‹ Sur la côte quest du MarocChapitre 3 sur 3 · CARNET DE ROUTE · texte numérisé non relu

CARNET DE ROUTE

SAirS LA PLAUÏE Sïï SEBOÏÏ (1905)

(extraits)

15 novembre 1905. — Nous arrivons au douar du chérif en même temps qu'une troupe de danseuses arabes ambulantes; un grand escogriffe à cheval, le fusil en arrêt, accompagne ce sérail; quatre danseuses sur des bourricots, et une vieille femme poussant la mule de charge qui porte une tente en loques, une marmite et une bouilloire, le tout s'installe à côte de nous avec de petits rires d'écolières qui voient la campagne pour la première fois.

Le douar est peu important ; il a été razzié dernièrement

Î>ar les Béni Haçen, sur les bords du Sebou d'où il vient; e vieux chérif a perdu encore la semaine dernière 60 bœufs enlevés par eux : depuis lors il semble tout à fait atteint, et chaque fois qu on lui demande quelque chose, renseignement, service, simple question futile, il répond invariablement en hochant la tête : « Je ne sais pas, ce n'est pas mon pays. » Et il montre le Sud d'un grand geste... Depuis qu'il n'a plus sa terre abandonnée là-bas dans le Sud aux pillards qui n'en feront rien, il a reporté toute son activité sur ses troupeaux, ses chevaux, qu'il a pu sauver, et demande toujours « s'ils ont bien bu ».

16 novembre. — Nos muletiers partent de grand matin, ayant réclamé leur dû. Aucune offre ne peut les décider à entrer chez les Béni Haçen, dans le « pays de la peur ».

17 novembre, — Toujours pas de bêtes. Il nous reste un cheval de selle, pour trois Européens et 1.500 kilos de bagages ! Le chérif a refusé de nous en louer parce que nous allons chez les Béni Haçen. Il veut bien nous en prêter pour remonter dans le Nord ; et nous offre pour adoucir son refus, un mouton, du sucre, de la bougie, du thé, accompagnés de son éternel refrain : « Je suis un pauvre honune, ]e ne suis plus dans mon pays... »

J'ai fait aujourd'hui un tour de reconnaissance aux environs, à la boussole. La plaine est verdoyante, comme la Beauce en avril ; mais on sent la désolation ; les places

d'anciens (louar^ se remarquent partout, avec les cercles

des tentes et les trois pierres des foyers; des gens, dont c'était le pays, ont déserte aussi eux, fuyant vers le Nord devant les cavaliers sortis des marais du Sebou, et d'autres fugitifs campent maintenant sur les ruines. Dans l'Est du douar, deux monuments se détachent sur le ciel : la tour des guetteurs et le tombeau de Sidi Mohammed el Aamer; dans ce pays on ne construit d'édifices que pour la guerre et les saints. Le premier est une sorte d'arc de triomphe en briques, avec un escalier intérieur qui mène à la plate-

forme crénelée. De là on voit la plaine à 40 kilomètres dans le Sud. L'autre édiiice est un splendide tombeau à cinq coupoles. Il y a deux ans les Rharbaoua fugitifs y avaient enfermé leurs biens les plus précieux, conliant leur KKrde au saint, mais les Béni Haçen, qui n'ont que « leur fusil pour sultan a et qui ont leurs saints sur la rive

Bauche du fleuve, ne connaissent pas les marabouts d'ici. s ont tout pillé, et les cinq coupoles ne sont pas tombées sur la tête des sacrilèges... mais les narrateurs ajoutent que beaucoup sont morts depuis!

En rentrant au camp, passé près d'un lavoir, la danseuse de service y frappe a grands coups de talon le linge de l'établissement, enveloppée d'un grand voile noir comme.

dans leur tcharchaf, des femmes turques ; ce doit être une beauté du soir.

18 novembre. — J'ai vu hier rentrer les troupeaux du vieux; onze chameaux, quatre-vingts chevaux, quatre ou cinq cents bœufs, et six mille moutons ! S'il n'a pu emporter son pays, il a au moins sauvé les meubles!... Il refuse même pourtant de nous vendre quelques bétes pour continuer.

