‹ Sur la branche [par] Pierre de Coulevain [pseud.]Chapitre 2 sur 7 · ANGLETERRE · texte numérisé non relu

ANGLETERRE

Staffordshire Simley Hall.

Sir William Randolph est venu exprès à Londres pour me chercher. Il m'attendait à Gharing Cross. Ah ! elle ne s'est pas arrêtée dans sa marche la cruelle maladie de cœur 1 Elle a encore affiné ses traits, maigri davantage ses membres. Il a fallu tout mon empire sur moi-même pour ne pas lui laisser deviner mon impression pénible. Il a paru très heureux de me revoir et, dans notre poignée de main, il s'est fait une transmission de chaleureuse amitié. Sir William m'a emmenée aussitôt au Great Western Holel, le Terminus de la gare de Paddington, d'où nous sommes partis, le lendemain à deux heures, pour le Staffordshire. Simley Hall se trouve à trois heures quinze de Londres, près de Wolverhampton, dans une zone de verdure au cœur même de ce que l'on appelle the black

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coiintry, la contrée noire, la contrée des forges et des houillères. Après Oxford, la brume s'est graduellement épaissie; à Birmingham, elle était devenue ud brouillard jaune, où les hauts fourneaux mettaient comme des feux follets. Dans une prairie semée de misérables cahutes, de tas de détritus, un petit garçon essayait de lancer un cerf- volant. Le jouet aérien flottait à quelques mètres de terre sans pouvoir monter. C'était infiniment pathétique. Sir William eut la même impression, et, me le désignant du doigt :

— Notre image à nous autres Britishers, hé? fit-il avec son sourire caustique. Vous voyez, pas facile de s'élever dans notre air ambiant.

— Il faudrait cultiver davantage la force ascensionnelle et moins la force d'expansion, répondis-je emportée par mon amour de la taquinerie.

— Touché ! s'écria gaiement mon compagnon. C'est vous qui avez ouvert les hostiUtés franco-anglaises, souvenez-vous-en .

A mesure que nous approchions de Wolver. . . comme on dit familièrement, l'atmosphère devenait plus claire et plus légère. A la station, nous trouvâmes une Victoria attelée de deux beaux chevaux, qui, d'un pas rapide et bien rythmé, brûlèrent une route bordée de haies, légèrement montante, une longue avenue de hêtres et nous déposèrent devant le porche de Simley. Là, lady Randolph, son gendre, sa fille, ses trois petits enfants, deux fox terriers, un griffon, un collie me donnèrent une affectueuse bienvenue et, encadrée de ces hôtes aimables, je m'assis tout de suite à la table de thé servie dans le hall. J'étais de la famille,

Simley est un vieux nid anglais dont les grandes

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lignes sont gothiques, mais où beaucoup de fenêtres ont été élargies pour lui donner plus d'air et do soleil. Il est presque entièrement revêtu de lierre, entouré de magnifiques cèdres, de pelouses veloutées, de fleurs, et bâti au milieu d'un parc immense. C'est un nid où la même famille a vécu, s'est continuée, renouvelée depuis plus de deux cents ans. Et on m'y a invitée, on m'y fait place à moi, une inconnue, rencontrée à l'hôtel ! Je cherche toujours maintenant à deviner le but de la Providence. Il est lointain, invisible, au delà peut-être. Dans ce cas-ci, je ne le pressens même pas. L'intérieur de Simley est à la fois riche et simple. Ses meubles, en vieil acajou, en vieux chêne, recouverts de velours d'Utrecht ou de tapisserie, ses tableaux flamands, sa belle bibHothèque, son argenterie massive vous donnent une impression d'intense respeclabilité, de sécurité même. Il y a de longs corridors, des fenêtres à vantaux, de profondes embrasures, des coins délicieux. La maladie de sir William, la mort du fils aîné mettent comme une ombre de tristesse dans cette chaude demeure. Le portrait de ce dernier est dans le cabinet de travail du père avec, au-dessous, suspendue horizontalement, l'épée que sa main ne sortira plus du fourreau. Au fond du parc, se trouve l'observatoire où mon hôte, passe une partie des nuits sereines, non pas seulement, j'en suis sûre, à faire des calculs mathématiques, mais à méditer comme un poète et un philosophe. Je n'avais pas imaginé un édifice aussi scientifiquement outillé. Il a un toit tournant et sa lunette est mieux qu'un instrument d'amateur. Les écuries de Simley sont luxueusement pourvues de chevaux. Il y a, en outre, les poneys et les ânes

des enfaats. Le chenil a été aménagé avec un soin qui témoigne d'une véritable compréhension de la race canine. Dans les prairies qui confinent au parc, les petites vaches brunes de Jersey paissent toute la journée, et non loin de là on aperçoit le toit de chaume fleuri d'une très vieille ferme. Les enfants m'ont montré dans un coin du parc le cimelièie des animaux. Il y a des chiens, des chats, des oiseaux. Chacun a sa pierre avec son nom et un mot de souvenir. Pourquoi les oublierait-on les créatures qui nous ont aimés, qui ont égayé la maison .►* Tout cet ensemble de clioses donne l'impression d'une vie simple et saine dont le spectacle rafraîciiit les yeux et le cœur.

L'état de santé de sir William a forcément restreint l'hospitalité de Simley. Au grand regret de mes hôtes, les de Lusson n'ont pas pu venir en Angleterre celle année. On a liait coïncider la visite de madame Loftus, la fille de la maison, avec la mienne. C'est une vraie beauté anglaise, non pas délicateet langoureuse, mais saine et active. Elle adoreJa campagne, le sport, les animaux. Comme chez son père, on sent une puissance latente, ce quelque chose qui inspire de la confiance. M. Loftus, lui, est le type du jeune squire anglais de belle race, blond, rose et sohde qui, à quatre-vingts ans, aura d'abondants cheveux de neige, de belles joues rouges, l'œil clair, et qui, droit sur sa selle jusqu'au dernierjour,neseradfôarçonnéque parla mort. Quant à Claude Randolph, il a tout de suite pris mon cœur. J'ai deviné en lui la mentalité francophile. Il ne sera ni un penseur ni un philosophe, mais il aura l'intelligence de la vie, un don que je mets au-

dessus de tous les autres. Il a un splendide physique et il possède un fond de gaieté qui le rend très amusant. Comme signe particulier et qu'il faut signaler à cause de sa rareté croissante chez les jeunes gens anglais, il ne parle pas aux femmes les mains dans les poches et se dérange pour leur ouvrir les portes. Intérieurement, j'ai donné un bon point à lady Randolph. Lorsqu'un homme est bien ou mal élevé, on peut sans injustice l'attribuer à sa mère.

On est vieux jeu à Simiey Hall, comme l'avait dit sir William. Les prières, la lecture de la Bible se font en commun matin et soir, et les maîtres de la maison découpent les viandes sur la table. J'entre toujours très facilement dans le cercle de la vie anglaise grâce à la discipline et a la liberté qu'on y trouve. A sept heures et demie une pimpante femme de chambra, les yeux baissés, selon l'étiquette, m'apporte une première tasse de thé. A neuf heures, je prends place à la table de famille où un substantiel déjeuner est servi, un déjeuner composé d'œufs, de ce lard frit qui aiguise l'appétit, de poisson, de viandes froides, de thé et de café. C'est un repas très agréable. On y ouvre ses lettres, ses journaux, on y fait circuler les premières nouvelles, on y établit le programme de la journée. Les hôtes s'occupent ensuite de leurs affaires, les invités s'installent dans le salon du matin, morning room, ou partent pour la promenade. Je vais généralement dans le parc rejoindre les enfants dont je suis la grande amie et visiter les animaux. On m'a assigné comme cabinet de travail une hutte ronde, a siimmer house , meublée d'une table, d'un banc circulaire que l'on a garni d'un coussin rouge à mon

intention. J'y porte mes paperasses. Les fenêtres dont elle est percée encadrent la prairie et les jolies vaches brunes dont je bois copieusement le lait. Quand je laisse la porte ouverte, rouges-gorges, merles, pinsons, fauvettes, mésanges, roitelets, perdrix même, s'approchent curieusement, mettent leurs petites têtes de côté pour me mieux regarder et ont l'air de dire : « Qui es-tu, toi.»^ » Je leur parle et tous paraissent sensibles à la caresse de ma voix. On les aide à vivre pendant l'hiver ; au printemps ils font leurs nids dans le parc hospitalier et l'été ils payent leurs bienfaiteurs en monnaie d'oiseau avec des chants et des mélodies. Personne ne saurait imaginer la joie intime que me cause ce défilé de visiteurs. A onze heures et demie une femme de chambre arrive avec une tasse de Bengar Food, une de ces préparations nutritives qui sont des spécialités anglaises. Sir William vient me trouver vers midi et demi. Nous allons faire un tour dans le jardin potager, dans les serres où mûrissent raisins, pêches, abricots. Après le déjeuner, qui a lieu à une heure et demie, chacun va se reposer plus ou moins longtemps, selon l'emploi de l'après-midi. Pour les uns il y a la promenade en voiture, pour les autres le golf, le tennis, le fooi-hall, les garden-parlies. Le thé est servi à cinq heures, dans le hall ou dans le jardin au milieu des fleurs. H y a toujours des hôtes inattendus. Après le thé qui se prolonge longtemps quelquefois, on monte chez soi pour ne redescendre qu'au second coup de cloche annonçant le dîner. Le soir, il y a des parties de whist, de bridge, de billard. A onze heures la bonne journée est terminée pour tout le monde. On ne vous presse jamais de faire

ceci ou cela, on ne vous oblige pas à vous amuser, mais on vous entoure d'une sollicitude discrète, absolument délicieuse. A Simley Ilall, je me sens comme portée par la vague. On m'a donné la meilleure des chambres réservées aux hôtes. Elle a une vue magnifique sur le parc et sur les collines lointaines. Le classique lit anglais à colonnes, les meubles anciens, lui prêtent un aspect sévère, singulièrement chaud et confortable, pourtant. Sir William s'est souvenu de m'avoir entendu dire à Cannes que ma destinée était de trouver partout des tables à écrire plus ou moins branlantes. Il m'en a préparé une large et sohdc, et, le jour de mon arrivée, j'y ai trouvé un bouquet de ces roses qui portent le nom de mon pays. J'ai été quelque peu surprise en voyant ici et là, dans les chambres à coucher, dans la bibliothèque, sur les paliers de l'escalier des versets de la Bible. II y en avait autrefois dans toutes les gares d'Angleterre. Elles ont été remplacées par des réclames multicolores. Vis-à-vis de mon lit, j'ai cette parole : Walk while yoii hâve the light, that the darkness overlake you nol. « Marchez pendant que vous avez la lumière afin que vous ne soyez point surpris par les ténèbres. » Entre les deux fenêtres : Blessed are they, that hâve not seen and believed. « Bienheureux ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru.» Au-dessus d'une étagère garnie de livres : To the Jews Jii'st. « Aux Juifs d'abord. » Quoi donc? la divine parole .►* la bonne nouvelle?... Mais oui... Jésus n'élait-il pas sémite? II pensait à ses frères, voyez-vous ! Ts^ous oublions toujours son origine, nous autres chrétiens, et puis, quand quelque chose vient nous la

rappeler, nous demeurons saisis. J'ai souri en voyant autour de moi ces carions aux lettres gothiques et voilà que ce matin sous la suggestion de ces mots : « Marchez pendant que vous avez la lumière », mes mouvements sont devenus plus rapides, je me suis hâtée, hâtée comme si je craignais réellement d'être surprise par les ténèbres. Ce petit phénomène m'a donné matière à réflexions et la conclusion en a été que nous ne savons rien... rien encore.

Simley Hall.

Depuis huit jours que je suis ici, comme par un fait exprès, les nuits d'été, généralement si belles en Angleterre, ont été couvertes. Maintenant que j'ai une bonne lunette à ma disposition, je n'ai pas les étoiles. Sir AMlliam est aussi désappointé que moi. Entre deux averses on me promène dans les environs. Es sont remarquablement jolis. L'Angleterre possède, je crois, toute la gamme des verts. Dans le vert foncé de ce paysage du Staffordshire, il entre beaucoup de jaune. Ce ton se sent même dans la lumière. C'est mon impression du moins. Wolverhampton, la petite ville voisine de Simley, doit sa prospérité croissaute à la fabrication des bicyclettes. Depuis une quarantaine d'années, elle a été presque entièrement reconstruite avec ces briques rouges qui donnent maintenant aux panoramas anglais un aspect plus chaud et plus riant. Autour d'elle rayonnent des routes bordées de maisonnettes, de villas fleuries ; puis viennent de belles demeures isolées, entourés de parcs où les

vieux arbres de la vieille Angleterre étalent leur majesté de centenaires. Dans le bas de la colline, sur laquelle Simley Hall est bâti, se trouve un village idéal qui est la création de sir William. Au centre, une église très ancienne avec son cimetière, puis des cottages neufs, mais avec les grands toits d'autrefois, des fenêtres à plusieurs vantaux, des amours de porches, des cottages entourés de jardins, enguirlandés de verdure comme les reines doivent en rêver souvent. L'école, le bureau de poste, la station de police même sont tout fleuris. Le cluh house, la maison d'assemblée, un lieu de rendez-vous pour les fermiers et les ouvriers des environs est tapissée de glycine. Sir William a pourvu chacune de ces habitations de tout ce qui est nécessaire à la santé physique et morale de l'individu, de tout ce qui peut faciliter la propreté. Les enfants m'ont paru resplendissants de santé. Les enfants! ils sont légion en Angleterre. C'est absolument effrayant de penser que des femmes ont mis au monde tous ces marmots. Elles ne l'avoueront pas, mais je suis persuadée qu'ici elles en ont deux à la fois. Sur toutes les routes, dans les fossés qui bordent les chemins on ne rencontre que des grappes de bébés. Et la poule n'est jamais avec les poussins. Le frère de quatre ans veille sur sa sœur plus petite et la ramène saine et sauve à la maison. Par quel miracle? Mère nature seule le sait. Cette responsabilité aide certainement à la formation du caractère. Et le croirait-on? je n'ai jamais vu d'enfants laids en Angleterre; beaucoup ont des visages adorables. Si cette beauté se conservait, la race anglaise serait vraiment privilégiée mais elle tombe comme une fleur. Entre quatorze et

dix-huit ans, chez la plupart des adolescents un changement cruel s'opère, les bouches se déforment, les traits perdent leur pureté, le teint son éclat. J'attribue cela entièrement au climat. Un médecin anglais me disait un jour: Dampness spoils everylhing, « l'humidité gâte tout ». C'est si vrai qu'on est obligé de mettre les tableaux sous verre. Impossible de protéger de même les individus, et chez les faibles, chez ceux dont l'organisme n'offre pas une résistance suffisante, l'humidité altère les tissus, les os, que sais-je? Le sport est assurément le réactif prescrit par la nature. On m'a montré le fjolf, le cricket, le foot-ball, le tennis. Ils sont admirablement organisés et entretenus. Pour la millième fois, j'ai regretté qu'autour de nos villes de province, de nos bourgs, de nos villages, il n'y ait pas de ces champs clos où la jeunesse puisse s'entraîner à l'effort physique. Cela viendra à l'heure voulue.

