PAR LE MARTEAU
JLjx médecine obtient chaque jour les résultats les plus avantageux et les moins contestés de Fapplication du calorique , et depuis les linges ou sachets chauffés jusqu'aux moxas et au fer incandescent , nous possédons , pour graduer et modifier cette application, les moyens les plus variés. Dans ce nombre figure, à juste titre* l'eau plus ou moins chauffée, et nous trouvons en elle, surtout lorsqu'elle est portée à l'état d'ébullition , un agent calorifère aussi prompt qu’énergique. Sans la difficulté de |a faire agir à volonté sur tel ou tel point déterminé , on doit croire
que l’eau bouillante serait dès long-temps d’un usage général en médecine , et quelle serait mise, à la portée de tout le monde sous le triple rapport thérapeutique de rubéfiant , vésicant et escharrotique. Mais cette difficulté en a trop imposé aux praticiens, et les a privés , par là , d’un précieux moyen de guérison , puisqu’on le maîtrise aisément p ar l’intermédiaire d’un métal, et que celui-ci se prête admirablement pour faire agir l’eau bouillante au gré de l’homme de l’art. Plongé wn instant dans le liquide et appliqué ensuite immédiatement sur la peau , le métal produit sur celle-ci, et a l’endroit touché, des effets analogues à ceux qu’aurait fait naître le contact de l’eau même élevée à la température de 80 degrés.
II ne nous reste donc qu’à chercher un ins^ trument métallique convenable et propre au but que nous désirons. La chose, sans doute, ne sera pas difficile, et nous pourrions être surpris qu’on n’en ait pas trouvé un plus tôt, si nous ne savions pas que les choses les plus simples sont souvent celles auxquelles on songe le moins vite. Le moyen que je propose, et dont je me sers depuis long-temps, «’est le marteau . II ma paru réunir toutes
les convenances; on en trouve partout; son manche le rend d’une application extrêmement facile ; il n’effraie point comme le ferait un instrument particulier de chirurgie, et les enfans , tout comme les personnes les plus méticuleuses, n’en redoutent pas l’application. « Pourquoi , en effet , se défier d’un marteau qu’on plonge dans l’eau chaude et qu’on approche un instant de la peau?» Et cependan t , ce marteau , suivant que nous l’appliquerons rapidement, ou que nous le laisserons plus ou moins de secondes en contact avec le derme , produira des effets extrêmement variés et puissans. Ce sera une opération d’où résultera, sur-le-champ, ou l’effet d’un sinapisme ou celui d’un vésicatoire , ou même celui du plus fort moxa.
Cette opération particulière de la chirurgie, d’où dépendra instantanément et à notre choix , la rubéfaction , ou la vésication , ou la destruction d’une portion déterminée du derme serait, sans doute, facile à désigner sous une dénomination nouvelle , empruntée du grec. Mais je m’y opposerais volontiers , et je désirerais qu’on lui laissât le nom tout simple de marteau , en y ajoutant au besoin les spécialités , aax premier , deuxième et
troisième
troisième degrés , suivant qu’on voudrait eau* tériser d’une manière plus ou moins forte. Si je conserve à ce mode d’ustion le titre tout uni de marteau , c’est qu’en effet c’est bien lui qui agit; que sa destination ne peut donner lieu à aucune méprise ; que déjà il est connu dans ce sens; que ce nom, qui ne dit rien 9 en dit assez ; qu’il n’effarouche point comme celui de moxa , de cautérisation , etc., etc.
Le marteau ou son application est donc cette partie de la pyrotechnie chirurgicale , au moyen de laquelle et avec un corps métallique plongé à l’avance dans un liquide quelconque , élévé à une température plus ou moins haute, on produit, sur une partie en général très-limitée de la peau , tous les phénomènes des trois premiers degrés de la brûlure.
