‹ Sur la branche [par] Pierre de Coulevain [pseud.]Chapitre 1 sur 7 · A L'AME DE LA MÈRE · texte numérisé non relu

A L'AME DE LA MÈRE

PARIS

Paris, hôtel de Gastiglione.

Me voici bientôt arrivée, j'imagine, au bout de mon chemin, un chemin long de cinquante-sept ans déjà I Cinquante-sept ans que mon cerveau fonctionne, que mon cœur bat, que mes pieds marchent. Je ne perçois encore aucune trace d'usure. Une soHde machine que la mienne en vérité I

J'étais condamnée à faire toute seule la dernière étape. Un jour, dans mon ciel serein, contre toute prévision, un orage terrible a éclaté. Cet orage m'a enlevé mari, famille, foyer. Depuis lors, je vis à l'hôtel « sur la branche ». Pour une femme, dans les conditions oii je me trouve, rien ne saurait être plus pratique et plus agréable. Se perdre dans quelque appartement trop grand, s'asseoir solitaire à la table

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autrefois entourée de visages chers, entendre les meubles craquer pendant les soirées d'hiver, voir les visiteurs se faire rares, n'être plus en contact avec le monde que par les journaux, ce serait une véritable petite mort. La Providence m'y a soustraite, je ne cesse de l'en remercier.

Mon esprit, délesté des soins du ménage, de toute préoccupation matérielle, a pris un nouvel essor. On eût dit qu'il avait été rechargé et avec une électricité plus subtile, plus puissante. A l'âge où l'on se sent décroître, je me sens en progrès, et j'ai pu monter dans « le dernier bateau » . Assurément le phénomène ne m'est pas spécial. Corot disait que pour saisir l'âme et la beauté d'un paysage, il fallait « savoir s'asseoir » ; je crois que j'ai réussi à savoir m'asseoir pour regarder la vie. Du point où je me suis placée après bien des tâtonnements, elle m'apparaît belle et bonne, oui, bonne... Je vois l'homme, non plus comme un aveugle en liberté, mais comme un coopérateur de l'œuvre divine, immortel comme elle. Je le vois, marchant en pleine éternité, conduit vers des buts lointains et glorieux. Cette vision nouvelle m'est une source d'enseignements précieux, de consolations, d'espérances infinies. Pourquoi ne les donnerais-je pas à ceux qui en ont besoin? Pourquoi ne penserais-je pas pour ceux qui n'ont pas le temps de penser? Pourquoi ne regarderais-je pas pour ceux qui (l'ont pas le temps ae regarder? « Sur la branche », on voit de plus haut et plus loin aussi, oh ! beaucoup plus loin.

SUU LA nUASCUE

Paris.

Une chambre et un cabinet de toilette au quatrième étage d'un hôtel de première classe, dans le quartier des étrangers, voilà mon chez-moi. Le contenu de trois malles, voilà toutes mes possessions terrestres. Il n'est pas grandiose, pas luxueux ce décor de mon cinquième acte; eh bien, tel quel, il me plaît infiniment. Ma fenêtre donne sur une rue élégante et je vois passer des théories d'êtres humains intéressants par la variété de leurs conditions et de leurs allures. De mon balcon, j'ai la vue d'une bande étroite mais très étendue du panorama de Paris ; de Sainte-Glotilde à la basilique du Sacré-Cœur, du jardin des Tuileries au boulevard des Italiens et les lueurs du couchant éclairent divinement le pan du ciel qui m'est concédé. Les quelques mètres carrés où je piétine sur place renferment un nombre invraisemblable de choses : un lit, une chaise longue, deux tables, deux fauteuils, une malle. Sur un panneau, entre les plis d'une étoffe ancienne, les portraits de mes derniers amis, sur un autre, ceux de mes connaissances, des personnes qui ont laissé un souvenir agréable dans ma vie, puis les photographies des chiens que j'ai aimés, de Blanchette, de Charmant, de Bob, de Jack. Je les garde pour le rayon de tendresse canine que la lumière a saisi au fond de leurs yeux. A droite de la cheminée l'étagère de mes livres favoris : la Bible, Homère, Dante, Shakespeare, Molière, Diderot, Don Quichotte, Manon Lescaut. Au-dessus, la Vérité de Lefèvre; au-dessous,

Saint-Augustin et Sainte-Monique, d'Ary Schefier. En face de la porte d'entrée, la Victoire de Samothrace. Epinglée à côté de mon lit, une gravure de Willette, étrange et belle: contre un ciel noir, traversé d'éclairs, se dresse une grande croix sur laquelle est cloué un être humain aux traits rudes, mal dégrossis. C'est le mauvais larron. Il est là, agonisant, les cheveux soulevés par un vent d'orage, mais point seul. Une femme du peuple a les bras autour de son cou, les lèvres sur ses lèvres. Pour atteindre sa bouche, elle a dû se hisser sur sa monture, un petit âne blanc conduit par un enfant qui, honteux, s'appuie contre le bois infamant. Est-ce l'amour de Montmartre, de Saint- Ouen, de Saint-Lazare?... je ne sais, mais dans ce baiser, dans ce corps de femme tendu, exhaussé jusqu'au crucifié, il y a une force de tendresse maternelle qui fait croire au pardon. Toutes ces choses peuplent ma solitude, pressent contre mon cerveau, contre mon cœur et en font jaillir des pensées et des sentiments. Quand j'ai, en outre, dans ma chambre, des fleurs et du feu, elle me semble gaie et délicieusement intime. Pour une femme qui, comme moi, aime les vastes pièces, hautes de plafond, les étoffes soyeuses, les objets artistiques doux à l'œil et au toucher, les beaux tableaux, cette demeure banale devrait m'êlre une torture. Eh bien, non, je me suis attachée aux objets qui m'entourent à cause de leur laideur même. La bergère de ma pendule eu chapeau rond avec une colombe sur l'épaule, un mouton à ses pieds, une houlette à la main, la pendule elle-même, qui autrefois m'eussent causé un continuel grincement de dents, me sont devenues chères. Et puis, ce que j'aime

surtout, c'est cette grande malle, barrée de rouge et de bleu, marquée de mes initiales, chevronnée d'étiquettes qui me rappellent que je suis une nomade. Je la fais et je la défais avec un égal plaisir. Elle renferme tout ce qui est nécessaire à ma vie simplifiée. Dans un de ses compartiments se trouve même ma dernière toilette, ma robe de cercueil, les souliers dont on doit me chausser. Qui donc aurait de la coquetterie pour moi ? Chère malle. En mourant, je la regretterai plus qu'un palais et l'idée qu'un jour des mains étrangères farfouilleront dedans, disperseront son contenu, m'est très désagréable.

Hier, en promenant les yeux autour de moi, je n'ai pu m'empêcher de sourire. Sur la cheminée une statuette de Saint-Antoine de Padoue, le don d'une amie très pieuse, au mur un fer de cheval, le gui de la j\oël dernière, le buis de Pâques. Des grisgris, des fétiches, des symboles comme sous la hutte ancestrale, c'est très curieux. Je sais qu'ils ne me porteront pas bonheur, qu'ils ne me préserveront d'aucun mal, mais ils sont là.

L'hôtel que j'habite, comme toutes les maisons du quartier, date du premier Empire. Pour introduire les ressorts nécessaires à la vie moderne dans une construction d'une autre époque, il faut vraiment des prodiges d'ingéniosité. J'ai assisté à cette évolution de l'habitation humaine. Elle m'a singulièrement intéressée. Dans l'ordre matériel, elle reproduit l'évolution de l'esprit. Les procédés se ressemblent d'une manière frappante. Ici, l'ouvrier rencontre un mur trop gros, une cloison trop mince, une poutre trop vieille; là, la science se heurte à un préjugé ancien, à une croyance

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séculaire, à une âme aflaiblie. Il faut perforer, étayer, abattre, reconstruire avec des précautions infinies, introduire des ressorts nouveaux et dans l'immeuble et dans le cerveau. Les bois, les pierres crient, l'intellect proteste, mais l'oeuvre inéluctable s'accomplit: bains, ascenseurs, électricité, tuyaux, fds, trouvent place dans les vieux murs. Un idéal nouveau prend possession du cerveau, et le monde a marché. J'étais présente, lorsqu'à l'hôtel, on a fermé le compteur à gaz pour admettre la jeune et brillante lumière moderne, et en voyant ceci tuer cela, je n'ai pas pu me défendre d'un serrement de cœur. Dame ! je suis parmi les « cela » maintenant.

Paris.

La connaissance de trois langues a fait de moi une cosmopolite. C'est à la fois un bonheur et un malheur d'être cosmopolite. Les facultés se développent davantage, mais l'âme garde les caractéristiques de sa race, le cœur reste de son pays, de son clocher même. On inspire de la méfiance à ses compatriotes, de l'envie aussi. On se heurte à leurs idées stationnaires, à leurs préjugés. On ne les comprend plus, et au milieu d'eux, on éprouve toujours une pénible sensation d'isolement. Que l'on puisse prendre le germe du cosmopohtisme dans une petite ville de province paraîtra invraisemblable. Cela a été pourtant. La Providence amène de loin, quelquefois, les éléments dont elle a besoin pour les destinées humaines. Une Anglaise fit son apparition dans la société de Bourg. Il n'y en avait jamais

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eu avant elle. C était la femme d'un j«UQe docteur. Elle s'était mariée contre le gré de ses parents et tous les siens avaient rompu avec elle. La littérature anglaise du commencement du siècle a eu, chez nous, une influence qui ne s'est jamais reproduite. Ma mère avait une admiration passionnée pour Byron, Shelley, Walter Scott. Une compatriote de ces hommes-là ne pouvait manquer de lui inspirer de la sympathie. Elle se lia très intimement avec madame André qui habitait la maison voisine de la sienne. Cette amitié commença à influer sur mon éducation physique. Quand je vins au monde, je fus reçue, vêtue et soignée comme l'étaient les enfants anglais. On me laissa 1-es membres libres, la tête découverte, on m'accoutuma au grand air et à l'eau froide. Plus tard, je portai des robes très courtes, j'eus les épaules et les jambes nues, les cheveux au vent. Ma mère fut sévèrement blâmée de ces innovations. Mes camarades se moquaient de moi et m'appelaient !'« English ». Madame André me parlait sa langue comme elle faisait à son petit garçon et je l'apprenais sans m'en apercevoir. La nostalgie, le chagrin d'être séparée de ses parents développèrent chez l'amie de ma mère les germes de la phtisie. Elle fut emportée en huit jours. Son mari quitta le pays et emmena son fils, mon compagnon de jeu. Après cela, on aurait pu croire que l'élément étranger avait été supprimé dans ma vie. Eh bien, non ! Cinq ans plus tard, vers ma douzième année, un Anglais arriva à Bourg. On ne sut jamais d'où ni comment. Il se logea chez iine veuve qui avait une maisonnette à l'entrée de la ville et prenait en pension des professeurs, des employés. Madame Permet, qui était une

