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FALAISES, DUNES ET BABBES

Après avoir étudié pendant trois années (1905- 1906-1907) le littoral atlantique du Maroc, au point de vue spécial de l'hydrographie, je crois pouvoir réunir un certain nombre d'observations et d'hypothèses, se rattachant d'ailleurs de plus ou moins loin aux questions hydrographiques et relatives à cette côte naguère si mal connue.

S'il m'est permis d'affirmer (autant que l'on peut affirmer dans le domaine des sciences phyi5iques) certaines transformations ou modifications actuelles, que j'ai eues constamment sous lès yeux, 4a plupart de mes conclusions ne seront que des déductions d'ensemble qui m'ont paru logiques.

J'ai essayé de réunir sous une même théorie différents faits isolés en apparence^. Tous les agents que l'on nomme si justement le jeu des forces naturelles, issus d'un même principe, concourent à une même fin, qui est un éternel recommencement,

Aâpect général de la côte.

La côte marocaine de l'Atlantique que j'ai parcourue à pied ou par eau depuis le cap Spartel jusqu'à l'oued Sous, offre aux yeux un spectacle

d'une monotonie désespérante. Elle est rectiligne, généralement assez basse, et formée pour la majeure partie de dunes. Le reste, qui m*a semblé [)lutôt moins important au point de vue de la ongueur, est formé de falaises, noires ou rou- S;eàtre8, de hauteur moyenne et souvent assez aible. Le maximum est très exceptionnellement de 156 mètres à Bordj Nador (cap Saffi). On trouve d'ailleurs cçs dunes et ces falaises réparties d'une façon bien inégale. Parfois la même nature de côtes se prolonge pendant 50 à 100 kilomètres; mais souvent — et ceci est une caractéristique — le cordon des dunes littorales est semé d ilôts de falaises d'une longueur de Quelques centaines de mètres (notamment de Fedhala à Casablanca).

Nous verrons plus loin la raison de ce fait.

Les sondages hydrographiques nous ont révélé, d'autre part, que même en face des côtes de dunes, les fonds de sable étaient en très petite minorité. Les rochers plats on platures de roches forment la majeure partie des fonds ; et le sable révélé par la sonde s'est trouvé très souvent, lorsque 1 on voulait y mouiller une ancre, n'être qu'une mince couche à travers laquelle les pattes de l'ancre trouvaient le rocher. Ce ne sont que des mares de sable plus ou moins grandes, déposées dans les eaux plus tranquilles des cavités de rochers.

Enfin, une des caractéristiques de cette côte est constituée parles barres de sable qui encombrent les embouchures, oued Lukkos à Larache, Bou- Regreg à Rabat, Sebou à Mehediya, Oum er Rebia à Azemmour, Tensift à Soueira khedima.

Nous nous trouvons donc en présence des faits physiques suivants :

Sur la côte : falaises et dunes ;

En mer : fonds de roches plates ;

Aux embouchures : barres de sables.

Quelles sont d'autre part les forces naturelles eD jeu?

1° La mer. Elle agit de deux façons : d'abord par son agitation; la houle de TAtlantique bat cette côte d'une façon à peu près continuelle; elle vient sensiblement de la partie de l'Ouest, plutôt un peu Nord-Ouest, déferle sur la plage de sable, où vient battre la falaise. Par les temps les plus calmes; sans qu'il y ait une ride à la surface de Feau, une grande houle de fond, très longue, s'avance vers la côte, se gonfle à mesure que les fonds diminuent et vient finalement s'écraser en écume sur le littoral. Une série de mesures faites aux environs du cap Blanc par très beau temps m'a donné, en juillet 1907, une longueur de lame de 18 m. SO avec une vitesse de 12 nœuds. On sait qu'en général la lame déferle quand la profondeur de l'eau devient inférieure à trois fois la hauteur de l'ondulation ; ces lames ayant au moins 2 mètres de creux brisent dès que les fonds sont moindres de 5 à 6 mètres.

Ensuite, la mer agit par son courant. Une branche importante du Gulf Stream détachée du tronc central vient en effet lécher les côtes du Maroc. Des mesures de courant, faites en juin 1907 d'une façon extrêmement précise, ont montré

au'il était très variable, sa force allant au cap antin de un demi à deux nœuds, vers le Sud- Ouest et passant très près de la côte.

2° Vair est aussi, comme nous le verrons, un facteur important dans la structure de la côte. Le vent du Nord, qui souffle à peu près constamment pendant la saison sèche, agit d'une façon considérable.

Enfin il sera peut-être bon, pourdes études futures plus précises, de tenir compte de son humidité, qui doit jouer un certain rôle. La saison sèche se manifeste parTabsence de pluies, mais l'air est néanmoins presque saturé. A Mogador, pendant un séjour d'un mois, en juillet-août 190S, nous avons constaté que, sauf un coup de vent acci-

dentel de la partie Ouest, il se levait tous les soirs, entre 6 heures et 8 heures, un fort vent du Nord, très régulier en intensité, le cherqui^ qui se prolongeait jusque dans la matinée du lendemain. Nous Tavons retrouvé, avec moins de régularité toutefois, dans les autres ports. — En ce qui concerne l'humidité, étant partis de Toulon le 23juinl90S, nous avons reçu notre première pluie véritable à Fedhala, les premiers jours d'octobre. Néanmoins, durant toute cette période, run de nos hygromètres, enregistreur de Saussure, a oscillé entre 85 et 100. — L'autre, à cadran, n'a quitté quç très exceptionnellement le maximum 100**. — Il n'était d'ailleurs point besoin d'instruments pour se rendre compte de l'humidité de l'air; mais ils prouvent que pendant la saison dite sèche (et cette fois exceptionnellement puisque des cultures ont péri faute d'eau) l'air est à son maximum de saturation. — Comme sa température moyenne sur la côte est de 25^ en été, on voit qu'il contient une notable proportion d'eau (tension de la vapeur saturée à 0", 4 millimètres; à 25**, 32 millimètres environ).

