SCÈNE VII JACQUELINE, CLAUDE
JACQUELINE
Claude, qu'y a-t-il?... dites-moi !... Je n'ai rien vu sur sa figure, mais la vôtre est si soucieuse!... Olivier ?...
CLAUDE, brusquement, ^
Oui, il est malade... Plus malade que je ne pensais...
JACQUELINE, tremblante»
Dangereusement ?. . .
Si on ne le soigne pas... On n'a pas fait tout ce qu'on pouvait faire... Il y aura des précautions à prendre... un voyage peut-être...
JACQUELINE
Ah!... tante Edraée avait raison.-, et moi... moi, je. . . Claude, sauvez-le ! . . .
CLAUDE
Ce n'est pas moi qui peux le sauver...
JACQUELINE
Pourquoi?... dites!... Ce n'est pas... impossible ?...
CLAUDE
Non, rassurez-vous... on peut le guérir... Il n'y a pas de quoi désespérer... Ne me regardez pas ainsi,
VOUS me feriez perdre la tête... Je vous jure qu'on peut le guérir. . .
JACQUELINE
Ah ! vous êtes bon I ... je vous remercie I . . .
CLAUDE
Comme vous l'aimez 1...
JACQUELINE
Oui, je l'aime I . . . cela vous étonne ?, . .
Non, cela me fait souffrir, voilà tout...
JACQUELINE
Je ne vous comprends pas...
CLAUDE
Jacqueline !...
JACQUELINE
Vous me faites peur... Claude, prenez garde !... Rappelez- vous à qui vous parlez... que je suis,..
CLAUDE
La femme d'Olivier I... Je le sais... d'Olivier, mon ami, mon frère 1... Vous ne voyez pas... vous ne sentez pas que c'est cela qui me torture ?... Car je devrais me donner à lui... et je vous aimel...
JACQUELINE
Ah I taisez- vous !...
CLAUDE
NonI vous m'entendrez... il le faut!... Maintenant il vaut mieux tout dire... Ce n'est pas moi qui ai voulu cette heure... Il est trop tard pour reculer... Oui, je vous aime... oui, je vous aime... depuis l'enfance... nos jeux sous ces arbres... depuis les ven-
danges d'automne... depuis toujours!... Je vous aimais à Paris, chez vous, quand je venais avec Olivier... Je vous ai aimée avant lui... Vous n'avez rien vu dans ma gaucherie, rien, ni Tadoration honteuse, ni la crainte, ni le désespoir ?... Je me croyais moins bon diplomate !... Vous vous êtes mariés, parbleu!... il avait tout pour lui, moi, rien... moi, le soupirant ridicule, fils adoptif du meunier Briennel... Vous m'avez pris mon camarade, mon seul ami, mon Olivier... Si je ne vous avais point aimée, croyez-vous que pendant trois ans je serais resté sans le voir?... quej'aurais vécu ainsi, sans but, sans amour et sans amitié, seul, comprenez-vous ce mot^ seul?. . Avanthier encore, à son appel, j'ai hésité, je ne voulais pas venir... Je savais bien ce qui arriverait... que je serais repris au premier regard, comme je l'ai été, là, au seuil de cette porte, quand vous m'êtes apparue tout à l'heure... Maintenant, je vous l'aurai dit!... (// se détourne brusquement. Un silence,)
JACQUELINE, ye/awf une fleur qu^elle respirait,
nerveusement.
Vous auriez mieux fait de vous taire...
CLAUDE, se retournant vers elle.
Vous m'en voulez ?. . .
JACQUELINE
Je ne VOUS en veux pas... mais vous m'avez peinée, surprise... Nous étions de bons camarades... Je ne m'attendais pas, je l'avoue... Je vous ai fait souffrir, pourtant, sans le savoir... Je devrais vous en demander pardon...
CLAUDE
Non, pas cela, je vous en prie...
Je n'ai pas le courage d'être bonne... Surtout en ce moment douloureux, où mon cœur est si plein d'autres choses... de choses que vous ignorez encore.*. Olivier n'a jamais rien su ?...
CLAUDE
Lui ?... jamais !... Il était capable de souffrir pour moi plus que moi...
JACQUELINE
Vous le connaissez assez bien...
CLAUDE
Nous n'avons fait, pendant quinze ans, qu'un seul être...
JACQUELINE
Oui, je le sais... [Un court silence.) Oh! vous le sauverez?... Promettez-moi...
CLAUDE
Je vous l'ai dit : ce n'est pas mon affaire... Je le voudrais... ce serait une joie... mais je dois vous quitter, m'éloigner de vous...
JACQUELINE
Moi I c'est moi qui serais l'obstacle à la guérison d'Olivier?... Par exemple ! il n'a rien fait, lui !... Ce serait odieux et ridicule... Vous seul pouvez le guérir, j'en suis sûre... Personne n'aurait votre influence... Vous vous devez d'abord à lui !...
CLAUDE
Puis-je rester, après l'aveu... les paroles que je n'ai su contenir ?...
JACQUELINE
Il faut oublier ces paroles !...
CLAUDE
Ilvous en coûtera peu, à vous... mais moi...
JACQUELINE
Pas un mot de plus, je vous prie, si vous tenez à mon amitié... Voyons, Claude, laissons cela... Vous avez trop parlé tout à l'heure... Vous vous étiez monté la tête... Je ne m'effraie pas d'un aveu loyal... Je vous le pardonne et je l'oublierai... comme vous l'oublierez vous-même... Mais oui, vous guérirez
aussi, en même temps qu'Olivier... Courage i...