Je me laisse promener, amuser, distraire. Il me semble que je fais un bon rêve. Je suis toujours contente d'entrer pour un peu de temps dans le cercle de la vie des autres et toujours heureuse d'en sortir. Le désir de la liberté, de la solitude se réveille en moi plus ou moins vite, selon le milieu. Je n'aurai pas grande hâte, j'en suis sûre, de quitter mes hôtes présents et de dire adieu à ce beau Simley, si chaud d'amitié et de sympathie.

Simley Hall.

J'ai fait hier au soir une chose que le matin même, une heure, une minute avant, j'aurais crue impos-

sible. J'ai raconté à sir William, à un étranger, à un Anglais entre tous les hommes, la grande épreuve de ma vie. Comment y ai-je été amenée? Je ne me l'explique pas. J'ai rompu avec mes amis pour la mieux cacher. J'en ai gardé le secret pendant quinze ans et voilà que tout h coup, sans qu'aucune question m'eût été posée, sans même me demander si c'était bien ou mal, la confidence est- sortie de mes lèvres et cela le plus naturellement du monde. J'éprouvais un plaisir bizarre à sentir revivre ce vieux moi que je croyais mort et enterré, à prononcer certains noms, à voir se reformer certaines images. A mesure que j'avançais dans mon récit, le tableau du passé se déroulait sous mon regard, le travail accompli dans mon âme m'apparaissait en traits lumineux. Par qui ai-je été poussée à parler? Par cette force irrésistible sans doute que l'on pourrait appeler l'Etre des Etres. Elle met quelquefois dans notre bouche des mots que nous entendons distinctement, que nous voudrions reprendre et qui auront des conséquences imprévues. Ce phénomène de dédoublement se produit à chaque instant. Je m'en rends compte aussitôt maintenant, mais je le subis quand même.

Hier au soir, la nuit était sereine à souhait. Les étoiles semblaient aussi nombreuses que les grains de sable de nos plages terrestres. En conséquence, après dix heures, mon hôte et moi suivis du chien Freddy, nous prîmes le chemin de l'observatoire. Sir William affirme que l'animal s'intéresse à ses travaux et que souvent il lève la tête vers le ciel comme pour tâcher de découvrir ce que son maître y cherche. Je crois parfaitement un fox terrier capable de cela.

L'observatoire de Simley est une rotonde flanquée de deux pavillons moins hauts dont l'un donne un cabinet de travail, l'autre un petit salon, ouvrant tous deux sur le parc par des portes-fenêtres. Dans le cabinet de travail, la longue table où sont éparses des feuilles noires de chifTres, l'horloge sidérale, la bibliothèque de livres d'astronomie, les instruments de pliysique, les cartes célestes révèlent des heures laborieuses. Le petit salon avec son divan, recouvert d'étoffe orientale, ses vastes fauteuils, semble préparé pour le repos- et la méditation.

Aussitôt là, sir William, impatient de me montrer ses planètes et ses étoiles, mit, à ma grande terreur, le pied dans la boucle d'une corde, fit tourner le toit, grimpa sur la plate-forme, ajusta la lunette et me dit simplement : « Voilà ! » Jusqu'alors mon observatoire avait été la place Vendôme, la place de la Concorde avec leurs astronomes et leurs instruments d'optique aussi faibles les uns que les autres. J'éprouvai un véritable saisissement, devant le spectacle qui s'offrait à moi. J'eus la sensation de l'immensité, du nombre infini, de l'harmonie parfaite et en même temps d'un silence et d'une paix d'outre-terre. Les Gémeaux me fascinèrent. Il me vint, à les regarder, une joie étrange.

— Quelle adorable création que celle de ces étoiles sœurs ! m'écriai-je.

— Elle est unique, me répondit mon hôte. Elles paraissent tout près l'une de l'autre et elles sont séparées par une distance énorme.

— N'importe, elles doivent être en communion constante, car elles ont hî même lumière et, savez-

VOUS, cette lumière bleue si chaude, si douce, si vivante, je l'ai vue au fond du commutateur ! Les Gémeaux ne seraient-ils pas des foyers d'électricité?

— Peut-être.

Je promenai longtemps mes regards sur le ciel éblouissant. Tout à coup la conscience me vint, et pour la première fois, que nous en faisions partie.

— Mais notre terre est là-haut I m'écriai-je stupéfaite.

— Assurément, me répondit sir William.

— Et elle marche en compagnie de tous ces astres 1 EUe mêle sa petite lumière à la leur ! Et au moyen de ces faibles organes qui sont derrière mon front, je puis voir au delà de notre planète, entrer en contact avec le reste de l'Univers ! C'est merveilleux !

Sur cette exclamation, je descendis de la plateforme, littéralement éblouie de ma propre grandeur.

Sir William, très amusé de ma naïveté, me conduisit dans son petit salon. Je me laissai tomber sur un fauteuil devant la fenêtre ouverte. Lui, prit place vis-à-vis de moi. Freddy s'élança aussitôt sur ses genoux et s'y pelotorma..

— Le compagnon de mes méditations, dit-il en caressant l'animal. Tout en réfléchissant, j'ai pris l'habitude de tortiller ses oreilles. Sous une impression pénible, devant une question irritante, il m'arrive quelquefois de les pincer cruellement. H proteste par un cri, mais il ne m'en veut pas. Freddy aussi est là-haut, vous savez !

— Ne vous moquez pas, dis-je avec gravité, nos mots enfantins ici-bas, coucher, lever de soleil nous trompent tellement ! Voyez-vous, la Providence m'a

peut-être amenée ici pour mettre ma vision au point, pour me donner des impressions plus justes. A quoi serviront-elles? Je l'ignore, mais je suis sûre qu'elles ne seront point perdues.

— Je ne connais personne qui ait autant que vous la conscience de son immortalité, de son devenir et qui se considère aussi absolument comme l'instrument de la Providence.

— C'est en cela même que réside mon orgueil et inon espérance. Du moment que je fais partie intégrante de l'œuvre de Dieu, je ne saurais périr.

— Vous êtes logique... étonnamment, pour une femme.

— Merci... Vingt fois par jour l'homme proclame son libre arbitre, plus souvent encore, lorsqu'il se sent arrêté par des choses sur lesquelles il n'a aucun pouvoir, il peste contre la destinée. Avez- vous remarqué qu'il attribue toujours sa fortune à son savoirfaire et son infortune à la fatalité.»*

— Oui, oui.

— Eh bien, j'attribue tout à la Providence. J'ai été amenée à reconnaître qu'elle seule ici-bas tient la direction.

— Croire en soi ! Quelle force pourtant !

— Mais j'y crois en moi ! — parce que je crois en Dieu — et je crois en Dieu parce que je crois en moi.

Un long soupir souleva la poitrine de mon hôte.

— Je donnerais beaucoup pour partager votre conviction. Elle me débarrasserait d'un remords qui pèse terriblement sur ma vie. Mon fils aîné s'était épris d'une jeune fille que je considérais comme très infé-

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rieurc, indigne de lui, j'ai refusé mon consentement à son mariage, il est parti pour les Indes, et il a été tué dans une embuscade très peu de temps après son arrivée là-bas. Est-ce moi qui l'ai envoyé à la mort? Est-ce Dieu même?

— Dieu, n'en doutez pas. Vous ne pouviez pas voir ce qui l'attendait... Sa fin prématurée a peutêtre été une grande miséricorde.

— Qu'est-ce qui vous a donné une foi si absolue.^

— Ma propre vie.

— Votre vie?

A ce moment seulement, je me rendis compte que j'étais une inconnue pour mon hôte. Je ne pus m'empêclier de rougir.

— C'est vrai, vous ne savez rien de moi... et vous m'avez invitée à Simley Hall et vous m'avez admise dans votre intimité familiale!

— / know a lady ivheii I see one. « Je reconnais une dame quand j'en vois une », me répondit sir William en souriant.

Je m'inclinai pour remercier.

— Je suis étonnée que vous n'ayez pas été mis en défiance, en me voyant vivre à l'hôtel dans mon propre pays.

— Pas le moins du monde. Et maintenant que je vous connais davantage, votre déracinement me fait de la peine. Hier, il m'a semblé que vous regardiez avec envie mes petits cottages, me suis-je trompé ?

— Non. J'ai de temps à autre la nostalgie de la maison, rarement cependant. Pour déraciner une Française, il fallait une bien forte secousse. Je l'ai reçue et elle m'avait été préparée de loin ! Croiriez-

■y/J SUR LA BRANCHE

VOUS qu'à l'âge de quatorze ans, j'ai vu en rêve M. de Myères, que je devais épouser onze ans plus tard !

— Est-ce possible?

— 11 faut le croire. Une nuit, je rêvai que je me trouvais dans une petite église sombre et nue, éclairée par une porte de côté, ouverte sur la campagne. Dans celte trouée de jour avec un ibnd de verdure, je vis tout à coup se dessiner la silhouette élégante d'un homme de haute taille dont je ne pouvais distinguer les traits. Il se détacha avec lenteur du cadre ogival, s'avança droit vers moi, prit ma main, y mit un anneau. Cet anneau trop large glissa de mon doigt et roula sur les dalles, longtemps, longtemps, avec un bruit métaUique. Dans mes efforts pour le rattraper, je me réveillai, le front couvert d'une sueur de cauchemar. Je racontai ce rêve étrange à ma mère, elle en parut péniblement affectée. Quant à moi, je ne pus jamais l'oublier. Il avait laissé dans mon âme d'enfant une angoisse mêlée de joie. Le temps ne fit qu'en aviver l'impression. La silhouette masculine qui le remplissait au lieu de s'effacer se précisa, devint vivante. Parfois, dans mes songeries de jeune fille, je la voyais venir à moi, elle me causait un trouble délicieux. Nous ne soupçonnons pas encore toute la complexité de l'atome humain, fis-je en manière de réflexion.

-^ De l'atome féminin surtout, ajouta sir William avec un sourire.

— Pendant les années qui suivirent, cette silhouette de rêve occupa mon imagination. Je lui donnais des visages divers, tous plus beaux les uns que les autres. Je prêtais à ce fantôme tous les dons, toutes les qua-

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lités. Mon entrée daus le monde fut retardée par la mort de mes grands-parents. Je n'eus mon premier bal qu'à vingt ans. Ce premier bal! C'était chez un châtelain de notre voisinage. On s'était mis en frais pour ma toilette. J'avais une de ces fameuses robes de jeune fille qui commencèrent la réputation de notre grand couturier Doucet. Elle était en tarlatane blanche toute ruchée, garnie de fleurs des champs. Je la vois encore, mais je ne me vois pas du tout. Personne ne connaît son propre ^dsage. La réflexion dans la glace n'est pas suffisante pour impressionner nos cellules, paraît-il.

— C'est une observation que je n'avais jamais faite, confessa mon hôte.

— N'est-ce pas curieux, continuai-je, de penser que le cerveau va gardant ineffacés la couleur d'un chiffon, le modèle d'un vêtement, tandis qu'une foule d'autres souvenirs disparaissent.»* Ces petites choses font probablement partie d'une chaîne. Toujours est-il que ce soir-là, j'étais singulièrement heureuse dans ma jolie robe de Paris et sous le rayonnement de mon premier succès mondain. Je causais gaiement avec le maître de la maison, bien inconsciente de ce qui allait arriver, lorsque mes yeux tombèrent sur un homme grand, brun, à moustache fauve, qui se dirigeait de notre côté. La parole s'arrêta sur mes lèvres, mon cœur battit plus vite et j'eus la sensation distincte que cet homme était le personnage de mon rêve en chair et en os. Quoi qu'il en soit, sa présence pouvait bien m'affecter puisqu'il était ma destinée, « le maître de l'heure », mon futur mari. Oh! voyezvous, la vie est une combinaison si empoignante, que

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s'il nous était donné de la pénétrer davantage, nous en perdrions le boire et le manger.

— Ce serait grave, fil sir William, d'un Ion moqueur.