Nous avons donc en présence quatre facteurs principaux :

En mer : le courant du Gulf Stream venant du Nord et la houle venant de l'Ouest.

Dans Vair : le cent d'été qui souffle du Nord et la saturation de l'atmosphère.

Enfin les fleuves apportent deux éléments qui, nous le verrons, sont d'une certaine importance :

Leur débit liquide avec son régime de crues régulières et leur débit solide depuis les galets de l'Atlas jusqu'aux vases fines provenant des berges de leur cours inférieur.

Ayant exposé les faits principaux, nous devons voir par quel mode les facteurs que nous venons d'examiner mènent aux résultats constatés plus haut.

Gomme dans toutes les autres transformations naturelles, la matière parcourt un ou plusieurs cycles qui se ferment forcément ; il importe donc de se fixer une origine : nous partirons du terrain en place pour suivre sa destruction, et les phases par lesquelles il passe jusqnà la fin du cycle, c'est-à-dire sa reconstitution.

Destruction des falaises.

Le terrain en place est constitué par des falaises, qui, en nombre de points, bordent la mer. Elles sont formées, dans l'immense majorité des cas, d'un grès tertiaire, pliocène ou oligocène, calcaire.

L'agent le plus important qui agisse sur elles est naturellement la vague. La mer bat perpétuellement le pied dé ces falaises.

On conçoit facilement quelle est l'énergie destructive qu'elle renferme, étant données la masse et la vitesse de ses vagues (la vitesse d'une lame s'accroît également quand la profondeur diminue).

Nous devons distinguer d'ailleurs, sans que cela influe sur le résultat, les falaises de roches dures, de celles formées de roches tendres.

Roches tendres. — Prenons comme exemple le littoral qui s'étend entre Moulaye-Bou-Selam et Mehediya, le long de la lagune Raz-Dora. La côte présente le profil suivant : une falaise de 9 à 10 mètres présente en haut une partie verticale de 2à 4 mètres; puis plus bas un talus formé d'éboulements non encore désagrégés. Ces éboulemeûts reposent sur le sable d'une plage très inclinée. Ce sable est en couche très mince et se termine au niveau de la basse mer, où l'on peut voir qu'il repose sur la même roche que celle qui constitue la falaise.

Que se passe-t-il ?

A pleine mer, le flot vient battre le pied de Téboulement, pulvérise la roche ; mais quand il a entraîné une certaine partie de ce rempart, il vient ronger la falaise elle-même ; aussitôt que le pied en est ébranlé, une tranche se détacne, s'effondre, et ses débris viennent combler le vide que la lame avait creusé. L'équilibre est donc rétabli entre Vattaque et la défense^ mais aux dépens de la falaise qui a perdu de sa masse

^Sot/Z/s

Coupe de la falaise k la Merja Raz-et-Dora

Jour réparer ce que Ton pourrait appeler ses éfenses avancées. Quant aux matériaux pulvérisés, ils se déposent provisoirement et forment cet estran de sable qui s'étend entre les laisses de haute et basse mer. Nous verrons plus loin quelle est leur destinée.

Le résultat est que la côte est à peu près rectiligne, la mer ne pouvant avancer quelque peu sans que la terre ne répare ses pertes ; l'action de la vague étant un peu oblique, il ne se produit ni baies profondes ni caps saillants ; toute pointe offrant une surface plus grande à la mer est destinée à disparaître et à <( rentrer dans l'alignement ».

Roches dures. — Si la roche constituant la falaise est dure, l'attaque par la mer est différente, quoique ce ne soit qu'une modification très secondaire dans l'histoire générale de la côte africaine.

C'est ce que nous trouvons à l'îlot Mogador en particulier.

En plan, de petits caps et baies très accentués dont 1 axe est orienté vers les vents dominants et les vagues les plus fortes.

En coupe, une succession de plateaux horizontaux, très bien délimités, étages les uns sur les autres au nombre de trois en général; chaque plateau a des caps correspondant à ceux de l'étage inférieur, prolongés sur ( ce dernier par des roches isolées. Nous verrons plus loin une raison possible à ae mode d'action de la vague.

La vague, si rapide qu'elle soit, n'a réellement de force horizontale que si elle est déformée par un obstacle, c'est-à-dire lorsqu'elle se brise sur la côte; l'ondulation normale, si elle peut contenir des sables en suspension,, est incapable de les faire progresser dans le sens de sa marche apparente, et ils restent soumis, d'abord, au mouvement vertical alternatif sur place caractéristique de la vague, et à Fentraînement général dû au courant côtier. Ils avancent vers le Sud durant toute leur période de suspension. Quel que soit le faciès de la falaise attaquée, le résultat est le même :

Leur destruction et la formation de sables en suspension. Ainsi est acquis ce fait déjà bien connu que la côte africaine de V Atlantique [Maroc) recule au profit de la mer.

Le dép6t des sables.

Nous venons de voir la formation du sable sur

place ; il nous reste à suivre ses pérégrinations.

Remarquons d'abord que si la vague a partout

une même capacité (£ entrainement des matériaux légers produits par son choc, sa force destructive varie suivant la résistance des roches qui lui sont opposées. Si la roche est dure, il y a peu de sable produit : la vague peut tout emporter, et le dépôt des molécules solides n'est pas forcément immédiat (île Mogador). Si la roche est tendre, il y a surproduction de débris et formation d'un estran de sable (falaise de Raz Dora).

Quoi qu'il en soit, ces produits légers se déposent peu à peu, suivant Tordre de leur pesanteur absolue (et non pas spécifique, qui est sensiblement la même pour tous). Ils forment des bancs sableux aux moments et aux endroits où la mer est plus calme, c'est-à-dire au fond des criques et à la marée haute ; mais entre leur formation et leur dépôt, pendant leur période de suspension, se présente le grand fait qui dominera toute C histoire de ce littoral : leur déplacement vers le Sud,

La formation des dunes.

