin que Guy vient d'éprouver pourrait bien le mettre sur le chemin du bonheur. Malgré lui, il pensera à la châtelaine de Chavigny, avec irritation peut-être, mais il y pensera. Il est impossible qu'elle ne lui inspire pas quelque curiosité. Avant son départ, il a laissé une carte chez les de Lusson pour les remercier d'avoir pris de ses nouvelles. Je suis trop intime avec ces derniers pour tarder plus longtemps à le leur présenter. Quand il m'arrive de parler de « mon filleul », et je le fais souvent sans intention, je sens que Josée écoute et j'ai l'intuition que mes paroles font mouche. Est-ce une illusion? Beaucoup dépend d'une première rencontre. Si les dieux m'ont destinée à faire ce mariage, ils sauront bien me suggérer l'heure et la minute propices.

Paris.

Une autre tombe sur ma route I II y en avait déjà tant ! Sir William Randolph n'est plus. Je sens d'ici la douleur des siens, de Freddy même, le vide de son absence dans cette demeure qu'il remplissait

33o SUR LÀ branchî:

entièrement. Je sens surtout que j'ai perdu quelqu'un. Deux brèves rencontres ont-elles pu nous lier aussi profondément ? Est-ce que nous ne nous connaissions déjà pas, quand Tannée dernière, il est venu à moi sous la véranda de l'hôtel Biche, avec un regard ami, une taquinerie sur les lèvres ? Sait-on ? Ah ! sait-on ? La veille de sa mort, il s'est promené dans le parc, il a passé la soirée à l'observatoire en compagnie de son fils. Sa nuit a été pénible et sans sommeil. Il ne s'est pas levé à l'heure habituelle, il se sentait fatigué ! Fatigué 1 Ah I Dieu ce qu'il devait l'être ! Aussitôt le déjeuner achevé, lady Randolph est remontée auprès de lui. Son corps était là, les yeux clos, immobile, tiède encore... mais l'âme était partie, partie sans bruit, sans adieu, comme un être qui s'évade. Et ce matin, le courrier d'Angleterre m'a apporté une lettre de ce mort, sa pensée vivante et cette pensée, je la transcris ici.

« Un petit mot pour prendre congé pendant que la mèche fume encore. » Oh 1 elle fume vraiment î Quand il vous arrivera, le maître de Freddy ne sera plus de ce monde. Ce monde ne s'en apercevra pas ; cependant, sur deux points imperceptibles du globe, à Simley et dans un appartement d'hôtel parisien, on le regrettera quelque peu, on pensera à lui avec affection. Cette certitude n'est pas désagréable. Mes souffrances sont devenues telles que j'ai hâte de quitter ce corps brisé qui ne respire plus, qui ne parle plus. Il me fait l'effet d'une loque honteuse et parfois, je suis tenté to kick it away, de « m'en débarrasser » . La mort est beaucoup plus terrible de loin que de près. Nul doute, la nature nous y prépare

SUR LA BRÀTfGHE 33l

toiyours. J'ai voulu vous asaaner de cda en échange de ce que vous m'avez aj^Mirté. Votre foi raisonnëe, éclairée par la peu de science que nous possédons, a 'raffermi ma foi aveugle et chancelante souvent. Je n*ai aucune difficulté à le confesser. Et ce secours devait me venir d'une Française... d'une joueuse de bridge,., H y a bien de quoi exciter ia verve humoristique d'un Britisher, même mourant... ma dernièpe taquinerie. Acceptez-la avec bonne grâce, comme touftes les autres. Je désire que vous reveniez chaque année vous reposer à Simley. Je vous y invite formellement. Tous les miens, grands et petits, seront heureux de vous avoir. Claude me remplacera à l'observatoire. Lorsque vous serez là, demandez donc à Freddy où est son maître, je parie qu'il lèvera la tête vers ce ciel qu'il m'a vu explorer si longtemps. Ce n'est pas obscur autant qu'on croit, l'âme d'un chien.

» La fable de Pandore, qui nou« montre Tespéfanoe au fond de la fameuse boite, «»«^ le cerveau humain sans douter -^ Aait bien d'iniçiration divine. L'iespérauce de l'immortalhé et du revoit a remplacé che^ moi respéranoe de la ^uérison, elle grandit à sao^ure que j'approche .de la barre et grâce à elle, je la iraversemi sans fieur, sinon sans i^egret.