Un homme des Béni Haçen vient d'arriver d'auprès de Salé ; il vient nous rejoindre de la part du consul de Rabat, mais sans bêtes, et pourtant c'est désormais notre seule ressource ; filer d'ici avec des mules du pays Béni Haçen. L'homme repart immédiatement pour Rabat avec le courrier. Hier on nous a promis trois chameaux ; mais aujourd'hui ils sont trop petits, ou bien n'ont pas de bâts, etc. C'est une vraie coalition.

19 novembre, — On a amené hier soir au camp trois prisonniers, liés par un nœud coulant au cou ; ils recevront la bastonnade : ainsi en a décidé le chérif ! Ce sont, paraîtil, trois de ses bergers qui vendaient de grosses brebis et les remplaçaient dans le troupeau par des bêtes à vil prix, pour faire le nombre : mais le vieux connaît ses ouailles... et leurs pasteurs.

Le rekkas allemand passe ici à dix heures ce matin, il vient du Nord et a été dévalisé par les 0. Raffa; nous remplaçons son pain, qui lui a été pris, et y ajoutons vingtcinq sous, car il nous apporte du courrier.

Un prétendu caïd nous promet de nous vendre des bêtes ou de nous en louer.

20 novembre, — Jamais nous ne pourrons partir d ici et pourtant la saison des pluies avance. Espèrent-ils que nous abandonnerons nos bagages à leur pillage ? Maigre butin.

Les prisonniers ont passé la nuit sous une pluie battante attachés au même piquet que les chevaux du maître ; le vieux chérif a en effet toujours trois splendides montures prêtes devant sa tente, pour fuir les pillards. i

23 novembre. — Le convoi est prêt vers 10 heures et demie du matin; nous avons reçu des bêtes de Rabat, avec des muletiers Béni Haçen; la marche commence en file indienne, dans la prairie, vers l'Est, alors que notre route est au Sud-Est. Les guides expliquent que la plaine est détrempée et qu'il faut faire un détour pour ne pas s'embourber. A la vérité, on s'enlise tout de même... Mais g l'espoir de nos indigènes est de nous entraîner vers Dar- Ouled-Daouïa ^ grosse bourgade où il y a un marché aujourd'hui ; ils réussissent à approcher à 500 mètres de ; ce paradis, mais inutilement. On reprend la marche au Sebou. »

Le pays devient très peuplé, les douars sODt nombreux cl iiuportanls et on laboure partout. L'attelage est fréquemment un boeuf et un cheval, ou deux bourriquots nu luème un boiirriquots et ud chameau; rbomme tient de la main gaucbe l'unique mancheron de la charrue et de la droite des rênes en ficelle et us bâton ; avec ce bâton, U excite ses bétes et décrasse constamment le soc de soit instrument englué de terre grasse. Leb sillons obtenus ont habituellement 8 centimètres de profondeur et IS de lari-eiir.

A 2 h. 45, nons avons déjà du passer deux oueds fan-

8 eux et nous sommes en face de l'oued Mda, au dtfuar ujajna ; les gens sont très hostiles, les enfants crient, les poules s'enfuient, gïand tumulte. On refuse de nous indiquer le gué; mais comme un gué ne se met pas dans la poche, nous remontons vers l'amont et quelques miaules après, nous le reconnaissons aux traces laissées par les bestiaux sur les berges. La traversée est lente et pénible à cause des accès sur les rives qui sont fangeux et escarpés. Quarante mètres de large ; de Veau jusqu'au ventre.

Dans la campagne,lcs femmes ramassent du riami : c'est un tubercule ressemblant à un gros crosne, dont les racines courent sous la prairie, en détachant de petites

feuilles en fer de lance, à plat sur le sol ; sa préparation pour la nourriture est assez longue, comme le manioc; c'est un poison s'il, n'est pas débarrassé du suc qu'il contient; on le lave à grande eau pour enlever la terre ; puis il est cuit très longtemps dans de grandes jarres, et ensuite séché au soleil sur la toile des tentes, entin réduit en farine sous la meule, et cuit en couscouss. Les douars, dans cette saison, semblent, à cause de ces racines, couverts de neige.