La manière d’appliquer le marteau , ou ce qui peut en tenir lieu , est aussi simple que facile. Le marteau auquel on aura recours pourra n’avoir que quelques lignes de diamètre * ou un ou deux pouces en carré, suivant la manière plus ou moins énergique avec laquelle on voudra agir , la brûlure plus ou moins large qu’on voudra produire, le besoin qu’on aura de réitérer ce moyen
un plus ou moins grand nombre de fois. Un marteau d’un pouce de diamètre est en général suffisant pour le second et troisième degrés ; mais il pourra être plus large pour la simple rubéfaction. Ce marteau sera plongé dans l’eau ou le liquide qui doit lui communiquer ses précieuses qualités , et il les y acquierra en moins d’une minute. Le vase qui contiendra l’eau et le marteau sera placé tout près du malade , afin que l’instrument ne perde pas sensiblement de sa chaleur en le portant rapidement sur l’endroit choisi pour son action. Il y sera appuyé pendant une à dix secondes , et ce temps sera déterminé par l’effet qu’on voudra produire , le volume du marteau ? la délicatesse des tissus qu’il doit affecter et le degré de chaleur du liquide. Quant à cette dernière condition , il est à observer que , bien que le terme de l’ébullition soit presque toujours celui que l’on doive choisir ? il pourra arriver qu’on se contentera de quelques degrés de moins , et même de soixante degrés seulement , tout comme aussi il pourra se faire qu’on croira avoir besoin de quelques degrés de plus que les quatrevingts. Dans ce dernier cas , on choisira un autre liquide que l’eau } ou bien l’on fondra
quelques poignées de sel dans celle-ci. Dans toutes ces suppositions, le thermomètre in^ diquera , au besoin , la température du liquide , et par conséquent celle du marteau , afin que l’opérateur le dirige en conséquence. On comprend , au reste , que l'action du marteau , sur la peau , ne se compose pas uniquement du degré de chaleur qu’on lui aura communiqué, mais encore du temps plus ou moins long qu’il restere en place ; de sorte qu’on pourra , avec quatre-vingts degrés , n’avoir qu’une simple rubéfaction , si le marteau n’effleure que bien légèrement la peau , et obtenir la destruction totale ou partielle de celle-ci , avec moins de quatre-vingts de- * grés, si l'application du marteau est prolongée, et si, surtout, l’instrument est volumineux et le tissu cutané mince et délicat. Dans tous les cas, la brûlure ne s’étend jamais, en largeur, au-delà des parties touchées parle marteau , et l’instrument y laisse exactement son empreinte, comme un cachet. La sensation que produit le marteau ne laisse pas que d’être parfois assez vive , et elle se prolonge plus ou moins en s’affaiblissant graduellement ; mais cette douleur laisse une impression si peu fâcheuse , que les malades
ne se refusent pas à un second et troisième marteau, et il n’est pas rare qu’ils le redemandent eux-mêmes. Du reste , cette brûlure artificielle ne tarde pas à s’enflammer et se comporte d’ailleurs comme on sait qu’il arrive aux lésions accidentelles de cette nature. Je me contente de les couvrir d’un morceau de taffetas gommé qui suffît pour faciliter l’écoulement des matières séreuses et purulentes, et pour empêcher les pièces de vêtemens de s’attacher et d’irriter par leur frottement.
L’application du marteau peut être sujette à une foule de modifications importantes , tout comme elle est susceptible de se prêter aisément à toutes les combinaisons des praticiens et aux exigeances de tous les systèmes et de toutes les opinions. Car si le marteau, ainsi qu’on le conçoit, peut remplacer parfaitement la plupart des moyens avec lesquels on se propose de faire l’application du ca’orique, il n’est pas moins propre à agir dans le sens ou des agens thérapeutiques qui ne font qu’irriter, ou de ceux qui provoquent, outre l’irritation , un écoulement séreux et puriforme. Mais il aura sur tous ces moyens variés , le très-grand avantage de la rapidité d’action, de l’énergie, de la certitude, de la-
prôpos et d’une exécution si simple et tellement facile qu’on peut la confier hardiment à toute personne intelligente.
Le marteau pourra , en conséquence , servir alternativement de révulsif, de dérivatif, de stimulant, de suppuratif, de modificateur de la vitalité; soit pour concentrer ou rappeler celle-ci sur un point déterminé , soit pour lui donner une impulsion spéciale et salutaire. Je n’ai donc pas besoin de m’étendre davantage pour faire entrevoir aux praticiens tout le parti qu’ils pourront retirer du marteau , dans cette foule de maladies où l’on emploie avec tant de succès les stimulans, les caustiques et les divers exutoires. Ils auront, dans le marteau, un moyen toujours prompt, toujours sûr et toujours à leur portée pour obtenir la -plupart des résultats heureux qu’on retire des différens agens que je vais énumérer , et dont le marteau n’aura pas les inconvéniens.
C’est ainsi qu’il pourra remplacer, au besoin,
la moutarde, les cantharides, l’ammoniaque,
^e tartre stibié, le garou , le séton , le phos-
* • ■ phore , la potasse , les différens moxas et le
fer rouge. Il y aura toujours , cependant,
quelque chose de spécial dans le marteau qu’on
saura tôt ou tard mieux apprécier , et qui le rendra tout particulièrement utile dans tel ou tel cas donné. Mais je crois déjà pouvoir le recommander essentiellement dans les maladies aiguës et dans toutss les affections où le danger est imminent , où il n’y a pas un instant à perdre , et où un révulsif énergique et brusque est particulièrement indiqué pour dégorger un organe essentiel et le soustraire à une fatale dégénérescence. Il fera ici ce que fait le moxa dans les affections chroniques. Si , comme le moxa , le marteau communique à la partie sur laquelle on rapplique une certaine quantité de calorique, et dé- n sorganise le derme , en tout ou en partie ; son irritation est plus rapide, plus passagère que celle du moxa , et elle est plus promptement suivie d’un certain écoulement de liquides , d’où dépendent , sans doute en grande partie , les heureux effets de la médication révulsive , en général , et tout particulièrement de celle qui nous occupe.
