DOCTEUR-MÉDECIN , CORRESPONDANT DE L'INSTITUT
Nimium ne cerede colori.
Vino
La question de la circulation vasculaire dans les mnsectes, depuis longtemps traduite devant le jury de la science, demeure encore l'éternel sujet d’éternelles controverses, bien que les anatomistes les plus habiles, les savants du plus grand renom se soient engagés dans le débat. Les uns soutiennent qu'elle existe, les autres la nient formellement,
(1) Au commencement de Février dernier, mon savant ami le professeur Duvernoy, présenta en mon nom ce Mémoire à l’Académie qui-l’accueillit favorablement et permit qu'il en fût inséré un extrait dans ses comptes-rendus. Si je me décide aujourd’hui à rétablir le texte primitif de mon travail en l’accompagnant de quelques nouvelles réflexions inspirées par une réplique insérée dans ces mêmes comptes-rendus, C’est que pour résoudre une question aussi sérieuse, aussi grave, il m’a paru essentiel de n'omettre aucune circonstance aucun détail propres à l’éclairer.
(4) tous invoquent le témoignage des faits et du raisonnement, chacun a la prétention d’un labeur consciencieux, de n'avoir d'autre but, d'autre intérêt que le triomphe de la vérité, et ce' langage répété à satiété, tombe dans la banalité et le discrédit.
Une recrudescence récente sur cette même question est venue Jui redonner une palpitante actualité. C’est une publication de M. Émile Blanchard, d’abord insérée en extrait dans les Comptes-rendus de l'Académie des Sciences, de Mai 1847, ensuite développée dans les Annales des sciences naturelles, cahier de Juin 1848, qui n’a paru qu'en Octobre suivant. Gette publication avait été précédée de celle de M. Verloren, docteur en sciences à Utrecht consignée dans un mémoire couronné en 1844, par l’Académie Royale de Bruxelles. Et comme je suis gravement mis en cause dans le procès, les noms de ces deux auteurs tombent naturellement sous ma plume; qu'ils me permettent donc de les suivre anatomiquement et physiologiquement sur ce terrain glissant, qu'ils me permettent de soumettre à un contrôle sincèrement rigoureux l'esprit et la lettre de leurs écrits.
Je réclame instamment sur ce débat toute l'attention des physiologistes éminents qui siègent dans la savante enceinte de l’Académie. J'en appelle au scalpel indépendant des z00nomistes qui, après avoir sondé ces organismes si admira= blement échelonnés depuis la sublime complication de l’homme jusqu’à l'atome animé de la Monade, savent s’élever à l'intelligence de fonctions identiques remplies par des organes très-divers et à celle de la décadence graduelle. ou même de la disparition de certains appareils organiques, sans que la vie soit compromise.
M. Blanchard établit quant aux opinions sur la circulation dans les insectes trois catégories représentées par Cuvier, Carus et il me fait l'honneur (que je décline) de me désigner
aussi, Mon titre de disciple de Cuvier n'a jamais engagé mon indépendance d'observateur et d'écrivain ; et, si dans tous mes écrits sur le litige actuel je me suis rangé sous la bannière de ce grand homme, si j'ai cru pouvoir continuer, perpétuer ses idées, c’est que les faits nombreux , révélés à mon scalpel depuis plus d’un quart de siècle m'ont donné cette sincère conviction. Loin de moi la prétention de regarder celle-ci comme synonyme de vérité. Vétéran en entomotomie, ardent, mais de bonne foi, dans mes recherches, je suis loin de me croire à l'abri de l'erreur qui assiége notre espèce ; je peux, comme beaucoup d’autres, m'enivrer d’une illusion, enfant de mes œuvres, mais je suis toujours prêt à l’abjurer d’où que me vienne le rayon de la vérité. Mon culte, ma passion invétérée pour ces insectes dont l'étude est pour moi le pabulum animi, me portent naturellement à ambitionner pour eux un système complet de circulation qui leur assigne un poste plus élevé dans la série organique. Mais que dis-je ! je rends graces au Législateur suprême d’avoir réservé exclusivement pour eux le beau privilége d’une circulation vasculaire aérifère d’un poumon universellement ramifié qui appelle au bénéfice de la respiration jusqu’à l'élément le plus impalpable de l'organisme. Les esprits trop préoécupés des conformités d’organisation dans les animaux supérieurs et inférieurs de l’échelle, ne sont pas à l'abri de la séduction. Nous verrons bientôt si je dois m'incliner devant des expérimentations qui ont des résultats différents des miennes.