28 novembre, — Nous sommes arrivés hier soir an Mechraa cl Kçiri, passage de la route de Larache à Fez, dans un douar de brigands, comme le sont tous les passeurs. Ceux-ci possèdent trois ou quatre grandes gabarres.

Ils nous imposent six gardiens de nuit, qui crient et chantent jusqu'au jour en venant de temps en temps me demander une cigarette. Pas d'incidents, malgré cette abondance de gardiens.

Ce matin, j'ai commencé avec un marin la descente du ileuve eu canot de toile ; c'est fini de la marche libre à cheval ou à pied dans la plaine immense. Je suis enfermé entre deux berges de glaise à pic, ou des bancs de vase sans fond, et entraîné par un courant insurmontable, jusqu'à la mer. j'espère.

28 au soir. — La descente se continue dans la nuit ; vingt-cinq kilomètres de tleuveont été couverts, relevés et et sondés, mais le convoi est perdu. On enlise le canot de façon qull ne bouge pas et à 10 heures du soir nous retrouvons nos gens riant et fumant dans un douar en aval. Le camp n'est pas monté, le feu pas allumé.

2 décembre. — Douar Zaïr : grand tumulte cette nuit. Les douars ont ici des cases en roseau, mobiles comme des ruches, nommées « kabossa ». Il paraît que celle qui nous servait de cuisine a été soulevée complètement par

3uatre ou cinq individus, sans éveiller nos gens qui y ormaient, tandis qu^un autre s'introduisait dessous pour voler nos fusils. Un des dormeurs a senti à temps le courant d'air. Revolvers, carabines, etc., vrai feu d'artiûce; ni morts, ni blessés.

Désormais je ne vois plus rien du pays ; mes notes sont exclusivement nocturnes, sauf naturellement les renseignements techniques sur le tleuve qui me porte.

3 décembre. — JÎous sommes en plein pays Béni HaçeB et les indigènes eous exploitent ; ils imposent un ou deux gardiens pour le canot ;des gardiens pour les chevaux : • le pays est si mauvais ! » dit-on. A chaque campement, on uous aftirme que tous les douars des environs sont habités par des pirates ! Nous avons toujours la chance de tomber chez les seuls honnêtes gens du royaume de Fez. On nous demande aussi la «i zerda "» des tolbâ. aiunône dont vivent

— sales prétendue savants de l'eadroit. Ils se présentent te soir, à l'entrée de la tenlc, à quatre ou six. portant une lettre ' qui dit en général ceci : i< Gloire au Dieu seul, et ensuite, consul, nous te faisons savoir : que nous sommea six tolba, très savants et qu'il faut que tu nous donnes quatre douros, et six pains de sucre et du thé et de la bougie et tout ce ([u'il faut. Que ta vie soit longue et que Dieu allonge tes jours ! Salut. » Ds s'en vont généralement assez contents avec 25 sous. Ceci est la ■ lerda » : pour y avoir droit, l'indigène doit être « taleb i>, c'est-à-dire savoir lire. et écrire, et réciter un cerlain nombre de sourates du Koran. D'antres mendiants sont encore fréquents; ce sont les

Ssalmodieurs errants qui traversent le Maroc, par bandée e quatre ou cinq, tête nue, couverts d'un vieux sac européen, dans lequelils ont fait un trou pour la tète et deux pour les bras. Vêtus de crasse du haut en bas, ils vont ainsi pieds nus, un bâton à la main pour se défendre des chiens ; et leur marche vagabonde promène ainsi dans l'Islam inaecessible, sur leur dos ou leur poitrine, la marque de fabrique de quelque commerçant en semoules ou en sucres de Marseille; ce sont des homme s -sandwich s. Souvent un oudeuxsontaveiigles, parfois lous.saufle premier, et alors ils marchent en me inaienne, la main sur l'épaule du précédent, le grand bâton dans l'autre main. A ceux-là encore, l'aumône est obligée.