femme de grande bonté, s'intéressa à l'étranger. Sur sa prière, elle lui chercha des leçons et réussit à lui trouver cinq élèves, moi comprise. Pauvre M. Gray ! Je suis sûre que personne en ce monde ne se souvient de lui. Son image n'existe probablement plus que dans une cellule de mon cerveau. Comment y a-t-elle été imprimée si profondément? Par la puissance occulte de la douleur qu'il portait en lui peut-être ! Il est là, avec sa silhouette maigre, sa longue taille voûtée, sa pâleur nacrée, ses yeux tristes. Chose curieuse, presque incroyable, pour qui ne sait pas la merveille que nous sommes, je sens encore l'impression de froid physique que me donnait ce corps d'où la vie se retirait. Je revois sa main fine, transparente, aux ongles bien taillés qui se détachait sur mes livres. Elle me fascinait, m'imposait, comme si à mon insu j'eusse subi le prestige de la race supérieure dont elle témoignait. Du reste, avec M. Gray, j'étais extraordinairement attentive et docile. Il m'enseignait sa langue au moyen de la grammaire Robertson. Soit que la méthode fût bonne, soit que j'y eusse une aptitude innée, je ne mis pas longtemps à la comprendre. Il y avait en Angleterre toute une littérature enfantine, alors que nous en étions réduits aux Veillées du Château, aux Exilés en Sibérie, aux Contes de Berquin et que nos éditions roses et bleues se trouvaient encore dans les limbes de quelques cerveaux féminins. Dans leurs livres, pas de sermons, pas de modèles de sagesse impossibles à imiter, mais de vrais petits garçons, de vraies petites filles, tous les animaux de l'arche delVoé, de la vie enfin. Cela m'allait. Ces histoires me ravissaient et excitée par la curiosité, je cherchais sans

me lasser mot après mot dans le dictionnaire. J'appris les chansons de la Nursery que l'on accompagne avec un doigt sur le piano et dont le rythme est si facile à saisir. Tout ceci enracina profondément l'anglais dans mon cerveau. Pendant que j'avançais dans ma grammaire Rohertson, M. Gray, lui, avançait dans le livre de sa vie. Sa pâleur augmenta, la lenteur de ses mouvements devint plus marquée, sonnez se pinça, il prit l'apparence d'un poitrinaire. Au cours de chacune de mes leçons, ma mère l'obligeait à prendre un verre de vieux bourgogne. Sous l'influence du tonique, un peu de couleur montait à sou visage pâle et cette couleur me causait une satisfaction intense. La force vitale lui manqua tout à coup. Il s'alita et traîna quelques semaines. Trois jours seulement avant sa mort, son frère arriva. Il paraissait plus âgé que lui cl avait l'air d'appartenir à une classe élevée. Quel malheur, quelle faute avait causé la ruine de M. Gray et amené ce lamentable échouage à Bourg ? Personne ne le sut jamais. L'Anglais, comme on l'appelait, fut accompagné au cimetière par ses élèves, leurs parents et sa propriétaire. Son frère lut quelques prières devant la fosse ouverte. Le hasard... est-ce le hasard? plaça M. Gray à côté de madame André sa compatriote. D'après les ordres laissés au maire, sa tombe fut entourée d'une grille. Sur la pierre qui la couvrait on grava trois initiales : A. G. G. puis ces mots, que plus tard, je rencontrai dans la Bible :

AU his waves and Lillovvs lia\e gone over me. « Toutes ses vagues et tous ses flots ont passé sur moi. »

Aussi longtemps que nous demeurâmes à Bourg,

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l'exilé eut des fleurs et des couronnes. La pensée de ce pauvre corps frileux sous la terre froide me hanta longtemps et me faisait sangloter le soir dans mon lit.

L'année suivante, au Sacré-Cœur , je repris l'étude de l'anglais avec une religieuse irlandaise. Parmi les mères se trouvait une Piémontaise remarquablement jolie. Pour le plaisir d'avoir des leçons d'elle, je voulus apprendre l'italien. Plus tard, après avoir passé des vacances en Alsace chez mon oncle, le désir me vint de connaître l'allemand. On me donna un professeur. Et tout cela, anglais, italien, allemand, devait servir à nuancer mon esprit, à me faire vivre la vie qui m'avait été tracée.

Il y a quinze ans que j'ai été déracinée. La mort de M. de Myères, mon mari, la ruine qui en fut la conséquence, m'arrachèrent violemment et du château de Chavigny dans le Cher et démon bel appartement de la place François-P"" à Paris, Le désastreux tourbillon passé, je me trouvai « sur la branche »... à l'hôtel. Ma fortune personnelle avait été sauvée, je pus chercher l'oubli dans les voyages... et je le cherchai. Pendant plusieurs années, je me promenai sur toutes les routes fréquentées par les oisifs. Je finis par me lasser de voir des musées, des églises des monuments et des ruines. Mon banquier me représenta la nécessité de restreindre mes pérégrinations. Je passai plus de temps à Paris et j'y menai la vie

indépendante d'une étrangère. Mon oisiveté commença à me peser tout à coup. Je sentis le désir de me créer un intérêt. Lequel? J'aurais voulu faire du bien, me vouer à une œuvre quelconque et aucune inspiration ne m'arrivait. Personne ne semblait avoir besoin de moi. Et puis l'iiiver de ma vie s'annonçait de mille manières désagréables. La chaleur et la lumière de mon jour diminuaient sensiblement. A un flatteur qui voulait lui persuader qu'elle avait conservé toute sa beauté madame Récamier répondit avec un sourire : « Non, non, je ne puis me faire d'illusions, les petits ramoneurs ne me regardent plus » . Ils ne m'avaient malheureusement jamais regardée, moi, mais j'avais possédé un peu de ce fluide mystérieux qui attire, ici un regard, là une sympathie et qui est notre secret orgueil. J'eus conscience du moment précis où il m'abandonna. C'était au théâtre. J'éprouvai soudainement une sensation de solitude étrange ; la salle me parut vide, immense, et je frissonnai comme sous un coup de vent iroid. J'étais bel et bien désaimantée. Toutes les femmes ont connu ou connaîtront la douleur de cette opération de la nature. La crise morale qui la suit généralement produisit chez moi le plus inattendu des phénomènes. J'avais assurément reçu le don de la création cérébrale. Mon imagination d'enfant fabriquait des contes, des histoires. Je ne les distinguais souvent pas de la réalité et on les appelait des mensonges. Plus tard une force intérieure ou extérieure me suggestionna d'écrire. Je l'entendais à travers mes chagrins, mes joies, mes plaisirs. Je ne pouvais m'endormir, je ne le puis encore, sans commencer; soit un roman, soil une pièce de théâtre. Aussitôt la

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tête sur l'oreiller, des personnages se dessinent, des situalions s'ébauchent derrière mon front, on y parle même. Puis, comme si cette fantasmagorie avait pour effet de me plonger dans le rêve véritable, le sommeil m'envahit et m'empêche toujours d'arriver au dénouement. Jeune, j'étais une grande liseuse. La gloire de George Sand me faisait envie. Je crois cependant que ses habits masculins, son existence libre me tentaient davantage. jNIa mère, effrayée de ces dispositions, se moquait sans cesse des bas bleus, me les représentant comme des êtres ridicules. Grâce à ma paresse, à ma frivolité, elle n'eut aucune peine à décourager ma vocation. Je ne tardai pas, du reste, à être prise dans un engrenage bien fait pour tuer la faculté créatrice si elle était tuablc. Pendant des années, je l'ai sentie en moi comme quelque chose de vivant, de précieux, comme un trésor dont je ne me servais pas mais que j'étais contente de posséder. Et voilà que dans le grand silence de la vieillesse, l'inspiration est revenue, forte, irrésistible, et j'y ai cédé. Je me souviens du jour, de la minute. Je suis devenue son instrument, sa chose; malgré mes efforts, je n'ai pu lui échapper. Sans que je m'en doutasse, ma pensée mieux nourrie avait acquis de la force ; elle dégagea de sa gangue un être qui se trouvait dans quelque cellule derrière mon front, un romancier tout simplement, et sa naissauce changea mou crépuscule en une splendide aurore boréale. Quand une Américaine se découvre un talent ou un goût quelconque, elle s'écrie joyeusement : / Imow why (I was boni, « je sais pourquoi je suis née ». Eh bien, moi, je sais pourquoi j'ai vécu. Oh I ce premier roman ! Le titre m'est venu à l'es-

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prit, le point culminant, le mot de la fin. Dans ce triangle, ma pensée a travaillé deux années entières. Et à ma grande surprise, à mon émerveillement, je me suis aperçue que mon cerveau avait été longuement, bien longuement préparé à l'œuvre qu'il devait faire. Les Américaines m'avaient été assignées comme modèles, j'ai été poussée constamment au milieu d'elles, dans leur intimité. Et, à mon insu, j'allais entassant les documents, les matériaux nécessaires à leur ressemblance. La connaissance plus profonde de la vie, que j'avais acquise si chèrement, mes propres souffrances, mon déracinement, mes voyages sans but apparent, les millions d'impressions que j'avais emmagasinées, tout cela m'était indispensable. Plus j'avançais, plus j'étais saisie d'admiration devant le travail qui s'était accompli en moi et devant celui même que j'exécutais. Mon inexpérience était à la fois pathétique et comique. Souvent, quand l'inspiration ne venait pas, je mettais mon chapeau et j'allais me promener ; d'autres fois, lorsqu'elle m'arrivait comme une onde chaude et vivante, j'étais si joyeuse que je sortais de nouveau, je l'emportais dans la rue de la Paix, sur la terrasse des Tuileries, et elle me tenait compagnie.

Ce premier roman 1 Je l'ai trimbalé dans ma malle, il a été écrit dans je ne sais combien d'hôtels. Une nuit à Rheinfelden-les-Bains, un orage épouvantable s'était déchaîné. La foudre avait mis le feu à un pavillon du jardin. Personne ne se coucha. Préparés pour la fuite, nous demeurâmes groupés dans le hall. Quelques femmes avaient des enfants, d'autres un chien, toutes des petits sacs renfermant bijoux et argent. Quant ù moi, j'avais simplement mon manus-

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crit lié par une courroie : c'était mon unique trésor. Un monsieur alsacien s'avisa de me demander, en manière de taquinerie, ce que contenait l'étrange paquet.

— Un roman commencé, répondis-je.

Il eut un sourire dont la moquerie me resta sur le cœur. Il faut croire que je ne payais pas de mine. Lorsque le volume parut, je le lui envoyai avec une dédicace rappelant l'incident. Après l'avoir lu, il m'écrivit : « Vous aviez raison de vouloir le sauver».

