SCENE PREMIERE TANTE EDMÉE, JACQUELINE, OLIVIER, CLAUDE
CLA.UDE, écrivant.
Quelle date aujourd'hui?...
TANTE EDMÉE, après lin silence.
Trois septembre...
OLIVIER, interrompant sa lecture.
Trois septembre!... On ne s'en douterait guère...
Les journées sont toujours aussi pures, seulement le crépuscule vient plus vite... L*été se détache comme un fruit mûr... Et demain, l'automne !... {Un silence,)
TANTE EDMÉE, pour dire quelque chose»
Les feuilles tomberont aux premières pluies...
OLIVIER
Et Ton commencera les labours, les semailles !... J'aime l'automne !... les grands sillons au bout desquels tombe le soleil rouge... C'est la vraie saison du pays^ malgré la vigne disparue... 11 fait bon surtout dans les pins, du côté de l'Ouest, dans les Landes, où souffle le vent de la, côte.:. On y peut, même sans voir la mer, se la figurer à chaque heure rien que d'après la couleur du ciel... [Un silence.)
CLAUDE
Mes lettres sont finies. A qui les donnerai-je ?
TANTE EDMEE
Laissez-les ; je les passeraiau facteur; il ne vient qu'à cinq heures et demie... [Nouveau silence.)
OLIVIER
Claude, tu as monté Vesta ce matin ?.. .
CLAUDE^ distraitement.
Mais oui...
OLIVIER
Belle promenade?...
CLAUDE
Excellente. .
OLIVIER
De quel côté ?...
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CLAUDE, se levant.
Au hasard, sans but, à travers les prés et les chaumes, on n*a que Tembarras du choix... C'est absurde, ces collines désertes où les vignes ne sont pas remplacées !... 11 suffirait de quelque initiative pour transfigurer la contrée...
OLIVIER
Oui, mais le paysan est trop pauvre, il faudrait lui donner l'exemple... Encore un devoir auquel nous manquons!... {Un silence.) Tu ne connais pas le Maine-Giraud ?...
CLAUDE
^on... le Maine-Giraud ?...
Parfaitement... la retraite d'Alfred de Vigny, où il
écrivit les DestinéeSy Servitude et le Journal d^un Poète.., C'est tout près d'ici, c'est à voir...
CLAUDE
A qui cela appartient-il ?
OLIVIER
A des négociants d'eau-de-vie, comme tous ces logis de petite noblesse, excepté celui-ci, je crois...
CLAUDE
Je dois me rendre aussi à la Pierre Levée, un menhir, dit-on, et au cimetière gaulois... Monnier veut toujours m'y conduire...
OLIVIER
Ah! les fameuses tombes gauloises!... Ce bon Monnier en perd la tête... Il oublie les vivants pour les morts...
TANTE EOMÉE
Il ne t'oublie pas. ^.
OLIVIER
Non, tante Edmée ., Je n'ai contre, lui aucun grief... [Un siience,) J'ai reçu une visite, moi, ce matin... le maire de Gourzac, une visite surprenante!,,. Savez-vous ce qu'il venait m'offrir ?... la députation, tout simplement... Et il n'en voulait pas démordre)... a Quand vous serez guari... » disait-il toujours... Le pauvre homme ne peut pas découvrir de candidal pour la République... il n'y avait que moi, paraît-il... Tout le payg est bonapartiste, parce qu'au temps de l'Empire on faisait vendanges... le phylloxéra est républicain I... (Nouveau silence un peu gêné, Claude va à la fenêtre de gauche, Olivier relève son livre. Tante Edmée, à la dérobée, épie Vun et Vautre en tricotant, Olivier abaisse de nouveau son livre et regarcte un instant autour de lui,) Je parle pour quatre, aujourdhui... Si nous nous taisions en musique ?... Une sonate, Jacqueline ?...