L'opinion que j'ai émise sur la circulation dans les in sectes est loin d’être ma propriété exclusive, c’est celle de Cuvier et voilà pourquoi J'ai décliné l'honneur immérité qu'on me fesait d'associer mon nom à ceux de ce savant et de Carus. Libre à M. Blanchard d'assurer que mon opinion ne fut jamais partagée par d’autres (1. e. p. 365); je n'hé-
site point à y rallier Malpighi, Swammerdam, Lyonet et d’autres anatomistes que je revendiquerai plus tard. Tous ont refusé au cœur dorsal des vaisseaux qui pussent autoriser une véritable circulation. La réserve des deux illustres fondateurs de l'anatomie entomologique, Malpighi et Swarmmerdam , fut telle que dans leurs vénérables écrits sur cette matière, le mot de circulation n’est même pas prononcé.
M. Blanchard (p. 364) tombe dans une inadvertance lorsqu’à l’occasion de Cuvier il dit : « selon notre illustre » anatomiste le fluide nourricier n'avait aucun mouvement, » suivant son expression il était en ‘repos ». La même accusation m'a été intentée aussi par cet auteur. J'ai lu, relu vingt fois et je consulte encore actuellement le remarquable mémoire de Cuvier et je déclare que nulle part, il n’a dit que le fluide nourricier était en repos, mot que le lecteur aura cru textuel et il ne l’est pas. Cuvicr dit positivement que le chyle se répand dans toutes les parties du corps; que chaque partie en attire les portions qui lui conviennnent, etc. ( p. 44 et suivantes de son mémoire) (1).
(1) Dans sa réplique (Comple-Rendu, Janvier 1849), M. Blanchard a pu faire naître dans l'esprit de l'Acadérnie la pensée que ma cilation de Cuvier relative au mouvement du fluide nourricier était ou erronée ou fausse. Qn n’est point à l'abri du reproche de déloyauté lorsque/pour combattre une assertion on tronque ou on mutile les phrases. Jai dit et je l’affirme encore parce que c’est l’exacte vérité, que dans le Mémoire de Cuvier sur la nutrition dans les insectes, il n’est nulle part question du repos du fluide nourricier. Voir mon texte.
Voyons si les arguments de M. Blanchard sont eux-mêmes solidement établis. Je reproduis la citation textuelle de Cuvier ( Leçons d’anat. comp.) dont M. Blanchard s’étaie : « Des naturalistes qui ont » observé au microscope les parties transparentes des insectes n'y » ont vu qu'un liquide en repos qui les baigne de (outes parts ». Et
(7) En me faisant nier tout mouvement du fluide nourricier , M. Blanchard me prête une hérésie physiologique. Peut-on , en effet, concevoir la nutrition sans ce mouvement et ne l'ai-je pas toujours proclamé ? Oui j'ai refusé une circulation aux insectes, mais dans mes écrits j'ai attaché à ce mot l’acception admise par les physiologistes de tous les temps, et pour ne point prêter à l’équivoque, j'ai eu le soin de lui ajouter l’épithète significative de vasculaire. C’est donc contre cette cèrculation vasculaire que je me suis élevé et nullement contre le mouvement du fluide nourricier. J'expo-
qu'est-ce à dire? Ces lignes sont-elles l'expression de l'opinion propre de Cuvier ? Non. II n'est là qu’historien. Plus loin , dit M. Blanchard, Cuvier parle encore du sang comme « baignant continuelle- » ment et tranquillement toutes les parties qui doivent y puiser les » molécules qu'elles ont à s'approprier ». Remarquez-le bien, ce mot tranquillement dont on prétend faire un argument n’était dans l’esprit de l'Aristote de notre époque, qu'une antithèse de circulation. Ab! que M. Blanchard se garde bien de citer ce qui précède et ce qui suit cette phrase amputée, il aurait trop mis en évidence l'opinion négative de Cuvier sur la circulation !
Quant à la prétention de M. Blanchard de combattre par des citations prises dans mes propres ouvrages mes assertions relatives au mouvement du sang, je lui en demande pardon; mais ces cilations ne prouvent pas autre chose que ma négation d’un mouvement cérculatoire. XI eût élé plus convenable et plus convenant, ce me semble, que pour apprécier la valeur définitive de mon opinion sur ce point, il eût consulté le dernier ouvrage académique où j'ai traité d’une manière plus spéciale et plus détaillée de la circulation en litige et dans lequel j'ai dù naturellement résumer et modifer les idées émises dans mes précédents écrits, sur cette question toujours flottante. Or, cet ouvrage , antérieur de plusieurs années à celui de M. Blanchard, fait partie du Tome 9.me des Mémoires des savants étrangers de l'Académie , 1845. S'il s'était donné la peine d’y jeter les yeux, il y aurait elairement vu ma façon de penser sur le mouvement du sang , il se serait convaincu, que dans l'écrit actuel qu'il combat, j'ai reproduit ces mêmes idées avec plus de développement.
serai plus tard ma manière d'envisager la nutrilion et l’on verra si elle est conforme aux principes d’une saine physiologie.