A l'exception de très faciles tricotages pour ks pauvres je n'avais jamais pu finir aucun travail. J'imaginais qu'il en serait de même de mon roman. Cependant, dès le premier moment, je m étais sentie comme attachée à ma table à écrire. Si je la quittais un peu trop longtemps, j'y étais ramenée irrésistiblement. La Providence m'avait, en outre, préparé l'aide nécessaire à l'achèvement de ma tâche... et cette aide était une amie française qui demeurait tout près de moi place Vendôme. J'avais fait sa connaissance dix ans auparavant. Depuis de longs mois, elle était retenue prisonnière par la maladie qui devait l'emmener. Ses lectures la maintenaient dans le mouvement. L'élévation de son caractère m'inspirait une admiration que j'ai eu rarement l'occasion de donner en ce monde. Elle était l'unique personne chez laquelle j'aurais osé être malade et mourir. A elle seule, je parlai de mon travail. Elle s'y intéressa avec une ardeur qui m'encouragea. Je montais souvent lui en lire quelques chapitres ; elle était étendue sur une chaise longue, moi, commodément assise dans un grand fauteuil en face d'elle, une tasse de thé siir une petite table à ma

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droite. Elle m'écoutait passionnémeat avec une attention que rien ne distrayait. C'était un plaisir nouveau de voir se refléter dans ses magnifiques yeux noirs les émotions que j'avais créées. Sa présence, ses paroles agissaient sur mon cerveau d'une manière active et bienfaisante. Je rentrais à l'hôlel, l'esprit littéralement chaufTé par sa sympathie. Sans elle, j'en ai la conviction, mon roman aurait été rejoindre les dessins, les tapisseries, les broderies inachevées dont ma route est semée. Je le terminai victorieusement et je le signai : « Jean Noël ! »

Jean Noël ! Pourquoi ? Le nom sonnait joyeux et il me sembla de bon augure.

L'enfant était né, mais qu'en faire? Ce fut encore mon amie qui me procura une carte d'introduction pour l'administrateur d'un de nos grands journaux. Je me décidai non sans peine à le lui porter. Une femme de cinquante-deux ans, inconnue, se présentant avec un manuscrit, c'était passablement audacieux et ridicule. J'en avais conscience et j'étais émue comme une jeune première. Les bureaux dudit journal m'impressionnèrent désagréablement. Il y avait dans l'atmosphère quelque chose de dur, de bourgeois, qui ébouriffa aussitôt toutes mes plumes. M. P..., à qui on m'avait adressée, me reçut très aimablement, mais avec cette politesse brusque qui est le genre de la maison, il me prit le manuscrit des mains, le jeta sur son bureau en me disant :

— C'est bien, madame, nous lirons ça.

Ça! Du coup je demeurai suffoquée. Il appelait ça, cette chose qui avait coûté à la nature des années de travail, qui était de la vie même ! Il ne savait pas! Non,

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éditeurs, rédacteurs ne savent pas encore, au xx* siècle, ce qu'est un manuscrit. S'ils s'en doutaient, ils le manieraient comme un saint-sacrement.

En tout cas mon roman fut lu, — il aurait pu ne pas l'être, — il fut lu, accepté, publié en feuilletons, puis en volume. Son succès me fit pressentir que Jean Noël pourrait bien prolonger ici-bas l'existence de madame de Myères. Je n'en vois pas la nécessité, mais la Providence la voit probablement.

J'écrivis un second roman. L'appréciation favorable du premier par un académicien qui aime les Lettres d'un amour désintéressé et se plaît à signaler les œuvres de quelque mérite, m'ouvrit les pages d'une de nos meilleures Revues. Mon amie mourut avant l'apparition de ce nouveau volume, qu'elle avait particulièrement aimé. Le jour même de sa publication, quelque chose de curieux se produisit. J'étais venue faire visite à sa mère que j'attendais dans la chambre même, où nous avions si souvent communié ensemble. C'était au mois d'avril, vers la fin d'une belle journée. Il y avait autour de moi un silence de crépuscule. J'évoquai sa douce figure de madone aux yeux noirs, sa silhouette élégante et je regrettai qu'elle ne fût plus là. Soudain, dans l'air tranquille, sans qu'une feuille des arbres de la cour remuât, une onde de vent. . . extraordinairement doux, entra par la fenêtre ouverte, m'enveloppa et sembla ressortir. Je tressaillis, mon cœur battit. J'eus l'idée instantanée que cette manifestation venait d'elle. Cette impression m'est restée... Sait-on ? Ah ! sait-on ?

Je viens d'achever mon troisième roman. J'en ai recommencé la copie. Pendant ces cinq dernières

années, j'ai étudié le travail de la vie chez les autres, la curiosité m'est venue de l'étudier en moi. N'est-ce pas bien imprudent? Dieu sait quelles cellules ma pensée peut rouvrir 1 Saura-t-elle éviter celte zone qui contient tant de choses sacrées et douloureuses ? J'y veillerai! Il y a des morts qui ne sont jamais assez morts.

CANKES

Cannes, hûtel Riche.

Si jamais créature a eii l'illusion de la liberté, c'est bien moi. Cette illusion me rend curieusement sensible à la suggestion du mouvement. Il m'arrive souvent de descendre dîner sans avoir l'intention de sortir. S'il se trouve dans la salle à manger quelque personne équipée pour le théâtre, le désir me vient aussitôt d'y aller et j'y vais. Quand je vois une amie faire ses malles, j'ai toutes les peines du monde à ne pas l'imiter. On ne saurait imasfiner comme c'est ballotté une femme « sur la branche ». A force d'entendre dire autour de moi : « Je vais à Nice, à Cannes, à Monte-Carlo », l'envie m'est venue de revoir le Midi. Les idées qui mènent notre vie nous arrivent ainsi du dehors, et j'ai reçu mes ordres de marche. C'est comme un petit congé qui m'est accordé après

l'achèvement de mon roman. Cannes était le seul endroit de la Rivière que je ne connusse pas. Une sorte de guignon m'en avait toujours barré le chemin. Il m'a attirée par cela même et j'y suis.

Arriver de nuit dans une ville inconnue, ouvrir sa fenêtre le lendemain matin sur un horizon nouveau, sortir seule à travers des rues étrangères, est pour moi un plaisir exquis. La présence de qui que ce soit me le gâterait. C'est une communion avec l'âme même du pays, cette âme créée par la race de ses habitants, l'architecture de ses maisons, le climat, une foule de choses visibles ou invisibles. Je la sens toujours très distinctement. Elle m'impressionne, et me cause soit de la tristesse, soit de la joie. Cette impression première ne s'efface plus et le souvenir seul suffit à la reproduire. Après le plaisir d'explorer l'endroit où j'ai été amenée, il y a celui de faire connaissance avec mon hôtel. Le décor est à peu près le même partout. Des corridors percés de portes comme ceux d'un couvent ou d'une prison, une salle à manger avec des tables carrées ou rondes, recouvertes de nappes aux plis raides, une salle de lecture aA^ec des journaux, de hideux livres de réclames, des fauteuils lourds et incommodes, des salons souvent très riches qui n'ont pas l'air plus intime que la rue. Malgré cette désolante banalité, chaque hôtel a une atmosphère spéciale; cette atmosphère est antipathique ou sympathique, maussade ou gaie, selon le caractère des propriétaires, selon les gens qui le fréquentent, l'ensemble du personnel, la distribution des pièces; celle des grands caravansérails, tenus par des compagnies est glaciale, il me serait impossible de la supporter longtemps.

L'hôtel Riche, où je suis logée, est situé à dix minutes de la ville au milieu d'un parc. Sa physionomie me plaît. J'ai une bonne chambre au quatrième étage et de mon balcon la vue est splendide. Avec des fleurs, mes livres de voyages, quelques photographies, mes plumes, mon encrier, mes papiers, je sais partout me donner l'illusion du « chez-moi ». L'arrivée dans un hôtel où je dois séjourner quelque temps m'amuse toujours. Les inconnus avec lesquels je vais entrer en contact sont destinés à renouveler ma vie, à la varier, à l'aiguiller peut-être différemment, moi-même, j'aurai sur eux une influence quelconque. Ceci excite vivement ma curiosité. Aussitôt dans un milieu nouveau on sent le jeu de ces fluides qui continuent l'être humain. Votre présence affecte désagréablement celui-ci, agréablement celui-là, et laisse les autres indifférents. Les affinités d'éducation, de sentiments, d'esprit, vous font vite trouver votre niveau. L'hôtel Riche retarde un peu. Il a encore une table d'hôte, sans préjudice des tables particulières. C'est moins chic, mais cela développe la sociabilité. Mon premier dîner m'a laissé une bonne impression. Des fleurs, des femmes en toilettes claires, des hommes en smoking ou en habit, donnaient à la salle à manger un aspect élégant. La causerie m'a semblé gaie et animée. J'ai rencontré quelques visages sympathiques et intéressants même. L'élément anglais et américain domine. Je m'en réjouis, car il impose toujours plus de propreté et de correction. Il y a suffisamment de Français, de Russes et d'Espagnols pour donner un chaud coloris à ce groupe humain. Allons, je crois que je ne m'ennuierai point ici.

Le voyage, le changement de milieu causent toujours une sorte d'effarement à l'esprit, un brusque arrêt dans son travail. Selon l'endroit où il se trouve transplanté, il met plus ou moins de temps à retrouver le fil de ses pensées. 11 piaffe, il piétine sur place, puis il finit par reprendre son élan. Me voici installée et acclimatée. La voie nouvelle sur laquelle ma vie a été placée est plutôt agréable. A sept heures, on m'apporte le thé. Je le prends devant ma fenêtre ouverte. Tout en le buvant lentement, j'écris sur mes genoux. L'air pur du matin me donne un immense bien-être. Quelquefois, mes regards se fixent sur les montagnes et sur la mer... ma plume s'arrête, une curieuse ivresse m'envahit. On dirait que j'entre dans toute cette beauté de la lumière, que je suis absorbée par quelque chose de très grand. Je ne suis plus ici... mais là-bas... là-haut... loin de mon corps, et je suis divinement heureuse. Il n'y a pas longtemps que je connais cette sensation. Elle est brève malheureusement, et je suis trop vite ramenée à mon griffonnage, à mon déjeuner, à ma besogne enfin. Ma toilette achevée, je vais en ville. La ville, quelle qu'elle soit, l'agglomération des maisons, des gens, les étalages des boutiques exercent une fascination à laquelle personne n'échappe. Le vieux Cannes me charme et m'attire toujours. Je m'arrête au marché aux fleurs, j'entre à la librairie, je vais faire les cent pas sur la Groisette. Après le déjeuner et la causerie du café, je

monte chez moi. Je m'étends sur ma chaise longue, je Hs les journaux et je dors pendant quelques minutes. De cette sieste quotidienne, je sors toujours fraîche et reposée. L'après-midi, seule ou en compagnie, je fais une longue promenade qui se termine invariablement par une tasse de thé chez Rumpelmayer. De retour à l'hôtel, j'écris jusqu'à l'heure du dîner. Pendant la soirée, je joue aux cartes, au billard, aux dominos, à la roulette. Tous les jeux m'amusent et m'absorbent. Quand je suis à la table de whist par exemple, rien n'existe plus pour moi que les combinaisons des cartes. Ces combinaisons inattendues, variées à l'infim, me causent une surprise dont je ne me lasse pas. Voilà une jolie preuve d'atavisme, car je suis petite-fille et fille de joueur. Cette distraction, où l'intérêt n'entre même pas, donne du repos à mon cerveau. Devant le tapis vert, personnages de romans, de comédie, pensées philosophiques, questions harassantes disparaissent ou se tiennent tranquilles. Aussitôt que je rentre dans la solitude de ma chambre, tout cela revit et je suis quelquefois obligée de travailler jusqu'à une heure avancée. Je n'ai pas un moment pour ruminer le passé et songer aux horreurs de la vieillesse qui s'approche. La vie d'hôtel m'oblige à prendre plus de soins de ma personne, de ma toilette, à être aimable, à avoir un caractère égal, à surmonter ma fatigue et mes malaises, en un mot, elle m'empêche de me tasser physiquement et moralement.