JACQUELINE, d'une voix blanche, ' Je veux bien... [Elle se dirige vers le piano, dispose la musique et s^ assied,)
OLIVIER
UAppassionnata,,, ou le Clair de Lune,., celle que
tu voudras... ou une autre... (// renverse la tête et
ferme les yeux pour écouter, Jacqueline commence les
premières mesures de la sonate Au Clair de Lune et
s'arrête subitement,)
JACQUELINE
Je ne peux pas... je me sens fatiguée...
Voyons, Jacqueline! . ..un peu de courage!... Beethoven repose de tout...
JACQUELINE, prêle à pleurer.
Non, je ne peuxpas, je t'assure... je ne peux pas... [Elîe ferme le piano et se lèi^e.)
OLIVIER, la regardant, Ttt es fatiguée, c'est vrai.,» Ce n'est pas étonnant, après toutes ces veilles... Va te promener avec Claude, va, chérie,.. (// consulte sa montre,) C'est votre heure, du reste...
C(.4up^, se retournant.
Voulez-vous ?...
JAGQURI.IN6> hâtivement.
Oui, sortons...
TANTE EDMéE, la sulvant du regard.
Si tu es lasse, Jacqueline, tu ferais mieux de te reposer...
JACQUELINE
Non, je peux marcher... l'air me fera du bien... (Elle sort brusquement, Claude la suit. Un silence. Tante Edmée tricote^ s'arrêtant à diverses reprises comme pour parler y et n^ osant,]
TANTE EDMÉE
Olivier...
OLIVIER, sans cesser de lire.
Quoi ?...
TANTE EOMÉE
Que lis-tu donc ?..,
OLIVIER
Le journal d'un professeur genevois qui s*est vu mourir et dont la tristesse a fait un écrivain sublime f Frédéric Amiel... Un beau livre, où tient une vie !.. .
TANTE EDMÉE
Toujours ces lectures moroses I...
OLIVIER
On lit ce qu'on peut, non ce qu*on veut... C'est soi-même en autrui qu'on cherche... Ma lecture t'agace?... Tiens, voilà!... (Il jette le livre sur le gué^ ridon.) Tu avais quelque chose à me dire ?...
TANTE EDMÉE, hésitante.
Moi ?... non, rien...
OLIVIER, paresseusement.
Ah ! je croyais... (Il soulève un pan du rideau de la fenêtre voisine et s'absorbe dans une rêverie.)
TANTE EDMÉE
A quoi songes-tu?...
OLIVIER
A quoi je songe?... Tiens, regarde... Non, ne bouge pas, je vais te dire... Je vois, entre les peupliers, les vaches qui rentrent à l'étable... elles vont par la prairie luisante, dans la gloire de leurs robes rousses, en balançant leurs belles cornes... Chacune, arrivée au dernier tronc, se frotte l'échiné et mugit longuement... Je me rappelle un soir d'enfance où je vis le même spectacle... le même justement, c'est à n'y pas croire... Avec^ entre ce rideau d'arbres, ces fentes de soleil au déclin... Je me rappelle^ comme si c'était hier, l'âme que j'avais ce jour-là, et quelle
image du grand monde s'y ébauchait... oh I c'est fabuleux!... Je me souviens que, tout à coup, rêvant à toutes les contrées dont ces peupliers nous séparent, barrière verte de mon royaume, je pris conscience de moi-même, de ma vocation, de mes désirs... Par quel atavisme de race, petit enfant né dans ces campagnes, ai-je rêvé alors de marine ?,.. Quel ancêtre venu d'outre-mer s'est réveillé soudain en moi !... Je me suis vu sur un navire, en route pour les grands voyages, vers des iépopées inconnues... Et... — j'étais là, là, sous le chêne, — debout vers le grave occident, je tendis mes deux mains tremblantes du côté de la mer invisible, dans l'extase du premier départi... Alors, si quelqu'un m'avait ditl... Mais à quoi bon remuer ces choses ?... C'est l'histoire de chaque enfance, qui demande une promesse à ce qu'elle voit... Mes désirs sont restés à Tancre,' comme des bateaux à marée basse attendant le vent dans leur voile et que le flux montant les soulève... et le vent du large n'est pas venu !... (// laisse retomber le rideau»)
* TANTE EDMÉIÎ
Tu te fais du mal, Olivier. . .
