CHAPITRE PREMIER
Historique
L'histoire de l'acidité urinaire remplirait à elle seule un volume car cette question, qui préoccupa de tous temps les chimistes et les physiologistes, donna lieu à de nombreuses controverses scientifiques. Nous serons donc obligés dans ce modeste travail de limiter nos efforts, ne nous arrêtant qu'aux principales étapes de la route poursuivie par les chercheurs et qui les ont conduits à la théorie phosphatique actuelle.
Il faut remonter au XVIIIe siècle pour trouver dans les annales de la science quelques indications au sujet de l'acidité urinaire. Cette réaction acide de l'urine attira pour la première fois l’attention de Proust (1), à qui revient par conséquent l'honneur de l'avoir mise en évidence.
En 1776 Scheele convenait lui aussi que l'urine était acide et, poussant plus avant l'étude de la question, if isolait l'acide urique (2) qu'il appelait « acide lithmique » parce que, disait-il, il se rencontrait souvent dans les calculs de la vessie.
En 1787 Nicolas (3) parlait aussi de l'acidité de l'urine, mais pas plus que ses prédécesseurs, il ne recherchait les causes de cette acidité qu’il attribuait comme eux à !a présence d'une matière savonneuse dans l'urine.
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En 1794 Foureroy (4) faisait mention pour la première fois de l’action de l’urine sur le tournesol qui avait pour effet « de le faire virer au rouge », et, croyant que l'acidité urinaire était imputable à la présence de l’acide urique, découvert par Scheele en 1776, il en étudiait les propriétés, admettait qu'il pouvait être en effet un des principaux éléments de l'acidité, mais qu'il n’était pas le seul, et qu'il fallait lui associer les phosphates acides, l'acide acéteux et l'acide benzoïque. Il confondait du reste ce dernier avec l'acide hippurique, dont la présence ne fut signalée par Liebig qu’en 4844 et qui fut mis en évidence dans l'urine par Lehmann en 4839. Poulletier et Delassalle étaient du même avis.
À mesure d’ailleurs qu’un nouveau principe acide était reconnu dans l’urine, tout aussitôt il devenait l’élément principal de l’acidité urinaire. Ainsi, en 1806, Fourcroy et Vauquelin (5) ayant isolé l’acide acétique de l'urine, celle-c1 dut un temps ses propriétés acides à l’acide acétique, théorie admise par Thénard (6) la même année. En 1810 Berzélius démontrait la présence de l'acide lactique libre dans l'urine et l'acide lactique devint à son tour l'élément acide par excellence du liquide urinaire.
Ces idées prévalurent un assez long temps du reste, jusqu'en 182%, époque à laquelle Prout (7) tentait de démontrer que l'acide urique n'existait pas à l’état libre dans les urines, ce qui conduisit Liebig à émettre sa célèbre théorie de l'acidité phosphatique qui n’a pas sensiblement varié de nos jours.
Donc Liebig, en 1832, étudiant l'action de l'acide urique sur les phosphates basiques, prétendait qu'ils étaient transformés en phosphates neutres et en phosphates acides, véritables causes de l'acidité urinaire.
Deux écoles se trouvèrent alors en présence : l’une qui admettail avec Rayer (1839) (8) et Donné (1847) qu’en effet l'acide urique n'existait pas à l'état libre dans les urines, qu'il s'y trouvait à l’état d'urate alcalin, mais que néanmoins l'acidité de l'urine n'était pas due aux phosphates acides, mais bien à l’acide lacüque isolé par Berzélius. L'autre, représentée par Vigla et Quévenne, soutenait au contraire que l'acide urique existait à l’état Bibre dans l'urine, puisque Bouchardat et Lecanu venaient d’en
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reconnaître des dépôts spontanés, et que cet acide urique était la cause principale de lacidité urinaire.
Parmi les savants qui illustrèrent ces écoles dans la suite, citons : Robin et Verdeil (9), Beale, Bence-Jones (10), Golding-Bird, Neubauer, Vogel et les physiologistes Béraud et Béclard, qui attribuaient aux phosphates acides de soude la cause de la réaction acide de l'urine. Mentionnons aussi Longet, pharmacien en chef de l'hôpital du Midi, qui soutenait l’idée émise primitivement par Berzélius.
En 1872 Byasson étudiait à son tour « les causes de la réaction acide de l'urine normale chez l’homme et ses variations » (11). Cette acidité, disait-il, ne pouvait être due qu’en partie et pour une part bien minime à l'acide urique et à l’acide hippurique libres, car ces deux acides donnaient, en présence du phosphate de soude, un urophosphate et un hippurophosphate de soude. Mais, ces deux derniers sels étant peu stables, l'acide carbonique de l'air suffisait seul à leur dissociation, si bien que finalement l'acidité urinaire pouvait se traduire par ces trois éléments : acide urique, acide hippurique et acide carbonique.