Cannes.

Quand le soir, je vois toutes ces personnes de races diverses dans les salons de l'hôtel, je ne puis croire que ce soit le fait du hasard ou de leur volonté. Quelques-unes viennent de très loin, du Chili, de San- Francisco. Est-ce pour potiner, causer, jouer, qu'elles ont été réunies sous le même toit? Assurément non. Il doit y avoir là-dessous un tissage bien intéressant, des commencements de choses, un échange de vie nécessaire au progrès de tous. Elles semblent appartenir au même monde, à la même civilisation, et pourtant elles représentent des degrés différents d'élévation morale. Trois cercles se forment et se reforment invariablement: le cercle anglais, le cercle américain, le cercle français. Dans le cercle anglais, les femmes tricotent les longs bas à côtes chers aux sportsraen, ou des gants pour les pêcheurs de Terre-Neuve. On parle d'une voix monotone. Les visages sont sérieux, froids, les yeux doux. On joue avec une passion concentrée et parfaitement disciplinée. Dans le cercle français, il y a plus de-lumière, de vivacité. Les femmes confectionnent de jolies petites choses aux couleurs brillantes. On y cause, non pas sur des sujets bien élevés, mais la conversation roule sans tomber. Le jeu, quel qu'il soit, y est mené gaiement, avec accompagnement de mots drôles. Dans le cercle américain, il y a plus de beauté, d'élégance et de jeunesse. Les femmes, la plupart avec ces grands chapeaux qui semblent rivés sur leurs têtes, des sacs à mailles d'or, autour

de leurs poignets, babillent sans trêve. On y pratique le poker avec une ardeur qui met sur toutes les joues des plaques de couleur. De ravissantes exotiques vont et viennent à travers ces groupes. Quelles jolies races ! L'enchâssement de leurs yeux m'émerveille toujours. Sur leurs visages aux traits menus, on voit le reflet d'une âme bonne et enfantine. Les Russes et les Polonaises ont un relief extraordinaire. On sent en elles d'immenses capacités. Dans ce milieu moderne, avec leurs physionomies intenses, leurs enthousiasmes, elles m'ont semblé curieusement démodées. Je reviens toujours aux Américaines avec plaisir et intérêt. Quand elles parlent français, toute leur belle assurance disparait. Leur expression, leurs voix s'adoucissent, il se dégage d'elles quelque chose de naïf, de très jeune qui est peut-être le vrai fond de leur âme. Je leur dois beaucoup. Leur activité a souvent stimulé ma paresse. A travers elles, j'ai comme senti le formidable bouillonnement de la vie de leur pays. Dans la classe que j'appelle « la jeune Amériq-ue », je constate chez les femmes une nervosité croissante, une lassitude extrême, un dégoût de l'argent même. L'une d'elles, après avoir passé l'hiver à Naples, me disait : « Comme c'est rafraîchissant de rencontrer des gens bien nés et pauvres ! » Ces mondaines à outrance ont le regard vacillant, l'expression de créatures pourchassées. Elles viennent se reposer dans le mouvement plus lent de notre vie, puis elles repartent, poussées de nouveau dans la sarabande effrénée où elles finiront par tomber sous le coup de la prostration nerveuse. Quand je les observe, je ne suis point surprise du nombre croissant des divorces, de la dislocation sociale dont les

journaux nous apportent lus preuves. Tout ceci, cependant, ne se passe qu'à la surface et sur une très petite étendue. II y a, aux Etats-Unis, une couche de résistance admirable, une classe dont nous n'avons pas l'équivalent et que nous ne connaissons guère. Les principes rigides, la foi indomptable que les émigrés, venus d'Angleterre ou de Hollande apportèrent dans le Nouveau-Monde avec leur Bible de famille, furent comme une sorte de ciment armé. C'est grâce à ce ciment que leur œuvre de fondateurs résista aux assauts des aventuriers, qu'elle résiste encore aux poussées de la multitude affamée d'argent. Cette âme puritaine des pères pèlerins n'est pas restée confinée dans le clan de leurs descendants directs, des fameux foar Imndred, elle s'y est plutôt affaiblie — mais elle s'est infdtrée dans tout le pays — au nord, à l'est, à l'ouest, elle domine à Boston, à Philadelphie. Elle a créé une sorte d'humus moral qui donne naissance à des gens sérieux, d'un caractèi'e élevé. Quand ces gens ont trois générations, ils sont ce que les Yankees appellent « our hest people, notre meilleure classe » et que je nomme « Vieille Amérique «. Dans la vieille Amérique, les divorces sont rares, les familles très unies. Les femmes ne quittent pas volontiers leurs maisons. Elles ne viennent guère en Europe que pour s'instruire et la plupart ont une haute culture. L'esprit puritain leur a fait une mentalité un peu bornée, très bourgeoise dans son rigorisme. Il se trahi l encore chez elles par une absence de goût, le dédain de la toilette. Elles manquent de charme et de brillant, mais elles donnent une agréable impression de sincérité et de pureté. La nalnrc est-elle encore impuissante à prêter de

l'éclat aux créatures de valeur ou ne le veut-elle pas ?

Je prends souvent plaisir à mettre en contact Françaises et Américaines. Dans la plus simple causerie, on voit jaillir la différence des caractères. L'autre jour, j'ai présenté « une Vieille Amérique » à une provinciale de Paris.

— Vous avez des enfants ? lui demanda cette dernière.

Le visage de l'Américaine s'éclaira joliment,

— Quatre, répondit-elle, et douze petits-enfants.

— Quatre enfants ! Douze petits-enfants ! Et vous êtes en Europe ?

— Oh ! ils n'ont pas besoin de moi.

— Non... peut-être, mais moi, à votre place, j'aurais besoin d'eux.

— Pour quoi faire?

Ce « pour quoi faire » causa un choc visible à madame de B...

— J'écris tous les soirs à mes enfants, continua madame Wilson. Je leur raconte ce que j'ai fait, ce que j'ai vu. Ma lettre part le mercredi. Chaque courrier m'apporte des nouvelles de l'un ou de l'autre. Nous sommes en constante communication. Dieu m'a laissé une excellente santé, je dois en orofiter. Il me reste encore tant de choses à voir 1

— Quelles choses?

— La Suède, la Norvège. J'irai cet été. J'ai visité le Japon à l'époque des chrysanthèmes, il faut que j'y retourne à la floraison des cerisiers.

Oh I l'expression de madame de B..., rive gauche de la Seine^ en entendant cette femme de cinquante-

cinq ans, grand'mère de douze petits-enfants, parler de retourner au Japon pour voir la floraison des cerisiers ! J'en rirai longtemps. Ce qu'elle s'en moquait, elle, de la Suède, de la Norvège et du Japon I La Française, comme la Latine en général, se laisse encore absorber tout entière par l'homme et par la maternité. Quand l'amour la quitte, elle ne voit plus rien icibas. Lorsque ses enfants se marient, elle se cramponne à eux, essaie toujours de reprendre son fils ou sa fille et encombre les jeunes nids. La plupart cherchent des consolations dans les pratiques d'une dévotion puérile, dans les œuvres d'une charité routinière. Toutes vieillissent très vite.

Ne pas vieillir ! L'Américaine se vante d'en avoir trouvé le secret. Elle conseille de ne jamais se désintéresser de la vie, de puiser au contraire à ses meilleures forces, de suivre son mouvement, d'apprendre sans cesse, même de ne pas compter ses années. Elle a scientifiquement raison. La vraie fontaine de Jouvence est dans notre cerveau. Si nous maintenons l'aclivité de ses cellules, il accélérera la circulation du sang, des fluides vitaux, donnera de l'éclataux yeux, conservera delà souplesse au corps, éloignera la maladie, la vieiUesse, la mort même. Dieu veuille qu'il y ait un jour en France des grand'mères capables d'aller, comme de braves abeilles, chercher au loin pour leurs petits-enfants... des images, des impressions, du miel enfin !

Je n'ai jamais aimé ce qu'on appelle prétentieusement « la Côte d'Azur » et cette nouvelle expérience que je fais ne me réconcilie pas avec elle. Fausse chaleur, lumière aveuglante ; dans l'atmosphère, un souffle de mistral qui balaye toutes les brumes, intensifie le bleu du ciel et de la mer jusqu'à l'indigo et donne aux lignes une dureté désagréable. De la verdure, des fleurs et puis le silence de l'hiver, pas un chant d'oiseau. Les paysans les tuent par ignorance et par avarice. Les couchers de soleil soni, merveilleux, mais perfides. On voudrait rester dehors pour ne pac perdre une seule des dégradations de la lumière, de ce violet doré qu'aucune palette humaine ne peut donner et il faut rentrer. Une humidité particulière vous met dans le dos un frisson de petite mort. L'air se charge d'ennemis visibles et invisibles, dans cet air mauvais les moustiques, ce poison ailé, possédés d'une ivresse d'amour, dansent leur danse de reproduction et renouvellent peut-être leur provision de venin. Franchement, je préfère les honnêtes couchers de soleil de Paris ! Si je n'aime pas le Midi, j'aime les cosmopolites qu'on y rencontre. A côté des mondains et des fêtards, il y a nombre de créatures qui viennent y chercher l'oubli, la guérison,un peu de chaleur physique et morale, dans l'âme desquels il s'est passé ou se passe quelque chose. Il y a huit jours, il est arrivé à l'hôtel Riche un Anglais qui a tout de suite éveillé mon intérêt. C'était un homme de cinquante-cinq à

soixante ans. Sa haute taille lui donnait une apparence robuste, la pâleur terreuse de son visage, ses traits, comme ciselés du dedans, ses yeux liqiiid, fluides, trahissaient le travail de destruction qui s'accomplissait derrière sa magnifique armature. J'avais vu dans la liste des étrangers qu'il s'appelait « sir William Randolph ». Il était accompagné de sa femme. Bien qu'il semblât vouloir se tenir à l'écart , j'étais sûre que nous ferions connaissance. Le soir, pendant que je jouais au bridge, j'avais, à plusieurs reprises, rencontre son regard fixé sur moi avec une expression d'étonnement et j'avais saisi sur ses lèvres cet irritant sourire humoristique particulier à l'Anglais. Ce matin, comme je me reposais sous la véranda après ma promenade en ville, je le vis arriver du fond du parc. Ma sympathie alla involontairement au devant de lui et le toucha de quelque invisible manière, car, pressant le pas, il vint droit à mon fauteuil.

— Je ne sais pas si c'est correct, de se présenter sans introduction à un auteur, pour le remercier du plaisir qu'il vous a donné .^

— Ce n'est pas correct, mais c'est très aimable, répondis-je, amusée pas cette originale entrée en conversalion.