— L'inconnu, qui était un des hôtes du château, vint rejoindre M. de B... Ce dernier présenta : « M. de Myères, mademoiselle Lalour ». Ces deux noms, ainsi associés, résonnèrent en moi comme s'ils eussent été prononcés d'une voix très forte. Je les entends encore, M. de Myères était un homme de belle race. Il avait alors trente-cinq ans. Il possédait la voix et le visage des charmeurs de femme, vous savez, certaine voix cuivrée dont les vibrations pénètrent jusqu'au tréfonds de l'être, un visage intelligent, des yeux hardis et tendres, une bouche sensuelle... A'oilà le type. La conversation s'engagea tout de suite entre nous. Il me demanda une valse, et sans me soucier de ce que j'avais promis à ma mère de ne danser que des polkas et des quadrilles, je lui tendis mes deux mains. Il m'entraîna à travers la salle et je ne sais si ce fut l'ivresse du mouvement rythmé par la musique, l'effet de son magnétisme, mais pendant quelques moments, je perdis la notion du temps, du lieu, de ma personnalité. Quand il me ramena à ma place, je m'imaginai que je venais de goûter au bonheur des élus. Il se trouva que M. de Myères était marié et séparé de sa femme par grave incompatibilité d'humeur, disait-on. Il possédait le château de Chavigny, dans le Cher, et y passait quelques mois de l'année. Le reste du temps il vivait à Paris. Depuis cette première rencontre, une infinité de circonstances indépendantes de notre volonté, nous remirent en présence.

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Pour une jeune fille de ma génération, un homme marié n'existait pas. Je me disais simplement que je n'épouserais jamais qu'un homme qui ressemblerait à M. de Myères. Chaque fois qu'on me proposait quelqu'un, sa silhouette, celle de l'homme de mon rêve, — elles n'eu faisaient plus qu'une, — se dressait derrière mon front et je refusais. Un soir, entre autres, à Trouville, où il passait la saison en même temps que nous, je me promenais sur la plage avec un cousin éloigné, un ami d'enfance. Pour la dixième fois, il plaidait sa cause et si ardemment, que j'étais prête à me laisser toucher. C'était un peu avant l'heure du dîner, l'horizon était couvert de nuages, la mer sombre. De ce fond noir, je vis comme surgir M. de Myères. Il sortait du casino et marchait lentement, la tête basse. Sa vue éveilla en moi une curieuse pitié, et aux paroles plus pressantes de mon compagnon, je répondis tout haut : « Non, non! » et cela avec une véhémence qui fit croire au brave garçon que je l'avais en horreur. Bref, l'année suivante, M. de Myères devint libre, et aussitôt que les convenances le lui permirent, il me demanda en mariage. Il avait de la fortune. Sa famille était une des plus anciennes et des plus honorables du Berry; lui-même était reconnu comme un galant homme. C'était ce que l'on appelle un beau parti. Ma mère, cependant, ne donna son consentement qu'à regret. Elle savait que M. de Myères était plutôt léger de caractère et joueur. Elle eût voulu me préserver des chagrins dont elle avait souffert. Elle ne le put pas. Je fis la sourde oreille à ses objections, à ses prières même.

Je m'arrêtai brusquement. Une rougeur pénible me

monta au visage. C'était si douloureux, si humiliant ce qui me restait à dire !

— Et vous n'avez pas été heureuse, naturellement? fit mon hôte avec un regard plein de sympathie.

Cetle question provoqua chez moi un rire nerveux.

— Pas heureuse ! répétai-je avec ironie. Je l'ai été extrêmement au contraire... comme peu de femmes, seulement mon bonheur était faux. M. de Myères avait les qualités qui me séduisaient le plus, qui me séduisent encore. C'était un homme de race, de manières parfaites, brillant dans le monde, exquis dans l'iatimilé, une mentalité d'écrivain, un tempérament de joueur, un mélange irrésistible de forces et de faiblesses. Il n'avait qu'un défaut : le jeu. Je revis dans ces yeux le papillotement qui trahit celte espèce de foUe et annonce le retour des accès. Ils étaient plutôt rares chez lui. Comme ma mère, j'ai connu les effets de la perte et du gain, les longues nuits d'attente et d'angoisse, mais son retour, le bruit de ses pas, le son de sa voix me les faisaient oublier instantanément. J'ai toujours cru qu'il devait posséder un magnétisme spécial, tant sa présence avait de pouvoir. Et puis, il m'aimait, il me le répétait sans cesse et avec des mots charmants. Je ressentais un orgueil fou à me dire que j'avais su garder le cœur et les sens de cet homme réputé si changeant en amour. Au bout de quatorze ans de mariage, mon premier chagrin réel fut l'altération de sa santé. Les rhumatismes dont il souffrait de temps à autre se portèrent au cœur. Il se plaignait de sentir là un froid que rien ne pouvait dissiper, des étouffements suivaient, et chacune de ces crises mettait sa vie en danger. La dernière dura

huit jours, pendant lesquels je ne pris pas une minute de repos. A la fin, le mal finit par céder. Un soir, le médecin affirma que tout danger était passé. Malgré cela, je ne voulus pas le quitter. Vers dix heures, il reposait paisiblement, je mis ma tcte sur son oreiller, ma main sur sa main et tout en écoutant, avec une joie délicieuse, son souffle régulier, je m'endormis profondément. Au jour, je fus réveillée par une sensation de froid aigu, unique, celui de la mort... Elle était vraiment venue... « comme une voleuse de nuit » et elle était là, rigide, implacable et mystérieuse.

Freddy jeta un cri. Sous le coup de l'émotion provoquée par mon récit, son maître lui avait nerveusement froissé l'oreille.

— Laissez les oreilles de Freddy, fis-je avec un calme surprenant, sinon vous risqueriez de les lui arracher tout à l'heure.

D'après ce que je viens de vous raconter, vous avez pu juger combien étroitement, profondément, M. de Mycres et moi étions unis. J'ai toujours soupçonné que notre union remontait de beaucoup au delà de mon rêve. Cette séparation déchira tout mon cœur, tout mon corps. Pendant que je lui faisais sa dernière toilette, et que je maniais ses membres inertes, j'éprouvai pour la première fois la volupté de l'excessive souffrance. J'avais du plaisir à sentir couler mes larmes chaudes. La mort effaça les plis soucieux du front de mon mari, rendit à son visage une sérénité, une jeunesse que je ne lui avais jamais connues. Il me parut merveilleusement beau. Par une sorte de jalousie, je ne voulus voir personne auprès de lui. Sa chambre donnait sur notre petit salon. J'en gardai

8o SURLABRANCIIE

la porte ouverte pendant que je m'occupais du nécessaire. Toute ma force de caractère était venue à mon aide et me conservait une parfaite lucidité. Vers cinq heures, le domestique me remit trois lettres pour M, de Myères, adressées à son club et que le groom avait justement apportées. Sur l'une d'elles, je crus reconnaître l'écriture de la baronne d'Hauterive, une cousine germaine, une amie d'enfance qui habitait le château des Rocheilles près de Périgueux. Je l'ouvris machinalement. Je la lus une fois, deux fois. Ah! j'eus de la peine à comprendre. Savez -vous ce qu'elle m'apprit? Tout simplement que cette cousine germaine, cette amie d'enfance, était la maîtresse de mon mari.

Sir William eut une exclamation.

— Oui, elle lui annonçait son arrivée à l'hôtel V... et celle du petit Guy, son filleul, qui était son fils en réalité, paraît-il. Celte révélation souleva comme un tourbillon derrière mon front. Je me précipitai auprès de M. de Myères, je le saisis à bras le corps et dans un véritable transport de folie, je le secouai en lui criant : « Vous m'avez trompée! trompée! » puis, laissant retomber ce cadavre rigide, je me reculai épouvantée de mon propre sacrilège. Pendant quelques instants je regardai mon mari avec cette curiosité qui s'attache aux criminels. Il m'avait trahie, lui ! il appartenait à une autre ! ! Un flot de colère surgit de tout mon être... Je fis un mouvement en avant sous le désir de tuer ce mort ! Le désir de tuer un mort ! Vous ne pouvez pas savoir ce que c'est, fis-je en baissant la voix... Il m'en est resté comme une tache dans l'âme. Avant de quitter M. de Myères... je me penchai de

SUR LA BRANCHE 8l

nouveau sur lui... tout près... tout près... * Pas de pardon, lui dis-je à travers mes dents serrées, pas de pardon : entendez-vous! » Non, il n'entendait pas. H était hors de mon atteinte, de ma vengeance... au delà. Etait-il si loin pourtant! Comme je me relevai, je vis flotter sur ses lèvres un sourire vivant où il y avait delà tendresse... de la pitié, cette pitié que l'on donne aux enfants, quelque chose d'extraordinaire dont je cherche encore la signification. Et ce sourire agit sur moi comme un magnétisme divin. Il me dompta, me calma. Je le sentis qui me suivait tandis que je m'éloignais. Sur le seuil de la porte, je me retournai pour crier encore à mon mari : « Pas de pardon ! » il me ferma la bouche, ce mystérieux sourire, et pendant toutes ces années, il a été ma goutte de rosée.

— Quelle épreuve cruelle ! fit mon hôte avec un accent de compassion.

— Oui, moins douloureuse pourtant que vous ne l'imaginez. Je m'efforce maintenant d'être juste envers la Providence. Elle manie admirablement les forces que nous sommes. Les grandes douleurs produisent une sorte d'anesthésie. Après cette effroyable scène, je rentrai chez moi, les jambes cassées par l'émotion, les membres agités d'un tremblement nerveux, mais je ne souffrais pas. Je m'assis à mon bureau et retrouvant dans ma main crispée la lettre révélatrice, je la dépliai, je l'élalai, passant mes doigts dessus pour en effacer les plis comme si elle eût été quelque document précieux. Ace moment, la porte s'ouvrit et madame d'Hauterive, en personne, fit irruption dans mon salon. Chose curieuse, sa vue ne réveilla point ma colère. Elle était puisée sans doute, a Oh! Antone î Antone ! dit-elle

en me tendant les mains... je viens d'apprendre... — Que M. de Myères est mort... interrompis-] e tranquillement.— Oui, ce matin... c'est pour cela qu'il n'a pas pu se rendre à l'hôtel V... » Madame d'Hauterive recula, frappée d'une terreur folle. Ses yeux tombèrent sur sa lettre. Alors elle se jeta à mes genoux, me prit les mains et me demanda pardon. Elle parla longtemps, longtemps, essayant de se justifier, je suppose. Je ne l'écoutaispas. Je la regardais curieusement. Je la revoyais enfant, jeune fille, jeune femme, délicieusement pure. Et elle était devenue la maîtresse de mon mari I elle!... ma sœur presque! « Ma petite Colette » d'autrefois. Gela me semblait fantastique. Mon silence lui fit croire qu'elle m'avait touchée, elle me supplia de lui laisser voir M. de Myères. Comment osa-t-ellei^ Cette prière audacieuse me fit tressaillir, mais ne provoqua aucun éclat chez moi. Avec un calme qui m'étonne encore, je lui dis que, si je pouvais le lui envoyer à l'hôtel V..., je le ferais volontiers mais qu'elle ne le verrait pas sous mon toit. Je lui défendis d'assister à ses funérailles, la menaçant, si elle s'en avisait, de tout dévoiler à son mari !... puis je lui ordonnai de sortir. Elle se releva... je la vis gagner la porte en chancelant, chercher le loquet comme si elle était aveugle... et disparaître. Nous ne nous sommes jamais retrouvées en présence. Après son départ, je brûlai sa lettre, dans la crainte de céder à la tentation de l'envoyer au baron d'Hauterive.

— Je suis content que vous ayez fait cela, me dit mon hôte.

— Moi aussi... je suis contente de l'avoir fait, c'était plus prudent, répondis-je en souriant.

SUR LA nRANCIIE 83

» L'accélération de vie imprimée à mon pauvre cerveau amena le soir même une fièvre violente et pendant trois jours je me débattis dans un lourd délire. Croiriez- vous, que lorsque M. de Myères quitta la maison, j'en fus comme avertie par un secret instinct? Je m'assis tout à coup sur mon lit et, les sens singulièrement aiguisés, je prêtai l'oreille. Dans le corridor qui se trouvait derrière ma chambre, j'entendis des bruits étouffés, des voix basses... puis le craquement du parquet, l'effort des porteurs... j'eus la sensation de la lourdeur du corps. Ces braves gens assourdissaient leurs pas ! La précaution me fit sourire tant elle me parut inutile. Ce n'était plus l'homme de mon rêve, de ma vie qu'on emportait, c'était l'amant de Colette d'Hauterive et j'en étais contente, oui, contente ! En vérité, ce n'est pas la mort qui sépare le plus les individus. Aujourd'hui que je puis philosopher subies sentiments humains, je m'étonne toujours de Ja force de la jalousie et des effets de l'infidélité. Cette bienheureuse fièvre m'évita la peine de feindre la maladie ou un accès de chagrin pour ne pas accompagner mon mari à l'église et à sa dernière demeure dans le cimetière de R... Ma belle-sœur et mon beau-frère me remplacèrent. Dieu, que j'avais aussitôt accusé de cruauté, s'était montré, au contraire, d'une miséricorde infinie. Pendant les deux dernières années, les spéculations à la Bourse de M. de Myères avaient été désastreuses. C'était la ruine à courte échéance. Le château de Chavigny fut vendu, la situation financière put être liquidée honorablemenl, et il ne me resta que ma fortune personnelle. Nouj occupions, place François-P'', dans une maison de

coin, en plein soleil, un des plus jolis appartements que j'aie connus. Tout de suite, avec une joie mauvaise, je me mis à détruire ce nid élégant, confortable, hospitalier, où j'avais eu quinze années de faux bonheur. J'envoyai tout à l'hôtel des ventes, meubles, tableaux, reliques, souvenirs. J'aurais voulu les brûler en tas. Quel beau feu de douleur cela eût fait ! Je rédigeai mon testament dans le but unique d'exprimer ma volonté formelle d'être incinérée. L'idée que l'on pourrait m'enterrer aux côtés de M. de Myères m'était intolérable. Il me semblait que mon corps se retournerait tout le temps dans la tombe partagée avec lui. J'avais une hâte folle de me trouver seule et libre, d'échapper aux parents, aux amis, aux connaissances, de couper mes racines; je le fis brutalement et il y en avait 1 il y en avait ! Malgré l'activité que je déployai, cela prit un certain temps. Le jour vint, enfin, où je fermai à jamais derrière moi la porte du foyer et où je me trouvai « sur la branche y>. J'allai loger à l'hôtel de Castiglione, Le propriétaire, un Italien bon et sympathique, me traita avec des égards qui m'attachèrent à sa maison. Je m'occupai aussitôt de mes préparatifs de départ pour le Caire. J'avais résolu de commencer mes pèlerinages par l'Egypte. Et savezvous ce que je fis avant de quitter Paris?