Avant d'étudier la formation et la marche des dunes au Maroc, nous devons retourner aux auteurs qui ont déjà traité la question et, en particulier, au grand savant Brémontier, qui a établi d'une façon magistrale leur processus.

Dans son remarquable mémoire publié en Tan V de la République, et qui est resté la base de toute théorie des dunes, Brémontier dit ceci :

«... Transportons-nous sur la côte d'Espagne, depuis le cap Ortegal jusqu'à Fontaraoie et Bayonne, et celles de France depuis Ouessant jusqu'à Oléron et Royan, nous y trouverons toutes les matières dont les dunes sont formées; nous y verrons des plages chargées de gravier, des lits de pierre et de terre plus ou moins saillants, plus ou moins excavés, suivant l'adhérence des matières

entre elles et la résistance de leurs parties ; des grottes profondes . ! .

«... Ces roches et ces terres sont continuellement battues, soulevées, froissées, roulées et entraînées par le mouvement constant et toujours actif des eaux de la mer dans le golfe de Gascogne ; les quartz, les cailloux, les graviers, en se détruisant eux-mêmes, minent insensiblement et à la longue les masses les plus fortes et les rochers les plus durs. Tous ces débris enfin se décomposent, se broient et s'atténuent sur la plage, jusqu'à ce qu'assez réduits et pour ainsi dire pulvérisés, ils puissent être enlevés par les vents ^ jouer un nouveau rôle dans la nature et y reparaître sous une nouvelle forme, »

C'est effectivement ce qui se passe au Maroc. Les sables se déposent sur Testran, plutôt vers la laisse des hautes mers. Dans l'intervalle de deux marées, et surtout de deux grandes marées (soit à 15 ou 28 jours d'intervalle}, les parties non couvertes par ïa mer sèchent et sont enlevées par le vent qui les dépose plus loin. La saison la plus propice, celle sans doute oii a même lieu la presque totalité du mouvement, est la saison dite sèche, avril à octobre, pendant laquelle le vent souffle du Nord presque sans interruption.

Ces sables sont donc entraînés vers le Sud, et nous verrons que c'est un point capital dans Vhistoire du littoral africain.

Brémontier n'a étudié que les dunes des Landes, entre la Gironde et TAdour. Dans cette région, le vent sablant souffle de l'Ouest. La marche des sables, leur disposition, leur ordre de bataille, en un mot, est donc normal à la côte. Nous trouvons ici une première différence. Le sens d'avancement des dunes est au Maroc sensiblement parallèle au littoral ; il s'ensuit que nous rencontrons au Maroc, en suivant la mer, ce que Brémontier a décrit comme lui étant perpendiculaire en Gascogne.

« Les dunes du centre sont, en général, les plus élevées. Ce sont de véritables chaînes de montagnes, toujours susceptibles d'être accrues par les autres, moins fortes, qui les suivent. (Nous verrons où sont, au Maroc, ces grandes dunes.)

« La pente d'une dune exposée aux vents régnants est toujours moins rapide que celle du côté opposé. Lorsque les sables sont parvenus au delà du sommet, ils se trouvent abrités et retombent. Ce dernier talus est, en général, à 50** ou 60** (à terre coulante) et le premier à 10** à 25°.... Tous ces sables sont sortis de la mer et continueront à s'en échapper, tant que les vents seront les mêmes •.

« ...Les dunes... obstruent encore de temps en temps les canaux par lesquels les eaux des ruisseaux et des rivières se rendent à la mer. Ces eaux refluent dans les terres, inondent et désolent les campagnes... »

Nous trouvons également ici un cordon marécageux entre les dunes et le sol cultivable, mais avec l'avantage que le sable ne progresse pas vers l'intérieur et n'envahit pas le pays.

Pour bien nous rendre compte de ce déplacement, il nous faut préciser ici l'aspect du terrain en place,

La côte, qui sous l'action de la mer fournit les matériaux qu'entraîne le vent, est formée par des chaînes de collines calcaires à peu près parallèles entre elles et au littoral. Ce sont ces collines, tranchées verticalement,parallèlementàleur ligne défaite, qui forment ces falaises que nous avons présentées déjà.

Parfois, une même chaîne de collines est atta-

Îuée par la mer suivant une ligne presque droite, ela donne ces longues falaises de hauteur uniforme que nous avons vues en particulier le long de la Merja Raz ed Dora. C'est ici le chantier de préparation des matériaux, tel que nous l'avons

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décrit plus haut. Peu de sable; seulement une petite ligne de dépôts sans importance sur le bord supérieur de la falaise.

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Plan schcmatîquo des deux phases de la disparition du littoral

Mais supposons que l'attaque continue. Et pour cela point n'est besoin de nous transporter dans le temps à quelques milliers d'années à venir; il suffit de nous déplacer un peu sur le littoral, qui présente tous les états d'avancement de la transformation. Nous voyons alors que la ligne défaite a disparu, la mer ayant atteint l'autre versant ; les petits cols qui séparaient les collines entre elles continuent à se dessiner, et à mesure que l'œuvre

de destruction s'avance, la crête de la falaise s^abaisse.

Un momentvient où les dépressions ABC sont assez basses pour que le sable s'introduise, poussé par le vent. Dès lors, la dune se forme, se clisse par ces intervalles, et un cordon s'établit en arrière. C'est ce qui se produit notamment entre Casablanca et Fedhala. De là proviennent ces îlots de falaises noires que Ton voit émerger sur une côte de sable.

La marché des dunes.

Nous allons suivre maintenant la marche d'une seule dune avec ses transformations.

Prenons comme exemple celles qui se forment au djebel Hadid, un peu au Nord de Mogador.