Je désignai un siège à mon interlocuteur.

— Vous aimez donc les romans? lui demandai-je.

— Quand ils sont bons, oui, comme j'aime un bon cigare. Les cigares me sont défendus, je me rattrape sur les romans. Ne trouvez-vous pas étrange qu'il faille à l'homme des contes, du théâtre, quand il a la vie sous les yeux ?

— Non, car ses facultés ne lui permettent pas de

3o SUR LA BRANCHE

la saisir suffisamment. Le roman et le théâtre ne sont pas le miroir de la vie, ils sont la vie dans le miroir, c'est là seulement qu'il peut la voir et de plus il y trouve une action complète qui satisfait son désir inné de connaître la fin des choses.

Sir Wilham Randolph me regarda d'un air étonné :

— Je crois que vous avez trouvé, fit-il. Votre explication me semble très plausible.

— Gomment êtes-vous tombé sur mes bouquins? fîs-je curieusement.

— Le hasard a voulu qu'Hutchinson, mon fournisseur de littérature, votre éditeur, m'envoyât en Algérie vos deux ouvrages. Je les ai ouverts avec défiance.

— Parce que d'un auteur français, j'imagine?

— Précisément. Les romanciers français ont beaucoup de talent, mais ils traitent trop souvent des sujets répugnants. C'est le regret, non seulement des Anglais hypocrites, fit sir William Randolph avec malice, mais des gens comme il faut de tous les pays.

- — On n'écrit pas, soyez-en sûr, le roman qu'on voudrait. Mon rêve à moi eût été d'écrire des histoires avec des gens du peuple, des animaux, de la vie forte et simple. Vous avez vu ce que j'ai fait?

— Je ne saurais le regretter. Vos livres renferment beaucoup de pensées et une étude de caractères qui m'a vivement intéressé, bien que je n'aie pas une grande sympathie pour nos cousines américaines.

— Le contraire m'eut étonnée, dis-je en souriant.

— Je n'ai pas de parti pris contre elles, croyez-le. Leurs défauts me choquent et mon éducation ne me permet pas d'apprécier leurs qualités toutes modernes.

SUR LA BRANCHE 3l

Jugez donc ! Elles sont les seules femmes au monde qui peuvent quitter vclontairement leur mari, leurs enfants, s'amuser et être heureuses loin d'eux.

— C'est vrai ; mais avez-vous songé que, si le lien conjugal était aussi serré dans leur pays que dans le nôtre, il entraverait l'action de l'homme, ralentirait son œuvre ? Ne pensez-vous pas qu'elles sont les agents nécessaires des échanges entre le Nouveau-Monde et le Vieux-Monde ? des véhicules inconscients d'idées et d'impressions ?

— Non... Je n'ai pas l'imagination d'un romancier.

— Il n'y a pas d'imagination là dedans, c'est scientifiquement vrai. La cargaison invisible d'un transatlantique est autrement considérable que celle qui paie les frais de douane.

Sir William me regarda un instant.

— Vous m'étonnez de plus en plus. Dor reste quand ma femme est venue me dire que vous étiez Jieaa Noël, je ne l'ai pas cru possible.

— Parce que vous m'avez trouvée trop vieille pour faire un jeune auteur ?

— Non, je ne pouvais croire que la personne, qui avait remué des idées semblables à celles qui m'avaient frappé, pût remuer les cartes avec un tel entrain et s'absorber dans cet abominable bridcje.

— Mais ce n'est pas la même, m'écriai-je de bonne foi; celle-là est madame de Myères, une femme très frivole, qui finirait volontiers sa vie en jouant au bezigue. Jean Noël, lui, est né il y a cinq ans seulement. Il est resté longtemps dans les limbes, vous voyez.

— C'est pour cela quil est si vigoureux. Je m'en réjouis, car je me propose de lui livrer bataille sur bien des points.

— Vous n'êtes pas francophobe, j'espère?

— Non, j'ai même pour les Français une instinctive sympathie mais je ne les comprends pas toujours. Je ne les comprends pas quand ils crient après chaque échec : « Nous sommes trahis ». Je ne les comprends pas dans la défaite quand au lieu de se rallier autour de leur gouvernement, au lieu de se serrer les uns contre les autres, ils se querellent et s'entretuent, Avec nous, Napoléon aurait pu prendre la revanche de Waterloo. C'est vous qui l'avez envoyé à Sainte- Hélène.

— Vous avez raison.

— Je n'ai pas compris les Français dans leur manière de traiter Ferry, dans l'affaire Boulanger, encore moins dans l'affaire Dreyfus. Leur altitude lors de notre guerre contre les Boërs m'a peiné, moi et bien d'autres. Nous avions été attaqués, défaits à Majuba Hill, nous ne pouvions en rester là. Toutes les grandes nations ont des péchés de conquête sur la conscience — si péché il y a. — Ne tenez-vous pas en exil certaine petite reine Malgache?

— Vous et nous accomplissons l'œuvre qui nous est imposée, voilà tout. Mais voulez-vous que je vous donne la clé de notre caractère?

— Ali ! vous me ferez grand plaisir !

— Eh bien, les races saxonnes, teutonnes et leurs ramifications sont masculines ; les races latines, slaves, celtes, sont féminines. L'élément féminin domine dans l'âme française. Etudiez son histoire, sa littérature,

SURLABR ANCHE 33

VOUS l'y retrouverez sans cesse avec ses défauts et ses qualités.

Le visage de sir William s'éclaira :

— Upon my word! ma parole, ce doit être cela! s'écria- t-il.

— J'ai visité souvent l'Angleterre, je regrette que nous demeurions si obstinément étrangers les uns aux autres.

— Et cependant dans vos livres, vous avez soigneusement exclu les Britishers du champ de votre observation. Je l'ai remarqué.

— Eh bien, vous ne perdrez rien pour attendre. J'ai, en préparation, un volume sur votre pays,

— Ah ! voilà qui m'amusera I

— J'ai retourné cent fois ma plume avant d'exprimer un jugement. Je me suis piquée d'honneur. Je ne veux pas être prise en flagrant délit d'injustice ou de partialité. En même temps, j'ai tâché de vous donner une idée plus nette, plus vraie de notre caractère. Je suis sûre que vous n'avez jamais franchi le seuil d'une maison française.

— Oui, tenez; il y a trois ans, lady Randolph et moi, avons rencontré, ici à l'hôtel Riche, les de Lusson, des gens charmants avec une fdle de dix-sept ans. Nous nous sommes liés étrangement vite. Un beau jour dans la conversation, ma femms, qui est Irlandaise, en est venue à dire qu'une de ses petites cousines du côté maternel avait, jadis, épousé un Français du nom de La Rcynie et à notre stupeur mutuelle, nous avons appris que ladite cousine se trouvait être la propre grand'mère de madame de Lusson,

— La vie a parfois de jolies surprises.

— Et de cruelles plus souvent. Quoi qu'il en soit, cette découverte a créé entre nous et nos nouveaux amis une agréable intimité. Ils sont venus passer un mois chez nous, à Simley Hall, dans le Staflbrdshire. Nous leur avons ensuite rendu visite en Touraine. Là, j'ai vraiment pris contact avec la France et vu de vos bonnes qualités plus que je ne l'avais fait encore. La propriété des de Lusson, la Commanderie de Rouziers, est à douze kilomètres de Tours.

— La Commanderie de Rouziers! m'écriai-je, mais je la connais !

— Ah bah !

— Une adorable maison Louis XIII?

— Précisément.

— Eh bien, depuis dix ans, je passe le mois d'octobre à Vouvray, chez des amis. Ils me l'ont montrée au cours d'une excursion,

— Comme c'est curieux! fit sir William Randolph. Nous allons finir par nous trouver des liens communs.

— Je n'en serais pas surprise, les rencontres ici-bas sont souvent préparées de loin.

A ce moment, la cloche du déjeuner sonna, nous nous levâmes. Je tendis la main à mon compagnon.

— Au revoir, n'est-ce pas ?

— Si vous voulez bien le permettre, je vous présenterai lady Randolph cet après-midi.

— Avec plaisir, mais vous la présenterez à qui? à madame de Myères ou à Jean Noël?

Sir William me regarda... hésita... puis avec un sourire railleur.

— Je la présenterai à madame de Myères... car

elle joue au bridge et aux dominos. Je garderai Jean Noël pour moi, si vous le voulez bien.

— Ail right.

Sur ce mot, nous nous séparâmes et je remontai chez moi un peu troublée, avec cette sensation qui m'annonce maintenant que quelque chose s'est passé, ou arrivera. Etait-ce pour rencontrer cet esprit-là que j'ai été envoyée à Cannes ?

Cannes.

Eh bien, voilà ! Nous sommes liés, les Randolph et moi ! Liés ! Quel joli phénomène cette liaison des créatures humaines I Elles suivent longtemps quelquefois des routes diverses, puis elles obliquent tout à coup vers le même point et se rencontrent. Leurs regards se croisent, se détournent et se prennent. Mille circonstances les rapprochent avec une persistance significative ; il se lait entre les cerveaux une transmission photographique d'images, d'impressions. Chacun dépose un peu de sa substance dans l'âme de l'autre, assez pour produire des vibrations communes plus ou moins profondes naturellement. Les Randolph, dont j'ignorais l'existence il y a quinze jours, connaissent maintenant ma mère, cette figure lumineuse dont le souvenir éclaire encore ma vie, mon père, mes morts, mes amis. Je leur ai parlé de mon enfance, de ma jeunesse, incidemment de mon mariage. Avec cette intuition des natures affinées, ils ont senti que ce chapitre renfermait quelque chose de douloureux, ils ne m'y ont pas retenue. Je sens vraiment que désormais

rien de ce qui m'arrivera d'iieureux ou de malheureux ne saurait leur être égal. Cela m'est à la fois doux et gênant, car j'aime jalousement ma solitude et mon indépendance. Ils m'ont, de leur côté, initiée à leur vie. Ils m'ont parlé de leur fils aîné, mort aux Indes, de leur fille mariée, de leurs trois petitsenfants, de leur fils Claude, de Simley Hall, leur vieille demeure familiale. Je connais même les noms de tous les chiens. Sir William est à la tête d'une grande compagnie houillère et possède des mines de charbon dans le Staffordshire. Peu d'hommes m'ont donné une telle impression de volonté. On dirait que sa personne dégage de la force. Quand je marche à ses côtés, j'ai une sensation distincte de protection. 11 a dû être très autoritaire, un vrai seigneur et maître pour sa femme et pour tout son entourage. Cette horrible maladie de cœur qui le détruit a évidemment adouci et transformé son caractère. Par moments, le gonflement subit de sa narine, la rigidité instantanée de ses lèvres trahissent le vieil homme. Il me fait l'effet d'un lion agonisant. Il y a en lui cette spiritualité virile que la Bible crée chez l'Anglais. Elle est 1res différente de la spiritualité fine et sensuelle qui jette certains Français dans le cloître ou dans la dévotion. Il aime passionnément la nature, les fleurs, les animaux- L'astronomie est son étude favorite. Il s'est fait construire un observatoire au fond de son parc. Le soir, lorsque nous nous promenons sous la véranda, son regard explore toujours le ciel. Si je ne me trompe, il y a eu quelque chose de particulièrement douloureux dans la mort de son fils aîné. Elle pèse sur son esprit d'un poids, qui n'est pas habituel.