» J'envoie, par vous, un -souvenir affectueux aux de Lu«son, ^t die bons souhaits à n&lme «mie Josée. Ce que vous veoâz de m'apprendi^e, •coiiceraattt l'achat de votre ancienne demeure, m'a émerveillé. Évidemment, un petit bout de rôle m'avait été destiné dans votre vie, iov^bas. J'espère en avoir un plus grand, aiUeuns.

» Maintenant, j'attends mon rappel... il ne saurait tarder. Qu'il vienne avec l'étoile du matin, avec l'étoile du soir, à midi, à minuit, je suis prêt !

» God bless you /. . . »

Que de choses j'ai senties et devinées, entre ces lignes si fermes !

Les de Lusson ont éprouvé un vif regret de la mort de sir William. Nous parlerons souvent de lui. Je leur ai communiqué sa lettre, Josée l'a lue les yeux pleins de larmes.

— Après tout, père, a-t-elle dit en la repliant avec respect, c'est très grand, un homme qui a la foi.

M. de Lusson a rougi légèrement, et détourné la tête.

Paris.

Eh bien, la présentation de Guy à mademoiselle de Lusson est un fait accompli, et je n'y ai été pour rien. Jean Noël n'aurait jamais imaginé une aussi jolie scène de première rencontre. Il doit se contenter de la reproduire. Hier, après déjeuner, je fus appelée au téléphone par Josée. Elle me demanda si j'étais curieuse d'assister à une conférence de l'Université populaire du faubourg Saint-Antoine. Sur ma réponse affirmative, elle me dît que son père et elle viendraient me chercher le soir même, à huit heures. Et ils vinrent.

En route, M. de Lusson m'apprit qu'il allait là, donner deux fois par semaine, des leçons d'échecs. C'était sa part de coopération. Nous descendîmes de

voiture devant une maison très sombre et, après avoir traversé une allée, une cour, nous pénétrâmes dans une sorte de hall k Tentrée duquel se trouvait une statue de plâtre, la reproduction d'un antique. Quelques messieurs causaient avec des hommes du peuple. M. de Lusson passa dans la salle réservée au noble jeu. Josée m'introduisit dans la bibliothèque. La longue table était occupée par des liseurs et des liseuses, tellement absorbés dans leur lecture, qu'ils ne nous donnèrent pas un regard. Parmi eux, je remarquai une jeune fille, simplement vêtue, mais d'une classe supérieure, accompagnée d'une femme de chambre d'un certain âge. A notre entrée, elle se leva et vint à nous en souriant. Je devinai Jocelyne Montfort. Aussitôt dehors, mademoiselle de Lusson me la présenta. Son joli visage de brunette au teint mat, ses yeux intelligents, sa bouche de bonté me charmèrent, je lui tendis la main et je serrai la sienne affectueusement. Nous entrâmes ensemble dans la salle de réunion. Elle était presque pleine. Le public se composait d'ouvriers, d'ouvrières, de femmes en cheveux, qui avaient l'air d'être venues en voisines, de vieux artistes pauvres. Nous nous glissâmes au dernier jang. Tout autour, sur les murs, je vis avec plaisir des tableaux, de belles photographies, des cartes. Le conférencier, un jeune étudiant très sympathique, prit place sur la plate-forme. A sa droite, au bas de l'estrade, j'aperçus tout à coup et à ma profonde surprise, Guy en personne : Guy chargé des projections I Sa présence, là, était bien pour moi la chose la plus inattendue. Jamais il ne m'avait parlé de l'Université populaire ou d'aucune œuvre. Plus

334 SUH LA BRANGÏTE

d'une fois, je loi avais démonlré la rnécesràfcé d'aider les faibles, d'«iitrer dans la lutte ponr ramétioratioa et le progrès de Thumanité. H s'était contenté de répandre : « Vous arez raison ». Est-ce que mes paroles avaient porté ? Ghercbait-il à ouisiier sa déception en s'occupant des afutresP Dans ce cas, k trahison de madame de Mauriones aurait prodsHt quelque bien. 3e me tournai vere ïosée.

— Monsieur d'Hauterive, IJebas, au iableaa I liii dis-je.