Il y a aussi les tombeaux de marabouts, saints locaux

parfois très récents, dont les passants honorent la mé- Woire. A ht porte du tombeau, an bord de la route est une vatiemamtenne sur le sol par quatre pierres, ou des bouliBls de canon, et l'on jette sur cette natte, en passant, une pièce de bronze, un cnapa. Il est à remarquer combien les ■Sdrts sont moins exigeants que les vivants, car il y a trente sept chapa dans la pièce de cinq sous, dite grich ou Wlloun, ou rial. Cette aumône est la « ziara » ; elle ne pent être ramassée que par un « taleb » dans le besoin ; ce serait un sacrilège pour un autre passant de s'en emparer ; «eite règle est -assez observée à cause de la faible valeur des dons . offerts. Il arrive souvent, en revanche, que des passants quelconques, voyant un chrétien approcher d'un tombeau, font un détour pour y être avant lui, et le voyageur se trouve en présence de deux mendiants, assis à la porte du tombeau,! comme s'ils y passaient leur vie ; ils rintilulent gardiens du local, et exigent la ziara... d'un douro autant mie possible. Il paraît que de la sorte il n'y a pas sacrilège.

Quantité d'objets, dans la campagne, sont ^urvus de ce pouvoir d'attirer les aumônes, et présentent au passant la natte traditionnelle. Presque tous les arbres portent des cbiffoliis marabouttqucs; les touffes de roseau ou kseb, les kerkour des champs, et souvent un simple bâton, planté en terre ; ce dernier rappelle en général un incident de voutc, ou une particularité du chemin. C'est presque toujours, sur une piste très fréquentée, l'endroit d'où l'on aperçoit la ville qui est le. but du voyage. Enfin, les boulets de canon sont toujours des objets saints. J'ai vu Tautre J'our une femme venir implorer, en hurlant, une touffe de Lseb et baiser religieusement trois boulets qui étaient alignés au pied; par rang de taille. Il en eèt de même des canons, etc.

9 décembre. — J'ai vu aujourd'hui, du canot, un spectacle assez fréquent ici, mais toujours amusant : le déplacement d'nn douar. Les tentes chargées sur les bourriquots, les femmes et les fillettes, les petits enfants eux-mêmes portent quelques piquets, et les hommes daignent se charger de leur fusil ; les chiens m^me/s emportent la dernière cha-; rogne au'ils n'oni pas terminée; en une heure, le douar est rééaifié sur une nouvelle place^ toujours au bord de l'eau. Ils obéissent ainsi à une nécessité : quitter ^un sol ravagé par les animaux, empesté par les détritus de toute. sorte. Mais ayant de quitter l'ancienne place, ils prennent, de plus le soin de labourer l'enclos, le « sas », ou ils en-, fermaient leurs bêtes la nuft^ ain^i qqela partie centrale du eercle formé par l'ensemble des tentes. Ce sont évidem-, mçnt dejux terra^ bien fumés. J'ai assisté un jo.uràçe

labour. Trois beaux graîllknls, bien musdëB. se relayaienl AD mancherioii de la charrue ; ils avaient été la djellaba et portaieiit shnplement la chemise serrée aux reinaj à chaque flillon, le laboureur quittait la charrue, remplacé par un autre, et se désaltérait à une jarre de lait. Les femmee admiraient leurs hommes. Ce rut un beau spectacle, qui dura... trois quarts d'heure. Le parcours de ces douars est toujours très petit, précisément à cause de cette nécessité de surveiller l'ancien emplacement où dort l'espoir des récoltes futures. Un gros village n'a pas un tcrraih dé parcours de plus d'une vingtaine de kilomètres carrés (1)^

H décembre. — Rixe aujourd'hui entre le bean brigand qui nous guide et nos muletiers ; ils vont jusqu'à armer leurs fusils else mettre en joiie... On intervient, on crie, on les sépare pour leur faire plaisir et ils se récoscillent, contents d'avoir été pris au sèneux... Le soir un des énerguraèned vient naturellement demander du thé, du sucre, et tout ce qu'il faut (koutchi) pour fêter cet heureux événement.