A.vaat-hier, je ne sais à propos de quoi, il m'est arrivé de dire comme je le fais souvent : « C'est beau la vie I » Il s'est tourné brusquement vers moi et le visage contracté, le ton sarcastique :

— Belle, la vie I avec ses turpitudes, ses maux inguérissables ! Ah ! non, elle n'est pas belle 1 On a quelquefois bien du mérite à ne pas la maudire. Comment la voyez-vous donc, vous?

. — Comme un assemblage merveilleux de forces qui concourent à l'œuvre universelle. Nous n'avons, du reste, pas le droit d'en juger, puisque nous ne connaissons ni sa continuation ni sa fin. Quand mon œil ou ma pensée rencontre quelques-unes des horreurs d'icibas, je les reporte aussitôt sur quelque chose de perfectionné et je me dis: ceci deviendra cela. La beauté est de la laideur corrigée, la vertu, du vice épuré. Par quels procédés ? La nature seule le sait.

— Eh bien, je crois simplement que nous avons tous des instincts de brute contre lesquels il faut lutter sans cesse. Il y a même, je l'avoue, un certain plaisir dans ce combat-là.

— Voilà qui est bien anglais I

— Est-ce que vous admireriez l'homme aussi par hasard?

— De tout mon esprit ! Qu'il manie un balai ou un sceptre, je vois en lui l'agent, l'instrument de Dieu. Je considère que le plus humble est aussi nécessaire que moi. L'homme ! Une fois sur l'échelle de vie, il n'en sera jamais détaché. Il pourra tomber de quelques degrés... jusqu'en bas, mais il se relèvera et sera poussé inéluctablement vers la perfection et le bonheur.

— Qu'est-ce qui vous a si bien renseigaée ?

— La science.

— La science ! Ah ! elle est jolie !

— Eh bien, elle m'a ouvert des perspectives infinies. Je crois maintenant aux promesses de ces béatitudes, qui avaient fait sourire mon ignorance. Logiquement elles doivent se réaliser. « Ceux qui ont faim seront rassasiés », j'en suis sûre.

— Amen 1 fit mon compagnon avec un long soupir.

Sir William a la raillerie singulièrement coupante. Il est doué, en outre, de cette faculté qu'on nomme humour, au moy«n de laquelle on voit tout de suite le comique d'une situation. 11 adore la taquinerie, chaffing, en anglais. J'y trouve moi-même un très grand plaisir et nous ne nous épargnons pas. Mon aptitude à passer d'un sujet frivole à un sujet transcendant est pour lui un continuel sujet d'étonnement. Je suis la première Française avec qui il ait pu échanger des idées. Je m'aperçois qu'à chaque instant il est déroulé. Avant-hier matin, il est venu s'asseoir à côté de moi sous la véranda.

— Je parie que vous êtes superstitieuse, m'a-t-il dit en manière d'attaque.

— Effroyablement.

— Vous n'aimez pas à voir la nouvelle lune à travers la vitre .»*

— Non, non.

-r- Et vous croyez au mauvais œil ?

— Je crois que la rencontre de telle personne peut coïncider avec les événements heureux, la rencontre de telle autre avec les événements malheureux I Ne sommes-

SUU LA URANGUE 89

nous pas constamment les uns pour les autres des instruments de joie ou de douleur, des messagers de bonne ou de mauvaise fortune ?

— Les tempéraments superstitieux se trouvent aux deux extrémités de l'échelle humaine, chez ceux en qui l'instinct domine et chez ceux dont l'appareil sensilif est très affiné.

— Eh bien, j'ai gagné cette maladie en Italie, A force d'entendre dire : « Ceci porte bonheur, cela porte malheur », on finit par être impressionné. Est-ce que vous nieriez les pressentiments ?

— Non, je ne le puis pas, malheureusement. Quand mon fils est parti pour les Indes, j'ai senti en échangeant notre dernière poignée de main que je ne le reverrais pas. Lui-même, du bateau en rade, a fait demander à sa mère une vieille chanson qu'elle lui chantait lorsqu'il était enfant.

— Il m'est arrivé aussi, dis-je, quelque chose de très curieux. Durant un séjour que je fis à Rome avec M. de Myères dans l'année même de sa mort, j'allai visiter la chapelle Gorsini h Saint-Jean de Latran, où se trouve une inoubhable Pietà. Elle représente non pas une vierge hors l'humanité, mais une simple femme qui a sur ses genoux un corps d'homme brisé par le supplice et sans vie, celui d'un homme qu'elle aime ou qu'elle a enfanté selon la nature. Le groupe est éclairé par un réflecteur qui laisse la crypte dans l'ombre. Cette douleur intense, mise en relief par la lumière, se communiqua magnétiquement à moi qui n'étais cependant ni croyante ni mère; j'éclatai en sanglots, à la grande surprise des autres visiteurs. Plus j'essuyais mes larmes, plus elles coulaient. Six

4o SUR LA BRANCHE

mois plus tard, mon mari m'était enlevé. Pendant que, l'âme déchirée, je lui faisais sa dernière toilette, le groupe de la Pietà se reforma dans mon cerveau et je me vis dans la même attitude que la femme de la chapelle Corsini. Quelquefois, comme vous le dites si bien en anglais, : « Le malheur projette son ombre en avant. »

— C'est certain.

— N'est-ce pas une preuve que nos destinées sont écrites ?

— Une preuve, oui, mais elle peut être illusoire. Puis se tournant vers moi avec un frémissement de

malice aux narines :

— La plus jolie preuve serait que l'amour fût réellement un fluide comme vous l'affirmez dans votre dernier roman. Nous lavons senti, vous et moi... autrefois... Je voudrais le voir maintenant.

— Le voir 1 m'écriai-je, mais qu'est-ce que vous voyez ici-bas?... des choses seulement. Avez-vous jamais vu une idée, une pensée, un sentiment?

La physionomie de sir William Randolph exprima un effarement subit.

— By Jove no ! Pardieu non ! je ne me suis même pas rendu compte que je ne les voyais pas.

— Et ils vous mènent cependant ces grands invisibles. Ils bouleversent le monde, le font vivre, agir.

— C'est entre deux bridges que vous avez trouvé cela?

— Peut-être... ce n'est assurément pas pendant la partie.

— Je l'imagine bien. Plaisanterie à part, vous avez dû beaucoup réfléchir.

SUR LA BRANCHE 4l

— Que peut-on faire sur la branche « à moins qu'on n'y pense » ? Jean Noël y a acquis un peu de la sagesse que vous prêtez aux vieux hiboux; He has become as wise as an old oivl.

Comme si ces causeries quotidiennes ne nous eussent pas liés suffisamment, les Randolph m'ont invitée chaque après-midi à partager leur voiture. Nous avons parcouru ensemble tous les environs de Cannes. Le printemps est maintenant très avancé. Les tons bleus vont s'adoucissant chaque jour. Il y a davantage d'or dans les violets du couchant. Les oiseaux, échappés au massacre imbécile qu'on en fait et ceux qui reviennent de loin, commencent à chanter l'amour. Hier, en gravissant une côte, j'avais la sensation d'entrer dans un bain d'azur et de lumière vibrante. La vraie saison de la Riviera doit être l'été. Quand on demande aux gens et aux choses ce qu'ils ne peuvent donner, on est toujours désappointé. En rentrant de la promenade, lady Randolph nous prépare une excellente tasse de thé. Son malade va prendre un peu de repos et toutes deux nous jouons au piquet jusqu'à l'heure du dîner. Elle est le vrai type de l'épouse anglaise douce et soumise. Elle reconnaît avec une humilité touchante la grande supériorité de son mari. Elle est ravie qu'il trouve quelque distraction à causer avec moi. Et ces nouveaux amis qui m'ont comme adoptée partent demain. J'en ai un gros regret. J'aurais voulu rentrer en même temps qu'eux, mais ma chambre à l'hôtel de Castiglione ne sera pas libre avant huit jours.

Ce soir, après le dîner, comme nous nous promenions pour la dernière fois sous la véranda, sir Wil-

1x1 SUR LA BRANCHE

liam Randolph m'a demandé si je comptais aller en Angleterre au mois de juin.

— Non, non, ai-je répondu. Je vais voir le printemps en Touraine, c'est une fantaisie que j'ai depuis longtemps.

— Ne consentiriez-vous pas à me la sacrifier cette fantaisie ? Ma femme a l'intention de vous demander de venir passer quelques semaines à Simley Hall.

— L'année prochaine si vous voulez.

Il s'arrêta net et, se tournant vers moi :

— Est-ce que j'ai l'air d'un homme qui vivra encore une année? me demanda-t-il d'un Ion âpre.

Mon cœur se contracta affreusement. J'eus 'la force de n'en rien laisser voir.

— Vous avez une constitution capable de résister longtemps à la maladie et de la vaincre même.

— Vous croyez? fit-il avec une ironie douloureuse. Je ne partage pas votre opinion. En tout cas, j'ai bien le droit d'être despote. Je voudrais vous montrer mes étoiles favorites, le petit village que j'ai fait construire, Simley et ses vieux arbres. Donnez-moi ce plaisir et venez au mois de juin.

Une force intérieure me poussa à céder.

— Va pour juin ! Vous voyez, il n'y a pas besoin de me prier beaucoup.

Une expression de joie illumina le visage de sir WilHam.

— Vous êtes la bonté même. Nous inviterons les de Lusson en passant par Paris afin que votre séjour soit plus agréable. Nous aurons de la jeunesse : mon fils, ma fille, mes petits-enfants. Madame de Myères ne manquera pas de partenaires pour le bridge et Jean

Noël pourra étudier une famille anglaise tout à fait vieux jeu. Elles sont en train de disparaître, vous savez. Enfin, nous ferons de notre mieux pour vous distraire.

— Je n'en doute pas, je m'attends même à être très heureuse.

— Alors, nous pouvons compter sur vous ?

— Absolument.

— Merci. Je suppose qu'un Français vous baiserait la main, fit sir William Randolph avec une étincelle de moquerie dans les yeux ; mais il y a des choses que John Bull ne sait pas faire. Celle-ci est du nombre.

Et me voilà aiguillée vers l'Angleterre. Mon séjour à Cannes aura changé tous mes plans. Etait-ce donc son buti*

Cannes.