D’après tout ce qui vient d’ètre mentionné, et je puis dire d’après ma propre expérience et celle de mes confrères qui n ont pas craint de faire usage de mon moyen, il résulte clai-
rement qu’on pourra et qu’on devra avoir recours au marteau:
i°. Lorsqu’il y aura indication manifeste à produire l’un des trois degrés de la brûlure; c’est-à-dire la rubéfaction , la vésication et la cautérisation d’une partie du tissu dermoide, et qu’on n’aura pas sous la main les moyens convenables pour obtenir ces effets salutaires.
2°. Lorsque l’un ou l’autre de ces effets seront jugés tellement urgens, qu’on ne pourra ni n’osera les attendre de l’action beaucoup trop lente des moyens ordinaires.
3°. Chaque fois que, dans les maladies ai- ' guës et éminemment dangereuses, il s’agira de soulager promptement et vigoureusement un organe essentiel à la vie , lors même que ce moyen thérapeutique nouveau , ou tout autre médication analogue n’auront pas été particulièrement recommandés contre ce genre d’affection.
4°. Lorsque dans les affections aiguës ou chroniques , les révulsifs ordinaires ne répondront pas aux espérances qu’on fondait sur leur application.
5°. Chaque fois qu’on croira pouvoir associer le marteau à ces mêmes révulsifs or-
dinaires pour arriver plus tôt eè plus sûre« ment au but.
6°. Chaque fois qu’une répugnance invincible ou une contre indication bien évidente s opposeront à l’emploi des dérivatifs cutanés anciens , et qu’il faudra surprendre le malade par une cautérisation plus rapide et qui n’ait rien d’effrayant.
7°. Chaque fois que l’expérience et l’observation viendront recommander tout particulièrement le marteau contre telle ou telle maladie.
8°. Chaque fois que les révulsifs anciens ne pourront pas être appliqués sur f endroit Jugé convenable , et que le marteau pourra seul y arriver commodément et sûrement.
ïi suit encore de tout ce qu’on vient de lire que le marteau suppléant très-bien à cette foule de moyens énergiques que nous avons indiqués , doit être considéré comme un des élémens essentiels de la chirurgie populaire et militaire , et qu’il mérite detre associé au mémoire précédent, dont il est en quelque sorte le complément.
On conçoit également que, quoique le marteau soit le moyen par excellence pour porter sur nos tissus faction de l’eau chaude , il est
cependant un grand nombre d’objets métalliques qui peuvent fort bien le remplacer. C’est ainsi , par exemple , que j’ai eu recours , dans un cas urgent, à une cuillère à bouche trempée dans un potage bouillant.
On n’a, de même, pas de peine à comprendre que le marteau pouvant , dans certains cas extrêmes, nécessiter sa réapplication à des intervalles très-rapprochés ( toutes les demi-heures, par exemple), un garde malade, une sage-femme peuvent s’acquitter très-bien de cette mince opération.
Qu’il peut être utile , pour produire une plus profonde impression , ou lorsqu’on a à faire à une peau épaisse et peu sensible * comme le cuir chevelu , de mettre le marteau deux ou trois fois de suite sur le même endroit.
Qu’il n’est aucune région cutanée qui ne puisse aisément le recevoir , chose qu’on ne peut pas dire du moxa ou du vésicatoire. Ainsi, rien n’empêche qu’un fer quelconque chauffé par l’eau ne soit placé dans le canal auditif, aux commissures des paupières , dans l’intérieur de la bouche , vers l’anus et les parties de la génération de l’un et l’autre sexe. Je puis dire , par exemple , que pour certaines urétrites chroniques et rebelles , le marteau
au périnée et le long du canal de l’urètre* m’a déjà rendu de très-bons services. C’est ainsi * encore , qu’après avoir porté un iroicart jusques dans une fausse articulation de la cuisse , suite d’une ancienne fracture non consolidée , j’insinuai à traversin canule restée en place , un mandrin plongé à réitérées fois dans l’eau bouillante , et que je suis parvenu, au bout de deux mois , à faire adhérer solidement entr’eux les fragmens de cette articulation accidentelle et anormale: Il n’y a pas eu de claudication.
Qu’on a droit , surtout , de compter sur l’action énergique du marteau dans les asphyxies, l’état cérébral avec coma ou délire furieux ; dans les suffcocations imminentes par le croup , ou autres maladies du thorax; dans les perturbations violentes et effrayantes de l’estomac et des organes digestifs (certaines indigestions menaçantes; et par analogie, le choiera morbus? la fièvre jaune ? ) ; dans la disparition brusque de la goutte , d’un érysipèle, d’une éruption cutanée ; dans la ten-< dance fâcheuse d’une inflammation érysipé-* lateuse ; dans une gangrène imminente ; en un mot , dans tous les cas pathologiques où il n y a pas un instant à perdre pour rappeler
Faction vitale à un état moins anormal , à la concentrer sur un point , et à modifier avantageusement la circulation capillaire , et cette puissante et magique innervation qu’il nous est donné de faire , par fois , fléchir au gré de nos désirs.