Nous signalerons en passant l’idée curieuse émise par Thudichum (1870-1877), qui attribuait l'acidité de lurine à lacide cryptophanique (?), et nous arrivons à l’année 1884, époque à laquelle les travaux de Denigès (12) semblaient donner raison et paraissent encore de nos jours faire prévaloir la théorie de l’acidité phosphatique de Liebig. Denigès prouvait que tous les phosphates urinaires ne pouvaient exister que sous forme de sels acides maintenus en solution à la faveur d'un acide et non à l'état de phosphates trimétalliques, qui sont transformés en phosphates monométalliques, même sous l'influence des acides faibles. Ce qui l’amerait aux conclusions suivantes :
A. — L’acidité de l’urine paraît due par ordre d'importance :
Ao Aux phosphates monométalliques ou phosphates acides ;
90 Aux acides urique, carbonique, hippurique et à leurs sels acides ;
30 À des traces probables d'acides minéraux libres et à de petites quantités de nombreux acides de la série aromatique.
B. — On ne peut, dans l’état actuel de la science, trouver
dans l'urine normale fraiche les acides acétique et lactique à moins qu'on ne se serve, pour rechercher ces substances, de méthodes pouvant altérer les constituants de l'urine.
Pour terminer cet historique de l'acidité urinaire nous mentionnerons les idées récentes auxquelles elle donna lieu et tout d’abord celles émises par Wagner en 1907 (13). Wagner prétend que les phosphates ne jouent aucun rôle direct dans l'acidité de l'urine, qu'il attribue presque totalement à l'acide hippurique. Il base ses conclusions sur l'expérience suivante : Ayant concentré de l'urine à la température de 30 à 400 sous pression réduite et dans un courant de gaz inerte, il épuise le résidu par de l’alcool absolu additionné de 10 o/, d’éther. De ce mélange éthéro-alcoolique il isole une substance qui cristallise en prismes fondant à 1310 et qui a la composition centésimale suivante :
Carboneëdfhai re MO ARC TR TI ENTER RIES Hydrogène. . 1,3 ABOTES cp 3 de Ce TS TR EIRE
Il traite cette substance par l'acide sulfurique et en retire un corps qui n’est autre que l'acide hippurique combiné primitivement à lurée. Cette combinaison est, d'après Wagner, sinon la cause principale du moins une cause importante de l'acidité urinaire.
Nous ne pouvons mieux faire pour réfuter cette théorie que ciler textuellement ce passage extrait de la thèse de dectorat en médecine de J. Chatelain (14) :
€ Les résultats de Wagner, dit-il, sembleraient prouver que « les phosphates acides n'interviennent pas dans l'acidité uri- € uaire; mais il n’en est rien, On sait, en effet, que les phos- € phates sont dans un équilibre tout à fait instable ; le phos- € phate acide (POTHÈNa) au contact de l'urate de soude pourra € donner du phosphate neutre (PO#H Na?) en réalité légèrement € alcalin, d'après Edmond Willm. Or, si l'on change le milieu € normal de dissolution des phosphates, soit par évaporation, soit
eng
€ par un autre procédé, on trouble léquilibre moléculaire des « corps en présence et 1l se fait un déplacement entre les diffé- « rents sels, de façon à réunir les bases fortes aux acides € forts, conformément aux lois de Berthollet. Alors le phosphate OH « acide : O = P = OH qui, comme on le voit par sa formule, ONa « a encore deux radicaux acides à saturer, s'empare des bases « mises en liberté ou faiblement unies aux acides urique et hip- OH € purique et devient phosphate neutre 0 = P—ONa (légèrement al- NONa « calin au tournesol) ou même phosphate alcalin complètement ONa « saturé O0 —P—ONa. Etant donnée cette dissociation facile en- ONa
tre les différents sels concourrant à l'acidité urinaire, on ne pourra prétendre séparer, par évaporation et redissolution, des sels organiques des sels minéraux en conservant à chacun d'eux les propriétés qu'ils avaient dans le milieu urinaire « normal. »
Nous rapprocherons des idées de Wagner celles du chimiste anglais Philip. B. Hawk (15), pour qui les phosphates contenus dans l'urine n’interviennent en rien non plus dans les causes de son acidité.
Enfin, dans une note présentée à la séance du 20 mai 1905 de la Société de Biologie, Carlo Fôa envisageait d’une façon toute différente la théorie chimique de la réaction acide de lurine. Les résultats obtenus en dosant cette acidité non plus par la méthode ütrimétrique mais par la méthode électrométrique l'amenait à émettre cette conclusion : « L’urine humaine est un liquide sensiblement neutre ». Nous renvoyons le lecteur à l’analyse parue à ce sujet dans les comptes rendus hebdomadaires des séances et mémoires de la Société de Biologie du 20 mai 1905 (16) car il jelte un jour tout nouveau sur la question.