, récemment encore, nomsde et

jlfirence est énorme : les nomades

réels ne peuvent élre que dea pasteurs, poussant leur troupeau devant eux; au Maroc, et particulièrement autour de CaoblsiicB. les Arabea ne peinent pas être nomades, puisqu'ils sont laboureurs; ils «e déplacent seulement pour les nécessités du pAturage de leurs bétes de labour, et souvent même ^«bileni sou la lenle dans un enclos, un « sas ■ en pierres eâcbes. Ce ne sont pap des nomades ; ils àont Sxee, dans une maison de toile.

. i2Wcembre, — Bonne journée ;; j'ai vu.de près les Béni Haçen et m'en suis tiré saini et saui.

Le matin, rencontré des pêcheurs d'alose... La pêche de l'alose sur le Sebou appartient au sultan ; elle est affermée à un habitant d'Azemmour pour la somme de dix-huit cents douros(??), plus une redevance en nature, poisson séché pour les cuisines du palais. Les gens d'Azemmour sont en effet des spécialistes dans la pêche en rivière ; les pécheurs de Mehediya sont d'Azemmour, ainsi que les gens rencontrés ce matin. Ilâ pèchent avec des filets barrant la rivière de deux mètres cmquante de haut. Ils font cuire le fretin pour eux dune façon assez bizarre... et simple. Le poisson ouvert et salé est posé sur un lit de joncs enflammés. On le couvre d'autres javelles allumées et cela fait rapidement un lit de cendres dans lequel est le poisson. On entretient ensuite le feu par-dessus jusqu'à cuisson complète, et l'on découvre alors dans la cendre des morceaux de charbon, analogues à des tisons éteints, que l'on casse et qui contiennent du poisson' cuit ; la moitié superficielle, carbonisée protège à peu près l'autre; c'est très bon et cela nettoie les dents...

Cet après midi, un homme à pied s'est mis à courir sur la berge en invectivant le marin Tymenn et moi ; bientôt, un second est apparu, puis d'autres et à chaque instant une nouvelle silhouette surgissait au haut de la falaise qui sert de berge au fleuve. Bientôt ils ont commencé à nous jeter des pierres, sans succès, et toute la troupe nous suivait en criant, y compris des enfants en bas âge, attirés par ce spectacle rare dans ces régions : ,une chasse au chrétien. Devant l'inutilité de leur entreprise, ils ont changé de tactique. La blinde a pris le galop vers l'aval y en ne gardant qu'un couteau pour vêtement (c'est très vite fait), et, ayant gagné quelques centaines de mètres d'avance, s'est mise à Peau en barrant le fleuve. Nous étions pris ou à peu près. Le canot'^a pu cependant passer entre deux d'entre eux, l'échappant nelle, car notre pauvre Berthon de toile était facile à traverser d'un coup de couteau, ce qui nous eût fait barboter dans le fleuve au milieu de ces énergumènes hurleurs, la nuit tombait; le convoi était loin devant. Notre situation n'eût pas été brillante. Ce bain inutile avait sane^ doute refroidi leur ardeur guerrière, car le lendemain je reconnus au camp le promoteur du mouvement^ venu

Sresque en ami. Dans cette région de Tenaja, le type 'homme est peu ordinaire et se rapproche beaucoup de la race rouge malaise, par le teint, le profil, les cheveux noirs longs et laineux. Quelques mensurations y auraient présenté grand intérêt.

On parle de ruines chrétiennes dans les environs ; un

port chrétieD (mersa nagrani). un mur chrétien (sasnaçrani] sur la rive gauche,

14 décembre. — Départ le matin dans la nuit, à cheval, avec trois guides, pour retourner au canot que l'on a abandonné hier en amont. On entend des pas de mule à gauche; nos trois hommes fondent dans cette direction l'arme haute et arrêtent un Rharbaoui qui allait à un marché voisin; reconnaissance; saluts de part et d'autre, « que chacun suive sa route en paix t>. Cette façon de se garder en se précipitant l'un sur l'autre, prâts à s'entre-tuer, est vraiment originale.

Canot. ^- Cinq minutes après le départ. Un cavalier, accompagné de quelques esclaves à pied, galope sur la rive

§auchc cl m'ordonne évidemment de m'en aller. II estqaïd e quelque chose et accompagne ses ordres de démonstrations tellement hostiles qu'il faut avoir l'air de se soumettre. Le canot est démonté, hissé sur sa monture et remis à l'eau cinq minutes après.