L'obscurité de la salle ne me permît pas de voir l'expression de «a physionomie, Tnaiis Je -sentis magnétiquement le choc que nwis paroles lui causèrent. Je suis persuadée qu'hier mon filleul n'a pas laissé que de faire tort au conférencier. Quanta tnoi, je fus vite captivée par le sujet qu^il traitait : « L'af t et le peuple égyptiens ». Je me demandai d'abord comment cela pouvait intéresser des gens qui n'av«iievtt qu'nne instruction des plus élémentaires. Eh bien, oui, l'art ^ le peuple égyptiens intéressaient ces petits. Ds écoutaient comme je n'ai jamais vu écouter, l'asqprit àfleœr d'yeux et d'oreilles! Des conférences précédentes avaient dû les mettre à même de comprendre, car ils avaient l'air de suivre parfaitement le jeune maître. A mesure que, sur la toile blanche, je voyais paraître des projections de temples gigantesques, des morceaux de fresques, des dieux, des syrabales anciens, je me rendais bien compte que c'étaient là des fragmente des grands accumulateurs laissés par les Égyptiens. Au moyen de la photographie, qui est devenue un des véhicules et des agents de la nature, ces images, ces formes, ces lignes arrivaient à travers dos siècles.

&vl^ t^ BBAi^CHE 335

des bords du Nil, mx bords de la Seine* iie réimprimaient dans ces cerveaux d'ouvriers parisieus pour y jeter les ff^rmes d'djutres œuvjes d'art, sans doute. E«t-ce am^ divia, ce travsaU ? Cette leçon d'histoire très claire, très bien faite, me causa un r4al plaisir. Je fus ravie de voir le cooférencier éveiller notre intérêt ^t notre ceoonnai^sance (pour ces prédécesrseurs, 4na nous rnooitrant les Uens intimes qui nous unissent, en nous énumérant l'héritage de forces et de lumière qui nous vient d'eux. La fraternité rétrospective est un ,pas vers la fraternité future.

La conférence achevée, .nous allâxnes :dttendre M. dp Lusson dans le halL Je r^gaxdai anxieusement du coté de Ja porte, désirant -et craignant de voir paraître Guy, me demandant si l'heure de la rencontre était venue? Gomme je me posais celte question, il arriva en compagnie du conférencier, s'arrêta pour échanger quelques mots avec un groupe d'ouvriers. Au moment où le père de ma petite amie nous rejoignait, il se retourna, m'aperçut, et vint à moi aussitôt.

-^ Marraine I iit-iL

Il s'arrêta, confus de son indiscrétion. Dans sa surpjpise, il n'avait pas remarqué que je n'étaifJ point seule.

Il n'y avait plus à hésiter. Je préseyatai mon filleul. il. de Lusson lui tendit la main et le mita l'aise avec des paroles aimables. Dans cette bonne atmosphère delà coopération des idées, nous causâmes très agréablement pendant quelques instants. Ge que j'avais prévu arriva. Guy regarda la châtelaine de Ghavigny, et Josée regarda le filleul de madame de Myères. Ges deux curiosités s'accrochèrent instantanément, à ma grande aatisfactigga. La Imnière toy^nbait en plein sur

336 SUR LA BRATfGHE

leurs visages et, bonne ou mauvaise, l'impression première dut être très nette.

Je suis rentrée chez moi un peu déconcertée ; comme un chauffeur qui se serait vu enlever la direction qu'il tenait. .Aujourd'hui, j'ai été angoissée, nerveuse. J'étais sûre que Guy aurait besoin de causer de la soirée de la veille. De fait, il s'est amené, comme on dit maintenant. Le plus drôle est qu'il crut devoir s'en excuser.

— L'attrait de votre société, marraine, et la cuisine de l'hôtel de Gastiglione, dit-il, me rendent indiscret, vous allez me prier un de ces jours de prendre plus souvent mes repas ailleurs.

— Gela se peut bien. Aujourd'hui, en plus du bon dîner, vous êtes venu chercher des compliments, n'estce pas?

Guy rougit.

— Jean Noël, vous êtes terrible, fit-il avec bonne humeur.

— Et je ne vous les marchanderai point. Votre présence à l'Université populaire m'a causé un très grand plaisir. S'occuper des autres I Voilà une manière virile de se distraire d'un chagrin. J'espère qu'à votre tour, vous donnerez quelques conférences.

— L'hiver prochain, oui.

— J'ai été charmée d'avoir l'occasion de vous présenter à monsieur de Lusson. Gomment le trouvez-vous P

— Très sympathique.