— Non.

— Eh bien, à la tombée de la nuit, comme une criminelle, j'allai jeter mon anneau de mariage dans la Seine.

— Oh ! s'exclama sir William avec une expression horrifiée.

— Oui, c'était abominable, je sais. J'en ai du

remords. Quand je traverse le pont de la Concorde, j'éprouve toujours une sensation pénible et, malgré moi, mon regard est attiré vers l'endroit où s'est englouti le symbole bénit et maudit. Vous souvenezvous.»*... dans mon rêve, la bague de l'inconnu avait glissé de mon doigt et roulé sur les dalles de la petite église. Celle de M. de Myères ne devait pas y rester non plus... Voyez, ajoutai-je, en montrant ma main nue.

— Curieux, bien curieux, murmura mon hôte.

— N'est-ce pas? Et maintenant que je vous ai raconté cette terrible épreuve, il faut, pour être juste envers les dieux, que je vous montre son action sur moi... Vous verrez bien qu'elle était voulue, écrite, nécessaire. Dans la famille de mon père, on était incroyant et sceptique depuis des générations; dans celle de ma mère, au contraire, on avait toujours eu une foi ardente et absolue.

— Ces éléments divers ont du créer en vous un joli combat.

— Non, car j'avais hérité entièrement de la mentalité paternelle.

— Âh ! c'était plus simple, alors.

— Oui, et savez-vous quelle fut ma première question? Je demandai pourquoi Dieu avait créé les loups et les orties. Les loups qui dévoraient les petits agneaux; les orties qui piquaient à chaque instant mes jambes nues me semblaient incompatibles avec cette bonté divine dont on me parlait sans cesse.

— Pas facile d'y répondre, à votre question.

— On s'en tira en me disant qu'ils avaient été créés pour rendre les enfants prudents et sages. Gela ne me

satisfit pas du tout. Le jour où je me rendis compte de la misère humaine, je me misa dire : « Il n'a pas bon cœur, le bon Dieu ». Je répétai souvent cette phrase enfantine, et rien ne pouvait me faire changer de sentiment. Lorsque j'appris qu'il faisait des orphelins, je refusai carrément de le prier. Mon père disait en riant : « Antone est brouillée avec le bon Dieu » .

— Vous étiez une enfant bien agréable à élever, fit sir William en souriant.

— Une enfant douloureuse pour une mère comme la mienne, confessai-je, non sans regret. Pauvre mère ! Elle recula devant la tâche de me préparer à ma première communion et me mit au Sacré-Cœur avec l'espoir que l'air ambiant développerait la religiosité dans mon âme. J'y passai deux années entières et je serais fâchée de ne les avoir point vécues. L'atmosphère du couvent ne tarda pas à agir sur moi. Je cessai de raisonner, de discuter. Mon activité intellectuelle et physique se ralentit. Je fus envahie par une sorte de langueur délicieuse. La musique sacrée, les cérémonies du culte, qui m'avaient jusqu'alors laissée indifférente, me touchèrent profondément. Je ne m'ennuyais plus à la messe, ni aux vêpres. Les paroles liturgiques me semblaient magnifiques, je me plaisais à les répéter. Elles sonnaient grandes à mon oreille. Quelquefois je quittais la récréation bruyante et je me glissais dans la chapelle recueillie. Je demeurais là, sans prier, sans penser même, les yeux rivés sur la porte dorée du tabernacle, comme hypnotisée par une présence réelle, et j'avais la sensation que des ondes passaient et repassaient au-dessus de moi. Je me félicite d'avoir connu cet élat d'âme, il m'a aidée à com—

prendre les vocations irrésistibles, les renoncements sublimes. Le catholicisme seul met en action les forces qui permettent d'arriver à Tau delà. Ma première communion porta au paroxysme cette crise de ferveur religieuse. Ce n'était qu'une crise, vous l'imaginez bien. Une fois sortie du Sacré-Cœur, mon esprit redevint inquiet, chercheur de vérité, incroyant. Je pris le dogme corps à corps, je le discutai sans cesse avec ma mère. Elle se cramponnait à la foi qui était sa seule consolation, et moi, je m'efforçais de la lui enlever ! Puisse-t-elle me pardonner, je ne savais vraiment pas ce que je faisais ! Les souffrances humaines, celles des animaux surtout, l'apparente injustice des choses, les cruautés des lois de la nature, la vue du chat torturant la souris, tout cela me révoltait. Je ne croyais pas à l'efficacité de la prière, je ne voyais nulle part une espérance de miséricorde. Du reste, sans avoir lu Ca/îf//</e, je rêvais d'un Dieu que je pusse simplement adorer et remercier comme celui du beau pays d'Eldorado. Inconsciemment je l'ai toujours cherché et je l'ai trouvé. La promesse de l'Evangile s'est vérifiée pour moi.

— Voyons cela, dit sir William avec une expression de vif intérêt.

— En quittant Paris, j'imaginais oublier facilement M. de Myères. Ah 1 bien oui I Pendant notre communion de quinze années, il avait laissé trop de son âme en moi pour que l'empreinte pût s'effacer à volonté. Je voyageai en Egypte, en Italie, en Allemagne, eu Angleterre, en Hollande, en Suisse. Je couvris des kilomètres et des kilomètres en chemin de fer, en bateau, en voiture; j'entassai impressions sur impres-

sions, images sur images, sans parvenir à l'oublier. Souvent, lorsque je contemplais quelque site célèbre, que je jouissais d'un beau spectacle de la nature, d'une œuvre d'art; trois petits mots surgissaient d'une des cellules de mon cerveau, trois adverbes : Où? Quand? Comment ? et aussitôt ma vision était troublée, mon plaisir tué. Où avait-il aimé Colette d'Hauterive ? Quand m'avait-il trahie? Comment s'était-elle donnée à lui? Voilà les questioQs qui me venaient aux lèvres, sur le ÎS'il même, dans la splendeur unique de ses couchers de soleil, en Italie dans le silence du Collsée^ en Suisse sur les hauteurs alpestres. Où? Quand? Comment? Ma pensée se meu Crissait aux côtés de ce joli triangle. J'en savais trop et trop peu. Je fouillais sans cesse le passé pour y chercher une indication quelconque. Le petit Guy avait dix ans et il était le fils de M. de Myères !... Avant et après cette époque je ne trouvais rien de suspect, sinon un changement marqué dans le caractère de ma cousine, dans sa manière d'être avec moi, changement que j'avais attribué à toutes sortes de causes, excepté à la vraie. Et puis, elle savait se faire pardonner tant de choses ! C'était une femme brillante, impulsive, instinctivement coquette, mais foncièrement honnête. Elle possédait un charme de gestes, d'expressions, dont on ne se lassait pas. Nous l'avions surnommée « la linotte » et nous la gâtions à qui mieux mieux. En repassant dans ma mémoire son enfance et sa jeunesse, je n'y avais pas trouvé un seul acte de déloyauté ; son mari l'adorait, elle avait pour lui une bonne affection conjugale, c'était un ménage très uni et très heureux. Dans l'année qui avait suivi la naissance de Guy, elle avait

SURLABRANCIIE 89

voulu quitter Paris définitivement et s'était confinée aux Rochcilles où elle était devenue une châtelaine bienfaisante. Plus tard, le baron d'Hauterive et M. de Myères eurent une querelle politique qui nous sépara quelque peu, sans rompre une amitié aussi vieille que nous. Pendant ces dernières années, mon mari avait eu l'air de fuir plutôt que de rechercher la société de ma cousine. Leur bonne camaraderie d'autrefois s'était changée en une hostilité dont je m'étais sottement affligée. La comédie avait été bien jouée, tellement bien, que je n'avais jamais pu surprendre aucun signe d'indifférence chez mon mari. Ma présence amenait toujours une expression de plaisir sur son visage. Trois semaines avant sa mort, comme il sortait de chez moi, il s'était retourné sur le seuil de la porte et m'avait encore crié d'un ton tendre et badin : « Antonc, je vous adore î » Et il mentait tout le temps! Je ne sais quel poète a dit : « La pire douleur est de ne pouvoir pleurer ceux qu'on a perdus ».

— Byron, répondit promptement sir William. C'était sa mère qu'il ne pouvait regretter, lui !

— Et moi, c'était l'homme que j'avais aimé uniquement. J'enviais les gens qui avaient de bons morts. Un jour, au cimetière de Fvome, je vis une pauvre veuve sangloter sur la tombe de son mari ; je me penchai vers elle et je lui dis tout bas : a Gomme vous êtes heureuse ! » Elle dut croire que c'était là, la parole d'une folle. Rome 1 Nulle part, peut-être, je n'ai aussi profondément souffert. Pourquoi? Je me le suis demandé souvent. M. de Myères et moi y avions fait un séjour de quelques semaines pendant l'hiver qui avait précédé sa mort. J'eus l'imprudence d'y retourner

go SUR LA BRANCHE

dix-huit mois après et voilà que je l'y retrouvai comme s'il y était revenu lui aussi! J'étais logée à l'hôtel Quirinal, j'avais un salon, une chambre à coucher en plein soleil, au-dessus d'un parterre de fleurs. La société était agréable et, malgré cela, j'étais possédée de tristesse, le souvenir ennemi me poursuivait impitoyablement. Aussitôt dehors, je me trouvais enveloppée par une atmosphère étrange. Certains endroits m'étaient particulièrement mauvais : les bords du Tibre, hors de la porte Nomentana, la villa Médicis, les environs du cirque Maxence. Là, plus qu'ailleurs, je sentais la présence deM. deMyères.Les paroles de tendresse dont il avait rempli mon cœur s'obstinaient à ressortir et chacune d'elles me causait une douleur aiguë. J'étais comme une femme dont quelque maléfice aurait changé la couronne de roses en couronne d'épines. Et puisj, quoi que j'en eusse, mon déracinement m'était très pénible. Amour, amitié, relations mondaines, fortune, tout m'avait été enlevé à la fois. Ce dépouillement brutal me causait une sensation de nudité et d'humiliation. Le plus curieux est que j'y travaillai moi-même. Faire-part de mariages, de morts, invitations, lettres d'amis, je jetai tout au panier, je mis cinq ans à mourir socialement. Quand je ne reçus plus rien, j'essayai de me persuader que j'étais contente; je ne l'étais pas le moins du monde. Je n'ai pas toujours aimé non plus ma chambre d'hôtel. Il m'a fallu un certain temps pour m'y habituer. Après le château de Chavigny et l'appartement de la place François-P"" à Paris, « la maison du voyageur », comme disent les Hindous, me semblait terriblement froide et banale, je me cognais sans cesse, esprit et corps, à ses murs

irop rapprochés. Oh ! j'ai johment rongé mon frein !

— Votre cousine n'a-t-elle jamais fait quelque tentative pour vous revoir? me demanda sir WiJham.

— Oui, elle m'a écrit plus de dix fois... J'ai brûlé toutes ses lettres sans les lire.

— C'était mal. Il y avait peut-être à sa faute des circonstances atténuantes.

— Elles n'auraient pas empêché que le petit Guy ne fût le fds de M. de Myères. Je n'ai pas voulu les connaître. Je n'ai pas voulu haïr moins. J'ai eu tort, je le sais, et j'ai certainement augmenté mon chagrin comme à plaisir. Tout cela, voyez- vous, n'avait d'autre but que de m'aider à sortir de moi-même et j'en sortis, car il ne faisait ni beau ni bon dans mon âme, je vous assure. Mes lectures avaient été plutôt frivoles, mais je possédais un fond d'instruction solide qui me mettait à même de goûter et de comprendre les choses sérieuses. Je me passionnai pour l'histoire, je suivis avec un intérêt croissant les travaux de la science, de loin, oh! de bien loin, d'assez près cependant pour prendre conscience de l'évolution présente. Je compris bien vite que c'était Dieu qui faisait 1 histoire et non pas l'homme. La découverte des infiniment petits, celle de cet infiniment grand qu'est l'électricité, portèrent en moi la conviction que nous ne pouvions être que de simples facteurs dans l'Univers. Pendant des semaines, je m'amusai à compter parmi les actes de ^ ma journée ceux qui paraissaient dépendre de ma ', propre volonté, — il n'y en avait souvent pas un seul - — et ceux sur lesquels je n'avais eu aucun pouvoir. Ces derniers ont toujours été les plus nombreux. E^

sayez ce petit exercice, il vous en apprendra plus long que tous les livres de philosophie.

— Je l'essayerai, répondit gravement mon compagnon.

— Jusqu'alors je n'avais regardé que la surface de la vie, je me mis à étudier son tissage, ses dessous, je m'ingéniai à suivre le chemin d'une parole, à rechercher les fils dont se compose un mariage, une naissance. Je fus frappée de la netteté mathématique des coïncidences. Je m'aperçus que les ordres de l'invisible nous arrivaient tantôt directement, tantôt par nombre de nos semblables. Cette transmission de la volonté divine est extraordinairement intéressante. Ainsi, comment vous est venue, à vous, l'idée de m'inviter à Simley ?