OLIVIER
Tu te trompes... Non, je suis calme... Seulement, parfois, je me souviens.... Gomme ce cerf, là-haut, vois donc... Ne dirait- on pas que ses prunelles cherchent vaguement les grands bois ?... Je me souviens d'avoir été libre... Et je me demande à quoi sert ma vie...
Ingrat!,., peux-tu dire pareille chose quand elle
50 SUR LA FOI DE^ ETOaES
vient de t'étre rendue ?... Après cette dernière épouvante ?...
OLIVIER
C'est vr,ai... Tous les trois, vous m'avez sauvé, presque au prix de vos santés elles-raêmes, je le vois assez sur vos figures... Oui... je vous en aime davantage... Mais il ne faut pas m'en Vouloir.. i
TANTE EDMÉE
Je ne t'en veux pas... Je ne t'en veux pas...
OLIVIER
Vous m'avez rendu la vie... Quelle vie?... Le droit de concevoir, d'aller, d'agir, d'entreprendre comme un autre homme?... Non!... le droit de demeurer assis devant une fenêtre close, et de regarder le monde au travers...
TANTE EDMÉE
Tu n'es encore qu'en convalescence.,. Tu sais bien...
OLIVIER
Je sais, je sais, si je suis sage, je sortirai, on me promènera... Claude parle, en effet, pour l'hiver, de la mer ou de la montagne, des climats plus purs où mon énergie jetterait quelques lueurs encore, comme une flamme ravivée... Mais... si je te parle en malade, en simple enfant gâté, tant pis !... Mais ces longues stations oisives devant une nature trop superbe, la Côte d*azur, l'Engadine, l'Italie même, si elles ne sont la joie d'un jour, le cadre d'une extase sans pareille, est-ce la vie ou une mort insensible?... Vois-tu, j'ai réfléchi de sang-froid... Réfléchis toi-même une seconde... Si j'étais un peintre^,
un poète, je pourrais encore me défendre en saisissant sur une toile, en mettant en phrases la beauté des choses, me venger de mon impuissance même par une plainte plus douloureuse... Mais je ne suis pas un artiste, je ne demande qu'à être un homme.,. Quelle est donc ma part, ma ressource ?... Je cherche, et ne la trouve point... Tous ces livres, tiens, que j'ai Fus, pour y saisir le secret divin d'accepter et d'orner la souffrance, Marc Aurèle, Pascal, Amiel, Léopardi, tous ces livres ne m'ont dit qu'un remède : agir, se donner, servir quand même... car ceux-là ont trompé leur torture en en faisant une substance immortelle, en consumant tout leur génie à la manière des demi-dieux, dans un frémissant feu de joie dont se sont illuminés les siècles !... Us ont pu se consoler, certes!... Moi, je souffre, et n'ai point d'issue... J'ai trente ans, l'âge où s'affirme l'homme, où s'accumulent dans sa poitrine toutes les impressions périssables en un vaste vouloir de créer n'importe quoi, une œuvre, un acte, pour marquer son passage ici-bas, pour restituer à la terre toute la splendeur qu'il tient d'elle... J'ai peut-être là, dans ma tête, la fièvre qui fait les. héros... et, par un accident stupide, je ne suis propre à rien... à rien... qu'acte désoler de mes plaintes!... Tu vois bien que j'ai des raisons de demander à quoi sert ma vie...
TANTE EDMÉE
Elle sert... à préparer l'autre...
OLIVIER
Oh ! l'autre I... j'ignore si elle existe,.. En attendant, je perds celle-ci...
TANTE EDMÉE
Tu peux la gagner en croyant la perdre..