— Maintenant, vous devez une visite à sa femme. Je vous conduirai rue de Lille, un de ces jours.

— Bien, quand vous voudrez, acquiesça docilement mon filleul. A propos, qu'est-ce que ces jeunes filles

faisaient là? continua-t-il, comme si la question n'eût pas été tout le temps sur ses lèvres.

— Mais elles sont membres de l'œuvre, elles s'intéressent à son développement, s'occupent de la bibliothèque ; tout l'hiver, elles ont suivi les conférences.

— Des petits manteaux bleus, alors ?

— Pourquoi pas? Savez-vous que mademoiselle Monlfort a une famille de douze enfants qu'elle élève à ses frais?

— Ah bah ! Et la châtelaine de Chavigny, combien en a-t-elle ? demanda Guy, d'un ton de plus en plus moqueur.

— Quatre, répondis-je tranquillement.

— C'est donc une mode nouvelle? Un « truc »

pour s'émanciper, peut-être ?

— Voilà comment vous êtes, vous autres hommes, fis-je indignée. Vous vous plaignez de la frivolité des jeunes filles, et puis, lorsque l'une d'elles cherche à occuper dignement son esprit et son cœur, vous vous en méfiez aussitôt. Vous voulez qu'on continue à vous élever des vierges à la brochette. Ce n'est pas la pureté, l'honnêteté que vous demandez, c'est l'ignorance d'une seule chose dont vous vous êtes réservé la révélation. Et dans la crainte de vous priver de cette jouissance douteuse, pour satisfaire à cette exigence de barbare, on tient la jeune fille de court, on ne lui permet pas de s'immiscer dans la vie sociale, on immobilise des forces fraîches dont l'humanité a besoin. Plus tard, si son mari cesse de lui plaire, elle demandera à des amants le seul bonheur qu'on lui ait appris à connaître. Vous avez absolument les femmes que vous méritez.

— Marraine, est-ce que vous donneriez dans le féminisme, par hasard? dit Guy en souriant.

— Non pas dans le féminisme qui prêche la haine du sexe fort, mais dans celui qui réclame pour la femme la participation aux affaires de ce monde. Personne n'a plus que moi Tadmication de l'homme, en tant que cerveau. Quand je le vois, jetant les piles d'un pont, perçant les montagnes, arrachant ses secrets à la nature un à un, je me sens bien petite. La lourdeur de son fardeau m'inspire m^ême une pitié maternelle. Mais je vois aussi qu'il ne peut suffire à tout. Si la femme est nécessaire à compléter sa vie, elle est nécessaire aussi à compléter son œuvre. Elle est capable de l'aider à combattre la tuberculose, l'alcoolisme, de l'aider à créer des demeures salubres où les petits puissent croître à l'aise. Sous le gouvernement de l'homme seul, il y a trop de gens qui ont froid, qui ont faim, trop de vice aussi, trop de saleté morale. Dans notre pays, l'Assistance publique est organisée de telle manière que, sur cinq francs, deux seulement arrivent aux nécessiteux... deux, vous entendez. Ses hôpitaux sont une honte pour la France. Il serait temps, grand temps, que la femme intervînt dans ces choses qui sont de sa compétence, car elle est la mère, après tout. Elle seule doit être chargée de relever les blessés sur le champ de bataille de la vie. Elle seule doit tenir les cordons de la bourse des pauvres. Suis-je déraisonnable?

— Non.

— Eh bien, mon cher enfant, contînuai-je, tout cela demande un apprentissage. Cet apprentissage devrait être le complément de l'éducation de la jevuue

SU'R UA BRdLKGWE SSq

fille. ÎJQUsy «m«v>er(ms. La natiire s€st servie de la femme saxonne pour oavrhr la voie, déblayer le terrain ; elle a besoin maintenatrt de la chaleur d'âme, de Vidéalisme, de k féminité inéme de la Latine «t de la Slave ; eUe ne tardera pas à mettre ces bdles forces en action ; si je «le me trompe, le moiwement init»l est donné. A Parte, on comtnestce à rencontrer des jeunes filles dans les dispensaires, dans les crèches.

— Et daiK les UnivePMtés populaires, ajouta 'Guy railleur.

— Et dans les Univerrilés populaires, comi&e vous avez vu, répondîs-je froidement.