Sir William réfléchit pendant quelques secondes.

— Je ne sais. Elle s'est d'abord présentée d'une manière vague après nos premières causeries, et puis un soir, en me promenant sous la véranda, j'ai pensé que cela vous intéresserait de voir le ciel de plus près avec une bonne lunette.

— Eh bien, pour moi, vous avez obéi tout simplement à la suggestion de la Providence — ce qui ne diminue en rien ma reconnaissance. — Oh ! elle me récompense de temps à autre !

— A ce compte-là, moi aussi, j'ai été récompensé, fil gentiment mon hôte.

— Nous l'avons été tous deux, ajoutai-je en souriant. Voyez-vous, je me suis entraînée à dire : « Dieu le veut, Dieu l'a voulu » au lieu de : « Je le veux, je l'ai voulu ». Ah I cela n'a pas été facile ! Mais quelle belle fierté j'éprouve maintenant à sentir que je tra-

Sun I A r.UANCHE 98

vaille avec lui, que du malin au soir je vais Iransmeltant ses ordres, que je lui suis nécessaire. Je ne soupçonnais pas mon propre rayonnement. Jugez donc! pas une parole inutile...

Sir William se mit à rire.

— Du coup ! voilà la femme justifiée ! tous mes compliments, madame de Myères.

— Moquez-vous... mais paroles, mouvements, agiront longtemps, longtemps après notre mort, continueront notre action en ce monde. Le jour où je me suis rendu compte de ces choses, j'ai eu la même surprise que tout à l'heure en m'apercevant que j'étais làhaut et je me suis écriée: « Mais j'y suis dans la vie éternelle ! mais nous y sommes tous 1 »

Mon hôte eut un tressaillement.

— By Jove ! Quelle idée! s'écria-t-il.

— Et savez-vous ce que j'ai imaginé?

— Après cela je ne vois pas trop ce qui vous restait à imaginer, fit sir William d'un ton caustique.

— Que Dieu n'avait pas créé la douleur, qu'il ne pouvait même pas l'empêcher. Il me semhle qu'elle est le résultat des forces mises en mouvement. Quant à l'injustice, elle ne doit être qu'apparente. Elle ne pourrait exister sans détruire les lois de l'équilibre.

— Ici, je suis de votre avis comme mathématicien.

— Du degré où je suis parvenue, non sans peine, non sans souffrance, la trahison de M.deMyèresa singulièrement perdu de son importance. Je sais de plus que l'homme a été créé polygame.

Le visage de sir William rayonna de malice et de gaieté.

9^ SUR LA liUANCHE

— Ah bah ! vous l'admettez I Allons, je commence à croire que vous êtes sérieuse.

— ' Parfaitement. C'est dans le seul but de limiter la création de l'Occidental que la nature lui a donné la contre-loi delà monogamie. La loi générale doit être plus forte que la loi partielle, de là les transgressions douloureuses. Quand elles se produisent, elles sont nécessaires.

— Alors, vous voilà obligée de pardonner à votre cousine et à votre mari.

— Il y a longtemps que c'est fait I

— Et vous avez renoncé à être incinérée , je suppose ? demanda sir William pour me pousser à fond.

Mon cœur eut une soudaine crispation.

— Je pardonne, j'excuse, je comprends, mais je ne peux pas oublier. M. de Myères m'est toujours douloureux. J'irai rejoindre mes parents, comme font les femme divorcées. Je ne veux plus de la crémation.

— Ah! Pourquoi .'^

— Il m'est arrivé de faire visite à un de nos écrivains quelque temps avant sa mort. Je l'ai trouvé dans son cabinet de travail. Il avait une forte corpulence. Avec ses coudes étalés, sa large tête tout près de son papier, il donnait l'idée d'un ruminant intellectuel, plutôt imposant. En lisant qu'il avait été incinéré, j'ai vu instantanément une poignée de cendres sur sa table à écrire. Il est resté cela pour moi. Franchement cette transformation de l'être humain est plutôt pénible. Sous la terre, on peut croire qu'il y a encore quelqu'un. Il est vrai que je ne laisserai personne à qui mon petit tas de poussière puisse être pénible .

— Vous n'en savez rien.

— C'est probable.

— Et maintenant, demandai-je, ne vous semblet-il pas que j'ai vécu ma vie et que je ne l'ai pas faite?

— - On le dirait, on le dirait.

— Elle était écrite ainsi. Mais à travers ma destinée, je puis distinguer une bonté prévoyante. Mes épaules avaient été taillées pour leur fardeau. Une certaine robustesse physique et morale m'a aidée à réagir. Et la chose la plus merveilleuse encore, c'est ce travail intellectuel qui m'a été imposé, ces cellules mises en activité à l'âge de cinquante ans pour donner à ma vieillesse la joie divine de la création... une compensation à ma jeunesse stérile peut-être.

— J'en conviens, ceci est absolument extraordinaire.

— Oh ! je ne suis plus brouillée avec le bon Dieu, je vous assure... nous sommes même très bien ensemble. Quoique je n'habite pas l'Eldorado, tant s'en faut, je ne lui demande jamais rien, je l'adore et je le remercie simplement.

Je me levai.

— Voilà un des drames de là-haut, fis-je en regardant le ciel — car c'est là-haut que tout ceci s'est passé.

— Il y a un moment vous disiez « pas une de mes paroles ne sera perdue », je n'en sais rien, mais je puis vous affirmer que celles de ce soir ne le seront pas pour moi.

— Eh bien, cela me fait grand plaisir.

— Je n'avais jamais eu l'occasion de causer sérieu-

g6 SUR LA BRANCHE

sèment avec une Française; la Providence, puisque vous y tenez, m'en a envoyé une qui en vaut dix, fît sir Willam avec un sourire taquin.

— Qui a vécu pour dix, tout au moins, répondis-je.

Sur ces paroles, nous quittâmes l'observatoire. Nous rentrâmes lentement et silencieusement à travers le parc.

Devant une douleur morale, l'Anglais trouve rarement des paroles. 11 témoigne sa sympathie par sou altitvide, sa manière d'écouter, un redoublement d'égards, de soins. Dans la façon dont mon hôte ouvrit les portes devant moi, il y avait une nuance plus marquée de respect et dans sa forte poignée de main, je sentis une infinité de choses qui me furent très douces, et je puis bien l'avouer, très agréables même.

J'ai non seulement pu raconter cet épisode douloureux de ma vie, mais je l'ai répété ici. D n'y a vraiment plus de haine, plus de colère dans mon cœur; une sensation d'humiliation subsiste seule. Le petit Guy devait naître, apporter certaines forces à la vie... Je le sais. Il devait naître, mais d'une autre que de moi... Pourquoi? Cette pensée amène encore une rougeur à mon front de vieille femme. Elle me blesse jusque dans les profondeurs de mon être. Je n'aurais jamais avoué cela à un Anglais. Aurait-il compris méme.^ Je m'inquiète de ce passé inopinément réveillé. Serait-ce signe que tout n'est pas fini? Ma cousine, le fils de M. de Myèressont encore de ce monde. 11 y a là, assurément, les éléments d'un épilogue. Jean Noël ne résisterait pas au plaisir de l'écrire. Pourvu que la Providence ne soit pas tentée de me le faire vivre I

Simley Hall.

Dans toute maison anglaise, il y a le « couvain» comme chez les abeilles, c'est-à-dire une alvéole spéciale où les petits sont élevés. Il est plus ou moins grand, plus ou moins confortable, mais il existe; c'est même une des caractéristiques de la nation. Quand je fais visite dans une famille où il y a des bébés, je tâche de gagner les bonnes grâces de l'éducatrice afin d'y avoir accès. La nursery de Simley est adorable. Plusieurs générations s'y sont succédé et elle a été modernisée à mesure. Madame Loftus et ses deux frères y ont été élevés. Ses trois enfants, Francis, sept ans, Lily, six ans, William, deux ans, l'habitent en ce moment. Elle est située dans le coin de l'aile droite et se compose de plusieurs pièces, puis d'une salle de bains, d'une cuisine minuscule tout à côté, dont les murs sont recouverts de faïence, où l'on confectionne les petites soupes et les mets délicats. L'une des chambres est occupée par la première nurse — il y en a deux — l'autre par le frère et la sœur. Un joli paravent sépare leurs lits. Dans ce nid humain, il y a comme un éclat de fraîcheur et de propreté. Il est encadré de moulures anciennes, tapissé de papiers clairs, fait des choses les plus simples, de mousseline, de cretonne, de bois blanc. Le portrait d'une aïeule dont le regard souriant vous suit partout, les photographies des parents, d'animaux favoris, quelques belles lithographies l'animent et l'cgayent. L'image du Christ avec au bas, en grosses lettres gothiques : « Laissez venir à moi les petits enfants », y met un

rayon d'âme et de pensée supérieure. La nursery de jour fait mon bonheur. C'est une salle longue à solives, éclairée par deux larges fenêtres, meublée d'une table massive aux bouts arrondis, d'un vieux petit piano, d'un sofa de cuir rouge, d'une armoire à grillage, de chaises de toutes les hauteurs, de petits fauteuils à bascule. Elle est pleine de choses hétéroclites et primitives, de jouets simples. On se sent chez de vrais enfants, et c'est délicieux. L'autre jour, assise dans le fauteuil des visiteurs, je promenai les yeux autour de moi, et, intérieurement, je me mis à admirer l'instinct ou la science des parents qui placent les nouveaux venus sous la suggestion d'objets propres à jeter les meilleurs germes dans leurs cerveaux. Ces fleurs que je voyais sur la cheminée, ces images d'animaux épinglées à droite et à gauche ne leur donneraient-elles pas le goût de la nature .^* Et ces gravures illustrant les trouvailles de Robinson Crusoë ne leur enseigneraient-elles pas la nécessité de l'efTort? Et ces portraits du roi et de la reine n'étaient-ils pas destinés à créer le loyalisme en eux P Et cette carte de l'Empire Britannique surmontée de l'Union Jack n'éveillerait-elle pas dans leur cœur l'amour et l'orgueil de leur patrie? Et cette émouvante scène d'un sauvetage en mer ne pourrait-elle leur communiquer un désir d'héroïsme, qui, plus tard, se traduirait par quelque vaillante action? Et le souvenir de cette banderole au-dessus de la cheminée où flamboie en lettres rouges le précepte de l'E^'angile : « Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas que l'on vous fît à Yous-méme », ne retiendrait-il pas plus lard la langue ou la main poussée à l'injustice?

Madame Loftus a nourri ses trois enfants, la nurse les a sevrés et elle les élève avec une intelligence remarquable. Sa fermeté lui donne un extérieur dur sous lequel on devine un coeur maternel et tendre. De plus, il y a en elle une certaine Veine poétique qui doit lui venir de l'Irlande, Elle sent la nature et elle a un répertoire inépuisable de contes, de légendes, de jolis vers dont elle régale les bébés, l'hiver au coin du feu et pendant les longs crépuscules. Cette disposition, qui adoucit l'atmosphère autour d'elle, ne l'empêche pas de maintenir une stricte discipline dans la nursery. L'autre jour, en entrant, j'aperçus maître Francis, master Francis, comme on dit en anglais, assis mélancoliquement au milieu de la salle, sans jouets, les mains sur le bras de son fauteuil.

— Que fait-il donc là P demandai-je aussitôt.

— Ce qu'il fait, madame, répéta Sara étonnée de ma question, il apprend à se tenir tranquille : dix minutes le matin, dix minutes l'après-midi, cela le repose et moi aussi.

Apprendre à se tenir tranquille ! Gomme on voit bien qu'on ne nous l'a jamais enseigné, à nous ! J'ai eu plus d'une occasion d'admirer la prompte obéissance que cette simple femme obtient de son petit monde. Hier matin, elle donnait le bain à Lil^ ; le bébé, encore dans son berceau, attendait son tour, non sans impatience, car il se levait à chaque instant pour voir où en était l'opération. Elle s'en aperçut et d'un ton impératif :

— Liedown, sir, recouchez- vous, monsieur^ luicriat-elle.

Au commandement, le petit se rejeta sur le dos

d'un mouvement rapide, si précis, qu'on l'eût pris pour une manœuvre. C'était irrésistiblement drôle.

— Quel bon général vous feriez, Sara ! dis-je en riant.

— Thank you, M'ame, me répondit-elle avec une expression de plaisir.

Francis et Lily avaient, paraît-il, grand'peur de la dame française dont on leur avait annoncé l'arrivée. Dieu sait quelle image s'était formée d'elle dans leurs cerveaux! Quand j'apparus, ils me tendirent leurs menottes avec une méfiance visible. Je fus assez heureuse pour trouver des paroles qui les mirent à l'aise tout de suite. Dès le lendemain ils me montrèrent leur trésor de jouets, d'images, de livres, me présentèrent leur fox-terrier Kim, le chat Rosey, deux commensaux de la nursery Tit et Bit, leurs poneys. Dodo l'une du bébé. Ils sont délicieux à voir dans leurs vêtements simples et commodes, avec leurs jambes nues, leurs pieds, également nus, chaussés de sandales de cuir selon le précepte de Kncipp, très à la mode eu ce moment-ci. Leurs traits donnent des promesses de beauté. Lily a de grands yeux bleus, des cheveux couleur de châtaigne mûre. La forme de la tête du petit Francis est remarquablement bonne, ce qui excite toujours mon admiration. Par moments, il serre ses lèvres avec une expression qui durcit subitement sa physionomie de bébé et qui pourrait bien être le signe d'une forte volonté. Une ou deux fois, j'ai pu voir se dessiner chez lui la répugnance à s'avouer vaincu, qui est une caractéristique de sa race. Un jour, à la promenade, nous nous trouvâmes devant une de ces barrières appelées stiles.