OLIVIER
Je ne suis pas un saint, pauvre tante, et n'aspire même pas à le devenir... Les saints souffraient pour sauver un monde... Je n'espère plus être utile qu'à moi-même...
TANTE EDMÉE
C'est peut-être ton tort...
OLIVIER
Mais que faire ?... Le dévouement seul apporte la joie, le total dévouement de l'âme à une grande cause, ou à quelqu'un...
TANTE EDMÉE
Si tu voulais...
OLIVIER
Quoi?... dis toujours...
TANTE EDMÉE
Voir l'abbé Jacquin... Je suis sûre qu'il saurait te soulager, lui... Je ne suis qu'une sotte vieille créature pour répondre à tous tes discours... Oh ! si tu voulais, Olivier !... pour essayer, rien qu'une fois ! . . .
OLIVIER
Non, clière tante, ce n'est pas la peine... J'estime beaucoup l'abbé Jacquin, mais nous ne saurions nous entendre... Tu sais bien que ce n'est pas sa
faute, la tienne non plus, ni la mienne... Un jour, s^
je meurs ici, comme je le souhaite, l'abbé Jacquin ou
quelque autre prêtre me donnera les derniers sacre'
ments, sans que j'aie rien changé à mes vues... Il
aura mes yeux et mes lèvres, mes mains, mais non pas ma pensée... et je m'en irai béni par l'Eglise vers un destin qui lui échappe, avec l'âme inquiète de cet âge, puisqu'elle daigne enterrer aujourd'hui le croyant avec l'hérétique... Ne m'en demande pas davantage...
TANTE EDMÉE
Tu ne peux pourtant pas vivre ainsi, dans cette inquiétude, ce trouble...
OLIVIER
Je le fiais. Non, ainsi je ne peux pas vivre...
TANTE EDMEE
Tu vois bien. . Alors?...
OLIVIER
Alors, j'attends... Quoi? je Tignore... La certitude, une lumière soudaine qui se lève enfin sur ma route... Tu sais qu'aux approches de la mer la terre peu à peu se dénude : plus d'arbres et plus de moissons, rien que les ajoncs et les sables... On dirait que le désert va surgir... et c'est l'immensité féconde, la mer, qui se lève de toutes parts!.. .•Peutêtre mon âme, où se dessèchent toutes les voluptés terrestres, sans le savoir, est-elle au bord d'une éternité lumineuse... Il me vient, parfois, des clartés... Je vis ainsi; dans l'ennui, le doute, et l'attente obstinée d'un prodige... Et peut-être que rien ne viendra?...
TANTE EDMÉE
Comme tes yeux brillent!... Tu me fais peur, avec tes paroles bizarres... Olivier !... Tu ne songes pas à ?. . . Non I . . . Non ! . . .
^DLIVIER
Au suicide?... Allons donc! Sois tranquille... J'estime qu'utile ou inutile l'homme qui se tue par dégoût, parce qu'il ne peut j5as supporter le frisson passager delà vie, est un lâche sans excuse valable... Non certes, je ne songe pas au suicide... Il faudrait, parbleu...
TANTE EDMÉË
Eh bien, quoi ?...
OLIVIER, haussant les épaules
L'impossible !... laissons ces folies... et causons de choses plus gaies, veux-tu ?...
TANTE EDMÉE, avec un soupir.
Oui, de choses plus gaies... c'est cela... [Un silence* Olivier se lève et fait quelques pas dans la pièce.)
OLIVIER
QueJ homme volontaire, ce Claude ! Quelle décision, quelle force 1... Il apporte dans toute entreprise la patience que mettaient ses ancêtres à manier J4 charrue ou la herse... Et c'est un étonnant cerveau!... S'il était, je suppose, à ma place, en deux ans il aurait à la ronde tout changé, supprimé les pauvres, replanté les terres en friche, et serait député par surcfQît... Une belle ironie delà fortune, me comblant, de lui laisser les mains vides... Hein, tante Edmée ?...