— C'est pkitôt inquiétant.

— Réservez vos inquiétudes p<Mir d'autres que pour mademoiselle Montfortet mademoiselle de Lusson. La première a vingt-cinq ans passés ; elle n'a jamais fait mauvais usage tie b liberié qu'eile a «conquise. La seconde e^t boitte comme le jour,

— Marraine, je vais devenir sérieusement jaloux de cette jeune personne. Vous en étesooifiée. Elle m'a déjà supplanté à Chavigny, je n'entends pas qu'elle me supplante près ^ vous.

Ceci, dit d'nn ton badin, termina noire discussion. Je m'abstins de lui demander comment il trouvait Josée. Si eBe lui avait été antipathique, il n'aurait pas manqué de tne le dire. Son silence me rassure sur ce point.

Paris.

Les de Lusson ont donné le signal de la débandade. Ils ont quitté Paris les premiers. Notre amitié s'^st telle-

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ment resserrée ces derniers mois, que leur absence me fait un très grand vide. Nous devons nous retrouver à Aixles-Bains. Après notre cure, nous prendrons ensemble le chemin de la Touraine. J'irai d'abord à Youvray, chez des amis, puis à Rouziers. Voilà le programme de nos vacances. Guy, lui, passera quelque temps aux Rocheilles et me rejoindra avec sa machine. Nous avons de grands projets d'excursions en Savoie et en Suisse. Je suis maintenant faite à la locomotion moderne. Dans les commencements, j'avais des peurs folles, peur des tournants, peur d'écraser des enfants ou des animaux. Je n'en laissais rien voir pour ne pas gâter le plaisir de mon compagnon, et surtout par vanité de vieille femme. Maintenant, je comprends l'automobile, et je l'aime comme quelque cbose de vivant. Cette force aveugle, dont le chaufiTeur devient l'âme, ne cesse de m'émerveiller. Je sais quand je puis causer à mon timonier, ou quand je dois me taire. Ceci m'a valu souvent des compliments. Nous explorons maintenant les environs de Paris. Il y a une foule d'endroits que j'ai désiré revoir: Chantilly, Enghien, la Malmaison, Fontainebleau. La forêt m'est très chère. Il y a quelque dix ans, pendant un assez long séjour à l'hôtel de la Ville-de-Lyon, je l'ai parcourue à pied dans tous les sens. Elle m'a mystérieusement consolée. J'en suis toujours sortie mieux portante. Le souvenir de mon isolement d'alors rend plus intense le plaisir que j'éprouve à être de nouveau aimée et protégée. Est-ce le père, est-ce le fils qui m'emporte avec lui ? par moments, je ne sais plus, et je suis profondément heureuse; j'ai peur de me réveiller tout à coup et de me retrouver seule.

SUR LA BRANGHE 34l

comme autrefois, au beau milieu de l'un de ses carrefours.

Malgré cela, je presse Guy de quitter Paris. Le séjour ne lui en vaut rien. Trop de choses doivent lui rappeler ce qu'il aurait besoin d'oublier. Sa physionomie reste tendue et grave. Elle ne s'éclaire vraiment que pour moi. Quand nous traversons le Bois, je m'attends toujours à ce qu'au tournant d'une allée nous nous trouvions face à face avec madame de Mauriones, et je ne puis m'empêcher de le désirer. L'aimet-il encore, ou souffre-t-il seulement de l'injure qu'elle lui a faite? Voilà ce qui intéresse Jean Noël. Il ne serait pas fâché de les revoir en présence. Est-ce assez impitoyable, cette curiosité du romancier ?

Paris.

Jean Noël a été servi à souhait et, comme toujours, d'une manière inattendue.

Guy est venu me chercher cet après-midi à quatre heures et demie, pour notre dernière promenade. Il part demain.

— Il fait encore un peu chaud, lui dis-je, allons prendre le thé chez Ritz.

— AU right, marraine, me répondit-il, je n'y ai pas mis les pieds cette année.

Sur ce, il tourna son automobile vers la place Vendôme.