SUR LA BRANCHE lOI

— Groyez-vous que je pourrais la sauter ? demandat-il à sa mère.

— Oui, répondit-elle ; mais vous risquez de vous faire du mal, assez pour qu'on soit obligé d'aller chercher le médecin.

L'enfant sembla mesurer la hauteur de l'obstacle. Le combat qui se livrait dans son cerveau faisait affluer et refluer le sang sous sa peau fine.

— Je crois que je la sauterai, déclara-t-il enfin.

— Vous êtes libre, dit madame Loftus.

Il enleva prestement ses sandales, grimpa les trois barres du stile, se maintint en équilibre pendant un instant, puis retomba de l'autre côté sur les deux pieds !

— Je ne me suis pas fait de mal ! cria-t-il avec un accent de triomphe.

— Tant mieux, mon amour ! lit tranquiflement le maman.

Nous échangeâmes un regard. Elle était contenta que le bambin eût sauté... et moi aussi.

Je suis toujours charmée de voir la grande place que fleurs et animaux tiennent dans la vie des enfants anglais. Lily et Francis reviennent souvent de la promenade avec des branches de verdure pour décorer leur nursery. Ils savent les noms de tous les oiseaux familiers de la pelouse, s'intéressent à leurs nids. Sara m'a raconté que ce printemps elle s'était aperçue tout à coup que les oreillers du frère et de la sœur étaient devenus singulièrement plats. Elle avait beau les battre, les mettre au soleil, ils diminuaient chaque jour. Elle avait fini par soupçonner la fille de nursery de rembourrer sa propre literie à leurs dépens, lorsqu'un

beau matin, par la porte ouverte, elle vit Lily et son frère occupés à tirer des taies intérieures de leurs coussins des pincées de crin qu'ils allaient jeter par la fenêtre. Elle crut que c'était un jeu et s'avançant d'un air sévère :

— Que faites-vous là ? demanda-t-elle.

— Nous donnons du crin aux oiseaux pour leurs nids, répondit la petite fille, avec une adorable sérénité.

La nurse, désarmée, se contenta de leur dire qu'ils ne devaient pas disposer ainsi sans permission du bien de leurs parents. Est-ce assez joli?

Je m'habille souvent de bonne heure pour le dîner afin de pouvoir assister au coucher des bébés. 11 offre les plus jobs tableaux. Tout s'y passe avec une décence qui me ravit. Ici on respecte l'enfance et on ne la dépoétise pas.

Avant-hier, Lily, déjà en robe de nuit, me dit d'un ton de reproche :

— Madame de Mvères, vous ne remarquez joas comme je plie bien mes affaires.

Je m'approchai aussitôt de la chaise où elle étale chaque soir ses vêtements et je la complimentai. Son joli visage rosit de plaisir.

Un soir, qu'elle se déshabillait, elle me demanda tout à coup en me tendant ses bras blancs et ronds :

— Aimez-vous mes bras-î^

— Beaucoup, répondis-je sérieusement.

— Et mes cheveux? fit-elle en me présentant le bout doré de sa natte.

— Oui.

— Et mon pied? ajouta-t-elle.

Sun LA BRANCHE I03

— Aussi.

Et je serrai le pied potelé qu'elle me présentait.

Tout y passa, les yeux, le nez, la bouche, les dents. Je finis par déclarer que j'aimais les bonnes petites filles entièrement, mais je ne pus m'empêcher de sourire de ce mot : « Aimez-vous ? » qui en réalité signifiait : « Trouvez-vous joli? »

La prière du soir m'émeut toujours. Elle consiste en ces mots que le bébé, les mains jointes, les yeux fixés sur les lèvres de la nurse, répète et balbutie : « Mon Dieu, bénissez mon cher papa, ma chère maman, mon frère, ma sœur, tous mes parents, tous mes amis et faites de moi un enfant bien sage pour l'amour de Jésus-Christ. — Amen. » Les deux aînés ajoutent l'oraison dominicale et une hymne très simple. Sara leur lit un verset de l'Evangile ou de la Bible. C'est ainsi que la journée finit dans le « couvain » de Simley Hall,

En apprenant que le moment de mon départ approchait, master Francis et Lily ont eu l'idée de m'offrir un thé dans leur nursery. Je n'aurais eu garde de reiuser cette invitation écrite en grosses lettres et si touchante par l'effort qu'elle représentait. A quatre heures précises, je suis entrée chez eux. J'y ai trouvé une charmante jeune fille du voisinage, leur grande amie, à qui ils avaient demandé de les aider à me recevoir. Les chers petits ! Quelle joie quand ils m'ont vue paraître 1 Ils avaient cueilli eux-mêmes les fleurs des champs qui décoraient la table, commandé à la cuisinière des gâteaux chauds pour grandes personnes et surveillé tous les arrangements. Ils paraissaient très fiers de leur œuvre. Ma surprise, mes

compliments amenèrent une irradiation de plaisir sur leurs doux visages. Miss Milly versa le thé, Sara passa les tasses, et ils firent les honneurs des friandises avec un parfait oubli d'eux-mêmes. Le tableau de notre table devait être drôle et pas banal : à l'une des extrémités une vieille femme, à l'autre, une jeune fille en robe d'étamine blanche ; à droite un ravissant bébé, une poupée, une fillette de six ans, à gauche un bambin en costume marin, puis le fox-terrier Kim et le chat Rosey sur de hautes chaises.

Francis, mis en goût d'hospitalité, exprima le regret de ne pouvoir me faire comme en hiver des rôties au feu de la nursery. Sa sœur me demanda de revenir à Noël, le plus beau moment de l'année. Le souvenir de la dernière fête les réjouissait encore. Le petit garçon me désigna le lion épingle à la muraille. C'était le cadeau de Christmas de leur Journal illustré. Il me raconta ses méfaits. Dans son imagination, il avait dévoré [>\vs de cinquante mille agneaux et il se proposait de l'aller tuer lorsqu'il serait grand, Lily, elle, nous raconta la vaccination de sa fille Fanette. Avec une expressio- de fierté toute maternelle, elle nous dit qu'elle avait été très brave et n'avait point pleuré. En enlendant tout cela, un phénomène curieux se produisit : j'oubliai la réalité, mes années. J'eus une sensation de vie fraîche, d'atmosphère légère, il me sembla que je commençais. Ce fut délicieux. L'entrée de sir William mit fin à l'illusion. Il s'arrêta un instant sur le seuil de la porte.

— Ah! madame de Myères! fit-il avec un léger frémissement d'émotion aux narines, voilà ce que j'appelle de l'essence de bonté.

SUU LA BRANCHE 105

— Laissez, fîs-je en souriant, je prends un bain d'enfance, cela ne se peut que chez vous.

Francis et Lily accoururent au-devant de leur grand-père, l'installèrent dans son fauteuil et lui donnèrent son thé.

— Que de choses ceux-là sauront! dit-il avec uo accent de regret.

— Seront-ils plus heureux?

— Ils seront mieux armés. Le progrès ne consistet-il pas à fournir des éléments à la vie?

— Fournir des éléments à la vie! répétai-je... oui, voilà votre souci à vous autres Brilishers. Nous, au contraire, sans le vouloir, nous en fournissons à la mort. Je ne crois pas me tromper en disant qu'une grande partie des forces physiques et morales de votre pays est acquise dans les nurseries.

— C'est mon avis.

— En France nous n'avons pas le « couvain » .

— Pourquoi ? Je me le suis demandé souvent.

— Parce que nous vivons généralement dans des appartements, répondis-je, sur des rayons très inconfortables, très insuffisants.

— Mais en province, vous avez de belles et spacieuses maisons où l'on pourrait installer des nurseries, des salles d'études, des salles de bains, de gymnastique, tout ce que demande le développement de l'individu.

— En province, hélas ! les esprits et les meubles sont toujours sous les housses. On bouche délibérément ses oreilles pour ne pas entendre les hommes de science, de peur qu'ils ne détruisent les antiques préjugés. On ferme ses persiennes, afin que le soleil

ne fane les tentures. En province, on tient à ses préjugés et à ses rideaux. Le fond de notre économie est de l'avarice, le fond de notre amour paternel et maternel est de l'égoïsme. Nous aimons notre famille, nos enfants, nous n'aimons pas l'espèce. Voilà les vraies causes de cette dépopulation qui nous effraie et nous humilie. Si la Providence le veut, elle saura les faire disparaître... et elle le voudra... un jour ou l'autre, soyez-en sûr.

— Je le désire sincèrement, répondit sir William. Après avoir tendrement remercié les bébés, je

quittai la nursery avec mon hôte et nous fîmes quelques tours dans le parc.

— Vous auriez eu dix enfants, madame de Myères, que vous ne les comprendriez pas mieux, me dit-il.

— Je les comprendrais beaucoup moins, répliquai-je. La mère aime son enfant aveuglément, elle ne le connaît pas. Elle ne peut pas s'en détacher assez pour l'étudier. Cette étude lui paraîtrait impie même, j'imagine. J'avoue, non sans honte, que les enfants m'avaient toujours laissée indifférente. J'ai eu, pendant une année seulement, la fringale de la maternité. Il y a cinq ans, la fille de ma propriétaire attendait un bébé. Cette naissance d'une créature humaine, qui devait avoir lieu tout près de moi, m'a soudainement intéressée. La vue des préparatifs, du berceau, de la balance, des premiers vêtements, m'a remué le cœur, a éveillé ma curiosité. J'avais vu mourir, j'ai pensé que je me devais de voir naître. Comme si la Providence avait mis de la coquetterie à me fournir pour sujet d'étude un spécimen bien réussi, la nouvelle envoyée se trouva être un miracle de beauté. Sa

tête était couverte de cheveux brun doré, bouclés comme la toison d'un agneau. Ou me la présenta sous un flot de lumière électrique. Eblouie, elle cligna des yeux. Je mis mon doigt dans sa main, elle le serra comme par un instinctif besoin de s'accrocher à quelque chose. Le contact de cette chair tiède et d'une douceur vivante fut si délicieux que j'en ai gardé la sensation. De ce moment, pendant cinq années j'ai suivi le développement de son corps et de son intelligence. Je n'ai pas tardé à m'apercevoir que l'enfant est le plus inconnu^ le plus incompris de tous les êtres.

— C'est que chacun a un caractère différent et il est impossible de juger de l'un par l'autre, m'objecta sir William.

— Oui, mais la stimulation intérieure qui déter mine ses actes est la même. N'avez- vous pas remarqué que le bébé de cinq ou de six mois jette toujours le jouet qu'on lui donne et aussi loin que possible?

— En effet.

— Et qu'il a ensuite un mouvement en avant pour l'aller chercher.

— Oui, parfaitement.

— C'est tout simplement le moyen que la nature a trouvé pour mettre en action ses muscles locomoteurs. Courir après quelque chose I le voilà l'instinct primordial, éternel 1 Lorsque 1 enfant veut obéir à cet instinct, la mère ou la nurse, qui l'a dans les bras, le gronde, le retient de force et provoque sa colère. Je suis convaincue que ce que nous appelons méchanceté n'est que de la jouerie. Le petit aime à taquiner le grand, le grand ne comprend pas, il punit, frappe

souvent. Le nouveau venu, ici-bas, doit toucher les objets, un nombre infini d'objets, pour prendre contact avec la vie ; nous l'en empêchons à tort et à travers. Il est né explorateur, nous le tenons d'aussi court que possible. Les cris qu'il jette sont nécessaires pour élargir sa poitrine, exercer ses poumons, nous le corrigeons afin de le faire taire. Et ainsi de suite par ignorance, nous contrarions l'instinct qui est une force formidable, au lieu de le guider avec sagesse. Je me demande pourquoi les naturahstes n'étudient pas l'enfant comme ils étudient les fourmis et les abeilles.

— Darwin avait entrepris cette étude.

— Oui, pour tâcher de trouver les preuves de notre filiation avec les animaux. Je voudrais qu'elle fût faite sans idée préconçue. Ce sont les hommes de science qui devraient éclairer l'amour de la mère, guider l'éducatrice. Mais nous ne sommes que des enfants nous-mêmes. En attendant, cette étude que j'ai faite sur la petite Loulou m'a révélé bien des choses que j'ignorais et a considérablement aidé Jean Noël. J'ai saisi chez elle l'éveil de la sensibilité, de la conscience, des lueurs diverses, vite éteintes, qui se sont reproduites à des intervalles assez longs puis de plus en plus rapprochés. J'ai surpris dans ses yeux des reflets étranges, des éclairs de sensualité, d'âme plus vieille que le corps. J'ai vu, avec un attendrissement profond, ses essais pour se mettre debout. Ohl cet effort de la créature humaine comme il est touchant! Le jour où, après avoir repoussé mon aide, elle y a réussi, sa physionomie s'est épanouie, elle a regardé autour d'elle pour quêter un applaudissement. On eût

dit qu'elle avait la conscience obscure d'avoir franchi un degré de l'échelle de vie. Un beau matin, elle, si douce, a tout à coup, sans provocation, lancé le jouet qu'elle tenait à la tête de sa bonne. Je n'oublierai jamais le pathétique effroi de son regard pendant qu'elle balbutiait : « Pas fait exprès. » Cet acte réflexe, dont j'ai été témoin, m'a bouleversée moi-même. Combien de fois ne le faisons-nous pas exprès ! Le phénomène de la suggestion a plus que tout autre excité mon admiration. Après les jeux du coucher, j'assistais souvent à sa prière. J'étais émerveillée de voir îa bonne, une humble Bretonne, avec sa coiffe hiératique, debout près du berceau, la main sur la poitrine du bébé, lui transmettre inconsciemment les formules antiques, et le bébé, les yeux à ses lèvres, répéter sans les comprendre des mots qui lui arrivaient à travers dix-neuf siècles : « Jésus, le fruit de vos entrailles est béni. » Vous ne pouvez rien vous imaginer de plus saisissant que le contraste d'une parole aussi immense sortant de cette bouche enfantine.