Je me sens très seule maintenant, la saison touche à sa fin. Notre nombre diminue chaque jour. La table d'hôte est après tout l'image vulgaire de ce que le poète Gilbert appelait « le banquet de la vie ». Une personne disparaît, la ligne se resserre et tout est dit. Cependant, tandis que l'absence de celui-ci vous cause une sensation de vide, souvent très douloureuse, l'absence de celui-là ne vous touche nullement. Le fait, bien que banal, est curieux. Il indique, selon moi, l'existence d'un fluide isolateur. C'est grâce à ce fluide que nous pouvons traverser la foule sans nous y mêler, sans prendre contact. Autrement nous tomberions les

uns sur les autres comme des capucins de cartes, nous nous embrasserions, nous nous déchirerions. Ah ! ce qu'il resterait de nous sans l'invisible barrière ! Il me semble qu'ici-bas les êtres sont groupés par systèmes. Quand il nous arrive de rencontrer inopinément aux tournants de notre chemin des gens entrevus ailleurs, nous nous écrions : « Comme le monde est petit ! » Ce n'est pas le monde qui est petit, mais nos orbites respectives, cercles ou ellipses. Bien que séparés par des distances considérables, des obstacles de toutes sortes, les individus qui font partie du même système se rencontrent toujours à un moment donné et pour des fins inconnues. Les affinités secrètes, les fils conducteurs les unissent ou les réunissent, ils influent les uns sur les autres, s'afTectent mutuellement et quelque fugitif que soit le contact, regard, poignée de main, il laisse une impression et produit les vibralions nécessaires à la vie commune. Quand vient l'heure des adieux, on sent les liens qui se sont formés à notre insu . Leur rupture est comme un déchirement de mille petites fibres intérieures... Le chemin de fer rend les départs particulièrement pénibles. I! a l'air implacable comme le sort, comme la nature. On comprend qu'aucun cri humain ne lui fera ralentir sa marche et qu'il ne vous rendra pas ceux qu'il emporte. La voiture, au contraire, laisse un vague espoir, une possibilité de retour.

A la fin d'une saison aux eaux ou ailleurs, lorsque j'entends les gens autour de moi parler de leur « chez eux », de leur intérieur, je me rends compte de mon déracinement. Il me cause un peu d'efi"roi, un peu de peine et une sorte d'humiliation. Aux grandes

fêtes aussi, je sens la privation d'un foyer, sa chaleur me manque, je grelotte intérieurement, mais ces moments-là passés, je me trouve bien « sur la branche ».

PARIS

Paris, hùtel de Castiglione.

A la gare, pas de famille, pas de serviteurs, le petit omnibus jaune de la Compagnie Lyon-Méditerranée, puis l'hôtel ; la demeure de tout le monde, une chambre qui était hier celle d'un autre. Chère chambre ! Je voudrais pouvoir la garder, la fermer. N'importe, je la referai bientôt mienne. C'est curieux, elle a beau être occupée par des étrangers pendant plusieurs mois, aussitôt que j'y rentre, elle me redevient familière, il me semble que j'y retrouve de ma vie: j'y ai ruminé tant de pensées, tant de souvenirs, tant médité... Est-ce que tout cela ne laisse pas de traces? La table me sollicite au travail comme si elle était une table de médium. Nulle part mon cerveau n'est aussi actif, nulle part je ne sens l'inspiration aussi vivante. C'était là sans doute que je devais accom-

plir ma tâche des dernières heures. Allons-y gaiement I

Je suis toujours heureuse de revoir Paris. Paris I Voilà l'endroit de cette planète que je regretterai le plus. Je l'aime comme on aime une personne. Quelqu'un a dit : « Il y a des paysages qu'on voudrait embrasser », eh bien, un soir dans la grande allée des Tuileries, en voyant cette magnifique avenue des Champs-Elysées monter vers l'Arc de Triomphe auquel le soleil couchant mettait des rayons d'apothéose, mes bras se sont ouverts sous une irrésistible impulsion de tendresse. Selon moi, la beauté de Paris n'est point seulement due à sa topographie, à ses rues bien percées, à ses monuments, à son élégance, mais à son ciel, à son atmosphère, à son âme. Son ciel a des tons d'une délicatesse, dune variété infinies; il n'est jamais ni trop bas ni trop dur, son atmosphère est légère, ses brumes bleuâtres, son brouillard d'un gris nacré. Son âme est jeune, gaie, enthousiaste, idéaliste, passionnée et violente, hélas! ses vibrations champagnisent l'air et communiquent à tous une sorte d'exultation, d'allégresse. Il n'est pas de ville plus méconnue et plus calomniée. Si vous jetez une pièce de deux sous dans certains cinématographes, ils vous donnent instantanément quelque tableau du MouHn-Rouge ou autres lieux semblables. De même, dans la majorité des cerveaux masculins étrangers, le nom de Paris évoque une petite femme à moitié nue, pied en l'air, ou des exhibitions de cafés concerts. Dans les cerveaux féminins, il fait surgir des chiffons, des parures, des fruits défendus de toutes les saveurs. Ce n'est point dans ces cinématographes de deux sous qu'il faut le voir, car

ils ne sauraient enregistrer sa vie supérieure, et la vie supérieure y est intense. Si l'on s'y amuse davantage qu'ailleurs, on y prie, on y aime et on y travaille davantage aussi. Paris est pour moi une inépuisable source d'impressions. Autrefois, il m'amusait, maintenant il m'intéresse profondément. En décembre et en janvier, je me promène volontiers entre cinq et six dans la rue de la Paix, à l'heure du fleurlage vénal, de l'apéritif amoureux. Le long des vitrines étincelantes défilent les figures de la ]'ie Parisienne, — du journal s'entend, — les personnages deLavedan, ceux qui cultivent «leur beau physique». On peut reconnaître « les chapeaux », « les chaussettes », les « dessous ». Le spectacle est amusant. Et puis ces mondains, ces mondaines etces demi-mondaines sont plus intéressants qu'on ne l'imagine. Ils ne manquent pas de bravoure. Ils souffrent comme vous, comme nous. Leurs petites âmes sont tordues par l'envie, par la jalousie, criblées de piqûres d'épingles et rien n'arrive si directement^ si profondément au cœur qu'une piqûre d'épingle. J'ai surpris à travers l'éclat de leur parure des regards de désespoir, j'ai vu des contractions de douleur se termmer en sourires. Tous les soirs ils viennent dans ce coin de Paris, comme attirés par les feux des diamants et des pierreries et il y a là un éveil de désirs, de convoitises, des rires courts, des frôlements, des rencontres... Ce papillonnage humain me rappelle toujours la danse des moustiques. Il est moins prolifique — j'imagine, — mais il doit rentrer dans le même ordre de faits. Cela dure une heure, puis chacun s'éclipse, la rue reprend son aspect ordinaire, la scène est jouée et j'ai toujours idée qu'il s'est passé quelque chose.

Vingt mètres plus loin, il se passe quelque chose aussi, quelque chose d'immense, de colossal ! A l'heure verte, le ^ye o'c/oc/i des boulevardiers, entre la Madeleine et la rue Drouot, la foule devient compacte, amenée là, on ne sait comment, des quatre points cardinaux de la capitale. Les mains se cherchent, se serrent. Il se fait une transmission rapide, incroyable d'idées, d'opinions, de sentiments. On ébauche des affaires, on prépare la ruine de l'un, la fortune de l'autre. On exalte celui-ci, on éreinte celui-là. On prononce des paroles qui auront des conséquences imprévues , fatales ou heureuses. On absorbe des germes de maladie ou de mort. L'amour, la haine, la jalousie s'entrecroisent!... cela dure... une heure au plus... puis on se sépare... et l'œuvre inéluctacle est accomplie.

Je m'abîme en admiration devant le pouvoir qui dirige ce flot humain, qui sait où aboutira chacune des pensées de ces milliers de cerveaux, chacun des mouvements de tous ces corps. Parfois, en traversant cette foule^ j'entrevois, comme à la lueur d'un éclair, le travail qui s'y fait, alors je m'arrête éblouie, saisie de frayeur et je m'enfuis à pas pressés. La vie est toujours en fusion dans l'univers entier; mais en certains endroits, à certains moments fixes ou fixés, un bouillonnement plus fort se produit, destiné à accélérer la marche de l'humanité — un procédé de clarification peut-être. Et c'est ainsi que, dans cette cuve qui s'appelle Paris, il y a d'espace en espace, à heures fixes, des bouillonnements divers. Dans les églises, un bouillonnement d'idéalité ; dans les universités, les laboratoires, un bouillonnement de pensée; au Parlement, un bouillonnement de quoi? Hélas, pas de patrio-

tisme, mais de passions politiques, d'ambition, d'envie. Au Moulin-Rouge et endroits semblables, un bouillonnement de vie inférieure et sensuelle. Dans les quartiers populeux, il y a un bouillonnement de forces matérielles, de courage, de rancunes, d'amour et de haine, de douleur surtout: celui-là est le plus prolongé, le plus intéressant aussi. Oui, vraiment, il me semble que j'ai « su m'asseoir pour regarder la vie » ; car je vois plus beau et plus grand — oh! si grand, que j'ai peur... un peu et confiance pourtant.

Paris.

Lorsqu'on voit de près les grands de ce monde, on se brouille avec l'humanité ; lorsqu'on observe les petits on se réconcilie avec elle. C'e^ la réflexion que j'ai faite avant hier. Le Figaro annonçait une vente de charité à l'hôtel D... Vendeurs et vendeuses, appartenant à la plus haute aristocratie, devaient revêtir les costumes de nos anciennes provinces. C'était le clou du programme. Cette paysannerie, dans le cadre d'une de ces belles demeures du xvm^ siècle que j'adore, ne pouvait manquer de me tenter irrésistiblement. Je me rendis donc rue de Varennes. Au tourniquet, le marquis d'A..., en large chapeau, gilet brodé, petite veste de velours, culottes, guêtres et gros souliers, reçut ma pièce de deux francs et en plus de mon droit de passage, me donna un joli sourire. Un paysan gentilhomme, ça n'est pas regardant.

Je traversai le vestibule et toute une enfilade de salons. Les portes-fenêtres ouvraient sur un de ces

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vieux jardins comme on n'en voit plus qu'au faubourg Saint-Germain, avec un fond de grands arbres, des murs revêtus de lierre, une pelouse mal tondue, des massifs de rhododendrons et de lilas, des fleurs en bordure, des allées caillouteuses.