Nous ne pourrons donner une meilleure description que l'extrait suivant du Mémoire de Brémontier :

« Chacun des grains de sable dont elles sont composées n'est plus assez gros pour résister aux vents d'une certaine force, ni assez petit pour être enlevé comme de la poussière ; ils ne font que rouler sur la surface août ils sont arrachés, s'élèvent rarement à plus de trois ou quatre pouces de hauteur, souvent avec une très grande vitesse, et retombent par leur propre poids, lorsqu'ils sont à l'abri du vent... quand ils ont surpassé le sommet de la montagne.

« Ainsi, chacun de ces mêmes grains occupe alternativement le centre de la dune, et ils passent tous successivement de la base au sommet et du sommet à la base...

« ... A mesure qu'une dune avance, elle perd dans sa marche toujours quelque chose de son volume dans les cavités et inégalités du terrain qu'elle parcourt. Elle deviendrait insensiblement à rien si elle n'était soutenue et fortifiée par de

nouvelles matières produites par la même cause ou provenant de la même source.

« La vitesse de la marche doit donc être en raison inverse de leur volume, c'est-à-dire que lorsqu'il est peu considérable, elles doivent avancer plus vite... »

Si nous suivons la côte, nous voyons d'abocd de petits monticules peu importants de quelques mètres de hauteur; puis, peu à peu, l'altitude augmente, en même temps que la largeur de la zone occupée; le courant du sable passe ainsi derrière Mogador, qu'il sépare complètement de la terre ferme, et à cet endroit il a déjà 5 à 6 kilomètres de large ; une mesure précise nous a permis de fixer à 116 mètres, en 1905, l'altitude de la plus haute de ces dunes. Elles sont d'ailleurs disposées sans aucun ordre, enchevêtrées ou séparées par des couloirs dont les murs sont presque à pic. On peut observer, dans ces couloirs, le sol sur lequel les dunes se déplacent : c'est une argile rougeâtre très ferrugineuse, absolument unie et balayée par le vent comme par la ménagère la plus soigneuse. 11 est remarquable qu'à côté de ces immenses masses de sable, pas un seul grain ne vienne se déposer dans leurs intervalles; toute parcelle qui est arrachée à l'une court sur ce parquet jusqu'à la suivante. Les dunes roulent vers le Sud sur ce plancher d'argile, sans s'y accrocher ni laisser la moindre trace de leur passage (différence avec les dunes décrites par Brémontier).

Un peu au Sud de Mogador, l'oued Kseb vient interrompre la chaîne de sable. Nous nous trouvons en présence de l'un des obstacles opposés à la dune. Deux courants sont en présence : le courant sableux qui progresse surtout en été, à un moment où les eaux de Voued sont basses, et le courant liquide^ qui n'existe réellement quen hiver.

On conçoit aisément ce qui va se passer. En

été, la dune extrême, la plus haute de toutes, accrue des apports des autres, que lui amène le vent du Nord, poussée en un mot par celles qui

Réqion de* dunes

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Plan schânnaLt(<fue de la côte aux environs de Moqador f/nofitittffc /a. /nm.r^he cfos t/t/n^sj

la suivent, empiète sur le domaine du cours d'eau, avançant précisément sur cet argile qui forme aussi le lit du fleuve. Mais Thiver, les rôles changent : le sable est arrêté, le vent souffle de rOuest, apportant de la pluie qui fixe momentanément la dune et lui interdit tout mouvement. Au contraire, l'oued Kseb grossit, se trouve à l'étroit, attaque ses rives, et la plus sensible, la dune, est emportée par le flot de crue.

Ainsi, a la rencontre de chaque fleuve^ le dé' placement du sable^ parallèlement à la côte^ se trouve arrêté. Les apports sortis de la mer dans une saison dété se trouvent rejetés par le fleuve dans la même quantité^ à la saison dhiver suivante.

Voilà une des formes de destruction de la dune. Il y en a une autre aussi intéressante, que nous pouvons saisir sur le fait.

Suivons simplement ce même sable chassé par Toued Kseb en hiver; il vient se .déposer dans la baie de Mogador et surtout aux environs, vers le Sud. Il sort de nouveau de la mer et forme encore, dans la direction du Sud, un nouveau courant terrestre, que nous voyons de plus en plus important à mesure que l'on approche du cap Sim ou Tagriouelt.

Ici, la scène change ; c'est la terre qui se dérobe sous le sablé en marche. La côte, devenue falaise, fait un brusque crochet vers TEst. Pendant un fort coup de vent, passé à Tabri du cap, nous avons joui de ce spectacle assez curieux : cinq dunes, têtes de file du courant de sable, poussées par le vent et tombant du haut de la falaise en cascade régulière et continue.

Ceci est un des grands faits qui distinguent le littoral africain de la région des Landes :

Brémontier avait calculé le temps qu'il faudrait pour que le sable vienne envahir Bordeaux, à raison de 10 toises par an.

Ici^ les apports du vent ne pénètrent pas dans l'intérieur du pays : sortis de la mer, ils retour^ nent à la mer par un moyen ou un autre.

Premiers résultats.

Nous avons donc acquis ce premier point de l'économie générale du littoral :

Il recule lentement vers l'Est sous la poussée de V Atlantique^ laissant derrière lui ces aplatures de roches » à la cote 10 à 20 mètres sous la surface des eaux; il est en quelque sorte rasé par la mer, à la profondeur à laquelle les vagues cessent d'agir. De là cette régularité dans les fonds portés sur les cartes marines; de là aussi cette barre continue de la côte d'Afrique due à deux facteurs : peu de profondeur et grande houle. Les molécules constituées sont entraînées rapide^

ment vers le Sud sous faction combinée du vent et du courant.

Dans ces deux mouvements, c'est la même quantité de matériaux qui est en jeu ; mais les vitesses respectives imprimées par les deux forces en présence étant très différentes, le mouvement résultant est un déplacement vers le Sud.