Le jardin de l'hôlel Ritz a un petit air xviii® siècle, qui s'harmonise bien avec les toilettes claires des femmes. Ce coin de verdure, entre la rue de la Paix et la rue de

GâstigUone, eat absolumeat délicieux. Quand je suis seule, j'y vais de très bonne heure. Je le trouve tout à fait silendeuK et plein d'oiseaux. Peu & peu les goûteuses; arrivent, se groupenjt et voilà que ce curieux caquetage hujsiain comnoence et s'élève. J'ai apjMris à l'écouter. Il est très laid, et je suis émerveillée de penser qu'il peut exprimer tant de choses. La réunion était déjà nombreuse lorsque nous arrivâmes. Ma table habituelle se trouvait libre. Nous nous y assîmes, et je commandai le thé. Le garçon, en s'éloignant, me démasqua tout à coup madame de Mauriones> asske presque en iace de nous, sous un des grands parasols du jardin, en compagnie de tsois autres jeunes femmes, du marquis d'A..., et du comte C... A-u même instant, je vis son reg^ard et celui de Guy se rencontrer comme deux épées. Une pâleur légère passa sur le front de mon filleul, ses narines se gonflèrent et sa bouche devint rigide. La marquise, elle, eut le tressaillement, le recul d'une créature frappée ; ses paupières s'abaissèrent sous une invisible pression. Il se produisit un de ces ohoes d'âmqs, qui révèlent hs vrais sentimients des individus. Je compris que, chez Guy, il n'y Avait plus que la colère du mâle trompé, tandis que, chez madame de MauriouBS, Tamour était là encore.

On apporta le thé, je le servis à mon compagnon ; tout en le remuant, sa main tremblait légèrement, mais son visage était impassible.

— Un jdi spectacle I fit-il en prooieiiaAt les yeux autour de lui.

— Un goûter au xx® siècle, dis-je. Cek Ji'a pas grand air, mais c'^^t brillant, et ça ne manque pas de beautés.

SUR LA BRANGILE 343

— Des iavMnpe-rœil ! Des cheveux colores ou décolorés, des iièvrefi rougiesl £t tenez, vous qui êtes pbysioQQmiste, ditesHmoi si voua découvrez une seule femme, une seule,, aouiigna-t-ll méchamment, qui ait l'air tcapajUe .d'un <sentûnent «n peu profond.

— Je ne vous psus que la pr<éseace de qudiques grandes amoureuftes soit ii6ces8ai9?e à oe iabJeau de five oûlack. <La Provideace ne prodigue pas ainsi aes trésors!

Guy se .mit à rire.

•^^ Oh I marraine! quelle manière de regarder la vie!

— La bonne, mon cher enfant, li^iiondis-je sérieusement. Et c'est un crime^ de chercher querelle à la nature et à l'humanité, ^par un temps aussi parfait.

— Alors, disons avec Candide, « que tout est bien dans le meilleur des mondes i>, fit le jeune homme avec ironie.

Je mis la conversation sur les Rocheilles, sur son frère ; son irritation se calma. Je ne pouvais m'empêcher de glisser un regard vers madame de Maurionés. Elle était adorable dans une délicate robe mauve pâle, et sous un chapeau garni de grosses anémones du même ton. Elle causait gaiement, mais deux taches roses brûlaient ses pommettes. Nos yeux se rencontrèrent plusieurs fois ; je mis dans les miens toute la pitié maternelle qu'elle m'inspirait. Elle comprit, et me remercia de son lent sourire. J'avais hâte de m'éloigner.

— Vous avez fini votre thé, dis-je à Guy, partons, voulez-vous ?

— Rien ne nous presse, marraine, répondit-il. Il fait bon ici... un vrai paradis!

3/i4 St7R LA BRANCHE

Il alluma une cigarette, et je compris qu'il ne démarrerait pas le premier. Il se trouvait en pleine lumière; son visage bronzé par le grand air était très mâle. Le contraste des cheveux bruns, des yeux bleu foncé, de la moustache fauve, ce contraste que j'avais tant aimé jadis, le rendait cruellement séduisant. Je ne serais pas étonnée qu'il eût eu conscience de son pouvoir, aussi bien qu'aucune femme. J'étais horriblement mal à l'aise. Il me semblait que je me rendais complice de sa vengeance masculine. Le thé de madame de Mauriones prit fin. Elle passa non loin de nous, avec le marquis de A..., provocante de fierté. Guy la suivit d'un regard où il y avait une sorte d'étonnement. Lorsqu'elle eut disparu, il se leva, jeta sa cigarette.

— A vos ordres maintenant^ marraine, dit- il.

C'est cruel, l'homme blessé.

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