‹ Sur la foi des étoiles: pièce en trois actesChapitre 10 sur 29 · SCÈNE VIII CLAUDE, OLIVIER · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII CLAUDE, OLIVIER

OLIVIER, s* asseyant près de Claude dont il touche

l'épaule en passant.

Claude, dis-moi la vérité...

CLAUDE, tressaillant.

Quelle vérité?,..

OLIVIER

Celle qui m'intéresse,., la vérité sur mon état...

CLAUDE

Maisi., nous te l'avons déjà dite...

OLIVIER

Non, Claude, vous ne me l'avez pas dite. Crois-tu que je ne connaisse plus ta voix ? Ne sais-je pas qu'en ce moment tu souffres ?... Pas de feintes entre nous, je t'en prie. La vérité ?... j'ai le droit de l'entendre, et j'y suis préparé, je crois... Je vais te simplifier la besogne... Suis-je frappé... mortellement ?...

SUR LA FOI DES ÉTOILES 3b

CLAUDE

Non, je ne pense pas... je ne peux pas te dire...

OLIVIER

Toi aussi tu hésites, tu recules ?... Toujours des réponses ambiguës!... Ton silence est la pire de toutes... Je comprends, val...

CLAUDE

Non, tu te trompes I... Je t'assure, je ne sais pas encore...

OLIVIER

Que vous faut-il donc pour savoir ?

CLAUDE

Mais... un certain temps...

OLIVIER

Combien ?

CLAUDE

Trois mois...

OLIVIER

Mais ta pensée, ta pensée intime ?... Y-a-t-il plus de chances pour ou contre ? Dois-je mourir ou en réchapper?... Là dessus tu as une idée !... Je veux tout savoir, dis«moi tout !...

CLAUDE

Eh bien oui, je te le dirai I... Tu es atteint gravement, c'est vrai... on ne t'a pas soigné comme il faut... mais il n'est pas trop tard encore... au moins selon toute apparence... Tout dépend de la marche des choses... Si le mal n'empire pas trop vite, si nous pouvons agir à temps, tu peux, tu dois guérir, voilà !... et je pense que tu guériras!.:.

OLIVIER

Jure que tu dis vrai !...

CLAUDE

Je le jure !...

OLIVIER

Merci... {Après un court silence») Tu m'as fait du bien, mon vieux Claude... C'est mieux que ce que j'attendais...

CLAUDE

Qu'attendais-tu donc ?...

OLIVIER

La fin... mais oui!... Depuis un an, six mois surtout, j'ai passé par de telles angoisses I... Je me croyais fini .. à la mer !... Espérer, c'est une surprise... Ce que je ressens là, tiens, en ce moment, tu ne peux guère l'imaginer...

Pourquoi m'as-lu appelé si tard ?...

[olivier Ah! voilà... c'est, une chose singulière... Je ne voulais pas savoir, comprends-tu ?... Je voulais vivre, espérer encore, savourer jusqu'au bout l'illusion... Ah ! mon pauvre ami, quelle année I... Devines-tu l'effroi qui vous gagne, de voir, vivant, toutes les joies humaines une à une se détacher de vous, et rouler dans un gouffre morne, sans écho, sans fond, éternel ?... de sentir des batailles d'atomes se livrer là, dans votre poitrine, et d'entendre du fond de soi-même monter la plainte des vaincus?... de se promener sur le monde comme un

étranger qui s'en va?.;. Chaque soir, avec la nuit qui tombe, assis aux vitres de ma chambre, j*ai vu la mort monter vers moi, j'ai senti son goût sur mes lèvres... et chaque matin je me suis levé pour une étape plus désolée, un pas de plus vers la solitude, le désert final, le néant I... Enlin c'a été l'insomnie... pendant trois mois je n'ai pu dormir... Connais-tu cela, l'insomnie ?... On se sent au fond d'un puits de ténèbres... les heures sont des pierres qui tombent... et l'on est là pour l'éternité !.'.. J'ai, en face de mon lit, transparente, une vitre sans tain contre un ormeau... Je connais les feuilles de Tarbr^!... Je les ai comptées une à une, au petit jour... On s'y habitue...

CLAUDE

Mon pauvre Olivier I... tu as dû souffrir I... et tu ne te confiais à personne ?...

OLIVIEIl

Non, pourquoi faire souffrir les autres?... C'est une roule qu'on parcourt tout seul... Elles ont bien assez pâti de ma tristesse et de mon silence, malgré mes efforts pour sourire !... Et puis elles se seraient affolées, elles m'auraient contraint à voir quelqu'un...

CLAUDE

Elles auraient bien fait...

OLIVIER

Ce n'était pas l'heure... Si j'ai été lâche, vois-tu, c'est que pour la première fois justement, depuis de très vieilles années, je sentais tenir à la vie... Après le Borda, tu te rappelles, quand ma carrière fut

brisée pour raison de santé, j'ai souhaité mourir... J'étais sans goût, sans espoir, sans force... Assez longtemps je suis resté ainsi... Et^puis je me suis cru sauvé... j'aimai, j'épousai Jacqueline, nous nous sommes retirés ici, nous avons eu un premier enfant... j'ai connu un jour le bonheur, le dieu voilé qui vient s'asseoir, alors qu'on le cherchait bien loin, au clair foyer de la demeure... L'homme est lâche, soudain, devant lui.». J'avais renoncé à Tambition, aux voyages, que sais-je? aux conquêtes... à loiit l'imprévu qu'on désire... Mais à cela, à ce rêve suprême, le plus beau comme le plus humble, je ne pouvais pas renoncer !... Je ne sais si tu peux me comprendre...