Cette affirmation n'est pas une idée purement générale, s'appliquant simplement à la matière réduite en molécules anonymes; le mouvement dont nous venons d'exposer la théorie entraîne avec lui un cortège de faits précis, liés d'une façon certaine au phénomène initial. Ce sont ces conséquences qui font l'objet des deux paragraphes suivants.

Déplacement des embouchures.

.Nous venons de voir ce qui se passe à l'embouchure de l'ôued Kseb, cours d'eau sans grande importance d'ailleurs. Il convient d'insister maintenant sur le caractère très différent de ses deux rives auprès de l'embouchure.

La rive Nord est constituée par les dunes accumulées en été. La rive Sud est une falaise rocheuse, au sommet de laquelle est le village de Diabet.

En hiver, l'oued devenu torrent, serré entre ses deux berges, les corrode et les emporte jusqu'à ce qu'il ait rétabli son lit de crue normal. Son action est cent fois ou mille fois plus puissante sur la berge sableuse que sur la rive rocheuse, mais la première se trouve reconstituée A l'été suivant tandis que la rive Sud ne répare

PAS SES pertes.

Donc, l'année suivante, par la crue des sables en été, la crue de l'oued en hiver, la même corrosion se reproduira sur la rive gauche (Sud) et le lit moyen se trouve déplacé vers le Sud de la quantité dont cette rive s^est rongée.

Ce fait, résultant de la marche des sables, est général et absolument indiscutable; nous en retrouvons la trace évidente à toutes les embouchures. Le Lukkos à Larache, le Sebou à Mehediya, le Bou-Regreg à Rabat-Salé, TOum er Rebia à Azemmour, Toued Kseb à Mogador présentent un dispositif unique que Ton pourrait presque superposer à chacun. Le fleuve est appuyé par des dunes mobiles, mais sans cesse renaissantes sur sa rive Sud, fixe, mais qui ne se renouvelle pas. ^

A toute embouchure s'est fondée une ville ou village; étant donnée cette situation naturelle qui semblait privilégiée, les premiers ' occupants se sont installés sur la falaise rocheuse plutôt que sur le courant sableux où toute construction eût été envahie. Partout on constate que l'enceinte

DES murs a dû reculer.

A Larache, immédiatement à Tembouchure, un ou deux blocs d^ maçonnerie concret»», mesurant plusieurs centaines de mètres cubes, se sont éboulés : c'est la falaise qui a été rontiée sous eux.

A Mehediya, les restes de plusieurs t'uceintes témoignent que Fhomme a dû battre en i-etraite

Slusieurs fois, son œuvre s'écroulant dans le euve. L'année dernière encore, un sailli ut était en porte-à-faux de plusieurs mètres, lais-unt voir le dessous de ses fondations : il n'existeia peut- Atre plus au prochain passage d'un Euroj>éen. A Rabat, à l'entrée de la rivière, une tour

Eolygonale hispano-mauresque, construite en riques, est maintenant presque suspendue audessus du vide : elle y tombera à une crue du Bou- Regreg. De même à Azemmour, de même à Diabet.

Résumé. — Il y a donc une marche générale des embouchures vers le Sud. Comme le cours du fleuve ne subit pas cette influence « 5 ow 6 /et-

lomètres de la mer^ cela se traduit sur la carte par une déviation du fleuve vers le Sud.

De plus, à l'embouchure :

La rive droite ou Nord est constituée suivant les circonstances par des pentes de dunes ou des bancs de sable. La rive gauche est formée par le terrain en place^ corrodé par les eaux^ taillé à pic en falaise^ ou présentant un talus boulant à la pente naturelle des terres qui le forment; cette dernière rive est rongée par Voued. et présente en général des éboulements récents.

Enfin :

Le déplacement des embouchures entraîne celui des agglomérations, qui ne peuvent s^ étendre que vers le Sud^ tandis que leurs remparts s'écroulent au Nord, et Ton ne peut pas dire que ce soit une de ces conceptions théoriques qui ne se réaliseront que dans des périodes indéterminées, fmisque partout l'œuvre de l'homme, déjà bien ragile en face des causes habituelles de destruction, et dont la durée n'est qu'un instant si on la comparée celle d'une évolution naturelle, cette œuvre, dis-je, existe assez longtemps pour être renversée par Tœuvre de la nature. Les témoignages que nous venons de citer gisent encore sur les lieux mômes.

Ce nest donc pas la matière seule du littoral qui se transporte vers le Sud : c'est la côte tout entière dans sa forme réelle, avec ses baies, ses caps, ses embouchures, et Von peut presque dire ses villes.

Sur notre côte des Landes, un phénomène à peu près analogue se produit pour TAdour.

Brémontier n'en parle pas, quoiqjae ce soit causé en partie par les sables ; mais M. Bouquet de la Grye le décrit d'une façon saisissante dans son étude de la barre du Sénégal :

« Les lames frappant la rive droite de l'Adour, accumulant le sable au point précis oii se fait la

rencontre des eaux, déviaient le chenal vers le Sud, poussaient le fleuve sur sa rive gauche incessamment rongée jusqu'au jour oii cette rive gauche venait s'appuyer sur les premiers rochers de Biarritz. Mais à ce moment la pente des eaux était bien diminuée ; leur force vive ne recevait point une compensation suffisante, du volume' acquis par ce cheminement au jeu des marées ; et

Dunes

y/Z/c oa t^///sLÇ»

Pian schématique d'une embouchure de fleuve

ou' oued*

un jour où les lames étaient plus fortes, où elles draguaient avec plus d'énergie les sables du large pour les accumuler sur le littoral en même temps qu'elles entraînaient ce même sable du Nord au Sud, dans l'enfoncement où l'embouchure était acculée ce iour-là^ le fleuve impuissant à lutter était bouché, et les eaux douces accumulées venaient en arrière du littoral inonder au moins les plaines basses.