CLAUDE
Âhl je sais bien que je suis lâche I... mais vous ne comprenez pas encore... Je ne peux pas vous voir ensemble, heureux, voir votre amour, ici... Le cœur de l'homme est une laide chose, tenez!... Voulezvous en toucher la lie?... Je pense que le guérir, c'est vous le rendre, et le perdre encore, et vous perdre... et mon cœur ne gait plus ce qu'il veut!...
JACQUELINE
Vraiment, vous en êtes là?... Vous craignez... d'être témoin de notre bonheur?... Eh bien, soyez alors sans crainte... Nous vous éviterons cette épreuve...
Comment?...
JACQUELINE
Vous n'arrivez pas chez des gens heureux...
CLAUDE
Si vous m'en croyez digne encore...
JACQUELINE
C'est une histoire bien simple... Autant vaut, ma fois, vous la dire... Vous la devineriez bientôt... Vous savez déjà le passé... Je me suis mariée avec Olivier, jeune fille ignorante de Tamour, parce que j'étais sa cousine, il m'aimait, j'allais perdre mon père, il était malheureux et bon... Depuis... je l'ai beaucoup aimé, je l'aime toujours, mais j'ai perdu la confiance d'occuper vraiment tout son cœur... Oh ! ce n'est ni ma faute, ni la sienne... Il ne s'agit pas d'une querelle... C'est bien plus profond, sans en avoir l'air... Après quelque temps de mariage sa mélancolie ancienne, un instant dissipée, reparut... Elle a grandi, mystérieuse, l'a fait se retirer du monde, s'enfermer dans cette retraite, sévère, je l'avoue, pour moi... Encore si j'y tenais quelque place !... Je doute si j'en ai dans sa vie... J'ai voulu lutter, me défendre... J'ai compris que ce serait peine perdue... Maintenant, je subis la défaite... chaque jour il s'isole davantage... Quand il s'est senti plus malade, n'est-ce pas à moi la première qu'il devait en faire l'aveu ?... Mais non ! toujours sa douceur muette, son inaltérable douceur!... Cela changera-t-il ?.., je l'ignore... Il me semble parfois que je rêve... C'est cruel, implacable et stupide... Il n y a pas eu d'événements... Nous avons eu un enfant, un fils... Il y a six mois qu'il est mort... Ce deuil aurait dû, n'est-ce pas, nous réunir, nous jeter l'un à l'autre?... Il n'a fait qu'augmenter la distance !... Voilà, en trois ans, où nous en sommes... Tante Edmée vaque aux soins du ménage, et je n'ai plus ni mari, ni enfant... Ce n'est pas gai, je vous
assure... Aussi je n'aime guère la campagne !... Si c'est une consolalion de n'être pas seul à souffrir, vous pouvez l'avoir, mon ami... (Un silence. Elle pleure doucement. Claude, gêné, veut parler et n^ose.)
CLAUDE
Non, cela ne me console point... Gela me ferait peur, plutôt...
JACQUELINE, relevant la tête.
Pourquoi donc?... la vie est la vie... Chacun sa douleur, nous n'y pouvons rien... même pas nous soulager l'un l'autre...
CLAUDE
C'est bien, ce que vous dites là... J'ai honte de vous avoir parlé...
JACQUELINE
Oui, oui, c'est cela qu'il faut sentir... Mais l'imprudence est réparable... Je ne suis, moi aussi, qu'une sotte de m'attendrir sur ma tristesse... Je Tai peut-être méritée... Il y a maintenant un devoir... un devoir joyeux devant nous... Et nous l'accomplirons, n'est-ce pas ?
CLAUDE
Dites... Que voulez-vous de moi ?...
JACQUELINE
Je vous demande.,, c'est une tâche difficile, mais il serait beau, il me semble, nous connaissant bien l'un et l'autre, sans arrière-pensée, sans bassesse, de llenvisager telle quelle, et de la mener à bien bravement... Je vous demande de sauver mon mari...
Utilisez-moi pour cela... je serai une bonne gardemalade... Je me sens une force nouvelle, puisqu'il faut agir... Voulez-vous?...
CLAUDE
Et si je faiblis dans cette gageure ?... Car c'en est une, prenez garde I... Je ne suis pas un héros de Corneille... Je n'ai pas de quoi, par mon père... Si j'ai un moment de folie ?...
JACQUELINE, le regardant en face.
Alors nous nous séparerons, quoi qu'il en coûte... mais ce ne sera pas, je vous en réponds... Il y a un bienfait dans la bonté.. Quand nous vous devrons notre vie commune vous cesserez de la prendre en haine... Qui sait? Les vieux jours reviendront peutêtre... En tout cas nous devons essayer... Est-ce convenu ?... Vous restez ?...
CLAUDE
Je ne peux pas vous le promettre !... Je ne peux pas déjà vous mentir !,.. Puis, cela dépend d'Olivier encore... nous n'avons pas causé ensemble... J'ignore s'il souhaite me garder...
JACQUELINE, joyeusement.
Lui ?... tenez, je l'entends qui arrive... Défendezvous si vous pouvez, je me sauve. [Du seuil de la porte.) Vous resterez !... [Elle sort.)
CLAUDE, seul.
Rester... non... ce serait infâme!... Je le désire trop pour m'abuser... Elle ne sait pas ce qu'elle demande... Pour Olivier?... Non, jamais 1... (// s'as^ sied sur une chaise. Hn're Olivier. C'est un homme
if une trentaine d'années, grand et mince, la démarche un peu lasse, la figure fine et régulière t éclairée par deux. yeux dun bleu profond, dune limpidité surpre^» nante. Longue moustache blonde assez forte ; légers cheveux blonds un peu plus foncés. Il est vêtu d'un complet bleu sombre dont la coupe rappelle un peu la petite tenue de la marine. Gilet fermé haut, sans cravate.)