Dans ce décor, que le printemps rajeunissait un peu, des petites boutiques, des pavillons rustiques, un orchestre de faux tziganes, des groupes de femmes en toilettes claires, dont l'effet était atténué par les robes sombres des douairières et les soutanes noires des prêtres. Et puis, se détachant sur le tout, les costumes delà Bretagne, de l'Anjou, du Poitou, portés par des jeunes gens et des jeunes fdles qui allaient et venaient avec l'intention é^^dente de se montrer de face, de profil et de dos. J'allai demander une tasse de thé à mademoiselle de G... Elle me la servit avec beaucoup de gentillesse. Dans la laiterie, une vache superbe était installée. Etrillée pour l'occasion, son poil avait plus de reflets que le chapeau d'un mondain. Elle paraissait hypnotisée par le milieu aristocratique oiî elle se trouvait. Jugez donc! Reçue au faubourg Saint- Germain!... pour y donner son lait, il est vrai. C'est égal, c'était beaucoup d'honneur. Une bête même peut s'attendre a tout ici-bas. Celle-ci était là, immobile, sans ruminer, sans manger, regardant ces faux paysans, ces fausses paysannes d'un air si ahuri, si inquiet que je ne pus m'empêcher d'en rire. Je ne serais pas surprise que le saisissement eût tari sa mamelle

Je me promenai assez longtemps à travers la foule. Parmi les jeunes gens, sous beaucoup de chapeaux bretons et vendéens, je vis des visages intéressants, d'un type très ancien, très affiné, mais dans lesquels

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il n'y avait pas un ton de force. Leurs physionomies ternes, leurs mouvements lents, leur allure molle, trahissaient un manque de vitalité qui devait les rendre impropres à la lutte. Ah ! nul doute, il fallait d'autres hommes que ceux-là pour diriger la barque de la France à travers les écueils modernes! Je compris mieux que je ne l'avais jamais fait, pourquoi le commandement leur en avait été retiré. Je ne doute pas qu'au moment du danger, la flamme de l'héroïsme ne vienne à briller dans ces prunelles bleues ou brunes, que ces corps minces ne se tendent jusqu'à la mort sous l'effort de la bravoure héréditaire pour défendre leur pays, mais ils ne savent pas vivre pour lui et en plein jour, paradant dans ce vieux jardin, affublés de costumes de fantaisie, les grands seigneurs faisaient assez piètre figure. Des jeunes gens, mon attention se reporta sur les jeunes filles. Là, plus de distinction que de beauté, aucune individualité, beaucoup de rêve dans les yeux, de rêve anémique. Pas de fraîcheur, pas de lumière sur les visages, quelque chose de vieillot dans l'ensemble. Toutes me firent l'effet de fleurs de couvent. Quant aux femmes entre cinquante et soixante ans, elles étaient plutôt pénibles à voir. Énormes, déformées, mal habillées, on voyait que l'étiquette de Cour n'avait pas discipliné leur maintien et qu'elles ignoraient et dédaignaient les lois de l'hygiène moderne. Le port de tête était beau. Une nuance de mélancolie adoucissait les physionomies sévères et intransigeantes. Il y avait chez elles un air d'autorité morale et aristocratique qui ne permettait pas de les prendre pour de vulgaires bourgeoises. Je cherchai du regard les marquises et comtesses amé-

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ricaines. Il semblait qu'elles dussent ressortir en tons vifs sur ce milieu terne et passé. Eh bien, elles se confondaient presque avec lui. Elles ont copié son ton, ses manières, adopté ses préjugés, renié leurs dieux par snobisme, par suggestion ; mais voilà, elles n'ont pa encore acquérir son charme. Elles paraissent raides, guindées, de vraies contrefaçons. Je ne crois pas cependant qu'elles aient été amenées dans ce vieux monde pour la seule gratification de leur vanité, mais pour y apporter des éléments d'évolution. Elles doivent probablement transmettre à leurs enfants l'esprit nouveau mitigé afin qu'il puisse être plus facilement absorbé. Le travail de la Providence est si merveilleusement profond.

Ce qu'il y avait de comique et de caractéristique dans cette vente de charité, c'est que tout le monde semblait s'occuper d'autre chose. Les mères de l'église s'entretenaient pour la plupart avec leur directeur, les jeunes gens fleurtaient. Vendeurs et vendeuses oubliaient de faire l'article, causaient entre eux, lâchaient leurs comptoirs pour aller échanger une parole avec celui-ci, celui-là. La recette a dû s'en ressentir, car l'argent vient rarement seul dans la caisse des pauvres. Dans un coin, on vendait cependant à la criée un tas d'objets hétéroclites. Le gentilhomme commissaire-priseur était drôle, mais on attendait davantage de lui. Il descendait d'un des hommes les plus brillants, les plus spirituels du xvni'' siècle et c'était un de ces cas où « noblesse oblige ». Qui sait? il ne lui manquait peut-être que l'entraînement. Quelques femmes de la haute bourgeoisie firent irruption dans le vieux jardin. Leur élégance rehaussée de

bijoux, leur modernité, créèrent un saisissant contraste. Elles firent quelques tours dans les allées, chuchotant, riant, échangeant des sourires moqueurs, examinant gens et choses avec une curiosité visible. Elles achetèrent à droite et à gauche généreusement, avec un peu d'ostentation, puis elles s'éclipsèrent. Elles avaient trouvé probablement que c'était mieux chez elles. Oui, c'était mieux, mais pas aussi bien peutêtre.

Une Altesse honora la vente de sa présence. On l'entoura d'hommages, les jeunes gens l'escortèrent, les douairières lui firent des révérences de Cour. C'était à se croire au temps de Sa Majesté Louis-Philippe et même bien au delà. Les hommes enlevaient leurs chapeaux de paysans avec ce joli mouvement de la main gauche qui leur vient des ancêtres aux chapeaux emplumés, ils baisaient la main des femmes, pliaient le genou devant elles pour leur offrir des billets de loterie avec un naturel, une grâce, où revivait quelque chose d'autrefois. Tout l'après-midi, j'eus la sensation du passé, et cette sensation était singulièrement agréable, infiniment reposante.

Le soir, au dîner, la salle à manger de l'hôtel de Castiglione était pleine d'Américaines, la plupart très jolies, délicieusement habillées. Les unes revenaient de Versailles, de Fontainebleau, des courses, les autres allaient à l'Opéra. Les maris étaient en Amérique naturellement et, avec la conscience de leur droit à la liberté et au plaisir, elles se donnaient du bon temps — « a good time » — selon leur expression enfantine. Etaient-elles plus heureuses que leurs sœurs, marquises et comtesses du faubours^ Saint-Germain ^ Les balances

qui peuvent peser le bonheur et le malheur humain sont entre les mains de Dieu seul. Je comparai intérieurement le tableau rétrospectif que j'avais vu rue de Varennes avec celui que j'avais sous les yeux. .Te me rendis compte de la valeur supérieure du premier. Il avait fallu des siècles pour produire l'harmonie ^ui m'avait charmée, même cet effacement qui m'avait attristée. Le second était comme une aquarelle vivement et vigoureusement lavée, qui donnait une grande impression de "\de et de jeunesse. Dans chacun de ces tableaux on pouvait suivre la pensée, reconnaître la main du maître. Pour suivre cette pensée, voir cette main, il fallait vraiment que j'eusse été mise « sur la branche » .

Depuis mon retour a Paris, je me suis aperçue que le cercle de ma vie s'était considérablement rétréci. Absorbée, outre mesure, par mon dernier roman, j'ai refusé invitation après invitation, laissé nombre de lettres sans réponse, négligé de rendre les visites, en un mot, manqué à tous mes devoirs mondains. Mon activité physique s'est ralentie aussi. Les dîners au restaurant, le théâtre, la promenade au Bois me tentent de moins en moins. Pour la première fois, le Salon m'a laissée indifférente. Est-ce vraiment la vieillesse qui m'a atteinte ? La vie de Paris est si intense qu'on la sent, selon ses affinités, sans y prendre part. Les ondes m'en arrivent dans ma chambre et me communiquent l'impression d'une fote mondaine ou artis-

tique. Je vois les réunions d'Auteuil, de Bagatelle, le polo, les figures féminines, les toilettes claires se détachant sur les pelouses, avec une netteté qui me satisfait et encourage ma paresse. Je vis du fumet des choses maintenant. Ce nouvel état d'âme a fait trop de vide autour de moi. J'en éprouve quelque tristesse. Cela ressemble tellement à la fin ! Madame de iNIyères est devenue une étrangère dans son propre pays ; Jean Noël vit à l'écart du monde littéraire et, entre les deux, ils n'ont pas la position sociale d'un épicier retiré.

Depuis quelques années seulement, je remarque l'assistance que la Providence nous prête. Aux heures de lassitude extrême, quelqu'un ou quelque chose m'a toujours été envoyé, soit pour me ranimer, soit pour m'encourager. Tantôt c'était quelques mots d'un lecteur inconnu — un « bravo » même m'est parvenu du fond de l'Alaska — tantôt c'était la réapparition dans mon orbite d'une personne amie, tantôt un envoi de fleurs. Dans un de ces mauvais moments^ de ma table du restaurant de l'hôtel de Gastiglione, mes yeux ont rencontré les yeux intelligents et doux de deux Américaines arrivées de la veille. Un courant de sympathie s'est aussitôt développé entre nous. Au moyen des appareils de télégraphie sans fil que nous avons tous derrière nos fronts, nous sommes entrées en communication, nous avons échangé des sourires, puis des paroles, l'inéluctable liaison s'est faite et cette liaison a réchauiïé ma vie d'amitié vraie. Voici maintenant l'invitation des Randolph. Elle vient à point. Je sens le besoin de me reposer de l'hôtel, de descendre un peu de la branche; il me semble que j'ai

s LU LA liKANCIIE ^ by

la crampe dans les membres et dans le cœur. J'ai besoin de voir des entants, de caresser des animaux, d'entendre des chants d'oiseaux, des ronrons de chat, de respirer des fleurs vivantes... J'ai un besoin infini de grand air et d'espace. J'aurai tout cela à Simley Hall. J'en jouis par avance.

Je quitte Paris demain. C'est inouï ce que le démarrage d'une pauvre petite barque comme la mienne demande d'efforts et de mouvements. Je suis toujours surprise du tas de bavures que peut produire la vie d'un être humain : papiers, cartes, notes, chiffons, bouts de dentelle et de rubans s'accumulent, se multiplient avec une rapidité incroyable. J'ai beau déchirer, brûler, donner, il en reste encore au moment de mon départ. 11 y a quelques années, je possédais cinq malles, je n'en ai plus que trois : mon inséparable, puis les deux qui restent à l'hôtel. Cette simplification me ravit. J'éprouve un curieux plaisir à jeter du lest, — je suis plus cigale que fourmi. — J'admire les Américaines qui, déracinées comme moi, sans enfants, sans foyer, et elles sont légion, vont achetant, tout le long de leur route solitaire, un tas de choses qui les fascinent, selon leur expression : vieux ivoires, dentelles précieuses, bijoux anciens. Elles en remplissent caisse après caisse, elles ne les revoient souvent pas et les mettent en dépôt chez leur banquier. Ce n'est point pour elles-mêmes qu'elles butinent évidemment. Les objets qu'elles collectionnent sont destinés à réjouir d'autres yeux, lesquels?... à produire des impressions nécessaires dans d'autres cerveaux... lesquelles? Comme ce serait intéressant de pouvoir suivre un peu plus longtemps le travail humain 1 Et moi donc au

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fait ! Ce n'est point pour mon propre plaisir que je transcris ces pensées, ces réflexions qui se sont élaborées lentement, douloureusement, derrière mon front et dont le germe vient de très loin peut-être. Quelle vie sortira de ces parcelles de ma vie ? C'est vexant de ne pas voir tout de suite. Je sais au moins que je ne mourrai pas, je commence même à me douter que je vis depuis bien longtemps. Et il y a des gens qui trouvent ce monde bête ! Ali I voilà, ils ont la vue mais non la vision. Elle m'est venue tard et seulement après une série d'opérations très douloureuses. Je ne me plains plus, elle en valait la peine.

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