‹ Sur la foi des étoiles: pièce en trois actesChapitre 19 sur 29 · SCÈNE I OLIVIER, JACQUELINE · texte numérisé non relu

SCÈNE I OLIVIER, JACQUELINE

OLIVIER

Tu ne les rejoins pas, Jacqueline?... [Elle fait un signe de tête négatif») C'est une belle soirée de septembre, une des dernières, je crains... Vois comme la lune bleuit les vitres... Ce n'est pas pour moi que tu restes ?..•

JACQUELINE

Non... Ils veulent monter au Calvaire... C'est trop loin pour moi... (Un silence,)

OLIVIER, prenant une chaise auprès d'elle, Jacqueline... je voudrais te parler... Jai attendu

Theure propice, tout ce long jour de solitude, songeant aux mots qu'il faudrait dire... Je voudrais te parler ainsi, dans Tombre, où les phrases sont plus intimes... Ce soir s'accorde avec ma pensée... Si je choisis mal les mots, n'importe.,. Écoute-moi avec ton cœur...

JACQUELINE, à voix basse.

J'écoute...

OLIVIER

Depuis un an, ma femme chérie, depuis plus d'un an, n'est-ce pas? nous sommes presque étrangers l'un à l'autre... étrangers comme seulement peuvent l'être ceux qui vivent ensemble et se taisent, n'ayant eu longtemps qu'un désir... Nous avons souffert tous les deux, pas de la même douleur, pourtant, car elle fût restée fraternelle... la perte, du petit Emile^a encore élargi le fossé... Je n'exagère point?... C'est bien vrai ?... [Signe de tête de Jacqueline,) Oui, tu as souffert, ma Jacqueline, tu as souffert, mais as-tu compris?... Tu as cru que mon silence, avoue-le, n'était qu'une retraite égoïste, que je m'isolais par dédain de ta tendresse courageuse, que je repoussais ton amour... et tu t'es révoltée contre moi, tu m'a'détesté ?... Je devine juste... Tu n'as pas vu que, devant toi, gauchement, j'étouffais mes larmes, des larmes, ah I bien plus douloureuses que toutes les tiennes, je t'assure... Plus d'une fois, le soir, icimême, tiens, te contemplant à la dérobée, j'ai failli crier, me mettre à genoux, t' avouer ma secrète détresse., .j'attendais une parole, un regard, un geste.. . et tu ne Tas pas vu!.. . Et toujours, et passionnément, à travers toute cette année, je me retenais à

ce rêve : partir, retourner avec toi, là-bas, vers les pays de l'allégresse, dans notre cachette de Sainte- Maxime, te rappelles-tu, devant le ciel et la mer, sous les pins embaumés de la côte, où nous connûmes l'immense oubli... Vivre encore cela, seuls au monde, et nous posséder, nous confondre... suspendre une dernière fois la vie I...

JACQUELINE^ immobile y les yeux fixes.

Et tu ne me Tavais... jamais dit?...

OLIVIER

Je ne pouvais pas te le dire, avant de savoir le destin !... Quand la mort me tenait à la gorge, pouvais-je parler d'amour, d'espoir ?... J'ai eu bien raison de me taire, puisque maintenant...

JACQUELINTE

Quoi?...

OLIVIER

Maintenant, je sais I... Je veux essayer d'être calme... J'ai compris que jamais plus, tu m'entends... jamais plus nous ne serions l'un à l'autre. .., jamais plus nous ne verrions Sainte-Maxime... nous ne rentrerions dans l'Eden !... Si le petit Emile" est mort, c'est du mal qui doit m'emporter, du mal que je tiens de mon père... Un autre s'en irait comme lui... Tu pourrais toi-même être atteinte... Mon amour est maudit... Tu comprends?...

JACQUELINE, sc tordant les mains.

Et si je ne veux pas ?... si je ne veux pas ?... Si j*aime mieux... mourir avec toi... oui, mourir... puisque tout est fini... pour toujours I...

OLIVIER

Ne dis pas une chose insensée... Tu n*as pas le droit de vouloir, il ne s'agit pas de toi seule... L'amour n*est qu'un éclair, un souffle... Après, c'est la maternité.., Jacqueline 1... peux-tu songer une seconde à faire de l'orgueil, de la joie, l'anxiété la plus misérable ?... rappelle-toi notre été de lumière, quand tu attendais l'inconnu... et rappelle-toi... son départi... [Un silence. Jacqueline, sans répondre, cache sa tête dans ses mains.) Je te fais mal... du courage encore !... Je n'ai pas fini de le dire... Je ne te demande pas pardon pour ta jeunesse que j'attriste, pour ta vie que j'ai compromise sans en avoir le droit. . . non ! . . . non I . . . Tu penses, je le sais, que le mariage, en dehors de sa fonction sacrée, est le lien de deux consciences que le pire accident ne rompt pas... D'ailleurs ce sont quelques années... je ne durerai pas plus longtemps, oh I je le sais mieux que personnel... Mais je veux savoir de toi ceci : te sens-tu la force, je dis la force, non pas seulement le désir, d'accepter le peu qui nous reste, de vivre à mes côtés sans joie, pendant cette étape assombrie^ comme une sœur à côté d'un frère, une sœur de charité, presque, sans joie, mais non pas sans fierté ?... J'ai mesuré le sacrifice... il n est rien pour moi^ si tu m'aimes... il est lourd pour toi... Que réponds-tu .•*... {Jacqueline éclate en sanglots. Tu souffres !... Ah 1 tu m'aimes donc!... ne sanglote pas, mon adorée... Regarde-moi... je ne suis pas triste... Va, je ne regrette pas la souffrance, si elle me rend tout ton cœurl... Nous connaîtrons une joie quand même, après la victoire difficile et Tapai-

sèment du désir... nous goûterons^ nous goûterons peut-être une félicité inconnue... j*en ressens comme les prémices... N'a-t-on pas vu, à Taubedes siècles, des fiançailles chrétiennes toutes pures, des mariages de chasteté?... [Les sanglots de Jacqueline redoublent.) Et puis, songe, nous ne vivrons pas seuls... Claude, près de nous, va demeurer... J'ai un grand projet, tu verras, tout va être nouveau, différent... et un jour, ma Jacqueline bien-aimée... moi parti, tu seras jeune encore... ta vie pourra recommencer...

JACQUELINE, se levant brusquement.

Non! Non!... pas cela!... par pitié !... ce que tu rêves n'est pas possible... Claude ne peut rester... près de nous... Tout ce que tu voudras, je l'accepte... mais ne lui parle pas I... ne lui parle pas !...

OLIVIER

Pourquoi?... Le seul danger possible, entre nous, c'est rhypocrisie, le silence où les cœurs se méprennent... Quand on s'est regardé bien en face, toute impureté se dissipe... Il faut que je parle à Claude ce soir... l'heure ne peut plus se remettre... Us doivent être de retour, maintenant... Oui, les voici dans la grande allée... (// se dirige vers la portefenêtre,) Reste si tu veux... Je l'appelle...

JACQUELINE, les mains tendues vers lui.

Olivier !..• ne l'appelle pas !...

OLIVIER, ouvrant la porte.

Claude!...

JACQUELINE^ à mi-voix.

Pas devant moi ! . . . pas devant moi ! . . . (/i7/e recule vers îa porte de droite,)

OLIVIER

Tu t'en vas ?...

JACQUELINE

Dans la salle voisine... Je ne veux pas vous voir.. . vous entendre... Tu m'appelleras... si tu veux...(£'//e sort follement. Entre Claude,)

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