TANTE EDMÉE
Je ne trouve pas...
OLIVIER
Tu as quelque chose contre Claude...
TANTE EDMÉE
Mais non...
OLIVIER
Mais si... tu ne l'aimes pas. Il faut aimer Claude, matante. Tu l'avais bien accueilli, pourtant... Est-ce ses opinions religieuses ? Il tranche plus que moi, voilà tout... habitude professionnelle... Si je suis encore debout, c'est grâce à lui... Tu m'as fait assez son éloge,...
TANTE EDMÉE
Cà je ne l'oublie pas, il t'a bien soigné!... sans compter son temps ni sa peine, mieux qu'aucune de i^Qus... c'est sûr...
OLIVIER
Tu vois bien... donc, il faut l'aimer. Tu ne le connais pas encore. Sais-tu, à Paris, à quelle œuvre il donnait le meilleur de son temps? eh bien, il soignait des enfanis pauvres, ceux quela misère, la mauvaise hygiène condamnent au vice, faute d'air et de pain... Il en a recueilli dans sa chambre... il en envoyait, chaque été, à la campagne, à ses dépens... et lui restait dans la rue Saint-Jacques... N'est-ce pas admirable?...
TANTE EDMÉE
Oui, très beau...
OLIVIER
Songe donc, guérir des malades, c'est une simple charité, mais sauver des enfants, l'espoir de la race, voilà l'œuvre vraiment féconde!.,. Claude l'a apprise à bonne école, ayant dû se sauver d'abord... C'est cette œuvre qu'il a laissée pour se consacrer à moi.
l'infirme... et je ne m'en suis même pas douté!... Moi qui le plaignais de quitter ses bouquins, son laboratoire, l'Ecole, la poussière enfiévrée de Paris... il quittait bien plus, sans rien dire !... Et vois comme il se plaît, ici. Gomme sans cesse il s'occupe...
TANTE EDMÉE
Je le vois bien...
OLIVIER
Mais je crains qu'il ne se lasse, à la longue, de cette existence insipide... Il ne parle pas de départ, il évite de me rappeler la promesse que je lui faite, mais çà ne peut pas durer toujours. Quand nous causons des camarades, du petit groupe serré autrefois, maintenant dispersé sur les routes, en comparant leurs destinées, je vois bien son œil qui s'allume... Depuis quelque temps surtout, je le trouve inquiet, irritable... Tu n'as pas remarqué ?...
Si fait...
OLIVIER
Aussi j'ai cherché le moyen de l'intéresser, de le retenir... et... c'est un secret, mais n'importe... je crois que j'ai trouvé, tante Edmée !...
TANTE EDMÉE, Saisie,
Quoil... tu veux?...
OLIVIER 4
Qu'il demeure ici !... Certes! sans lui que deviendrais-je? ..
TANTE EDMEE
Et... ce moyen?...
OLIVIER
Ma foi, tant pis! je vais tout dire... Il s'agit, saistu bien, d'un projet sérieux, de toute une existence nouvelle... Je veux fonder un asile aux Trembles, un asile pour enfants pauvres... J'aime penser que ce vieux coin de terre, dernier refuge des Létrange depuis la Révolution, cessera d'être un séjour de luxe et donnera son ombre aux parias... J'ai tout mon plan, mes renseignements pris... La métairie de la Fougeraye fera l'affaire si on l'aménage... Claude dirigera les travaux, puis l'hospice... Voilà mon projet!... Tu ne te dérides pas?... Tu ne le trouves pas merveilleux ?...
TANTE EDMÉE
En as-tu déjà parlé à Claude ?
Pas encore, par une crainte puérile... mais il l'acceptera, je pense... j'en suis presque sûr... Tu ne crois pas?...
TANTE EDMEE
Je n'en sais rien... Il devrait refuser...