(( Les habitants de Bayonne venaient à la rescousse et frayaient un chemin au Nord dans la direction du cours inférieur. La vitesse, maximum au jusant, entraînait alors les sables du Lido, creusait un chenal profond que le jeu des marées agrandissait. »

Ça recommençait ensuite :

. (t Une double oscillation de Tembouchure :

Lente du Nord au Sud,

Brusque du Sud au Nord.

Je dois signaler deux différences entre la description de 1 Adour par M. Bouquet de la Grye et 'ce qui se passe au Maroc. Il attribue aux lames la formation de la barre de TAdour, tandis que nous avons démontré que c'est le vent, le moteur qui vient resserrer l'embouchure des oueds marocains. C'est en effet que l'embouchure de TAdour est un lieu de formation de dunes; ces sables, débris des contreforts des Pyrénées, sont amenés par le Gulf Stream et sortent de la mer presque normalement à la côte sous l'action combinée des vagues et du vent. Au Maroc, les embouchures ne sont pas des lieux de formation ; les sables sont sortis de la mer bien loin dans le Nord ; ils arrivent tangentiellement à la côte sous Faction du vent resserrer le cours du fleuve, et non pas s'opposer comme une muraille à Técoulement des eaux douces.

Le deuxième point intéressant est que TAdour, ayant cherché une issue vers le Sud, vient « s'appuyer sur les premiers rochers de Biarritz», et que là il est bloqué et réduit à l'impuissance : il faut l'aide de l'homme pour lui rouvrir un passage. La différenceprovient pour partie du régime des sables. Au Maroc, les oueds ont un débit assez soutenu pour maintenir leur chenal libre; il en résulte que l'estuaire reste toujours assez ouvert au jeu de la marée pour que celle-ci vienne au jusant, aider le cours d'eau à conserver son lit, le fleuve reste toujours appuyé aux rochers de sa rive droite. Puis l'attaque Hu fleuve par les sables se fait progressivement et latéralement; tandis que l'Adour est à régime torrentiel et que la marée, au lieu de l'aider, lui apporte les sables qui se déposent à la limite des eaux douces.

Les barres sous-marines.

Nous venons de voir quel est le rôle du débit liquidç des fleuves marocains. Ils ont aussi, avonsnous dit, un débit solide ; aucun cours d'eau n'en est exempt. Ils transportent dans leur courant des matériaux légers en suspension, et des graviers plus lourds, roulant sur lé fond. Ce débit solide a été soupçonné d'être un des éléments dans la constitution des barres sous-marines.

On désigne en France sous le nom de barre des objets bien difl'érents. La barre de la côte d'Afrique^ d'une façon générale, est l'endroit ou la lame déferle, ou bien cette lame elle-même, sur une place quelconque sans qu'il y ait embouchure. Nous avons vu précédemment à quoi l'attribuer : la mer, rasant le continent africain à la profondeur oii ses lamés peuvent agir, avance ainsi peu à peu sur une plaine sous-marine située à 10 ou 12 mètres sous la surface des eaux. La vague y déferle d'une façon continue. Etant sur le fleuve Sebou, je l'ai entendue à une distance qui était de 26 kilomètres en ligne droite!

Mais la véritable barre dont nous voulons parler est un haut fond qui barre Ventrée d'un fleuve.

Nous ne pouvons pas donner ici les cartes des barres que nous avons étudiées, mais un croquis suffira pour en comprendre le dispositif : Un banc sous-marin, suite naturelle de l'éperon sablonneux qui forme la rive Nord, prolonge celle-ci jusqua venir toucher la rive Sud. Ce banc est à peu près au niveau des grandes basses mers en général ; parfois,à quelques décimètres au-dessous, il présente un petit chenal, mais qui ne peut être utilisé parce qu'il est très oblique à la lame et entouré de brisants, quand il n'est pas « brisant » lui-même.

Quelle que soit la provenance de ces matériaux, on sait aujourd'hui d'une façon à peu près certaine pourquoi ils peuvent se déposer à cet endroit. Il y a là une action purement physique : la rencontre du courant d'eau douoe et du jeu des lames produit une zone où leurs vitesses se neutralisent partiellement; il en résulte un calme relatif qui permet aux matériaux, ^oit fluviaux, soit marins, de séjourner là quelque temps avant d'être emportés.

Il nous reste à étudier l'origine de ces apports.

Trois hypothèses se présentent :

1^ Ces sablés peuvent être apportés directement du large;

2** Ils peuvent provenir de la rivière ;

3® Ils peuvent être enlevés au cap sableux de la rive Nord simultanément par le fleuve et le courant côtier.

\^ Les sables proviennent-ils du large?

C'est possible, mais en très faible quantité, à mon avis; il se peut que la zone calme produite ici par le heurt du courant fluvial dans la masse salée soit précisément une de celles dont j'ai parlé plus haut, lors de la formation des dépôts sableux. Mais ils auraient donc été entraînés par la mer assez loin de leur lieu d'origine. Le sable, en effet, provient d'une falaise et marche du Nord au Sud. Or, toute embouchure du fleuve est comprise entre une côte de dunes au Nord et une côte de falaises au Sud. Cela résulte de la translation des estuaires que j'ai exposée plus haut.

Je suis porté à croire que les sables, d'un grain relativement assez gros, quittent peu le littoral et se redéposent non loin de leur lieu de formation,

2*" Viennent-ils du fleuve ? C'est encore bien moins probable. L'exemple suivant, fourni par le Sebou, semble l'indiquer; j'ai étudié particulièrement les deux cents derniers kilomètres de son cours et en publierai prochainement les résultats.