Mon hôte sourit.

— Non, et j'imagine qu'une mère ne verrait pas ces choses-là de la même manière que Jean Noël.

— Mon esprit n'est pas demeuré seul intéressé. Je me suis attachée à cette enfant que j'étudiais. L'heure que je passais près d'elle était la plus heureuse de ma journée. Je m'étais mise à aimer ses poupées. Je trouvais du plaisir à manier ses jouets. Elle ne pouvait prononcer mon nom et m'appelait « Mi ». Cette note, jetée par sa voix exquise, me donnait la joie d'une caresse. La petite Loulou est sortie du cercle de ma vie. . . mais elle y a laissé une trace lumineuse,

Elle m'a mise en communion avec l'âme de l'enfant. C'était là sa mission probablement. J'ai besoin de voir et d'entendre des bébés maintenant. Les vôtres ont ajouté beaucoup au plaisir de ma visite, à Simley Hall.

— Et eux n'oublieront pas, j'ensuis sûr, la dame française. Vous les avez rendus à jamais francophiles. Votre but secret, hé? ajouta mon compagnon avec une raillerie émue.

— Vous avez deviné. N'est-ce pas là un bon patriotisme ?

— Le meilleur qu'il y ait, et le plus agréable, répondit en souriant sir William.

Simley Hall.

Je quitte après-demain cette demeure hospitalière où je me suis reposée tout un mois. Pendant quelques semaines, j'aurai assurément la sensation du lioid de l'hôtel, le regret delà vie familiale que j'ai partagée. Je paye de bonne grâce maintenant le prix des joies qui me sont accordées. 11 fallait que je vinsse pour un peu de temps au milieu de ces étrangers. Pour quoi faire ? quels éléments leur ai-je apportés ? Un peu de mon âme latine, de mes idées françaises, sans doute. Sir William prétend que je lui ai fait beaucoup de bien. Et lui, que de choses il m*a apprises au cours de nos longues causeries. J'ai toujours désiré et apprécié la société des hommes de haute culture. Ma destinée a voulu que je vécusse au milieu de mondains, de gens frivoles, et certain côté de ma nature s'en

est bien accommodé, je dois le dire. La plupart des savants du reste ne possèdent que des connaissances spéciales et n'ont pas la vision de l'ensemble. Avec mon hôte, j'ai eu le plaisir de pouvoir regarder la vie et la discuter. Lui, a plus de science, moi, plus d'intuition. L'intuition est la science des ignorants. Au moyen de ces deux apports, nous sommes arrivés à des conclusions et mutuellement nous avons accru nos espérances... Etait-ce là le but de notre rencontre? La question revient toujours sur mes lèvres et au bout de ma plume. Lady Randolph n'a pas peu contribué au plaisir de mon séjour à Siailey Hall. Quel contraste que celui de cette femme, respectueuse des ordres et des désirs de son mari, gardienne inflexible des traditions et des usages, avec les Américaines émancipées au milieu desquelles je vis ! J'aime à la regarder, le soir, à la tête de sa table, décolletée, en robe de soie garnie de vieille dentelle, parée de bijoux anciens. Elle découpe les énormes pièces du roastbeef placé devant elle avec une élégance que je n'ai jamais vue. Et c'est joli, cette maîtresse de maison dispensant aux siens et à ses hôtes les éléments de la vie. Lorsque, pendant le dîner, l'esprit moderne montre un peu trop le bout de l'oreille, que des idées légèrement audacieuses sont lancées par sir William ou par ses enfants, elle redresse aussitôt son buste et d'un ton modulé de douceur et d'autorité : / wish you would not say that, littéralement : Je « désire que vous ne disiez pas cela », fait-elle. C'est avec ces mots qu'elle tire la bride et on s'arrête. Elle est Irlandaise, protestante, très brune. Sa physionomie est plutôt dure, mais elle s'adoucit merveilleusement lorsqu'elle regarde

112 SUBLABRA>iGHE

son mari. J'ai maintes fois surpris l'angoisse de son âme. Elle le suit partout des yeux... avec des yeux qui savent qu'ils ne le verront pas longtemps. Elle ne m'a jamais parlé de ses affres, mais elle sait que je les devine et entre nous il y a un constant courant de sympathie féminine.

Aujourd'hui a été mon dernier dimanche en Angleterre. En me prévenant que l'on faisait les prières en commun à Simley Hall, sir William m'avait dit que j'étais libre d'y assister, puis de son ton caustique: That wont hurt, you know. « Cela ne fait pas de mal, vous savez. » J'y ai assisté et j'y ai trouvé une grande douceur. Le dimanche, on chante des hymnes que lady Randolph accompagne au piano. Le vieux maître d'hôtel, la cuisinière, les femmes de chambre arrivent avec leur petit banc et leur livre de cantiques. Sir William, dont les cordes vocales sont déjà atteintes, ne peut plus faire à haute voix la lecture de la Bible. Son fils ou son beau-fils le remplace, mais c'est lui qui choisit le chapitre. La vue de ces hommes agenouillés comme des petits enfants me touche malgré moi. Ce soir, mes yeux sont tombés sur mon hôte, je le voyais de dos. Ses épaules saillaient sous le drap et son smoking pendait lamentablement. Il avait demandé que l'on chantât son hymne favorite et de sa pauvre voix brisée il répétait la strophe suivante ;

Nearer to Thee, my God, nearer to Thee.

Even though it be a cross that raiseth me.

Still ail my song shall be.

Nearer to Thee my God.

« Plus près de toi, mon Dieu, plus près encore.

SURLABRANCHE Iî3

» Une croix fût-elle nécessaire pour m'élever,

» Mon cri sera toujours : Plus près de toi, mon Dieu.

» Plus près de toi encore. »

Dans la bouche de ce condamné, ces paroles avaient une signification poignante. Je sentais magnétiquement qu'il les prononçait en pleine connaissance de cause et qu'elles étaient son acte de résignation.

Plus près de Dieu! Ah! comme il en est près!

Le service achevé, les domestiques se retirèrent silencieusement, selon l'habitude, sans saluer leurs maîtres. Gela m'étonne toujours. Mon hôte surprit le regard dont je suivis leur sortie,

— Joli christianisme, hein? fit-il d'un ton moqueur. Nous prions ensemble et nous n'échangeons ni un bonjour m un bonsoir.

— Mais William, protesta lady Randolph, vous savez bien que ce serait impossible.

— C'est précisément ce que je déplore. Nous avons une étiquette en contradiction flagrante avec notre religion et les principes que nous professons.

— Papa, vous êtes un radical, dit madame Loftus en souriant.

— Non, mais, en présence d'étrangers, je sens davantage notre dureté et notre illogisme. Allons voir les étoiles, madame de Myères, ajouta sir William d'un ton brusque. Là-haut, au moins, tout semble harmonie.

Simley Hall.

Ce soir, aussitôt après le dîner qui avait été avancé à cause d'un départ, nous prîmes, mon hôte et moi,

Îl4 ST-U LA BRANCHE

pour la dernière fois, le chemin de l'observatoire. Freddy nous accompagnait selon son habitude, Nous marchâmes lentement, la tête un peu basse, comme la portent les créatures humaines dans la tristesse. Lorsque nous fûmes assis devant la fenêtre ouverte du petit salon, je frissonnai nerveusement.

— Vous avez froid. ^ me demanda sir William.

— Non, c'est l'effet de votre crépuscule.

— Vous le sentez donc aussi !

— Si je le sens ! mais il est extraordinaire, uncanny, comme vous dites, et jamais le même, tantôt doux, tantôt sinistre, gris, noir, jaune... comme celui-ci... regardez.

Le ciel était d'une lividité transparente. Cette lueur, faite de l'or du couchant et des brumes du soir, donnait au paysage un aspect boréal et mystérieux. La verdure se dessinait en noir, les chauves-souris surgissaient de droite et de gauclie avec une haie d'affamées, les gros scarabées cornus, stag beetles, montaient et descendaient pour happer les moucherons attardés. Il y avait dans l'air comme un silence d'attente.

— Rien ne m'ôlera l'idée, continuai-je, que pendant cette heure l'espace est tout peuplé. J'ai eu parfois à Rome et en Angleterre une sensation de présence invisible.

— Shakespeare, beaucoup de poètes, et même de simples mortels, l'ont eue cette sensation. Il n'y pas de peintres capables, je crois, de rendre l'atmosphère d'un de nos crépuscules.

— Ary Scheffer seul, peut-être, y aurait réussi. Connaissez-vous son tableau de saint Augustin et sainte Monique ?

SUR LA BRANCHE Il5

La figure de mon compagnon s'éclaira de plaisir.

— Si je le connais ! Devant aucun tableau je n'ai passé autant de temps. Je suis content que vous l'ayez mentionné. A chacun de mes voyages à Paris, je suis allé le revoir au Louvre. Ary Scheffer ne compte pas parmi les artistes de première grandeur et pourtant il a eu là un coup de pinceau que je considère comme une véritable révélation. La lumière sur le visage de sainte Monique n'est pas de la terre... c'est le reflet d'une vision merveilleuse.

— Oui, et c'est à cause de cette lumière que j'ai toujours dans ma chambre la photographie du tableau.

— Elle suffirait à faire croire à l'au-delà.

— Vous n'avez pas besoin de cela pour y croire, vous, dis-je en souriant.

— Dieu merci I je sais avec Tennyson : « Que je verrai mon pilote face à face, quand j'aurai passé la barre ! »

Il y eut entre mon compagnon et moi un assez long silence.

— Avez-vous jamais imaginé la forme de l'univers ? me demanda tout à coup sir William.

— Non, et vous?

— Je crois l'avoir vue.

— Ah bah ! où ça ?

— Il y a quelque vingt ans, lorsque je me trouvai pour la première fois en face des Pyramides ; j'éprouvai un vif saisissement Elles se dessinaient sur le ciel ancien de l'Egypte, avec une netteté extraordinaire. Leur beauté mathématique me frappa. L'idée me vint que c'était peut-être là la forme de l'univers. Entre

Il6 SUR LA BRANCHE

les quatre faces triangulaires de la figure, je voyais des millions d'humanités s'agiter, monter, s'afTmer pour se réunir en un même sommet, un sommet de beauté, de perfection et de bonheur, que nous ne saurions concevoir. Je me dis que ce symbole de la vie universelle placé sur des tombeaux signifiait peutêtre: « rimmortaUté ».

— Vous pourriez bien avoir deviné. J'ai regardé les Pyramides pendant des heures sans pénétrer le symbole. Leur vue avait fini par m'irriter.

— Elles me causaient, au contraire, à moi, une joie secrète.

— Vous le voyez, l'esprit souffle où il veut ; ce que je discerne ici-bas, c'est le mouvement de la navette. Il me semble qu'une invisible main la passe et la repasse à travers les fils de nos existences. Quand je vois l'aller, je cherche le retour. Cela m'amuse comme un jeu.

Sir William se mit à rire.

— Vos spéculations concernant l'âme doivent être curieuses.

— Eh bien ! pour moi, l'âme est le saint sacrement du corps.

Je vis les narines de mon hôte se dilater.

— L'âme... le saint sacrement du corps... répétat-il.

— Oui, cela ne vous dit rien parce que vous n'êtes pas cathofique.

— Gela me dit beaucoup, au contraire, allez toujours.

— Elle l'enveloppe comme une auréole radiante elle lui transmet les inspirations qu'elle reçoit. Et le

corps avec ses merveilleux organes de pensée, de sensations et d'action, est son instrument de progrès. Il lui est donné pour une minute, une heure, trois quarts de siècle. Il dure ce qu'il doit. Il s'use, il est brisé, il est détruit. La nature lui en fournit un autre. Celui qu'elle abandonne se transforme comme vous savez et la vie continue, ininterrompue, éternelle.

— Je ne puis que dire avec les Italiens : « Si ce n'est pas vrai, c'est bien imaginé. »

— N'est-ce pas? fis-je avec une secrète complaisance. Du reste, ce ne sont que des spéculations de femme. Elles n'ont probablement aucune valeur philosophique. Elles m'amusent et me consolent. Je vous les ai données parce que vous avez voulu les connaître.

— Et vous croyez à l'Ame des bctcs probablement?

— Comme à la mienne. Il doit y avoir des âmes d'espèces, des âmes individuelles et de tous les degrés — une échelle merveilleuse, je n'en doute pas, cette échelle, peut-être, dont Jacob a vu le symbole en rêve. Ne sentez- vous pas un lien psychologique entre vous et Freddy.

— Si, je le sens 1 Oh! nous nous comprenons parfaitement, n'est-ce pas, old boy? dit sir William.

Le fox terrier, qui semblait dormir, leva aussitôt la tête, fixa ses yeux parlants sur son maître et remua joyeusement son bout de queue.

— Voyez, dis-je, à travers son sommeil, il a non seulement entendu votre voix, mais saisi la caresse de votre intonation. Il faut plus que des oreilles pour cela.

— C'est vrai.

Ïl8 SUR LA BRANCHE

— Avant-hier, à la promenade^ votre collie s'est mis à aboyer après un petit veau, en passant devant la prairie qui se trouve au bas de la colline. La mère paissait à quelques mètres. Elle s'est retournée, puis s'est avancée lentement, le regard fixé sur moi, avec une expression qui m'a saisie, tant elle était humaine. Je n'en ai jamais vu de plus belle, de plus psychologique dans les yeux d'une mère femme, c'était celle de l'amour maternel en armes. Sans la haute barrière qui nous protégeait, nous aurions couru un véritable danger. L'homme n'a pas encore étudié sérieusement l'animal. Il n'a pas cherché en lui le rayon divin. Quand il sera plus perfectionné, il acquerra sur les créatures inférieures le pouvoir que la Bible lui prêtait aux premiers jours du monde. Si je doute de l'existence du Paradis terrestre, je ne doute pas de l'Eden futur.