OLIVIER
Comment ! il devrait refuser ! Tu ne souhaites pas qu'il accepte ?... Voilà qui est fort, par exemple !... Tu ne vois pas que cette entreprise est pour moi la planche de salut?... que c'est ma seule chance d'être utile, sinon moi-même, au moins par mes biens^ grâce à lui ?... {Un silence. Tante Edmée baisse la tête sans répondre,) Enfin quoi ?... quelle est ta raison ? Tu as une raison, j'imagine ?. . .
TANTE BDMÉE
Je ne sais si je dois te la dire...
OLIVIER
Gomme si tu pouvais la taire!... Je vois bien que depuis une heure tu grilles de parler... Allons, parle I...
TANTE EDMÉE, cessant son ouç^rage.
Je vais essayer, mon cher enfant, mais ne donne à mes paroles, je t'en prie, ni un sens, ni surtout une portée qu'elles n'ont point. Je voudrais t'indiquer un danger possible, rien de plus... tout juste un danger... [Elle tousse légèrement.) Je crois que, sans vouloir le mal, par une pente très insensible, â son insu d'abord sans doute, puis moins secrètement malgré lui... je crois que Claude... comment dirai-je?... a conçu pour Jacqueline.,, un sentiment...
OLIVIER
Tu veux dire qu'il l'aime ?... *
TANTE EDMÉE
Oui... je le crains... OU qu'il est sur le point de l'aimer...
OLIVIER
N'est-ce que cela ?... Je le sais.
TANTE EDMÉE
Ah ! tu savais ?...
OLIVIER
Depuis longtemps... Claude aimait Jacqueline avant mon mariage; il l'a aimée en même temps que moi.
TANTE EDMÉE
Il t'a donc avoué?...
OLIVIER
Non, rien... Il croit même sans doute que j'ignore. Nous n'en avons pas soufflé mot, mais il est transparent pour moi... Pauvre Claude !... il n'est pas heureux...
TANTE EDMÉE
Et tu ne crains pas qu'un tel sentiment, dans cette intimité constante, dans ce tête à tête de chaque heure, ne puisse être dangereux à la longue?...
OLIVIER
Claude est mon frère, et Jacqueline est ma femme. J'ai confiance en lui comme en elle. M'en blâmes-tu ?...'
TANTE EDMEE
Je i^e blâme rien, mais j'observe... Personne ne doit être tenté. Pour Jacqueline elle-même...
OLIVIER
Prends garde I... ne parle pas de Jacqueline... Ou cite moi une preuve, un indice...
TANTE EDMÉE
Tu te fâches.,, c'était toute ma crainte... Je n'ai pas d'indice précis, rien qu'une impression générale... J'ai cru mieux de t'en faire part... J'ai eu tort, je le vols...
OLIVIER
Mais non, laisse donc... Alors tu disais que pour Jacqueline... ce peut être mauvais ?..; C'est bien cela ?
TANTE EDMÉE
Oui, je le crois...
OLIVIER
Ah ! tu le crois... [Un silence. Il s'assied et reste immobile^ la tête penchée dans ses mains.)
TANTE EDMÉE, à mi'Voix.
Olivier... à quoi penses-tu ?...
OLIVIER, relevant la tête.
Oh ! rien... rien... J'entrevoyais des choses confuses, lointaines... Il vaut mieux se taire... J'avais prévu cela... pour plus tard... Je ne croyais pas que déjà... Ou je ne voulais pas le croire... Oui... cela devait arriver aussi...
TANTE EDMÉE
Mais, Olivier, si tu m'as comprise...
OLIVIER
J'ai compris, j'ai compris, tante Edmée... compris ce que tu peux comprendre... Je sais où je vais, m'entends-tu?... [Un silence.) Il n'est pas nécessaire que Claude parte... mais je veillerai, je te remercie... Tout cela est ma faute...