Or, au point de vue qui nous occupe, nous pouvons distinguer simplement deux sections : la section amont, lit relativement étroit et profond, à fourni uniformément à la sonde de la vase molle qui donnait en séchant une véritable cendre jaune impalpable ; le plomb de sonde y entrait tout entier, avec parfois un décimètre de ligne, et sur les berges nous enfoncions jusqu'à mi-jambe. Ces dépôts étaient donc constitués de parcelles extrê- ^ mement ténues et légères. Mais un certain jour j'ai échoué au milieu du fleuve^ et en descendant à l'eau pour renflouer le canot, j'ai trouvé un banc de sable dur et grossier; ce symptôme, joint à plusieurs autres, fournis notamment par les berges et le courant, m'a conduit à observer, dès le campement suivant, le niveau du fleuve : j'ai trouvé des oscillations journalières de quelques centimètres. Ce banc marquait donc l'origine de la zone maritime ou du moins du remous des eaux douces. Cette seconde section a fourni les mêmes caractères d'une façon permanente : dépôts de sable dur et grossier.

Les sables plus lourds se trouvent donc dans le Sebou en aval des vases fint-s^ et dans une zone . plus calme puisqu'elle est soumise à un courant de flux annihilant périodiquement le courant du fleuve. Si l'on ajoute à cela la coïncidence de leur apparition avec l>xtrême limite de salure des eaux, on est amené à croire que les sables ont été enlevés aux rives de l'estuaire et à la barre ellemême par la marée qui y entre. C'est donc l'embouchure qui ensable le fleuve et non ce dernier qui forme la barre. On constate enfin de plus que cette barre est généralement allongée en travers du courant liquide. Or les dépôts produits par un courant sont toujours allongés dans le sens de ce courant, comme les dunes dans le lit du vent.

3** Il n'y a donc quune cause sérieuse de la présence de la barre; elle est le prolongement

naturel et logique de la dune qui borde le fleuve au Nord. Celle-ci se déplace, nous savons de quelle façon : ce sont les grains de sable (du sommet qui tombent au pied. Pour cette dune extrême, ils tombent à la mer ou au fleuve. Il se forme ainsi autour de cette dernière dune, à la pointe du cap, un banc sous-marin qui s'étend au large à une certaine distance (le talus naturel du sable sec est à la pente de 55 à 60** sur Thorizontale ; mais celui du sable mouillé n'est plus qu'à 10** environ).

Plan schématique d une barre de fleuve

C'est ce cap sablonneux de la rive droite qui, serré, effilé, sucé en un mot entre le courant fluvial et le courant côtier, s'allonge jusqu'à atteindre Vautre rive.

La barre est donc liée d'une façon complète au phénomène de la marche des dunes vers le Sud; ses causes sont aériennes et terrestres beaucoup plus que marines ou fluviales^ elle est la suite naturelle et même la dernière forme du courant sableux que le vent du Nord entraine le long du littoral.

La fixation des dunes.

Nous n'avons étudié jusqu'ici que la dune mobile, vivante ; sa naissance, sa croissance et sa dispersion, jusqu'à sa résurrection ; mais il y en a qui ne parcourent pas le cycle complet, ou du moins pàrcourelit un cycle différent. Ce sont les dunes fixées,

La fixation artificielle a été étudiée par Brémontier. C'est à lui que la population des Landes doit ses belles forêts de sapin actuelles. Il a donné un plan détaillé de la marche à suivre, de l'ordre des cultures et du prix de revient. Malheureusement, ces résultats ne sont pas applicables au Maroc; la différence de climat est trop grande ; d'ailleurs le pin maritime, base de la fixation dans les Landes, ne pourrait réussir, simplement à cause de la nature calcaire des sables. On n'a pu l'acclimater en Normandie, où les dunes sont calcaires, pour cette raison, et il a fallu avoir recours aux légumineuses et aux céréales.

. La question est déjà posée à Tanger, où certaines propriétés sont eTivahies; elle reste entière jusqu'à présent.

Mais il existe une fixation naturelle, soit du fait de la végétation, soit par une pétrification.

Considérons en effet les dunes aux environs de Mogador. En arrière du cordon littoral mouvant se trouve une autre ligne de collines, de formation récente, et Ton pourrait même dire actuelle. Sur ces hauteurs sablonneuses, où commence à pousser quelque végétation, le sable est presque entièrement fixé ; les racines de harrar et de* retem courent à fleur de sol, retenant par tout leur chevelu le sol encore mobile. Par quel motif la végétation a-t-elle pris ici de préférence? Nous ne le chercherons pas : on pourrait dire que c'est l'altitude qui en est cause, mais ce serait simplement déplacer la question.

Le fait intéressant est que cette fixation végétale du sol est immédiatement accompagnée d'une Sétrification que j'ai pu surprendre sur le vif aux ivers états de son avancement.

1° Les branches mortes, enfouies sous quelques centimètres de sable, se minéralisent et se présentent sous un as'pect analogue à delui de toutes les matières fossilifiées. Quels sont les facteurs qui ont agi? Ce sont ceux de toutes les pétrifications, réunis ici par la nature :

Il y a du calcaire en abondance ; le sable en est uniquement composé ; les premiers êtres vivants que Ton y trouve sont des gastéropodes en immense quantité. Les coquilles vides font parfois un véritable effet de neige sur le sable.

11 est probable que les pluies d'hiver, fortement chargées d'acide carbonique, comme cela arrive pour l'air, d'une façon générale dans le voisinage de la mer, dissolvent un peu de ces calcaires; l'eau ainsi chargée de carbonate soluble pénètre dans le sol et imprègne les branches mortes ; la matière organique de ces détritus agit alors comme réductrice et libère la chapx. 11 y a là, sans doute, une de ces réactions dues à des microbes aérobies, qui se passent aux limites indécises de la chimie organique et de la biologie, et dont la nature fournit des milliers d'exemples.

Le résultat est la fossilisation des branches mortes enfouies.

2^ Il y a bientôt un second stade de pétrification plus important, car il englobe toute la croûte superficielle, et se passe de l'aide de la végétation. Nous croyons, en effet, que la pétrification de la dune se poursuit à l'air libre, sans même l'intermédiaire de la vie végétale connue. L'action combinée de l'air, de l'eau, de l'acide carbonique et du calcaire superficiel, produit des infiltrations fossilifiantes ou pétrifiantes, qui agglomère les sables et en fait un grès à ciment calcaire.