Si M. Blanchard eût suivi avec plus de soin la succession des idées de Carus touchant la circulation dans les insectes, il aurait su qu'en 1844, ce célèbre anatomiste avait abjuré pour ceux-ci, au moins à l’état parfait, cette circulation qu'il avait préconisée dès 1826, c’est-à-dire pendant vingtcinq ans; il aurait pareillement su que j'avais pris acte de cette opinion modifiée, de cette sorte de conversion dans le compte-rendu de notre Académie en Juillet 1844; enfin il se serait dispensé de dire dans sa réplique de 1849, que » depuis les observations de Carus, le phénomène de la cir- » culation dans les insectes est devenu pour ainsi dire vul- » gaire et ne prête plus matière à discussion ». Quand on se pose en historien, il faut être scrupuleux pour les faits et pour leur enchaînement. Et d’ailleurs, qu’a de commun la circulation telle que l’entendait Carus avec celle que M. Blanchard s'efforce de faire prévaloir ? }
Puisque M. Blanchard semble s’étayer de l'opinion de M. Verloren sur la circulation qui nous occupe, voyons s’il a convenablement apprécié les idées de celui-ci. M. Verloren paraît appartenir à l’ordre des entomotomistes qui dédaignant le scalpel et les ciseaux, se vouent presqu'exclusivement à l'anatomie par transparence, c'est-à-dire qu'ils soumettent au foyer du microscope des insectes vivants à téguments plus ou moins diaphanes, de manière qu'ils peuvent voir ou entrevoir quelques organes intérieurs, quelques mouvements. Mais la pellucidité tégumentaire est le plus souvent partielle et ne se rencontre guère que dans les sujets tendres ou récemment éclos, comme par exemple dans les jeunes larves ; et quand ces transparents ne dévoilent qu'une partie du tout qu'on a intérêt à voir, l'esprit impa-
(9) tient s'évertue à deviner le reste. Puis on hasarde des dessins appelés schématiques, ce qui veut dire des dessins imaginés (sinon imaginaires).
M. Verloren qui a attaqué avec des armes peu courtoises ma négation d’une circulation vasculaire a bien constaté un cœur dorsal palpitant, mais il lui a vainement cherché des branches, et parvenu dans la tête, il l’a complètement perdu pour s’abandonner aux courants, aux fluctuations, aux ondes, en s’efforçcant de les régulariser. Alors il s’est cru autorisé à destituer sans pitié le cœur multiloculaire de Straus , à révoquer le système vasculaire de Newport et de Bowerbank. Enfin sa logique, peu conséquente à ses prémisses , le ramène à l’opinion de Cuvier qui est la mienne et il s'exprime en ces termes : « Le raisonnement de Cuvier » reste donc vrai. Dans les insectes, le système vasculaire a » été donné à l'air pour qu'il pût se porter dans toutes les
>parties du corps et du fluide nourricier , etc. ». Je n’aurais pas moi-même parlé autrement. Et pourquoi donc me combattre ?
M. Blanchard semble étonné que j'aie appelé le vaisseau dorsal ici un organe, là un cordon. Et qui n’a pas eu occasion de voir dans une longue expérience son opinion se modifier à mesure que les faits qui l'ont fondée se multiplient, ou se diversifient ? Dans mon mémoire académique précité j'ai effectivement désigné sous le nom d’organe , le vaisseau dorsal de la sarcophage. Je tiens à justifier la légitimité de cette dénomination. M. Blanchard , au moins s’il accorde quelque confiance à mes travaux, aurait dù être frappé de la structure, de la composition de l'organe dorsal de ce diptère dont le tiers postérieur de la portion abdominale est garni d’une double série latérale et symétrique de sphérules sessiles, rapprochées, subdiaphanes. Comment est=il resté muet devant une structure si essentiellement
(10) différente de celle de tous les autres vaisseaux dorsaux connus? Ne pourrait-on pas croire qu'il n’a pas daigné, ou qu'il n’a pas osé y arrêter son attention el encore moins en signaler l'existence? Dans ce siècle du microscope, qui nous a révélé un sixième sens et un nouveau monde, qu'il permette à un homme qui a la très-longue habitude. de la microtomie de déclarer qu'il n’y a là aucune illusion d’optique. C’est un fait matériel dont j'ai vingt fois constaté l'existence dans les diverses morphoses d’un insecte que j'ai à dessein choisi parmi les espèces les plus communes dans toute l'Europe. J'ignore sans doute les attributions physiologiques précises de ces sphérules, mais je les crois peu favorables à la circulation. C’est cette complication de structure qui m'a fait adopter le nom d'organe. Que l'on compare cet organe ou ce vaisseau dorsal à celui du Pentatoma grisea à celui de la larve du frélon ( Vespa crabro ) qui est simple, filiforme, d’un même calibre à lPabdomen et au thorax, et on se convaincra combien il est imprudent de s’élever à des généralisations sur un organe dont on à à peine effleuré la forme et la structure dans une classe d’animaux qui compte des espèces si nombreuses et si variées. C'est cette dernière sorte de vaisseau dorsal que j'ai pu appeler cordon (1 ).