TANTE EDMÉli:
Ne disais-tu pas, tout à l'heure, ne savoir à qui te dévouer i*... Songe que Jacqueline est là... Tu Tas peut-être un peu négligée... Au lieu de te manger le sang à voir je ne sais quoi, là-bas, trop loin... regarde près de toi... reste avec nous...
OLIVIER
Oh I Jacqueline... je ne peux pas grand' chose pour elle...
TANTE EDMÉE
Tu n*as pas le droit de parler ainsi ; les malentendus sont coupables. C'est ta femme, elle est bonne et elle "t'aime, si elle s'y prend mal quelquefois ; c'est à toi de te pencher sur elle, delà diriger, c'est ton devoir... Le voilà, ton lien avec la vie...
OLIVIER
Le lien entre moi et Jacqueline... Ah ! tu sais bien qu'il est rompu !...
TANTE EDMÉE
Rompu! depuis quand ?... et pourquoi ?..,
OLIVIER, lentement.
Parce qu'il y a un mort entre nous...
TANTE EDMÉE
Un mort ? Tu veux dire... l'enfant ?...
OLIVIER
Oui, l'enfant...
TANTE EDMÉE
Oh I Olivier!... comment peux-tu ?...
OLIVIER
Je sais ce que je dis, ce qui est !...
TANTE EDMÉE
Cette blessure ne peut pas être éternelle... il faut vous rapprocher l'un de l'autre... Un petit ange, un jour, naîtra...
OLIVIER
Et si jamais il ne doit naître?... S'il n'y a jamais de deuxième enfant ?...
TANTE EDMEE
Que dis-tu ?... Dieu seul peut savoir...
OLIVIER
A moins que je ne veuille pas condamner un deuxième innocent à mourir... ou à vivre, ce qui serait pire... que je ne veuille pas, moi, Olivier!...
TANTE EDMEE
A mourir?...
OLIVIER
A mourir par moi... comme Tautre I...
TANTE EDMÉE
Ah! tu es fou!... Ce n'est pas possible'., ce n'est pas vrai !... ce n'est pas vrai I...
OLIVIER
Oserais-lu le jurer sur la croix ?... Tu vois bien que non... C'est l'énigme... Tu n'en sais rien, et moi non plus... {Un silence.)
TANTE EDMÉE
Depuis quand... as-tu cette idée ?
OLIVIER
Depuis peu de jours... Oui, d'abord, je n'avais pensé qu'à moi-même... au bonheur animal de revivre... Puis, quand j'ai su quelle chose précaire était ma santé désormais... quel mal profond, héréditaire, non accidentel comme j'avais cru, incurable, je portais en moi. . cela m'est venu comme un éclair... et, depuis, nuit et jour, c'est là...
TANTE EDMÉE
Mais lu ne sais pas, après tout !. .. Tu n'es pas sûr^ lu te crées des chimères... Si ce n'était qu'un cauchemar ?.*. Tu n'en as pas parlé à Claude. ii
OLIVIER
Non... j*ai voulu le faire... je n'ai pas pu... J'ai senti entre nous un obstacle... je comprends lequel^ à présent... Seulement j'ai fait venir des traités, des brochures où j'ai vu mon cas... dans le Temps de lundi dernier, tiens, il y avait un arlicle... Ne le lis pas, cela vaut mieux... l'humanité vous a l'air ensuite d'un vaste hôpital, toute pourrie... un cercle de Dante, infernal I... [Un long silence,) D'ailleurs, Claude n'est pas infaillible... Qui peut dire la destinée ?... les oracles, naguère, parlaient par syllabes incompréhensibles... nous n'en savons pas davantage... nous marchons toujours au hasard, à tâtons comme des aveugles... Pourtant, un jour, il faudra savoir... Tu pleures ?...
TANTE EDMEE, Sanglotant malgré elle.
"C'est trop... c'est trop horrible I...
OLIVIER, d'une voix altérée.
Ne pleure pas... Je t'en prie, ne pleure pas... Ne m'ôte pas le peu de force qui me reste... Je ne veux pas m'abandonner...