Ces agents pétrifiants, pris dans leur ensemble, ont un pouvoir agglomérant limité annuellement; de même, en chaque point du littoral, la couche , de sable apportée chaque année a une certaine épaisseur, sensiblement la même, pendant une

.-Calcaire dç t

Coupe schématique de dune fixée

période d'une certaine durée — le rapport de ces deux quantités reste donc constant pendant des époques assez longues, — et, suivant sa valeur, il donne à la fixation de la dune un aspect différent. Si les agents atmosphériques sont en quantité

voulue pour saturer de fixateur la couche annuelle des sables, la dune continue à s'élever par assises régulières, solidifiées à l'air libre dans l'hiver qui suit leur dépM; on a un grès calcaire compact, présentant des traces de stratification que l'on reconnaît à une .orientation un peu différente des grains de sable (légères différences dans le sens du vent régnant).

Si, pour une raison ou une autre, les apports de sable diminuent, l'infiltration, arrêtée natu-

Coupe schématique d'une dune

rellement par les couches déjà formées, se dépose, et l'évaporation de l'eau laisse à la surface du sol des couches calcaires superposées, extrêmement minces, qui couvrent comme d'un revêtement les sables agglomérés sous-jacents.

Sur rfle Mogador, en particulier, on voit dans une petite coupe géologique, au sommet d'une falaise de l'Ouest, ces différents états, d'une manière probante. A une trentaine de centimètres de profondeur, on trouve un sable à peine aggloméré, très friable, dont les parcelles ne sont reliées

— Bique par de très faibles quantités de ciment calcaire. Gela correspond à une période où les' apports sableux étaient trop abondants pour les agents fixateurs. Quelques branches pétrifiées y plongent: elles ont servi de chemin plus facile aux eaux pluviales, chargées de carbonate de chaux et, par le mécanisme décrit plus haut, acquis plus de calcaire et par suite de dureté que les sables qui les entourent. En remontant vers la surface, on constate que le terrain devient plus dur; il se présente sous la forme d'un grès compact où les branches fossilifiées s'enchevêtrent plus nombreuses. A 5 centimètres de la s^urface, il est parfaitement aggloméré; les branches se noient, de moins en moins distinctes dans la masse, et la coupe se termine par une couche parfaitement homogène de calcaire de précipitation. Cette dernière couche, ainsi que le haut de la précédente, contiennent de nombreuses coquilles de gastéropodes actuels; et enfin, témoin probant que le couronnement de cette œuvre est bien de l'époque actuelle et se poursuit tous les jours devant nous, à Vair libre ^ quelques-unes des fragiles coquilles qui jonchent le sol, enoore intactes et par conséquent récentes, commencent à adhérer un peu au calcaire, tandis que d'autres, déjà à demi engagées, montrent d'une façon nette le sort des premières.

Enfin, si la proportion est inverse, les sables beaucoup trop abondants pour la quantité de fixateur annuel et si en même temps les deux saisons, l'une sablante, l'autre fixante, sont bien délimitées, on trouve la coupe suivante, relevée à Moulaye Bou-Selham :

Des couches de sable, absolument mobiles, de 5 à 10 centimètres d'épaisseur, séparées par une mince croûte de sable agglutiné, a'un demicentimètre environ ; cette croûte mince craquait sous les pas comme la glace dans les mares un jour d'hiver.

Peut-être suis-je ici en contradiction, très légère d'ailieitrs, avec des savants qui ont étudié cette croûte calcaire du Nord africain.

M. Doutté me disait, au cours d'une conversation que nous avions à Casablanca à la fin de 1906, que, selon certains auteurs, le dépôt calcaire se produirait lorsque les eaux du sous-sol, pompées par le soleil, remontent à la surface, chargées de calcaire. Je crois que la dissolution et Tentraînementdu calcairese font à la surface, même sans ce petit voyage souterrain, ou du moins pendant l'infiltration. La différence d'opinion ne porte donc que sur le temps écoulé entre la pluie et l'évaporation. Je suis confirmé dans ma manière de voir par l'exemple suivant, que je crois probant dans l'espèce tout au moins.

Chez le caïd Si Aïssa ben Omar, il existe dans une cour de nombreuses ouvertures circulaires de silos qui, par suite de la pente de cette cour, ont donc un côté haut et un côté bas. Les eaux de pluie ruissellent dans la cour et tombent dans les silos naturellement par le côté haut ; or cette partie de l'ouverture est tapissée de la fameuse croûte calcaire, qui pend même en stalactites dans le conduit, tandis que le côté bas, qui n'est pas soumis au ruissellement, est encore net. Ces silos, remontant à dix ans, donnent en même temps une idée de la rapidité de formation de cette croûte.

Résumé.

Ainsi se constitue, derrière le rideau mouvant et fragile des sables, un rempart qui s'opposera plus tard à la mer. Tandis qu'une ligne de collines, réduite parfois aux « îlots de falaise » que nous avons décrits, lutte encore contre le flot, reculant mètre par mètre et laissant derrière elle ces hauts fonds rocheux qui rendent la côte si

dangereuse, elle protège rédification et la solidification en arrière d'une autre chaîne qui lui succédera.

Les matériaux qui composent cette dernière sont eux-mêmes des vaincus venus du Nord et chassés par le vent après avoir été désagrégés par la lame .

Ainsi les dunes en marche^ qui entraînent avec elles les embouchures des fleuves et par suite presque les villes ; les barres sous^mqrines qui ne sont que des dunes submergées ; tous ces tables mobiles qui semblent le Jouet des éléments ne sont qu'une forme passagère et instable du continent africain^ qui, détruit par les flots, se reconstitue plus au Sud pour résister de nouveau.

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