— C'est quelque chose, fit mon hôte avec une douce moquerie.

Puis après m'avoir regardée pendant quelques secondes :

— Evidemment si vous aviez une maison à tenir, des domestiques à diriger, des relations mondaines à entretenir, vous n'auriez pas eu le temps de regarder îa vie comme vous l'avez fait.

— Non, étant donnée surtout ma frivolité. La Providence m'a littéralement mise « en loge » pour m'obliger à réfléchir et à travailler, mais pourquoi si tard « dans le jour » ?

Mon compagnon leva les bras et les laissa retomber.

— Qui le sait?

— Et je me sens curieusement talonnée. J'ai toujours maintenant l'intuition que je dois me dépêcher.

— Vous n'avez pas à vous plaindre d'avoir été mise « en loge » comme vous le dites. Le succès que vous avez obtenu a dû vous causer quelque satisfaction ?

— Une satisfaction bien atténuée, je vous l'affirme. Autrefois ce succès de dernière heure, dont j'ai si peu de temps à jouir, que les miens n'ont pas connu, m'eût semblé une ironie cruelle, une insulte même. Aujourd'hui je sais qu'il ne pouvait pas se produire plus tôt. Du reste, tout a été tardif dans ma vie. Groiriez-vous qu'à l'âge de quarante ans, je n'avais pas plus senti la nature que si j'eusse été sourde et aveugle ?

— Est-ce possible ?

— Absolument ; mon activité physique, mon amour absorbant pour M. de Myères m'avaient rendue réfractaire à sa toute-puissance. L'été après la catastrophe que vous savez, je me trouvais en Suisse, à Lucerne. J'avais toujours aimé la marche pour le plaisir du mouvement et du contact de l'air. Par habitude ancienne, je faisais chaque jour une promenade. Mais elle s'était joliment ralentie, mon allure ! J'allais devant moi au hasard, la tête courbée, le pied lourd comme une très vieille femme. J'emportais un livre. pour lire pendant mes haltes, mes haltes en face de tableaux pleins de vie et de lumière divines ! Un après-midi, je me trouvais seule et comme perdue sur un des plateaux qui dominent la ville. Avant de redescendre je me reposai au pied d'un arbre, et je promenai les yeux autour de moi avec mon indifférence habituelle. Le soleil descendait vers

l'horizon dans une splendeur inaccoutumée. Tandis qu'il remplissait d'or le couchant, il adoucissait, fondait les bleus, les verts, les gris du levant, estompait les cimes et créait des lointains mystérieux. Un vent du soir, léger, silencieux, couchait l'herbe de la prairie et agitait les feuilles au-dessus de ma tête. Pas un être humain dans ce tableau. Que se passa-t-il? Le phénomène qui produit les conversions probablement. Mes regards furent comme retenus par une force invisible. Il me sembla qu'un corps fluide pénétrait en moi, et, tout à coup, je sentis le ciel, la montagne, la splendeur chaude de l'occident, la tristesse froide de l'orient. Cette communion première avec la nature fut plus exquise que tout ce que vous pourriez imaginer. Elle m'a ouvert une source de jouissances inépuisables. Le nuage qui passe, les jeux de la lumière, me font vibrer comme une table d'harmonie. Nul doute, ce jour-là, j'ai été mise en communication avec l'âme même du monde. Je suis retournée plusieurs fois en pèlerinage à l'endroit où le miracle s'est accompli. Vous le voyez, avec cette faculté de sentir la nature qui double ma puissance de vie et mon travail intellectuel, j'ai de quoi traverser la vieillesse.

Sir William se mit à tortiller les oreilles de Freddy, il me regarda, hésita.

— Avez- vous encore quelque parent ? me demandat-il enfin.

— Aucun... si ce n'est toutefois la baronne d'Hauterive, répondis-je, non sans amertume.

— Vous avez sans doute de botis amis?

— Oui, mais plus un seul ami d'enfance ou de

jeuaesse, de ceux à qui l'on peut dire : « Vous souvenez-vous? » Je passe des semaines sans parler français. C'est l'isolement le plus complet au milieu de la foule, le silence le plus profond au milieu du bruit,

— Une fin de vie bien extraordinaire, fit mon hôte d'un air pensif.

Il se remit à taquiner les oreilles de Frcddy ; je devinai que son intérêt pour moi luttait avec cette admirable discrétion qui distingue le caractère anglais. L'intérêt l'emporta.

— Et en cas de maladie grave, que feriez-vous .^ •:— Oh ! nous avons des maisons où je trouverai les

soins nécessaires. Et j'espère bien, ajoutai-je en souriant, que la Providence m'a réservé une gentille sœur, une de ces douces collaboratrices pour me fermer les yeux et m'ensevelir avec décence et respect. Sir William abaissa ses paupières et il y eut entre nous un autre silence.

— Vous n'irez décidément pas en Touraine cette année ?

— Non, comme je vous l'ai dit, après avoir pris les eaux de Bagnoles-de-l'Orne, je rentrerai à Paris.

— Je le regrette.

— Pourquoi?

— Parce que si vous aviez été à Vouvray, je vous aurais priée d'aller porter de nos nouvelles aux de Lusson. Je leur ai parlé de vous. Vous auriez été bien reçue à la Commanderie de Rouziers.

— Je n'en doute pas.

— Je désire beaucoup que vous fassiez leur connaissance. Y voyez-vous quelque objection ?

— Une objection ?... non... pas précisément, répondis-je avec embarras, mais le temps me manque pour cultiver les relations mondaines.

— Il ne s'agit pas de relations mondaines, j'ai idée qu'une bonne amitié naîtra très vite entre vous et les de Lusson. Je leur demanderai d'aller vous faire visite dès leur retour à Paris. La jeune fille vous intéressera. Elle a l'âme latine, mais dans son caractère on distingue facilement l'élément celte et saxon dont elle a hérité. C'est une nature généreuse, active, indépendante, une individualité.

— Est-elle jolie ?

— Oui, très attrayante, très saine surtout.

— Tant mieux, rien ne me plaît autant.

— Quant au père, il fera sûrement votre conquête. Du reste, selon moi, un Français bien né et bien élevé is the right thing, est la perfection.

— Merci pour mes compatriotes, fis-je, secrètement flattée.

— Passerez-vous tout l'hiver à Paris? me demanda sir William.

— C'est probable, à moins que vous ne retourniez à Cannes. Dans ce cas, j'irai vous y rejoindre au mois de janvier.

— A Cannes ! Je ne crois pas qu'on me le permette. Le médecin me considère comme une table ■cassée, il redoute pour moi une trépidation prolongée. Il faudra que je renonce aux longs voyages. Voyezvous, j'ai toujours souffert du manque de lumière, de pittoresque et de beauté. Ce sont ces choses, que depuis des années, je vais chercher en France, en Italie, en Orient. Quand j'en ai joui pendant deux ou trois

r SUR LA BRANCHE 123

mois, je suis très heureux de rentrer, de revoir notre riche verdure, nos magnifiques arbres, et avec une belle ingratitude humaine, il m'arrive de dire chauvinement : « Après tout, il n'y a pas de pays qui vaille la vieille Angleterre ». Vous reviendrez à Simley, j'espère?

— Si vous m'invitez, certainement.

— Si je ne vous invite pas, c'est qu'il y aura une bonne raison.

Ceci fut accompagné d'un sourire pénible à voir.

— Mon fils me remplacera. Il sera très heureux de vous recevoir. Il s'intéresse de plus en plus à l'astronomie. Gela me fait grand plaisir, je suis content de penser que ce petit observatoire ne sera pas inutile.

Mon hôte promena autour de lui un long regard triste qui revint à moi.

— Croyez-vous que nous retrouverons jamais ceux que nous avons perdus ?

— Oh ! nous les retrouverons, non pas toutefois, comme au cinquième acte de nos mélodrames, mais nous pouvons être placés dans le même cercle et continuer ensemble notre évolution. Ainsi, j'imagine que vous et moi, nous sommes de très anciens amis. Sans cela vous ne m'auriez pas taquinée dès le premier moment, comme vous l'avez fait, vous ne m'auriez pas invitée à Simley, et je ne me serais pas confessée à vous. Notre rencontre, j'en suis persuadée, n'a pas été inutile et elle se reproduira ailleurs.

— Eh bien, je désire qu'elle soit moins brève, dit doucement mon hôte.

— Je le désire, moi, aussi.

La nuit était venue tout à fait, car notre étrange causerie avait été coupée de longs silences.

I2a SUR LA BRANCHE

Sir William leva les yeux vers le firmament, splendidement constellé.

— Vous voulez dire adieu à vos étoiles, je suppose? fit-il d'une voix un peu émue.

Je répondis par un signe affirmatif. Il se leva et je le suivis dans l'observatoire. Il eut bientôt mis la lunette au point.

— Pas de brume ce soir... dit-il... une nuit faite pour vous.

Non, il n'y avait pas de brumes et les beaux foyers de vie et de lumière brillaient d'un éclat rare. Je ne tardai pas à me sentir pénétrée, enveloppée par la paix et le silence de l'infini. J'entendais distinctement, oh ! si distinctement I les secondes que comptait audessus de moi l'horloge sidérale. C'était fantastique, ces secondes de la terre, tombant une à une au milieu de l'immensité. Et j'avais la conscience qu'elles n'étaient pas perdues, qu'elles allaient se joindre aux secondes de tous ces autres mondes, en réalité qu'elles sonnaient là-haut. J'envoyai un muet adieu à mes étoiles préférées, et ce fut avec peine que je m'arrachai à une contemplation qui me remplissait l'âme d'admiration, de joie et d'espérance.

— A supposer que vous puissiez choisir, sur quelle planète de notre système solaire, voudriez-vous aller en quittant la terre .^ me demanda sir William, lorsque je redescendis de la plate-forme.

— Sur Jupiter.

— Vous tombez mal ! Les astronomes affirment qu'il n'est pas encore habitable.

— Ils peuvent se tromper, ce ne serait pas la première fois. Il y a une trentaine d'années, au début des expé-

rienccs de magnétisme, un ami de mon père, qui clait doué d'un pouvoir extraordinaire, endormait le fils d'un de ses fermiers, un gamin de quinze ans. Plusieurs fois à ma prière, il me mit en communication avec lui. Un jour, j'eus l'idée de l'envoyer sur Mars. Sa figure exprima aussitôt une terreur abjecte, une souffrance réelle. D'un coup de volonté, je le précipitai sur Jupiter. Là ce fut du ravissement qu'il éprouva. Il vit des choses que je ne vous répéterai pas, parce qu'elles vous sembleraient absurdes, mais elles m'ont donné le désir d'y être envoyée,

— Va pour Jupiter ! dit sir William, avec un sourire.

Gebadinage, qui dissimulait notre émotion mutuelle, termina la séance. Nous rentrâmes à la maison lentement, silencieusement, sachant tous deux que nous venions d'avoir notre dernière communion en ce monde.

PARIS

Paris, hôtel de Castiglione.

Ils étaient tous à la station, les parents, la grand*mère, les radieux petits-enfants, Kim et Freddy, les deux fox terriers. Et, dominant le groupe de sa haute taille, sir William était là aussi, impassible, les narines dilatées par l'effort de la respiration. Ses yeux qui savent, m'ont dit adieu, non pas au revoir. Gela a été très douloureux. Claude Randolph m'a accompagnée à Londres. Son père lui a recommandé de me mener dîner au Carlton et de me conduire au café concert « pour me dédommager de l'austérité de Simley Hall ». Nous y avons été, mais pendant toute la soirée, je n'ai vu que les champs d'étoiles, le petit observatoire et la figure solitaire de l'ami que j'ai quitté. A côté de ce tableau, la salle du Cari Ion avec ses mondains et ses mondaines, celle du grand music-hall avec ses his-

trions, m'ont donné une impression de vie inférieure, telle que je ne l'avais jamais ressentie. Je suis repartie dès le lendemain. La chaleur était intense et Londres presque vide. Paris se trouve dans les mêmes conditions. J'ai hâte de commencer ma cure de BagQoles. Il faut que j'aie chaque année une bonne saison de bains. Ce macérage du corps dans l'eau des sources pleines d'éléments purifiants, me semble nécessaire à la santé. J'avais décidé d'aller à Aix-les- Bains, puis j'ai été poussée vers un endroit dont j'ignorais même le nom il y a deux mois. Le secrétaire et la gouvernante de l'hôtel de Castiglione, deux jeunes gens très honnêtes, très intelligents, ont eu la belle idée de se marier, puis ils ont obtenu la direction du Grand Hôtel de Bagnoles. Après m'avoir fait une alléchante description du pays, ils m'ont engagée à y aller, m'offrant un salon et une chambre dans l'appartement qui leur est alloué. Gela m'a tentée. Ils feront leur possible pour me le rendre confortable. Je commence à sentir un vague besoin de protection. G'est mauvais signe.

J'ai acheté et fait encadrer une des belles photographies au charbon de chez Brown, celle du tableau d'Ary Scheffer, saint Augustin et sainte Monique, et je l'ai envoyée à sir William. Je veux mettre sous son regard ce merveilleux rayon de l'au-delà, afin qu'il lui soit une espérance comme il l'a été pour tant d'aulres. Oh ! ce que peut renfermer un coup de pinceau !

Et maintenant, en route pour ce fameux Bagnolesde-l'Orne !

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