(3) À l’occasion de mes doutes sur l’existence d’une cavité dans le vaisseau dorsal, que j'ai parfois désigné sous le nom de cordon, M. Blanchard s'écrie dans sa réplique : «Il y a deux siècles pourtant, » que Swammerdam (Histoire générale des insectes) annonçait avoir » fait passer une injection dans ce prétendu cordon sans cavité inté- » rieure». Souffrez, M. Blanchard, que je vous oppose l'opinion de Cuvier relative précisément au passage de Swammerdam que vous inyoquez. Je laisse le lecteur éclairé et impartial, juge de l’opportunité et de la valeur de votre citation.
» Swammerdam, À la vérité, a dit qu’en ingufflant une liqueur
Un autre fait dont M. Blanchard semble aussi ne point tenir compte parce que sans doute il ne se prête point à la doctrine de la circulation et qu'il susciterait quelque embarras physiologique, c'est l'insertion, la fixation du bout antérieur du vaisseau dorsal à l’origine du canal alimentaire. J'affirme encore que ce n’est point là non plus une illusion d'optique. Non-seulement j'ai très-positivement constaté ce mode d'insertion dans les trois âges de la sarcophage, mais aussi dans les grandes larves de l’Aeshna grandis et de la Libellula depressa, dans les Melolontha vulgaris et Cetonia aurata, dans les Platystoma umbrareum, Odontomya furcata et tigrina, dans le Sphinx convolvuli, dans le Pentatoma grisea. Et ce qui vient prêter un puissant, un authentique appui au fait de cette fixation, c'est sa confirmation par le célèbre l’oculatissimus Lyonet. Dans son livre posthume publié par Dehaan, il dit qu’en disséquant la chrysalide du Cossus ligniperda, il s’assura que le bout de ce prétendu cœur se fixait à l'œsophage. Mais n’est-
» colorée dans celui (vaisseau dorsal) des sauterelles, au moyen d’un » tube de verre filé à la lampe de l’émailleur , on voyait se colorer les » autres parties du corps. L'autorité de cet homme célèbre dont la pa- » lience dans les choses utiles, est mille fois plus étonnante que celle » qu’on admire dans les auteurs tant cités de bagatelles difficiles, » cette autorité sufirail s’il avait répété son assertion dans ses der- » niers mémoires ; mais il ne l’a dit qu’en passant, dans son petit et » imparfait ouvrage, qui sous le titre pompeux d'Histoire générale » des insectes, n'était qu’une espèce de prospectus ou de catalogue de »:son cabinet; il ne l'a dit qu’à propos de la sauterelle, dont il ne » donne point l'anatomie ; et il n’a rien avancé de semblable dans ces » belles monographies, dont le recueil intercalé par Boërhaave, après » la mort de l’auteur , entre les divers chapitres de cette prétendue » histoire générale, constitue le célèbre ouvrage du Biblia naturæ ».
(Covren, Mêm, sur la manière dont se fait la nutrit. dans
les insectes, p. 38, [A798 |).
il pas bien singulier et en même temps bien significatif que M. Verloren, si amer dans sa critique envers moi et qui n’a pas daigné prendre en considération ce mode d’insertion, malgré l'égide respectable dont je la couvrais, ait luimême constaté celte adhérence intime, pour me servir de son expression, dans la chenille du Sphinæ Ligustri! Cette vérité ne semble-t-elle pas s'être échappée furtivement de la plume de M. Verloren, pour confirmer à son insu mes assertions et pour venger la science de son silence à mon égard ?
Avant d'aborder la circulation, telle que l'entend M. Blanchard, j'essaierai une classification, un petit cadre statistique des opinions émises sur la circulation dans les insectes, avec les noms des auteurs tant anciens que modernes disposés chronologiquement. Voici ce cadre sauf réclamations :
1.° Vaisseau dorsal sans ouvertures ni divisions bien établies; fluide nourricier épanché et infiltré. Circulation nulle.