TANTE EDMÉB, s'ejforçant de sourire.
Non... non... vois... je ne pleure pas... je ne pleure plus...
OLIVIER
Je ne voulais pas te le dire... Je t'avais menti, tout à l'heure, en t'énumérant mes tristesses... 11 fallait aller jusqu'au bout... Va, tous les regrets de la terre devant celui-ci sont peu de chose... Ils se résumaient tous en lui... Avoir un fils!... laisser sous son front le trésor entier de la race, et mourir...
Je mourrais content... Est-ce trop demander de la vie ?... L'instinct sacré de se reproduire qui couve au fond de nos entrailles, tant qu'il subsiste, peut-il faillir?... Mais léguer à un petit être façonné à ma ressemblance mon mal... mon mal!... et celui de mon père I... Ah I cela écrase la pensée I...
TANTE ËDMÉE
Dieu ne peut pas vouloir une telle chose !...
OLIVIER
Quand on songe que des gens par centaines, jeunes, sains, riches, dans la force de Tâge, se préservent gaîraent, par plaisir, du fardeau d'avoir des enfants!... et qu'on ne les chasse pas par les rues!...
TANTE EDMÉE
Non!... ce n'est pas î
OLIVIER
Par plaisir, te dis-je!... La tentation misérable s'est bien, des soirs, glissée en moi... pour ne pas renoncer à Jacqueline !... Gela... jamais!... Je ne pourrais pas... Mais alors... que me restet-il ?... dis, l'outrage le plus atroce, le plus humiliant, le plus lâche, n'est-ce pas ^'être là, de marcher, de tenir encore une place... et de ne plus pouvoir être un homme?... N'est-ce pas que c'est une honte injuste?.... Je ne l'avais pas méritée!... [Il se ^ cache la tête dans les mains. Tante Edmée se lève et court à lui,)
TANTE EDMÉE, V embrassant fiévreusement.
Mon enfant!... mon fils!... du courage!... Je connais... j'ai connu cette plainte... Ne suis-je pas une
pauvre vieille fille?... Tu es dur pour moi, sans y prendre garde... Pourtant, tu vois bien... j'ai vécu...
OLIVIER
C'est vrai, chère vieille créature... Pardonnemoi... Tu as eu ta part... Mais tu l'as choisie, et tu n'es plus jeune... et lu as la foi qui soutient...
TANTE EDMÉE, essuyant ses yeux.
Ah ! si cette vie était la seule, sans une autre qui répare et console, le bon Dieu ne serait pas le bon Dieu I... [Elle va s'asseoir. Un silence,)
OLIVIER
Tante Edmée... dans ses derniers moments. Papa ne t'a rien confié?...
TANTE EDMEE
Tu sais que je l'ai bien peu vu.. . Il était sans cesse en voyage... à Venise, à Rome, à Pompeïes...
OLIVIER
A Pompeïes, c'est vrai... ses statues!... Il voyait tomber en poussière, à peine exhumées au soleil, ces images de la beauté... Et cela le distrayait de luimême... Il aura su oublier, lui... 11 ne t'a rien confié... pour moi?
11 m'a seulement dit, un jou* : «Je m'en vais assez tôt, c'est bien... Mon petit Olivier est trop jeune pour se souvenir de ces heures... Cela vaudra mieux pour lui... »
OLIVIER
Cher Père I... il était bon... et brave I...
TANTE EDMÉB
Oui, bon et brave.. . comme toi... (Un silence),
OLIVIER
Entçnds-tu?... Un roulement de voiture...
TANTE EOMÉE, allant à la fenêtre.
C'est Monnier... il descend... je vous laisse... .
OLIVIER
Les lettres de Claude... .
TANTE EDMEE
C'est vrai.,. Au revoir, mon chéri,.. (Elle prend les lettres sur la table, et sort.)
OLIVIER, tendrement.
Au revoir !•.. (Entre le D* Monnier).