Cette fois, c'est sur notre propre rive : un vieillard à l'air vénérable, porteur d'un superbe Winchester, arrive à l'improvïsle, bouscule l'Arabe qui me suit sur la berge en lui reprochant de prostituer son pays, me couche en joue et tire dans l'eau. Puis il remet son fusil sur l'épaule et déclare que le pays est très mauvais. Quelques pas en silence. Le vieux bandit finit par déclarer que si nous lui donnons

cent sous, il nous fera traverser cette région si mauvaise; qu'il est bien connu, et tout le monde sait qu'il a tué son père et son frère pour une discusson futile ; enfin, il sera un guide de tout repos.

Ce pirate disparaît après avoir partagé notre déjeuner. Une heure ou deux sans incidents. Vers trois heures de l'après-midi, des Arabes causent au haut de la falaise. Ils nous ont vus, et l'un d'entre eux se décide. Sans bouger, il dit quelques mots à une petite fille de cinq ou six ans, qui se dirige vers la case paternelle et revient, tramant parle canon un fusil... Le père se lève, tire son burnous, sa djellaba, tout ce (^ui le gêne, et nous met en joue. Le tout a bien duré cinq minutes^ c'est très long. Le coup ne part pas ; je ne saurai jamais pooriiaoi.

Le soir, coucher de soleil éblouissant au ras de l'horizon. Un groupe sur la berge se détache sur le soleil même en silhouettes noires. Impossible de savoir ce qu'ils font; on devine néanmoins qu'ils ont le genou en terre et l'arme prête... Encore!... Cette fois, nous sentons que noua ne passerons pas. Il faut désarmer devant eux, et pendant un quart d'heure, nous restons là, occupés à démonter le canot, à,le hisser sur la berge, puis sur son mulet. Tymenn, le quartier-maître, magnifique de sang-froid, nous retarde d'ailleurs beaucoup, en s'obstinant à démêler tant qu'elle est mouillée la corde de 80 mètres de long qui était dans le canot. Les autres posent toujours les « hommes de bronze > sur la rive opposée, comme à l'affût du lapin.

Rentrée le soir au douar des Ouled Chekkor. Je suis très nerveux. En somme, on n'a tiré sur moi qu'une fois aujourd'hui, mais, il y a trois jours, j'ai été franchement attaqué, et l'hostilité dans le pays contre ce bateau « qui mesure le fleuve » se généralise par trop. Aujourd'hui j'ai été arrêté quatre fois. Mais demain ?

Nos sondages cessent à cet endroit.

Cette campagne 1905 se termina quelques jours après par Mehediya et Rabat. Notre voyage dans la plaine du Sebou avait duré deux mois, depuis le départ de Larache jusqu'à l'arrivée à Salé ; deux mois sous la tente sans interruption.

Depuis lors, nous sommes retournés plusieurs fois dans cette région, mais le district Tenaja-Goufifat-Yahalfa est resté impénétrable. Au mois de janvier dernier, j'ai essuyé un coup de feu à 30 mètres, au confluent du bhet et du Sebou.

Les risques courus ont été d'ailleurs largement compensés par la connaissance que j'ai eue de l'ensemble du pays. Le fleuve, comme voie de navigation et surtout comme agent d'irrigation, est sans rival au Maroc ; la plaine est merveilleuse comme terrain de grande culture. Un jour

viendra sans doute, où il sera donné à quelqu'un de mettre en valeur toutes ces richesses, lorsque les indigènes voudront bien se laisser convaincre qu'ils peuvent devenir riches.

En tout cas, ils ont pu se persuader déjà d'une chose : c'est que le passage sur le fleuve d'un canot monté par deux Européens (ce qu'ils considéraient comme un sacrii^e) n'a été suivi pour eux d'aucune calamité publique, même pas d'un peu de civilisation.

E. POBEGUIN,

Ingénieur de la Mission hydrographique du Maroc

(fondation Hériot).

VÂXa, — UCFRIMBIUS LBVi, RUS CA88BTTB, 17.

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