GLÂ.UDE ^

Oui... tu aimes, tu es aimé... Je te comprends... et je t'envie... Qu'est-ce qui t'a enfin décidé ?...

OLIVIER, baissant la voùc,

G^était devenu trop affreux... depuis la mort du petit être... Malade comme je me sentais déjà, je ne Voulais p^s que par mon imprudence, pour un insfànt d'oubli, d'amour, un autre fût menacé... Tu m'entends?... Je ne voulais pas exposer ma femme... à craindre le danger d'être mère... Un tel remords serait intolérable... mais on explique mal ces choses là... surtout quand on ne veut effrayer personne... Jacqueline, elle, n'a pas compris... Nous nous sommes éloignés l'un de l'autre..» Alors, ce n'était plus une vie... J'ai senti que la mort valait mieux que de reculer devant elle en la laissant tout en^

vahir... j'ai senti qu'il fallait accepter, faire face, enfin, virilement... et, peu à peu, j'ai cru être prêt... et je t'ai fait venir... Tu sais tout...

CLAUDE, açec un signe de tête.

Oui .. oui... je vois... (Un longsilenee,]

ouviEn Je suis heureux de t' avoir parlé... Il me semble que j'ai posé mon fardeau.,. Il me semble qu'une porte entr' ouverte me montre le monde et la vie, et que j'y rentrerai demain !... Vivre !... le cauchemar s'efface... Un souffle nouveau m'étourdit... C'est étrange... C'est comme une musique de feuilles vertes dans du soleil... Ce mot : vivre !... c'est comme un départ... un départ nouveau sur la mer!.., [Avec- un frisson tVanxiété.) Car tu me sauveras, n'est-ce pas, Claude ?...

CLAUDE

Je ferai mon possible, Olivier... Mais je ne suis pas indispensable... D'autres te guériront mieux que moi...

OLIVIER

Que veux*tu dire, vieux ?... Quels autres ?... Tu ne songes sûrement pas... à partir ?...

Tout de suite, non... mais bientôt... J'ai là-bAd mon travail, mes malades... J'ai dÛ tout quitter brusquement...

OLIVIER

Tu plaisantes !... Regarde-moi!...

CLAUDE, se levant sans le regarder.

Eh ! mon vieuxj si c'était possible, crois-tu que je

me ferais prier?... Mais il n y a pas de ma faute... et, je le répète, je ne suis pas Tunique...

OLIVIER

Les autres sont des mercenaires, qu'ai-je besoin de leur science ?... Ce n*est pas mon corps seul qui est malade... Tu es mon ami, c'est loi que je veux... Après tout ce que je t'ai dit, peux-tu hésiter une seconde?... Peux-tu me quitter dans la détresse, me laisser en proie aux hantises?... Tu ne feras pas cela, Claude!,.. Tu vas rester!... Voyons, je t'eji prie pour nous tous !... Je t'en prie pour moi, pour Jacqueline... pour celui qui naîtra peut-être, si je dois guérir... pour l'enfant...

CLAUDE

Non, ah I non !... ne me dis pas cela !...

OLIVIER

, Qu'as-tu?... Tu me caches quelque chose... Quoi?... Est-ce des ennuis d'argent ?... Non, entre nous cela ne compte pas... Tes malades ?... Un confrère à prévenir, c'est l'affaire de trois jours d'absence... Ta position, ta carrière ?... Tu peux me faire un sacrifice... Je te demande un retard de trois mois, le temps de connaître mon sort... Tu ne peux pas me le refuser!... Ou, s'il y a autre chose, parle!... ne te fais pas tenailler ainsi!... Ne me mets pas dans cette angoisse I... Mais regarde-moi donc, enfin I...

CLAUDE, (Tune voix étranglée.

Eh bien !... puisque c'est toi qui le veux... toi qui m'as fait ce que je suis... soit, je reste... le temps nécessaire... jusqu'à ce que le mieux se prononce... Ensuite... je reprends ma liberté I...

OLIVIER, lui ouvrant les bras.

Mon frère, merci!... [[Ils s'embrassent,) ie savais bien que tu te laisserais convaincre, mais j'ai eu du mal!... Quelle défense!... Tu ne crains pas, parmi nous, un danger?...

CLAUDE

Non, rien... sinon d'être trop heureux, et de m'en souvenir ensuite...

OLIVIER

Eh bien! tu resteras toujours, c'est la solution du problème... Bah! tu auras vite assez de nous!... Songes-tu que nous allons revivre les belles vacances d'autrefois ?... Seulement je suis un compagnon moins valide... [Entrent tante Edmée, Jacqueline, p"is le D^ Monnier.)

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